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jeudi 21 octobre 2010
Par Guillaume Vissac le jeudi 21 octobre 2010, 17:48 - Journal

jeudi 14 octobre 2010
Par Guillaume Vissac le jeudi 14 octobre 2010, 15:40 - Journal

lundi 11 octobre 2010
Par Guillaume Vissac le lundi 11 octobre 2010, 19:00 - Journal
Oui, Canciones Tristes.
Une ville dans le coma. Immobile et en transe ; mais allez savoir ce qui se passait derrière ses portes et ses fenêtres closes, comme des paupières qui auraient suivi une thérapie intensive. Une ville qui – m'avait-on prévenu à la rédaction de Rieles – regorgeait de saints ou, du moins, de candidats à la sanctification. De perpétuelles opportunités d'alléluias. Une concentration maximale de martyrs et de prodiges. Tout était miraculeux ou digne de le devenir : « Vous ne vous souvenez donc pas de ce jour où le soleil ne s'est pas levé, et de la veuve qui saignait à la messe comme un immense jet d'eau, et de l'autruche qui parlait le latin à la perfection ? »
Rodrigo Fresán, Vies de saints, Passage du Nord Ouest, trad : Serge Mestre, P.220.
vendredi 8 octobre 2010
Par Guillaume Vissac le vendredi 8 octobre 2010, 12:44 - Fictions
mercredi 6 octobre 2010
Par Guillaume Vissac le mercredi 6 octobre 2010, 17:23 - Journal
vendredi 1 octobre 2010
Par Guillaume Vissac le vendredi 1 octobre 2010, 09:00
mercredi 29 septembre 2010
Par Guillaume Vissac le mercredi 29 septembre 2010, 23:50 - Journal
« Moi, j'ai fait la guerre, Max, et pas toi », pense Alejo. « Toi, tu es plus jeune que Nina et ça me dégoûte un peu, je ne sais pas très bien pourquoi. Tous ces muscles ne peuvent certainement pas cacher plus de dix-huit, dix-neuf ans. Tu es un petit gamin du millénaire et moi j'appartiens à cette espèce bizarre en voix d'extinction. Pour toi, je suis un animal préhistorique. Le fait que tu puisses me tuer à coups de pied sans grand effort n'empêche pas que je sois bien plus digne d'attention pour le monde entier, que je possède plus de valeur et que je sois plus important que toi. Cela dit, il est vaguement vraisemblable qu'un petit gamin de notre millénaire soit mieux assemblé qu'un légitime survivant des inoubliables et lointaines années 1980. C'est vaguement vraisemblable... »Juste avant de se retrouver cour carrée du Louvre Juliette, ne m'ayant jamais rencontré précédemment et ne sachant pas précisément quelle tête j'avais, a visiblement accosté un de mes doubles qui n'était, sauf lourde erreur de ma part, pas moi. Le double lui a répondu je ne suis pas Guillaume mais bon courage et a pensé, sans doute, à une rencontre Meetic ou un blind date occasionnel. Je ne sais pas quelle tête avait ce double et si son ombre était réellement une déclinaison possible de la mienne (j'aime le penser) mais je me pose la question de savoir quelle a été, par la suite, la progression de sa journée. Peut-être l'envers de la mienne.
Rodrigo Fresán, Vies de saints, Passage du Nord Ouest, trad : Serge Mestre, P.93.
samedi 25 septembre 2010
Par Guillaume Vissac le samedi 25 septembre 2010, 20:35 - Journal
jeudi 23 septembre 2010
Par Guillaume Vissac le jeudi 23 septembre 2010, 13:47 - Journal
Vide, tu es je suis vide. L’esprit en appel d’air, organes fantoches et cœur aride. Une âme stérile, une voix de pierre. Des cailloux plein la bouche, des crachats de silex. Mais aucune étincelle n’affleure aux commissures, aucune, jamais.
