Pas un seul mort ne tomba et il n'y eut aucun heurt – youpi !      

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

jeudi 2 juillet 2009

Croquis#13

Sur fond de rien parce que l'air (le fond de l'air) est trop lourd. Il paraît (il paraît) que ça porte malheur.

veines saillantes pieds et mains jointes, chaînes bracelets or et boucles argents, faux ongles, bronzée UV, gooffy mascara & coupe garçonne blond décoloré : voyage dans le pire du pire des années 90

elle, maniaque, se lime les ongles jusqu'au sang, se mouche sonore dans un kleenex à la menthe

tragédien-cadre : prostré-costard les poings aux tempes : pourquoi, pourquoi tant de monde ? pas de réponse, chemise froissée, veste à l'écart, boutons ouverts

casquette à damier vissé arrière, meuf-débardeur collée à lui, prise entre sueur et hanche droite : coup brutal contre distributeur de capotes puis éclat de voix sur la carlingue : ça se voit pas que je suis en train de péter les plombs je dors genre deux heures par nuit toi tu dis huit toi tu t'en fous vous êtes tous en train de me faire monter de me faire monter en pression je suis toujours en train de vous dire arrêtez arrêtez putain mais vous vous continuez encore dis moi non et je te pètes la mâchoire sur le si je t'ait dit d'arrêter pourquoi tu le fais tu cherches quoi sincèrement sincèrement tu cherches quoi

allée ouverte plein axe-cagnard : torses fondus au sol et sueur luisante : peau, chair et os même huile-adolescence : les gravillons dans la peau (donc les os) intercalés, roller Roces moulés aux chevilles et malléoles bouillantes : skate park à ciel ouvert, shooting ouvert

mardi 30 juin 2009

Cyanure

D'autres accidents de personne s'intercalent : trains bloquées à partir de J., il nous faut dévier par le C puis de là ligne 14 etc. Accident de personne, c'est l'euphémisme SNCF-RATP pour dire suicide. Quelqu'un s'est jeté sous les roues d'un train, Gare de Lyon, alors la ligne est bloquée.

A J., pendant que les masses de corps trop chauds 37° se déversent des portes vers les escaliers, des escaliers aux tunnels, des tunnels aux quais, des quais vers d'autres portes, ouvertes à présent, il est 8h30 à peine et déjà les pics de mercure dépassent les 25°, ombre rare. Trop chaud pour traîner en bout de ligne et bordure de rails, trop chaud pour sentir la lame brûlante du train sur la nuque, gorge, carotide. Trop chaud pour rester brûlant-épars entre les rails, blochets et les rats. Le train s'arrête, tout le monde descend : trop chaud aussi dans celui-là.

Passé rue de R. à l'envers, puis sous les fenêtres du bureau ensuite : des marteaux-piqueurs le long de la chaussée, tête et yeux perforés, à défoncer l'asphalte pourtant déjà fondu, donc malléable. Renfort des fondations de l'immeuble de gauche, les travaux dureront dix jours encore. Après ces jours quelques vacances : s'excentrer du nœud caniculaire, se décaler vers l'ouest, du tant au tant.

Retour et suicide à nouveau, maquillé accident de personne bis gueulé dans les échos. Le train TRUC au départ avec les TGV, à la surface, voie L, Gare de Lyon encore. Sur le siège de gauche les voix disent : des gars des fois ils en finissent (euphémisme bis) parce qu'il fait chaud. Ils sont seuls et il fait chaud. Mais en faisant ça ils emmerdent des milliers de personnes, c'est vrai, alors que c'est pas la solution. Y a le cyanure aussi. Pendant qu'ils braillent les portes se referment, le wagon vide, la sueur collée au ventre collé coton collé au jean. Les voix disent aussi : faut pas rigoler avec ça. Elles répondent : moi j'ai la fille d'une collègue qui. Puis : j'ai dit à mon fils ma fille vous suicidez pas pour un chagrin d'amour ça veut pas ça vaut pas le coup. Puis le train voie L est parti, il est parti à l'heure.

dimanche 28 juin 2009

Chuck Palahniuk, Snuff

Après Choke et Rant et avant Pigmy (sorti le mois dernier aux US, les t-shirt dédiés sont déjà en vente sur le site du Culte) voici Snuff, signe que Chuck Palahniuk aime trouver le titre de ses livres en éternuant. Autrement je ne vois pas.

snuff.jpg
Snuff movies (ou Snuff films) : films courts généralement sous forme d'unique plan-séquence mal filmé et instable qui mettent en scène un meurtre réel, parfois précédé de pornographie avec viols de femmes ou d'enfants.
Cassie Wright, célèbre porn-star de son état, organise un nouveau record mondial : baiser devant caméras avec 600 hommes au cours d'une seule nuit. Les corps huilés des acteurs pornos ou simples anonymes venant profiter de l'aubaine attendent dans le couloir que leur tour sonne. On a inscrit sur leur peau un numéro – leur numéro – qui correspond à leur ordre de passage dans le film à venir. Une caméra fictive se balade entre les rangées des candidats pour prendre leurs témoignages sur le vif ou leurs pensées tacites du moment (quelques rares élus sont conservés au montage : Mr 72, Mr 137, Mr 600 et Sheila, l'assistante de Cassie Wright). Le roman est en quelque sorte le making-of écrit de ce world wild record qui se met en place au fil de la nuit.

