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Philippe de Jonckheere, Desordre.net

Par Menear, mardi 17 juin 2008 à 16:34 - Chroniques - [Fil F. Bon]
Je ne sais pas par où commencer. Ce n'est pas juste une phrase de lancement comme ça, c'est vrai, hein, aucune idée. Complètement largué. Paumé.

Alors peut-être que je vais commencer par dire que Philippe de Jonckheere me rappelle parfois Christopher Lloyd. La tête je veux dire. Pas que ça ait quelque chose à voir avec l'objet de cette chronique, mais bon, c'est toujours une façon de commencer comme une autre. Ça détend. C'est déjà ça de gagné. Mais ça ne nous amène nulle part. Sinon qu'on s'embrouille. On s'embrouille, oui. Comme dans le site du Désordre, tiens. A peine un pied entre ses murs et on est déjà perdu. Un vrai labyrinthe. Flippant.



J'aurais peut-être pu commencer par dire que le Désordre n'est pas un livre mais bien un site internet et que c'est assez inhabituel pour une chronique dite littéraire de parler d'un site internet et non d'un livre. Voilà une bonne accroche. Admettons que j'ai commencé comme ça.
Philippe de Jonckheere, donc, en plus de me rappeler par moment Christopher Lloyd, est aussi un touche à tout : photographe, écrivain, programmeur et j'en passe. Et son site internet, Désordre.net, est bien à l'image de son titre : un labyrinthe relativement bordélique où l'on n'entre jamais deux fois de suite par la même porte, où l'on ne retrouve jamais ce qu'on était venu consulter à la base mais où l'on tombe en permanence sur de nouvelles passerelles, échelles, fenêtres entrouvertes, et ainsi de suite. Un jour, on découvre une série de photos qui nous plaît bien. Le lendemain, on revient pour les retrouver et voilà qu'on ne se rappelle plus très bien par où on est passé, alors on avance un peu dans l'ombre en tâtonnant vaguement, et puis voilà qu'on se cogne contre un truc qui traîne, on le regarde l'air à moitié curieux, on le découvre, c'est peut-être un bout de roman ou bien alors une nouvelle ou bien alors article du bloc-note. Le lendemain (bis), comme on a appris la leçon, on revient en se disant qu'on suivra encore les traces de pas qu'on a laissé la veille, histoire de ne pas se perdre, sauf qu'entre temps de nouveaux cartons sont venus recouvrir les traces de pas en question, et on est là, comme un con, à errer encore, à clairement se demander ce qu'on fait là, mais sans ressentir la moindre envie de fermer la fenêtre pour autant. C'est déjà une petite performance en soi.

Parce que le site du Désordre comprend parfaitement l'une des dimensions fondamentales de la toile : non que la notion de lien est importante mais bien qu'elle structure intégralement l'ensemble (voir pour cela le plan général du site, on ne peut plus clair à ce niveau là). Et là où certains sites tentent (souvent vainement) d'organiser le labyrinthe de leurs arborescences, Désordre.net prend le parti inverse d'assumer la part de chaos que comprend chaque site internet et en fait son concept fondateur. Au lieu de structurer ses centaines de mégas de données, on les éclate totalement, sciemment. Chapeau.

Du coup, avant de s'engouffrer là-bas dedans, il vaut mieux partir du principe que l'on ne contrôlera que bien peu de chose. Autant se laisser conduire par le hasard, d'ailleurs, car c'est souvent à lui qu'on se remet de toute façon, même si l'on décide courageusement de tout explorer (tâche au-delà de nos capacités, je le crains). Tout, cela signifie à la fois : des séries de photos quotidiennes (Pola-journal, La vie), des jeux de mémory, quelques hommages à ses quelques modèles (littéraires ou non), quelques bras de fictions (le feuilleton La cible, les romans Une fuite en Egypte ou encore Chinois) qui viennent parfois croiser la progression régulière du bloc-note, journal en ligne qui s'étend de façon disproportionnée dès lors que l'on se plonge dans ses archives, le tout truffé de liens hypertextes pour faire tenir le tout, d'extraits musicaux ou de croquis gribouillés. Il faut le voir pour le croire.
Désordre, un journal, chronique dans la chronique

Et depuis quelques mois il y a aussi ce Désordre, un journal, déjà mentionné entre ces pages il y a peu, soit les archives de ce fameux bloc-note édité par Publie.net, le tout légèrement dépoussiéré (il s'agit en réalité d'une sélection d'articles et non d'un « copié/collé » exhaustif des billets entre 2002 et 2007), repensé au niveau de la mise en page (ce qui n'est pas plus mal tant il est important d'avoir un texte aéré lorsque l'on souhaite lire une œuvre entière et dense sur écran), épuré d'images et d'extraits sonores (évidemment) mais aussi de liens hypertextes (là c'est déjà un peu plus discutable ; dommage même). Le tout se lit très agréablement tant la compilation est bien faite (la sélection a été très bien pensé). On passe de souvenirs d'enfance aux récits de la vie quotidienne en un tour de molette, on s'amuse de voir la progression un peu laborieuse d'un écrit que l'on sait à présent terminé et disponible, décalage temporel oblige (il est également très amusant de lire en parallèle cette version et la progression naturelle du bloc-note : voir par exemple combien les enfants ont « poussé » d'une page à l'autre) . Et puis l'on apprend à connaître celui qui se dévoile à la fois à travers ses mots mais aussi ses images, ses goûts, ses coups de gueule, plus simplement que lorsqu'il s'agit de slalomer entre les cadres éparpillés du site du Désordre. Au passage, d'ailleurs, un extrait tiré de cette version numérique-PDF du texte qui pourra présenter l'auteur de tout ce désordre autrement qu'à travers une ressemblance foireuse avec Christopher Lloyd.
Mercredi 15 décembre, sur Internet

Je suis invité à une conférence ― ou quelque chose d'approchant je n'ai pas bien compris ― à propos de l'Internet littéraire. Je suis drôlement flatté. Je me dis toujours que pour quelqu'un qui lit aussi peu, c'est tout de même étonnant que je sois contacté.
Et mon interlocuteur s'étonne qu'il n'ait pas trouvé de biographie dans le site. C'est vrai, tous les sites ont une biographie de leur auteur et le désordre, point. Au début c'était volontaire. Lorsque j'avais fait le tour de toutes sortes de sites, notamment de photographes, j'avais trouvé que cela faisait tarte la biographie de tous ces gens, d'autant que je ne trouvais pas que les existences des uns et des autres fussent si remarquables qu'elles avaient besoin d'être retracées de la sorte, et je m'appliquais volontiers le même raisonnement. Je sais bien le devenir de cette biographie, un copié collé dans la maquette d'un programme, et ces quelques lignes que nul ne lira vraiment seront imprimées, elle feront l'effet visuel d'un paragraphe et c'est exactement cela qu'on leur demande. Toute une vie peut faire l’impression d’un paragraphe.

Alors voilà ma biographie.
Philippe De Jonckheere
Né le 28 décembre 1964 à Paris, le jour de la 1964ème commémoration du massacre des innocents.
Entrée en 1986 à L'École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs à Paris où je perds un peu de temps faute de recevoir l'enseignement que j'étais venu y chercher. Les professeurs de photographie sont des photographes c'est dire.
En 1988, deux ans d'études à The School of the Art Institute of Chicago, où je reçois notamment l'enseignement de Barbara Crane, Joyce Neimanas, Ken Josephson, Karen Savage et Bart Parker, je rattrape amplement le temps perdu aux Arts Décos.
En 1990, je suis l'assistant de Robert Heinecken, je vois se produire des miracles tous les jours.
En 1991, retour en France, les choses vont mal.
En 1993, à la suite d'un deuil, je commence à écrire, force est de constater que je ne sais pas écrire, mais je m'obstine, comme en toutes choses.
1995, Mai de la Photo à Reims, seule exposition d'envergure, l'exposition est censurée. Ça foire, comme en toutes choses.
En 1995, je pars à Portsmouth en exil, où je ne connais personne, et où je ne rencontrerai personne en trois ans de vie. Je fais les trois huit, travail alimentaire, sommeil, travail dans l'atelier ou travail alimentaire, travail dans l'atelier, sommeil, ou travail dans l'atelier, travail alimentaire, sommeil, suivant que je sois dans l'équipe du matin, du soir ou de la nuit à mon travail.
En 1998, retour en France, je vis désormais dans une famille avec ma compagne et ses deux enfants. Nous allons avoir trois autres enfants. Je ne fais plus de photographie, presque plus, je continue d'essayer d'écrire, je fais des petits progrès. Nous habitons à la campagne.
En1999, j'achète un ordinateur, j'apprends à m'en servir en apprenant à écrire, de même que j'apprends à écrire en apprenant à me servir de mon ordinateur. En 2001, je construis un site Internet, le désordre. C'est très long. Je me couche souvent très tard. Ça foire pas mal, mais je m'entête.
En 2002, je reçois le prix multimédia de la Société des Gens de Lettres, ça ne foire pas tout le temps.
En 2003, je tiens un feuilleton quotidien sur Internet, la Cible.
En 2004, je reçois des lettres polies encourageantes d'éditeurs mais qui ne me proposent pas de projet d'édition. Ça foire encore un peu.
Finalement, Adèle est née le 9 avril.

Philippe de Jonckheere, Désordre, un journal, Publie.net P.187-189
Un journal à lire pour tous ceux qui s'intéresse un minimum à la photographie, au développement de site internet et à la littérature, au choix (moi qui n'y connais rien à la photo et qui ne m'y intéresse pas plus que ça j'ai quand même adoré) malgré un manque global d'homogénéité (un peu normal pour un journal) et quelques fautes de typographie qui sont passées au travers des corrections (je chipote).
Et puis se perdre absolument dans le site du Désordre, j'y tiens, ne serait-ce que pour vérifier qu'un site internet peut être à la fois très fonctionnel et très ergonomique sans pour autant se teindre de la froideur uniformisée des sites d'aujourd'hui. Et tant pis si parfois on trébuche sur un lien mort et si le texte du bloc-note n'est pas justifié et force le regard avec son interligne simple. Tant pis si parfois les parti-pris politiques de l'auteur (voir la page d'accueil de la page d'accueil) peuvent parfois lourder quelqu'un comme moi qui n'a que trop peu de convictions en la matière. Tant pis si parfois on voit encore un peu les fils et le gros scotch qui tiennent le décor en arrière plan et tant pis si ça fait parfois bricolé main. Tant pis ou tant mieux, d'ailleurs, c'est selon.

