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Philippe de Jonckheere, Desordre.net

Par Menear, mardi 17 juin 2008 à 16:34 - Chroniques - [Fil F. Bon]
Je ne sais pas par où commencer. Ce n'est pas juste une phrase de lancement comme ça, c'est vrai, hein, aucune idée. Complètement largué. Paumé.

Alors peut-être que je vais commencer par dire que Philippe de Jonckheere me rappelle parfois Christopher Lloyd. La tête je veux dire. Pas que ça ait quelque chose à voir avec l'objet de cette chronique, mais bon, c'est toujours une façon de commencer comme une autre. Ça détend. C'est déjà ça de gagné. Mais ça ne nous amène nulle part. Sinon qu'on s'embrouille. On s'embrouille, oui. Comme dans le site du Désordre, tiens. A peine un pied entre ses murs et on est déjà perdu. Un vrai labyrinthe. Flippant.



J'aurais peut-être pu commencer par dire que le Désordre n'est pas un livre mais bien un site internet et que c'est assez inhabituel pour une chronique dite littéraire de parler d'un site internet et non d'un livre. Voilà une bonne accroche. Admettons que j'ai commencé comme ça.
Philippe de Jonckheere, donc, en plus de me rappeler par moment Christopher Lloyd, est aussi un touche à tout : photographe, écrivain, programmeur et j'en passe. Et son site internet, Désordre.net, est bien à l'image de son titre : un labyrinthe relativement bordélique où l'on n'entre jamais deux fois de suite par la même porte, où l'on ne retrouve jamais ce qu'on était venu consulter à la base mais où l'on tombe en permanence sur de nouvelles passerelles, échelles, fenêtres entrouvertes, et ainsi de suite. Un jour, on découvre une série de photos qui nous plaît bien. Le lendemain, on revient pour les retrouver et voilà qu'on ne se rappelle plus très bien par où on est passé, alors on avance un peu dans l'ombre en tâtonnant vaguement, et puis voilà qu'on se cogne contre un truc qui traîne, on le regarde l'air à moitié curieux, on le découvre, c'est peut-être un bout de roman ou bien alors une nouvelle ou bien alors article du bloc-note. Le lendemain (bis), comme on a appris la leçon, on revient en se disant qu'on suivra encore les traces de pas qu'on a laissé la veille, histoire de ne pas se perdre, sauf qu'entre temps de nouveaux cartons sont venus recouvrir les traces de pas en question, et on est là, comme un con, à errer encore, à clairement se demander ce qu'on fait là, mais sans ressentir la moindre envie de fermer la fenêtre pour autant. C'est déjà une petite performance en soi.

Parce que le site du Désordre comprend parfaitement l'une des dimensions fondamentales de la toile : non que la notion de lien est importante mais bien qu'elle structure intégralement l'ensemble (voir pour cela le plan général du site, on ne peut plus clair à ce niveau là). Et là où certains sites tentent (souvent vainement) d'organiser le labyrinthe de leurs arborescences, Désordre.net prend le parti inverse d'assumer la part de chaos que comprend chaque site internet et en fait son concept fondateur. Au lieu de structurer ses centaines de mégas de données, on les éclate totalement, sciemment. Chapeau.

Du coup, avant de s'engouffrer là-bas dedans, il vaut mieux partir du principe que l'on ne contrôlera que bien peu de chose. Autant se laisser conduire par le hasard, d'ailleurs, car c'est souvent à lui qu'on se remet de toute façon, même si l'on décide courageusement de tout explorer (tâche au-delà de nos capacités, je le crains). Tout, cela signifie à la fois : des séries de photos quotidiennes (Pola-journal, La vie), des jeux de mémory, quelques hommages à ses quelques modèles (littéraires ou non), quelques bras de fictions (le feuilleton La cible, les romans Une fuite en Egypte ou encore Chinois) qui viennent parfois croiser la progression régulière du bloc-note, journal en ligne qui s'étend de façon disproportionnée dès lors que l'on se plonge dans ses archives, le tout truffé de liens hypertextes pour faire tenir le tout, d'extraits musicaux ou de croquis gribouillés. Il faut le voir pour le croire.
Désordre, un journal, chronique dans la chronique

Et depuis quelques mois il y a aussi ce Désordre, un journal, déjà mentionné entre ces pages il y a peu, soit les archives de ce fameux bloc-note édité par Publie.net, le tout légèrement dépoussiéré (il s'agit en réalité d'une sélection d'articles et non d'un « copié/collé » exhaustif des billets entre 2002 et 2007), repensé au niveau de la mise en page (ce qui n'est pas plus mal tant il est important d'avoir un texte aéré lorsque l'on souhaite lire une œuvre entière et dense sur écran), épuré d'images et d'extraits sonores (évidemment) mais aussi de liens hypertextes (là c'est déjà un peu plus discutable ; dommage même). Le tout se lit très agréablement tant la compilation est bien faite (la sélection a été très bien pensé). On passe de souvenirs d'enfance aux récits de la vie quotidienne en un tour de molette, on s'amuse de voir la progression un peu laborieuse d'un écrit que l'on sait à présent terminé et disponible, décalage temporel oblige (il est également très amusant de lire en parallèle cette version et la progression naturelle du bloc-note : voir par exemple combien les enfants ont « poussé » d'une page à l'autre) . Et puis l'on apprend à connaître celui qui se dévoile à la fois à travers ses mots mais aussi ses images, ses goûts, ses coups de gueule, plus simplement que lorsqu'il s'agit de slalomer entre les cadres éparpillés du site du Désordre. Au passage, d'ailleurs, un extrait tiré de cette version numérique-PDF du texte qui pourra présenter l'auteur de tout ce désordre autrement qu'à travers une ressemblance foireuse avec Christopher Lloyd.
Mercredi 15 décembre, sur Internet

Je suis invité à une conférence ― ou quelque chose d'approchant je n'ai pas bien compris ― à propos de l'Internet littéraire. Je suis drôlement flatté. Je me dis toujours que pour quelqu'un qui lit aussi peu, c'est tout de même étonnant que je sois contacté.
Et mon interlocuteur s'étonne qu'il n'ait pas trouvé de biographie dans le site. C'est vrai, tous les sites ont une biographie de leur auteur et le désordre, point. Au début c'était volontaire. Lorsque j'avais fait le tour de toutes sortes de sites, notamment de photographes, j'avais trouvé que cela faisait tarte la biographie de tous ces gens, d'autant que je ne trouvais pas que les existences des uns et des autres fussent si remarquables qu'elles avaient besoin d'être retracées de la sorte, et je m'appliquais volontiers le même raisonnement. Je sais bien le devenir de cette biographie, un copié collé dans la maquette d'un programme, et ces quelques lignes que nul ne lira vraiment seront imprimées, elle feront l'effet visuel d'un paragraphe et c'est exactement cela qu'on leur demande. Toute une vie peut faire l’impression d’un paragraphe.

