Nuits infatigables.
Nuits salvatrices.
Parce que dans la journée, tout nous est fermé. Le jour est réservé au quotidien, la nuit à l'essentiel. Dans son profond silence, la voûte du firmament s'entrouvre, devient transparente, le vent nous saisit, transperce l'âme de l'énigme de cet infini qui nous entraîne pendant le bref instant de vie qui nous est accordé. La carte du ciel, largement déployée, est là , immuable depuis le temps où les bateaux phéniciens ou égyptiens ouvraient la route de l'Atlantique.
La lune.
Avec un peu de chance, un mince sentier lumineux ou juste un reflet, minuscule soucoupe figée dans les roseaux, que le saut soudain d'une grenouille, nous gratifiant de trois notes de basse inattendues, éparpille en éclats sinueux et liquides.
La lune, prise au filet des branches.
Les bourgeons gonflent, les feuilles s'extirpent, se déplient, en multitude de strates emplies de chuchotis, d'ombres et de bruissements, et déjà se replient : explosion de sombres et rugueuses dans la somptueuse tenture. Bruissement de la feuille qui tombe en planant. Puis, vide tendu en toile d'araignée entre les branches. Sous le souffle du vent, les doigts osseux de l'arbre, de temps en temps, craquent.
La mort, semble-t-il.
La neige. Magnifique, fraîche, vivante.
Au printemps, sur la neige encore dure qui fond, un liquide jaune suinte des branches cassées par les tourmentes. La mort ? Non, pas la mort : juste un changement de rythme, une halte, un silence...
Inéluctable.
Est-ce le grillon qui, l'été finissant, nettoie dans l'obscurité la rouille du mécanisme secret de l'horloge ou les vagues qui viennent battre le rivage, détruisant l'île ? La nuit, rien ne brouille les signaux qui nous parviennent... La nuit, nous sommes ouverts aux messages...
Vassili Golovanov, Éloge des voyages insensés, Verdier, trad : Hélène Châtelain, P. 257-258.
Prise au filet des branches
Par Menear,
mardi 8 juillet 2008 à 18:15
- Journal
- Notes de lecture
Extrait bucolique du Golovanov en cours, pas franchement représentatif de l'ensemble d'ailleurs, parce que l'ensemble serait difficilement résumable en trente lignes. D'autres passages auraient pu faire l'affaire, mais là c'est la lune. Ça change tout.
Ouroboros CQFD
Par Menear,
lundi 7 juillet 2008 à 16:42
- Journal
- Brèves
Fera office de test pour la webfiction Qu'est-ce qu'un logement, actuellement en cours d'écriture.
Le reste est usant jusqu'aux nerfs.
Le reste est usant jusqu'aux nerfs.
6 madeleines aux œufs frais
Par Menear,
dimanche 6 juillet 2008 à 11:25
- Journal
- Carnet de bord
Voilà plus de six mois que je garde précieusement ce paquet de mini madeleines (vide) sur mon bureau. Acheté (et mangé) lors de mes repérages Gare de Lyon et conservé depuis. Je le garde pour Coup de tête, parce qu'une scène nécessite que mon narrateur (qui, c'est décidé, n'aura définitivement pas de nom : je le gomme du quatrième jet en ce moment même) déchiffre le texte imprimé sur l'emballage (ingrédients, code barre et autres). Du coup j'ai demandé à Hugo de ne surtout surtout pas le jeter

L'impression d'être ma mère quand elle mettait de côté les rouleaux de PQ et les boites de yaourt parce que ça pourrait peut-être lui servir pour sa classe un de ces jours.ne sachant pas réellement quand la nécessité de recopier l'emballage se ferait sentir. Comme les choses ont traîné et que la réécriture de la première partie a pris du temps, le passage en question je n'y suis toujours pas. Mais je me vois mal embarquer ma barquette de mini madeleines avec le reste de mes affaires pour le déménagement. Du coup je saute le pas, j'anticipe. Je retranscris tout quelque part, c'est à dire ici. Probablement que seule la partie ingrédients m'intéresse réellement mais, dans le doute, je prends tout, on ne sait jamais.
6 madeleines extra moelleuses
Le Guillou
recette gourmande aux oeufs frais
07 02 08 lot 284 AF1 11:43
Dégustez les madeleines extra moelleuses aux œufs frais Le Guillou. Intactes grâce à la barquette, elles vous accompagneront pour toutes vos pauses gourmandes, seul ou entre amis.
6 madeleines aux œufs frais
Ingrédients : Farine de blé – Sucre – Huile de colza – Oeufs frais 14% - Sirop de glucose – Stabilisant : sirop de sorbitol – Blancs d'oeufs – Poudre à lever : diphosphate disodique, carbonate acide de sodium – Dextrose – Sel – Emulsifiants : E471, E472e – Gélifiants : carraghénanes, farine de graines de guar – Conservateurs : E202, E282 – Arômes – Maltodextrines – Correcteur d'acidité : acide citrique. Fabrication dans un atelier utilisant : Lait, soja et fruits à coque.
3 248253 820205
Fabriqué en France par / Made in France by :
Pâtisserie Gourmandes SA BP 217 – 22602 Loudéac Cedex – France
Poids net / Net weight :
84g/2.8 oz e
A consommer de préférence avant le : voir sur l'emballage

Vases communicants
Par Menear,
vendredi 4 juillet 2008 à 17:59
- Journal
Drôle de temps. Les cartons s'entassent, les piles de livres aussi et puis les piles de livres disparaissent dans les cartons et les cartons restent scotchés au sol. Les fringues débordent des panières, les sacs poubelle viennent à manquer. Rien de bien inhabituel en réalité : simplement le troisième déménagement en un an. On s'y fait d'autant plus que quitter la Sarthe ce n'est pas franchement un crève-cœur (dix mois c'est suffisant).