Avec Snuff, Chuck Palahniuk prend une recette qui fonctionne : celle de Rant notamment (Peste en français). Il abandonne la narration fixée-panoramique au dessus des personnages ou la première personne pure pour un récit multiforme et polyphonique qui s'articule autour de témoignages, qu'ils soient ici oraux ou flux de conscience. Exactement comme pour Rant (mais à plus petite échelle : beaucoup moins de voix sont ici concernées), le récit prend la forme d'une enquête, enquête de seconde zone peut-être, mais enquête malgré tout. L'enjeu : décrypter l'envers d'une réalité donnée par le biais de visions multiples et fragmentées.
The reason they're shooting dudes out of order is so the editor can cut the pop shots together, one to six hundred. After that, Cassie will moan and flop around as much with number 599 as she does with number 1. In between, she'll only lie there like she's sleeping, but really in a coma. Or worse. Nobody here, none of us shmucks, will know any different than the official press release: "Adult Superstar Dies After Setting World Sex Record."
Ce roman, censé être un pamphlet, n'en est pas un. On reste dans le tout divertissant, un pied suffisamment loin dans le trash pour rester dans une gamme marketing ciblée, un autre suffisamment ancré dans des bases narratives somme toute assez classiques. Le monde du porno est effleuré en surface et les témoignages alternés empilent les lieux communs et autres légendes urbaines d'une voix métallique. Une légère intrigue familiale se développe, on l'attend malsaine, elle l'est, mais fragile, qui ne prend pas vraiment. Certaines pages mentent mieux que d'autres, certaines accroches sont intéressantes, mais trop vite noyées dans un défilé de latex et de chair trop systématique pour être véritablement pertinent.
One could always ask Bacardi about the mass-production aspects, the assembly lines in China where sweatshop workers wrap and package endless silicone-rubber copies of his erection, still hot from stainless-steel molds. Or they package and ship jiggling armies of pink plastic vaginas cast from the shaved pussy of Cassie Wright. Chinese slave labor, by hand, tweezing in pubic hairs or airbrushing different shades of red or pink or blue. Accurate down to Cassie's episiotomy scar. Bacardi's every vein and wart. The way people used to make death masks, casting plaster faces of celebrities in the hours between their demise and their decomposition.

Long after Cassie Wright becomes old and demented or dead and rotten, her vagina will still haunt us, tucked under beds, buried in underwear drawers and bathroom cabinets, next to dog-eared skin magazines. Or, showcased in antique stores, Bacardi's rubber erection, priced the same as the hand-carved scrimshaw dildos of lonely, long-dead Nantucket whaling wives.

A kind of immortality.
On reconnaît facilement un roman de Chuck Palahniuk : il répond toujours aux mêmes schémas, structures, concepts. Le parti pris est toujours volontairement chargé, osé, trash, la narration est toujours brève et sèche, les paragraphes courts et les constructions répétitives. Il y a toujours ces petits slogans qui reviennent toutes les cinq ou dix pages pour forger une marque de fabrique qui accroche, idem pour les paragraphes-phrases dont le but est de renforcer lapidairement en quelques syllabes le propos du paragraphe précédent. C'est souvent sec et cynique, c'est souvent acide et violent, tant pis pour l'Amérique bien pensante. Puis humour noir, citations de demeurés et questions rhétoriques empilées sur la page. Ensuite on mélange un peu de sang, sueur, sperme et tripe et la légende urbaine se poursuit : mesdames et messieurs les gens s'évanouissent en lisant du Chuck Palahniuk.
Dudes tell a joke. They say, "How many queer fuck films end as snuff films?" The answer being, "You wait long enough—all of them!"
Snuff est un roman plaisant mais mécanique. Palahniuk a trouvé une recette et il s'y tient. Ce n'est pas désagréable en soit, mais très peu inspiré. Avec Rant, Palahniuk essayait de sortir de ses névroses narratives sans y parvenir. Il reprend avec Snuff les bonnes vieilles habitudes de son écriture. S'il nous arrive de sourire par moment à la lecture de ces pages, l'arrière-goût permanent est moins flatteur : difficile de trouver plus anecdotique dans la bibliographie de Chuck Palahniuk que ce Snuff bancal et fainéant. Passons à autre chose.

vendredi 26 juin 2009

A l'organisation primitive

Le texte commence par des points de suspension (plus tard ils s'étirent dans le texte), on n'en sort pas. Plus loin les névroses circulaires et autres épanorthoses reviennent, reviennent. L'incipit est impec mais je me suis perdu derrière (au-delà je veux dire).
... Je cherche, je ne cesse de chercher, d'essayer de comprendre. J'essaie de donner ce que j'ai vécu et je ne sais pas à qui, mais ce que j'ai vécu, je ne veux pas le garder pour moi. Je ne sais qu'en faire, j'ai peur de cette désorganisation profonde. Je me méfie de ce qui m'est arrivé. Il m'est arrivé une chose que peut-être, faute de savoir comment la vivre, j'ai vécu tout en étant une autre ? Si j'arrivais à appeler tout cela désorganisation, j'aurais la sécurité nécessaire pour m'aventurer, parce que je saurais ensuite où revenir : à l'organisation primitive. Et je préfère appeler tout cela désorganisation parce que je ne veux ni reconnaître ce que j'ai vécu ni m'y reconnaître - cette reconnaissance entraînerait pour moi la perte du monde tel que je l'avais et je sais que je ne suis pas douée pour un autre.