Alors voilà ma biographie.
Philippe De Jonckheere
Né le 28 décembre 1964 à Paris, le jour de la 1964ème commémoration du massacre des innocents.
Entrée en 1986 à L'École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs à Paris où je perds un peu de temps faute de recevoir l'enseignement que j'étais venu y chercher. Les professeurs de photographie sont des photographes c'est dire.
En 1988, deux ans d'études à The School of the Art Institute of Chicago, où je reçois notamment l'enseignement de Barbara Crane, Joyce Neimanas, Ken Josephson, Karen Savage et Bart Parker, je rattrape amplement le temps perdu aux Arts Décos.
En 1990, je suis l'assistant de Robert Heinecken, je vois se produire des miracles tous les jours.
En 1991, retour en France, les choses vont mal.
En 1993, à la suite d'un deuil, je commence à écrire, force est de constater que je ne sais pas écrire, mais je m'obstine, comme en toutes choses.
1995, Mai de la Photo à Reims, seule exposition d'envergure, l'exposition est censurée. Ça foire, comme en toutes choses.
En 1995, je pars à Portsmouth en exil, où je ne connais personne, et où je ne rencontrerai personne en trois ans de vie. Je fais les trois huit, travail alimentaire, sommeil, travail dans l'atelier ou travail alimentaire, travail dans l'atelier, sommeil, ou travail dans l'atelier, travail alimentaire, sommeil, suivant que je sois dans l'équipe du matin, du soir ou de la nuit à mon travail.
En 1998, retour en France, je vis désormais dans une famille avec ma compagne et ses deux enfants. Nous allons avoir trois autres enfants. Je ne fais plus de photographie, presque plus, je continue d'essayer d'écrire, je fais des petits progrès. Nous habitons à la campagne.
En1999, j'achète un ordinateur, j'apprends à m'en servir en apprenant à écrire, de même que j'apprends à écrire en apprenant à me servir de mon ordinateur. En 2001, je construis un site Internet, le désordre. C'est très long. Je me couche souvent très tard. Ça foire pas mal, mais je m'entête.
En 2002, je reçois le prix multimédia de la Société des Gens de Lettres, ça ne foire pas tout le temps.
En 2003, je tiens un feuilleton quotidien sur Internet, la Cible.
En 2004, je reçois des lettres polies encourageantes d'éditeurs mais qui ne me proposent pas de projet d'édition. Ça foire encore un peu.
Finalement, Adèle est née le 9 avril.

Philippe de Jonckheere, Désordre, un journal, Publie.net P.187-189
Un journal à lire pour tous ceux qui s'intéresse un minimum à la photographie, au développement de site internet et à la littérature, au choix (moi qui n'y connais rien à la photo et qui ne m'y intéresse pas plus que ça j'ai quand même adoré) malgré un manque global d'homogénéité (un peu normal pour un journal) et quelques fautes de typographie qui sont passées au travers des corrections (je chipote).
Et puis se perdre absolument dans le site du Désordre, j'y tiens, ne serait-ce que pour vérifier qu'un site internet peut être à la fois très fonctionnel et très ergonomique sans pour autant se teindre de la froideur uniformisée des sites d'aujourd'hui. Et tant pis si parfois on trébuche sur un lien mort et si le texte du bloc-note n'est pas justifié et force le regard avec son interligne simple. Tant pis si parfois les parti-pris politiques de l'auteur (voir la page d'accueil de la page d'accueil) peuvent parfois lourder quelqu'un comme moi qui n'a que trop peu de convictions en la matière. Tant pis si parfois on voit encore un peu les fils et le gros scotch qui tiennent le décor en arrière plan et tant pis si ça fait parfois bricolé main. Tant pis ou tant mieux, d'ailleurs, c'est selon.

Je ne savais pas comment commencer, je ne sais pas non plus comment finir. Comme l'impression d'avoir joué ma carte Christopher Lloyd un peu trop tôt, du coup...

[Article également disponible sur Culturopoing]

Lise Benincà, Balayer fermer partir

Par Menear, mardi 13 mai 2008 à 15:44 - Chroniques - [Fil F. Bon]
A quoi tient le souvenir d'un lieu ? dit la quatrième de couverture. Lise Benincà, dont c'est ici le premier livre, tente de répondre à cette question au travers de la centaine de pages qui composent ce (court) texte de fiction. Un livre tiré de la collection Déplacements dirigée au Seuil par François Bon.
Je m'assieds à la table de la cuisine, blanc beige beige blanc c'est machinal, encore, décompter les carreaux de faïence au-dessus de l'évier. Moi assise là dans l'odeur du lait tiède, le matin, coudes collant à la toile cirée, les yeux à refaire le décompte, encore une fois, horizontalement blanc beige beige blanc puis de nouveau blanc beige beige beige. Percer le sens de cette suite logique.

Lise Benincà, Balayer fermer partir, Déplacements Seuil, P.9.


Le premier paragraphe du livre est relativement représentatif du texte en son ensemble. Durant le parcours (souvent figé, rarement dynamique) de la narratrice, on s'enfonce lentement dans le labyrinthe de l'espace. L'espace intérieur surtout : comment explorer les pièces successives d'un appartement que l'on hante et celles enfouies d'une maison qui nous hante. Ce regard que porte la narratrice sur l'espace qui l'entoure est principalement motivé par un événement majeur : la mort du père. L'héritage et la vente de la maison paternelle. Et avec ça, une plongée répulsive dans quelques souvenirs qui tapissent les murs, qui coulent depuis l'appartement du dessus, qu'on subit plus qu'on provoque.
Le téléphone se met justement à sonner. La vie reprend son cours. Je me dépêche de tourner la clé, je jette mon sac dans le noir, je cours jusqu'au combiné. Au bout du fil d'un autre téléphone, ma soeur dit : Maintenant je me mets à y penser. J'avais caché un sac en tissu dans la cabane à outils, avec des objets dedans. Tu crois qu'il y est toujours ? Je ne peux pas m'empêcher d'y penser.
Je raccroche lentement. Je m'applique à penser à autre chose. Je résiste aux assauts. On n'est pas obligé de se sentir concerné.
J'essaye de reconstruire mentalement certains moments, jusqu'à mon installation dans cet appartement, jusqu'à mon corps assis au rebord du lit. La matérialité des heures de travail, oui, je la perçois. Une valeur sûre. Des journées. Cinq jours de travail. La mort de mon père, certainement. Sa maison. J'ai contacté une agence, je leur ai demandé d'aller eux-mêmes faire un état des lieux. Un brocanteur va venir la vider de tout ce qu'elle contient. Je ne toucherai à rien. Je ne veux pas ouvrir les tiroirs. Je ne veux pas gravir les marches qui montent à l'étage, entrer dans les chambres, voir ce qu'il en reste. Ses affaires seront éparpillées. Celles qui ont de la valeur vendues, les autres jetées. L'estimation du brocanteur est dérisoire, évidemment. Je m'en moque, qu'il fasse son affaire. J'ai regardé sur le site Internet de l'agence, la maison vient d'être mise en vente. Il y a un descriptif qui en vante l'emplacement, la fonctionnalité, l'état de suite habitable, quatre photos mal cadrées. Sur l'une d'elles on voit le tilleul derrière lequel se dissimule la fenêtre de ma chambre. Je ramassais ses feuilles comme une aile pour les laisser tomber en tourbillonnant depuis la fenêtre. En bas, ma soeur courait dans tous les sens pour les rattraper.
Elle a dit : Dans le sac en tissu, je ne me souviens plus de tout ce qu'il y a. J'imagine les choses.
Elle ne m'a pas demandé d'y retourner. Je ne l'ai pas proposé. Je ne vais pas aller déterrer les souvenirs. Je ne déterrerai rien. Je ne toucherai à rien. Je n'ouvrirai pas les tiroirs. Je ne monterai pas les marches qui mènent à l'étage.

Ibid., P. 48-50.
La langue est concise, elle cisèle les gestes, souvenirs, pensées. La narratrice flotte contre le texte comme un ectoplasme. On ne décèle pas réellement de personnalité sinon un vertige qui se manifeste de temps à autre. On n'est parfois gêné par cette froideur permanente qui en découle. Je suis parfois gêné. Pourtant la langue est terriblement juste, précise, essentielle. Jamais abstraite. Mais parfois tellement distante qu'on en perd un peu le contact. Que j'en perds le contact. Il me manque ce petit quelque chose qui me séduit bien plus, par exemple, dans les livres d'Emmanuelle Pagano. Me manque le personnage. Pourtant la narration coule juste. On la sent se plaquer contre les lieux qu'elle habite, attirer vers elle les (rares) paroles qui seraient susceptibles de la déséquilibrer (pas de dialogue en tant que tel, par exemple, mais des répliques isolées, absorbées par la narration). Par ce biais, le texte apparaît donc comme cohérent, limpide, évident.