Je ne savais pas comment commencer, je ne sais pas non plus comment finir. Comme l'impression d'avoir joué ma carte Christopher Lloyd un peu trop tôt, du coup...

[Article également disponible sur Culturopoing]

Olivia Rosenthal, On n'est pas là pour disparaître

Par Menear, lundi 26 mai 2008 à 23:00 - Chroniques
Je sais : je suis en retard. La plupart de mes « collègues blogueurs » (ou pas d'ailleurs) ont chroniqué ce livre il y a plusieurs mois. A sa sortie en réalité. Et la plupart est tombée d'accord pour souligner qu'il s'agissait très probablement de l'un des événement de la dernière rentrée littéraire. Le plus fort, le plus percutant. Du coup : ça fait un moment que je suis tenté de le lire. Depuis plusieurs mois. Depuis sa sortie en réalité.



Fort, le mot semble approprié. Le sujet du livre pouvait de toute façon difficilement être traité autrement. Parce qu'au centre de ces pages, c'est la maladie d'Alzheimer qui prend place. Qui s'impose. Qui s'étend. La maladie de A., comme l'appelle parfois Rosenthal en amputant le patronyme du médecin allemand qui lui a prêté son nom, bien malgré lui d'ailleurs. C'est elle (la maladie) qui réunit toutes les voix qui se rassemblent entre les pages. Car On n'est pas là pour disparaître est un livre polyphonique. Un livre, je précise, pas un récit.
Faites un exercice.
Imaginez-vous dans la situation de celui dont l'histoire à été engloutie.

Imaginez-vous à table, dans l'ignorance de ce que vous mangez, de l'endroit où vous vous trouvez, des objets qui vous entourent, des gens qui vous parlent familièrement et qui vous paraissent des étrangers.

Olivia Rosenthal, On n'est pas là pour disparaître, Verticales, P.145.
Le postulat de départ est des plus aventureux. Des plus risqués également. Creuser en soi dans ses peurs les plus primaires pour y installer avec violence la maladie de A. qui, peut-être, s'y terre déjà. Et prendre la maladie à bras le corps ensuite, cerner toutes ses faces. Ce qui signifie prendre le partie d'englober plusieurs réalités parallèles. Ce qui signifie plonger dans la tête du malade mais pas seulement. C'est aussi se confronter au regard des proches, de la famille. Du personnel qui l'accompagne. Des médecins. Et même, lors de quelques moments de digressions historiques, se pencher sur le nom entier de A. Alzheimer, soit le scientifique dont les travaux ont contribué à mettre à jour cette forme de dégénérescence mentale. Toutes les faces du livre sont là. Toutes plus une : à savoir la figure de l'écrivain qui se plonge littéralement dans la maladie. J'en reparlerai.
Le texte est parfois dense, parfois laconique. Les courts chapitres muets s'enchaînent. Ils ne portent pas de numéro, pas de titre. Parfois, la page blanche recouvre tout. Parfois, la page blanche est saturé de discours. Souvent, il s'agit des pérégrinations mentales d'un patient atteint de la maladie de A. Souvent, on se surprend à penser ah ouais quand même. Ou bien juste là je sens la plume de l'auteur, est-ce que c'est normal ? Réponse en suspend, moi-même je ne l'ai pas.

Le livre est relativement équilibré. La structure ne saute pas aux yeux, ce qui, dans ce type d'expérience polyphonique, est toujours appréciable. Rosenthal alterne logiquement les discours : un coup le malade, un coup la femme du malade, un coup la fille, un coup le médecin, un coup l'écrivain qui écrit sur, etc. Au-delà de cet agencement régulier, le texte est également soutenu par la progression « à rebours » du diagnostique de la maladie ; on assiste en effet à la prise de note régulière du médecin de ce patient X (qui est en réalité un monsieur T.) depuis le plus récent jusqu'au plus ancien de ses rendez-vous. Cette articulation, en plus de contribuer à cadrer les différents discours qui parfois se chevauchent, pose également la question pertinente du diagnostique de cette maladie qui, de part ses symptômes mêmes, est parfois difficilement dissociable de la banale vieillesse.
Entre les discours des différents protagonistes (tous anonymes, tous amputés de leurs noms, tous ombres lentes ; tous étouffés par le poids du texte), on s'étonne parfois de voir muter la prose en poésie laconique et lacunaire. Une poésie de l'oublie, du cycle, de la répétition. Si ces incursions peuvent surprendre à première lecture, elles prennent tout leur sens une fois le texte englobé dans sa totalité. Il ne s'agit pas de savoir ce que la littérature peut faire pour la maladie d'Alzheimer mais bien comment la littérature peut parvenir à incarner la maladie. On n'est pas là pour disparaître est un livre qui plonge en eaux profondes ; celle de la pathologie elle-même. On n'est pas là pour observer, on est là pour éprouver.
Au lieu de raconter la vie d'un homme telle qu'elle s'est produite, on pourrait entrer dans son esprit et décrire comme on le ferait d'une carte de géographie les zones inexplorées qu'il a renoncé, malgré son désir, à conquérir. On pourrait analyser ce renoncement, mesurer le rapport entre les aspirations et la réalité et tirer de ce rapport diverses conclusions sur la lâcheté, la paresse, la pusillanimité. Celui qui obtiendrait un chiffre inférieur à un serait considéré comme un vélléitaire. Les autres auraient le droit de s'autoféliciter.

Ibid., P.202-203.
Olivia Rosenthal précise à la fin de son livre qu'il s'agit « d'un ouvrage de fiction ». On note l'astuce de la formule. Il ne s'agit pas d'une fiction. On n'écrit pas une fiction, on fait oeuvre de fiction. C'est probablement la raison pour laquelle toute trace de narration a été ici gommé. Il n'y aucune focalisation, simplement les discours brutes de celles et ceux qui se croisent et se bousculent au carrefour de la maladie de A. Une volonté très française de s'en tenir au langage. On ne raconte pas des histoires (d'ailleurs on ne sait pas faire), ça n'intéresse pas. Ça n'est pas l'important. L'important, c'est de rester sur la sécheresse, l'absurdité de la langue.

Je soulève pourtant un problème. Un point très précis qui m'a gêné dans ma lecture du livre. Je me demande tout à fait simplement : mais que fait Olivia Rosenthal (elle, son corps, son nom) dans le chaos de sa propre fiction ? Mon hypothèse sur la chose : elle ne l'assume pas, sa fiction. Très français, ça aussi. Elle la fuit, elle la déguise, elle l'enveloppe. Elle la dénature. Et quel dommage de dévier (même de peu) de la fiction de la sorte. Pour moi le principal défaut du livre est là : il ne s'assume pas. Dommage, car il s'agit pourtant d'un des livres français les plus percutants que j'ai lu cette année. Mais je ne peux même pas m'en empêcher, je le précise à nouveau : je dis livres français, je ne me retiens pas de coller l'adjectif à nouveau. Sans aller jusqu'à parler de tare hexagonale, on peut tout de même regretter que l'expérience n'aille pas au bout d'elle-même. Dommage. On n'est pas là pour disparaître : un bon livre, seulement.

[Article également disponible sur Culturopoing]

Siri Hustvedt, Élégie pour un américain

Par Menear, mardi 20 mai 2008 à 17:24 - Chroniques - [Fil P. Auster]
Siri Hustvedt, éternelle femme de (de Paul Auster en l'occurrence), avait déjà sorti trois romans avant celui-là. Le premier, relativement anecdotique, puis les deux suivants, respectivement Les yeux bandés et Tout ce que j'aimais, nettement plus intéressants (Tout ce que j'aimais a d'ailleurs reçu un succès correct en librairie, si mes souvenirs sont bons). Cette Élégie pour un américain débarque quelques années plus tard (The Sorrows of an American pour le titre original nettement moins inspiré que sa traduction française) : il s'agit d'un roman sur le deuil, peu après la mort du père de l'écrivaine.



S'il y a au moins une chose qu'on ne peut s'empêcher de faire en lisant un livre de Siri Hustvedt, c'est de comparer. Alors, on se dit, est-ce que ça ressemble à un roman de Paul Auster ? Pas que ça ait la moindre importance en réalité, simplement que c'est humain de se poser la question. Et si la réponse paraissait claire lors de ses deux premières tentatives (en l'occurrence, la réponse de l'époque était non), elle se brouille nettement plus au fil du temps. Tout ce que j'aimais ressemblait déjà par endroit à une fiction austerienne et notre Élégie pour un américain semble dès les premières pages en prendre le tournant. Étrange impression, peut-être due, en partie tout du moins, au fait que l'habituelle narratrice des romans d'Hustevdt se mue à présent en voix masculine. En l'occurrence : Erik Davidsen, psychiatre d'une cinquantaine d'années, divorcé, sur les pas de son père décédé plusieurs mois plus tôt. Un personnage de l'errance qui traverse les destins croisés de sa soeur, de sa nièce, de sa voisine et de son entourage proche et, bien sûr, de ses patients. Un destin a priori très austerien...

