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Siri Hustvedt, Élégie pour un américain

Par Menear, mardi 20 mai 2008 à 17:24 - Chroniques - [Fil P. Auster]
Siri Hustvedt, éternelle femme de (de Paul Auster en l'occurrence), avait déjà sorti trois romans avant celui-là. Le premier, relativement anecdotique, puis les deux suivants, respectivement Les yeux bandés et Tout ce que j'aimais, nettement plus intéressants (Tout ce que j'aimais a d'ailleurs reçu un succès correct en librairie, si mes souvenirs sont bons). Cette Élégie pour un américain débarque quelques années plus tard (The Sorrows of an American pour le titre original nettement moins inspiré que sa traduction française) : il s'agit d'un roman sur le deuil, peu après la mort du père de l'écrivaine.



S'il y a au moins une chose qu'on ne peut s'empêcher de faire en lisant un livre de Siri Hustvedt, c'est de comparer. Alors, on se dit, est-ce que ça ressemble à un roman de Paul Auster ? Pas que ça ait la moindre importance en réalité, simplement que c'est humain de se poser la question. Et si la réponse paraissait claire lors de ses deux premières tentatives (en l'occurrence, la réponse de l'époque était non), elle se brouille nettement plus au fil du temps. Tout ce que j'aimais ressemblait déjà par endroit à une fiction austerienne et notre Élégie pour un américain semble dès les premières pages en prendre le tournant. Étrange impression, peut-être due, en partie tout du moins, au fait que l'habituelle narratrice des romans d'Hustevdt se mue à présent en voix masculine. En l'occurrence : Erik Davidsen, psychiatre d'une cinquantaine d'années, divorcé, sur les pas de son père décédé plusieurs mois plus tôt. Un personnage de l'errance qui traverse les destins croisés de sa soeur, de sa nièce, de sa voisine et de son entourage proche et, bien sûr, de ses patients. Un destin a priori très austerien...

Autant le dire d'entrée de jeu : l'intrigue déroute. On sent qu'Hustvedt reprend un peu la même recette que pour Tout ce que j'aimais, à savoir assembler des moments, des situations et des personnages parfois hétéroclites. Cela fonctionnait bien dans ce roman précédent, qui tirait justement sa cohérence de son aspect patchwork. C'est plus délicat dans The Sorrows of an American qui vire parfois à l'inégalité, puisqu'il arrive qu'on se perde dans des entrelacements souvent hétérogènes. Cela ne gène que rarement le plaisir de lecture en revanche, puisque le narrateur canalise en lui tous les enjeux de l'intrigue. On suit alors avec plaisir l'avancement de ce que j'aurais envie d'appeler un « scénario », un peu à la manière de AM. Homes dans le très plaisant This Book Will Save Your Life, chroniqué l'année dernière.
Parler de scénario n'est par ailleurs pas trop éloigné de la réalité du livre : de cinéma il en est question, par l'intermédiaire du personnage de Max Blaustein, marié à la soeur du narrateur, mais décédé depuis plusieurs années. Blaustein : écrivain à succès qui s'essaye parfois à l'écriture de scénario de films. Mouais, pense-t-on. L'ombre de Paul Auster plane de plus en plus sur le livre et le malaise devient parfois pesant, notamment lorsque la veuve de Blaustein déclare en substance que depuis la mort de son mari, leurs anciens amis ne la reconnaissent plus et ne lui accordent plus le moindre intérêt. Mise en fiction ou peurs légitimes de l'autrice, je ne sais pas, mais on ne peut s'empêcher de se poser la question et de voir l'ombre d'un « roman à clef » (à prononcer avec l'accent américain) se dessiner entre les mots, entre les phrases.



Les déambulations du narrateur sont pour autant agréables à suivre (malgré quelques faiblesses de scénario, justement). De part son métier, il est quotidiennement amené à trifouiller dans l'intimité des gens qu'il croise (qu'il s'agisse de ses patients ou non par ailleurs), à dépister le sens, à interpréter les signes, à traquer les problème, à les reconnaître également. Et via cette confrontation permanente, on le sent rapidement basculer au devant de ses propres démons personnels. Chaque échange avec l'autre se change alors en fragment de sa thérapie privé. Ce rapport là au moi et au vide qui l'entoure est bien appréhendé. C'est ce qui fait tenir le lecteur, c'est ce qui donne du liant au roman.
Les « à-côté », en revanche, virent parfois à l'anecdotique. Certains personnages semblent transparents ou sous exploité (alors que What I Loved excellait justement dans l'exactitude de ses personnages secondaires). C'est d'autant plus dommage qu'on a l'intime conviction, en parcourant ces trois cent et quelques pages, que le livre passe à côté de quelque chose.
Je ne saurai d'ailleurs pas quel passage joindre à cette chronique ; aucun en particulier ne m'a sauté aux yeux pendant ma lecture (ce qui est rare). Certains rêves retranscris par le narrateur peuvent bien devenir intéressants, mais ils ne se déclenchent que timidement. D'autres scènes sont agréables, mais ne déclenchent aucun enthousiasme en particulier. C'est la raison pour laquelle je ne citerai rien entre ces lignes.

