Nuits infatigables.
Nuits salvatrices.
Parce que dans la journée, tout nous est fermé. Le jour est réservé au quotidien, la nuit à l'essentiel. Dans son profond silence, la voûte du firmament s'entrouvre, devient transparente, le vent nous saisit, transperce l'âme de l'énigme de cet infini qui nous entraîne pendant le bref instant de vie qui nous est accordé. La carte du ciel, largement déployée, est là , immuable depuis le temps où les bateaux phéniciens ou égyptiens ouvraient la route de l'Atlantique.
La lune.
Avec un peu de chance, un mince sentier lumineux ou juste un reflet, minuscule soucoupe figée dans les roseaux, que le saut soudain d'une grenouille, nous gratifiant de trois notes de basse inattendues, éparpille en éclats sinueux et liquides.
La lune, prise au filet des branches.
Les bourgeons gonflent, les feuilles s'extirpent, se déplient, en multitude de strates emplies de chuchotis, d'ombres et de bruissements, et déjà se replient : explosion de sombres et rugueuses dans la somptueuse tenture. Bruissement de la feuille qui tombe en planant. Puis, vide tendu en toile d'araignée entre les branches. Sous le souffle du vent, les doigts osseux de l'arbre, de temps en temps, craquent.
La mort, semble-t-il.
La neige. Magnifique, fraîche, vivante.
Au printemps, sur la neige encore dure qui fond, un liquide jaune suinte des branches cassées par les tourmentes. La mort ? Non, pas la mort : juste un changement de rythme, une halte, un silence...
Inéluctable.
Est-ce le grillon qui, l'été finissant, nettoie dans l'obscurité la rouille du mécanisme secret de l'horloge ou les vagues qui viennent battre le rivage, détruisant l'île ? La nuit, rien ne brouille les signaux qui nous parviennent... La nuit, nous sommes ouverts aux messages...
Vassili Golovanov, Éloge des voyages insensés, Verdier, trad : Hélène Châtelain, P. 257-258.
Prise au filet des branches
Par Menear,
mardi 8 juillet 2008 à 18:15
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Extrait bucolique du Golovanov en cours, pas franchement représentatif de l'ensemble d'ailleurs, parce que l'ensemble serait difficilement résumable en trente lignes. D'autres passages auraient pu faire l'affaire, mais là c'est la lune. Ça change tout.
Quelque chose de grand et inattendu qui ne se produit pas
Par Menear,
lundi 23 juin 2008 à 21:00
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En attendant l'heure de mon premier (et avant-dernier) cours de la journée, je lis ce passage – je me suis fait facilement à l'aridité juste de l'écriture de Bauchau – je tombe sur cette phrase qui sert de titre à mon billet et je me dis que j'ai trouvé mon extrait-à -citer. Pourtant cette phrase est simple, presque banale. Modeste. Je ne m'explique pas son impact.
Quelques jours plus tard, on fête chez Narsès le solstice d'été. Il y a beaucoup de membres du clan, venus de Grèce ou d'au-delà de la mer, mêlés à des voisins et à des malades de Diotime.
Quand le soir approche, Antigone vent annoncer à Œdipe que Narsès l'invite à la fête du Solstice et veut le recevoir comme un hôte d'honneur. Œdipe semble d'abord ne pas comprendre. Il fait deux fois non de la tête, puis sans protester davantage se lève et suit Antigone.
Quand il entre dans la lumière du feu et des torches, Narsès, Diotime et tous les convives se lèvent. Clios est frappé par la souffrance et la majesté de son visage. A la fin du repas, chacun attend quelque chose de grand et d'inattendu qui ne se produit pas. Diotime se penche vers Œdipe : « Nous n'avons plus d'aède, veux-tu chanter pour nous ce soir ? » A la grande surprise d'Antigone, il accepte et se lève. Diotime le conduit devant le feu et le fait monter sur une large meule de pierre d'où il domine un peu l'assemblée. Diotime s'assied sur la meule et Antigone se pose, angoissée, à côté d'elle.