Autant le dire d'entrée de jeu : l'intrigue déroute. On sent qu'Hustvedt reprend un peu la même recette que pour Tout ce que j'aimais, à savoir assembler des moments, des situations et des personnages parfois hétéroclites. Cela fonctionnait bien dans ce roman précédent, qui tirait justement sa cohérence de son aspect patchwork. C'est plus délicat dans The Sorrows of an American qui vire parfois à l'inégalité, puisqu'il arrive qu'on se perde dans des entrelacements souvent hétérogènes. Cela ne gène que rarement le plaisir de lecture en revanche, puisque le narrateur canalise en lui tous les enjeux de l'intrigue. On suit alors avec plaisir l'avancement de ce que j'aurais envie d'appeler un « scénario », un peu à la manière de AM. Homes dans le très plaisant This Book Will Save Your Life, chroniqué l'année dernière.
Parler de scénario n'est par ailleurs pas trop éloigné de la réalité du livre : de cinéma il en est question, par l'intermédiaire du personnage de Max Blaustein, marié à la soeur du narrateur, mais décédé depuis plusieurs années. Blaustein : écrivain à succès qui s'essaye parfois à l'écriture de scénario de films. Mouais, pense-t-on. L'ombre de Paul Auster plane de plus en plus sur le livre et le malaise devient parfois pesant, notamment lorsque la veuve de Blaustein déclare en substance que depuis la mort de son mari, leurs anciens amis ne la reconnaissent plus et ne lui accordent plus le moindre intérêt. Mise en fiction ou peurs légitimes de l'autrice, je ne sais pas, mais on ne peut s'empêcher de se poser la question et de voir l'ombre d'un « roman à clef » (à prononcer avec l'accent américain) se dessiner entre les mots, entre les phrases.



Les déambulations du narrateur sont pour autant agréables à suivre (malgré quelques faiblesses de scénario, justement). De part son métier, il est quotidiennement amené à trifouiller dans l'intimité des gens qu'il croise (qu'il s'agisse de ses patients ou non par ailleurs), à dépister le sens, à interpréter les signes, à traquer les problème, à les reconnaître également. Et via cette confrontation permanente, on le sent rapidement basculer au devant de ses propres démons personnels. Chaque échange avec l'autre se change alors en fragment de sa thérapie privé. Ce rapport là au moi et au vide qui l'entoure est bien appréhendé. C'est ce qui fait tenir le lecteur, c'est ce qui donne du liant au roman.
Les « à-côté », en revanche, virent parfois à l'anecdotique. Certains personnages semblent transparents ou sous exploité (alors que What I Loved excellait justement dans l'exactitude de ses personnages secondaires). C'est d'autant plus dommage qu'on a l'intime conviction, en parcourant ces trois cent et quelques pages, que le livre passe à côté de quelque chose.
Je ne saurai d'ailleurs pas quel passage joindre à cette chronique ; aucun en particulier ne m'a sauté aux yeux pendant ma lecture (ce qui est rare). Certains rêves retranscris par le narrateur peuvent bien devenir intéressants, mais ils ne se déclenchent que timidement. D'autres scènes sont agréables, mais ne déclenchent aucun enthousiasme en particulier. C'est la raison pour laquelle je ne citerai rien entre ces lignes.

Ma chronique est sévère, je m'en rends compte en l'écrivant. Étrange, puisque ma lecture n'était pas désagréable ou ennuyeuse, loin de là. J'ai pris du plaisir à suivre les errances d'Erik Davidsen, j'ai agréablement été porté par les détours qu'il empreinte ou les évènements qu'il subit. Mais ce roman ne prolonge pas la bonne qualité de Tout ce que j'aimais. Un roman plaisant mais trop inégal pour véritablement séduire. Dans les mêmes thématiques (et chez le même éditeur) du deuil, de poids du secret familial et de l'émigration, je lui préfère largement l'excellent Lignes de faille de Nancy Huston.

[Article également disponible sur Culturopoing]

Lise Benincà, Balayer fermer partir

Par Menear, mardi 13 mai 2008 à 15:44 - Chroniques - [Fil F. Bon]
A quoi tient le souvenir d'un lieu ? dit la quatrième de couverture. Lise Benincà, dont c'est ici le premier livre, tente de répondre à cette question au travers de la centaine de pages qui composent ce (court) texte de fiction. Un livre tiré de la collection Déplacements dirigée au Seuil par François Bon.
Je m'assieds à la table de la cuisine, blanc beige beige blanc c'est machinal, encore, décompter les carreaux de faïence au-dessus de l'évier. Moi assise là dans l'odeur du lait tiède, le matin, coudes collant à la toile cirée, les yeux à refaire le décompte, encore une fois, horizontalement blanc beige beige blanc puis de nouveau blanc beige beige beige. Percer le sens de cette suite logique.

Lise Benincà, Balayer fermer partir, Déplacements Seuil, P.9.


Le premier paragraphe du livre est relativement représentatif du texte en son ensemble. Durant le parcours (souvent figé, rarement dynamique) de la narratrice, on s'enfonce lentement dans le labyrinthe de l'espace. L'espace intérieur surtout : comment explorer les pièces successives d'un appartement que l'on hante et celles enfouies d'une maison qui nous hante. Ce regard que porte la narratrice sur l'espace qui l'entoure est principalement motivé par un événement majeur : la mort du père. L'héritage et la vente de la maison paternelle. Et avec ça, une plongée répulsive dans quelques souvenirs qui tapissent les murs, qui coulent depuis l'appartement du dessus, qu'on subit plus qu'on provoque.
Le téléphone se met justement à sonner. La vie reprend son cours. Je me dépêche de tourner la clé, je jette mon sac dans le noir, je cours jusqu'au combiné. Au bout du fil d'un autre téléphone, ma soeur dit : Maintenant je me mets à y penser. J'avais caché un sac en tissu dans la cabane à outils, avec des objets dedans. Tu crois qu'il y est toujours ? Je ne peux pas m'empêcher d'y penser.
Je raccroche lentement. Je m'applique à penser à autre chose. Je résiste aux assauts. On n'est pas obligé de se sentir concerné.
J'essaye de reconstruire mentalement certains moments, jusqu'à mon installation dans cet appartement, jusqu'à mon corps assis au rebord du lit. La matérialité des heures de travail, oui, je la perçois. Une valeur sûre. Des journées. Cinq jours de travail. La mort de mon père, certainement. Sa maison. J'ai contacté une agence, je leur ai demandé d'aller eux-mêmes faire un état des lieux. Un brocanteur va venir la vider de tout ce qu'elle contient. Je ne toucherai à rien. Je ne veux pas ouvrir les tiroirs. Je ne veux pas gravir les marches qui montent à l'étage, entrer dans les chambres, voir ce qu'il en reste. Ses affaires seront éparpillées. Celles qui ont de la valeur vendues, les autres jetées. L'estimation du brocanteur est dérisoire, évidemment. Je m'en moque, qu'il fasse son affaire. J'ai regardé sur le site Internet de l'agence, la maison vient d'être mise en vente. Il y a un descriptif qui en vante l'emplacement, la fonctionnalité, l'état de suite habitable, quatre photos mal cadrées. Sur l'une d'elles on voit le tilleul derrière lequel se dissimule la fenêtre de ma chambre. Je ramassais ses feuilles comme une aile pour les laisser tomber en tourbillonnant depuis la fenêtre. En bas, ma soeur courait dans tous les sens pour les rattraper.
Elle a dit : Dans le sac en tissu, je ne me souviens plus de tout ce qu'il y a. J'imagine les choses.
Elle ne m'a pas demandé d'y retourner. Je ne l'ai pas proposé. Je ne vais pas aller déterrer les souvenirs. Je ne déterrerai rien. Je ne toucherai à rien. Je n'ouvrirai pas les tiroirs. Je ne monterai pas les marches qui mènent à l'étage.

Ibid., P. 48-50.
La langue est concise, elle cisèle les gestes, souvenirs, pensées. La narratrice flotte contre le texte comme un ectoplasme. On ne décèle pas réellement de personnalité sinon un vertige qui se manifeste de temps à autre. On n'est parfois gêné par cette froideur permanente qui en découle. Je suis parfois gêné. Pourtant la langue est terriblement juste, précise, essentielle. Jamais abstraite. Mais parfois tellement distante qu'on en perd un peu le contact. Que j'en perds le contact. Il me manque ce petit quelque chose qui me séduit bien plus, par exemple, dans les livres d'Emmanuelle Pagano. Me manque le personnage. Pourtant la narration coule juste. On la sent se plaquer contre les lieux qu'elle habite, attirer vers elle les (rares) paroles qui seraient susceptibles de la déséquilibrer (pas de dialogue en tant que tel, par exemple, mais des répliques isolées, absorbées par la narration). Par ce biais, le texte apparaît donc comme cohérent, limpide, évident.

A quoi tient le souvenir d'un lieu ? dit la quatrième de couverture. Cette question seule flotte, décentrée, sur le blanc du livre au verso. A l'autre bout, une citation de Georges Perec tient le rôle d'épigraphe. L'ombre de Pérec, on la retrouve dans la quasi totalité du livre. Parfois cité directement, parfois simplement apparent, muet. Parfois trop ; en tant que lecteur, je n'aime pas toujours qu'un auteur me montre ses références en permanence. Mais la démarche est logique, c'est presque un prolongement de. Mais les références sont multiples, parmi lesquelles un passage déjà cité sur le blog il y a de cela quelques semaines seulement. Et si la démarche est logique, le rôle de la postface, relativement conséquente, qui vient compléter le livre, me paraît, lui, plus contestable. Tout du moins : je ne le comprends pas. Mais c'est une broutille.

Balayer fermer partir est le premier livre de la collection Déplacements au Seuil que je découvre. J'ai longtemps tourné autour de cette collection sans jamais franchir le pas. C'est désormais chose faite.
Balayer fermer partir est un texte fort, incisif, à la langue agréable, mais quelque part cette froideur dont je parlais plus haut m'a tenu à distance, m'a empêché de véritablement m'y fondre. Dommage, parce que j'ai tout de même eu le temps, au travers de ces cent pages, d'entrevoir une issue qui me plaisait. Je suis resté sur le seuil.