Ma chronique est sévère, je m'en rends compte en l'écrivant. Étrange, puisque ma lecture n'était pas désagréable ou ennuyeuse, loin de là. J'ai pris du plaisir à suivre les errances d'Erik Davidsen, j'ai agréablement été porté par les détours qu'il empreinte ou les évènements qu'il subit. Mais ce roman ne prolonge pas la bonne qualité de Tout ce que j'aimais. Un roman plaisant mais trop inégal pour véritablement séduire. Dans les mêmes thématiques (et chez le même éditeur) du deuil, de poids du secret familial et de l'émigration, je lui préfère largement l'excellent Lignes de faille de Nancy Huston.

[Article également disponible sur Culturopoing]

La vie intérieure de Martin Frost

Par Menear, lundi 17 dĂ©cembre 2007 à 19:48 - Chroniques - [Fil P. Auster]
La vie intérieure de Martin Frost, dernier film de Paul Auster, ne passait cette semaine que dans quatre salles en France. Quatre, c'est tout. Et parmi ces quatre, un cinéma du Mans, notre ciné, disons, habituel. Quelle chance, n'est-ce pas ? Et tant pis si la critique est négative, tant pis si ça ressemble à un accident de parcours, c'est un film de Paul Auster, il devrait bien y avoir quelque chose à en retirer. C'est du moins ce qu'on (ce que je) peut (peux) légitimement croire avant de gagner le cinéma en question. Et quand on arrive, le type à la caisse, parlant avec un client régulier peut-être des films du jour : « Y a La vie intérieure de Martin Frost, un navet... un film de Paul Auster ». Le ton est donné.



L'idée de départ était pourtant intéressante : prendre dans Le livre des illusions, roman d'Auster de la fin des années quatre-vingt dix, un des films d'Hector Mann, personnage fictif, que décrit le narrateur. Un film que personne ou presque n'a vu, décrit en quelques pages qui m'avait laissé une très bonne impression. L'idée de départ : réaliser le « film dans le livre » d'un personnage fictif, c'était pour moi une idée vraiment pertinente. Peut-être parce que je croyais naïvement qu'Auster s'évertuerait effectivement à réaliser ce film là, celui de son personnage. Mais non : mésentente. En réalité, Auster s'est évertué à réaliser une merde qui devrait (en tout cas je l'espère !) sceller une bonne fois pour toute son destin cinématographique.

Martin Frost (David Tewlis), « écrivain à succès », se retire quelques jours dans la maison de campagne de deux de ses amis histoire de se ressourcer après l'écriture de son dernier « roman à succès ». Bien vite, pourtant, une nouvelle idée viendra le titiller, suffisamment pour le pousser à interrompre ses vacances et se remettre au travail : une histoire courte, quarante pages maximum. Les problèmes arrivent le lendemain lorsqu'à ses côtés, à son réveil, il découvre cette femme, Claire (Irène Jacob) avec qui il vient vraisemblablement de passer la nuit. Après quelques minutes de quiproquo poussif, ils décident de se partager la maison et de cohabiter. Et, accessoirement, de « tomber amoureux ». Les choses se corsent lorsque Claire commence à tomber malade, et son état empire à mesure que Martin achève son histoire... Voilà pour les grosses lignes du scénario.



Difficile de savoir par où commencer quand un film, comme celui-là, est mauvais de la tête au pied. Commençons peut-être par le problème numéro un, le plus handicapant : Auster ne réalise pas un film, il fait gigoter ses acteurs devant une caméra et fait semblant de confondre littérature et cinéma. L'écueil le plus agaçant l'est d'autant plus qu'il est quasi omniprésent : le film est soutenu par une voix off qui fait (très mal) la narration. Pas une narration cool à la Fight Club, non, il s'agit d'une narration à la troisième personne du genre : c'est alors que Martin décida de sortir une vieille machine à écrire du placard et de se mettre au travail alors même qu'à l'écran, on voit Martin sortir une vieille machine à écrire du placard et se mettre au travail. Pour un spectateur qui naïvement croyait pouvoir tirer quelques bons moments d'un film qu'il sait d'avance moyen, c'est assez gênant de constater comme ça, dès le début, l'énormité de son erreur.
Le constat est identique pour les acteurs : tous (il n'y en a que quatre) sont très mauvais ou bien très mal dirigés ou bien les deux. Les dialogues eux-mêmes sont mal écrits (qu'est-ce que c'est que cette manie, Paul Auster, de ponctuer chaque réplique du nom du personnage à qui elle s'adresse, hein, dis-nous, Paul Auster ?), on se croit dans un mauvais téléfilm sans même avoir l'excuse de blâmer la version française puisque c'est de la VO dont il s'agit. Le scénario lui-même est d'une naïveté sidérante (naïveté dans le mauvais, très mauvais sens du terme !), rien à voir avec ce film à peine esquissé entre les pages du Livre des illusions, il s'agit là d'une fable affligeante sur la création artistique et on ne comprend pas qu'un créateur chevronné comme Auster ait pu tomber dans des maladresses pareilles. Irène Jacob, dans son rôle de femme mystérieuse est pathétique et le « truc » qui permettait de résoudre le mystère du scénario original devient ici un quiproquo transparent et ridicule à souhait. Et je passe sur les ralentis affligeants, et je passe sur la musique agaçante à souhait et je passe sur les ellipses foireuses et les fondus au noir gênants. Et je passe sur le rôle sur mesure créé pour Fifille (Sophie Auster) qui montre à tout le monde (enfin, ceux qui auront vu le film) comment elle chante bien et comment elle joue bien histoire de pourquoi pas lui trouver du boulot après... Et je passe sur les transitions aberrantes où l'on se retrouve à observer une machine à écrire modélisée en 3D qui lévite et roule à la fois.