A quoi tient le souvenir d'un lieu ? dit la quatrième de couverture. Cette question seule flotte, décentrée, sur le blanc du livre au verso. A l'autre bout, une citation de Georges Perec tient le rôle d'épigraphe. L'ombre de Pérec, on la retrouve dans la quasi totalité du livre. Parfois cité directement, parfois simplement apparent, muet. Parfois trop ; en tant que lecteur, je n'aime pas toujours qu'un auteur me montre ses références en permanence. Mais la démarche est logique, c'est presque un prolongement de. Mais les références sont multiples, parmi lesquelles un passage déjà cité sur le blog il y a de cela quelques semaines seulement. Et si la démarche est logique, le rôle de la postface, relativement conséquente, qui vient compléter le livre, me paraît, lui, plus contestable. Tout du moins : je ne le comprends pas. Mais c'est une broutille.

Balayer fermer partir est le premier livre de la collection Déplacements au Seuil que je découvre. J'ai longtemps tourné autour de cette collection sans jamais franchir le pas. C'est désormais chose faite.
Balayer fermer partir est un texte fort, incisif, à la langue agréable, mais quelque part cette froideur dont je parlais plus haut m'a tenu à distance, m'a empêché de véritablement m'y fondre. Dommage, parce que j'ai tout de même eu le temps, au travers de ces cent pages, d'entrevoir une issue qui me plaisait. Je suis resté sur le seuil.

Au-delà :

- La présentation de la dernière fournée Déplacements sur le Tiers Livre
- La page de Libr-critique
- Un extrait cité sur Lignes de fuite
- Un autre extrait, à lire dans le jardin maternel

[Article également disponible sur Culturopoing]

Important : le texte numérique

Par Menear, vendredi 16 novembre 2007 à 14:15 - Journal - [Fil F. Bon] - Brèves
Lu à l'instant sur le Tiers Livre, cet appel à consultation de François Bon sur la question du texte numérique. Voilà pour le coeur de la chose :
Le but de cette consultation : tiers livre, avec 10 ans d’expérience Internet, un important volant de consultations témoignant de la confiance de ses visiteurs, serait prêt à se constituer en agence littéraire numérique.

Côté auteurs : session d’exploitation pour des durées précisées, concernant exclusivement les droits numériques, révocable en cas de passage à l’édition graphique.

Côté tiers livre : sans drm (prendre le risque que), mais en se chargeant de la préparation éditoriale spécifique, présentation, hypertexte, liens et dossier virtuel de l’auteur, se faire l’intermédiaire auprès des bibliothèques numériques à diffusion payante et des sites diffusant les textes numériques pour les machines émergentes. L’articulation du contenu texte et du dossier d’accompagnement multimedia sera un des enjeux de la structure à naître.
Pour la suite, c'est ici que ça se passe. Important disais-je (ou plutôt : il faudrait que ça le soit).

Brèves de mi-octobre

Par Menear, mardi 9 octobre 2007 à 22:05 - Journal - [Fil F. Bon]
Quel drôle de titre pour un billet. Et puis finalement non.

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Ces derniers jours ont glissés (en zigzag) et peu à peu, mine de rien, la vie se passe, à Loué, Nuggets City, 72540. Il n'y fait plus trop froid (horrible semaine que la semaine dernière à ce niveau là : pourvu que la météo ne sombre pas à nouveau dans ces travers passés !), et la visite d'Angers (samedi) nous fait dire que la région n'est pas tout à fait nulle nulle nulle (par contre, Laval, ça l'est : nul nul nul !).

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Pense sérieusement à remanier le design et la navigation d'Omega Blue (encore) et en profiter, au passage, pour refondre le système de catégories. Je me lasse de mon blog, visuellement il ne me convainc plus, il est temps de changer. Mais quand s'y mettre ? Une idée en particulier ? Non : je veux juste du rouge. Le bleu, ça commence à saturer.

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La saison 3 de Mécanismes s'écrit toute seule ; je ne suis pas vraiment présent quand je l'écris. Il faut le faire, alors voilà (drôle de logique). Je renonce cela dit à une idée qui, la semaine dernière encore, me tenait à coeur mais je n'en dévoilerai rien. Disons juste que je revois mes ambitions à la baisse.

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Mon billet pour Sainté en poche : je rentre dans deux semaines tout juste. Pour combien de temps ? Je sais pas encore. On verra...

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J'erre pas mal sur la toile, comme d'habitude, et au hasard de mes errances je trouve quelques petites choses intéressantes. J'y découvre une autre télévision, par exemple, pour moi qui ne regarde plus la télé (la vraie) que par épisode, un peu de canal + à midi, des fois zapper sur le journal de la santé et puis les matchs de foot pour se donner l'impression qu'on suit quelque chose.
Regarder la télé sur le net, c'est différent. D'abord avec deux bonnes (nouvelles) émissions sur La télé libre : Sous les pavés et le Point rouge. C'est cheap, c'est bordélique, mais tant pis, ça donne un nouvel élan aux débats politiques (qui, pour le coup, redeviennent des conversations). Deux premiers numéros prometteurs, avec les deux François, respectivement Hollande et Bayrou. A suivre.
Et puis à regarder aussi, pourquoi pas, l'Esprit Libre de vendredi dernier, rediffusé gratuitement sur le site de france 2 pendant une semaine (jusqu'à vendredi prochain, donc) : Modiano et Quignard en invités principaux (c'est pour ça que j'en parle). A voir si on supporte la diction particulière de Guillaume Durand... et celle de Modiano aussi, tiens, pour le coup.

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Sinon, il faut bien se tenir au courant : des aberrations de Christine Albanel par exemple, sur tel ou tel sujet. Et puis les conneries du petit monde littéraire : affaires de plagiats grotesques (Camille Laurens / Marie Darrieussecq et puis aussi Alina Reyes / Yannick Haenel).

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Compte rendu de François Bon intéressant sur le Tiers Livre avec en ligne de mire, comme souvent, l'internet de littérature (ou la littérature de l'internet) mais avec l'impression personnelle, comme souvent, que ça ne va pas assez loin, que c'est bien gentil de mettre en ligne des actes de colloques avant leur publication papier mais que l'enjeu de l'internet littéraire va peut-être au-delà. Et ça se retrouve dans ce billet de Marc Pautrel ressorti des archives. C'est bien ça qu'il faudrait : aller plus loin. Je réfléchis beaucoup à ce sujet sur un projet personnel mais... chut.

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Sinon pour revenir à la vraie vie en vrai : un CV et une lettre de motivation peu motivante envoyée, une histoire de vendeur en produit culturel au Mans. J'ai tellement peu espoir que ça débouche sur quoi que ce soit que je trouve le moyen de rentrer à Sainté au moment où je risque d'avoir une réponse. Sinon, d'après le site de l'ANPE : un emploi de chaudronnier à Loué.

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Mon retour à St-Etienne me permettra aussi de reprendre le projet « Coup de tête ». Plein de modifications à apporter, trop de chose à changer pour ne pas de suite s'y remettre. Et l'objectif d'y travailler à fond et de finir avant fin juin (repaire temporel : fin juin on va vivre ailleurs)... On sait ce que ça veut dire (et ce que ça ne veut pas dire), cela dit, un objectif.

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Vie quotidienne tranquille, sinon. La vie de couple, c'est différent, mine de rien ; ça change. En deux jours j'ai cassé une assiette et un verre et je me suis brûlé (mais si peu) le bout des doigts. Cette phrase n'est pas une métaphore.

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Finalement au lieu d'être bref, j'ai fait long ; sympa l'idée des brèves.

François Bon, Décor ciment

Par Menear, vendredi 5 octobre 2007 à 17:08 - Chroniques - [Fil F. Bon]
En voilà un vestige du colloque : je m'étais procuré mon exemplaire de Décor Ciment à la suite d'une communication lors du colloque François Bon (« L'ouverture de Décor Ciment : une courte pratique de l'extrême chez François Bon », de Jean-Claude Lebrun). Retardataire, évidemment, je ne lis le livre en question que six mois plus tard. Je fais souvent ça : acheter un livre pour le posséder d'abord, et ensuite pour le lire, plusieurs mois plus tard. C'est comme ça qu'il m'arrive de fonctionner.
Décor Ciment n'a rien d'un livre tout récent, contrairement à Bob Dylan, chroniqué ici-même le mois dernier, il date de 1988. Il est paru aux Éditions de Minuit. (En voilà une introduction formelle !)
Un homme, Raymond Crapin, a été tué au pied d'une tour H.L.M. On embarque au commissariat du lieu, en même temps qu'un jeune en possession d'héroïne, quatre des habitués de la dalle, ou du Babylone, son bar : Laurin, qui squatte pour sculpter, Goëllo, dit Gobbo, camionneur, un vieil aveugle nommé Louis Lambert, et la gardienne de l'immeuble, plus connue comme voyante : Isa Waertens. Leurs quatre monologues tissent le roman, tandis que l'aveugle permet la découverte de Jean Jeudy, un ancien marin, décédé depuis quatre mois au douzième étage de la tour.

