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jeudi 2 septembre 2010

Quelques notes sur Le fond du ciel, de Rodrigo Fresán

J'ai terminé hier Le fond du ciel, dernier livre de Rodrigo Fresán. Ce que j'écris ici n'est pas vraiment chronique, mais plutôt prise de notes désordonnées, préambule pour autre chose qui se voudrait plus clair. Cette fausse chronique d'ailleurs est semblable au bouquin : elle n'a pas d'ordre, de forme ou de sens imposé et certains de ses fragments sont masqués.

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Le fond du ciel n'est pas un livre de science-fiction il est la science-fiction. Sans barrière spatiotemporelle pour encadrer, dicter, former la narration, celle-ci soudain en expansion prend la taille de l'univers tout en entier et se raconte : raconte son univers.

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Que les livres de Rodrigo Fresán en France paraissent avec un mépris total pour l'ordre chronologique d'écriture correspond finalement à une réalité palpable. Ces parutions anarchiques caractérisent l'écriture de Fresán elle-même : sans forme, sans ordre, sans ligne chronologique précise ou préétablie. En France deux éditeurs se partagent les droits de parution de ses livres : le Seuil pour les romans récents (Les jardins de Kensington, Le fond du ciel) et Passage du Nord-Ouest pour les plus anciens (Mantra, La vitesse des choses et Vies de saints). Le Seuil fait paraître ces livres dans l'ordre de leur écriture, pendant que Passage du Nord-Ouest publie à rebours, si bien que deux Fresán se croisent, comme deux doubles identiques issus d'un monde parallèle altéré.

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Il est toujours difficile de résumer un livre de Rodrigo Fresán. Le fond du ciel est un roman d'amour, un amour triangulaire, un amour cosmique, paranormal, surnaturel, aliénigène.
Il était une fois deux garçons appelés Isaac Goldman et Ezra Leventhal, mais je crois avoir déjà trop longuement parlé d'eux.

Rodrigo Fresán, Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.266
Les deux garçons sont cousins, les deux cousins des fans de science-fiction des années d'avant le futur, des années ou 2001 n'est pas encore une date butoir. La jeune fille qui les regardent ce jour là « fabriquer pour elle une planète de neige » est issue d'un souvenir d'autres livres de Fresán : une redondance cyclique de l'auteur : une silhouette échappée des limbes de l'écriture. Elle n'a pas de nom. Elle est « la fille qui est tombée dans la piscine ce soir-là », déjà fantôme guest-star dans La vitesse des choses et fantôme d'un fantôme dans Mantra. Alors Le fond du ciel, c'est à la fois l'histoire d'un amour interminable, immense comme l'univers tout entier, et aussi l'histoire d'un amour fictif, qui n'aura réellement pu durer qu'un instant : instant pris au piège de la photographie, cet instant intemporel, aux limites, là encore, de la science-fiction, qui aura vu la création par Isaac et Ezra d'une planète de neige entièrement conçue pour qu' « elle » puisse la voir. Les voir.
Alors les flocons de neige se sont mis en mouvement, poussés par une décharge d'énergie, et nous étions là, comme si nous vivions dans l'un de ces globes de plastique et de verre agité par un être supérieur – ou seulement un géant – pour créer une tempête blanche et prisonnière.
Une tempête tenant dans la paume de la main qui l'invoque et la soutient.
Et nous – moi et Ezra – étions à l'intérieur, heureux prisonniers de tes doigts.
Nous, nous deux, qui nous faisions appeler les Lointains, commencions et finissions en nous-mêmes.

P.17
3
Comme Mantra Le fond du ciel se décompose en trois parties. Une partie de l'ici (la Terre, la nôtre), une partie de l'entre-deux (Urkh 24, planète voisine et parallèle) et une partie de l'ailleurs (l'ailleurs étant ici nulle part, c'est à dire partout : lorsque la science-fiction prend la parole en fin de livre c'est l'univers lui-même qui s'articule et qui raconte). L'enjeu majeur du texte sera de rendre ces échanges naturels (et il y parvient), dresser des ponts (parfois en cours de construction) entre une réalité possible et toutes les autres sortes de réalités probables qui auraient pu voir le jour. Le fond du ciel est un hommage à toutes les formes de science-fiction possibles : il met à plat une carte du monde qui aboli le temps, la forme, les dimensions et mélange sur le même plan ce qui a été avec ce qui aurait pu être. Le temps, décomposé, désordonné, redistribué, n'est plus le temps. L'espace, bouleversé, pixelisé, digéré par l'image, n'est plus l'espace. Ils sont rendus autre, articulé par une voix qui raconte l'univers et qui s'appelle (au propre comme au figuré) science-fiction.


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La Terre vue comme fiction depuis l'ailleurs (la Terre-fiction) est une idée très simple, devenue elle-même un cliché du genre. La Terre-fiction au fond du ciel, qu'on aperçoit de loin ou qu'on capte via un signal radio embarqué par la sonde Voyager, en route vers l'infini depuis toujours, émet aussi bien vers le passé que vers le futur, projette au fond des cieux un concept de MMORPG ou liberté est laissée au joueur de modifier soi-même la trame et de provoquer lui-même sa propre fin. D'où l'énumération de fins du monde possible par la voix des dernières pages : les mondes parallèles se recouvrant les uns les autres il est finalement possible de les distinguer tous à la fois en un coup d'oeil.

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Les différentes fins du monde exposées ont plusieurs bourreaux possibles pour l'exécution des dernières volontés universelles : atomiques, souvent, folie furieuse, toujours, religieuses, parfois. Toutes les fins déchirent le filtre d'une réalité trop fine, parfois calque d'une réalité alternative. Et toutes les fins projettent d'autres folies furieuses dans d'autres fins parallèles évitées de justesse. Le 11 septembre 2001 est l'une de ces fins possibles. La guerre en Irak une autre. La première explosion atomique dans le désert, Alamogordo, Los Alamos National Laboratory, Trinity Camp, Manhattan Project, New Mexico (« Si tu savais ce que je vois, Isaac ! », P.104) une autre encore (encore que, pour celle-ci, il faille plutôt parler de début). Dans chacune d'entre elles, la narration du Fond du ciel, le programmateur masqué de l'émission cosmique pirate, y place un pion, un personnage du livre, pour traverser et embrasser l'intégralité d'une Histoire parasitée par les catastrophes (« le son d'une catastrophe produite par l'écho d'une catastrophe »). L'Histoire en général, le 20e siècle en particulier.