Incompréhensible accident de parcours que cette Vie intérieure de Martin Frost. D'un matériau de base intéressant (ce film décrit dans le Livre des illusions), Auster bâtit une première partie excessivement médiocre. La seconde est, elle, un désastre embarrassant, surtout quand, comme moi, on apprécie beaucoup le monsieur en général. De toute évidence, l'équipe du film n'avait pas prévu d'aller au-delà de cette première partie (qui correspond à deux ou trois choses prêt au scénario d'Hector Mann) et s'est lancée au hasard dans des directions farfelues et niaises à souhait histoire de boucler le travail (la fin, mon Dieu, la fin, mais quelle horreur !). Et dire qu'il y a quelques années, Auster déclarait dans je ne sais plus quelle interview qu'il ne souhaitait plus faire de cinéma... Il aurait été sage de suivre ton souhait de l'époque, Paul Auster... (Au passage, je vous livre ici la bande annonce : en VO sous titré espagnol parce que j'ai pas trouvé autre chose)



Un seul mot pour conclure vite vite vite et vite vite vite en finir avec cette chronique qui m'agace : affreux. Vraiment.

[Article également disponible sur Culturopoing]

Mal du langage

Par Menear, dimanche 7 octobre 2007 à 19:41 - Journal - Notes de lecture - [Fil P. Auster]
Moreau choisi de ma lecture du moment : Faim de Knut Hamsun (et non « La faim » comme on trouve dans d'autres traductions françaises, mais qu'importe). Le passage correspond probablement à l'un des gouffres du roman, il fait suite à une crise du mal-être du narrateur, affamé, comme le suggère le titre et qui, après avoir inventé un mot tout à fait arbitrairement, mot qui révèle ensuite le non-sens qu'il porte en lui, se voit confronté à un accès de folie.
J'ouvris les yeux. Comment les garder fermés d'ailleurs, puisque je ne pouvais dormir ? Et la même obscurité régna autour de moi, la même éternité noire et insondable contre laquelle ma pensée se cabrait sans pouvoir la saisir. A quoi donc pouvais-je la comparer ? Je faisais les efforts les plus désespérés pour trouver un mot qui fût assez noir pour caractériser cette obscurité, un mot si terriblement noir qu'il pût me noircir la bouche lorsque je le prononcerais. Seigneur Dieu, comme il faisait obscur ! Et de nouveau je fus amené à penser au port, aux bateaux, aux monstres noirs qui m'attendaient. Ils m'aspireraient vers eux, ils me tiendraient ferme et vogueraient avec moi par terres et par mers, à travers des états obscurs que nul être humain n'a vus. Je me sens à bord, attiré vers l'eau, plantant dans les nuages, descendant, descendant... Je pousse un cri rauque, d'angoisse, et me cramponne au lit. J'avais fait un dangereux voyage, j'étais descendu à travers les airs, dans un bruissement, comme un paquet. Comme je me sentis libéré lorsque je frappai de la main le lit de camp dur ! Mourir, c'est ça, me dis-je, maintenant tu vas mourir ! Et je restai allongé un petit moment en réfléchissant à cela : que maintenant, j'allais mourir. Alors, je me dresse dans mon lit et je demande sévèrement : qui a dit que j'allais mourir . Si c'est bien moi qui ai découvert le mot, je suis tout à fait dans mon droit de décider moi-même ce qu'il doit signifier... j'entendais bien que je délirais, je l'entendais encore tout en parlant. Ma folie était un délire de faiblesse et d'épuisement mais je n'avais pas perdu connaissance. Et la pensée me traversa soudain le cerveau que j'étais devenu fou. Saisi de terreur, je sors de mon lit. Je vais en chancelant jusqu'à la porte que j'essaie d'ouvrir, je me jette deux ou trois fois contre elle pour la faire sauter, je me cogne la tête contre le mur, je gémis tout haut, me mords les doigts, pleure, jure...

Knut Hamsun, Faim, La Pochotèque, P. 86.
Et, comme mise en perspective, un extrait d'article critique de Paul Auster tiré de L'art de la faim le bien nommé avec, principalement, une réflexion sur ce « mal du langage » dont souffre le héros de Hamsun.
Il [le narrateur] perd tout – jusqu'à lui-même. Qu'on atteigne le fond d'un enfer sans Dieu, et l'identité disparaît. Ce n'est pas par hasard que le héros de Hamsun n'a pas de nom : avec le temps, il se retrouve véritablement dépouillé de son identité. Les noms qu'il choisit de se donner sont pures inventions, imaginées dans l'inspiration d'un instant. Il ne peut dire qui il est car il ne le sait pas. Son nom est mensonge, et avec ce mensonge la réalité de son univers disparaît.
Il s'efforce de percer l'obscurité que la faim a créée autour de lui, et ce qu'il découvre est absence de langage. La réalité est devenue pour lui un désordre de noms sans objet et d'objets sans nom. Le lien entre l'individu et le monde est brisé.

Paul Auster, « L'art de la faim » dans L'art de la faim, Actes Sud Thesaurus Vol 2, P. 483.