Au-delà :

- La présentation de la dernière fournée Déplacements sur le Tiers Livre
- La page de Libr-critique
- Un extrait cité sur Lignes de fuite
- Un autre extrait, à lire dans le jardin maternel

[Article également disponible sur Culturopoing]

Damages

Par Menear, lundi 5 mai 2008 à 21:00 - Chroniques
J'apprends après coup que Canal + avait mis en place des moyens impressionnants pour assurer la promotion et le lancement de sa nouvelle série phare, il y a deux mois. Des affiches un peu partout, de la promo (ou de l'autopromo) dans tout un tas d'émission. Des moyens que l'on prête plus habituellement au cinéma. Sa nouvelle série phare, disais-je : Damages. En tête d'affiche : Glenn Close. C'est d'ailleurs comme cela qu'on résume le plus souvent la série : une nouvelle série acclamée par la critique... avec Glenn Close !



Glenn Close avait déjà fréquenté le petit monde merveilleux des séries US (elle interprétait le capitaine Monica Rawling, personnage récurrent dans la quatrième saison de The Shield, notamment) mais jusque-là toujours en guest star. Avec Damages, il s'agit désormais de sa série. Elle y interprète le personnage central : celui de Patty Hewes, l'une des plus brillantes avocates de Manhattan qui ne vit que pour gagner les procès dans lesquels elle s'engage et qui fait toujours tout pour parvenir à ses fins (et tant pis pour la morale). Après Vick Mackey, Tony Soprano ou Dexter (entre autres), voilà donc un nouveau personnage peu fréquentable qui devient le centre d'intérêt d'une série US.
Toute la saison 1 se concentre sur la grosse affaire qui occupe Patty et son cabinet : elle attaque (dans tous les sens du terme !), dans le cadre d'un recourt collectif en justice, le PDG corrompu d'une société qui a ruiné ses employés. Un magnat de la finance qui n'a, lui non plus, pas vraiment rien à se reprocher. Et entre ces deux personnages, entre ces deux égos, tout un tas d'autres personnages enchaînés les uns aux autres par divers intérêts contradictoires et autres magouilles plus ou moins secrètes. (Pour un résumé tout-en-image, le plus simple est encore de vous rediriger vers la vidéo insérée à la fin de l'article.)
Premier bon point, la série réussit à éviter un écueil que l'on pouvait redouter au début : on substitue au personnage de Patty Hewes une autre « héroïne », Ellen Parsons, jeune avocate ambitieuse fraîchement diplômée. Le spectateur suivra donc l'affaire à travers son regard (forcément neuf et naïf de prime abord), ficelle courante qui permet au passage d'aborder en douceur l'environnement, les décors et autres relations entre les personnages que le spectateur doit découvrir en même temps que l'héroïne. De cette manière, le personnage de Patty Hewes est d'entrée légèrement mis à distance, ce qui laisse plus de liberté et de souplesse à la série pour avancer ; elle n'est pas d'entrée phagocytée par l'emprise de Glenn Close (qui, elle, est pourtant bien réelle).



Damages est une série prenante et c'est probablement là que se trouve son principal point fort : toute la saison compose un thriller savamment orchestré. En plus de l'affaire en elle même (et celle-ci ressemble plus à une suite de fragments d'enquête policière qu'à une réelle plongée dans le monde judiciaire) se superpose une deuxième affaire : le premier épisode débute ainsi avec, à l'image, une Ellen Parsons paniquée qui déambule dans la rue à moitié nue, son fiancé retrouvé mort dans sa salle de bain. Les lettres « Six mois plus tôt » s'inscrivent alors sur l'écran : le gros de la série se déroulera dans donc un gigantesque « flash-back » qui viendra, au fil des épisodes, peu à peu rejoindre les scènes du « présent » qui s'écoulent régulièrement, petit à petit, en parallèle. Un double suspens se met alors en place : celui, naturel, qui concerne l'avancement de l'affaire principale et l'autre, plus flou, qui invite à raccorder les deux intrigues entre elles. Le mode de fonctionnement est osé mais il fonctionne impeccablement ; l'excellente qualité du montage n'y est probablement pas étrangère.
Le casting est également bien géré. Outre la fascinante Glenn Close, Rose Byrne (Ellen Parsons) évolue très bien avec son personnage et Željko Ivanek campe un avocat de la partie adverse très intéressant. On note également pour l'anecdote qu'on retrouve au générique un ancien second rôle de Friends : Tate Donovan (l'éternel bras droit de Patty, Tom Shayes), qui interprétait Joshua dans quelques épisodes de la saison 6.



Damages est une excellente série, aux mécanismes très bien huilées (plus régulière que Dexter par exemple), habile, qui séduit très facilement. La performance de Glenn Close n'y est évidemment pas étrangère (sans elle, il s'agirait probablement d'une bonne série, certes, mais banale), ce qui peut parfois la mettre en difficulté mais son omniprésence, parfois lourde, est bien contrebalancée par le rôle d'Ellen Parsons ; l'équilibre est parfois difficile à tenir mais il tient. Au rayon des bémols, on peut aussi remarquer que l'évolution de la saison est un peu déséquilibrée : un ou deux épisodes au coeur de la saison font un peu trop figure de « ventre mou » alors que la fin a tendance à trop vite se précipiter (beaucoup d'éléments à concentrer en peu de temps). La fin du dernier épisode semble également maladroite (disons que ce n'est pas la plus subtile façon d'annoncer une deuxième saison). La bande-son, quant à elle, est bien souvent anecdotique.


Damages, disais-je : excellente série. Addictive, agréable, souvent drôle (il faut aimer la cruauté et la manipulation à tous les étages mais, si, si, c'est drôle). Assurément la série qui invite le plus à pousser des « aaaaaaaah, mais elle est vraiment affreuse ! », interdit devant son écran. A voir (et à revoir) si on aime le genre. Et puis se tenir prêt pour la suite : deux nouvelles saisons ont été signées aux Etats-Unis.

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Rodrigo Fresán, Les jardins de Kensington

Par Menear, mercredi 9 avril 2008 à 19:35 - Chroniques
Avant Mantra, Rodrigo Fresán s'attaque à l'un des mythes de la littérature enfantine du vingtième siècle, à savoir Peter Pan. Ou plutôt non : au géniteur de Peter Pan, James Matthew Barrie. Ou plutôt non : à la fiction perpétuelle qui entoure à la fois Barrie et Pan. Ou plutôt non : aux Beatles. Ou plutôt : à tous ces trucs qu'il mélange et entremêle à sa guise, à ce monument pop, résolument britannique et résolument sud-américain à la fois, à ce cut-up génial et bigarré, cet hommage intemporel à la Fiction dans son ensemble. Rien que ça.



Les jardins de Kensington, à certains niveaux, est une biographie. Celle de James Matthew Barrie. Celle de la famille Llewelyn Davies dont les enfants, successivement, engendreront le folklore général de Peter Pan. De Peter Pan lui-même. De son narrateur, Peter Hook, auteur de livres pour enfants adulés (la saga des Jim Yang) et accessoirement double inversé de Barrie. De la famille du narrateur – ses parents principalement – idoles des sixties doubles inversés des Beatles. On le comprend donc bien rapidement, malgré une masse d'informations tout à fait véridique (et au moins autant de vérités fictives) : Les jardins de Kensington n'est pas une biographie. Simplement un roman tentaculaire qui s'essaye à tous les genres.
L'histoire, c'est donc Peter Hook qui délaisse pour une nuit son personnage phare de Jim Yang (double inversé de Peter Pan, on aurait pu s'y attendre ; c'est un gamin qui remonte le temps en permanence et ne vieillit jamais). Durant cette nuit unique où tout se produit, Hook raconte la vie de James Matthew Barrie à Keiko Kai, destinataire hors texte à la double consonne (à l'instar de Maria-Marie dans Mantra), omniprésent quoique éternellement absent du récit (à l'instar de Maria-Marie dans Mantra, précisons par ailleurs que ces deux livres sont écrit durant la même période).

La structure du roman est exemplaire. On pourrait la décomposer en trois parties distinctes :
- le début de l'histoire de Barrie : naissance de Peter Pan
- les prolongements multiples et personnels soit les divagations sur Hook, sa famille, ses héros
- retour sur l'histoire de Barrie.
Le texte, relativement condensé (un peu moins de quatre cent pages) est saturé d'informations. Les éléments biographiques réels côtoient sans broncher les plus flagrantes et insolentes bribes de fiction. L'inverse est également vrai. Le lecteur se perd donc facilement et rapidement dans ce labyrinthe halluciné. D'autant plus halluciné que le roman reflète peu à peu l'esthétique (avant tout musicale) des sixties qui serve de décor à l'intrigue. Cette passerelle temporelle (permise, en partie, par le truchement de Jim Yang et de ses voyages dans le passé) permet l'assimilation de Peter Pan en précurseur pop tout à fait inattendu. La genèse du mythe se déploie très lentement, on se surprend à scruter minutieusement les moindres indices annonçant sa venue (dans des comportements d'enfants, dans des noms écorchés, dans des rêves, dans des cauchemars, dans d'authentiques délires de gosses) et lorsqu'il débarque, tel le monstre intemporel qu'il s'apprête à incarner, c'est en véritable popstar des années soixante. Un Beatle égaré dans les fluctuations du temps. Un Beatle qu'on applaudit à s'en rompre les mains (c'est Peter Pan qui inventerait cette façon d'impliquer le spectateur dans le spectacle en l'invitant à participer de la sorte) comme, bien des années plus tard, un autre monstre intemporel – des seventies celui-là – tendra la sienne au public dans ce cynique et merveilleux gimmie your hands cause you're wonderful qu'il imposera avant son suicide en grandes pompes. Un Beatle qui part en tournée mondiale. Un Beatle identique et perpétuellement changeant à mesure que les nouvelles saisons de représentations s'enchaînent, que le texte glisse de pages en pages, que les répliques changent, que la plume de Barrie, en permanence, réécrit ce qui, à peine sorti sur les planches, est déjà un classique. Et on fait le compte de toutes celles et tous ceux qui l'approchent, le dessinent, lui permettent de voler, l'incarnent, le dirigent, le réalisent, le réinventent ; on en vient rapidement à la conclusion que Peter Pan touche tout le monde car tout le monde a, un jour ou l'autre, été ou voulu être Peter Pan.