Œdipe tourne d'abord sur place, avec les mouvements lourds dont, le soir, il accompagne les danses de Clios. Il tente, avec un effort énorme, de chanter. Il ne sort de ses lèvres que des sons confus, un râle sans rythme et sans paroles. Antigone a le sentiment de le voir se noyer très lentement. Diotime se lève, elle fait face à Œdipe et lui dit : « Souviens-toi que tu es un Clairchantant. » Il cesse de s'efforcer, il vide ses poumons, il les emplit d'air et un son, celui que l'on attendait et que pourtant on n'avait jamais entendu, s'élève et plane dans l'air du soir. La voix d'Oedipe atteint le corps qu'elle émeut, elle soulève l'esprit qui exulte en pressentant ce qu'elle lui signifie. Lorsqu'elle descend vers le coeur, on découvre qu'elle est l'inspiration, l'exploration des mystères, des trésors encore dormants dans la mémoire.
La voix d'Œdipe n'était pas, comme on le croyait, faite pour commander ou deviner des énigmes. Avec surprise, avec bonheur, Antigone et tous ceux qui l'écoutent s'aperçoivent qu'elle était depuis toujours prédestinée au chant.
Quand Œdipe s'arrête, l'assemblée reprend son souffle. Les voix s'élèvent, les coupes circulent et Diotime en se penchant vers Antigone lui dit : « Nous avons trouvé notre aède. »
Henry Bauchau, Å’dipe sur la route, Babel, P.186-187.
Dans la fiction du presque inextricable
Par Menear,
mercredi 18 juin 2008 à 16:21
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La palme pour le titre de billet le plus pompeux depuis longtemps. L'impression de bifurquer vers Calvino via ce Jardin aux sentiers qui bifurquent. C'est probablement plutôt l'inverse, cela dit. Impression tout sauf désagréable par ailleurs...
- Avant d'avoir exhumé cette lettre, je m'étais demandé comment un livre pouvait être infini. Je n'avais pas conjecturé d'autre procédé que celui d'un volume cyclique, circulaire. Un volume dont la dernière page fût identique à la première, avec la possibilité de continuer indéfiniment. Je me rappelai aussi cette nuit qui se trouve au milieu des 1001 Nuits, quand la reine Schéhérazade (par une distraction magique du copiste) se met à raconter textuellement l'histoire des 1001 Nuits, au risque d'arriver de nouveau à la nuit pendant laquelle elle la raconte, et ainsi à l'infini. J'avais aussi imaginé un ouvrage platonique, héréditaire, transmis de père en fils, dans lequel chaque individu nouveau eût ajouté un chapitre ou corrigé avec un soin pieux la page de ses aînés. Ces conjectures m'ont distrait ; mais aucune ne semblait correspondre, même de loin, aux chapitres contradictoires de Ts'ui Pên. Dans cette perplexité, je reçus d'Oxford le manuscrit que vous avez examiné. Naturellement, je m'arrêtai à la phrase : Je laisse aux nombreux avenirs (non à tous) mon jardin aux sentiers qui bifurquent. Je compris presque sur-le-champ ; le jardin aux sentiers qui bifurquent était le roman chaotique ; la phrase nombreux avenirs (non à tous) me suggéra l'image de la bifurcation dans le temps, non dans l'espace. Une nouvelle lecture générale de l'ouvrage confirma cette théorie. Dans toutes les fictions, chaque fois que diverses possibilités se présentent, l'homme en adopte une et élimine les autres ; dans la fiction du presque inextricable Ts'ui Pên, il les adopte toutes simultanément. Il crée ainsi divers avenirs, divers temps qui prolifèrent aussi et bifurquent. De là , les contradictions du roman. Fang, disons, détient un secret ; un inconnu frappe à sa porte ; Fang décide de le tuer. Naturellement, il y a plusieurs dénouements possibles : Fang peut tuer l'intrus, l'intrus peut tuer Fang, tous deux peuvent être saufs, tous deux peuvent mourir, et caetera. Dans l'ouvrage de Ts'ui Pên, tous les dénouements se produisent ; chacun est le point de départ d'autres bifurcations. Parfois, les sentiers de ce labyrinthe convergent : par exemple, vous arrivez chez moi, mais, dans l'un des passés possibles, vous êtes mon ennemi ; dans un autre, mon ami. Si vous vous résignez à ma prononciation incurable, nous lirons quelques pages.