La quatrième de couverture (voir ci-dessus) apporte un résumé autrement plus efficace que n'importe lequel des miens.



Décor Ciment, c'est une histoire d'ambiance avant tout : une ville, un microcosme, une cité (le titre n'est d'ailleurs pas là par hasard). Et au sein de cette ville, ce microcosme, cette cité, ces quatre personnages et leurs quatre témoignages qui construisent (tissent) le roman : les trois grandes parties se succèdent selon de courts chapitres que constituent ces témoignages. La vision d'ensemble, par conséquent, n'existe pas, ou plutôt si : cette vision d'ensemble, n'étant pas présente, laisse place à plusieurs points de vue diffractés qui, au fil des pages, tendent à proposer un point de vue plus général. La narration fonctionne donc comme cela, faisant s'alterner l'un ou l'autre des acteurs du récit, s'embarquant parfois dans des entremêlements de discours : tel personnage raconte comment il a vu tel personnage se faire confier telle anecdote par tel autre personnage. L'écriture y est ambivalente : parfois brute, parfois sèche, parfois poétique. Et une histoire, finalement reléguée au second plan, que l'on raconte par fragments, comme un puzzle, et tous les morceaux de ces témoignages à assembler correctement les uns dans les autres. Le principe, en lui-même, la construction, j'y adhère.

En toile de fond (c'est le cas de le dire), la dureté du béton ambiant, la verticalité des tours HLM, les instants de vie qu'on y retrouve et les interrogations géographiques, sociologiques, qu'elles peuvent soulever. Le décor urbain est ici omniprésent, c'est une esthétique du bitume, des bloques de ciment, des parkings. Ça sent l'asphalte et la poussière.
Les tours, d’ici, forment comme les masses gigantesques de pierres tombales abandonnées là dans un ordre indéchiffrable, elles sont mortes un peu plus le dimanche par le bruit absent de la ville et la voie ferrée déserte, et ces étages à leur sommet qu’on dirait manquants, à cause des éternels travaux pour refaire l’étanchéité imparfaite, paraissent bizarrement plus écartées que leurs pieds enfoncés plus haut que les chevilles dans le bloc de ciment des parkings, figés là dans un effort immense et vain pour s’en dégager. Il faudrait que ces arbres, plantés après elles, arrivent enfin à pousser, on oublierait. Mais la lumière et la vraie terre qui leur seraient nécessaires, on en profiterait aussi, on n’aurait peut-être plus besoin de venir si nombreux le dimanche au square, entre ces tiges plus minces que manches à balai, sous leur trois feuilles en plumeau, ficelées à une cornière au milieu d’une grille à écarter les chiens et qui les attire plutôt, ça leur fait de l’engrais. C’est incroyable le monde qui sort en bas, le dimanche au tantôt. On ne se doute pas, en semaine, même en le sachant dans la tête, de la quantité de gens qu’une tour comme ça enferme.

François Bon, Décor Ciment, Les éditions de Minuit, P. 70-71

Et dans ce livre, dans ce roman (puisqu'il est fait mention du terme « roman » sur la couverture), tout quasiment qui repose sur le discours des personnages qui le font vivre (comme dans Daewoo, somme toute, mais peut-être plus encore que dans Daewoo) et un petit quelque chose de dissonant dans ma lecture qui m'a empêché de réellement en apprécier les pages : je n'y crois pas, moi, lecteur, à ces personnages qui remplissent quasi entièrement l'espace textuel. Je n'y crois pas vraiment. Quelque chose dans le langage, dans le discours, qui me gêne : on y retrouve des impressions de réalité langagière, mais des impressions seulement, et le plus souvent, c'est la voix de l'auteur que je retrouve, trop affûtée, trop exacte. Du coup, les personnages je ne les retrouve pas, je les perds et, pour moi qui suis très sensible à la notion même du personnage, j'y trouve un obstacle à la lecture, quelque chose qui me rebute. C'est comme cet intertexte rimbaldien que je retrouve dans l'incipit et dont parlait, justement, entre autres, cette communication au colloque, ça me rebute, ça m'exaspère. J'aperçois les ficelles, la présence de l'auteur derrière ses personnages en transparence : ça me fait fuir. Et cette exactitude langagière, par dessus, à mes yeux, ça ne colle pas.
On est dans ce qu'on dit comme dans ces tours : chacun sa boîte (c'est de l'intérieur même de la langue, qu'on parle la sienne sans plus rien entendre des autres).
François Bon, Décor Ciment, Les éditions de Minuit, P. 217
Il n'empêche, un livre comme Décor Ciment impose une parole précise et brute d'un microcosme à part entière qui, d'ordinaire, n'est pas réellement décortiqué par la littérature. L'écriture de la cité retranscrit non pas une réalité physique mais une retranscription dans la langue ; il ne s'agit pas de témoigner directement mais d'expérimenter dans le texte la réalité de tels espaces. Ça passe, entre autre, par des noms de lieux, par des noms d'objets, par des comportements, par des agencements d'immeubles, par des rapports entre les personnes. Ça passe par le catalyseur « cela » que l'on retrouve souvent utilisé, élément dans la langue sans doute le plus à même de qualifier ces villes de l'entre-deux, ces zones de vide trop pleines, ces « décors de ciment » que l'on ne sait pas qualifier autrement (cité ? banlieue ? ville nouvelle ?) , et les comportements que ça peut sous-entendre, aussi : « cela », c'est neutre, c'est tout, c'est rien, c'est tout le monde, tout le temps. Et des réalités acerbes que l'on retrouve au détour de phrases et qui font que le texte, malgré toutes mes réticences et mes diverses récriminations, s'impose et percute.


Il y a douze caisses en service à la fois, au Mammouth (vingt le samedi). En moyenne, cinq à huit personnes chaque (on calcule aussi le temps moyen où l'attente ne semble pas longue, et laisse réfléchir à ce qu'on a pu oublier, pour économiser sur les caissières). Les gens qui attendent lisent l'horoscope de ces magazines qu'ils vendent, avec les programmes télé, et qu'ils remettent avant de payer : et tout ce monde, chaque minute, à chaque sirène, sursaute, cherche, se retourne. Et les caissières aussi, une fois la minute, huit fois durant, toute une semaine qu'ils sont là, à chaque fois (j'ai vérifié), ne peuvent s'empêcher de se crisper, se retourner, à ces alarmes déclenchées pour la montre.
Il y a une capacité de l'homme à supporter.

François Bon, Décor Ciment, Les éditions de Minuit, P.199-200.
Étrangement, Décor Ciment, acheté en mars, lu en octobre, c'est le premier livre des Éditions de Minuit que je me procure personnellement. Et d'occasion, en plus. Non, je n'ai pas de meilleure conclusion.

Pour compléter la lecture : Voir la page consacrée à Décor Ciment sur le site de l'auteur.

François Bon, Bob Dylan une biographie

Par Menear, mercredi 12 septembre 2007 à 18:40 - Chroniques - [Fil F. Bon]
Pourquoi lire une biographie sur Bob Dylan quand on éprouve a priori aucune attirance particulière sur le bonhomme ou sur sa musique n'est pas tellement la question. Lire des biographies musicales, ça m'était déjà arrivé auparavant : j'avais par exemple adoré décrypter le parcours artistique de Bowie (Une étrange fascination, de David Buckley) ou encore Lou Reed (Electric dandy, de Bruno Blum). Mais ce n'était pas tant l'aspect critique qui m'intéressait cette fois-ci concernant Dylan : je voulais découvrir une approche plus personnelle de la musique, une approche résolument axée sur la littérature, également. Évidemment, le fait que l'auteur de ce livre soit François Bon a joué (et pas seulement à cause du colloque !). C'était, de plus, une excellente manière de découvrir Dylan et sa musique, dont, je dois l'avouer, Like a rolling stone et Knocking on heaven's door mises à part, je ne connaissais pas grand chose...