Depuis quelques jours c'est un peu le principe des vases communicants par ici. D'un côté on dénude les murs de leurs étagères, affiches, bouquins, petits objets divers, de l'autre, l'ouvrier du collège refait le couloir, repeint les encadrements de portes, tapisse. D'un côté, on se sépare de notre table basse qui n'est pas à nous, on range la vaisselle dont on se sert peu ou pas, on déplace la commode, de l'autre, l'ouvrier du collège transforme la pièce interdite en pièce tout court. Déconstruire d'un côté pour rebâtir de l'autre.
Pour une fois, on apprécie le luxe d'avoir le temps, tant pis s'il est drôle. Fini les préparatifs-catastrophes, fini le déménagement-en-trois-jours (j'ai testé pour vous, c'est loin d'être agréable). On peut enfin s'y mettre petit à petit, sans trop se crever, sans trop souffrir de la pression d'une deadline qui n'existe pas. Très différent de septembre dernier, donc. Simplement : la légère impression de se précipiter à pieds joints dans le vague, dans le vide. Parce qu'au jour d'aujourd'hui nous préparons un déménagement qui ne nous conduit nulle part. Simplement dans le flou d'un coup de fil qui tarde à venir. Et s'il ne vient pas, quel point de chute vers lequel se rabattre ? Bonne question. Nos recherches de la semaine dernière ne nous ont pas fourni le luxe de pouvoir envisager un plan B.
En attendant : préparer le départ sans trop subir le stress de l'arrivée. Un retour en Bretagne pour quelques jours et d'autres quelques jours à passer sur Sainté également. En attendant, on continue de transvaser de notre vie d'ici vers une vie d'ailleurs encore fictive : récupérer des cartons au Super U du coin, monter les cartons, remplir les cartons, refermer les cartons, badigeonner les cartons de scotch, stocker les cartons. Une histoire de cartons, donc. Pour le reste : trier, caser, jeter, choisir. On ne pourra pas tout emporter. Ce matin, j'ai déjà jeté deux manuscrits imprimés, soit trois cent et quelques pages, un vieux truc qui n'avait pas trouvé preneur parce qu'effectivement mauvais et que j'avais gardé jusque-là Dieu sait pourquoi. Le tout sur des airs d'Alabama Song.
Depuis quelques jours c'est un peu le principe des vases communicants par ici. D'un côté on dénude les murs de leurs étagères, affiches, bouquins, petits objets divers, de l'autre, l'ouvrier du collège refait le couloir, repeint les encadrements de portes, tapisse. D'un côté, on se sépare de notre table basse qui n'est pas à nous, on range la vaisselle dont on se sert peu ou pas, on déplace la commode, de l'autre, l'ouvrier du collège transforme la pièce interdite en pièce tout court. Déconstruire d'un côté pour rebâtir de l'autre.
Pour une fois, on apprécie le luxe d'avoir le temps, tant pis s'il est drôle. Fini les préparatifs-catastrophes, fini le déménagement-en-trois-jours (j'ai testé pour vous, c'est loin d'être agréable). On peut enfin s'y mettre petit à petit, sans trop se crever, sans trop souffrir de la pression d'une deadline qui n'existe pas. Très différent de septembre dernier, donc. Simplement : la légère impression de se précipiter à pieds joints dans le vague, dans le vide. Parce qu'au jour d'aujourd'hui nous préparons un déménagement qui ne nous conduit nulle part. Simplement dans le flou d'un coup de fil qui tarde à venir. Et s'il ne vient pas, quel point de chute vers lequel se rabattre ? Bonne question. Nos recherches de la semaine dernière ne nous ont pas fourni le luxe de pouvoir envisager un plan B.
En attendant : préparer le départ sans trop subir le stress de l'arrivée. Un retour en Bretagne pour quelques jours et d'autres quelques jours à passer sur Sainté également. En attendant, on continue de transvaser de notre vie d'ici vers une vie d'ailleurs encore fictive : récupérer des cartons au Super U du coin, monter les cartons, remplir les cartons, refermer les cartons, badigeonner les cartons de scotch, stocker les cartons. Une histoire de cartons, donc. Pour le reste : trier, caser, jeter, choisir. On ne pourra pas tout emporter. Ce matin, j'ai déjà jeté deux manuscrits imprimés, soit trois cent et quelques pages, un vieux truc qui n'avait pas trouvé preneur parce qu'effectivement mauvais et que j'avais gardé jusque-là Dieu sait pourquoi. Le tout sur des airs d'Alabama Song.
Prologue
Par Menear,
mercredi 2 juillet 2008 à 17:42
- Journal
- Carnet de bord
Je termine de réécrire le prologue de Coup de tête. Cela fait partie de mes relectures de la première partie (quatrième jet) terminée il y a peu. Je crois que j'ai à présent atteint une version plausible : je m'approche d'un résultat qui pourrait tout à fait ressembler au résultat final. Je n'avais pas prévu de mettre ce petit bout de texte en ligne, mais l'idée me plaît finalement. Il ne s'agit que du prologue, en revanche, je ne compte pas tout publier au fur et à mesure.
Prologue. Jour zéro.
Et toi Ajay, tu t'es déjà cherché dans les reflets turquoises d'une piscine municipale ? Ton visage entre les lames mosaïques qui ondulent à l'ombre du fond. Tes yeux déformés quelque part à la surface. Ce goût de chlore raclé contre la gorge.