Certes, se révèlent quelques temps morts. Les jardins de Kesnginton semble être un roman moins maîtrisé que Mantra. Le ventre mou de l'intrigue redresse mal les quelques ennuyeux passages qui se glissent entre les chapitres. Le principe même du cut-up permanent facilite malheureusement un rythme qui a tendance à trop souvent se saccader, un rythme qui perd son rythme, justement, lorsque la folie habituelle du début (et de la fin), parfois, ne suit plus.

Il n'empêche, Fresán est un bon, très bon, biographe de fiction. Il infiltre une littérature dont il n'est en rien le disciple qu'il paraît aux premiers abords (selon ses propres aveux, perdus dans les remerciements de fin de livre), dans une langue qui n'est pas la sienne, une culture et une époque qui n'est pas la sienne. Il s'infiltre presque biologiquement, suivant l'exemple même de son propre texte (cf. le passage cité ci-dessous) ; il devient une ombre (et l'ombre est dans ce livre une thématique essentielle, cf. le passage cité sur le blog avant-hier) chez les Llewelyn Davies, une ombre parmi les ombres.
Je pars, je suis un ovule récemment fécondé dans l'utérus de Sylvia Llewelyn Davies. Je suis la fiction secrète de l'amour, la réaction anatomique et la radiation physique de quelque chose qui n'était encore hier qu'un spermatozoïde – un spermatozoïde impair et gaucher – d'Arthur Llewelyn Davies. Je suis un garçon – ou la fille qu'Arthur aimerait tant avoir – qui va vivre dans le ventre de Sylvia, juste assez longtemps pour assister à la première, et qui disparaîtra ensuite sans que personne, pas même Sylvia, ait remarqué sa présence. Je m'en irai à la prochaine menstruation – je serai la fleur rouge d'une seule nuit, le plus perdu des lost boys –, je nagerai dans les égouts de Londres qui se jettent dans le fleuve et, de là, je gagnerai l'océan pour ne plus revenir.

Rodrigo Fresán, Les jardins de Kensington, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, p. 235.
Si Mantra était un roman sur le labyrinthe physique (organique, géologique, historique, sociologique, asphaltique) de Mexico, Mexico, Les jardins de Kensington est quant à lui un roman sur le labyrinthe permanent qu'est la fiction de Peter Pan (la double consonne, par hasard peut-être, encore) et, plus universel, la fiction en général. Parce que le récit est tissé entre des réseaux de doubles enchaînés les uns aux autres (Peter Pan et Hook/Crochet, Hook/Narrateur et Barrie, Peter Pan et Barrie, Peter Pan et Michael Llewelyn Davies, son modèle le plus fidèle, Peter Pan et Jim Yang, Jim Yang et Hook, son créateur, Jim Yang et Keiko Kai, les Victorians et les Beatles ; ça pourrait encore durer longtemps). Parce que le roman inverse les notions de biographie et de fiction, dans un sens comme dans l'autre. Parce que ce roman est à la fois un hommage à la musique que son auteur adore, parodie, plagie et réinvente ainsi qu'à la littérature dont il perpétue une tradition presque structurante, celle de la métafiction ; Fresán génère une fiction qui génère une fiction qui génère une fiction qui génère le roman que l'on est en train de lire et de réécrire dans notre tête. Fresán orchestre avec talent un labyrinthe qui convulse et se retourne en permanence, tantôt biographie fictive, tantôt fiction sur la biographie, parfois fiction de l'essai, souvent réflexion sur la fiction. Un Ouroboros à l'ombre déployée, en somme, comme avant lui les grands maîtres du genre Cervantes, Proust et Roussel en tête (on pense également, la notion de maître en moins, et parce que je l'ai chroniqué il y a un an environ, à Michal Ajvaz, qui s'en sortait très bien dans cette dimension là, lui aussi).

Les jardins de Kensington porte en lui les germes d'un chef d'oeuvre, Mantra. Indépendamment de cette filiation parfois flagrante, il s'agit malgré tout d'un très bon livre en lui-même. Rodrigo Fresán, auteur quasi apatride, à l'aise tout aussi bien à Mexico qu'à Londres, peint à l'hybride Peter-Pan-Barrie une ombre profonde, labyrinthique, tentaculaire et fascinante dans laquelle on se laisse couler sans honte et sans hésiter. « Mourir doit être une aventure terriblement formidable ! »

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Il y a deux ans « le blocage »

Par Menear, samedi 15 mars 2008 à 19:45 - Chroniques
Voilà que je repense au « blocage ». Deux ans plus tard, certaines images me reviennent en mémoire. Certaines images dont je n'ai encore pas parlé. Elles sont fragmentées, isolées de tout contexte. Elles sont là, c'est tout. Nous sommes le mardi 8 avril 2008 et j'antidate ce billet au 15 mars pour mieux coïncider avec le début du blocage à l'université Jean Monnet de Saint-Etienne en 2006 :
- parce que je n'aime pas beaucoup publier plus d'un billet par jour
- parce que le planning de la semaine est rempli pour ce qui concerne les billets à mettre en ligne
- parce que je détourne ces informations de la première page, par lâcheté
- parce que je sais que certaines personnes directement concernées peuvent lire par dessus mon épaule.
Je décide de classer les faits de façon totalement arbitraire, par ordre de ce qui me revient d'abord en tête et, ensuite, par association, le reste. J'emprunte à François Bon sa mise en page cut-up. J'écoute Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles sur Deezer.

0

Contrairement à ce que je laisse entendre lors du billet des un an, le blocage ne commence pas le 8 mars mais le 15. Je corrige cette anomalie d'anniversaire avec ce deuxième billet.

1

Je repense effectivement à Nine Inch Nails quand je repense au blocage. Je repense d'abord à Only, chanson de mon album préféré With Teeth et à son refrain : « there is no you there is only me » que je placarde de façon totalement adolescente en sous-titre de mon pseudo MSN. Je parle à Virgil, souvent. Ce sous-titre est tacitement destiné à Fanny avec qui je suis en froid, c'est une revendication de mes convictions du moment. Je me fous totalement du CPE parce qu'il n'a strictement rien à voir avec moi.

2

Nous sommes en cours d'Histoire Littéraire avec M. V. Nous sommes le mercredi 15 mars, lorsque, débarquée de la dernière AG, la moitié de la promo se rassemble pour nous annoncer le blocage. M. V. décide d'amputer son cours ; que l'on se serve de cette heure et demie pour discuter des tenants et aboutissants de la chose. On nous explique le pourquoi du comment et surtout le pourquoi il faut les rejoindre et bloquer avec eux. Bien malgré moi, je fais partie de la partie sceptique de la promo, en compagnie de personnes qu'habituellement je ne fréquente pas. Elise, Nico et surtout Fanny sont de l'autre côté. Je les ai croisés dans le couloir avant de venir, ils m'ont mis au parfum et ça ne me plaît pas. J'ai du mal à le cacher, d'ailleurs je me demande si j'en ai simplement envie.

3

Ce qui m'ennuie de prime abord, c'est cette intrusion soudaine dans mon quotidien et l'incertitude des jours à venir. Ça m'énerve de ne pas pouvoir prévoir à l'avance le déroulement des jours. Ne pas aller en cours, évidemment, c'est bien le cadet de mes soucis.

4

Je ne peux rien dire : je ne suis pas allé à l'AG. Si je voulais faire entendre ma voix, c'était là-bas qu'il fallait que je m'exprime. On me le fait remarquer, comme à quiconque qui aurait la curieuse envie de la ramener alors qu'ils n'ont pas fait l'effort de se déplacer jusque là-bas. Je reconnais l'argument mais me force intérieurement à le dédaigner, c'est ma mauvaise fois qui agit. Originellement, je devais aller à l'AG. Je change d'avis plusieurs fois. Je change d'avis une dernière fois lorsque Elise me reproche mon lunatisme sur la question – il est vrai que je lui ai déjà fait faux bon pour l'accompagner lors d'une précédente manif, quelques semaines plus tôt. Je prends donc la tangente et rejoint Malika à la BU pendant cette heure de trou.

5

De retour en salle SR9 pour le cours d'Histoire Littéraire qui en réalité n'a pas lieu. Durant toute l'heure que dure ce petit débat improvisé, je scrute Fanny et les autres – mais surtout Fanny, parce que je peux lui en vouloir plus facilement, parce qu'entre nous c'est relativement habituel – de mon regard le plus noir. Parce que je leur en veux de me faire tenir de l'autre côté de la barrière. Parce que je leur en veux de ne pas partager mon point de vue. Surtout : je leur en veux de venir mettre les pieds dans mon quotidien le plus élémentaire.

6

Je quitte la fac en trombe sans une parole pour les autres. J'appelle la seule personne de mon entourage à ne pas faire partie de la chose : Malika. On se plaint mutuellement dans le dos des autres parce que ça nous défoule l'un et l'autre.

7

Le soir même, il me semble que j'appelle Elise, qu'on s'engueule, c'est peut-être la première fois mais peut-être que je confonds avec un autre coup de fil pour d'autres occasions. Je crois me souvenir qu'elle me reproche une conversation qui a eu lieu plusieurs semaines plus tôt à la Mie de pain ou dans l'un des nombreux kebabs autour de la fac (de mémoire : on ne fréquente que les gens qu'on est matériellement forcé de fréquenter, je ne crois pas aux amitiés longue-distance, elles finissent toujours par se déliter ; dans un an et demi je pars vivre ailleurs). La conversation se termine sans que notre différent soit tranché, réglé. Je déteste ça.

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Le soir même et les suivants, je m'engueule avec Fanny sur MSN.

9

Je sais pertinemment ce qui me fait peur : que cette scission entre nous se creuse.