(Voir aussi Arnaud Maïsetti pour lecture et écoute du podcast)
lundi 20 septembre 2010
Par Guillaume Vissac le lundi 20 septembre 2010, 20:06 - Journal
Faire figure est fatigant. Mieux vaut tenir tête, ou même simplement se tenir, être à la hauteur, pas davantage. Bref ne pas séparer le poète du commun des mortels : une peau, des os, des mots.Le RER entre Corbeil et Melun longe la Seine. Très peu de corps pris dans l'habitacle, beaucoup de sièges libres, quelques écluses bien monstrueuses à quelques points névralgiques de l'eau. Certaines, plus gigantesques encore, plantent sur l'eau des grues métalliques et surréelles.
Antoine Emaz, Lichen, lichen, Editions Rehauts, P.9
Dans chaque poème il y a au moins un point où, si l'on poussait plus loin, tout s'effondrerait, et nous avec. On retournerait, plus bas, dans l'agitation muette qui a précédé.Arrêt Saint-Fargeau-Ponthierry. En face, derrière la Seine, qui dépasse sous l'ombre des arbres, un autre métallique, celui-là plus imposant, et des pylônes qui crépitent au soleil. Et au sommet des ces pylônes, tout en haut du zinc, au-delà de l'alu, et bien, juste, rien, car ils soutiennent que dalle.
Ecrire reviendrait donc à s'écarter, puis se rapprocher sans rejoindre, sous peine de se perdre à nouveau.
P.30
S'il n'y a pas d'issue, explorons la cage. Elle deviendra plus vaste.Et est-ce une carcasse, est-ce un OVNI, est-ce superman ? Est-ce que, déjà, c'est quelque chose et si oui où, quand et pourquoi ?
P.37
Le manque est moteur.Si c'est un OVNI, c'est crashé, si c'est ailleurs, pourtant, c'est bien là, et si c'est un homme c'est un géant, un de ces poteaux électriques à forme humaine qui galopent en Islande.
(…)
Pas besoin de beaucoup d'espace si on creuse.
P.40
Noter, c'est comme être à côté. On sait que l'on n'a pas la meilleure place, mais à un moment, peut-être, on aura le meilleur angle de vue.Les rails tournent autour de la forme : je la retrouve à Boissise-le-roi. Je n'ai pas meilleure prise sur la forme car la forme est cachée : ne dépasse que les pylônes. Je n'ai même pas pensé à sortir le Kodak pour en prendre une photo. Simplement je me suis dit : back home passer par dessus, Google Earth, et voir vraiment ce qui s'étale sous le métal, ce que cache la forêt et ce qu'abrite la forme.
Noter, c'est un travail de photographe. Penser, c'est du cinéma.
P.48
« la nuit tombe / jusqu'où // tout un sac de nerfs nus / et chacun serré cherchant de quoi / rire »Back home, en effet, j'ai dégainé Google Earth, mais Google Earth ne m'a rien offert. J'ai trouvé le lieu mais aucun corps de métal à l'intérieur. Les pylônes, écrasés par la perspective, littéralement bouffés par la vue satellite, se fondent pratiquement avec le nu du sol. Il faut zoomer fort pour les apercevoir. Et autour, juste, rien. Même pas usine, même pas centrale électrique, même pas prison, même pas, même rien. Simplement, peut-être, quelques antennes extra-terrestres, légèrement décollées du sable pour émettre vers un ailleurs plus vrai puisque, justement, bien ailleurs.
Ensuite le poème a versé, s'est perdu, est devenu incontrôlable ; une plongée sur plusieurs pages vers rien.
P.66
Mélancolie, spleen n'ont pas de point de départ visible. C'est brusquement et sans raison sentir le vide de vivre, creuser la mort dans vivre. On ne s'explique pas ce basculement dans le dégoût de tout, l'inertie, l'insipidité, sinon par un masque tombé, celui du clown ou du vainqueur, peu importe.Google Maps, pas mieux. J'espérais un nom, un code, une forme sur la carte dépouillée du cadastre. Mais là encore, que dalle. Juste un point A planté nulle part dans le vide du décor, celui précisément du Livre blanc de Philippe Vasset : une carte vierge de territoire, un gouffre dans la cartographie du réel.