Je les vois, ces lignes striées au fond du bassin, je les vois qui se défont à mesure que l'eau par dessus les recouvre. Je les vois, aujourd'hui ou ailleurs, parce qu'elles sont gravées sur le revers de mes pupilles, je crois.
Cherche-moi. A la ligne d'eau numéro quatre. Les orteils crispés au bord du plongeoir. Les frissons circulaires sur la peau. De haut en bas et inversement. Mon corps paré, immobile. Ne reste plus que le départ à donner. J'attends que le signal éclate.
A ma droite, je tourne la tête, au premier couloir, je reconnais le corps de Nil. Un seul coup d'oeil est suffisant. Ses épaules déjà luisantes. Il a posé son gros sac bleu dans le coin et il sert l'élastique de ses lunettes. Il porte des palmes au bout des chevilles. Son regard et le haussement de sourcils qu'il me lance. Ses lèvres bougent, il se tourne vers Arjeen-Mangel au couloir deux. De là où je me trouve, j'entends pas vraiment ce qu'ils se disent. Mais je la vois, elle, sourire du bord des cils, un de ces rictus qu'elle a des fois, et puis elle laisse pivoter son corps en arrière. Sa peau reflète à son tour les reflets bleus-verts du chlore en suspend. Son maillot de bain rouge tatoué sur ses hanches et sur ses seins. Ses jambes croisées, sa peau nette glacée sur le carrelage. Est-ce qu'elle sait au moins qu'on n'est pas censé fumer dans une piscine municipale ?
Mais je me concentre, Ajay. Mes yeux fixés sur le bout de la ligne, ta silhouette en toile de fond. Pas question de perdre cette course, je pense – j'explique, j'entends.
Tout contre le rebord de ma pupille, à droite, je laisse glisser les mains et les bras de ce corps que j'essaie d'ignorer. C'est lui, tu sais. Lui : le monstre d'avant. Lui que j'ai déjà trop souvent eu le temps d'oublier. Ses cheveux bleus en vrac sous un bonnet jaune vif. Ses bras et ses épaules moulinés, brassés dans l'air contre ma pupille, à droite. Son torse tracé dans le prolongement. Je garde la tête fixe, je me dis. Ne jamais croiser son regard, je me dis. Je me laisse pas déconcentrer. On ne nage pas pour les autres.
Ces lignes qui ondulent, qui perdent leur justesse sous la surface, quand on les fixe trop longtemps, on finit par perdre tout sens des perspectives. On a la vue qui tangue. Dingue.
T'as remarqué l'homme-grenouille juste à ma gauche ? Il est assis sur le plongeoir, à l'envers du sens de l'eau. Sa combinaison le recouvre des pieds à la tête. Il porte une bouteille d'oxygène sur le dos. De là où je me trouve, j'aperçois seulement la base de sa nuque, fondue, moulée dans la combinaison. Peut-être que je le connais, Ajay, mais en réalité je sais pas. Je me dis qu'il a rien à faire ici. J'ai bien une petite idée de qui ça pourrait être, mais quand j'y pense je me ravise. C'est juste impossible.
On me fait signe que le départ risque d'être retardé à nouveau. Tout ce sang dans mes chevilles tape contre le sol. Je me décrispe les muscles. C'est jamais très bon de rester figé dans la même position pendant des heures. Je décolle mes pieds de la surface du plongeoir. Je laisse vriller mes bras autour de mes épaules pour les délier. Je tourne le dos à la tribune à moitié vide sur la droite. Je reconnais pourtant des visages que je souhaiterais fuir. Effacer. J'aperçois aussi, dans la parenthèse de l'instant, la lettre M taguée en gras sur le rebord de la tribune. La peinture continue de couler un petit peu. Elle glisse entre les rainures des carreaux. Soupir.
Peut-être parce que je suis tendu, peut-être parce que je m'ennuie, je vais jusqu'à me pencher contre la surface de l'eau. La fraîcheur, un instant. Le chlore saturé. Je glisse les doigts de ma main droite entre les fils de l'eau. Je regarde ailleurs. Je ne sens rien, mais je fais comme si.
Entre les couloirs six et sept, j'aperçois sans le vouloir leurs deux corps qui se frôlent, plus ou moins par accident. Je ne m'en détourne pas. Ils font bien ce qu'ils veulent. Ercini-Fort et son maillot noir qui luit contre sa peau. Elle se rapproche de Karl et de son corps délavé qu'il plante par dessus son short de bain. Aucune chance qu'il arrive à gagner avec ça, je pense, parce que c'est pas réglementaire. Et puis aussi : ça ralentit. Une fois immergé, ça glisse mal, ça glisse moins. Leurs épaules respectives se trouvent par moments. Ils ne prêtent pas attention à l'horloge qui continue de tourner. Pas sérieux, je pense.
On nous fait signe, enfin. Tous les sept participants prêts à se lancer à l'eau. Les pieds fondus contre la moiteur du plongeoir, les orteils crispés tout au bord.
Dis-moi, Ajay, pourquoi quand je ferme les yeux et que je pense Ă toi, c'est toujours ta main tendue que j'imagine en premier ?
Nous n'attendons plus que le signal éclate, aigu entre les crânes.
J'ai attendu toute ma vie que le signal éclate.
Nous n'attendons plus que l'eau glaciale enfin nous recouvre.
Nous n'attendons plus.
Parce que la course a déjà eu lieu.
Je ne sais pas qui a gagné. Je suis resté à quai. Le carrelage défait sous ma peau. Mes bras chauds autour de mes genoux. A frissonner. Suffoquer.