La question de la fiction dans Moon Palace

Par Menear, samedi 22 septembre 2007 à 12:22 - Chroniques - [Fil P. Auster]
Vous ne me verrez pas souvent mettre en ligne ici des extraits de mes productions purement scolaires de divers travaux que j'ai eu à rendre durant mon "parcours universitaire". Je ferai pourtant une exception avec celui-là : il s'agit de mon unique travail libre que j'ai pu rendre durant mes cours de fac : un "mini-mémoire" que j'ai pu orienter grosso modo comme je le voulais (j'en ai aussi commis un sur Barthes mais celui-là je ne vous l'imposerai pas !), sur le livre que je souhaitais et sur un thème choisi par mes soins. J'ai choisi Auster : Moon Palace et j'ai choisi de m'intéresser à la "question de la fiction" (vaste problème). Le mini-mémoire en question est assez bref : une quinzaine de pages (grosse police, et encore, il a fallu que je gruge avec les restrictrictions formelles pour en arriver là !), de la taille, j'imagine, de ce qu'on peut appeler un "article".
A la base, je ne souhaitais pas le mettre en ligne ici, jugeant que ce n'était pas vraiment sa place. C'est pourquoi je l'avais proposé, en juin dernier, à l'Austerblog qui avait accepté de le prendre. Et puis, entre temps, l'Austerblog est tombé dans une curieuse phase de léthargie non actualisée, du coup, je le publie ici. Le texte est au format PDF, non pas que j'apprécie personnellement le format, mais pour respecter la forme paginée du mini-mémoire et donc permettre l'échelonnement des notes de bas de pages. C'est sans doute plus pratique et plus lisible qu'une simple page html et en plus ça m'évite d'avoir à le remettre en page...

Bref, voilà donc le mini-mémoire en question avec, pour les indécis et les moteurs de recherche, l'introduction recopiée ci-dessous... Pour lire mon article de base sur le livre, c'est ici, et pour lire le livre, c'est là.

S'illustrant surtout dès la fin du XXe siècle, Paul Auster semble suivre une tradition postmoderne américaine, se manifestant avant tout comme l'écrivain des contingences et du hasard, s'interrogeant toujours dans ses romans dans la relation que l'on peut entretenir avec le réel, et la place de la fiction dans le monde. Moon Palace1, « premier roman, mais écrit plus tard2 », fait figure d'oeuvre centrale dans la progression d'Auster, car c'est sans doute celui qui interroge le plus pertinemment la question de l'imbrication réel/irréel. Ce roman qui, a priori, semble s'ancrer dans la plus pure tradition littéraire (tradition américaine d'abord et tradition du roman d'initiation, ensuite) développe finalement une fiction à la double réverbération : on y découvre l'évocation d'intrigues entrelacées et l'émergence d'un discours parallèle sous-jacent qui tient plus de la méta-littérature. Mais surtout, Moon Palace redéfinit le rapport à entretenir avec la fiction, celle-ci étant à la fois déconstruite et autonome. La déconstruction s'opère à travers l'usage d'une « stratégie d'anachronie3 » alors que le roman refuse d'entrée le clivage réalité/fiction et instaure un espace textuel nouveau où la question de l'imagination, du personnage et de la création artistique se trouvent au centre, d'où son caractère autonome.
Moon Palace permet ainsi de renouveler le rapport à la fiction : elle est à la fois désamorcée, déformée, parodiée tout en instaurant sa logique propre, devenant permanente, car tout est fiction dans Moon Palace.
Cette lecture est en partie permise par deux lignes directrices structurantes dans ce roman : Moon Palace semble tout d'abord l'expression d'un « anti-roman d'initiation » alors que, une fois dépassée tout rapport au problème de la quête, la fiction elle-même, semble devenir consciente de son état et s'instaure comme puissance génératrice.

Lire le mini-mémoire "La question de la fiction
dans Moon Palace" (au format PDF)

Entretiens croisés

Par Menear, lundi 12 fĂ©vrier 2007 à 22:40 - Journal - Notes de lecture - [Fil P. Auster]
Lus au hasard de mes recherches sur le net (il fait bon googleiser de temps en temps), deux bouts d'entretiens de deux auteurs que j'affectionne particulièrement, et deux conceptions de la littérature qui vont dans mon sens, ou auxquelles j'adhère, plutôt. La première citation est issu d'un entretien avec Paul Auster paru dans le dernier numéro de Lire (que j'ai déjà cité dans mon billet sur Dans le scriptorium, hier) et la seconde vient directement d'un échange avec Yoko Ogawa paru dans Chronicart. Je vous laisse apprécier (ou pas) les dits extraits...
Qu'est-ce que l'art d'écrire?
P.A. C'est raconter des histoires. Je ne me considère pas comme un romancier mais comme un story teller, un «raconteur d'histoires». Mais, bien sûr, un raconteur d'histoires est nécessairement quelqu'un qui utilise la fiction, les mots, et devient, par là même, ce qu'on appelle un romancier. Mais je cherche à raconter la meilleure histoire possible, pas à faire passer telle ou telle idée. Il se trouve que je considère qu'une histoire est plus agréable à suivre si elle est accompagnée de métaphores, si elle plonge aux racines de ce qui fait l'être humain et va parfois explorer la métaphysique. Mais l'histoire prime tout. Sinon, on ne fait plus du roman mais de l'essai.