P.92
« Bird, I cannot see a thing. / It's all in your mind »
samedi 18 septembre 2010
Par Guillaume Vissac le samedi 18 septembre 2010, 19:33 - Chroniques
L'appelant n'a pas pratiqué de coït oral sur Virginia, et elle n'a pas pratiqué de coït oral sur lui. L'appelant avait peur du virus HIV ; au final, ils n'ont rien fait parce que Virginia était tout le temps malade et réclamait toujours plus de drogue. À l'époque, l'appelant se rasait le pubis ; il portait la cicatrice visible d'un ancien coup de couteau donné par sa femme. Son scrotum est anormalement large. (RT 3:1809-1811, 3:1815-1817, 3:1822, 3:1827) L'appelant n'a pas menacé de violer Virginia : c'était inutile, vu qu'il l'avait déjà payée pour avoir des rapports sexuels. Il ne l'a jamais frappée. Il n'aurait jamais pu s'asseoir sur elle pendant qu'elle pratiquait un coït oral sur lui car il possédait un matelas à eau et pesait à l'époque une centaine de kilos. (RT 3:1811-1812, 3:1841-1842) Si l'appelant a traité M. de salope, ça n'avait rien de personnel. Pour l'appelant, ce terme s'applique à toutes les femmes. (RT 3:1825-1826) Il a été stipulé que l'appelant avait précédemment été acquitté dans le cadre d'une affaire d'agression avec arme mortelle contre un agent de la paix. (RT 3:1845).Il n'est pas inutile de rappeler après l’irruption de cet extrait la nature de ce livre. En plus d'être écrivaine et critique d'art Vanessa Place est avocate. Plus qu'il reproduit la violence de ces scènes quotidiennes, Exposé des faits l'archive, la retranscrit comme compte rendu. La langue articulée est une langue grise, sèche, greffière et systématique. La langue précise et dénudée de l'administration judiciaire, du rapport, de l'exposé des faits. La quatrième de couverture, qui fait office de présentation au texte, précise d'ailleurs qu'il s'agit d'un docutexte et non pas d'un récit ou d'une fiction.
Vanessa Place, Exposé des faits, Editions è®e, trad : Nathalie Peronny, P.13.
Exposé des faits est un texte dont le mode de visionnage s’apparente à 10e chambre, instants d’audience de Raymond Depardon ; soit un docutexte en prise avec le réel au sein duquel les cas sont simplement présentés sans ajout de commentaire. La langue de la transcription judiciaire se veut neutre et objective mais ne peut échapper à la subjectivité de ses acteurs. Face à la recrudescence des séries policières, des émissions de reconstitutions, des dossiers et autres enquêtes, Vanessa Place s’empare des matériaux issus de son quotidien d’avocate et annule les effets de suspense et autres accessoirisations émotionnelles des faits. C’est au lecteur de prendre en charge la spectacularisation de la trame fictionnelle.Exposé des faits rassemble une petite dizaine de cas judiciaires : cas au sens de « case », une affaire. L'exposé des faits procède généralement de la façon suivante : présentant alternativement le dossier à charge d'un anonyme toujours identique appelé « l'appelant » (dans les films ou sur les écrans de télévision, l'appelant est généralement un mec violent, récidiviste, mal rasé et vulgaire), c'est la voix de l'accusation, et le dossier de la défense dont on suppose qu'il est présenté par un avocat (dans les films ou sur les écrans de télévision, l'avocat de l'appelant est généralement un avocat commis d'office). Quelques fois, la transcription des évènements laisse aussi place aux témoignages d'experts, aux éléments décrivant la progression de l'enquête et aux éventuelles réfutations proposées après les débats par la défense. Les affaires se succèdent, elles n'ont aucun rapport factuel les unes avec les autres.