Jorge Luis Borges, « Le jardin aux sentiers qui bifurquent » in Fictions, Folio, trad : P. Verdevoye, P.99-101.
Oh god quel beast !
Par Menear,
samedi 14 juin 2008 à 16:05
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- Notes de lecture
De Sang Froid m'avait beaucoup impressionné et le best-of de sa correspondance m'avait amusé, j'ai à présent eu le loisir de découvrir l'un des premiers « chef d'oeuvre » de Truman Capote : Breakfast at Tiffany's. Il s'agit plus d'une longue nouvelle que d'un roman, mais ça n'a pas d'importance. On y retrouve un Capote très mondain et corrosif (rien à voir avec le glacial De Sang Froid donc), souvent très drôle. C'est le cas pour cette scène issue du début du récit : le narrateur y rencontre pour la première fois Holly Golightly, le personnage central du livre. Elle vient le trouver dans son appartement après avoir fuit le sien, situé en dessous, via l'escalier de secours.
La traduction proposée est tout à fait approximative et personnelle, c'est juste pour donner une idée du sens._______________
La traduction proposée est tout à fait approximative et personnelle, c'est juste pour donner une idée du sens.
"I've got the most terrifying man downstairs," she said, stepping off the fire escape into the room. "I mean he's sweet when he isn't drunk, but let him start lapping up the vino, and oh God quel beast! If there's one thing I loathe, it's men who bite." She loosened a gray flannel robe off her shoulder, to show me evidence of what happens if a man bites. The robe was all she was wearing. "I'm sorry if I frightened you. But when the beast got so tiresome I just went out the window. I think he thinks I'm in the bathroom, not that I give a damn what he thinks, the hell with him, he'll get tired, he'll go to sleep, my God he should, eight martinis before dinner and enough wine to wash an elephant. Listen, you can throw me out if you want to. I've got a gall barging in on you like this. But that fire escape was damned icy. And you looked so cozy. Like my brother Fred. We used to sleep four in a bed, and he was the only one that ever let me hug him on a cold night. By the way, do you mind if I call you Fred?" She'd come completely into the room now, and she paused there, staring at me. I'd never seen her before not wearing dark glasses, and it was obvious now that they were prescription lenses, for without them her eyes had an assessing squint, like a jeweler's. They were large eyes, a little blue, a little green, dotted with bits of brown: vari-colored, like her hair; and, like her hair, they gave out a lively warm light. "I suppose you think I'm very brazen. Or très fou. Or something."
"Not at all."
She seemed disappointed. "Yes, you do. Everybody does. I don't mind. It's useful."
She sat down on one of the rickety red-velvet chairs, curved her legs underneath her, and glanced round the room, her eyes puckering more pronouncedly. "How can you bear it? It's a chamber of horrors."
"Oh, you get used to anything," I said, annoyed with myself, for actually I was proud of the place.
"I don't. I'll never get used to anything. Anybody that does, they might as well be dead." Her dispraising eyes surveyed the room again. "What do you do here all day?"
I motioned toward a table tall with books and paper. "Write things."
"I thought writers were quite old. Of course Saroyan isn't old. I met him at a party, and really he isn't old at all. In fact," she mused, "if he'd give himself a closer shave ... by the way, is Hemingway old?"
"In his forties, I should think."
"That's not bad. I can't get excited by a man until he's forty-two. I know this idiot girl who keeps telling me I ought to go to a head-shrinker[1]; she says I have a father complex. Which is so much merde. I simply trained myself to like older men, and it was the smartest thing I ever did. How old is W. Somerset Maugham?"
"I'm not sure. Sixty-something."