Clarice Lispector, La passion selon G.H., trad : Claude Farny, Des femmes, P.21.

mercredi 24 juin 2009

Farewell Blues

Pas n'importe quel toon...
cieuxy40.JPG
cieuxy41.JPG
cieuxy42.JPG
cieuxy43.JPG
cieuxy44.JPG
cieuxy45.JPG

dimanche 21 juin 2009

Coup de tête 2/5

Et trois mois plus tard, à son tour, la deuxième partie. Deux fois plus courte que la première, la voilà à présent à peu près terminée. Donnée à lire à H. pour son avis à chaud, la partie III reprise depuis quelques semaines en parallèle. A présent nous y sommes, sans doute, j'ai les trente-cinq pages que je voulais avoir, j'ai sculpté mon matériau de départ comme il semblait qu'il fallait ; j'ai quelque chose de solide qui devrait forcément ressembler à la partie II finale-imprimée (oui mais quand ? dans un an ? deux ?).

La deuxième partie avait déjà été composée au trois quart en novembre-décembre, je n'ai fait que reprendre depuis fin mars. L'objectif, c'était de descendre en sous-sol (l'intégralité du texte se déroule dans une gare souterraine) avant de laisser le corps remonter en altitude pour la partie suivante. L'objectif, c'était aussi de s'y perdre, de mimer des mouvements aléatoires et contraires et de laisser miner l'organisme. Je crois que j'y suis parvenu.

DSC00352.JPG

Entre temps, quelques centaines de mots ont sauté : 14000 environ pour la version non terminée de décembre, à qui il manquait cinq-sept pages et 13900 mots à présent pour la deuxième partie terminée. En tout trente-cinq pages, moitié moins que la première, on se situe grosso modo là où je voulais arriver.

Ci dessous extrait, on est pile au milieu de ces 13900 mots : le narrateur, déformé par la faim, y croise AMF, ou son fantôme peut-être, et ils ne se comprennent pas évidemment. Cet extrait plutôt qu'un autre car je me suis toujours considéré très mauvais dans les dialogues et que cette partie m'a fait travailler mes travers (aussi) :
Je me recule brusquement sous mon poids parce que le décor de devant roule doucement vers l'arrière. Pas normal, je me dis en me rattrapant sur le siège de derrière, puis une fois que l'en haut devient l'en bas et inversement, je commence à comprendre que le sol s'est barré de sous mes pieds et moi idem.
- Ça va ? on me demande depuis une voix décalée sur la gauche.
- Ouais, je fais, en me redressant fragile sur mon poignet trop flou. Puis du sol à la structure métallique du siège jusqu'au cul par dessus bien calé. Ouais, ça va. C'est juste un... Juste un|
Un quoi ?, je pense dans le silence de ma tête, emmuré sous mes veines. Mais rien qui vient, rien qui sort. Alors je laisse ma voix en suspens et naturellement elle se laisse recouvrir par le vacarme ambiant.
- Je vois le genre, elle répond, puis mes yeux remontent le fil et basculent sur sa gorge, ses lèvres. Cette femme superbe à la peau rouge, peut-être bien sortie d'une des pubs de tout à l'heure.
- On s'est pas déjà, je lui demande mais elle me laisse pas le temps de|
- Oui, peut-être bien. Monaco ? Genève ?
Probablement que non, alors. Même si son odeur m'est familière, même si sa silhouette en un sens a jamais quitté la surface de mes pupilles depuis je sais plus trop quand.
- Je crois pas, alors. C'est pas trop mon monde.
- Le mien non plus. Juste une question de professionnalisme.
J'ose pas lui dire que je capte rien de ce qu'elle me sort, je pense, parce qu'au fond si je fais ça, je sens que son visage va se tordre ou sa silhouette s'étendre et ça j'en n'ai pas envie. Alors je me contente juste d'acquiescer sans comprendre, comme je fais toujours. Et comme toujours, elle fait comme si elle me croyait sans chercher à aller plus loin. Je connais pas son nom, je pense, mais|
- Enchantée, elle me sort, main tendue face à moi, moi c'est Arjeen Manguel.
- Arjeen quoi ?, je lui réponds, puis main droite, main gauche, poignée de main, etc. Et le sol de devant se tapisse vers l'arrière une deuxième fois. Signe que je vais tomber, je pense, ou bien qu'il faut absolument que|
- Ça vous dérangerait de, je lui fais avant qu'elle me|
- Cigarette ? Voix grave de gorge serrée.
- Non, je réponds, la gerbe au pife tapie derrière, puis les trente milles mégots me remontent jusqu'aux genoux à nouveau, la pub brillante sur le mur voisin. Un euro, je lui demande, il me faudrait un euro.

Je lui ai demandé de répéter un nom qu'elle a jamais répété. Je suis toujours pas sûr que ce soit ça, ni que ça s'écrive comme je crois que ça puisse s'écrire. Des fois j'ai l'impression qu'elle est là au coin de mon œil, mais quand je tourne la tête pour la voir, l'impression reste en périphérie du reste. On gagne jamais à ce jeu là.