Le facteur le plus important dans l'évaluation du Dr Hupka était le résultat élevé obtenu par l'appelant au Static 99, associé à « l'ensemble des facteurs de risque ». Le résultat d'un individu au Static 99 est définitif. Rien dans le comportement actuel de l'appelant n'indique que sa paraphilie est encore active, ni que l'appelant est encore antisocial ; au moment du procès, l'appelant n'avait pas manifesté sa paraphilie depuis dix-sept ans. (Supp. RT 268 ; RT 245-248, 254-255, 265n 294, 299-301) Selon le Dr Hupka, l'appelant est « quelqu'un d'une gentillesse remarquable », « coopératif. Agréable, sincère... une personnalité en tous points appréciable ». (Supp. RT 274-275)En décrivant par le biais de ces discours gris la violence quotidienne de ces intervenants, Exposé des faits met également à plat des milieux très complexes et de ces comptes-rendus se dégagent parfois des esquisses sociologiques extrêmement percutantes : c'est le cas lorsque la prostitution est décortiquée en quelques paragraphes.P.94
« Le milieu », c'est la prostitution. Ses règles interdisent notamment tout type d'association avec des personnes en dehors du milieu, à l'exception des michetons, c'est-à-dire des clients. Le processus d'endoctrinement a pour objectif de répondre aux besoins de la prostituée : si elle a besoin d'amour, son mac lui en fournira ; d'amitié, il lui en donnera ; de vêtements, il lui en paiera ; ainsi fonctionne « l'accroche ». Quand une prostituée gagne de l'argent, le mac la félicite. Quand une prostituée enfreint les règles – en s'adressant à un autre mac, en refusant de travailler ou en arrivant en retard – il y a punition. La punition peut-être soit physique, soit psychologique : la punition physique va de la gifle à la mort par balles. Même si les règles peuvent légèrement différer d'un mac à un autre, le principe de base reste toujours le même. Par exemple, le rituel du choix : si une femme ayant déjà un mac croise le regard d'un autre, celui-ci a le droit de lui adresser la parole et de la faire travailler pour lui. Si un mac surprend une de ses prostituées en train de parler à un autre mac, elle sera rouée de coups. (RT 3:646-649).« Le milieu » du texte, c'est bien le corps, exploité (prostitution) violenté (passages à tabac) ou possédé (viols) : parfois un mélange des trois. Et si le texte est si strict, s'il s'en tient, encore une fois, « aux faits », c'est bien pour souligner la violence des situations et non la mettre en scène : pour ça aussi (sans doute) que les corps eux-mêmes sont absents, désespérément poussés hors texte puisque désespérément bafoués.
P. 68-69
La relation entre proxénète et prostituée reproduit celle définie par les liens du mariage traditionnels, établissant des rôle précis pour l'homme et la femme. Les macs respectent et admirent les femmes qui connaissent les règles du milieu et refusent de se laisser exploiter par d'autres hommes. Cent pour cent des relations entre macs et prostituées reposent sur la suspicion : le proxénétisme est un « jeu de dupes ». (RT 7:1134, 7:1148-1151) (…) Les filles appellent leur mac « papa » et les autres prostituées « belles-soeurs », le groupe formant une « famille ».La posture de Vanessa Place est radicale et radical, Exposé des faits l'est nécessairement. C'est un livre au taser : 500 000 milles volts grosso modo et une très forte décharge pour l'ouverture de cette collection Littérature étrangè®e. Il est plus que probable que ce livre ne trustera pas le classement des meilleures ventes ni ne fera beaucoup parler de lui lors des prochains prix littéraires. Pour ça aussi qu'il faut le défendre. Pour ça bien sûr qu'on en parle.
