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jeudi 2 juillet 2009
Par Guillaume Vissac le jeudi 2 juillet 2009, 22:53 - Journal
mardi 30 juin 2009
Par Guillaume Vissac le mardi 30 juin 2009, 22:25 - Journal
dimanche 28 juin 2009
Par Guillaume Vissac le dimanche 28 juin 2009, 14:54 - Chroniques
Snuff movies (ou Snuff films) : films courts généralement sous forme d'unique plan-séquence mal filmé et instable qui mettent en scène un meurtre réel, parfois précédé de pornographie avec viols de femmes ou d'enfants.Cassie Wright, célèbre porn-star de son état, organise un nouveau record mondial : baiser devant caméras avec 600 hommes au cours d'une seule nuit. Les corps huilés des acteurs pornos ou simples anonymes venant profiter de l'aubaine attendent dans le couloir que leur tour sonne. On a inscrit sur leur peau un numéro – leur numéro – qui correspond à leur ordre de passage dans le film à venir. Une caméra fictive se balade entre les rangées des candidats pour prendre leurs témoignages sur le vif ou leurs pensées tacites du moment (quelques rares élus sont conservés au montage : Mr 72, Mr 137, Mr 600 et Sheila, l'assistante de Cassie Wright). Le roman est en quelque sorte le making-of écrit de ce world wild record qui se met en place au fil de la nuit.
The reason they're shooting dudes out of order is so the editor can cut the pop shots together, one to six hundred. After that, Cassie will moan and flop around as much with number 599 as she does with number 1. In between, she'll only lie there like she's sleeping, but really in a coma. Or worse. Nobody here, none of us shmucks, will know any different than the official press release: "Adult Superstar Dies After Setting World Sex Record."Ce roman, censé être un pamphlet, n'en est pas un. On reste dans le tout divertissant, un pied suffisamment loin dans le trash pour rester dans une gamme marketing ciblée, un autre suffisamment ancré dans des bases narratives somme toute assez classiques. Le monde du porno est effleuré en surface et les témoignages alternés empilent les lieux communs et autres légendes urbaines d'une voix métallique. Une légère intrigue familiale se développe, on l'attend malsaine, elle l'est, mais fragile, qui ne prend pas vraiment. Certaines pages mentent mieux que d'autres, certaines accroches sont intéressantes, mais trop vite noyées dans un défilé de latex et de chair trop systématique pour être véritablement pertinent.
One could always ask Bacardi about the mass-production aspects, the assembly lines in China where sweatshop workers wrap and package endless silicone-rubber copies of his erection, still hot from stainless-steel molds. Or they package and ship jiggling armies of pink plastic vaginas cast from the shaved pussy of Cassie Wright. Chinese slave labor, by hand, tweezing in pubic hairs or airbrushing different shades of red or pink or blue. Accurate down to Cassie's episiotomy scar. Bacardi's every vein and wart. The way people used to make death masks, casting plaster faces of celebrities in the hours between their demise and their decomposition.On reconnaît facilement un roman de Chuck Palahniuk : il répond toujours aux mêmes schémas, structures, concepts. Le parti pris est toujours volontairement chargé, osé, trash, la narration est toujours brève et sèche, les paragraphes courts et les constructions répétitives. Il y a toujours ces petits slogans qui reviennent toutes les cinq ou dix pages pour forger une marque de fabrique qui accroche, idem pour les paragraphes-phrases dont le but est de renforcer lapidairement en quelques syllabes le propos du paragraphe précédent. C'est souvent sec et cynique, c'est souvent acide et violent, tant pis pour l'Amérique bien pensante. Puis humour noir, citations de demeurés et questions rhétoriques empilées sur la page. Ensuite on mélange un peu de sang, sueur, sperme et tripe et la légende urbaine se poursuit : mesdames et messieurs les gens s'évanouissent en lisant du Chuck Palahniuk.
Long after Cassie Wright becomes old and demented or dead and rotten, her vagina will still haunt us, tucked under beds, buried in underwear drawers and bathroom cabinets, next to dog-eared skin magazines. Or, showcased in antique stores, Bacardi's rubber erection, priced the same as the hand-carved scrimshaw dildos of lonely, long-dead Nantucket whaling wives.
