Il fallait que je vous parle de Tom Spanbauer. Ce n’était pas possible autrement. Il y a des auteurs, comme celui-lĂ , qu’on ne peut pas ne pas mentionner dans ses « coups de cĹ“ur ». Alors, bien sĂ»r, je devrais plutĂ´t vous parler de son chef d’œuvre, de mon livre culte (avec Cent Ans de Solitude de Gabriel Garcia Marquez), Ă  savoir Dans la ville des chasseurs solitaires, l’un des romans les plus modernes de notre Ă©poque, l’un des mieux Ă©crits Ă©galement . Mais bon, calendrier de mes lectures oblige, je vais plutĂ´t vous parler de son premier roman (je crois) : Faraway Places (il me semble que le titre français est " Les chiens de l’enfer ", mais je ne suis pas sĂ»r).

Selon la formule consacrĂ©e « l’histoire se passe » en Idaho, dans les annĂ©es 50, et se propose de suivre le jeune Jacob, le narrateur, un adolescent dont on ne saura jamais rĂ©ellement quel âge il a. Le roman est assez court (une centaine de pages) et complètement dĂ©structurĂ©. Il n’y a pas vraiment de chronologies dans Faraway Places, mais plus une succession de petits rĂ©cits qui se complètent au fur et Ă  mesure. Petit Ă  petit, une intrigue bien prĂ©cise se met en place, qui devient l’élĂ©ment dĂ©clencheur de la vie du narrateur. Le roman prĂ©sente les thĂ©matiques principales de Spanbauer, Ă  savoir la dysfonction de la cellule familiale et le rapport Ă  l’autre. Chez Spanbauer, le rapport Ă  l’autre est d’ailleurs schĂ©matisĂ© par l’opposition sociĂ©tĂ© conservatrice (une famille dure, religieuse et raciste) VS marginalitĂ©. Il y a toujours ce conflit avec ce qu’on ne connaĂ®t pas (ici, comme dans les deux autres romans de Spanbauer, il s’agit des Indiens), ce qui est diffĂ©rent et que l’on ne doit pas, en thĂ©orie, connaĂ®tre. En thĂ©orie seulement, car le narrateur est le seul Ă  franchir le pas, Ă  approcher l’autre pour devenir, toujours, cette espèce de mĂ©lange universel entre le traditionnel et le marginal. La fascination pour le natif amĂ©ricain, c’est aussi, sans doute, une volontĂ© de faire le lien entre le passĂ© et le prĂ©sent, entre la spiritualitĂ© et le monde matĂ©riel. C’est aussi une manière d’ouvrir tout un monde de mysticisme. L’opposition entre deux mondes, les « normaux » et les marginaux est, de toute façon, primordiale dans l’œuvre de Spanbauer.

Comme un roman d’apprentissage, Faraway Places aborde aussi l’interdit, interdit qui se rapporte toujours Ă  ce rapport Ă  l’autre, Ă  cette envie, Ă  ce besoin d’évolution. « Deux endroits interdits », nous dit le narrateur, « et trois personnes interdites », telles sont les règles fixĂ©es par l’autoritĂ© parentale et que, bien entendu, notre Jacob va transgresser. Le passage qui suit illustre d’ailleurs parfaitement cette transgression, dans ce style si caractĂ©ristique de Spanbauer, un mĂ©lange entre minimalisme (qu’il maĂ®trisera sans doute mieux dans ses deux autres romans), hĂ©ritage du mouvement de la Beat Generation et un soupçon de Magic Realism, le rĂ©alisme magique (je parlais tout Ă  l’heure de Garcia Marquez, excellent Ă©crivain de Magic Realism). Voici donc la phrase en question :

Two forbidden places and three forbidden people. I disobeyed my father with the river that summer that it got dry. I jumped in the river in June and kept on all summer because it was hot, because the river was so low, and because that summer I was older than I’d been.

Tentative de traduction (je précise, au passage, que la rivière est l’un des endroits interdits): Deux endroits interdits et trois personnes interdites. Pour la rivière, j’ai désobéi à mon père cet été où elle devint asséchée. J’ai plongé dans la rivière en juin, et j’ai continué tout l’été parce qu’il faisait chaud, parce que le niveau de la rivière était tellement bas, et parce que cet été là, j’étais plus vieux que je ne l’avais jamais été.

J’adore cette formule, " and because that summer I was older than I’d been ". Elle est à la fois belle, merveilleuse, et tellement vraie, surtout dans la bouche d’un jeune adolescent. Spanbauer est un spécialiste pour écrire ce genre de phrase, qui vous reste en tête pendant longtemps après la première lecture, comme cette habitude de relier certaines expressions à l’enfance, et donc de révéler la naïveté de ses personnages.

Je ne conseillerais pas Tom Spanbauer en général et Faraway Places en particulier à tout le monde cela dit. Ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler un auteur accessible. Mais il vaut la peine qu’on s’intéresse à ce qu’il fait, à son univers, à son style, l’un des plus terriblement vrai que je connaisse et qu’il m’arrive de plagier, je le reconnais, tellement je l’adore. Je précise au passage, histoire de faire un peu sa pub, que son prochain roman intitulé Now is the Hour devrait paraître (aux USA) en mai prochain. Inutile de préciser que je l’attends avec une grande impatience.