P.72
vendredi 17 septembre 2010
Par Guillaume Vissac le vendredi 17 septembre 2010, 18:20 - Journal
1) Pôle Emploi n'est pas là pour vous trouver du travailE. me parle de faire le tour du monde. Je lui dis tous les deux on se supporterait pas, quelque part ce serait marrant. Je lui dis je sais pas trop si faire un tour du monde ça me tenterait. Je lui dis tu crois pas qu'au fond on y retrouverait quand même notre même petite vie banale, même au bout du monde ? Elle me dit si. Derrière nous des mecs jouent au foot, se foutent à poil. Au cœur de Paris elle me déplie New York, la ville qui n'existe pas. Elle me parle de ceux qu'elle croise. Sans prononcer son nom, elle demande P., des nouvelles ? Je lui réponds nous avons disparu simultanément l'un pour l'autre. Peut-être, sans doute, est-ce une fiction factice de plus qu'il me faudra gommer. Et kiss bye boy n'existe plus.
2) les licenciés économiques comme vous ne sont pas comptabilisés dans les chiffres du chômage et
3) désormais c'est un cabinet privé qui va vous prendre en charge.
mercredi 15 septembre 2010
Par Guillaume Vissac le mercredi 15 septembre 2010, 13:24 - Journal
Parmi les textes proposés à la rentrée, Signes cliniques de Christine Jeanney. Texte court, une ville, un hôpital, une femme et l'attente de cette femme, dans cette ville, dans cette hôpital, l'attente d'une opération. Le texte est très précis, c'est à dire qu'il est affûté, c'est à dire qu'il progresse, depuis l'attente physique dans le coeur de la ville (voir vivre en bas les corps et les hologrammes de corps qui gravitent autour de l'hôpital) jusqu'à l'après épidermique de l'opération. Les hologrammes traversent le livre. Quelques lézards, également, s'y lézardent. C'est un livre très net.
Comme elle est petite, l’immédiat se mesure immédiatement : à gauche un fauteuil, une table ; au fond à droite, un rétrécissement et deux portes, salle de bain et couloir ; la table roulante pour les repas ; un chevet avec tiroir, téléphone, sonnette, télécom- mande. Et au centre le lit, dernier cité parce qu’évi- dent, fusionné avec moi. Nous sommes tous deux soudés au centre de la pièce. Là où je suis il est, même lorsque je me lève, car j’en suis capable. De- bout, il reste intégré à mon dos sans qu’on le remar- que, son hologramme flotte, parallèle au linoléum.
À moins que ce ne soit moi. Des gens entrent, sortent, me prennent le bras, me saluent, déposent des choses, me questionnent, mon hologramme ré- pond Hier, Le mois dernier, Monsieur H, Merci, en s’arrangeant pour que les réponses concordent, pen- dant que, dans une forêt à l’est mon vrai corps mar- che avec persévérance, cela explique le flottement, la distance inconstante située entre menton et cou, et la sensation d’être un crâne piqué au bout d’un manche télescopique.
À moins que ce ne soit eux. Des hologrammes de silhouettes humaines avancent dans des chaussures confortables, à l’intérieur de leur poche un stylo et sur le revers de celle-ci un badge aux lettres tapées à la machine. Ils poussent des chariots (ou ce qui sem- ble l’être, peut-être des images de chariots scannés), en sortent des contenants, bouteilles, compresses, tubes et bassines en forme de cacahuètes géantes, couleur de métal ou de papier mâché. Ils se déplacent assortis de paroles reconstituées générées aléatoire- ment par un ordinateur central. Ça pourrait fonc- tionner. C’est une question de technique.
Christine Jeanney, Signes cliniques, Publie.net, P.10-11.