Paul Auster dans Lire de février 2007, entretien réalisé par François Busnel.
Qu’est ce qui vous différencie des autres écrivains japonais contemporains ? Comment êtes vous perçue au Japon ?
Dans la littérature japonaise contemporaine, je crois que je suis assez éloignée de la tradition du roman intimiste. Que je ne fasse pas grand cas de mon expérience personnelle est une attitude fondamentalement différente de celle des écrivains traditionnels. Ils écrivent pour surmonter leur propre expérience (un exemple facile à comprendre est celui des écrivains qui ont fait l’expérience dramatique de la Deuxième Guerre mondiale). Moi, j’essaie de décrire ce dont je n’ai pas pu faire l’expérience. En écrivant des romans, je tente d’approcher la mémoire d’un passé lointain dont je n’ai jamais fait l’expérience.

Yoko Ogawa dans Chronicart (23/06/03), entretien réalisé par Julie Coutu.

Paul Auster, Dans le scriptorium

Par Menear, dimanche 11 fĂ©vrier 2007 à 16:26 - Chroniques - [Fil P. Auster]
Les deux derniers romans de Paul Auster (La nuit de l'oracle et Brooklyn Follies, deux histoires agréables, mais pas franchement transcendantes) ne se classaient pas vraiment parmi les tout meilleurs de l'écrivain new-yorkais, qui avait surtout gagné ses lettres de noblesses dans les années quatre-vingt-dix avec d'excellents récits tels que Moon Palace, Leviathan ou encore le superbe Voyage d'Anna Blume. C'est pourtant toujours avec la même impatience, la même excitation, que je découvrais ce nouveau venu, ce Travels in the scriptorium pour reprendre le titre original, impatience et excitation récompensées : il s'agit-là d'un grand Auster, le tout en un minimum de pages (une centaine) mais qu'importe...



L'incompréhension et le flou domine, pourtant, à la lecture des premières pages. Nous suivons le réveil d'un homme, anonyme, amnésique, le tout à travers le prisme d'une opaque caméra de surveillance. Cet homme, Mr Blank (M. Rien ou M. Vide), s'éveille peu à peu tout en découvrant son environnement : une pièce vide et close, où chaque objet porte une étiquette marquée de son nom. C'est dans ce décors digne d'une représentation de théâtre de l'absurde que prend place l'intrigue, qui se lance, timidement, au gré des efforts et des découvertes de ce mystérieux Mr Blank... Parmi ces découvertes, des visites de personnages aux noms lointains, connus, les Anna Blume, Fanshawe et autres David Zimmer. D'ancien personnages inventés par Mr Blank, qui sont aussi d'anciens personnages d'Auster lui-même, qui reviennent, non pas le hanter, mais l'aider à compléter sa propre connaissance des évènements de l'intrigue.

Un point de départ simple, donc, mais très intéressant, puisqu'il permettra, au fur et à mesure que le récit progresse, une réflexion véritable sur les conditions d'auteur et de personnage qui deviendront de plus en plus floues. Avec ce roman, Auster semble s'ériger en marionnettiste, que l'on devine, à demi dissimulé par delà les murs en carton pâte de cette pièce opaque, puisque c'est lui qui dirige, de loin, les personnages qu'il a lui même inventé pour ses récits précédents, c'est lui qui oriente, d'une façon ou d'une autre, la rééducation intérieure de son personnage central, double de lui-même autant que double du lecteur ou bien de n'importe qui.

Ce qui m'a d'abord beaucoup touché, dans ma lecture de Travels in the scriptorium, c'est le retournement des situations auteur/personnage (dont je parlais déjà dans le paragraphe précédent). Nous avons en effet une scène en particulier qui illustre à merveille ce rapport ambigu qui devient ici floué, biaisé par la fiction austerienne. Il s'agit d'un passage (cité en extrait un peu plus bas, en VO seulement, j'ai la flemme de traduire) qui fait intervenir Anna Blume, l'héroïne d'Auster la plus « mythique », sans aucun doute, et pour ses lecteurs et pour lui-même, Anna Blume, donc, qui aide Mr Blank à se laver, à se déplacer, etc. C'est ici le personnage qui fait vivre l'auteur, et non plus l'inverse.

« So Mr Blank allows Anna to feed him, as she calmly goes about the business of scooping out portions of the poached eggs, holding the teacup to his lips, and wiping his mouth with a paper napkin, Mr Blank begins to think that Anna is not a woman so much as an angel or, if you will, an angel in the form of a woma.
Why are you so kind to me ? He asks.
Because I love you, Anna says. It's that simple.
[...]
I'd like to have my bath now, he says.
A real bath in the tub, she asks, or just a sponge bath ?
It doesn't matter. You decide.
Anna looks at her watch and say : Maybe just a sponge bath. It's getting a bit late now, and I still have to dress you and make the bed.
By nos, Mr. Blank has removed both the top and the bottoms of his pajamas as well as his slippers. Unperturbed bu the sigh of the olf man's naked bidy, Anna walks over to the toilet and lowers the seat cover, which she pats a couple of times with the palm of her hand as an invitation for Mr. Blank to sit down. Mr. Blank sits, and Anna then perches herself beside him on the edge of the bathtub, turns on the hot water, and begins soaking a white washcloth under the spigot. »
(Paul Auster, Travels in the scriptorium, Faber and Faber, p. 16, 18, 19)