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Le fond du ciel est semblable au corps abandonné de Frank, le cosmonaute lâché dans l'espace dans 2001 l'odyssée de l'espace. Le fond du ciel est dans l'espace : il n'a ni haut, ni bas, ni début, ni fin, ni sens de lecture, ni dimensions. Le fond du ciel commence par une phrase qui le termine trois cent pages plus loin. Entre les deux s'ouvre de multiples mondes, de multiples voix, différentes fins possibles et probables. Mais jamais le livre ne commence et jamais il ne se termine. Car la voix qui raconte, qui tient les rênes de la narration comme on tient une télécommande, n'a pas de présent et embrasse tous les temps dans le même geste.


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Au coeur du corps du livre s'en trouve un autre : il s'appelle Évasion. On ne connaît pas son auteur (du moins on le devine, ensuite on le comprend), on sait très peu de choses de son contenu (1000, 3000 pages ? plus encore ?) sinon qu'Urkh 24 est le théâtre de ce livre (planète aussi connue sous le nom de Ce-Lieu-Où-S'élèvent-Les-Mélodies-Les-Plus-Déchirantes) et qu'il nous observe. Nous : le monde tel qu'on croit qu'il existe. Une autre certitude : il décrit fixement un défilé infini de couchers de soleil extraterrestre. Voilà de quoi se compose Évasion. Il est aussi le livre culte de toute une génération d'amoureux de la science-fiction. Il est aussi le chant d'amour qui unit les trois personnages principaux : l'expression fantastique d'un moment décuplé à l'infini sur des milliers de pages.

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Ce moment, c'est l'épicentre du livre. S'il ne devait rester qu'une seule scène, ce serait celle-ci. La jeune fille, à sa fenêtre, regardant plus bas Ezra Leventhal et Isaac Goldman construire pour elle une planète de neige. Et leurs regards vers elle pour la voir. Et ses yeux à elle plongés dans les leurs, les quatre. Cela représente seulement quelques lignes du livre. Mais les trois cent autres pages du Fond du ciel ne sont que des résonances plus ou moins fortes de cet instant là. Des répliques sismiques dans le cosmos sans forme et sans fond. Des ondes radios, télé et infrarouges dispersées au hasard et dans tous les sens (et dans tous les temps) de l'univers interminable.

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Le fond du ciel commence en réalité plus tôt qu'on croit, dans un passé qui dépasse même l'écriture du livre. Le fond du ciel commence à la fin des Jardins de Kensington (P. 377), le livre précédent. Le narrateur y décrit brièvement l'un de ses livres, Jim Yang and The End of All Things, et, surtout, la fin de ce livre. Jim Yang y est décrit fatigué par ses incessants voyages dans le temps, victime d'un time lag incompressible. Il fonce alors sur sa chronocyclette jusqu'à la fin de l'univers. Ce qu'il a pu y voir, ou y trouver, ce n'est pas vraiment dit. Mais frôler une planète de neige, orbiter autour d'Urkh 24 quelque temps, traverser quelques fins du monde en suspension au bout du bout de rien, sans doute, on suppose que ça a pu se produire.


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Les références et clins d'oeil à la science-fiction sont nombreux. Le plus inattendu d'entre eux (mais pas le plus subtil) consiste à retourner la sphère du monde à un moment du livre : lorsque Isaac ne trouve plus dans sa bibliothèque les noms habituels de ses auteurs fétiches (fictifs) mais d'autres, réels, de Philip K. Dick, Asimov ou Lovecraft, que naturellement il ne peut pas connaître, puisque n'existant pas dans cette dimension là. Ce court passage illustre avec exactitude tout le respect contenu dans ce livre pour ses inspirateurs. Ce n'est pas un livre de science-fiction, mais c'est, aussi, une déclaration d'amour à la science-fiction.
Je suis allé dans la bibliothèque en songeant qu'il valait mieux que je lise. J'ai cherché en vain mon exemplaire des Temps sans temps. Je n'ai guère eu plus de succès avec Damitax ou Krakma-Zarr. Ils ne se trouvaient pas à l'endroit où j'étais sûr de les avoir vus et feuilletés quelques jours plus tôt. Aucun de mes livres n'étaient là. Ma bibliothèque s'était soudain remplie d'ouvrages d'auteurs que je ne me rappelais pas avoir lus. Nul doute que, d'après leurs couvertures illustrées de fusées et de robots, ils s'agissaient de romans de science-fiction. Mais... qui étaient donc ces écrivains ? Asimov, Clarke, Lovecraft, Bradbury, Sturgeon... D'où sortaient-ils ? Que faisaient-ils là ?