dimanche 12 septembre 2010
Par Guillaume Vissac le dimanche 12 septembre 2010, 16:45 - Chroniques
C'est un très long voyage, une migration vers d'autres états de conscience, d'autres conditions de déperdition. D'autres pulsions, aussi. Dorothy reste Dorothy mais elle devient également toutes sortes de femmes possibles, la voilà infirmière au chevet d'invalides de guerre, le visage penché sur des corps décousus, diminués, furieux d'être encore ; puis Dorothy s'envole, elle laisse passer sous elle l'océan susceptible ; elle est désormais ouvrière dans un atelier d'horlogerie, occupée à sucer la pointe de pinceaux nimbés de radium, mais les aiguilles tournent, déjà un orage remodèle le paysage des rues et des champs, elle perd des amis, gagne des soucis, travaille dans la quincaillerie familiale et vend des aspirateurs, du grillage pour poulailler, du barbelé au mètre, elle prolonge son avenir au-delà du raisonnable, fait exploser le monde et puis meurt, renaît et oublie, accomplit des milliers de gestes en un seul mouvement et échafaude cent stratégies d'une seule décision.Dorothy ouvre le livre dans un prologue qui la catapulte dans le texte « Tu t'appelles Dorothy, tu es une petite fille et tu vis au Kansas ». L'épouvantail, le bûcheron en fer-blanc, les munchkins et le chien Toto la rejoindront. D'autres encore. Chaque initiation est aussi une quête : la quête des personnages extirpés d'Oz est aussi celle du livre, est aussi celle du siècle : « savoir comment finit le monde et pourquoi il ne cesse de recommencer. » Et le Magicien répond : « il est temps de traverser les sables mortels. »
Claro, CosmoZ, Actes Sud, P.59
Quand le train a quitté la gare, Eizik m'a montré du doigt l'énorme horloge en train de rétrécir et m'a dit : Nous ne partageons pas les mêmes secondes qu'eux. Nos minutes n'ont rien à voir avec leurs minutes, leurs heures avec nos heures. Nous sommes à l'extrémité de ces aiguilles et eux au centre, et nos circonférences ont beau tourner autour du même axe, nous tremblons toujours un peu avant d'aller d'un chiffre à un autre, tandis qu'eux glissent comme s'ils patinaient autour du trou du temps, prêts à harponner le précieux poisson.Plus qu'un voyage à travers la fiction (Le Magicien d'Oz, bien sûr, mais pas seulement), CosmoZ est un voyage à travers le temps. Eizik ou Avram (sait-on jamais lequel écrit ?) a raison : les oziens sont décalés par rapport aux époques qu'ils traversent. Étrangers aux morbides préoccupations du monde (la guerre, le cirque, la manipulation génique, le travail, la fuite, la guerre encore, la mort souvent) ils ne savent vivre que dans un seul moment : celui de la quête d'Oz, bien sûr. D'ailleurs les personnages ne vieillissent pas, déshumanisés par les circonstances (prenons l'exemple d'Oscar Crow, l'épouvantail, et Nick Chopper, le bucheron en fer-blanc, rescapés de la Grande Guerre et respectivement privés de mémoire et d'enveloppe humaine, mais remis sur pieds ou reconstruits par la main de l'homme dans le seul but de les rendre productif au travail), désarticulés par les flux du Temps, ils demeurent malgré tout en quête de la route de briques jaunes qui refuse d'apparaître. Voilà le moment dont ils sont prisonniers, voilà le poisson (poison ?) qu'il leur reste à harponner. Au bout du périple, qu'y-a-t-il ? On en revient à la question originelle posée par Dorothy au Magicien : le Temps est une boucle insondable.
Quel poisson ?
Le poisson... du... du moment !
P. 86-87.
Pareille à un cerveau arraché à sa boîte crânienne, la reine plutonium envahit le ciel et efface le visible, aspirant toutes les particules de poussière afin de s'en faire une couronne d'un brun or et sépia. Des milliers de tonnes de sable en ébullition sont avalées par son titanesque fondement puis régurgitées en un geyser inextinguible – et l'Ombre ! enfin enfin enfin ! tombe.
P.471
« Ne dis rien. Écoute », m'a-t-il ordonné.Ce trait d'union entre les deux bouquins, très proches bien que profondément autres (ou très différents quoique radicalement proches) articule, je pense, un point de bascule important entre un Temps droit et linéaire, fait de briques jaunes tracées au loin, qu'incarne CosmoZ, et un Temps brutal, éparpillé, présent passé futur incarné à la fois, un Temps absent où tout existe en même temps : un Temps sans temps, somme toute, comme l'écrit Fresán. Un moment à partir duquel le Temps ne peut que se dérégler, buguer comme un système informatique saturé de redondances cycliques. Voilà la grande rencontre de ces deux fictions contradictoires et voilà aussi leur profonde incompatibilité.