"That's not bad. I've never been to bed with a writer. No, wait: do you know Benny Shacklett?" She frowned when I shook my head. "That's funny. He's written an awful lot of radio stuff. But quel rat. Tell me, are you a real writer?"
"It depends on what you mean by real."
"Well, darling, does anyone buy what you write?"
"Not yet."
"I'm going to help you," she said. "I can, too. Think of all the people I know who know people. I'm going to help you because you look like my brother Fred. Only smaller. I haven't seen him since I was fourteen, that's when I left home, and he was already six-feet-two. My other brothers were more your size, runts. It was the peanut butter that made Fred so tall. Everybody thought it was dotty, the way he gorged himself on peanut butter; he didn't care about anything in this world except horses and peanut butter. But he wasn't dotty, just sweet and vague and terribly slow; he'd been in the eighth grade three years when I ran away. Poor Fred. I wonder if the Army's generous with their peanut butter. Which reminds me, I'm starving."Truman Capote, Breakfast at Tiffany's
« J'ai invité un homme effrayant chez moi », dit-elle en dégageant un pied de l'escalier de secours pour venir le poser dans ma chambre. « D'accord il est gentil quand il ne boit pas, mais laisse-le attaquer par du vin et oh là là quelle bête il devient ! S'il y a une chose que je déteste, ce sont les hommes qui mordent. » Et elle baissa la bretelle de sa robe pour que je découvre de moi-même la preuve de cette morsure sur son épaule. Elle ne portait rien d'autre que cette robe. « Je suis désolée si je t'ai fait peur, mais lorsque la bête a commencé à se sentir fatigué, je n'ai pu que me sauver par la fenêtre. Je crois qu'il s'imagine que je suis toujours dans la salle de bain, mais je me fiche de ce qu'il peut s'imaginer, qu'il aille se faire voir, s'il est fatigué il dormira, et Dieu sait qu'il devrait : il a bu huit martinis avant de manger et suffisamment de vin pour assommer un éléphant ! Écoute, tu peux me jeter dehors si tu veux, je sais que j'exagère en débarquant chez toi comme ça. Mais cette escalier de secours était sacrément gelé et tu semblais tellement accueillant. Un peu comme mon frère, Fred. Ça nous arrivait souvent de dormir à quatre dans le même lit et c'était le seul à me laisser me coller contre lui quand il faisait trop froid. Au fait, ça t'embête si je t'appelle Fred ? » Elle était entrée entièrement à l'intérieur de la pièce à présent et elle s'arrêta de parler un moment pour mieux me dévisager. C'était la première fois que je voyais son visage sans ses lunettes noires et il m'apparaissait comme évident qu'elles étaient bien en réalité des lunettes de vue, car à présent qu'elle ne les portait pas, ses yeux trahissait un léger strabisme semblable à ceux des bijoutiers. Ses yeux étaient immenses : un peu de bleu, un peu de vert, quelques reflets bruns. Des yeux aux couleurs changeantes qui, comme ses cheveux, renvoyaient une lumière chaude et enlevée. « J'imagine que tu me trouves éhontée. Ou très folle. Ou quelque chose dans le genre. »[1. Jeu de mot head-shrinker, littéralement « psy de la tête » et « rétrecisseur de tête » intraduisible.]
« Pas du tout. »
Elle sembla déçue par ma réponse. « Bien sûr que si. C'est ce que tout le monde pense. Je m'en fiche d'ailleurs. C'est utile. »
Elle s'assit sur l'un de mes fauteuils branlants, croisa les jambes par dessus le velours rouge du siège et jeta un oeil circulaire sur l'intérieur de ma chambre, laissant son strabisme s'accentuer par endroit. « Comment peux-tu supporter ça ? C'est une vraie chambre des horreurs. »
« Oh, on se fait à tout », je répondis, un peu mal à l'aise puisqu'en réalité j'étais plutôt fier de mon appartement.