P.124


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Comme souvent chez Fresán il n'est pas très important de savoir qui parle. De le situer dans l'espace ou le temps. Dans Mantra, la partie majeure du texte prenait le partie de mimer une télévision folle qui serait censée émettre depuis nulle part et qui prendrait la forme d'un abécédaire : la télé vue par les morts pour observer les vivants. La vitesse des choses est traversée de bout en bout par un vaisseau fantôme (plusieurs), traversant le temps, dispersant la fiction autour de sa coque comme l'écume éventrée entre les vagues, la nuit. Dans Le fond du ciel, la voix qui parle est émulée, doublée, imitée, singée, synthétisée, mais son message reste le même : il continue d'émettre depuis Urkh 24 ou ailleurs en ce moment même. Il dit : « s'il te plaît souviens-toi de moi, souviens-toi de nous ainsi ». Il dit : « c'est ainsi que je me souviens d'eux. » Entre les deux : trois cent pages. Et quelques infinis parallèles.

lundi 30 août 2010

Chute

Chute issue de Coup de tête partie 4, de celle qu'il faut couper pour pas enterrer le texte sous des monceaux de certitudes, sous des trop plein de cohérence. Je crois aussi (surtout) que ma lecture du Fond du ciel (comme Hilsenrath au mois de juin, comme Spanbauer l'étincelle) est arrivée au bon moment.
Nil, je pense.
Nil sait mieux que personne comment, putain, on fait ici pour pas crever. Comment, aussi, faut disparaître. Comment reprendre (mais à l'envers) le fil du temps. Le fil rouillé comme un rasoir qui s'appelle aussi la mémoire, je crois.

dimanche 29 août 2010

31-2

J'attends le 31 du mois comme si ce 31 là devait être le dernier 31 à jamais voir le jour dans la grille du Temps. Impression étrange. Peut-être car le 31 qui marque généralement la fin des vacances en ouvre pour moi le début. Non pas des vacances, ni même du chômage, mais bien un mois 0, type, qui demanderait qu'à s'éterniser in-dé-fi-ni-ment.

Hier vu N. Je lui explique oralement ce qu'il prenait pour une fiction écrite : je lui refais la chronologie, la même que je répète à droite à gauche pour expliquer pourquoi ce mois 0, ce mois type, sera aussi un mois chômé. Fin juin a été décidé la fermeture du bureau parisien de PDG, je lui explique. Ensuite proposition transmise d'être muté ailleurs, un ailleurs poliment refusé. Ensuite ils ont engagé une procédure de licenciement économique pour certains, fautes graves pour d'autres. Ensuite j'ai pris mes clics et mes clacs et le dernier jour chez PDG est arrivé : c'était la semaine dernière seulement : c'était il y a des siècles.

Passé par la Fnac, achat Vies de saints, de Rodrigo Fresán que j'attends déjà depuis des lustres. Pour l'occasion, et pour profiter de la parution simultanée au Seuil du Fond du ciel, Passage du Nord-Ouest ressort aussi nouvelle édition de Mantra, nouvelle couverture comprise, pour faire de cette « rentrée littéraire » un événement Fresán. Je reparlerai plus en détail du Fond du ciel plus tard, je le relis encore et parce que c'est un livre aliénigène (au moins) il sera nécessaire d'y revenir.

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Par hasard, Fnac toujours, tombé sur 79 carrés Nuit Blancs de Jean Gilbert, acheté par hasard, pour l'avoir si peu feuilleté. Plus loin, Fnac encore, cherché en vain DVD de 2001 l'odyssée de l'espace, pour mieux doubler Le fond du ciel. Passage chez lui, un peu plus tard, après avoir vu avec lui Fenêtre sur cour en DVD et avant d'attraper Le crime était presque parfait sur Arte, N. me prête le DVD de 2001, merci, j'en ai besoin pour disséquer Fresán, pour mieux laisser vibrer au creux des yeux le leitmotiv de la vitesse des choses.

vendredi 27 août 2010

À propos de Two Lovers de James Gray

J'écris ces quelques notes depuis un vaisseau fantôme nommé Insomnie, errant dans la nuit comme un oeil entre des planètes invisibles qui pourraient s'appeler Morpheus DX 9, Urkh 24 ou bien que sais-je encore. Je me repasse sous les paupières le film Two Lovers de James Gray, vu avant-hier. (L'intégralité de l'intrigue du film est dévoilée dans les lignes ci-après.)

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L'affiche du film ne correspond pas au film. Aucune des affiches choisies pour le film ne correspondent. Two lovers n'est pas un tendre mélo ni une comédie romantique pour nuit d'été. Même la lumière est étrange, étrangère au film. Une lumière venue d'ailleurs, un ailleurs proche pourtant plus connu sous le nom famous de Photoshop, je crois. Il faut passer le cap de l'affiche (ici de la couverture DVD) pour pouvoir lancer Two lovers.

2
Two lovers s'articule autour de deux points géographiques qui sont aussi des points de fuite possibles ou épouvantables : l'ici et l'ailleurs. L'ici se définit progressivement, plan par plan, comme un zoom propulsé à la molette depuis un satellite Google Earth qui montrerait d'abord un continent, puis un pays, une ville, un quartier, une rue, une maison, une fenêtre, une ombre. L'ici se nomme d'abord New York, Brooklyn, Brighton Beach, l'appartement familial, la tête malade du personnage incarné par Joachim Phoenix, ses névroses existentielles, la dépression : une panne de bonheur. L'ailleurs est dévoilé par touches sur une palette quatre couleurs. L'ailleurs est une femme, l'ailleurs est une fuite, un amour impossible, des désirs contrariés.

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Au coeur de ces deux destinations contradictoires la narration pose deux femmes. L'une, la brune, Sandra (Vinessa Show), verrouille l'ici, cadenasse le présent. L'autre, la bonde, Michelle (Gwyneth Paltrow), propulse l'ailleurs, se fait détonateur d'un fantasme qui s'appellerait passion.



4
Si Sandra verrouille l'ici, elle n'en est pas complice, mais plutôt victime maladroite des circonstances. Sandra est cautionnée par l'ici :
- par la famille de Leonard (Joachim Phoenix), d'abord, qui fait la médiation
- parce qu'elle est juive (en opposition à Michelle complètement étrangère à la famille)
- parce qu'une union avec elle permettra aussi une fusion professionnelle, et donc une stabilité future
- parce qu'elle remplace l'ex-fiancée de Leonard pour devenir (hors film ?) une mère
- parce qu'elle propose une vision du bonheur confortable (La mélodie du bonheur)
- pour le cadeau qu'elle fait à Leonard : des gants : des gants comme cocon confortable qui le coupe de tout contact avec sa réalité
- enfin quand il décide de prendre des photos pour elle (de lui offrir ses yeux) c'est pour fixer des scènes de banalités familiales : des scènes « avec des gens dedans » pour remplir ses paysages décharnés de quartier désaffecté qui reflètent (pourtant) son identité.