A kind of immortality.
Dudes tell a joke. They say, "How many queer fuck films end as snuff films?" The answer being, "You wait long enough—all of them!"Snuff est un roman plaisant mais mécanique. Palahniuk a trouvé une recette et il s'y tient. Ce n'est pas désagréable en soit, mais très peu inspiré. Avec Rant, Palahniuk essayait de sortir de ses névroses narratives sans y parvenir. Il reprend avec Snuff les bonnes vieilles habitudes de son écriture. S'il nous arrive de sourire par moment à la lecture de ces pages, l'arrière-goût permanent est moins flatteur : difficile de trouver plus anecdotique dans la bibliographie de Chuck Palahniuk que ce Snuff bancal et fainéant. Passons à autre chose.
vendredi 26 juin 2009
Par Guillaume Vissac le vendredi 26 juin 2009, 13:35 - Journal
... Je cherche, je ne cesse de chercher, d'essayer de comprendre. J'essaie de donner ce que j'ai vécu et je ne sais pas à qui, mais ce que j'ai vécu, je ne veux pas le garder pour moi. Je ne sais qu'en faire, j'ai peur de cette désorganisation profonde. Je me méfie de ce qui m'est arrivé. Il m'est arrivé une chose que peut-être, faute de savoir comment la vivre, j'ai vécu tout en étant une autre ? Si j'arrivais à appeler tout cela désorganisation, j'aurais la sécurité nécessaire pour m'aventurer, parce que je saurais ensuite où revenir : à l'organisation primitive. Et je préfère appeler tout cela désorganisation parce que je ne veux ni reconnaître ce que j'ai vécu ni m'y reconnaître - cette reconnaissance entraînerait pour moi la perte du monde tel que je l'avais et je sais que je ne suis pas douée pour un autre.
Clarice Lispector, La passion selon G.H., trad : Claude Farny, Des femmes, P.21.
dimanche 21 juin 2009
Par Guillaume Vissac le dimanche 21 juin 2009, 17:06 - Journal
Je me recule brusquement sous mon poids parce que le décor de devant roule doucement vers l'arrière. Pas normal, je me dis en me rattrapant sur le siège de derrière, puis une fois que l'en haut devient l'en bas et inversement, je commence à comprendre que le sol s'est barré de sous mes pieds et moi idem.
- Ça va ? on me demande depuis une voix décalée sur la gauche.
- Ouais, je fais, en me redressant fragile sur mon poignet trop flou. Puis du sol à la structure métallique du siège jusqu'au cul par dessus bien calé. Ouais, ça va. C'est juste un... Juste un|
Un quoi ?, je pense dans le silence de ma tête, emmuré sous mes veines. Mais rien qui vient, rien qui sort. Alors je laisse ma voix en suspens et naturellement elle se laisse recouvrir par le vacarme ambiant.
- Je vois le genre, elle répond, puis mes yeux remontent le fil et basculent sur sa gorge, ses lèvres. Cette femme superbe à la peau rouge, peut-être bien sortie d'une des pubs de tout à l'heure.
- On s'est pas déjà, je lui demande mais elle me laisse pas le temps de|
- Oui, peut-être bien. Monaco ? Genève ?
Probablement que non, alors. Même si son odeur m'est familière, même si sa silhouette en un sens a jamais quitté la surface de mes pupilles depuis je sais plus trop quand.
- Je crois pas, alors. C'est pas trop mon monde.
- Le mien non plus. Juste une question de professionnalisme.
J'ose pas lui dire que je capte rien de ce qu'elle me sort, je pense, parce qu'au fond si je fais ça, je sens que son visage va se tordre ou sa silhouette s'étendre et ça j'en n'ai pas envie. Alors je me contente juste d'acquiescer sans comprendre, comme je fais toujours. Et comme toujours, elle fait comme si elle me croyait sans chercher à aller plus loin. Je connais pas son nom, je pense, mais|
- Enchantée, elle me sort, main tendue face à moi, moi c'est Arjeen Manguel.