« Moi je n'y arrive pas. Je ne me suis jamais habituée à quoi que ce soit. Si c'était le cas, ces choses auxquelles on s'habitue pourrait tout aussi bien être mortes. » Son regard réprobateur se remit à scruter la chambre un moment. « Qu'est-ce que tu fais au juste ici toute la journée ? »
Je m'approchai d'une grande table recouverte de livres et de papier. « J'écris des trucs. »
« Je croyais que les écrivains étaient plutôt vieux. Bien sûr Saroyan n'est pas vieux. Je l'ai rencontré à une fête et il n'est vraiment pas vieux du tout. En réalité, s'amusa-t-elle, s'il se rasait de près plus souvent... au fait, Hemingway, est-ce qu'il est vieux ? »
« La quarantaine, je crois. »
« Ce n'est pas mal. Un homme ne m'intéresse pas s'il n'a pas au moins quarante-deux ans. Je sais que cette idiote qui veut que j'aille voir un psychiatre de la tête [1] croit que j'ai un complexe du père. Ce qui est complètement idiot. Je me suis simplement entraînée à aimer les hommes plus âgé et c'est la chose la plus intelligente que j'ai jamais faite. Et W. Somerset Maugham, quel âge a-t-il ? »
« Je ne suis pas sûr. Soixante et quelques, peut-être. »
« Pas mal du tout. Je n'ai jamais couché avec un écrivain. Non, attends : tu connais Benny Shacklett ? » Elle fronça les sourcils lorsque je lui répondis non de la tête. « C'est amusant. Il a écrit un tas de mauvais truc pour la radio. Mais quel rat. Dis-moi, tu es un vrai écrivain ? »
« Ça dépend de ce que tu entends par vrai. »
« Et bien, chéri, quelqu'un t'a-t-il déjà acheté l'une de tes oeuvres ? »
« Pas encore. »
« Je vais t'aider, continua-t-elle, j'en suis capable. Pense un peu à toutes les relations que je connais qui ont eux-mêmes des relations. Je vais t'aider parce que tu ressembles à mon frère Fred. En plus petit, en revanche. J'avais quatorze ans la dernière fois que je l'ai vu, c'est à dire quand j'ai quitté la maison, et il faisait déjà presque un mètre quatre-vingt-dix. Mes autres frères étaient de ta taille, plutôt du genre freluquets. C'est grâce au beurre de cacahuète que Fred a pu grandir comme ça. Tout le monde pensait que c'était dingue la façon qu'il avait de se goinfrer de beurre de cacahuète. Il ne s'intéressant d'ailleurs à rien d'autre qu'aux chevaux et au beurre de cacahuète. Mais il n'était pas dingue, non, simplement gentil, incompris et terriblement inadapté. Il venait de tripler sa quatrième quand j'ai quitté la maison. Pauvre Fred... Je me demande si l'Armée est généreuse pour ce qui est du beurre de cacahuète... Au fait, tout ça me rappelle que je meurs de faim. »
Transvaser la mer avec un seau persé
Par Menear,
mardi 10 juin 2008 à 13:24
- Journal
- Notes de lecture
Un extrait du fameux Désordre, un journal qui occupe mes journées (et soirées) depuis bientôt deux semaines. Nous sommes en 2002, le 7 septembre exactement et je ne connais strictement rien à l'art de la photographie et d'ailleurs ça n'a pas d'importance. A lire conjointement avec la version en ligne de ce même texte, depuis les archives du Désordre.