Je te le demande, Ajay, as-tu seulement vu tous ces corps rassemblés au même endroit auparavant ? Et pour autant, je pense, est-ce qu'on est obligé d'appeler ça mentir ?
Théodore Monod
Par Menear,
mardi 1 juillet 2008 à 15:44
- Journal
Cet endroit que je croise tous les matins depuis la vitre du tram et qui tous les matins me fait penser à Dachau. Je ne sais pas pourquoi. Je sais simplement que je n'y ai jamais mis les pieds, je me contente de l'apercevoir et de glisser autour, selon la courbe des rails au sol, je vois simplement ces haies taillées, ces arbres droits, la grande allée centrale. Il y fait toujours beau d'un soleil fixe et fort. C'est peut-être ça. Cette image de champ ouvert sur canicule dure me ramène huit ans plus tôt, à Dachau justement.
Il me reste peu de souvenirs, en réalité, de ce « voyage linguistique » de quatre ou cinq jours effectués en 2000 durant l'année de quatrième.Cet endroit je le croise aussi les après-midi sur les coups de seize ou dix-sept heures, en sens inverse. Ce qui veut dire que j'aperçois d'abord la grande allée principale encadrée d'arbres, eux-mêmes encadrés par des tuteurs massifs, disposés en croix autour des troncs. Je pense d'autant plus à Dachau que c'est bien cette allée massive saturée de lumière qui me renvoie au champ gigantesque amputé de ses baraquementsJe me souviens en revanche de toute la réticence agacée de mon prof d'allemand de l'époque, qui refusait pertinemment de se joindre au voyage, argumentant que ces séjours linguistiques n'avaient de linguistique que le nom, ce en quoi il n'avait pas tout à fait tort : nous sommes toujours restés entre nous, évidemment, nous n'avons pas parlé un seul mot d'allemand, et je me rappelle d'une des heures de cours qui avaient suivi notre retour et les moqueries du prof en question devant une élève qui disait ne pas connaître le mot Apotheke (pharmacie) alors que des pharmacies, si elle avait un peu levé le nez durant le voyage, elle en aurait croisées, cela aurait au moins pu servir à ça.Il me semble que nous étions allé « visiter » Dachau sur la fin du séjour. Il faisait très chaud, le soleil était dur.J'avais pris des coups de soleil les jours précédents, n'ayant bien évidemment pas pensé à prendre de la crème solaire (ou bien alors j'en avais et je n'avais pas pensé à m'en servir). On m'explique alors de ne pas mettre d'eau par dessus au risque de favoriser un effet loupe sur la peau mais je le fais quand même parce que ces brûlures me lancent.Je revois l'immensité du champ principal. Des allées en gravier et les marques au sol de ce qui soutenait soixante ans plus tôt les baraquements des détenus. La pelouse est finement tondu, sur la gauche il y a un petit coin d'ombre, un chemin encadré de haies, un sentier agréable qui conduit aux fours crématoires qui ont été conservés en l'état. Je n'ai aucun souvenir du film documentaire que l'on nous passe le matin, dans l'une des salles de projections du bâtiment principal, mais je me souviens de l'intérieur des fours, des traces qui s'y sont creusées et qui dessinent vaguement l'ombre d'un squelette accroché aux parois. Les marques des poignets pèsent à l'intérieur. Je prends des photos inutilisables à cause du manque de luminosité.A l'époque il s'agit encore d'appareil photo argentique. Impossible de voir l'aperçu du cliché s'afficher dans l'instant, comme maintenant. Je rate la moitié de ces photos sans le savoir.Plus loin le chemin, qui devient peut-être sentier, s'enfonce et j'ignore où il mène.
Ils n'en ont gardé qu'un ou deux en l'état, des volières étroites que nous visitons rapidement, les autres ont tous été rasés, démontés, découpés. Au sol se découvrent encore les traces des fondations sèches à présent.Il m'est arrivé parfois d'apercevoir dans les allées ou sur les pelouses du parc Théodore Monod des silhouettes pieds ou torse nus, allongées dans l'herbe à attendre que l'air chaud tout contre se dissipe lentement. Qu'on puisse s'y prélasser me paraît banal, quand bien même c'est Dachau à nos portes., celui-là même où nous nous étions posé un moment, dix minutes ou bien une heure, sur cette photo irréelle qui s'altère quelque part dans un placard à St-Etienne.Cette photo perce quelque chose que je n'identifie pas. C'est peut-être le temps. De mémoire, on nous y voitnous, c'est à dire notre petit groupe d'une petite dizaine de personnes, parmi lesquels C., M., J., P., R. et moi-même. D'autres peut-être.allongés au sol, à l'ombre d'un arbre hors champ, les mains sous la nuque, le ciel bleu-plastique. Derrière nous peut-être, je revois l'un de ces baraquements en friches dont la surface occupée alors est à présent aplanie par de gros graviers ternes. Je crois que nous avions quartier libre pour la visite du camp, je crois que nous sommes en avance par rapport à l'horaire fixé pour le retour. Alors on attend, on patiente, à l'ombre de cet arbre hors champ et de ce baraquement dont l'ombre n'éclaire plus qu'un passé trop abrupte pour nous. Je ne sais pas si nous prenons réellement conscience de l'énorme décalage qui existe entre le sol que l'on foule et l'attitude que l'on a. Nous sommes en vacances, allongés dans l'herbe. Je ne sais pas si je vois déjà ce décalage pendant que je le vis ou si ce sont mes propres regards successifs sur cette même photo qui, après coup, d'année en année, ont déteint sur mes souvenirs d'alors. De cet instant ne reste que cette photo, qui, peut-être, a duré des heures.