- Arjeen quoi ?, je lui réponds, puis main droite, main gauche, poignée de main, etc. Et le sol de devant se tapisse vers l'arrière une deuxième fois. Signe que je vais tomber, je pense, ou bien qu'il faut absolument que|
- Ça vous dérangerait de, je lui fais avant qu'elle me|
- Cigarette ? Voix grave de gorge serrée.
- Non, je réponds, la gerbe au pife tapie derrière, puis les trente milles mégots me remontent jusqu'aux genoux à nouveau, la pub brillante sur le mur voisin. Un euro, je lui demande, il me faudrait un euro.
Je lui ai demandé de répéter un nom qu'elle a jamais répété. Je suis toujours pas sûr que ce soit ça, ni que ça s'écrive comme je crois que ça puisse s'écrire. Des fois j'ai l'impression qu'elle est là au coin de mon œil, mais quand je tourne la tête pour la voir, l'impression reste en périphérie du reste. On gagne jamais à ce jeu là.
Plutôt l'habitude de récupérer les pièces collantes dans la fente Sélecta en bas à droite que de les y glisser froides contre le métal tout en haut. L'euro d'Arjeen Manguel précieux entre mes doigts. Le reste complété par mon butin du jour. Puis je tape le code qu'il faut et le sachet s'éclate doucement dans le bac. Pour le récupérer, je dois bien caler le volet trop lourd avec mon coude et tâtonner à pleine paume jusqu'à ce que|
- Merci, je lui lance, mon paquet de mini-madeleines-plastique à la main, mon cul bien dur dans l'angle du siège. Puis : ça te dit ?
Quand elle disait non à un truc, elle se contentait juste de le dire des yeux avant de cracher sa fumée avec sa bouche. Ça me balayait la gueule et m'alléchait la gorge, mais je m'en foutais. Elle faisait juste non des yeux et puis j'avais le goût de sa voix sur ma langue dans la foulée.
Pas évident d'éventrer le film plastique par dessus le paquet de mini-madeleines avec seulement deux doigts. Arjeen Manguel me regarde faire sans rien dire. Tant mieux. Je sens sa clope sur ma nuque doucement. Puis mes doigts glissent par dessus, mes doigts tremblent. Même coincée entre mon coude et ma cuisse, je pense, cette saloperie veut pas|
Puis le truc se perce et mes doigts s'enfoncent crades dans l'une des mini-madeleines. Tant mieux, tant pis, je sais pas, je m'en fous. Juste : la chair jaune entre les phalanges qui m'appâte. Ma langue qui salive et ma gorge qui se ressert.
Jamais eu autant la trouille de manger de ma vie, Ajay. Vrai de vrai.
Je laisse défiler les trois quarts de ma bouteille pleine entre mes dents histoire de noyer la mini-madeleine broyée-difforme deux secondes plus tôt. J'avale sans respirer autant de flotte que je peux pour engloutir la bouffe molle que j'ai plus l'habitude d'avoir au ventre. Je mâcherais presque le plastique de la bouteille, je pense, si ça pouvait aider.
- Soif à ce que je vois. La voix chaude d'Arjeen Manguel se lance, mais pas chaude comme le reste, je pense, chaleur différente, de l'intérieur, chaleur d'un corps juste là, à portée de main.
- Ouais, je lui réponds sans lui répondre, c'est pas comme si j'avais le|
Le TGV. Numéro. Deux. Mille. Cent. Quarante. En provenance de. Lyon Perrache. Entrera en gare. Voie. F. Éloignez-vous de la bordure du|
- C'est le tien ?, elle me demande, les yeux derrière le panneau d'affichage.
- Non, je lui dis, puis je corrige, oui, peut-être, je sais pas, ça se pourrait. Sourire lent derrière ses dents fines.
- Tu sais pas ou tu veux pas ?