10

Je ne participe pas au blocage le lendemain. Je me rends tout de même à l'AG suivante, le jeudi ou le vendredi qui suit. Les autres sont rassemblés autour d'un banc, juste devant l'entrée. Le portail est fermé, barricadé. On m'invite à passer par dessus la grille pour les rejoindre. Ce que je fais. Pendant que j'enjambe le truc, mon genou se bloque pendant un moment pendant que ma jambe continue de tourner. Je boite pendant le restant de la journée. Je ne sais plus si je dramatise la chose ou si, au contraire, j'essaie de le masquer. Je découvre avec amertume la présence de Malika qui construit des pancartes et des slogans comme si de rien n'était, comme si notre conversation de la veille ou de l'avant veille n'avait pas eu lieu. C'est cette facilité de travestir ses convictions pour un rien qui m'agace. Cette facilité que, par fierté ou par orgueil, moi, je suis sûr de ne pas posséder.

10bis

Beaucoup m'ont tenu un certain discours avant le blocage et un autre complètement différent pendant. Beaucoup on fait partie du truc histoire de faire partie du truc.

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C'est peut-être à cette occasion que je rencontre Isa. Je me demande qui elle est, ignorant tout à fait qu'elle fait partie de notre promo depuis quelques mois au moins.

12

C'est à cette occasion que je fais connaissance avec Virginie et Patrick.

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L'AG qui suit se déroule derrière la fac, à côté de la BU. Le nombre de personnes présentes est impressionnant. Il y a des caméras de France 3. Je décide de voter blanc, me foutant résolument du pour ou du contre. Il n'est pas évident de sentir cette masse de bloqueurs et d'anti bloqueurs hostile à son choix de « conscience ». Je me souviens avoir été mis à l'écart pour mieux décompter les votants, avec les autres « blanc », tout au fond ; une belle brochettes de gusses qui se demandaient résolument ce qu'ils venaient foutre là.

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Je fais en sorte de ne pas trop me faire marginaliser. Je compense comme je peux cette rupture d'opinion entre nous (ou, en l'occurrence, de non-opinion). Je tape le contenu d'un tract rédigé à l'avance dans un cybercafé. Je balaye deux ou trois idées quand j'en ai l'occasion. Je participe à une seule manif pour qu'on ne puisse pas, plus tard, me reprocher mon absence. Je déteste ça.

15

Je déteste la formation progressive de ce groupe auquel je ne fais pas partie. Après coup, je déteste quand d'autres font références « au blocage » comme à une époque lointaine et idyllique, la nostalgie à fond la caisse.

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Je décide à l'avance de passer de temps en temps à la fac. Je ne participe pas au mouvement. Je me pointe aux AG, prétexte pour rejoindre les autres. Tous les deux ou trois jours en règle générale. Je m'interdis d'y retourner deux jours de suite. Mon esprit est généralement occupé par « Coup de tête », il y a désormais du REZ dans les oreillettes de mon MP3.

16bis

Je me rappelle la première fois que je m'apprête à passer par l'entrée latérale, côté Voltaire. Je me demande à moitié sérieux entre moi-même si on me laissera passer vu comment je suis fringué. A l'entrée, je retrouve François occupé à filtrer le flux d'entrants-sortants.

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Un jour où Fanny ne peut pas venir à une AG pronostiquée serrée parce qu'elle doit aider au blocage de Simone Weil, je lui propose de voter à sa place. C'est la seule fois où je vote « pour ». Ma conscience s'en accommode facilement : j'ai besoin de plus de temps vierge pour poursuivre « Coup de tête » qui s'enlise.

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Retour en arrière, au début du blocage. Notre prof de Dissertation propose à « ceux qui le souhaitent » de rendre une dissertation prévue depuis longtemps. Un délégué doit les ramasser sur les ruines cartonnées et barricadées de la fac. Je m'y pointe pour rendre la mienne, terminée pendant les vacances précédentes et donc avant le début du blocage – et, par ailleurs, totalement bâclée, ce qui amènera une bâche de plus dans cette matière. La pénible impression d'être pris pour un de ceux qui souhaiterait reprendre les cours au plus vite.

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Lorsque la fin du blocage est votée, c'est un état de déprime qui gagne tout le monde. Le CPE est déjà abrogé. Il n'y a plus rien à poursuivre, sinon peut-être toutes les luttes valables qui ont fait se fédérer autant de monde autour d'un seul prétexte. Le prétexte est sacrifié, de même que le premier ministre de l'époque, décapité. Comme je le pressentais, « nous » contribuons à dégager une voix royale pour Sarkozy 1er.

19bis

Lorsque la fin du blocage est votée, Hugo me téléphone, je lui annonce la chose, il me dit « c'est super », ou quelque chose comme ça, probablement parce qu'il essaie de dire ce qu'il croit que je suis en train de penser moi-même. J'essaie de m'éloigner un peu des autres, je n'ai pas réellement envie que cette bribe de conversation filtre ailleurs. Je lui réponds peut-être « oui, oui ». En réalité je suis amère. « Coup de tête » n'est pas terminé. J'ai besoin de plus de temps que ça. Les premiers partiels commencent déjà à poindre. Je n'arriverais plus à continuer d'écrire les jours suivants.

Chuck Palahniuk, Peste

Par Menear, vendredi 22 février 2008 à 19:34 - Chroniques
On reproche souvent à l'auteur de Fight Club de réécrire sans cesse le même roman (reproche que tout le monde fait à tous les auteurs tout le temps et en permanence, entendons-nous bien). On le qualifie d'auteur trash, qui fait dans le n'importe quoi et dont les récits sont toujours agencés de la même manière : truc bizarre > personnages bizarres > révélation super-bizarre > trucs invraisemblables. Peste, probablement, ne déroge pas à la règle. Peste, paru en France en janvier dernier, est un roman-type de Chuck Palahniuk, c'est vrai, ce qui ne l'empêche pas d'être bourré de promesses et de bonne volonté. Réellement enthousiasmant.



Qui est Buster 'Rant' Casey ? Voilà la question structurelle du livre. Le personnage-clé. Celui qui, habituellement, dans un roman de Palahniuk dirais « je » et entraînerait dans son sillage diverses remarques glauques, réflexions atroces et autres imagerie gore. Buster Casey, clairement le personnage principal du roman, d'autant plus que le livre est d'entrée de jeu identifié comme étant une biographie. Une « biographie orale », même, ce qui signifie que le roman se construit selon une suite de témoignages (oraux, donc) recueillis auprès de celles et ceux qui ont connus le Rant (« peste », en anglais, c'est d'ailleurs le titre du livre en VO) en question. Ce qui veut dire que Rant ne prend jamais la parole. Le portrait bâti ici est diffracté, à faces multiples, en perpétuelle évolution : les « témoins » se contredisent en permanence, les versions alternatives se succèdent et s'enchevêtrent, l'énonciation est polymorphe, la vérité, si tant est qu'il y en ait une, est perpétuellement à débusquer entre les déclarations des différents intervenants ; bref, qu'on n'adhère ou pas au procédé, peu importe, il se trouve que l'évolution majeure de l'écriture de Palahniuk passe par lui.

Le premier tiers du livre est d'ailleurs très enthousiasmant : on suit avec plaisir (sans tout comprendre encore mais qu'importe) l'évolution de Rant, ce tueur en devenir, cet ennemi public numéro un du futur, on contemple le spectacle de ses premières anomalies (cf. le passage des morsures, cité l'autre jour), on admire la naissance du monstre, celui-là même qui, on nous le dit dès le début, propagera cette épidémie de rage au travers de l'Amérique. Jusque-là, le principe de la biographie orale est parfaitement maîtrisé, on adore découvrir les différentes facettes de la réalité ; on adore.
L'ambiance mise en place est également bien posée : le flou de l'époque est agréable (il s'agit d'un futur proche, jamais réellement identifié), la « semi Science Fiction » qui s'en dégage est solide : l'intrigue s'étale sur une sorte de société chaotique, divisée entre les diurnes et les nocturnes, séparée par un couvre-feu, déchirée par ces courses underground de « Party crashing » titanesques et où les rabiques, merci à Buster Casey, ont grave la classe, deviennent les icônes de toute une génération, comme les grunges ou les punks en leur temps.

La langue est habile, prudente. Palahniuk ne tombe pas dans le piège de la « trashisation » à outrance (contrairement à ce que l'on pourrait croire, Peste n'est pas réellement gore, il s'agit plus d'une violence et d'une saleté de série Z, à l'extrême limite de la parodie en permanence, on s'en amuse plus qu'on en souffre) et parvient à varier logiquement les niveaux de langue : des péquenauds s'expriment autant que des mères de famille, des psychopathes en puissance, des scientifiques, des ados révoltés, des historiens, etc. Toute l'intelligence du récit se caractérise d'ailleurs dans cette alternance permanente de points de vue : le texte se construit petit à petit, par bribes, par instants.
On a même par moments l'impression que les enjeux du texte, comme ceux de l'intrigue par ailleurs, se rejoignent dans cette démultiplication des champs de vision : il s'agit d'un livre sur l'épidémie, sur la propagation des maladies. Or, le texte se propage, lui aussi, via ces interminables suites de témoignages, d'interrogations, de réponses, de variations. Et plus on progresse dans l'intrigue et plus les déclarations se contaminent les unes les autres, comme des rumeurs, comme des virus. Rant, au centre des débats, catalyse tous ces discours comme, le bras plongé au fond du trou, il catalysait les morsures de serpents avant de contracter la maladie. Sur ce point là : brillant.



Mais ce constat ne vaut peut-être que pour une partie du livre seulement. En s'enfonçant dans les travers de l'intrigue, on comprend finalement que cette révolution que tente d'opérer Palahniuk avec Peste n'est que partielle. La progression du roman nous donne tort. On se retourne encore dans ses vieux démons. La structure générale du livre est exactement la même que Choke, Berceuse, Journal Intime, etc. ; la structure générale du livre : celle-là même que je schématisais dans mon introduction.
L'aspect Science-Fiction a beau être préservé, le grand écart expérimenté par le disciple de Spanbauer est délicat à maintenir : les déclarations successives se contredisant sans cesse, les « grandes vérités » qui permettent de dénouer les noeuds du scénario (on peut réellement parler de scénario ici) sont en permanence contre-balancée par d'autres révélations qui pencheraient plutôt vers l'hypothèse de la folie furieuse. La tentative est intéressante, quoique résolument classique : poser des probabilités, des éventualités, que la narration ne prend jamais le risque de confirmer ou d'infirmer. Le texte est ouvert à interprétation. Malheureusement, si l'idée est sympathique, le carcan de la « biographie orale » la radicalise complètement : on établit donc une vérité bicéphale beaucoup trop manichéenne pour être intéressante. On retombe dans le dilemme des diurnes VS les nocturnes. Le politiquement correct VS la culture underground. Eux qui contrôlent la société VS nous, les marginaux exploités par elle. Facile. Trop lisse pour pouvoir être pertinent.