On remarquera également qu'Auster laisse de côté certaines de ses habitudes d'écriture devenues un peu trop automatiques : fini le personnage-narrateur qui raconte à la première personne les évènements dont il a été témoin. Fini l'écriture a posteriori avec le recul du temps, le recul de l'analyse, le recul de la réflexion. Fini également l'ancrage quotidien dans une réalité américaine contemporaine. Ici, il s'agit d'une narration au présent, en « direct », une narration froide puisqu'issue de l'observation d'un inanimé (une caméra vidéo, en l'occurrence) et une seule scène qui se déroule intégralement dans une pièce close. Il y a quelques relents de Trilogie New-Yorkaise là dedans, c'est vrai, je pense notemment à la deuxième partie (Ghosts / Revenants) avec ces froides observations méthodiques, ces filatures fermées et ainsi de suite. On retrouve également les récits enchâssés, tels qu'ils étaient par exemple mis en place dans Oracle Night (La nuit de l'oracle), où l'histoire principale raconte l'histoire d'un personnage qui raconte une histoire où... etc (dans ce cas précis, il s'agit d'un manuscrit incomplet sur une curieuse intrigue d'agent-double qui rappelle le dix-neuvième siècle américain).
Auster est donc ici à l'aise, tout en se détachant de ce qui était devenu, dans ses derniers romans, un mécanisme fictionnel toujours identique.

Quelques passages (la fin, notamment) pourront paraître un peu « tarte à la crème », je le précise de suite, mais qu'importe, plus que dans n'importe lequel de ses romans récents, Travels in the scriptorium est un récit qui mérite qu'on s'y attarde, le temps au moins de lire ses cent et quelques pages. La réflexion sous-jacente développée par Auster sur la condition de l'auteur et surtout du personnage est très intéressante, et permettra sans doute de décrypter plus facilement l'Oeuvre d'Auster. Pour plus de renseignements à ce sujet, je vous renvois à cet article publié dans le dernier numéro de Lire, tout comme je vous oriente sur d'autres avis de blogueurs, un positif et un négatif, d'ailleurs, histoire de prouver que je ne suis pas trop sectaire ;) .

Paul Auster, Moon Palace

Par Menear, samedi 27 mai 2006 à 14:02 - Chroniques - [Fil P. Auster]

Cela faisait pas mal de temps, mine de rien, que je n’avais plus lu de livres de Paul Auster. Une fois la pĂ©riode des partiels terminĂ©e, et donc une fois ma libertĂ© de lire ce que je voulais retrouvĂ©e, c’est assez naturellement que je me suis dĂ©cidĂ© pour relire un « vieux » Paul Auster, l’un des premiers que j’ai lu, c'est-Ă -dire Moon Palace. Je n’en n’avais plus qu’un vague souvenir, quelques images qui restaient ancrĂ©es dans ma tĂŞte et puis, bien sĂ»r, de bonnes impressions qui demeuraient, un plaisir de lecture difficile Ă  oublier, etc. Finalement, en relisant ce livre parut en 1990, j’en suis venu Ă  le voir d’une façon toute Ă  fait diffĂ©rente.

Il est assez dĂ©licat de rĂ©sumer brièvement Moon Palace car en fait, ce n’est pas vraiment une seule intrigue Ă  part entière, mais plusieurs petites histoires, rĂ©cits ou anecdotes qui s’enchaĂ®nent, s’emboĂ®tent et se croisent. Mais on y retrouve cela dit un personnage clĂ©, c'est-Ă -dire (comme souvent chez Auster), le narrateur : M.S. Fogg. Le « M » est pour Marco (Polo), le « S » pour Stanley (un journaliste amĂ©ricain Ă  la recherche de Livingstone en Afrique) et « Fogg », en plus de signifier « brouillard » en anglais (« fog » avec un seul « g »), renvoie Ă©videmment au Phileas Fogg du Tour du monde en quatre-vingt jours de Jules Vernes. M.S., au dĂ©but du roman, vit avec son oncle Victor (sa mère est morte et il n’a jamais connu son père) mais il doit bien vite apprendre Ă  voler de ses propres ailes, ce qui ne lui rĂ©ussit pas vraiment. Il connaĂ®t la misère, il vit dans la rue et manque de mourir dans l’anonymat en plein cĹ“ur de Central Park. Ce qui le sauve, en plus de ses amis, sera le travail que lui offre un vieillard handicapĂ© : lui tenir compagnie. C’est un peu rapide, mais l’intrigue gĂ©nĂ©rale ressemble Ă  peu près Ă  ça, sachant quand mĂŞme que le narrateur navigue en fait de mini-histoire en mini-histoire, de personnages en personnages qui prennent tous, Ă  un moment donnĂ©, plus ou moins soin de lui.