Bob Dylan une biographie est d'une certaine manière un livre hybride. Qu'il s'agisse d'une biographie traditionnelle au sens où elle délivre un certain nombre d'informations sur la vie et le parcours musical de Dylan, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Mais le livre est finalement assez court, sélectif, ne couvrant véritablement en profondeur « que » dix ans de la carrière de Dylan (parti pris de l'auteur revendiqué et assumé dès les premières lignes : les années 63 à 73, grosso modo). Après un nombre incalculable d'ouvrages écrits sur Dylan (cf. le nombre de références citées par Bon à la fin de son livre, voir également son site internet), il était difficile de viser l'exhaustivité. Qu'importe : François Bon n'est ni journaliste, ni critique, ce qui l'intéresse, c'est le mystère Dylan, son ambivalence en tant que personnage publique et surtout, surtout, son rapport au langage, son rapport aux poètes, car Bob Dylan une biographie est avant tout un livre sur un poète, doublé d'une biographie qui réfléchit sur elle-même et analyse les enjeux d'une telle entreprise, en témoigne l'extrait suivant.
Écrasement du spectre des temps. Une biographie travaille au présent, laisse glisser le présent au long des événements qu'elle présente.
Dylan dit « Pour me comprendre, il faut aimer les puzzles. » Chaque événement ici comme une pièce du puzzle. Pas possible de traiter un flux : chaque pièce comme une carte immobile, avec ses contours bien visibles. En souffrir parfois : mais tant d'énigme à chaque point.
Un livre à grain. Écarter la langue. Dans ses chansons, la force d'image tient à l'emplacement des mots et l'ordre dans lequel ils se suivent : pas facile, dans la phrase française.

François Bon, Bob Dylan une biographie, Albin Michel, P. 460
Et pas question de se fondre dans un moule de biographe qui ne lui conviendrait pas : François Bon est avant tout écrivain, et son travail sur Dylan n'est pas du tout passif : la recherche est personnelle, intime (remonter le temps et recouper des époques elles-mêmes porteuses de souvenirs ressurgissants) et clairement investie : l'écriture très particulière de Bon suit les courbes du parcours de Dylan, souligne les évènements, interroge les incohérences et autres trous noirs d'informations. Le phrasé est souvent concis, parfois succession de pensées à l'infinitif, parfois privées de verbe. Et un réel travail de transcripteur : Bon traduit, propose des fragments de poésie dylannienne dont il explique les difficultés d'adaptation et les nombreuses qualités esthétiques et rythmiques dans la version originale.

Mais plus que son analyse, on retiendra surtout de ce livre la très bonne tenue littéraire de son contenu : pas question de simplement raconter le parcours de Dylan (l'intérêt est limité) : Bon colle à son sujet de manière à retranscrire via ses mots l'extrême ambivalence du personnage : toutes ces dimensions se retrouvent synthétisés dans l'utilisation très particulière que fait François Bon du pronom « on ». Remplaçant à la fois le « il » impérial propre à ce type d'ouvrage, rassemblant à la fois le « lui » du sujet du livre et le « je » de son auteur, évoquant à la fois la dualité permanente du personnage Bob Dylan. Le « on » comme catalyseur : il permet de rallier tous les acteurs du livre en un point névralgique. Auteur, chanteur, lecteur, tous trois sont aspirés et participent du même élan narratif. En résumé, Bon n'écrit pas, en parlant de Dylan : « il s'assoit au piano et commence à improviser telle chanson » mais « on s'assoit au piano, on commence à improviser telle chanson ». L'effet est toujours saisissant, évident. Parallèlement à cela, le « on » permet en une seule syllabe de matérialiser parfaitement la problématique de tout livre sur Dylan que l'on se propose d'écrire : de qui parle-t-on, de Dylan chanteur ou du Dylan personnage fictif peu à peu mis en place par Robert Zimmerman ? De toute évidence, on parle des deux, on essaye de décrypter, on propose, on émet des hypothèses, on souligne des interrogations. Tout est doute et éventualité dans ce livre. Tout, bien sûr, sauf la musique elle-même : de Bob Dylan, semble-t-il, seule la musique est réelle.

L'autre point positif du livre, c'est ce rapport permanent à la fiction : impossible, ici, de démêler le vrai du faux, la réalité de la fiction. Tout s'emboîte et se perd dans une seule entité impossible à identifier. Qu'importe : on continue de se faufiler comme on peut, se rattachant toujours à la musique comme unique point d'ancrage. Écrire Bob Dylan, c'est aussi, quelque part, écrire une fiction qui relierait petit à petit toutes les « autobiographies fictives » émises par Dylan tout au long de sa vie...
Musique et littérature suivent un parcours parallèle : écrire sur, c'est aussi expérimenter par les mots le sujet que l'on traite. Et lorsqu'il s'agit d'écrire sur le rock, pour celui qui a déjà publié une biographie des Rolling Stones, le processus s'explique comme suit :
Écrire sur le rock n'induit pas de particularité obligatoire pour l'écriture : complexité d'autant plus rude à saisir qu'elle paraît abrupte, doit être traitée dans son mouvement, son surgissement, ses à-peu-près. Juste, qu'on autorise l'écriture : par exemple, à intégrer en elle du bruit. Aimer qu'une syntaxe affleure disloquée, aimer qu'une phrase soit en distorsion. Puis rupture rapide. Prendre le temps d'accumuler de la lourdeur.

François Bon, Bob Dylan une biographie, Albin Michel, P. 467-8
Il y a une piste sur laquelle François Bon semble plus axer son livre : la poésie. Le phrasé parlé/syncopé de Dylan évoque souvent la déclamation et ses textes révèlent bien souvent des références plus poétiques que musicales. L'intérêt porté à des petits détails du passé de Dylan est un intérêt d'écrivain, évidemment : quand et pourquoi s'achète-t-il une machine à écrire à telle époque, comment peut-on rapprocher telle technique d'écriture de tel poète, quand Dylan et Ginsberg se croisent-ils pour la première fois... Et avec lui on s'interroge : où se trouve exactement la frontière entre la chanson et la poésie, surtout la poésie de langue anglaise, essentiellement bâtie sur le rythme...
A ce sujet, le rapprochement avec Rimbaud ou Villon revient plusieurs fois, idem concernant les croisements avec Allen Ginsberg. De tous les passages qui traitent de la poésie et de la littérature en général, cet extrait en est sans doute le plus intéressant :
Pourquoi faut-il lire Villon ou Rimbaud n'est pas tant la question : qu'est-ce qu'il faut y lire, oui. Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie : si Dylan peut déjà dire à Ginsberg ce qu'il doit à Rimbaud, Ginsberg dispose du bagage théorique pour le faire passer du Bateau ivre et des alexandrins sur la fugue et la grand-route du On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans aux constructions narratives bien plus complexes des Illuminations (painted plates). Et le Testament de Villon, à quoi Ginsberg l'introduit comme à une source fondamentale de Rimbaud, ce n'est pas le même usage de la récurrence que ce qu'il pratique dans ses Talkin' blues ?

(...)

