Entamer le temps des relectures, c'est toujours le plus dĂ©moralisant, le plus pĂ©nible, le plus agaçant. Dans cet ordre ou dans un autre. Parce que c'est Ă  ce moment lĂ  qu'on se rend compte (je dis « on » comme je pourrais dire « je », simplement je me distancie volontairement pour attĂ©nuer la chiantise de la chose, si tant est que ça veuille dire quoi que ce soit) que ce n'est pas bon, que c'est Ă  refaire encore et, pire, que ce n'est que le dĂ©but, que ça restera « Ă  refaire » encore longtemps, longtemps, longtemps... On commence donc les relectures du manuscrit de « Coup de tĂȘte » qui traĂźne sur mon bureau depuis six mois ou presque. Je commence.

J'ai l'amĂšre impression de corriger une copie qui ne dĂ©colle pas. Sur soixante pages relues et corrigĂ©es jusque-lĂ , je sauve peut-ĂȘtre un passage de quinze pages qui me plaĂźt, qui ne bougera pas beaucoup. Peut-ĂȘtre dix pages Ă  revoir en intĂ©gralitĂ©. Le reste Ă  refaire, c'est Ă  dire qu'on garde la base mais qu'on la réécrit parce que ce n'est pas assez bon en l'Ă©tat. En l'Ă©tat. Quinze pages sur soixante de convenable, ce n'est pas beaucoup.

Dans les marges, dans les blancs, les espaces, les interlignes (quand il y en a) et mĂȘme parfois par dessus le texte raturĂ©, j'Ă©cris :
MD
TMD
Nul
Non
Bof
Bizarre
Moche
Inutile
Mal foutu
A refaire
A revoir
A reformuler
A oublier
A amputer
A se flinguer
Incohérence
Impression d'incohérence
Impression incohérente
Nul nul nul
Moche moche moche
Certainement pas
Vraiment ?
Ah bon ?
C'est censé vouloir dire quoi au juste ?
Putain non mais je rĂȘve
Bordel non mais c'est pas possible d'ĂȘtre aussi
, etc.

Lorsque je barre des paragraphes (voire des pages) entiers, je sens onduler sous la mine de mon crayon les reliefs qu'ont imprimé les caractÚres sur la feuille vierge. Je ne pensais pas qu'il y en aurait. Ce qui fait qu'à chaque nouvelle ligne tracée de long en large sur la page, je ressens physiquement contre mes doigts ce texte que j'étouffe et je censure.

Mais le problĂšme va bien au-delĂ  des mots. Ce n'est pas un problĂšme de pure formulation. Ça va chercher plus loin. Maintenant deux ans que je suis (par intermittence, certes, mais deux ans tout de mĂȘme) sur ce projet de roman. Et en deux ans, trois versions diffĂ©rentes au moins et tant d'autres version intermĂ©diaires pour les relier les unes entre elles. Et en deux ans, j'ai toujours sautĂ© du coq Ă  l'Ăąne, j'ai toujours embrayĂ© vers d'autres petites choses parallĂšles (rarement finies, soit dit en passant). Et toujours je suis revenu vers « Coup de tĂȘte ». Sauf qu'entre temps, ma vision des choses avait changĂ©, j'y avais vu d'autres Ă©lĂ©ments, d'autres profondeurs, d'autres scĂšnes, d'autres personnages. Et Ă  chaque fois, s'y atteler Ă  nouveau, rechanger tout ou presque Ă  nouveau. Ce qui fait qu'en rĂ©alitĂ©, je passe mon temps Ă  réécrire le mĂȘme premier jet, diffĂ©rent pourtant, mais identique dans ses lacunes et imperfections. Deux ans aprĂšs, je suis toujours scotchĂ© au mĂȘmes problĂšmes. Mes personnages sont aussi peu calibrĂ©s qu'au dĂ©but, je n'ai pas de plan, mon narrateur est trop ambivalent. Ces trucs lĂ , ce genre de trucs.

Alors j'essaye de recalibrer. En retard. A l'arrache. Ça ne fonctionne pas vraiment mais au moins ça pourrait donner l'impression que ça ne se casse pas la gueule.

La solution, pourtant, je la connais. Me concentrer sur le texte. Finir ces corrections. BĂątir un plan prĂ©cis et exhaustif auquel je me tiendrais. Commencer la réécriture. Ne pas dĂ©vier du projet. Ignorer les autres idĂ©es, les autres appels. Aller au bout du bout du bout de mon truc. Ne pas dĂ©vier. Réécrire et corriger Ă  nouveau jusqu'Ă  ce qu'il n'y ait plus aucune source d'incertitude, jusqu'Ă  ce que ce soit Ă©vident enfin. Et m'en tenir Ă  ça. Faire en sorte que ce roman lĂ  on le termine avant de pouvoir dire « maintenant trois ans que je suis dessus ». Et se rappeler qu'il y a deux ans, j'Ă©crivais ici-mĂȘme : « ce petit roman Ă©tait pensĂ© pour ĂȘtre « fulgurant », c'est-Ă -dire qu’il devait ĂȘtre conceptualisĂ©, Ă©crit et terminĂ© en un laps de temps trĂšs court. C’était sa raison d’ĂȘtre. ».

Ah oui, ah merde, comme on dit.