Quelque peu de vide
Par Menear,
vendredi 27 juin 2008 à 14:44
- Journal
Légère impression de déjà vu...
Florilège des instants les plus pénibles et/ou glauques qui nous ont poursuivis, Hugo et moi, ces trois derniers jours, durant nos recherches de logement pourl'année prochaine le mois prochain :
Mardi
- autoroute autoroute autoroute sous cagnard d'entre onze et deux heures
- arrêt sur une aire d'autoroute pour manger : 17,40€ pour trois sandwichs et une bouteille d'eau
- arrivée hôtel Formule 1 où on restera au moins deux nuits, peut-être trois
- début des recherches sur place : une petite dizaine d'agences immobilières
- toujours les mêmes réponses. Quelques variantes : c'est très calme en ce moment / ah non on n'a rien du tout / on fait pas les locations / faut voir avec la personne qui s'occupe des locations mais la personne en question elle est là que le lundi entre trois heures et quart et trois heures vingt-deux / c'est vraiment très très calme en ce moment / le marché locatif du moment est quasi nul
- quelques pistes tout de même : j'ai peut-être quelque chose à vous proposer, c'est une maison XXm² avec XXXm² de terrain autour pour 800€ par mois, en revanche c'est un bail précaire, donc on peut vous mettre dehors du jour au lendemain, mais c'est une bonne affaire à saisir, hein, faut pas croire / mais pourquoi vous n'essayez pas d'acheter plutôt ?
- retour hôtel fin d'aprèm : mort de chez mort, énervé parce que rien du tout, rien de visité, aucune piste, coups de soleil un peu partout, début de migraine, fait chier fait chier fait chier
- repas dans un bar infect avec poulet pas cuit farci aux litres de beurre et frittes molles en accompagnement : 20€
- croiser des mecs qui sortent des douches à moitié à poil dans les couloirs
- soir englué sur le couvre-lit douteux de la chambre 225 devant la télé
- tiens, si on regardait M6 ?
Mercredi
- levé tôt air encore frais sous soleil de plomb nuages annoncés par la météo absents, au bord de la crise de nerf en permanence fous rire (nerveux ?) parfois
- écumer les bleds autour et les agences immobilières encore
- toujours les mêmes réponses. Quelques variantes : c'est très calme en ce moment / ah non on n'a rien du tout / on fait pas les locations / faut voir avec la personne qui s'occupe des locations mais la personne en question elle est là que le vendredi entre onze heures et onze heures seize / c'est vraiment très très calme en ce moment / le marché locatif du moment est quasi nul
- zéro piste cette fois
- payer le RER à chaque saut de puce : 2.90€ / 4.78€ / 4.10€ / 3.22€
- deux sandwichs, une bouteille de Cristaline, une bouteille de Schwepps Agrumes, à consommer assis sur l'asphalte d'une gare de RER à l'ombre à attendre le dit RER loupé de peu dix minutes plus tôt
- retour Formule 1 en début d'aprem
- forfait wi-fi 3h sur petit Eeepc : 10€
- refaire la liste des sites immobiliers et des sites de petites annonces encore et encore parce que rĂ©duit Ă
- en un jour à peine les agences sur place déjà écumées en totalité
- noter des numéros, barrer des notes griffonnées sur carnet, entourer des trucs, écrire des emails, laisser des messages
- que dalle que dalle que dalle
- attendre qu'on nous rappelle ou qu'on nous réponde
- faire quelques pas dehors et aller passer le temps à l'Intermarché d'à côté et faire le tour des rayons frais histoire de
- attendre qu'on nous rappelle et qu'on nous réponde
- attente d'une visite prévue à 20h
- soirée engluée sur le couvre-lit douteux de la chambre 225 devant la télé
- tiens, si on regardait un documentaire sur Brigitte Bardot ?
Jeudi
- levé tôt mais sérieusement pour quoi faire ?
- balade dans petit parc pas trop loin avec taupes et insectes goulus en option
- attente agacée d'une visite prévue à 16h
- retour hôtel avec provisions minimes histoire de : 9.21€
- attente agacée de la visite prévue à 16h
- midi englué sur le couvre-lit douteux de la chambre 225 devant la télé
- tiens, si on regardait Le scaphandre et le papillon qui passe Ă midi sur Canal ?
- migraine qui pointe
- comas-ennui
- prendre l'air, c'est à dire : faire le tour de l'Intermarché à pied puis marcher jusqu'à la zone industrielle suivante
- retour « centre-ville » pour visite 16h
- partir dans la foulée
- partir partir partir et vite
- soleil pleine poire tout du long avec migraine en option
Et ce début d'épisode de Friends qui me traîne derrière les yeux à chaque fois qu'on se retrouve à errer dans le Formule 1 / passer le temps à l'Intermarché / attendre assis par terre sur les marches d'une gare de RER / attendre n'importe où ailleurs / jeter un oeil sur la télé turque qui tourne pendant qu'on essaye d'avaler le poulet-au-beurre et les frites molles. C'est l'épisode 403 (The one with the 'Cuffs) et c'est la réplique de Chandler juste avant le générique : Could we be more white trash ?