Plutôt l'habitude de récupérer les pièces collantes dans la fente Sélecta en bas à droite que de les y glisser froides contre le métal tout en haut. L'euro d'Arjeen Manguel précieux entre mes doigts. Le reste complété par mon butin du jour. Puis je tape le code qu'il faut et le sachet s'éclate doucement dans le bac. Pour le récupérer, je dois bien caler le volet trop lourd avec mon coude et tâtonner à pleine paume jusqu'à ce que|
- Merci, je lui lance, mon paquet de mini-madeleines-plastique à la main, mon cul bien dur dans l'angle du siège. Puis : ça te dit ?

Quand elle disait non à un truc, elle se contentait juste de le dire des yeux avant de cracher sa fumée avec sa bouche. Ça me balayait la gueule et m'alléchait la gorge, mais je m'en foutais. Elle faisait juste non des yeux et puis j'avais le goût de sa voix sur ma langue dans la foulée.

Pas évident d'éventrer le film plastique par dessus le paquet de mini-madeleines avec seulement deux doigts. Arjeen Manguel me regarde faire sans rien dire. Tant mieux. Je sens sa clope sur ma nuque doucement. Puis mes doigts glissent par dessus, mes doigts tremblent. Même coincée entre mon coude et ma cuisse, je pense, cette saloperie veut pas|
Puis le truc se perce et mes doigts s'enfoncent crades dans l'une des mini-madeleines. Tant mieux, tant pis, je sais pas, je m'en fous. Juste : la chair jaune entre les phalanges qui m'appâte. Ma langue qui salive et ma gorge qui se ressert.

Jamais eu autant la trouille de manger de ma vie, Ajay. Vrai de vrai.

Je laisse défiler les trois quarts de ma bouteille pleine entre mes dents histoire de noyer la mini-madeleine broyée-difforme deux secondes plus tôt. J'avale sans respirer autant de flotte que je peux pour engloutir la bouffe molle que j'ai plus l'habitude d'avoir au ventre. Je mâcherais presque le plastique de la bouteille, je pense, si ça pouvait aider.
- Soif à ce que je vois. La voix chaude d'Arjeen Manguel se lance, mais pas chaude comme le reste, je pense, chaleur différente, de l'intérieur, chaleur d'un corps juste là, à portée de main.
- Ouais, je lui réponds sans lui répondre, c'est pas comme si j'avais le|
Le TGV. Numéro. Deux. Mille. Cent. Quarante. En provenance de. Lyon Perrache. Entrera en gare. Voie. F. Éloignez-vous de la bordure du|
- C'est le tien ?, elle me demande, les yeux derrière le panneau d'affichage.
- Non, je lui dis, puis je corrige, oui, peut-être, je sais pas, ça se pourrait. Sourire lent derrière ses dents fines.
- Tu sais pas ou tu veux pas ?

Pendant qu'on faisait semblant de se parler sans se connaître, moi j'avais ma merde grouillante qui me remuait le bide toutes les dix ou quinze secondes. Je me décalais sur mon siège pour pas qu'elle s'en rende compte. A un moment elle a juste éclaté de rire comme si c'était juste marrant, tu vois. Dans ma tête, moi, j'essayais juste de me retenir de gerber sur elle, au cas où ça remonterait trop vite.

samedi 20 juin 2009

Rapatrié par l'image

Cyclocomsia 2, paru la semaine dernière, lu entre deux (trois, quatre ?) rames. J'ai corné plusieurs pages, deux plus que les autres. L'une critique, l'autre fiction. La première décortique l'analogie chez Lezama Lima, la seconde élabore le crurriculum vitae de Michel Crubisco, star de la faim de son état. Pour lire les quelques deux cents autres pages, c'est par là que ça se passe.
Avant de parler de comparaison et de métaphore, revenons aux fondamentaux : définie par Aristote, l'analogie (analogon) est une figure double. A la différence de la comparaison qui associe de façon simplifiée un « comparé » et un « comparant », l'analogie comporte quatre termes qui correspondent deux à deux. Le schéma de base se construit sur le type : « A est à B ce que C est à D » et permet ensuite des permutations. Ainsi l'énoncé « le glaive est à Arès ce que la coupe est à Dionysos » devient-il par exemple « la coupe d'Arès est le glaive de Dionysos ». Pour en arriver à la métaphore, on procède à l'élision d'un ou de plusieurs termes. Or, dans Paradiso, c'est précisément l'analogie qui scelle le destin poétique de Cemi : au sixième chapitre, le Colonel montre à son fils deux gravures en vis-à-vis dans les pages d'un livre, la première représentant un rémouleur et la seconde un bachelier. Mais dans sa précipitation, le jeune Cemi pose son index sur l'image du rémouleur lorsque son père désigne nommément le bachelier, créant ainsi un quiproquo dans la tête de l'enfant. Deux noms et deux images : nous avons bien quatre termes qui vont permuter pour donner naissance à une métaphore. Lorsque le Colonel demande à son fils s'il sait ce que c'est qu'un bachelier, Cemi répond : « Un bachelier, c'est une roue qui lance des étincelles et, à mesure que la roue va plus vite, les étincelles se multiplient au point d'éclairer la nuit. » (Paradiso, p.197). Nous avons ici un nouvel exemple de « faute heureuse » rédimée en poésie par le pouvoir de la métaphore. Malgré le rapprochement arbitraire des deux termes, la métaphore sonne juste, elle ne paraît pas gratuite comme dans certains poèmes surréalistes. Le terium comparationis, bien que lointain, a été rapatrié par l'image.