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5
Et Michelle propulse, ouvre vers l'ailleurs, elle est l'actrice de Leonard :
- parce que sa simple présence permet l'extravagance : la scène du night club vient rappeler à Joachim Phoenix qu'un jour il était en vie, rameute des souvenirs supposés d'une vie d'avant la dépression, tisse aussi une filiation avec le film précédent de James Gray, La nuit nous appartient, et ses scènes de night club 80's
- parce qu'elle est elle-même une drogue dont Leonard ne peut décrocher
- pour le jeu permanent qu'elle permet : jeu de regards d'une fenêtre vers l'autre, jeu de textos disséminés au fil du film
- parce que son amour pour elle est secret (leurs conversations se font au téléphone portable, donc privé) quand Sandra impose un amour familial (réunions de famille, téléphone fixe de l'appartement familial), aux yeux de tous
- parce qu'elle est infertile
- parce qu'elle est mouvement, parce qu'elle est nomade, parce qu'elle vient de et va vers l'ailleurs.

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Les péripéties et marivaudages du film poussent Joachim Phoenix vers Sandra, ce qui décuple sa passion pour le personnage de Gwyneth Paltrow. L'apparition de l'amant de Michelle le transforme en second rôle de cabaret : un corps caché derrière la porte. Un meilleur ami. Un confident. Une ombre inconfortable.

7 Si les lieux traversés par Leonard et Sandra sont des lieux familiaux (l'appartement des parents de Leonard est cloisonné, minuscule, étouffant), ceux qui caractérisent le couple Léonard / Michelle condamnent à l'avance leurs efforts pour se rapprocher l'un vers l'autre. Les deux espaces privilégiés empêchent toute fuite : la cour intérieur de l'immeuble dans lequel ils vivent, et le toit de l'immeuble. Les murs sont des barrières. Même le toit, censé être ouvert sur l'ailleurs, est froid, cloisonné (les angles de caméra sont découpés, hachés par les pans de murs qui s'intercalent entre les corps), fermé finalement. Lorsqu'il arrive que Leonard investisse un lieu qui appartient à Michelle, il en est toujours exclu (le night club, l'opéra). Même après invitation dans cet appartement qu'elle ne paye pas elle-même, Leonard découvre un lieu étonnamment vide, dépouillé de meubles, comme si le décor qu'il observait depuis la fenêtre de sa chambre n'était qu'une façade sans envers. Seule la chambre est meublée, mais du strict minimum : un lit, une porte, et de quoi séparer encore les corps.

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Il y a en réalité deux espaces libres, infinis, qui permettent l'ouverture fictive vers l'ailleurs : la baie dans laquelle Leonard se jette au début du film et retient de se jeter à la fin du film, et l'Internet, discret, qui permet la réservation en ligne de billets d'avion pour organiser la fuite. Tous les autres espaces du films sont cloisonnés et, comme la chambre et la tête de Leonard, encombrés, bouchés, verrouillés.

9
La possibilité d'une fuite avec Michelle ramène à l'adolescence : Leonard fugue, remonte le temps. Il achète une bague miteuse avec ses économies. Il quitte sa famille sans dire au revoir. Il jette son sac par la fenêtre. Il ne prend pas ses médicaments. Il jette le portrait de son ex-fiancée. Il remonte le temps non pas vers un avant la névrose, la dépression, mais vers un ailleurs où ces instants n'auront jamais pu voir le jour.

10
Le film s'ouvre sur le silence : le corps de Joachim Phoenix immergé dans la baie, puis repêché, pathétique, trempé. Le film se ferme sur le silence : le corps de Joachim Phoenix, sur la plage face à la baie, devant une fuite devenue impossible. Les murs minutieusement érigés autour de Michelle verrouillent à leur tour l'ailleurs pourtant caressé du bout des doigts. Les dernières images aussi sont silence. Quelques mots chuchotés. De la musique minuscule. L'ailleurs s'est tellement resserré sur Leonard qu'il ne reste plus que l'ici.

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Après les avoir jetés, Leonard récupère les gants offerts par Sandra.

mercredi 25 août 2010

Nickel #3


Je suis pas surpris de savoir que si je le voulais : si je le voulais vraiment : je pourrais clore Coup de tête avant la fin de cette semaine. Bien sûr que je le sais. Bien sûr que je fais durer.

J'ai procédé hier à un découpage brutal du texte : c'est à dire que j'y ai glissé des pages blanches pour faire respirer un peu les phrases. Au fond j'ai fait qu'appliquer à l'ensemble du livre la fragmentation narrative mise en place pour la partie 4. À présent (j'espère) tout est plus équilibré, plus vrai, plus cohérent.

J'ai relu aujourd'hui l'intégralité de la partie 3, vraisemblablement bouclée. Quand je dis relu je veux dire lu : lu à voix haute. Pour voir si le texte suivait et si la gorge s'écorchait pas, parfois, sur des caillasses oubliées. C'est le cas (un peu), c'est corrigé. Le fichier d'enregistrement de cette lecture dure près d'une heure : une heure entière : j'aurais pas cru. Je pensais pas non plus en ressortir épuisé, tabassé par mon souffle, que je n'ai plus. À un moment dans la partie 3 le narrateur dit : «  la tête propulsée dans l'ailleurs de l'en haut : ça tangue ». Vraiment je pensais pas.

Derrière la partie 4 qui reste encore à relire (ensuite l'ensemble, réuni, et faire comme si c'était le livre d'un autre), étant la plus jeune, il est probable qu'elle ait droit à plus de corrections. Alors bien sûr que je pourrais finir cette semaine, faut plutôt se demander si j'en ai juste envie.

