La palme pour le titre de billet le plus pompeux depuis longtemps. L'impression de bifurquer vers Calvino via ce Jardin aux sentiers qui bifurquent. C'est probablement plutÎt l'inverse, cela dit. Impression tout sauf désagréable par ailleurs...
- Avant d'avoir exhumĂ© cette lettre, je m'Ă©tais demandĂ© comment un livre pouvait ĂȘtre infini. Je n'avais pas conjecturĂ© d'autre procĂ©dĂ© que celui d'un volume cyclique, circulaire. Un volume dont la derniĂšre page fĂ»t identique Ă  la premiĂšre, avec la possibilitĂ© de continuer indĂ©finiment. Je me rappelai aussi cette nuit qui se trouve au milieu des 1001 Nuits, quand la reine SchĂ©hĂ©razade (par une distraction magique du copiste) se met Ă  raconter textuellement l'histoire des 1001 Nuits, au risque d'arriver de nouveau Ă  la nuit pendant laquelle elle la raconte, et ainsi Ă  l'infini. J'avais aussi imaginĂ© un ouvrage platonique, hĂ©rĂ©ditaire, transmis de pĂšre en fils, dans lequel chaque individu nouveau eĂ»t ajoutĂ© un chapitre ou corrigĂ© avec un soin pieux la page de ses aĂźnĂ©s. Ces conjectures m'ont distrait ; mais aucune ne semblait correspondre, mĂȘme de loin, aux chapitres contradictoires de Ts'ui PĂȘn. Dans cette perplexitĂ©, je reçus d'Oxford le manuscrit que vous avez examinĂ©. Naturellement, je m'arrĂȘtai Ă  la phrase : Je laisse aux nombreux avenirs (non Ă  tous) mon jardin aux sentiers qui bifurquent. Je compris presque sur-le-champ ; le jardin aux sentiers qui bifurquent Ă©tait le roman chaotique ; la phrase nombreux avenirs (non Ă  tous) me suggĂ©ra l'image de la bifurcation dans le temps, non dans l'espace. Une nouvelle lecture gĂ©nĂ©rale de l'ouvrage confirma cette thĂ©orie. Dans toutes les fictions, chaque fois que diverses possibilitĂ©s se prĂ©sentent, l'homme en adopte une et Ă©limine les autres ; dans la fiction du presque inextricable Ts'ui PĂȘn, il les adopte toutes simultanĂ©ment. Il crĂ©e ainsi divers avenirs, divers temps qui prolifĂšrent aussi et bifurquent. De lĂ , les contradictions du roman. Fang, disons, dĂ©tient un secret ; un inconnu frappe Ă  sa porte ; Fang dĂ©cide de le tuer. Naturellement, il y a plusieurs dĂ©nouements possibles : Fang peut tuer l'intrus, l'intrus peut tuer Fang, tous deux peuvent ĂȘtre saufs, tous deux peuvent mourir, et caetera. Dans l'ouvrage de Ts'ui PĂȘn, tous les dĂ©nouements se produisent ; chacun est le point de dĂ©part d'autres bifurcations. Parfois, les sentiers de ce labyrinthe convergent : par exemple, vous arrivez chez moi, mais, dans l'un des passĂ©s possibles, vous ĂȘtes mon ennemi ; dans un autre, mon ami. Si vous vous rĂ©signez Ă  ma prononciation incurable, nous lirons quelques pages.

Jorge Luis Borges, « Le jardin aux sentiers qui bifurquent » in Fictions, Folio, trad : P. Verdevoye, P.99-101.