Pendant qu'on faisait semblant de se parler sans se connaître, moi j'avais ma merde grouillante qui me remuait le bide toutes les dix ou quinze secondes. Je me décalais sur mon siège pour pas qu'elle s'en rende compte. A un moment elle a juste éclaté de rire comme si c'était juste marrant, tu vois. Dans ma tête, moi, j'essayais juste de me retenir de gerber sur elle, au cas où ça remonterait trop vite.
samedi 20 juin 2009
Par Guillaume Vissac le samedi 20 juin 2009, 22:59 - Journal
Avant de parler de comparaison et de métaphore, revenons aux fondamentaux : définie par Aristote, l'analogie (analogon) est une figure double. A la différence de la comparaison qui associe de façon simplifiée un « comparé » et un « comparant », l'analogie comporte quatre termes qui correspondent deux à deux. Le schéma de base se construit sur le type : « A est à B ce que C est à D » et permet ensuite des permutations. Ainsi l'énoncé « le glaive est à Arès ce que la coupe est à Dionysos » devient-il par exemple « la coupe d'Arès est le glaive de Dionysos ». Pour en arriver à la métaphore, on procède à l'élision d'un ou de plusieurs termes. Or, dans Paradiso, c'est précisément l'analogie qui scelle le destin poétique de Cemi : au sixième chapitre, le Colonel montre à son fils deux gravures en vis-à-vis dans les pages d'un livre, la première représentant un rémouleur et la seconde un bachelier. Mais dans sa précipitation, le jeune Cemi pose son index sur l'image du rémouleur lorsque son père désigne nommément le bachelier, créant ainsi un quiproquo dans la tête de l'enfant. Deux noms et deux images : nous avons bien quatre termes qui vont permuter pour donner naissance à une métaphore. Lorsque le Colonel demande à son fils s'il sait ce que c'est qu'un bachelier, Cemi répond : « Un bachelier, c'est une roue qui lance des étincelles et, à mesure que la roue va plus vite, les étincelles se multiplient au point d'éclairer la nuit. » (Paradiso, p.197). Nous avons ici un nouvel exemple de « faute heureuse » rédimée en poésie par le pouvoir de la métaphore. Malgré le rapprochement arbitraire des deux termes, la métaphore sonne juste, elle ne paraît pas gratuite comme dans certains poèmes surréalistes. Le terium comparationis, bien que lointain, a été rapatrié par l'image.
Julien Frantz, Hétérogenèse de l'image : absence, distance et différence dans la poétique de Lezama Lima in Cyclocosmia 2, P.100.
Des clous des vis des écrous de tout diamètre certes. Des bottins téléphoniques et des appareils en bakélite aussi. Des dizaines et des dizaines d'outils de toutes sortes, des centaines de verres et de bouteilles polymorphes, des kilomètres de fils électriques et de tuyaux plus ou moins flexibles, des hectolitres d'essences de produits ménagers de détergents et de trichloréthylène, de l'arsenic même ! Et puis 33 Encyclopédies Larousse 27 téléviseurs 15 lave-linges 15 machines à écrire 8 ou 9 caddies de supermarché 7 bicyclettes 2 lits en fer 1 Fiat 500 1 Peugeot 404/break 1 zodiac de la gendarmerie et même un car Berliet GRL de la Compagnie Républicaine de Sécurité ayant fait mai 68 (?). Incroyable mais véridique, ce listing non exhaustif de mangeaisons crubrisquiennes – ce crurriculum vitae – est dûment attesté par les archives de Maître Pignon, notaire à Hauterives, département de la Drôme. Qui pourrait, chez nos contempteurs contemporains, se targuer d'un semblable palmarès ?
Alain Giorgetti, Apologie d'une star de la faim in Cyclocosmia 2, P.46-47.