Comme je l'expliquais à H. avant hier : au fond, ces trucs, ces corrections que je fais, c'est juste des broutilles, rien pour changer véritablement le fondement, le corps, du texte. Alors autant y aller, finir, faire ça au mieux, et puis tout clore, comme si c'était le livre d'un autre, et passer vite vite à autre chose, complètement autre. Et tant pis si ça m'emmerde d'avoir à l'envoyer à droite, à gauche, et refaire le même cirque encore une fois.

lundi 23 août 2010

Arnaud Maïsetti, « Où que je sois encore...

J'avoue : des fois je lis sans lunettes, sans verres, même sans les yeux. Ça veut pas dire que je lis pas, simplement je lis en aveugle, comme dans un rêve où on voit trop que dalle mais où l'intrigue avance quand même et porte le corps dans des torrents scénaristiques plus ou moins vraisemblables. Je lis comme ça : porté par le texte, mais l'oeil de travers, comme dans un four sans veilleuse. Comme ça que j'ai lu L'odyssée barbare, comme ça que j'ai lu Roman, comme ça que j'ai lu Pont de l'Alma. Ça veut pas dire que je décroche pour autant, ça veut pas dire que je passe à côté du texte. Juste que le texte, justement, m'a poussé en dehors de mes retranchements et m'a laissé quelque part noir d'une contrée vide que je connais pas. Quelque part comme l'insomnie. Car « Où que je sois encore... vient d'Insomnie (majuscule) : comme si c'était le nom d'une île, d'une ville ou d'un pays à part.

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Je suis à la dictée, attendre le prochain mot que la nuit me jettera. J'entends chaque modulation des voix comme les mouvements mêmes de cet effacement : la nuit qui s'abat après m'avoir frôlé remplace l'histoire, et l'oubli, et le reste – et les corps, et la chute des corps, et dans les voix qui montent, c'est la nuit qui se lève, noire, évidente, ininterrompue.

Arnaud Maïsetti, « Où que je sois encore..., Seuil Déplacements, P. 20.
« Où que je sois encore... est une nuit. De 21h38 le soir à 7h57 le lendemain matin. La silhouette qui traverse cette nuit ne dort pas. Il est « à la dictée » des voix qui remontent depuis les rues, à la verticale des immeubles, et qui l'habitent. À la dictée.
De nouvelles vagues de moutons viennent s'échouer contre moi, et disparaître successivement en silence sous les murs de la chambre. Je me retourne dans le lit en tous sens pour chercher quelque chose : le sommeil, la clé opaque des nuits blanches, et puis toujours : le décompte qui n'en finit pas. Je suis serial killer, tuer le temps à mesure qu'il passe devant moi, m'enfoncer dans l'heure qui ne passe plus que pour moi, les secondes comme des haltères accrochés à chacun de mes cils. Je dis bien à chacun de mes cils.

P. 60
Ces voix portées par le soir (puis par la nuit) sont prétextes aux fictions : fictions minuscules qui se croisent et s'interchangent sans même se connaître. Ces fictions désignent (esquissent, abritent) la forme d'une ville : une ville fantôme : de nuit : de noir vêtue : cousue d'immeubles et même d'ombres portées.
Un soir, il y a près de quatre mois – novembre : peut-être le premier novembre, ou le deux – alors que je rentrais chez moi. Au moment de pousser la porte de mon immeuble – j'ai vu un homme marcher dans le noir, et je n'ai pas su s'il venait vers moi, ou s'il s'en allait, ne distinguant de lui qu'une silhouette informe et enveloppée dans l'ombre par l'ombre des murs qui l'entouraient et allaient sans doute l'engloutir d'une seconde à l'autre – quand il aurait passé la limite de lumière que couvrait le réverbère : je l'ai suivi des yeux un certain temps, attendant, je ne saurais dire pourquoi, qu'il disparaisse ; et fasciné par sa lenteur, sa majesté lumineuse et tenace au milieu du vide de la nuit agonisée, je le vis s'arrêter encore plus lentement qu'il s'était avancé – il était de dos – tête baissée, son chapeau vissé sur le crâne, bras ballants le long de son corps – il releva la tête, et se tourna, me regarda ; et je vis ses yeux à cinquante pas de la porte devant laquelle je me tenais, me croyant protégé par la nuit, son regard me dévisager et fouiller en moi mes entrailles même, l'ombre au-dessus de lui barrait son visage comme une cicatrice, mais je pus voir si clairement son regard que j'en ai oublié la couleur de ses yeux ce soir-là (…)

P. 115-116
Ethan (le souvenir d'Ethan) marque un point où le texte bascule : c'est une des ombres traversées dans le livre et c'est un passeur. Il porte littéralement les corps qu'il rencontre jusqu'au bout de la nuit.
Quand je traîne le soir, je cherche un corps tombé sur le sol que je pourrais hisser sur mes épaules et emporter plus loin. Toi, tu me connais bien – tu sais que je suis de la race de ceux qui n'ont rien inventé, rien trouvé. Quand je suis né, les continents étaient déjà tous découverts, tous recouverts de villes. On n'avait plus besoin ni de boussoles ni de bateaux ; les mers étaient toutes nommées. Moi, je suis de la race de ceux qui ne parlent pas de langue ; je n'en parle aucune, je cherche les gens qui marchent dans la rue – je fouille, je lèche le sol, les trottoirs et les murs sur lesquels je marche, en attendant la chute : celle des corps, de la nuit, du reste.

P. 162
L'image est tellement fragile qu'on s'y accroche : on s'y accroche pour soi-même traverser la nuit, celle d'Insomnie, celle d'« Où que je sois encore... Pour ça aussi que le texte est un four sans veilleuse : dense, il n'est composé que de deux paragraphes d'environ 80 pages chacun. Pour ça que le passeur s'impose : pour qu'on ne tâtonne pas tout seul.
Tâtonner le noir, les yeux ouverts, prêt.