Julien Frantz, Hétérogenèse de l'image : absence, distance et différence dans la poétique de Lezama Lima in Cyclocosmia 2, P.100.
Des clous des vis des écrous de tout diamètre certes. Des bottins téléphoniques et des appareils en bakélite aussi. Des dizaines et des dizaines d'outils de toutes sortes, des centaines de verres et de bouteilles polymorphes, des kilomètres de fils électriques et de tuyaux plus ou moins flexibles, des hectolitres d'essences de produits ménagers de détergents et de trichloréthylène, de l'arsenic même ! Et puis 33 Encyclopédies Larousse 27 téléviseurs 15 lave-linges 15 machines à écrire 8 ou 9 caddies de supermarché 7 bicyclettes 2 lits en fer 1 Fiat 500 1 Peugeot 404/break 1 zodiac de la gendarmerie et même un car Berliet GRL de la Compagnie Républicaine de Sécurité ayant fait mai 68 (?). Incroyable mais véridique, ce listing non exhaustif de mangeaisons crubrisquiennes – ce crurriculum vitae – est dûment attesté par les archives de Maître Pignon, notaire à Hauterives, département de la Drôme. Qui pourrait, chez nos contempteurs contemporains, se targuer d'un semblable palmarès ?

Alain Giorgetti, Apologie d'une star de la faim in Cyclocosmia 2, P.46-47.

vendredi 19 juin 2009

Aux lettres

Aujourd'hui vendredi, voilà deux semaines que je n'ai pas reçu de courrier. J'ouvre la boite aux lettres en rentrant le soir : vide et verte, peinture métallisée de haut en bas et sur les côtés. Quelques pubs parfois, mais c'est rare. Je me fais la réflexion (aujourd'hui vendredi) qu'il faudrait rapidement commander quelque chose : juste, quelque chose : sur un de ces sites de vente direct-usine-en-chine type Myfab par exemple

Sauf que vivre l'envers du décors de ces boites là quotidiennement me guérit vite de l'envie d'en devenir un jour client.

ou plus classique Cdisount mais juste : recevoir encore un peu de courrier, savoir que j'existe encore, preuve écrite-imprimée sur l'enveloppe, le colis, la facture, quelque chose, quoi.

Aujourd'hui vendredi, je recevrais d'abord le mail de confirmation : dix jours que je n'ai pas reçu de mail autres que les miens (copies privées d'un poste à un autre) ou que les mails urgents du boulot redirigés-persos, ma pile de mails en retard grossira vue d'œil, mon adresse en-tête et nom martelé sur l'écran, signe que je suis bien toujours quelque part.

Aujourd'hui vendredi, mon téléphone sonne, je ne réponds plus, j'ai les courbatures du coude plié, du combiné pressé et de l'oreille rougie, la sonnerie se prolonge et se coupe, je laisse les appels se perdre et les messages épaissir : pas le temps de leur répondre.

mardi 16 juin 2009

Figures libres

Toutes les peaux découvertes le long des rues (ensuite s'engouffrer plus bas) où tournent les ombres portées.

31

31

lundi 15 juin 2009

150608 1956 0050 SLD0?

setram.JPGLe marque-page improvisé des Carnets de bord de Guyotat s'est renversé, face contre moi, les inscriptions tapées à l'encre sur le ticket ont défilées comme des lignes de codes incohérentes. Suffit de décoder la chose pour revenir en arrière : mon marque-page improvisé est un ticket de tram marqué 2008 d'il y a un an au Mans.

Sur la colonne de gauche la date. Ensuite l'heure. Sur les colonnes de droite peu importe. Reprise des dates et horaires : savoir du coup que tel jour est un vendredi (aller 8h, retour 12h, puis nouveau voyage 15h : entre temps meubler les heures, manger et lire au jardin des plantes), que le suivant est un lundi (aller 12h, retour 16h). Par déduction deviner le jeudi. Puis la boucle s'emballe à nouveau, c'est le même schéma qui se développe, dans la limite forcée des dix voyages obligatoires.

Les codes me rassurent, ils me prouvent que tout à un sens. La lecture du quotidien douze mois plus tard me rappelle combien tout est fixé d'avance dans un ordre immuable qui ne me lâchera pas. Mais tristesse de ne pas pouvoir me détacher de ces artifices là : ces béquilles fictives que je me traîne et m'impose par paresse d'essayer sans. Puis de tristesse à soupir et de soupir à rien : tout coule, tout s'évacue.

Je me suis fait la réflexion il y a quelques semaines : déjà un an que j'enseignais-misère au collège Prévost du Mans. Bientôt nous rattraperons les temps de fin d'année, le Brevet, les vacances, les visites-éclair au Formule 1 d'Y., les démarches éléphantesques pour trouver un logement, le déménagement qui s'en suit. Bientôt ces deux instants vivront côte à côte ou par transparence : ces évènements mineurs-anniversaires et le présent, quotidien, banal, celui qui me voit marcher le long des trottoirs, Ipod en main, presque tous les matins.