vendredi 19 juin 2009
Par Guillaume Vissac le vendredi 19 juin 2009, 22:53 - Journal
mardi 16 juin 2009
Par Guillaume Vissac le mardi 16 juin 2009, 22:23 - Images
lundi 15 juin 2009
Par Guillaume Vissac le lundi 15 juin 2009, 19:56 - Journal
Le marque-page improvisé des Carnets de bord de Guyotat s'est renversé, face contre moi, les inscriptions tapées à l'encre sur le ticket ont défilées comme des lignes de codes incohérentes. Suffit de décoder la chose pour revenir en arrière : mon marque-page improvisé est un ticket de tram marqué 2008 d'il y a un an au Mans.samedi 13 juin 2009
Par Guillaume Vissac le samedi 13 juin 2009, 14:07 - Journal
Je suis (ils m'ont appelé) Javier, Zain, Adam ou autre. Adam, je ne déteste pas. Au moins c'est honnête. Ça déborde de bonnes intentions (symbolisme bien pensant, certains disent). Tellement bien pensant que le kitch ressort. Tellement kitch qu'on pourrait le punaiser rose fushia sur le mur d'une chambre adolescente. Tellement adolescente que ça pourrait être la mienne.Je ne sais toujours pas comment résoudre ces lacunes, éradiquer ce syndrome. D'ici là je reprendrais Cyclocosmia 2 que je n'ai pas encore eu le temps de poursuivre, il n'y a pas de raison que le reste de la revue pâtisse de ces mauvaises impressions personnelles. En parallèle avancent les dernières relectures de la deuxième partie de Coup de tête (dernier week-end). Le texte est bien ancré et je suis convaincu, enfin, signe sans doute que je ne perds pas totalement mon temps avec ces choses là.
Je suis (ils auraient pu m'appeler) Levothyrox slash Cervarix slash Tamiflu slash Prozac. Plus compliqué à épeler mais c'est une possibilité. Je suis (la presse m'a appelé) le bébé-médicament-du-troisième-millénaire. Du moins durant les jours de l'avant, pendant, après insémination in-vitro. Avant, pendant, juste après grossesse. Passé l'accouchement, la guérison du grand frère slash de la grande sœur, ce nom m'est tombé des bras qui ne tenaient plus rien. Passé l'accouchement, c'était différent déjà, et le fait est qu'on ne m'appelait plus du tout.
La grande sœur slash le grand frère avait, a, aura un nom normal. Un prénom de tous les jours qu'on connaît sans connaître, qu'on écrit sans buter. Le grand frère slash la grande sœur avant était malade mais ne l'est plus. Une histoire de maladie génétique super-rare (ils disent) ou d'anémie congénitale (les journalistes disent) ou de bêta-thalassémie majeure (les médecins disent). Ça veut dire qu'avant moi la grande sœur slash le grand frère manquait de rouge dans le sang. Ça veut dire qu'avant moi vivre correctement c'était compliqué. Qu'on avait besoin d'injection de bébé-médicament à l'intérieur pour faire couler tout ça. Ça veut dire, en gros, qu'on avait besoin de moi et que je ne suis pas né pour rien.
Venez voir ma chambre (j'ouvre la porte), elle est vide. Je suis devenu, au fil du temps, un maniaque de la propreté des choses. Rien ne dépasse et la poussière je ne la supporte pas. C'est un trait de mon caractère (ils précisent) qui n'a rien à voir avec l'éprouvette qui m'a un jour porté. Je suis un corps comme tout le monde (ils constatent), juste que je préfère m'asseoir par terre et attendre que le temps passe sans rien faire ni bouger. Le reste du temps je range : on est bien comme on peut. Encadrée au dessus de mon lit : la photo-Polaroïd de l'éprouvette qui m'a un jour porté (j'aimerais pouvoir le dire mais c'est faux). Éprouvette (ils définissent) : art d'éprouver.
Venez voir la chambre du grand frère slash de la grande sœur (je pousse la porte), elle est vide aussi. La grande sœur slash le grand frère n'est pas souvent là la journée ou la nuit. On a des amis qui sortent et qui font sortir, qui boivent et font boire, qui fument et incitent à fumer. On a des amis qui se droguent des fois ou fuguent aussi. On a des amis adolescents-normaux (les parents disent), ça passera (les parents disent aussi), on espère que ça va passer (les parents ajoutent en fermant la voix). Le grand frère slash la grande sœur a fugué une fois, il a fallu appeler la police puis le retour dans la nuit derrière un gyrophare. Au moins on est en bonne santé, on profite de la vie (ils disent pour rassurer quelqu'un mais j'ignore qui ça peut être). Au moins on a du sang rouge qui coule sous la peau et des fois on l'ouvre un peu pour vérifier qu'il est bien là.