La relation de Dylan à Allen Ginsberg, on va la suivre jusqu'en 1975, et cet instant parfaitement symbolique où ils se font filmer découvrant ensemble la tombe de Jack Kerouac, y improvisant un hommage funèbre de leur façon, doucement irrespectueux, abandonnant sur la stèle discrète de l'écrivain quelques pages que personne ne ramassera – devant la caméra tout au moins.
Compter, pour les deux ans à venir, l'exacte superposition via Ginsberg, de la narrativité poétique de Dylan et de ce que Ginsbeg lui permet d'analyser de l'éclatante obscurité de Rimbaud. Le déni de poésie, dans Une Saison en enfer, le remplacement de la rime par la prose éclatée et incandescente. L'inventaire permanent à quoi procèdent les chansons de Dylan, leur monde forain, ces dialogues brassés dans la masse, c'est presque du Rimbaud transposé :

J'aimais les peintures idiotes, dessus les portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'Eglise, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Et l'errance d'une ville à une autre ville, projetée dans le contexte moderne, sans repasser par le modèle du hobo épuisé sitôt que fondé par Guthrie et Kerouac, c'est encore Rimbaud qui, pour Dylan, en sera la source la plus concrète :

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de moeurs, déplacement de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

François Bon, Bob Dylan une biographie, Albin Michel, P. 456-458
On ne lit sans doute pas Bob Dylan une biographie pour y découvrir une mine d'informations exhaustives et inédites, je ne crois pas d'ailleurs que ce soit l'objet de la démarche. On lit Bob Dylan une biographie pour le parcours de François Bon vers Bob Dylan. Comprendre que l'élan qui habite Dylan est autant un élan de poète que de musicien, et pouvoir se faire sa propre opinion devant ce personnage étrange, souvent incohérent, qui a fait de sa vie publique une fiction. Ce livre est tout autant une méditation sur Dylan, que sur la poésie ou sur le langage. Ce n'est pas une biographie critique mais une réelle oeuvre d'écrivain (si tant est que jusque là ces deux notions soient contradictoires), à apprécier comme telle.
En plus de ces méditations, de ces hypothèses, de ces plongées abruptes dans la fiction dylannienne, j'en aurais personnellement conservé de très bons moments de littérature, et, également (surtout ?), la découverte de Highway 61 revisited, mon album de Dylan préféré suite à ma lecture de cette biographie (Ballad of a thin man, l'un de ses chefs d'oeuvre, n'y est probablement pas étranger).

Où est Charlie ?

Par Menear, lundi 26 mars 2007 à 17:31 - Images - [Fil F. Bon]
Tiens, on va jouer à un petit jeu histoire d'égayer ce lundi (pourtant ensoleillé) : voici une photo prise lors du Colloque François Bon (et oui, encore), sur laquelle je figure. Le jeu est bien entendu de me retrouver (c'est pas dur, franchement). La photo a été rajoutée au billet de jeudi histoire d'illustrer mes quelques lignes déjà mises en lignes ces derniers jours. Je remercie au passage l'auteur de la photo, François Bon himself, pour l'autorisation d'emprunt (de vol).



Le ou les gagnant(s) recevra(ont) le droit de poster un commentaire pour dire qu'il(s) m'a(ont) trouvé ainsi que le privilège de s'autocongratuler !

Colloque François Bon (vendredi)

Par Menear, samedi 24 mars 2007 à 16:03 - Chroniques - [Fil F. Bon]
Retour au colloque hier matin, à trois toujours, mais avec Nico et Laurianne cette fois-ci. En avance, on poireaute un peu devant la porte, le temps pour Nico de passer un coup de fil, pour Laurianne de fumer une clope et pour nous trois de se goinfrer de bonbons apportés par Laurianne (parce que les fleurs c'est périssable et sans aucun jeu de mot foireux vis à vis de l'auteur sanctifié par ce colloque). Évidemment, ça fait pas très sérieux de piocher dans le gros sac multicolore et gélatineux (et acide, et sucré) pendant les interventions (les « communications ») alors on préfère faire des réserves et descendre la moitié du sac avant de rentrer dans la salle, question d'apparence.

Pas besoin de trop se dépêcher : on se rend compte en s'asseyant quelque part au milieu de la salle que le colloque (à prononcer en insistant bien sur le double « l » histoire d'accentuer le degré de pédanterie de la situation) a pris facilement trois quart d'heure de retard. Du coup, on se tape une « communication » qu'on ne voulait pas voir (pas qu'elle ait été nulle, simplement qu'on n'avait pas lu la majorité des bouquins dont il était question), tant pis.
Deux rangs devant nous, se trouve l'un de nos profs qui doit intervenir pendant l'après-midi. Tête baissée sur ses genoux il ne regarde pas l'universitaire italien qui déblatère ses histoires « d'espaces ». Tête baissée sur ses genoux, je remarque quelques feuilles dactylographiées que j'identifie aussitôt comme le texte de son intervention de l'après-midi. Il le relit, vérifie quelques derniers détails et angoisse silencieusement sur son siège. Petit bonheur tacite et sadique, je dois l'avouer, de voir le prof revenu dans une posture d'étudiant, d'étudiant qui stresse avant son oral. Amusant, également, surtout quand on sort soit même d'un oral stressant (la veille).

Ce qu'on est venu voir commence avec beaucoup de retard, donc, et ce n'est pas un universitaire qui prend la parole mais un écrivain, Pierre Bergounioux (idole de ma mère), un drôle de type à la drôle de tête de type malade et dont la drôle de voix laisse émerger de drôles de phrase qui, sans notes aucune, donnent la vague impression de directement sortir des pages d'un bouquin. L'intervention en question (« Hétérogamie et littérature ») est passionnante, quoiqu'un peu courte. Bergounioux identifie deux « lignées » parentales chez François Bon : la lignée paternelle, l'élite ouvrière et la lignée maternelle, des instituteurs/trices. Deux pôles du monde social qui, « n'auraient pas du » se rencontrer. L'amour vu comme puissance irrationnelle qui va à l'encontre du « choix matrimonial ». L'Oeuvre de Bon serait donc déterminée par cette union « qui n'aurait pas du être » : lorsqu'il claque la porte de l'école d'ingénieurs (lignée paternelle), il se tourne vers sa mère, il « écrit sous la dictée de sa mère ce que fait son père », d'où l'inattendue alliance de la littérature et du « monde ouvrier ». L'écriture de Bon tout comme son existence est donc irrationnelle. C'est ce qui lui permet d'écrire l'usine, par exemple, alors que « les autres » souffrent d'un langage inadéquat ou bien demeurent profondément silencieux. La double activité de François Bon est donc vue comme une « aberration sociologique ».
Pas d'accord du tout avec ce qu'il dit, mais quelle intervention de Bergounioux qui, sur le ton décontracté de la conversation, sans la moindre de note (du moins c'est comme ça qu'il nous est apparu), énonce ces idées étonnantes, sans doute plus réalisables et concevables quand on l'applique aux générations plus « anciennes » que les nôtres, devant l'auteur lui-même, présent au deuxième rang comme spectateur de sa propre « sociologie génétique ».

L'après-midi commence elle aussi (c'est logique) avec du retard. Pendant qu'une chercheuse néerlandaise disserte habilement sur la notions de personne et/ou de personnages dans Daewoo, de l'illusion journalistique de cette vraie-fausse « étude », un des spectateurs, un type assez jeune, Master 2 peut-être ou bien rien à voir, pique du nez et s'endort, le buste tantôt avachi sur lui-même, et se redressant régulièrement suivant le rythme de sa respiration. Dix minutes, peut-être plus, ça dure, et ce qui me fait sourire, ce n'est pas tellement cette situation grotesque, c'est surtout la mine effarouchée de l'un des animateurs qui, depuis l'estrade, ne peut rien faire, ne peut rien dire, sinon s'offusquer intérieurement à chaque coup d'oeil et rougir des joues et du front à mesure qu'il se fâche sans se fâcher. Amusant.