En fait, Moon Palace est un roman du paradoxe. Paradoxal, il l’est tout d’abord dans son rapport avec son auteur : il s’agit d’un roman purement austerien (allant mĂŞme parfois presque jusqu’à l’excès) avec le rapport d’opposition New York/grands espaces amĂ©ricains, les dĂ©ambulations urbaines, le basculement dans la misère, et surtout la quĂŞte du père et l’omniprĂ©sence constante du couple hasard/coĂŻncidences tout en Ă©tant, en mĂŞme tant, totalement Ă  l’opposĂ© des autres Ĺ“uvres majeures d’Auster (je pense surtout Ă  LĂ©viathan, Le voyage d’Anna Blume ou encore Mr Vertigo). Car Moon Palace s’éloigne du roman austerien traditionnel, collectant diverses petites intrigues indĂ©pendantes pour constituer un seul et mĂŞme ouvrage. De la mĂŞme façon, le paradoxe se retrouve dans le « genre » du livre : Ă  priori roman dit « d’apprentissage », Moon Palace se rĂ©vèle finalement ĂŞtre un anti-roman. Le narrateur est ainsi l’antithèse complète du personnage de roman d’apprentissage dans le sens que non seulement il n’apprend pas mais il n’agit pas non plus et toutes ses dĂ©cisions sont en fait prises par d’autres personnages (d’oĂą l’impression de loque qui se dĂ©gage de ce brave Marco). Il ne fait qu’être trimballĂ© de tuteur en tuteur, peut ĂŞtre pour compenser son absence de père sans jamais devenir indĂ©pendant (ou « majeur »). M.S. Fogg, c’est aussi l’antithèse du « hĂ©ros amĂ©ricain » par excellence : il se dĂ©sintĂ©resse de la possession, de la consommation, de l’argent et mĂŞme de l’amour (sa petite amie, Kitty Wu, ne sert pratiquement Ă  rien dans le roman), il n’a pas beaucoup de valeur et il n’est consistant que lorsqu’il est entourĂ© par d’autres (d’oĂą son naufrage lorsqu’il vit en SDF dans Central Park). En fait, ce narrateur est plus une sorte d’incarnation du lecteur qui ne cherche qu’une chose : ĂŞtre pris en charge, qu’on lui parle, qu’on lui raconte des histoires. C’est un personnage lunaire (dans tous les sens du termes compte tenu de l’omniprĂ©sence de cet astre dans le roman), toujours dans le brouillard, et qui ne peut se diriger que lorsque quelqu’un est lĂ  pour le diriger.

Enfin, Moon Palace, c’est Ă©galement, en plus d’une succession de petites histoires, un roman de l’ekphrasis (« description d’une Ĺ“uvre d’art rĂ©elle ou imaginaire au sein d’une fiction », j’aime employer ce genre de terme pour donner l’impression que je sais plein de trucs), puisqu’on retrouve en permanence des rĂ©fĂ©rences artistiques diverses et multiples (le Voyage dans la Lune de Cyrano, un tableau de Blakelock, le premier roman de Julian Barber, etc.) qui servent de miroir au roman (avec la lune comme dĂ©nominateur commun). Un des passages les plus rĂ©ussis contient d’ailleurs la description du Clair de Lune de Blakelock que je vais d’ailleurs vous inviter Ă  lire avec l’extrait qui va suivre. A ce moment lĂ  du livre, le narrateur travaille pour le fameux vieillard (Effing), qui lui demande de faire le vide dans sa tĂŞte et d’aller contempler le tableau dont il lui parle depuis quelques temps au musĂ©e de Brooklyn. Ce tableau constitue en fait un reflet exemplaire de ce qu’est Moon Palace. Je vous laisse avec le texte d’Auster himself et le fameux tableau… (DĂ©solĂ©, je n'ai mis que le texte anglais car j'ai la flemme de taper aussi la traduction de Christine Le Boeuf...)

Then I came to Moonlight, the object of my strange and elaborate journey, and in that first, sudden moment, I could not help feeling disappointed. I don’t know what I had been expecting – something grandiose, perhaps, some loud and garish display of superficial brilliance – but certainly not the somber little picture I found before me. It measured only twenty-seven by thirty-two inches, and at first glance it seemed almost devoid color: dark brown, dark green, the smallest touch of red in one corner. There was no question that it was well executed, but it contained none of the overt drama that I had imagined Effing would be drawn to. Perhaps I was not disappointed in the painting so much as I was disappointed in myself for having misread Effing. This was a deeply contemplative work, a landscape of inwardness and calm, and it confused me to think it could have said anything to my mad employer.
I tried to put Effing out of my mind, then stepped back a foot or two and began to look at the painting for myself. A perfectly round full moon sat in the middle of the canvas (the precise mathematical center, it seemed to me – and this pale white disc illuminated everything above it and below it: the sky, a lake, a large tree with spidery branches, and the low mountains on the horizon. In the foreground, there were two small areas of land, divided by a brook that flowed between them. On the left bank, there was an Indian teepee and a campfire; a number of figures seemed to be sitting around the fire, but it was hard to make them out, they were only minimal suggestions of human shapes, perhaps five or six of them, glowing red from the embers of the fire; to the right of the large tree, separated from the others, there was a solitary figure on horseback, gazing out over the water—utterly still, as though lost in meditation. The tree behind him was fifteen or twenty times taller than he was, and the contrast made him seem puny, insignificant. He and his horse were no more than silhouettes, black outlines without depth or individual character. On the other bank, things were even murkier, almost drowned in shadow. There were a few small trees with the same spidery branches as the large one, and then, toward the bottom, the tiniest hint of brightness, which looked to me as might have been another figure (lying on hiss back—possibly asleep, possibly dead, possibly staring up into the night) or else the remnant of another fire—1 couldn't tell which. I got so involved in studying these obscure details in the lower part of the picture that when I finally looked up to study the sky again, I was shocked to see how bright everything was in the upper part. Even taking the full moon into consideration, the sky seemed too visible. The paint beneath the cracked glazes that covered the surface shone through with an unnatural intensity, and the farther back 1 went toward horizon, the brighter that glow became—as if it were daylight back there, and the mountains were illumined by the sun. Once I finally noticed this, 1 began to see other odd things in the painting as well. The sky, for example, had a largely greenish cast. Tinged with the yellow borders of clouds, it swirled around the side of the large tree in a thickening flurry of brushstrokes, taking on a spiralling aspect, a vortex of celestial matter in deep space. How could the sky be green? I asked myself. It was the same color as the lake below it, and that was not possible. Except in the blackness of the blackest night, the sky and the earth are always different. Blakelock was clearly too deft a painter not to have known that. But if he hadn't been trying to represent an actual landscape, what had he been up to? I did my best to imagine it, but the greenness of the sky kept stopping me. A sky the same color as the earth, that looks like day, and all human forms dwarfed by the bigness pf the scene—illegible shadows, the merest ideograms of life0 I did not want to make any wild, symbolic judgments, but based on the evidence of the painting, there seemed to be no other choice. In spite of their smallness in relation to the setting, the Indians betrayed no fears or anxieties. They sat comfortably in their surroundings, at peace with themselves and the world, and the more I thought about it, the more this serenity seemed to dominate the picture. I wondered if Blakelock hadn't painted his sky green in order to emphasize this harmony, to make a point the connection between heaven and earth. If men can live comfortably in their surroundings, he seemed to be saying, if they can learn to feel themselves a part of the things around them, life on earth becomes imbued with a feeling of holiness. I was only guessing, of course, but it struck me that Blakelock was painting an American idyll, the world the Indians had before the white men came to destroy it. The plaque on the wall noted that the picture had been painted in 1885. If I remembered correctly, that was almost precisely in the middle of the period between Custer's Last Stand and the massacre at Wounded Knee—in other words, at the very end, when it was too late to hope that any of these things could survive. Perhaps, I thought to myself, this picture was meant to stand for everything we had lost. It was not a landscape, it was a memorial, a death song for a vanished world.