On n'invente rien et au fond tout se répète : je me souviens déjà ma deuxième année de fac, à Sainté, passant Archos à la main le long des salles SR-trucs et leurs vitres aquarium. Je regardais pressé les visages de ceux (premières années) qui y étaient entassés. Je cherchais le mien, pensant longer simplement les instants de l'année précédente le même jour, la même heure, me souvenant précisément des emplois du temps d'alors, et voyant avec une clairvoyance nette mon propre visage, regard flou, coiffure idem, se tourner vers le mien par pure paresse et anticipation fictive de ce moment à venir (ou du moins il me semblait qu'il l'était). La boucle est bouclée.

J'ai peut-être un peu peur du moment où tournera août, septembre, octobre. Les instants à An-1 seront les mêmes que ceux que je continuerai de vivre : plus de progression, de virages, de changement. Simplement les mêmes escalators, les mêmes chaussures, les mêmes démarches. D'ici là, peut-être, ce présent fictif encore en pointillés se dérobera sous mes pas. Je prendrai les devants : je ne prolongerai pas, passé août, mon contrat actuel, nous verrons bien où tout ça mène.
Je me pose la question à voix haute, Ajay : combien de voyage(s) me reste-t-il ?

samedi 13 juin 2009

Syndrome court

J'ai reçu cette semaine le deuxième numéro de la revue Cyclocosmia fraîchement parue. J'ai commencé à la feuilleter comme n'importe quelle revue puis suis tombé sur mon texte Melliphage publié dans ce numéro. Je pensais ressentir quelque chose à la lecture de ces lignes imprimées papier, une émotion particulière, peut-être, et rattraper qui sait celle que j'ai loupée lors de la parution dans mon dos d'Assimilation dans Transforme(s) en 2007. Raté. J'ai lu ces lignes sans plaisir, un peu triste je crois, surtout déçu de n'avoir rien accompli avec ce texte de quelques pages. Ce n'est pas un problème d'ambiance, elle y est, il ne s'agit pas non plus de lacunes techniques, car il me semble que j'ai techniquement porté ce texte jusqu'où je pouvais. Non, cette nouvelle est inutile, plutôt, on la mâche longtemps pour bien peu de résultat. Elle manque d'âme, voilà. Elle manque d'âme.

Ce n'est pas nouveau, c'est un problème que je rencontre fréquemment. Je ne sais toujours pas comment écrire des nouvelles, des textes courts. J'essaie vaguement mais ça ne fonctionne pas ou si peu. Il y a quelques années Sablier était brouillonne et trois fois trop longue mais avait au moins le mérite d'aller quelque part. Idem pour Ochracé et Scapulaire qui proposaient quelque chose (maladroitement d'accord, mais ce n'était pas des trompe l'œil). Tous les autres trucs écrits avant et depuis, dans l'ensemble, sonnent plutôt creux, Melliphage">Melliphage compris. Je crois – invente, imagine – que tous ces échecs manquent en fait d'acidité, de violence.

melliphage-papier.JPG

Autre exemple, ce texte lâché il y a quelques semaines et envoyé dans la foulée au gratuit Delicious Paper, non retenu. Je le copie/colle ici car je ne saurai pas où le mettre ailleurs. Titre possible : Les tics du cordon. Là encore je suis allé au bout de ce que je souhaitais faire : je me suis simplement rendu compte après coup que ce que je souhaitais faire ne m'emmenait pas loin.
Je suis (ils m'ont appelé) Javier, Zain, Adam ou autre. Adam, je ne déteste pas. Au moins c'est honnête. Ça déborde de bonnes intentions (symbolisme bien pensant, certains disent). Tellement bien pensant que le kitch ressort. Tellement kitch qu'on pourrait le punaiser rose fushia sur le mur d'une chambre adolescente. Tellement adolescente que ça pourrait être la mienne.
Je suis (ils auraient pu m'appeler) Levothyrox slash Cervarix slash Tamiflu slash Prozac. Plus compliqué à épeler mais c'est une possibilité. Je suis (la presse m'a appelé) le bébé-médicament-du-troisième-millénaire. Du moins durant les jours de l'avant, pendant, après insémination in-vitro. Avant, pendant, juste après grossesse. Passé l'accouchement, la guérison du grand frère slash de la grande sœur, ce nom m'est tombé des bras qui ne tenaient plus rien. Passé l'accouchement, c'était différent déjà, et le fait est qu'on ne m'appelait plus du tout.

La grande sœur slash le grand frère avait, a, aura un nom normal. Un prénom de tous les jours qu'on connaît sans connaître, qu'on écrit sans buter. Le grand frère slash la grande sœur avant était malade mais ne l'est plus. Une histoire de maladie génétique super-rare (ils disent) ou d'anémie congénitale (les journalistes disent) ou de bêta-thalassémie majeure (les médecins disent). Ça veut dire qu'avant moi la grande sœur slash le grand frère manquait de rouge dans le sang. Ça veut dire qu'avant moi vivre correctement c'était compliqué. Qu'on avait besoin d'injection de bébé-médicament à l'intérieur pour faire couler tout ça. Ça veut dire, en gros, qu'on avait besoin de moi et que je ne suis pas né pour rien.

Venez voir ma chambre (j'ouvre la porte), elle est vide. Je suis devenu, au fil du temps, un maniaque de la propreté des choses. Rien ne dépasse et la poussière je ne la supporte pas. C'est un trait de mon caractère (ils précisent) qui n'a rien à voir avec l'éprouvette qui m'a un jour porté. Je suis un corps comme tout le monde (ils constatent), juste que je préfère m'asseoir par terre et attendre que le temps passe sans rien faire ni bouger. Le reste du temps je range : on est bien comme on peut. Encadrée au dessus de mon lit : la photo-Polaroïd de l'éprouvette qui m'a un jour porté (j'aimerais pouvoir le dire mais c'est faux). Éprouvette (ils définissent) : art d'éprouver.