Lorsque vient le moment de l'intervention de notre prof préféré (« Daewoo : un roman marxiste à l'âge d'or du capitalisme ? »), on se redresse tous les trois et on se concentre, sans doute plus que pour les autres « communications », sans doute parce que l'on est chauvins et sans doute parce qu'on le revendique et que ça nous amuse de l'être. L'étude avant tout stylistique est évidemment fascinante (nous avions d'avance décidé qu'elle le serait, moi le premier) : montrer la résistance, l'appartenance du lieu de l'usine aux ouvriers et l'appartenance de la langue, populaire, précise et imagée qui fait contraste avec la langue officielle qui « rend compte d'un rapport honteux au réel » : technocratique. Le slogan de la phrase inaugurale du roman est étudiée dans ce sens, au moment où l'écriture du slogan me paraît à moi évidente, plus encore dans certaines littératures américaines...
Et les questions qui en découlent, les difficultés de la pensée politique marxiste, les « que peut la culture » et le « comment contourner l'incontournable » qui, visiblement, auront lancé un pavé dans la marre à en juger par le nombre de « non-question » qu'aura entraîné l'intervention (« mais vous avez une question ou pas ? », répondu aux lentes et obscures réflexions à voix haute de certaines personnes que je n'ai même pas aperçues, fausse-réponse qui m'a fait sourire). Mais tant pis, nous, nous trois, bien alignés au centre de la salle, on a bien applaudi, on a applaudi plus fort que pour les autres, chauvins, un brin supporters aussi, avec une banderole imaginaire au-dessus de nos tête, parce que c'est comme ça et qu'on n'a pas pu s'en empêcher. Marrant plus qu'amusant.

La table ronde qui a suivi, avec son thème quelque peu tarte à la crème d'« écrire le réel » était peut-être un peu trop, parce que mine de rien, c'est pas évident d'être attentif trop longtemps (surtout moi). En vrac, quelques notes, encore une fois, difficile de rendre, comme ça, parce que c'est toujours difficile de retranscrire et parce que je n'en ai pas l'habitude. En vrac, donc, des « la littérature est complètement facultative », « le monde comme prestation subjective » et surtout, surtout, ce que j'ai gardé en tête, c'est cette façon de dire (François Bon) que l'écriture n'est qu'un passage, parce que « c'était déjà comme ça » (le « réel » en partant du principe que ça existe et que ça veuille dire quelque chose), « je n'aurai pas pu faire autrement ». De la à parler de « falsification » qui me rappelle ma récente lecture de Calvino...

Du colloque dans son ensemble, étrangement, ce que je retiens surtout (cf. le billet de jeudi), c'est cette drôle de façon de se positionner par rapport à « son Oeuvre » : c'est à dire Bon qui s'enterre sous lui-même pendant qu'on parle de ses livres, cette façon qu'à Bergounioux de dire « ce n'est pas mon colloque » dès qu'on parle de ses bouquins, et pareil pour les intervenants, qui baissent la tête, qui jouent les (faux ?) modestes dès lors qu'on parle de leur travail ou de leurs interventions... Étrange, non ? Comme s'il était impossible d'avoir une position réelle vis à vis de ce que l'on écrit, de ce que l'on fait. Comme si tout était tellement abstrait, comme si on (indéfini, je ne m'inclus pas dedans bien sûr) avait honte. Étrange et incompréhensible.

Mais de ce colloque, je retiens aussi ce moment, hier (vendredi, donc), vers une heure, où tout le monde se lève pour aller manger, où notre prof préféré se retourne vers nous, nous voit pour la première fois et nous lance un « salut, ça va » assez déconcertant (le sacro-saint rapport prof/élève est brisé !). S'en suit une conversation sur « notre avenir » et surtout, surtout, la tête qu'il fait, la façon dont il se redresse, dont il écarquille les yeux et où il me dit : « very impressive » (un truc du genre, en anglais) lorsque je lui réponds que je veux écrire. Et, même s'il essaye de m'embrigader pour faire un Master avec lui, je garderai cette image insolite d'un prof assez insolite lui aussi... S'en est suivi une courte discussion, courte mais agréable, sur tout ça et des divergences, évidemment : « écrire un mémoire de Master, c'est déjà écrire » et « mais on n'écrit jamais pour soi ». Pas d'accord : j'écrirai de la fiction, et je l'écrirai pour moi.

Et le prochain colloque, ce sera pour quand ? Aucune idée...

Billet édité : Pour ceux que ça intéresse, voici trois articles en réaction à certaines "communications" du colloque sur le site du Tiers Livre :
- Calvaire du roman avant l'âge blog
- Il dirige quoi l'auteur ?
- D'avantage lu à la verticale qu'à l'horizontale

Colloque François Bon (jeudi)

Par Menear, jeudi 22 mars 2007 à 21:28 - Chroniques - [Fil F. Bon]

Jamais mis les pieds dans un colloque universitaire auparavant, jamais mis les pieds, non plus, du coup, dans un « colloque international » tel que l'indique le petit livret qui fait office de programme. Pour être complètement exact, l'intitulé entier du colloque est : « François Bon – Éclats de réalité ». Bref, tout ça pour dire que je reviens de ce dit colloque. Je n'en attendais pas grand chose, je me suis simplement laisser gagner par la curiosité et, bravant le froid, le vent, et la neige, je suis allé, en compagnie d'Elise et Nico, à la rencontre de ce François Bon dont, pour être

honnête, je n'avais lu qu'un seul bouquin, le fameux Daewoo dont je vous parlais l'autre jour (et dont je vous parlais mal, méconnaissant beaucoup de détails sur la conception du roman).
Quelques impressions, en vrac, parce que ce genre d'impressions ne peut se reconstituer qu'en vrac : le vrac des trois pages de notes (petit format) prises durant les quatre heures de débat et interventions de cette après-midi...

L'auteur.
François Bon semble extensible. D'abord, il se rétracte sur lui-même. Depuis ma place privilégiée (dans les derniers rangs) je peux l'observer lui pendant la première intervention (« François Bon – Edward Hopper : Peinture, archi-texture et fiction »), lui, l'auteur, assis au deuxième rang, tout à droite, c'est à dire tout à gauche si on se place du point de vue des intervenants. En le regardant je note : instable, mal à l'aise, gestes, tic, manies, main qui dissimule son visage, lunettes, regard lunatique, en haut, en bas.
Le demi visage qu'il me donne à voir semble renfrogné, fermé, un peu froid aussi, un peu dur, sans doute. Sa main, la gauche, toujours, vient se coller contre le haut de son visage, contre sa tempe ou bien autour de sa bouche ou bien elle vient saisir la branche de ses lunettes, les retirer, les essuyer, les remettre. Souvent en mouvement. Instable. Et sous sa main gauche, un corps, lui aussi, renfrogné, replié sur lui-même, inspiré à l'intérieur, enterré sous une paume qui l'écrase. Parfois, je le surprends aspiré dans l'ouverture de son pull à col roulé, col qui a tendance à le recouvrir peu à peu, d'abord le bas du visage, et on comprend que si c'était possible, sans doute, c'est tout son être qu'il laisserait recouvrir...
Pendant un moment, je me dis qu'il doit être bien absurde de se voir ainsi décortiqué, autopsié, en sa présence, sous ses yeux propres, inactifs, silencieux, imposés au mutisme. « Peur de passer pour un mort, oeuvre close.», comme il le dit lui-même. Alors je me dis que ça doit être normal, cette réserve, cette gêne, cette honte, aussi, peut-être. Pendant un moment (un autre), je me dis même que ce doit être une impression de torture que d'assister ainsi à l'empoussiérement de son Oeuvre. Mais avec le recul des autres interventions, de ses propres paroles, je me dis finalement que non, ce n'est pas exactement ça.
Lorsqu'il se retourne, parfois, trois ou quatre fois, pour observer le « public », les rangées de sièges à demi occupées, les gens qui, normalement, ne le regardent pas lui, mais observent et écoutent les intervenants, lorsqu'il se retourne, donc, je me dis que peut-être, alors que je le fixe comme ça, que je continue de le fixer lui, le stylo dans la bouche, peut-être sait-il, peut-être comprend-il ce que je suis en train de faire. L'observer lui. Et pouvoir rendre compte, ensuite, d'un regard (le mien) porté sur un regard (le sien) porté sur un regard (celui de l'intervenant) qui commente un regard (celui de François Bon l'écrivain) qui complète un regard (celui de Edward Hopper, le peintre) qui rend compte du réel. Comme un effet d'enchâssement infini qui rendrait à la fois compte des difformités du réel, et à la fois de sa singulière évidence (« la position du sujet fait que le réel est différent : le réel se rattache à celui qui l'expérimente », dira-t-il un peu plus tard en substance). Et comme si observer l'écrivain physiquement me plaçait dans une posture décalée vis à vis des universitaires et des commentateurs. Et comme si, aussi, l'atmosphère du colloque me rendait pédant, ces dernières lignes en témoignent...