Plus
- coût réservation trois jours / trois nuits au Formule 1 : 90€
- essence pour aller-retour : 85€
- un tas de trucs que j'ai dû oublier : X€
Florilège des instants les plus pénibles et/ou glauques qui nous ont poursuivis, Hugo et moi, ces trois derniers jours, durant nos recherches de logement pour
Mardi
- autoroute autoroute autoroute sous cagnard d'entre onze et deux heures
- arrêt sur une aire d'autoroute pour manger : 17,40€ pour trois sandwichs et une bouteille d'eau
- arrivée hôtel Formule 1 où on restera au moins deux nuits, peut-être trois
- début des recherches sur place : une petite dizaine d'agences immobilières
- toujours les mêmes réponses. Quelques variantes : c'est très calme en ce moment / ah non on n'a rien du tout / on fait pas les locations / faut voir avec la personne qui s'occupe des locations mais la personne en question elle est là que le lundi entre trois heures et quart et trois heures vingt-deux / c'est vraiment très très calme en ce moment / le marché locatif du moment est quasi nul
- quelques pistes tout de même : j'ai peut-être quelque chose à vous proposer, c'est une maison XXm² avec XXXm² de terrain autour pour 800€ par mois, en revanche c'est un bail précaire, donc on peut vous mettre dehors du jour au lendemain, mais c'est une bonne affaire à saisir, hein, faut pas croire / mais pourquoi vous n'essayez pas d'acheter plutôt ?
- retour hôtel fin d'aprèm : mort de chez mort, énervé parce que rien du tout, rien de visité, aucune piste, coups de soleil un peu partout, début de migraine, fait chier fait chier fait chier
- repas dans un bar infect avec poulet pas cuit farci aux litres de beurre et frittes molles en accompagnement : 20€
- croiser des mecs qui sortent des douches à moitié à poil dans les couloirs
- soir englué sur le couvre-lit douteux de la chambre 225 devant la télé
- tiens, si on regardait M6 ?
Mercredi
- levé tôt air encore frais sous soleil de plomb nuages annoncés par la météo absents, au bord de la crise de nerf en permanence fous rire (nerveux ?) parfois
- écumer les bleds autour et les agences immobilières encore
- toujours les mêmes réponses. Quelques variantes : c'est très calme en ce moment / ah non on n'a rien du tout / on fait pas les locations / faut voir avec la personne qui s'occupe des locations mais la personne en question elle est là que le vendredi entre onze heures et onze heures seize / c'est vraiment très très calme en ce moment / le marché locatif du moment est quasi nul
- zéro piste cette fois
- payer le RER à chaque saut de puce : 2.90€ / 4.78€ / 4.10€ / 3.22€
- deux sandwichs, une bouteille de Cristaline, une bouteille de Schwepps Agrumes, à consommer assis sur l'asphalte d'une gare de RER à l'ombre à attendre le dit RER loupé de peu dix minutes plus tôt
- retour Formule 1 en début d'aprem
- forfait wi-fi 3h sur petit Eeepc : 10€
- refaire la liste des sites immobiliers et des sites de petites annonces encore et encore parce que rĂ©duit Ă
- en un jour à peine les agences sur place déjà écumées en totalité
- noter des numéros, barrer des notes griffonnées sur carnet, entourer des trucs, écrire des emails, laisser des messages
- que dalle que dalle que dalle
- attendre qu'on nous rappelle ou qu'on nous réponde
- faire quelques pas dehors et aller passer le temps à l'Intermarché d'à côté et faire le tour des rayons frais histoire de
- attendre qu'on nous rappelle et qu'on nous réponde
- attente d'une visite prévue à 20h
- soirée engluée sur le couvre-lit douteux de la chambre 225 devant la télé
- tiens, si on regardait un documentaire sur Brigitte Bardot ?
Jeudi
- levé tôt mais sérieusement pour quoi faire ?
- balade dans petit parc pas trop loin avec taupes et insectes goulus en option
- attente agacée d'une visite prévue à 16h
- retour hôtel avec provisions minimes histoire de : 9.21€
- attente agacée de la visite prévue à 16h
- midi englué sur le couvre-lit douteux de la chambre 225 devant la télé
- tiens, si on regardait Le scaphandre et le papillon qui passe Ă midi sur Canal ?
- migraine qui pointe
- comas-ennui
- prendre l'air, c'est à dire : faire le tour de l'Intermarché à pied puis marcher jusqu'à la zone industrielle suivante
- retour « centre-ville » pour visite 16h
- partir dans la foulée
- partir partir partir et vite
- soleil pleine poire tout du long avec migraine en option
Et ce début d'épisode de Friends qui me traîne derrière les yeux à chaque fois qu'on se retrouve à errer dans le Formule 1 / passer le temps à l'Intermarché / attendre assis par terre sur les marches d'une gare de RER / attendre n'importe où ailleurs / jeter un oeil sur la télé turque qui tourne pendant qu'on essaye d'avaler le poulet-au-beurre et les frites molles. C'est l'épisode 403 (The one with the 'Cuffs) et c'est la réplique de Chandler juste avant le générique : Could we be more white trash ?
Plus
- coût réservation trois jours / trois nuits au Formule 1 : 90€
- essence pour aller-retour : 85€
- un tas de trucs que j'ai dû oublier : X€
Quelque chose de grand et inattendu qui ne se produit pas
Par Menear,
lundi 23 juin 2008 à 21:00
- Journal
- Notes de lecture
En attendant l'heure de mon premier (et avant-dernier) cours de la journée, je lis ce passage – je me suis fait facilement à l'aridité juste de l'écriture de Bauchau – je tombe sur cette phrase qui sert de titre à mon billet et je me dis que j'ai trouvé mon extrait-à -citer. Pourtant cette phrase est simple, presque banale. Modeste. Je ne m'explique pas son impact.
Quelques jours plus tard, on fête chez Narsès le solstice d'été. Il y a beaucoup de membres du clan, venus de Grèce ou d'au-delà de la mer, mêlés à des voisins et à des malades de Diotime.