Que reste-t-il de ma lecture de Rant, pourtant ? Du plaisir. Un peu de déception-frustration. On salue la tentative, on s'attache aux scènes amusantes et autres clins d'oeil porno-trash à peine déguisées (Rant est capable de deviner le régime alimentaire d'une femme sur plusieurs semaines simplement via un cunnilingus), on rigole par moment, on reconnaît dans certains passages furtifs le génie singulier de Palahniuk à traquer l'absurdité du monde moderne, mais au-delà ? Peste laisse un arrière-goût un peu amère dans la bouche : on mesure les immenses capacités du livre pour au final retomber sur une prose habituelle, convenue. C'est l'impression que laisse tous les livres de Palahniuk, malheureusement (tous ceux que j'ai lu, en tout cas). Tous apparaissent comme agréables, sympathiques, « pleins de bonnes idées », mais aucun ne s'élève vraiment au rang de livre important, puissant, pertinent. Dommage. Cette percussion, je l'attends toujours. J'attends encore qu'il franchisse un palier, j'attends toujours un American Pycho, rien de moins.

Au-delà :

- L'extrait des "morsures" cité il y a quelques jours.
- La critique de Fluctuanet.
- La critique du Cafard cosmique.
- The Cult, le site web de Chuck Palahniuk.
- Le site officiel du livre (avec quelques extraits audio, en anglais bien sûr).

[Article également disponible sur Culturopoing]

Antoine Volodine, Songes de Mevlido

Par Menear, mercredi 30 janvier 2008 à 17:21 - Chroniques
Voilà un auteur que j'ai bien du mal à cerner : Antoine Volodine. Première lecture d'un de ses livres, il y a plusieurs mois maintenant, Des anges mineurs, impossible de m'accrocher à quoi que ce soit, je me suis vite découragé. J'ai réessayé avec son dernier roman, sorti à la dernière rentrée littéraire. Cette fois-ci je suis allé au bout, mais j'ai bien peur d'être toujours incapable de parvenir à le cerner...



Le monde de Mevlido, c'est le nôtre, dans deux ou trois siècles. Pas réellement post-apocalyptique, pas franchement habituel non plus. On ne sait pas vraiment où on se trouve : les langues, les cultures, les noms, les références sont brassées ensemble dans un chaos inextricable qu'on ne comprend que rarement. Au niveau littéraire non plus on ne sait pas où on se trouve : aux frontières du fantastique, de la science-fiction, de l'anticipation, de la fable fantasque ou que sais-je encore. On ne sait pas. Et pourtant on est projeté là-bas dedans à deux cents à l'heure.
Chaos est un mot qui convient bien. Géographiquement : le monde tel qu'on le connaît semble éclaté, réorganisé par des guerres incessantes et des déploiements de réfugiés permanents. Le régime, on ne le distingue pas clairement non plus : des résidus de stalinisme peut-être, on renvoie certainement aux ghettos miséreux. Car Mevlido, personnage central du récit, vit dans l'un de ces ghettos, baptisé Poulailler Quatre. Et Mevlido, lui non plus, au fond, on ne sait pas vraiment qui il est, peut-être un flic infiltré chez les bolcheviques ou bien un bolchevique infiltré chez les flics. On sait juste qu'il y a longtemps, sa femme, Verena Becker, est morte quelque part, tuée par les enfants-soldats et qu'il vit avec une folle, Mayeela Bayarlag, qui le prend pour son ancien mari, tué par une attaque terroriste. On ne sait pas non plus si Mevlido rêve sa vie ou bien s'il vit dans ses rêves. On ne sait pas. On entre en territoire inconnu, incompréhensible sans doute, mais qui nous attire, qui nous tire vers lui.

Après « chaos », c'est le mot « mitigé » qui me vient le premier à l'esprit. Inégal, également. Parce que Songes de Mevlido est tout sauf un mauvais roman, ça c'est sûr. Mais au-delà, comment savoir ? L'intrigue qui se dévoile petit à petit passe son temps à revenir sur elle-même, à s'enrouler, à s'éfiler à mesure qu'elle progresse. Les personnages restent campés sur leurs positions mécaniques, ils obéissent souvent à des schémas primaires qui peinent à croiser ceux des autres (les dialogues sont souvent source d'incompréhensions permanentes : on se loupe, on se manque, on n'est jamais en phase les uns avec les autres), les évènements bien souvent n'en sont pas, et les enquêtes que l'on propose (impose) à Mevlido dans le cadre de son travail ne sont bien souvent que des impasses en puissance, voire même des excuses pour tromper l'ennui sans qu'aucune utilité ne transparaisse dans ces occupations (cf. les « réunions du Parti » auxquelles Mevlido doit assister en compagnie de vieilles bolcheviques visiblement inoffensives).
Alors que reste-t-il ? Quelque part, Songes de Mevlido me rappelle ces romans de l'attente écrits entre les deux guerres mondiales (Sur les falaises de marbre, Le désert des tartares et Le rivage des Syrtes tous trois étudiés en première année de fac). Ici, en l'occurrence, il s'agirait d'un roman de l'après. La guerre a eu lieu, l'humanité, de toute évidence, a perdu (anarchie, chaos, misère, et puis ces curieux oiseaux mutants que l'on aperçoit régulièrement, parfois même des personnage mi-humain mi-animal) et l'on attend ce qui doit suivre. Même si rien n'arrive. Même si le vide est roi. Même si au fond, la fuite réside probablement dans le rêve, dans ces songes que Mevlido subit et qui le rattache vraisemblablement à autre chose, mais quoi ?

La langue, elle aussi, est inégale, chez Mevlido. La langue est carnassière, certes, et de nombreux passages que l'on pourrait qualifier « d'ambiance » sont très forts. La crasse, la poussière, la misère, la déchéance, la ville vaincue, l'asphalte perforée ; tout ça on le ressent, le texte en exulte, c'est réussi. Mais parfois des chapitres entiers s'intercalent et brouillent le rendu général. Des passages entiers gèrent mal les lourdeurs, les approximations. Les adjectifs et les adverbes pullulent souvent, ce qui en soit n'est pas un mal, mais ça peut le devenir lorsqu'ils ne sont pas manié avec suffisamment de soin, d'adresse. Parfois les lourdeurs donnent envie de refermer le livre. Parfois les lourdeurs m'ont fait remarquer que si j'en avais été moi-même l'auteur, je n'aurais jamais laissé passer ça après mes relectures de premier jet. Impression personnelle.
D'autres maladresses entravent parfois le bon déroulement de la lecture, une autre forme de lourdeur sans doute : on le retrouve dans ces références que l'on perçoit d'abord lointaines et qu'on voit enfoncées à grand coup de marteau-piqueur histoire qu'on comprenne bien ce dont il est question (cf. le personnage de Maggie Yeung ou le renvoie au Maître et Marguerite par exemple). Au chapitre des incompréhensibles déceptions, également : toute la dernière partie où l'on s'enfonce sans comprendre dans les méandres d'un univers opaque et glauque et le problème est là : on ne comprend pas, on ne pénètre pas l'univers en question, on reste sur le côté du texte à dévisager sans pouvoir en capter les clés.

La structure du roman, elle, paraît parfaitement huilée et étudiée. Le rôle du narrateur y est prépondérant, ombre errante qui glisse au côté de Mevlido ou bien qui prend sa place parfois lorsque la narration bascule d'un « camp » à l'autre. Les passages du « il » au « je » au « tu » sont parfaitement bien gérés. Les intrusions du narrateur pas top inquisitrices. L'équilibre est bien maintenu. Parfois, on ne sait pas exactement qui parle et quand. Parfois, le texte reste opaque, parfois la langue attaque aux frontières du sens, mais ce n'est pas dommageable. Les néologismes « post-exotiques » de Volodine permettent, eux, de bâtir une cohérence générale entre les univers, les rêves, les lieux, les personnages, les subconscients. Idem pour l'utilisation méticuleuse de cette « écriture du slogan » que j'apprécie particulièrement dans la littérature contemporaine, comme on peut par exemple le remarquer dans l'extrait suivant.

J'en ai déjà parlé précédemment, mais il n'est pas inutile de souligner à nouveau son rôle dans notre histoire. La lune. Son rôle dans notre histoire. Tantôt elle éclairait nos mondes de ténèbres, tantôt elle les noircissait. Je parle ici au nom des Untermenschen et de tous. Elle pourrissait nos rêves d'insanes. Elle pourrissait nos rêves d'insanes et elle s'en fichait.
Sous ses reflets on nous voyait souvent nous allonger sans pudeur, hallucinés, frétillant du museau et du râble comme des chats malades d'amour, et, tandis que derrière nos paupières closes nos globes oculaires tressautaient, nous la recevions en nous, la sueur sourdant par tous les pores et incisives ou crocs claquant sans cesse les uns contre les autres. L'ivresse nous gagnait, la lune se fondait en nous. Elle se substituait à nous. D'autres fois nous nous languissions de la rejoindre coûte que coûte. Nous gravissions l'interminable escalier noir qui nous séparait d'elle, et, même si nous étions loin encore de l'avoir atteinte, nous délirions sur les délices que bientôt elle nous offrirait. A l'avance nous entamions sur ses chairs froides de vastes promenades, ou bien nous allions gésir sur ses immensités qu'on nous disait vierges et poudreuses. Pendant un instant les plus émotifs d'entre nous émettaient des râles de bonheur, mais à la fin une force toujours agissait sous nos consciences, nous poussant à la rejeter, à nous écarter d'elle et même à désirer sa destruction en tant que lune. Peut-être nous souvenions-nous des avertissements que nous avions reçus alors que nous étions encore en état de veille. Peut-être entendions-nous, même au fond du sommeil, les hurlements des vieilles de Poulailler Quatre qui nuit après nuit appelaient à une insurrection populaire contre la nuit. En tout cas, quelque chose toujours intervenait qui nous conseillait son meurtre.
  • UN ATTENTAT, MILLE ATTENTATS CONTRE LA LUNE !
  • SI QUELQU'UN COURT VERS LA LUNE, LAVE-TOI, TUE-LE !
  • SI LA LUNE APPROCHE, TUE-LA !