Postface, P.190
L'odyssée barbare, Roman, Pont de l'Alma : je les ai rangés après lecture, non pas sur leurs rayons, au nom de l'auteur correspondant, mais dans un rayon autre, parallèle, masqué dans la renfoncement du mur, qui est celui des relectures « prochaines, souhaitables et à venir ». Ici aussi que je pose momentanément « Où que je sois encore.... Lire sans verres impose la relecture.

Site d'Arnaud Maïsetti
Lecture à la galerie Mycroft

D'autres voix dans la nuit :

Remue.net
Libr-critique
Les pas perdus
Lignes de fuite
Une voix parvient à quelqu'un dans le noir

vendredi 20 août 2010

Dernier jour

Dernière entrée Prudhommes.rtf, j'écris : J-0 = Jour J. J'en viens. J'ai fermé la porte du taf. Rendu mes clés, mon badge. Repars avec peu de bribes de mon passage ici : un post-it détaillant les lignes directes de chacun (et leurs noms), un mug offert par le chef many months ago, des stylos tatoués au logo de la boite. J'ai pas vraiment l'impression de jamais revenir. Plus tard, back home, constater que mes accès mails ont disparu : là que je comprends vraiment que j'y suis plus. La dernière entrée Prudhommes.rtf sera pas la dernière. Je poursuis le truc encore un peu. Jusqu'où, encore, je sais pas. Aux prudhommes, je crois (je sais), je n'irai pas. Mais le fichier, lui, ouais, reste. Peut-être, au bout, une fois la boite broyée, foutue, en faire quelque chose, en faire quelque chose de bien, quelque chose de mieux, au fond, que ce qu'il s'est réellement passé, passé depuis deux mois que ça dure, et que ça ose durer.

mercredi 18 août 2010

Guillaume Vis

cacaaaaaaaa.jpgAu début, presque tout début du Journal des sens, David Menear fait encore des listes, il écrit encore des mots découpés par des tirets incohérents. Les premières entrées du JdS ne sont pas datées.
J'ai-me rien. Exceptions :

- épaules de mec vues derrière, tâches de rousseur
– vendeur des fruits du métro, gueule-de-cheval, celui qui hurle
- prénom E-tienne
- chier dans l'herbe verte
femme sur le trottoir dimanche, sabre le champagne et boit & bave sur les parechocs des bagnoles
pieds nus, perdue à St-La-zare.
- écrire le journal d'un autre (trouver nom fictif adé-quat comme « Guillaume Vis » mais mieux) pour y fixer mes hontes
- Cherchez le garçon

David Menear, Journal des sens Vol 1, p. 24.

mardi 17 août 2010

Enterre les monstres

J'attends une demi-heure en gare de C. que le train reparte. En profite pour écouter le premier épisode du Voyage en Transsibérien d'Olivier Rolin sur France Culture (podcast d'hier). Écouteurs vissés près des tympans, n'entends plus rien du monde (le vrai). Les pieds collés au ciment, sur le quai, le train fixe et les rails secs, j'entends pourtant les rails taper, le train filer vers l'est : mais c'est pas le même : l'audio remplace le son. Je termine aussi Les versets de la bière, qui me rappelle Cambouis l'année dernière.
on possède un jardin secret --- la lune n'a pas de profil --- tous les nombres premiers sont ex aequo --- la vie ne tient qu'à un fil --- on peut vendre son sang au détail dans certains pays --- les soldes se déroulent pendant les jours fous fous fous --- on enterre les monstres à six pieds sous terre --- un entrepreneur de démolitions entasse des briques dans son bas de laine --- on fait le plein de larmes aux pompes funèbres --- l'infarctus du myocarde est provoqué par la thrombose des artères coronaires

Lucien Suel, Les versets de la bière, Dernier Télégramme, P.151.
En lisant besoin de placer des voix, des sons, sur les paroles papier (exemple : Quentin Compson est Chet Baker) ; en écoutant parler, lire, digresser Olivier Rolin besoin de placer un corps (une image) entre ses sons : j'y vois Brian Cox.

Olivier Rolin a une belle phrase pour parler des notes à la volées qu'il prend à même le train, des brouillons fracturés de l'écriture, il dit : « comme un sismographe ». Je pense effectivement que la nature des notes que je rassemble actuellement via le fichier Prudhommes.rtf correspond à cette métaphore.

Boulot (ou ce qu'il en reste) : les jours de la dernière semaine blanche s'écoule lentement (J-3) et les métros, les trains, sont bien vides à 15h, bien plus qu'ailleurs.

dimanche 15 août 2010

Kinzoute

Faut que je m'entraîne à jouer du Kinzoute : quelques semaines de vacances blanches m'attendent. J'en ai eu la confirmation hier ou vendredi, la semaine de boulot qui arrive sera bien ma dernière. J'ai quelques papiers à remplir, quelques têtes à vider et simplement faire semblant d'être là (et y être).
Je réponds à l'enquête lancée par Christophe Petchanatz : « Pourquoi j'écris ? ». J'écris d'abord pour dissimuler ce que je pense réellement.

Lucien Suel, Versets de la bière, Dernier télégramme, P. 37.
Je pense occuper ma semaine en recopiant les récentes lettres recommandées AR reçues dans le cadre de ce licenciement à peu près propre pour les ajouter au fichier Prudhommes.rtf dont il est probable que je ne fasse rien.
on est grave --- on est franchement ringard --- on a le cerveau lavé bien profond --- on se regarde dans la glace --- on déborde sur les côtés --- on se fait son petit chorus pour la célébrité --- on se baigne dans l'eau recyclée régénérée réoxygénée --- les poissons aveugles stagnent à la sortie des égouts

P. 56
J'ai récupéré mon MacBook vendredi. Passé le week-end à faire des transferts de données, à réinstaller ce qui ne l'était plus. Le mac est neuf ou quasiment. J'ai gagné presque un an d'utilisation matériel en tapant dessus l'autre jour : c'est mal, oui (oui mais l'avait bien cherché).
Je ne crains pas l'ennui, ni l'adversité, n'attends rien des mutations de la société.
Je compare le terreau de mon jardin et la matière interstellaire. La mort des étoiles produit des atomes qui produiront d'autres étoiles.