Venez voir la chambre du grand frère slash de la grande sœur (je pousse la porte), elle est vide aussi. La grande sœur slash le grand frère n'est pas souvent là la journée ou la nuit. On a des amis qui sortent et qui font sortir, qui boivent et font boire, qui fument et incitent à fumer. On a des amis qui se droguent des fois ou fuguent aussi. On a des amis adolescents-normaux (les parents disent), ça passera (les parents disent aussi), on espère que ça va passer (les parents ajoutent en fermant la voix). Le grand frère slash la grande sœur a fugué une fois, il a fallu appeler la police puis le retour dans la nuit derrière un gyrophare. Au moins on est en bonne santé, on profite de la vie (ils disent pour rassurer quelqu'un mais j'ignore qui ça peut être). Au moins on a du sang rouge qui coule sous la peau et des fois on l'ouvre un peu pour vérifier qu'il est bien là.

Plus tard (j'explique) je serai pompier ou chômeur ou architecte. Plus tard (je sais) je ne serai ni médecin ni rien de tout ça. Pourtant (ils disent souvent) je dois être habitué à sauver des vies maintenant et je réponds oui en souriant poliment et mes parents déglutissent. Je suis (ils savent) un bébé-médicament très bien élevé, même à présent que je n'en suis plus un et que j'ignore quoi être pour dépanner. Mais (ils bafouillent vite pour se rattraper) c'est quand même vachement bien ce que t'as fait pour ta grande sœur slash ton grand frère. Oui (je réponds), c'est vachement bien.

D'après les spécialistes (les journaux de l'époque racontent), il a fallu écarter au moins quinze embryons avant de tomber sur un fœtus sain slash normal slash immuno-compatible. Parfois je pense à ces quinze copies erronées de moi-même et je me sens moins seul sur le sol de ma chambre. D'autres fois je vois juste la viande emportée par la chasse d'eau lâchée, puis la lumière éteinte dans la foulée d'un gant blanc. Mais (on me demande et m'ordonne) je ne dois pas penser à ces choses là qui me dépassent.

Plus tard (j'espère), allongé sur le sol de mon psy (ils disent qu'il faudrait sans doute), je parlerai à quelqu'un de tout ça et ce quelqu'un prendra des notes quelque part où tout existera. Je raconterai ce qu'il faudra raconter et percerai en moi ce qu'il y aura à percer. Le ton de ma voix sera le même que celui qui a toujours été et ne pourrait pas ne plus être. Je ne dois pas (le docteur Machin expliquera) laisser mes origines biologiques dicter le cheminement de ma vie présente (ou quelque chose comme ça). Oui (je répondrai) et je laisserai ma vie présente se construire autour de l'éprouvette qui m'a toujours porté. Ce sera ma déviance, pathologie, mon alcoolisme. Le grand frère slash la grande sœur pourra expérimenter la santé chaude des corps normaux, jusqu'à l'autodestruction peut-être, si ça lui chante, et moi je me laisserai couler dans mon Polaroïd désert, je vivrai la vie de ceux qui s'en fichent. Je regarderai les autres de loin et ce sera tout. J'ai déjà tout vécu avant de commencer à vivre (ils diront et certains répèteront à d'autres et le bon mot se propagera), à présent j'ai bien le droit de rester un peu à l'écart. Je cultiverai ma déviance, pathologie, mon identité (j'ai hâte). Je fermerai la porte derrière moi, personne n'osera plus l'ouvrir. Merci au docteur Machin et à l'alibi qu'il contre-signera, je me paierai le luxe de l'inutilité. Là (enfin) je pourrais souffler, je commencerai à vivre.
Je ne sais toujours pas comment résoudre ces lacunes, éradiquer ce syndrome. D'ici là je reprendrais Cyclocosmia 2 que je n'ai pas encore eu le temps de poursuivre, il n'y a pas de raison que le reste de la revue pâtisse de ces mauvaises impressions personnelles. En parallèle avancent les dernières relectures de la deuxième partie de Coup de tête (dernier week-end). Le texte est bien ancré et je suis convaincu, enfin, signe sans doute que je ne perds pas totalement mon temps avec ces choses là.

mercredi 10 juin 2009

Croquis #12

Au boulot l'étau se resserre, ils savent déjà que je n'ai pas de compte Facebook (ne suis pas censé en avoir), mais ils sont sur mes traces : ils me poursuivent en imper-ouvert et filets à papillon brandis derrière. Je suis devant (mais si peu), je les fuis vite (comme je peux), on sait où tout ça mène. Entre-temps d'autres esquisses croquées entre deux rails, c'est le douzième volet sur fond de if you were there, etc :


fringué survet tête-aux-pieds, cheveux lissés-laqués des tempes aux joues, yeux bleus fixés et barbe bleue figée sous l'épiderme : un moment se dissipe en arrière et se laisse emporter par le flux des autres corps

bouche-énergumène, il avale ses croissants à la pelle, mastique sans miettes et bloque en gorge avant d'aspirer la chair : mastique-mastique-déglutition, l'épaule toute contre, et les odeurs factices de huit heures à peine

pris en flag il pisse ou se branle sur mosaïque quai quatre deuxième sous-sol : son regard éclaté attrapé par la foule sur trente-six écrans géants trop successifs

porte-à-porte midi-à-deux : bonjour-bonjour, à-votre-service, photo-ci-jointe en noir-sur-jaune, ici-cv et parenthèse : Peintre, dit-il, non fumeur et très propre

teigneux tiré dans les épaules, t-shirt serré-pectoral, mention Prettiest Star sur l'abdomen, veines saillantes et ce strabisme sur les paupières

lundi 8 juin 2009

Entre deux

Cette lecture de L'Assommoir comme un défi à moi-même pour dénicher la page qui justifierait les neuf-cent autres. Celle-ci peut-être ?