Plus tard (j'explique) je serai pompier ou chômeur ou architecte. Plus tard (je sais) je ne serai ni médecin ni rien de tout ça. Pourtant (ils disent souvent) je dois être habitué à sauver des vies maintenant et je réponds oui en souriant poliment et mes parents déglutissent. Je suis (ils savent) un bébé-médicament très bien élevé, même à présent que je n'en suis plus un et que j'ignore quoi être pour dépanner. Mais (ils bafouillent vite pour se rattraper) c'est quand même vachement bien ce que t'as fait pour ta grande sœur slash ton grand frère. Oui (je réponds), c'est vachement bien.
D'après les spécialistes (les journaux de l'époque racontent), il a fallu écarter au moins quinze embryons avant de tomber sur un fœtus sain slash normal slash immuno-compatible. Parfois je pense à ces quinze copies erronées de moi-même et je me sens moins seul sur le sol de ma chambre. D'autres fois je vois juste la viande emportée par la chasse d'eau lâchée, puis la lumière éteinte dans la foulée d'un gant blanc. Mais (on me demande et m'ordonne) je ne dois pas penser à ces choses là qui me dépassent.
Plus tard (j'espère), allongé sur le sol de mon psy (ils disent qu'il faudrait sans doute), je parlerai à quelqu'un de tout ça et ce quelqu'un prendra des notes quelque part où tout existera. Je raconterai ce qu'il faudra raconter et percerai en moi ce qu'il y aura à percer. Le ton de ma voix sera le même que celui qui a toujours été et ne pourrait pas ne plus être. Je ne dois pas (le docteur Machin expliquera) laisser mes origines biologiques dicter le cheminement de ma vie présente (ou quelque chose comme ça). Oui (je répondrai) et je laisserai ma vie présente se construire autour de l'éprouvette qui m'a toujours porté. Ce sera ma déviance, pathologie, mon alcoolisme. Le grand frère slash la grande sœur pourra expérimenter la santé chaude des corps normaux, jusqu'à l'autodestruction peut-être, si ça lui chante, et moi je me laisserai couler dans mon Polaroïd désert, je vivrai la vie de ceux qui s'en fichent. Je regarderai les autres de loin et ce sera tout. J'ai déjà tout vécu avant de commencer à vivre (ils diront et certains répèteront à d'autres et le bon mot se propagera), à présent j'ai bien le droit de rester un peu à l'écart. Je cultiverai ma déviance, pathologie, mon identité (j'ai hâte). Je fermerai la porte derrière moi, personne n'osera plus l'ouvrir. Merci au docteur Machin et à l'alibi qu'il contre-signera, je me paierai le luxe de l'inutilité. Là (enfin) je pourrais souffler, je commencerai à vivre.
mercredi 10 juin 2009
Par Guillaume Vissac le mercredi 10 juin 2009, 19:06 - Journal
lundi 8 juin 2009
Par Guillaume Vissac le lundi 8 juin 2009, 20:46 - Journal
Elle fila raide sur le trottoir, en roulant l'idée de sauter aux yeux de Coupeau. Une petite pluie fine tombait, ce qui rendait la promenade encore moins amusante. Mais, quand elle fut arrivée devant l'Assommoir, la peur de la danser elle-même, si elle taquinait son homme, la calma brusquement et la rendit prudente. La boutique flambait, son gaz allumé, les glaces blanches comme des soleils, les fioles et les bocaux illuminant les murs de leurs verres de couleur. Elle resta là un instant, l'échine tendue, l'œil appliqué contre la vitre, entre deux bouteilles de l'étalage, à guigner Coupeau, dans le fond de la salle il était assis avec des camarades, autour d'une petite table de zinc, tous vagues et bleuis par la fumée des pipes et, comme on ne les entendait pas gueuler, ça faisait un drôle d'effet de les voir se démancher, le menton en avant, les yeux sortis de la figure. Était-il Dieu possible que des hommes pussent lâcher leurs femmes et leur chez eux pour s'enfermer ainsi dans un trou où ils étouffaient ! La pluie lui dégouttait le long du cou elle se releva, elle s'en alla sur le boulevard extérieur, réfléchissant, n'osant pas entrer.
Emile Zola, L'Assommoir, Feedbooks, P.744-745.
dimanche 7 juin 2009
Par Guillaume Vissac le dimanche 7 juin 2009, 20:30 - Journal
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