Les quais débordent encore de corps désassemblés. Un seul mouvement vers l'avant, plus ou moins brusque, pourrait déjà précipiter quelques pantins sous les roues du prochain train. Ce mouvement là vient de l'arrière, je m'y plie puis retiens. Comme imaginé les usagés tombent comme des quilles et le meurtre arrive, la chaire découpée méthodique, le sang giclé par dessus pare-brise et cravates. La police se pointe, coup de filet, commissariat. Ils nous interrogent les uns après les autres. Vient mon tour. Ils me plaquent devant l'oeil tiré des rapports interminables, je réponds « oui mais » à la moindre de leurs questions. Deux preuves sont maintenues contre moi au procès : la pièce à conviction A qui est une capture d'écran de mon ''Livre des peurs primaires'', fragment isolé #98 (on me dit quelle coïncidence et je réponds « oui mais ») et la pièce à conviction B qui est une capture d'écran de ma tête, quelques secondes avant le triple meurtre, au moment où naissait en moi cette seconde peur primaire, flashback-remake de la première. Silence profond dans le tribunal, on m'emmène, costume orange, des chaînes entre les pieds. Mais le bip de fermeture des portes découpe toute réalité. Le mouvement par l'arrière devient pression qui nous aspire à l'intérieur du wagon. Compressés contre les autres nous savourons enfin notre liberté retrouvée, notre mort évaporée. Nos chaines se brisent de trop de chair entremêlée, nous suffoquons ensemble entre deux aisselles les mêmes « enfin », les mêmes « ouf », les mêmes « n'arrivera jamais ».