Antoine Volodine, Songes de Mevlido, Seuil, P.273-274.
Note : j'oublie volontairement tout le folklore « post-exotique » qui ne m'intéresse pas. De même que les considérations des derniers chapitres qui reviennent sur la genèse de l'oeuvre, fortement dispensables. J'oublie aussi ces mises en abymes finales qui ne servent pas à grand chose, sinon à inscrire ce roman dans tout le fouillis post-exotique de son auteur.

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Tom Spanbauer, L'homme qui tomba amoureux de la lune

Par Menear, lundi 14 janvier 2008 à 16:20 - Chroniques - [Fil T. Spanbauer]
Faraway Places, premier roman portant en lui les germes des romans suivants, est publié en 1988. Spanbauer écrit ensuite son plus grand succès, L'homme qui tomba amoureux de la lune (The Man Who Fell in Love with the Moon) qui sort trois ans plus tard. Le temps d'un roman, Spanbauer laisse de côté ses propres démons autobiographiques (récurrents dans ses trois autres livres) pour se consacrer à une fable Far-West aux frontières entre le récit initiatique et l'épopée moderne. Un très bon roman américain, malgré quelques faiblesses un peu naïves. Le genre de roman qui vous fait littéralement tomber dans un auteur et vous pousse à ne pas en sortir, à continuer à l'explorer, à le découvrir, lui, ses livres, sa langue.

Le narrateur de L'homme qui tomba amoureux de la lune n'a pas de nom. Ou alors il en a plusieurs. Difficile de trancher. Communément, on l'appelle Cabane (ou Shed pour la version originale). Cabane : sa mère et morte, le meurtrier de celle-ci l'a violé et, comme son nom l'indique, il vit « dans la cabane », à côté de l'hôtel d'Ida Richilieu, c'est à dire qu'il se prostitue et qu'il travaille pour le plus grand (et l'unique) bordel d'Excellent, Idaho, dont Ida, en plus d'être la tenancière, est également le maire. A moitié indien (Bannock ou Shoshone) et à moitié blanc, Cabane est considéré comme un Berdache : ces indiens aux dons médicaux qui couchent aussi bien avec des hommes qu'avec des femmes. Et l'histoire de L'homme qui tomba amoureux de la lune, c'est un peau l'histoire de Cabane : sa quête d'identité, ses découvertes, ses voyages, ses retours, son univers, ces personnages qu'il aime et qui l'entourent, parmi lesquels Ida Richilieu, sa seconde mère, Alma Hatch, la pute blonde qui parle aux animaux et les animaux lui répondent, Dellwood Barker, le cowboy amoureux de la lune ou encore Foutu Dave et son Foutu Chien (Damn Dave and his Damn Dog), qui font tous partie du folklore local d'Excellent.

Le récit est fouillis, au début : on n'est pas vraiment sûr de tout comprendre lors des premiers chapitres. La narration bondit d'évènement en événement, de souvenir en souvenir. La chronologie est mise à mal. Les grandes révélations précèdent leurs explications. On retrouve cette habitude toute américaine (on voit souvent ça chez Paul Auster, également) qui consiste à poser un narrateur qui sait tout énoncer de grandes vérités, comme une introduction formelle à son histoire, bien avant d'en préciser leurs contenus.
Mais au fil des pages, l'intrigue s'affine, le découpage se dévoile, on comprend. On comprend que le récit de Cabane doit d'abord passer par un bref résumé de son enfance, souvent anarchique et maladroit, rarement « dans l'ordre » (procédé que l'on retrouvera dans Now is the Hour, comme procédé structurant), pour mieux pouvoir poser les bases de ce qui en découlera tout naturellement. Et dans la structure du livre se révèle deux grands mouvements : la partie initiatique, le voyage (intérieur et dans le monde) de Cabane et la partie décrescendo, ensuite. C'est un peu la grandeur et décadence des putes et déviants à l'aube du monde moderne dont il s'agit dans L'homme qui tomba amoureux de la lune.



Le roman n'est pas parfait, on retrouve quelques faiblesses : des longueurs qui parfois surgissent dans les détours de l'intrigue et cette facilité un peu naïve d'axer les principaux tournants du récit sur le sexe puisque tout est démonstration de la sexualité des principaux protagonistes. Alors certes, il s'agit avant tout d'une fable sur l'altérité et la marginalité (les délaissés de l'Amérique au début du siècle : indiens, noirs, homos, prostitués, etc.) mais on a parfois l'impression que Spanbauer cède à la tentation de verser dans le roman gay (friendly) un peu trop facilement.
Mais peu importe, car l'intérêt de L'homme qui tomba amoureux de la lune semble se situer ailleurs : il s'agit de constater la naissance d'une écriture. Encore hésitante dans Faraway Places, la plume du mentor de Chuck Palahniuk s'affine et s'apaise sous les contours oraux de Cabane. La construction des personnages se veut plus tranchée, et c'est là le grand talent de Spanbauer : proposer en si peu de mots des personnages non seulement crédibles mais percutants, vivants ; évidents. Pour la première fois il réussit à utiliser cette écriture du slogan que je mentionnais déjà lors d'autres occasions, c'est à dire condenser l'essence de ses personnages dans quelques formules concises et affûtées tel que le « Oh l'humanité » d'Ida Richilieu qu'elle répète à tout bout de champ. Et les divagations métaphysiques de Dellwood Barker. Et les mots nouveaux épelés pour que le narrateur les assimile plus facilement. Et l'oralisation parfaite du discours que propose le narrateur : l'impression d'écouter un conte qui se déverse contre nos tempes. Certains de ces passages sont tout simplement géniaux.

D'autres obsessions de Spanbauer sont également présentes dans L'homme qui tomba amoureux de la lune. C'est le cas de l'enchevêtrement de deux époques différentes, par exemple. Car si l'intrigue présente bien une Amérique à peine sorti du Far West, poussiéreuse à souhait, et si le monde extérieur n'est pas mentionné, pas plus que le progrès technique propre à cette époque d'ailleurs, ce sont bien deux mentalités différentes qui s'affrontent dans le roman (qui s'affrontent littéralement). Et encore une fois, c'est la morale sexuelle qui tient le rôle d'arbitre avec, d'un côté, les libéraux-du-cul que sont la bande à Ida et Cabane et de l'autre, les très-conservateurs Mormons de l'Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours. La fable bascule alors dans le discours tolérant et tout-ça-tout-ça, mais sans jamais renoncer à l'humour qui caractérise le discours de Cabane. En témoigne ce passage précieux où les deux camps d'Excellent s'échangent des politesses par affiches interposées, et voir comment ces problématiques là sont travestis par l'extravagance du personnage d'Ida.
This is what the poster tacked to the front door of Ida's Place said : There are those among us who are evil and purnishus.
That sentence was written in big fancy curly letters. The next sentence was written in bigger black letters : Citizens of Excellent, Idago, Beware ! Prostitutes and False Men Walk Our Streets.
In the middle of the page was a picture of a hand pointing at this : Fornicators ! Evil Doers ! Devil ! The Anti-Christ !
Then in smaller letters :
We, the law-abiding citizens of Excellent, Idaho, are gravely concerned about the evil prostitutes, alcoholics, and drug addicts here in our fair city and their shameless flaunting of sins too forbidden to mention here.
A meeting will be held this next Sunday at 3:00 in the afternoon at the First Ward Chapel at the south end of Pine Street. All are invited to attend.

I counted ten of these posters around town. Tore them all down and hung them up in a row on the porch of Ida's Place.
Ida made up her own posters : Ten-dollar reward for the man, woman or child who first comes up with the correct spelling of Pernishus.
When I started to spell pernicious for Ida, she said, 'That goes for everybody except you, Shed, and if you can't spell it, I don't want to know about it'.
In Ida's Place, and all over town, folks tried their damnedest to spell that word. Heard so many ways to spell pernicious that I'd have to go back and spell it to myself now and then just to make sure I had it right.
The contest went on for weeks, and for weeks pernicious was all you heard.
Even Gracie Hammer and Ellen Finton got in on it, and they couldn't read, let alone spell.
When somebody asked Alma Hatch how you spelled pernicious, she was so tired of that word by then, she spelled it : 'E..A..T..S..H..I..T.'
One day, at the post office, when I was picking up Ida's mail, out of the blue, Fern Hurdlika said, 'P..R..E..N..I..T..I..O..U..S.'
'Nope', I said.

Tom Spanbauer, The Man Who Fell in Love with the Moon, Harper Perennial, P. 192-193.
>> Lire le passage, traduit par Robert Louit (10/18).

L'homme qui tomba amoureux de la lune, somme toute : une histoire sur un dingue raconté par un autre dingue, ça devrait toujours faire réfléchir. Un très bon roman, une très bonne lecture ; on se laisse submerger par les personnages. Dommage que la traduction française, à mon sens, manque le coche et n'arrive pas réellement à relever certains enjeux cruciaux de la narration (le choix des temps, l'oralité qui passe parfois à la trappe). Peu de choses à reprocher au texte original en revanche. C'est l'histoire d'un homme qui tomba amoureux de l'homme qui tomba amoureux de la lune. Et qui le dit.

Pour ceux qui veulent voir au-delà :
- L'incipit cité en bilingue sur le blog, la semaine dernière.
- La chronique de Matoo.
- L'entretien réalisé par In Cold Blod.
- Le site de l'auteur.

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