P.60
J'ai repris hier les relectures et corrections de Coup de tête partie 3. Il n'y a rien (de neuf) à en dire. Ma deadline initiale a été compromise par le crash du MacBook et reportée d'un mois. Je me fixe à présent fin septembre pour finir. Après se poser la question du qu'en faire et du l'envoyer.
Avril 1997, Pays de Galles, liste des pubs dans lesquels j'ai bu des peintes de bière :
The Holly Bush (St Hillary, The Tavern, Mulligan's, King's Cross (Cardiff), Victoria Inn (Pen-y-Bont), Plough & Harrow (Nash Point)
O'Neill's, The Angel, The Pheasant (Bridgend), The Sawyer's Arms, Malsters Arms (Maesteg), Harry Ramsden's (Cardiff) ; c'est dans celui-ci que j'ai remporté le Harry Ramsden's Challenge : Avaler entièrement un gigantesque fish & chips.

P. 68
J'ai l'impression de prendre le Journal à l'envers : je n'y consigne pas ce que j'ai pu faire, j'anticipe sur les jours, semaines à venir. Des fois même je pipotte, je joue du Kinzoute, je remplis des vides. Je traverse aussi l'étonnant journal (1986 – 2006) de Lucien Suel, et donc il me traverse aussi. J'ai besoin d'autres journaux encore pour mieux vivre d'autres vies. Prochainement, une fois Omega Blue terminé et Fuir est une pulsion ouvert, je mettrai en ligne les archives du Journal préparées initialement pour Publie.net. Une version compilée 2006-2008, ni plus fictive ni moins fausse que la version actuellement en ligne, mais légèrement réécrite et réorganisée.

mercredi 11 août 2010

Retour

à l'envoyeur. Les vacances sont terminées. Avons quitté Morlaix ce matin 7h30. Arrivé au Mans quatre heures plus tard. On y retrouve les parents de H. pour déjeuner à l'Auberge des 7 plats, notre restaurant favoris au Mans quand on y était. Avant de les retrouver un tour dans la ville pour constater que

a) rien n'a changé depuis deux ans

b) la ville entière est enfermée dans l'air de Divine Comedy (Count Grassi's Passage Over Piedmont, A Lady of a Certain Age) , comme une éponge relâche sa sueur quand on l'écrase (métaphore 1), comme une armoire de vieux enferme sur les vêtements de vieux qu'elle contient une odeur idem (métaphore 2) et ça ne me déplaît pas forcément de réentendre ces airs, faire résonner ces rues : Go back from whence you came...



c) la librairie L'herbe entre les dalles que je fréquentais à l'époque non seulement n'a pas fermé, comme je l'avais craint un moment, mais en plus s'est agrandie, déménagée de la rue des Ponts Neufs, sombre, étroite, minuscule, à la rue de Rostov sur le Don (voisine), plus large et plus passante. J'y trouve deux livres cherchés en vain à Brest et Morlaix (les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon et Formation de Pierre Guyotat en poche) ainsi que Atelier 62 de Martine Sonnet, trouvé par hasard et acheté dans la foulée.


Plus tard retour Y., 16h30, les vacances sont terminées. Dans la boîte au lettre un avis de passage, courrier recommandé AR, qui m'annonce très certainement mon licenciement, dernier jour de travail fixé au 20 août. J'irai le prendre demain. Vendredi virée Paris, Apple, Carrousel du Louvre, pour y chercher mon MacBook réparé : ils ont appelé hier : ils ont changé le disque dur (comme prévu) ainsi que la carte mère et le topcase (pas prévu). Lundi entamerai ma dernière semaine blanche de boulot. J'irai sans âme, comme un somnolent (et c'est prévu).

mardi 10 août 2010

Accident de personne approche

inderditde.JPG Accident de personne est un projet minuscule de longue haleine. Initialement j'envisageais une mise en ligne pour septembre 2009. Cette prévision a glissé, on pourra sans doute la reporter, finalement, un an plus tard, c'est à dire bientôt.

J'avais dans l'idée qu'il me fallait une centaine de fragments pour pouvoir commencer à travailler la sélection, l'épuration et la réécriture. Plus de six mois après l'avoir imaginé, je me retrouve avec quasiment le double de fragments, à savoir 186.

Je sais comment les choses vont évoluer : il faudra à un moment donné marquer un point final aux prises de notes sauvages telles qu'elles sont exercées depuis une quinzaine de mois : ce point final viendra le 20 août, terme de ma dernière semaine de boulot. Au-delà de cette date la pratique des transports en commun ne sera plus quotidienne et le train me sortira de la tête, fort logiquement. Ensuite j'écumerai les fragments actuels pour n'en garder que 150 ou quelque chose comme ça (c'est déjà 50 de plus que prévu initialement). La publication étant prévue à rythme régulier sur Twitter, ça me permettrait de publier sur un mois cinq fragments par jour, et c'est un bon chiffre. La mise en ligne devrait donc pouvoir être effectuée en septembre-octobre, d'autant plus que ce travail ne m'empêchera pas de poursuivre Coup de tête en parallèle.

J'ai aussi prévu d'y intégrer une série d'interviews croisées de suicidés ratés, elle traversera le texte. Une seule question : pourquoi la mort ? Ensuite les suicidés répondent. Ce serait sympa de disperser ces échanges au fil des fragments, peut-être les concentrer sur un jour dans la semaine, à voir.
Quelques exemples :

#156
Q: Pourquoi la mort ? / R: car quand ils se marrent c'est moi qu'ils matent / Q: qui ils ? / R: trop

#170
Q: Pourquoi la mort ? / R: car plus j'essaye, moins ça marche

#176
Q: Pourquoi la mort ? / R: pour m'y tremper la tête
Avant d'aborder cette mise en ligne, il me manquait également la possibilité de pré-enregistrer mes twitts, afin d'organiser à l'avance et à heure fixe la publication des fragments. Depuis, le problème a été résolu, puisque TweetDeck offre cette fonctionnalité. Le seul bémol avec cette méthode, et H. a raison de me le faire remarquer, c'est que je ne suis pas du tout au cœur du processus, je perds en spontanéité, avec un texte qui aura mis plusieurs mois et plusieurs phases d'écriture pour arriver à maturation. Quelque part, comme projet Twitter, c'est presque un contresens. Mais admettons.