Comme mon billet est dĂ©jĂ  assez long je vais m’arrĂŞter lĂ . Moon Palace n’est sans doute pas le meilleur Auster, mais il s’agit d’un livre dĂ©routant, Ă  la fois 100% Auster et assez Ă©loignĂ© de ce qu’il a pu Ă©crire parla suite. Il ne plaira sans doute pas Ă  tout le monde, je le conçois tout Ă  fait, donnant parfois l’impression de parler pour ne rien dire et de raconter des histoires parallèles pour mieux Ă©viter de raconter l’histoire principale. Certaines parties sont, de plus, assez maladroites (la relation de M.S. avec Kitty Wu, par exemple) mais je le conseille tout de mĂŞme, ne serait-ce que pour pouvoir lire, lors de la dernière page (ce n’est pas un spoiler, promis), une phrase assez « osĂ©e » compte tenu du fait qu’on vient de se farcir plus de trois cent pages auparavant : « This is where I start, I said to myself, this is where my life begins », comme si tout ce qui s’était passĂ© avant n’avait finalement aucune importance. Mais ce n’est pas grave, car comme tous les livres de Paul Auster, Moon Palace maintient un univers fascinant de la première Ă  la dernière page et c’est bien tout ce qui importe.

La nuit des automates

Par Menear, lundi 26 dĂ©cembre 2005 à 22:34 - Fictions - Brouillons - [Fil P. Auster]

Je suis particulièrement content de cette nouvelle (je le précise, car c'est assez rare en général). Elle a été en fait écrite pour le besoin d'un concours de nouvelle, sur le site "Shadows Dreamers" (voire le "TSD" dans les liens) et qui demandait un texte court, capable d'expliquer le nom du site en partant d'une phrase d'un auteur connu et d'en copier le style. En l'occurence, les deux premières phrases sont l'oeuvre de Paul Auster et le texte qui suit est sans doute assez loin de son stly, mais ça n'a finalement pas d'importances...

Ah oui, j'ai failli oublier, je précise que ce texte m'a permis de remporter le concours :P. Bonne lecture...

Le rĂ©el dĂ©passe toujours ce que nous pouvons imaginer. Si dĂ©bridĂ©es que nous jugions nos inventions, elles ne parviennent jamais au niveau des incessantes et imprĂ©visibles vomissures du monde rĂ©el. C’est sans doute pour cela que je n’ai jamais rĂ©ellement pu crĂ©er d’œuvre Ă  la hauteur du rĂ©el. Ce jour lĂ  Ă©galement, bien que je fus, je dois l’avouer, dans un Ă©tat dĂ©plorable, je continuais sans cesse de m’intĂ©resser au « vrai », Ă  ce qui m’entourait : Cette spectaculaire cascade de mĂ©pris qui me coulait sur le visage, pour s’étaler ensuite sur le reste de mon corps. New York ne m’aura jamais paru aussi dĂ©testable que ce soir lĂ  et, si j’admets que je n’étais pas particulièrement sobre Ă  ce moment prĂ©cis, il n’empĂŞche que jamais durant toute ma vie je n’ai ressenti de telles impressions devant ce chaos mĂ©morable que formait cette nuit, assiĂ©gĂ©e par une sĂ©rie d’averses qui ne semblait jamais vouloir prendre fin. Dieu seul sait de quel cĂ´tĂ© je vagabondais alors. Ce pouvait ĂŞtre Brooklyn comme Central Park, voir mĂŞme autre part. Toujours est-il que je dĂ©ambulais sans rĂ©ellement savoir ni oĂą j’étais, ni mĂŞme oĂą je me rendais.

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