J'aime assez, chez Zola, ces entre-deux d'espace qui se dégagent, l'espace urbain notamment, et l'esthétique très outrée des éclairages. Le Paris qui ressort est un Paris au bord (au bord des formes, au bord du vice, au bord du siècle), souvent vertigineux.
Elle fila raide sur le trottoir, en roulant l'idée de sauter aux yeux de Coupeau. Une petite pluie fine tombait, ce qui rendait la promenade encore moins amusante. Mais, quand elle fut arrivée devant l'Assommoir, la peur de la danser elle-même, si elle taquinait son homme, la calma brusquement et la rendit prudente. La boutique flambait, son gaz allumé, les glaces blanches comme des soleils, les fioles et les bocaux illuminant les murs de leurs verres de couleur. Elle resta là un instant, l'échine tendue, l'œil appliqué contre la vitre, entre deux bouteilles de l'étalage, à guigner Coupeau, dans le fond de la salle il était assis avec des camarades, autour d'une petite table de zinc, tous vagues et bleuis par la fumée des pipes et, comme on ne les entendait pas gueuler, ça faisait un drôle d'effet de les voir se démancher, le menton en avant, les yeux sortis de la figure. Était-il Dieu possible que des hommes pussent lâcher leurs femmes et leur chez eux pour s'enfermer ainsi dans un trou où ils étouffaient ! La pluie lui dégouttait le long du cou elle se releva, elle s'en alla sur le boulevard extérieur, réfléchissant, n'osant pas entrer.

Emile Zola, L'Assommoir, Feedbooks, P.744-745.

dimanche 7 juin 2009

Sept six neuf

Coup de tête deuxième partie se termine, je me répète. Une dernière relecture cette semaine et ce devrait être bon.

J'ai commencé en parallèle la reprise de la troisième partie. Les choses sont plus compliquées. Les parties un et deux ont été tellement réécrites que je les ai sous la peau, avec le recul le texte s'est décanté relativement naturellement. La troisième partie est différente. La troisième partie, de toute évidence, est une saloperie. Je ne sais pas trop par quel bout la prendre.

Au fond ce n'est pas la structure du truc qui me fait peur, mais plutôt l'altitude. Le vide du panorama, l'air pur et l'herbe verte. Me manque la crasse, le ciment, l'écho plein sous les escalators. Me manque le bruit, l'asphalte et le reste. Ici je me perds en altitude. J'ai laissé filer le personnage en cours de route. Il faut le reconditionner. Il faut oublier ce qu'il était dans les versions précédentes et qui ne correspond plus à grand chose. Il faut faire, défaire, et refaire encore.

100_0181.JPG

Je me suis rendu compte il y a quelques jours que Coup de tête était au centre de tout, depuis des mois, années. Ce n'était pas conscient, bien sûr, mais tous les projets, fictifs ou réels, aboutis ou ratés, pointaient vers ce roman là. Le textes du blog, les nouvelles écrites au fil du temps, et même quelques tentatives de trucs plus longs, les Qu'est-ce qu'un logement., Livre des peurs primaires ; tout devient laboratoire à visée unique C'est avec Ochracé que j'ai appris à manier l'ellipse saccadée, c'est sur Scapulaire que je me suis entraîné à multiplier les points de vue, c'est avec Sablier que j'ai appliqué la première fois une méthode de travail efficace. Idem avec le Livre des peurs primaires où tout arrive et n'arrive pas dans le même mouvement. Le seul truc à part, c'est peut-être Cette vie, encore que.

Bientôt il me faudra terminer non pas un roman, un projet, mais un cycle. Ces difficultés actuelles deviennent usantes, j'ai encore l'impression de buter comme aux premières pages des premières versions. Nous sommes trois ans plus tard, et tant d'expériences ont été effectuées, comment se fait-il que la décoction soit toujours aussi douloureuse ?

Correction : j'ai repris plus tard tout ce qui avait été écrit aujourd'hui (si peu). J'ai tout repris. C'est mieux. Mais toujours obligé de fixer une personnalité dans des comportements cadres, des tics de vie. Comment faire autrement ? Peu importe. J'aurais au moins réussi à renverser la vapeur. La page médiocre s'est changé en page moyenne susceptible de. C'est déjà un début.

samedi 6 juin 2009

Often out

Combien de vols AF447 disparus dans ce maelström là et combien en sont revenus ?


cieuxy33.JPG
cieuxy34.JPG
cieuxy35.JPG
cieuxy36.JPG
cieuxy37.JPG
cieuxy38.JPG
cieuxy39.JPG

- page 1 sur 49