Restera ensuite à vendre le truc et s'assurer qu'il sera lu et suivi. C'est bien ce qui m'emmerde le plus mais faudra faire, faudra même mieux que faire. Je sais pas encore si j'ouvrirai une page Facebook à part, c'est à voir. L'idéal, c'est que ces fragments-suicides soient retwittés un max afin que le texte circule. Alors pour ça faudra que ce soit nickel et que la « promo » soit bien faite.

lundi 9 août 2010

Tête blanche



H. a pris une photo de moi, sur la plage de Carantec (la plage était vide, 21h, vide, juste de la roche et du sable, des algues, et nous deux face au vide), retourné vers la mer, de dos, photo sur laquelle je n'ai pas de visage. Sur la photo ma tête s'ouvre, ligne simple verticale, s'ouvre comme un placard, déverse pièces tordues et mécanismes, engrenages, rouages encrassés qui se jettent à la mer et puis fondent. J'ai touché la mer, bout du doigt, elle était froide. Une vague immense a fait un trou dans l'image, a recouvert le corps, et m'a conduit dans une réalité parallèle dans laquelle

a) j'avais un visage et
b) j'étais mort

Je portais des chaussettes roses et une grande aventure m'attendait.

Le soir même, extrait page blanche de mon Journal habituel : « Aujourd'hui arrivé en Afrique. Je n'ai spécialement rien à en dire ».

samedi 7 août 2010

Perros-Guirec

Hier.

100_2325.JPG

Je suis venu une seule fois à Perros-Guirec auparavant, c'était avec mes parents, j'avais seize ans et j'ai rien vu, rien su, rien avalé. La veille, au téléphone, dans une cabine perdue quelque part proche Pointe du Van, H. me disait je t'aime et c'était le premier. Alors Perros-Guirec, le lendemain, est aveuglé par une phrase fixe et blanche qui me décape la tête et répète juste « il m'a dit qu'il m'aimait ».

mardi 3 août 2010

Je ne veux pas perdre mon boulot

quichotte.jpg
Au bout de la nuit lorsque le matin fut sur le point de commencer, les chiens chantèrent
C'est toi, monde pourri. C'est vous tous mes souvenirs, le monde : qui s'achève à présent.
« C'est vous mère et père qui n'aviez pas envie d'enfant. Père, tu as abandonné ma mère quand elle était enceinte de moi de trois mois. Mère, comme tu avais trop la trouille pour te faire avorter tu t'es contentée de me haïr toute ma vie parce que j'étais la raison pour laquelle ton amant t'avait abandonnée. C'est toi qui n'aurais jamais dû procréer.
« C'est toi, vie broyeuse de gratte-papier. C'est vous, patron, Bonjour, patron, je veux dire Monsieur, je vous en prie pardonnez-moi, Monsieur, je vous en prie je vous en prie pardonnez-moi, Monsieur. Je ne veux pas perdre mon boulot, car je n'ai trouvé d'autre sens à ma vie. Par conséquent je serai ce que vous voulez que je sois : je n'existerai pas. Je je, je ne n'existerai pas. Tout ce que vous voudwez, Patwon, mais je sais, Monsieur Patwon, que je fais jamais 'ien cowectement je suis juste bonne-à-'ien, une vieille pute imbécile, qui labou'ben son champ. Vous savez, je suis follement amouweuse de vous. Je ferais nimpo't quoi pour vous bécoter la bite, Patwon. Je ne devrais pas pa'ler comme ça. Je suis vilaine. Je suis twès twès vilaine. Ah pour suce vous êtes un bon patwon, Monsieur, passque vous savez comment me maltwaiter cowectement, et c'est tout ce que je méwite cowectement ; certains patwons dont je ne mentionnewai pas le nom – en fait ils se compo'tent comme si j'étais une waie personne. À vous on ne vous la fait pas, Monsieur.
« C'est toi, ville. Marché du monde, à savoir, de toutes les représentations. Puisque tu es la seule demeure que j'aie jamais connue, sans ta représentation ou déformation de moi je n'existe pas. À cause de toi, puisque chaque enfant a besoin d'un foyer, chaque enfant est dorénavant un esclave blanc.
« Ville, ma propriétaire. Quand tu attends de moi de la douleur, tu me jettes, parmi tes clodos et les proxo-crapauds qui brandissent des shooteuses pareilles aux chevaleresques épées des temps antiques ou romantiques. Quand tu attends de moi de la joie, tu me rends célèbre, car je suis le bébé, tu es mon seul parent, et la gloire et ton sein.
« Ville ma parente, car je n'ai d'autres parents.
« Laisse-nous tes enfants meutes de chiens sauvages vagabonder dans tes rues à la recherche du premier venu qui aura l'air mangeable.
« Pour nous, qu'est-ce que la pureté ? Qu'est-ce que l'idéalisme, monde ? Les entailles et les taillades de notre sang elles fendent les cieux de l'amour. Par conséquent ceci est notre histoire. Ce que vous appelez histoire et culture est la négation de notre sang qui gicle.
« Au revoir, Don Quichotte.
Les chiens hurlèrent.
Ce sont tes mots, ville. Pureté. Idéalisme. Ta vision est la vision de la fin du monde. Ton monde de propriétaires est le monde de la mort, hurlèrent les chiens.

Kathy Acker, Don Quichotte, Editions Laurence Viallet, trad : Laurence Viallet, P. 209-210.

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