Quand le soir approche, Antigone vent annoncer à Œdipe que Narsès l'invite à la fête du Solstice et veut le recevoir comme un hôte d'honneur. Œdipe semble d'abord ne pas comprendre. Il fait deux fois non de la tête, puis sans protester davantage se lève et suit Antigone.
Quand il entre dans la lumière du feu et des torches, Narsès, Diotime et tous les convives se lèvent. Clios est frappé par la souffrance et la majesté de son visage. A la fin du repas, chacun attend quelque chose de grand et d'inattendu qui ne se produit pas. Diotime se penche vers Œdipe : « Nous n'avons plus d'aède, veux-tu chanter pour nous ce soir ? » A la grande surprise d'Antigone, il accepte et se lève. Diotime le conduit devant le feu et le fait monter sur une large meule de pierre d'où il domine un peu l'assemblée. Diotime s'assied sur la meule et Antigone se pose, angoissée, à côté d'elle.
Œdipe tourne d'abord sur place, avec les mouvements lourds dont, le soir, il accompagne les danses de Clios. Il tente, avec un effort énorme, de chanter. Il ne sort de ses lèvres que des sons confus, un râle sans rythme et sans paroles. Antigone a le sentiment de le voir se noyer très lentement. Diotime se lève, elle fait face à Œdipe et lui dit : « Souviens-toi que tu es un Clairchantant. » Il cesse de s'efforcer, il vide ses poumons, il les emplit d'air et un son, celui que l'on attendait et que pourtant on n'avait jamais entendu, s'élève et plane dans l'air du soir. La voix d'Oedipe atteint le corps qu'elle émeut, elle soulève l'esprit qui exulte en pressentant ce qu'elle lui signifie. Lorsqu'elle descend vers le coeur, on découvre qu'elle est l'inspiration, l'exploration des mystères, des trésors encore dormants dans la mémoire.
La voix d'Œdipe n'était pas, comme on le croyait, faite pour commander ou deviner des énigmes. Avec surprise, avec bonheur, Antigone et tous ceux qui l'écoutent s'aperçoivent qu'elle était depuis toujours prédestinée au chant.
Quand Œdipe s'arrête, l'assemblée reprend son souffle. Les voix s'élèvent, les coupes circulent et Diotime en se penchant vers Antigone lui dit : « Nous avons trouvé notre aède. »
Henry Bauchau, Ĺ’dipe sur la route, Babel, P.186-187.
Notes sur l'amputation #3
Par Menear,
dimanche 22 juin 2008 à 16:50
- Journal
- Carnet de bord
Deux personnes très différentes ont déjà accepté de répondre à mes questions vis à vis de l'amputation. Deux amputés, dont l'un médecin, mais deux amputés de membres inférieurs. Mon personnage-narrateur étant privé de sa main, sa main droite, il était important que je parvienne à débusquer quelqu'un qui soit directement concerné par ce problème là . Un amputé membre supérieur. C'est C. qui me permet ce contact en me donnant les coordonnées de M. M. n'a pas d'adresse e-mail : une nouvelle fois, l'entretien se déroulera de vive voix, via le téléphone. Entretien une nouvelle fois enregistré, puis retranscrit.M. me raconte tout d'abord son histoire personnelle. Que c'est-il passé au juste ? Je fabriquais des petits pétards moi-même, il commence, et puis un jour j'ai fait une mauvaise manipulation et ça m'a pété dans la main. Le temps d'attendre les secours, j'avais la main et un morceau de la cuisse arrachés. En gros c'est ça. Je ne m'intéresse pas forcément aux détails crus et aux causes directes de l'accident, le gros de cette période étant, dans « Coup de tête », situé hors texte, mais je lui demande de poursuivre, ce qu'il fait d'un ton très dégagé. Le truc c'est que ma main était décollée de l'avant-bras, retenue par un tendon sur deux trois centimètres et il me restait plus que l'index. Sur l'index, y avait plus de peau, y avait que l'os et la chair dessus. Et ma cuisse était pas mal ouverte aussi avec un gros trou au dessus du genou. Après ça, je me suis allongé par terre, j'ai appelé au secours, on est venu, on m'a fait un garrot, des points de compression en attendant le SAMU. Je suis restée une bonne demie heure allongé comme ça. Comme c'était délicat de me transporter après, ils m'ont plongé dans un coma artificiel. Je me suis réveillé trois semaines après, j'étais en salle de réveil. Quand on aborde la question de ses premières impressions, au réveil, M. me raconte très calmement quel était son état d'esprit du moment : à son réveil, sa main était déjà cicatrisée, cachée sous un gros pansement. Sa cuisse également. Ils m'ont fait une greffe de peau sur la cuisse, il me dit aussi, j'avais la chair à vif. M. m'explique ensuite qu'on le monte au treizième étage, comme si le chiffre treize gardait son importance plusieurs années plus tard, où il peut bénéficier d'une chambre simple. Il reste au treizième étage de l'hôpital pendant deux mois et demi.
De son propre aveux, la rééducation se déroule de façon plutôt rapide. Les médecins me disaient que je me remettais très vite, qu'ils avaient jamais vu ça. Il me précise qu'il avait alors un gros mental et que dans ce genre de rééducation, le mental, c'est au moins cinquante pour cent du boulot. Il m'explique ensuite les différentes étapes indispensables pour l'appareillage. Je me permets de les omettre pour cet article puisque la question de l'appareillage ne m'intéresse pas vis à vis de« Coup de tête ». Je retiens simplement cette phrase, prononcée à la suite de ses explications : en réalité ma prothèse, je ne m'en sers pas. Parce qu'il n'y a pas grande nécessité à s'en servir.