François Bon semble extensible. Lorsqu'il parle, lorsqu'il répond à quelques questions, à quelques idées décalées qu'il entend dans la bouche d'une intervenante, l'auteur semble sortir de lui, sortir de cette position de replis et de recouvrement ; il s'étire, il rebondit, il sourit, il dit « truc, type, connerie, bouquin, mec » parle comme un type normal tout en restant clair et pertinent, malgré une certaine tendance à la digression. Lorsqu'il parle, on le ressent comme une sorte de boule de neige, il s'auto-enthousiasme, il s'entraîne lui-même ailleurs, vers d'autres sujets, d'autres problématiques, d'autres horizons. Ses yeux s'ouvrent, ils ne sont plus plissés, ses traits se détachent, se décrispent, il gesticule, contraste saisissant par rapport à ces moments où il semblait creuser son siège pour s'y dissimuler, des moments où le nom « François Bon », martelé frénétiquement par les intervenants, commençait à perdre tout son sens et devenait une succession de son sans rapport avec rien.



Le reste.
Le colloque, ou bien ce qu'il y est dit et ceux qui le disent. Plusieurs choses, d'abord, que je n'ai pas entendues, que je n'ai pas notées, que je n'ai pas comprises. Et puis quelques phrases, prises au vol, fixées aussi vite et exactement que possible, mais mal, évidemment. Il y est beaucoup question de la ville, de la géométrie, des intertextes, de « l'extrême » de son écriture (« L'ouverture de Décor Ciment : une courte pratique de l'extrême chez François Bon »). On y discute langue vue au microscope et comme un microscope, le texte « en action », les mots « effacements », « vides », « imaginaire spectaculaire » résonne à droite à gauche (« Les friches industrielles dans l'oeuvre de François Bon », même si le titre du programme a changé depuis, tant pis, je ne me souviens plus du titre définitif). La ville n'est pas appréciée comme « présence fixe » mais comme « conjonction d'éclat de temps », et d'ailleurs ce n'est pas tellement la ville qui intéresse Bon mais plus le monde et « l'obsession du corps dans l'espace ».

Difficile de rendre des notes de façon pertinente le jour même, le soir même, le tout sans avoir l'impression de dénaturer les paroles exprimées, avec la peur, aussi, peut-être, de n'avoir pas saisi tout ce qu'elles sous-entendaient. Mais cette « posture devant les mots » semble aller dans mon sens : « humilité, refuser le lyrisme immédiat, nommer ce que d'habitude on ne nomme pas ». Cette façon d'appréhender le langage : cette « force hypnotique qui tente de remplacer le monde ». Et puis surtout, cette phrase, sortie de nul part ou presque, et que j'encadre au centre de mon cahier à spirale : « Les livres ont remplacés le monde ».

Et puis une drôle de position vis à vis de son oeuvre, aussi, et cette incapacité à se satisfaire pleinement de ce que l'on fait ou plutôt ce que l'on a fait, ce qui est derrière : « masse derrière qui me gêne considérablement » dit-il en parlant de ses « bouquins » précédents. Ou encore, lorsqu'il dit, en désignant son dernier livre « ce truc Tumulte ». Et quant à la poésie, « je n'y ai pas le droit », dit-il l'air résigné ou bien désolé ou bien blasé, avant de terminer sur des « je ne m'appartiens pas » et des « je ne suis pas dans la littérature, je suis ailleurs » que je ne parviens pas à recontextualiser, malheureusement.

De ces quatre heures passées à la médiathèque centrale de Tarentaize, je retiendrais surtout la fin, c'est à dire la table ronde entre François Bon (seul moment où on l'a entendu lui, parler), Jean-Bernard Vray et Jean-Noël Blanc. Très agréable et très peu « universitaire », vivant et parfois passionnant. Dommage que mes notes ne puissent pas en rendre réellement compte.

Demain, vendredi, j'y retournerai sans doute, après les cours, avec d'autres, peut-être pour toute l'après-midi encore, je vous en transmettrai donc probablement le compte rendu...

Peindre librement

Par Menear, mardi 20 février 2007 à 11:57 - Journal - Notes de lecture - [Fil F. Bon]
La lecture de Daewoo (François Bon) me laisse perplexe. Difficile de me positionner vis à vis de ce drôle de roman (qui ressemble plus à un bout des carnets d'études de Zola qu'à Germinal, un entre-deux, entre enquête journalistique et pure fiction, donc), et notamment vis à vis du parti pris de son auteur concernant les « personnages » qui garnissent l'oeuvre. Je mets des guillemets car les dits personnages sont en fait plus des figures de personnes traduit par quelques témoignages plus ou moins retouchés.
Et c'est là que je reste perplexe : « fallait-il » retoucher ces témoignages ? Ne « fallait-il » pas les laisser tels quel ? Plus j'y pense et plus je n'en sais rien. Parce qu'il est évident que cette oeuvre semble tendre vers une « cristallisation » du réel (social, notamment) et que donc, par conséquent, il aurait été plus « logique » d'en rester aux propos exacts de ces « témoins » de Daewoo. Mais en faisant oeuvre romanesque, François Bon « se doit » de restituer des personnages et non des personnes, d'où la transformation des propos. Problème (pour moi): modifier les propos de ces témoins modifient d'autant plus leur nature de personnage, puisqu'ils ne s'incarnent que dans leurs témoignages. Difficile de trancher, donc... Il est par ailleurs intéressant de noter que le seul « vrai » personnage du livre est aussi le seul qui ne parle pas, qui n'est qu'esquissé dans les témoignages des autres... Pour vous faire une idée, voici ce que dit l'auteur/narrateur à ce propos au début du livre (c'est la dernière partie de la citation qui m'intéresse réellement, le début est surtout là pour la contextualiser) :
« Vous me lisez, là, ce que vous avez gribouillé ? »
Je suis remonté dans le carnet aux commentaires qui précédaient ce que je venais de recopier. Ce n'est pas ce qu'elle m'avait demandé, mais c'était manière d'abattre aussi mon jeu, ce que je cherchais et où j'allais, et que je restais libre, dans l'écoute, d'user de ce qu'elle m'avait donné. J'avais réagi à l'instinct, elle l'a compris ainsi, je l'ai bien vu, à la fin, à sa façon d'oublier sa cigarette, et ne plus me demander de compte.
« J'ai dit ça, je l'ai dit comme ça ? »
J'ai répondu que ma raison de noter avec précision, c'était aussi pour la nécessité de librement peindre : qu'à ce prix seulement on est juste. Une construction de mots pour mettre en avant, oui, sa façon de dire les mots.
(Daewoo, François Bon, Livre de Poche, p.88)

Difficile, pour le coup, de ne pas repenser à ce que me disais Virgil hier par commentaires interposés (l'effacement de l'auteur, non effectif dans Daewoo) et de ce que moi je lui répondais, notamment à propos de De sang froid de Truman Capote. Drôle de bouquin que ce Daewoo, quoi qu'il en soit, pas du tout dénué d'intérêt...

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Ajout du 6 avril 2008

Je termine aujourd'hui la retranscription papier des entretiens que j'ai pu avoir ces derniers mois avec des amputés pour
Coup de tête et je repense instantanément à cette citation de Daewoo parce qu'à ce moment seulement je comprends ce qu'elle porte en elle. C'est à dire que j'en vois véritablement la portée. Les mots sont les plus claires possibles, pourtant, mais peut-être que l'on ne peut comprendre qu'après avoir eu l'occasion d'expérimenter soi-même. Quoiqu'il en soit je vois, je saisis. Retranscrire, ce n'est pas recopier. C'est peindre, justement. C'est, parfois, choisir de délibérément recomposer la parole capturée pour mieux pouvoir la faire émerger. Et tordre ce qui n'aurait pas lieu d'être sinon. Et faire ressortir, non, composer, la réalité de la parole enregistrée. Recopier le fichier audio sorti tout chaud du ventre du dictaphone n'aurait aucun sens. Aucun.