Alors j'ai entendu un son nouveau et pour moi inédit. Le son de quelque chose resté jusqu'alors derrière une porte close car nul n'en avait jamais trouvé la clé. Le son de la lumière et de l'ombre, de milliers de soleils annonçant l'arrivée de l’obscurité.
« Si tu voyais ce que je vois, Isaac ! » s'est écrié Ezra.
Rodrigo Fresán, Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P. 104.
Allons donc, nous sommes de toute façon entrés dans le siècle des adaptations, les formes ne nous évoquent plus que des formes, nous quittons telle coquille pour nous réfugier dans telle carapace, les larves migrent, les peaux muent, mais l'armature, la grille, le squelette persistent – et ce sont encore les charniers qui connaissent les meilleures, les plus fidèles, les plus ambitieuses adaptations, ce sont les ghettos dont on favorise la reproduction avec le plus d'enthousiasme, à grand renfort de barbelés toujours plus illisibles, les immenses parcs à thème de la souffrance, avec pour objectif la concentration de tous les camps en un seul, l'ultime zoo de la douleur humaine, sans cesse mis en scène, au prix d'infinies répétitions, chaque échec consommant le succès prochain, les figurants toujours plus nombreux, toujours lus rampants, écrasés sous la fanfare des accessoires, fièvres, virus, microbes, coups coups coups, le corps adaptant la mort, l'esprit adaptant la nuit, la viande adaptant la viande, le cri adaptant le silence, le scalpel adaptant le progrès, la cruauté adaptant jusqu'au geste lui-même, n'importe quel geste, sans le moindre remords (…)Et, clin d'oeil, Claro adapte Le Magicien d'Oz (le livre, la pièce, le film, l'extravaganza) pour une plongée plus torve encore dans les méandres des méandres du siècle. Il pirate le conte et le renverse (« anti-féerie », dit l'éditeur en quatrième de couverture). Il subvertit en métamorphosant la narration (multiple, à la fois précise et prolixe, la langue utilisée garde aussi tout son humour, toute sa distance, toute sa méticulosité). Il re-produit. Il inquiète.
P.349
samedi 11 septembre 2010
Par Guillaume Vissac le samedi 11 septembre 2010, 17:46 - Chroniques
On fait un journal. Un journal dont on suppose qu'il ne ressemble pas aux autres. Dont on imagine qu'il est là pour remettre en question des usages, des façons d'écrire. Dont on trouve qu'il est indocile, dans le choix de ses sujets et la façon de les traiter. Et puis : rien. Pas de polémique. Pas d'analyse. Pas de commentaires. Des messages des lecteurs, on en reçoit beaucoup : enthousiastes, la plupart du temps. Mais courts, très courts.Mais Le Tigre tel qu'il existe actuellement est-il calibré pour l'échange avec son lectorat ? Seuls deux liens sont proposés sur la une du journal : l'un renvoie à une adresse mail somme toute assez standard et anonyme (tigre@le-tigre.net) et l'autre au site internet lui-même : Le-Tigre.net. Sur le site internet propulsé sous Spip, des archives du journal, des rubriques des anciens numéros, certains articles choisis. Mais aucune possibilité de commentaire sur ces pages. Idem sur la page Facebook du journal : quelques fans, pas de publication, un résumé de sa page Wikipédia et aucune possibilité de dialogue. Alors quand un journal, aussi pertinent soit-il, aussi inventif, décalé, indocile soit-il, donne une impression aussi hermétique que celle-ci, sans doute le lecteur suppose-t-il que la polémique, l'analyse ou le commentaire ne sont pas sollicités, tout simplement (le titre de ce numéro n'est-il pas par ailleurs « Pourquoi faire un journal », sans point d'interrogations, donc sans ouverture vers un dialogue possible ?). Autre interrogation : l'émulation souhaitée avec son lectorat ne serait-il pas plus pratique si le journal proposait un compte Twitter/Facebook alimenté ?
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