A une main, on ne peut plus faire autant de gestes qu'avant. Des gestes banales. Du quotidien. Ça, évidemment, j'en ai pris conscience depuis longtemps. Mais quand il s'agit d'identifier ces gestes, on ne se rend pas forcément compte. Pris par le déroulement naturel de l'écriture et toutes les contraintes qui s'y fixent, j'oublie souvent que telle ou telle capacité physique n'est plus envisageable pour quelqu'un qui ne bénéficie plus de ses deux mains. A la relecture, du coup, je me trouve forcé à répéter moi-même les gestes en question. Voir si c'est possible. Voir si ça colle. Si ça ne colle pas, je m'adapte.
M. me parle de certains de ces gestes : je peux pas me couper un steak, par exemple. Ou alors, au début, j'avais beaucoup de mal à m'habiller. Mettre des boutons à une main ou mettre un jean's c'est très dur. Même si évidemment, avec le temps, on prend l'habitude. Je m'intéresse tout particulièrement au problème de la poignée de main parce qu'elle est lourde de symbolisme. Comment on fait, quand on est droitier, pour faire face à cette obligation d'admettre physiquement devant l'autre qu'on n'est pas réellement comme lui ? Réponse : je sers la main de la main gauche maintenant. Je retourne ma main et je sers la main de la main gauche pour que ça s'emboîte bien avec la main droite. Des fois certaines personnes se posent des questions mais ça va pas plus loin. Je le fais comme ça parce que j'ai pas le choix.
Comme avec P. et C. j'aborde également avec M. le chapitre de la douleur, pour moi capital. Et plus j'aurais un « panel » de témoignages représentatifs, mieux ce sera. M. m'explique que plusieurs années après l'accident, il ressent toujours certaines douleurs propres à l'amputation (pour des explications plus techniques, se reporter aux témoignages du Dr C.). Ça brûle, il m'explique, comme si on sentait sa main. Ça brûle du matin au soir. Y a comme des décharges électriques dans toute la main, les doigts... C'est souvent sur un doigt ou deux, ça donne l'impression qu'il y a de l'électricité, des fois ça lance. C'est très spécial comme douleur. Je prends des médicaments pour ça, mais y a pas de douleur zéro. Ça revient toujours. J'ai jamais arrêté d'en prendre depuis mon opération. La question du moral découle d'elle même : bien sûr que les douleurs jouent aussi sur le moral. Quand on est fatigué, quand on est énervé, on a beaucoup plus mal. Ça affecte le mental. C'est le soir avant de dormir que les douleurs sont le plus intenses, par exemple. Quand il y a des baisses de moral, aussi, les douleurs reviennent beaucoup plus fortes. Ça dépend de la météo aussi : quand il fait mauvais dehors, c'est encore un peu plus douloureux. Pareil quand les saisons changent... Il me précise enfin le nom du médicament qu'il prend le plus souvent : Rivotril. A prendre le soir, à la fois pour apaiser les douleurs et également pour l'aider à mieux dormir. Le Rivotril fait aussi office de somnifère.
De son propre aveux, s'il y a bien un élément plus pénible encore dans sa situation que la douleur elle-même, c'est le regard des autres. Ça c'est quand même assez casse pieds, me lâche-t-il. Mais si M. fait partie de ceux qui ont accepté de répondre à mes questions (m'est avis qu'aucun amputé « non assumé » aurait accepté de le faire, évidemment), c'est qu'il est parvenu à dépasser ses premières pénibles impressions : je suis resté comme j'étais. J'allais pas me cacher parce que les gens me regardaient. Maintenant y a aucun problème. Tout le monde le sait. C'est pas que ça me dérange pas, c'est juste que j'ai pas le choix. Il y a beaucoup de préjugés de la part des autres... C'est comme ça, et puis c'est tout.
Au niveau du moral, il admet cela dit que cette situation peut-être usante à la longue. Il me raconte pour appuyer son point de vue une petite anecdote : j'ai passé des tests pour être guichetier à la SNCF il y a quelques mois. Niveau physique, ça allait mais j'ai été recalé par la psychologue qui m'a dit que j'avais plus un profil technique ou manuel que commercial. Ça veut dire quoi ça ? Je veux dire : je fais comment pour faire un boulot technique ? C'est des petites détresses comme ça qui démoralisent. Et puis on se dit que c'est reparti, que c'est pas important.
Je termine notre conversation en lui demandant s'il n'est pas, depuis son accident, sujet à certains traumatismes. Sujet délicat auquel il répond par l'affirmative sans dévier. Il m'explique : maintenant j'ai un peu de mal à m'approcher d'une bouteille de gaz pendant l'été. Avant je faisais pas attention à ces trucs là . Maintenant, c'est différent.
Après cette conversation d'une demie-heure environ, je pense avoir récolté suffisamment d'informations et de points de vue sur la question. Je conserve tout de même les coordonnées de P., C. et M., au cas où. D'autres informations plus factuelles sont faciles à trouver, également. A travers ces entretiens, ces témoignages, je cherchais surtout à traquer un ressenti. Plusieurs, en l'occurrence. Et grâce à leurs voix, parvenir à mieux cerner la personnalité de C.D., mon personnage, que j'ai parfois eu du mal à tenir. Comprendre comment il souffre, c'est comprendre comment il pense et donc comment il dit. Je ne pourrais pas l'écrire sans avoir ces renseignements là . C'est pourquoi je profite de ces quelques lignes, de ces quelques pages, pour remercier une nouvelle fois mes trois témoins tout en terminant cette série de notes sur l'amputation, que je mets en ligne ici pour permettre d'apercevoir l'envers du texte.