Samedi 7 septembre, Chicago
En composant les pages du site de Barbara Crane, une multitude de souvenirs de ces trois années passées à Chicago se pressent et demanderaient peu d'efforts pour être rédigés précédés du coutumier et lancinant "je me souviens". Je repense à la première rencontre avec Barbara. Halley, l'inénarrable étudiant américain de la section Photographie des Arts Décos, m'avait conseillé de m'arranger absolument pour assister à un de ses cours. Je l'ai donc abordée pour lui demander de bien vouloir m'accepter dans un des ses cours, n'importe lequel, et elle a refusé arguant que ses classes étaient pleines et qu'elles ne pouvaient plus inscrire quiconque. J'ai insisté, son impatience a cru, d'autant que mon laborieux anglais d'alors n'adoucissait rien. Son regard s’assombrissait, j'avais beau lui dire que je venais de France dans l'espoir d'avoir cours avec elle, rien ne paraissait assez puissant pour lever un pareil verrou. Le lendemain, je poussais l'opiniâtreté jusqu'à lui demander de regarder mon dossier. Elle me regarde avec une pupille mauvaise. J’ai posé mon portfolio, elle s'est assise de cette façon éloquente qui montre ostensiblement que l'on s'assoit pour se relever bientôt. Elle a regardé la première image, puis la seconde, je ne savais pas si je devais aller plus vite, lui laisser le temps de regarder ou au contraire presser le pas, elle ne disait rien, puis devant la troisième image, elle a pointé de l'index un éclair incontrôlé du flash et a dit que oui, c'est bien cela, ce petit détail qui fait que l'image fonctionne, je ne crois pas que je comprenais ce qu'elle voulait dire mais j'avais surtout souci de ne pas la contredire, puis d'autres remarques déferlent maintenant en abondance, relevant des éléments des images qui m'avaient surtout apparu jusque là secondaires, pour elle ce sont ces détails qui comptent, le reste de l'image pourrait aussi bien ne pas être. Mais le plus surprenant demeure cette façon qui est visiblement la sienne de passer d'une idée à l'autre sans grand ménagement, et je n'ai pas envie de lui rappeler que mon anglais est exécrable et qu'elle pourrait en tenir compte, je veille surtout à ne pas l'impatienter d'aucune sorte. Je croyais qu'elle n'avait pas le temps, elle est désormais assise dans cette posture tendue et concentrée dont je reconnaîtrai plus tard que c'est la sienne en propre, aux aguets de tout ce qui pourrait la surprendre, refusant en la matière, toute classification par ordre d'importance, un caillou, un aimant décoratif pour la porte du réfrigérateur, un arbre, un immeuble, tout peut l'interrompre et dans cet arrêt, le temps se diluer, elle en a d'amples provisions et il devient impossible de lui expliquer qu'une échéance aussi pressante qu'un train ou même un avion à prendre devrait infléchir son appétit visuel qui l'accapare à ce moment, toujours dans cette absence de hiérarchie des objets. Une heure passe, elle parle et commente, je m'efforce de comprendre ce qu'elle dit, l'impression de transvaser la mer avec un seau percé, je saisis quelques bribes, nous n'en sommes qu'à la vingtième image, il en reste encore une bonne dizaine de ce portfolio-là , j’en avais bien un autre à lui montrer. Elle réalise soudain qu'elle doit partir, la foudre vient de tomber, je lui demande si vraiment il ne serait pas possible qu'elle m'accepte dans un de ses cours, elle me répond que non, elle me verra une heure tous-les-mercredis-à -14-heures-est-ce-que-ça-me-va?
Je n'ai jamais autant appris de choses que dans cette heure hebdomadaire, enfermés que nous étions dans un petit bureau, dans lequel il était mal commode de poser la moindre image qui aurait excédé 20X25cms, ces séances finissaient immanquablement à même le sol du bureau exigu, Barbara fourrageant invariablement dans mes planches contact pour trouver LA photo qui manquait à une série de quatre qu'elle avait imaginée.
Je voudrais revenir à cette époque où Barbara m'a dit un jour, tandis que je sortais de l'hôpital après une hépatite virale virulente, que d'être malade m'avait fait beaucoup de bien, parce que cela m'avait donné davantage de liberté dans ma façon de cadrer mes prises de vue!
Philippe de Jonckheere, Désordre, un journal, Publie.net, P.24-26.
Guyotat #2
Par Menear,
samedi 31 mai 2008 à 15:30
- Journal
- Notes de lecture
Voilà , ça y est, j'ai trouvé ce que je pourrais faire étudier à mes p'tits monstres en poésie si jamais ils me gonflent trop. Blague à part, si pas mal de pages jusqu'à présent me sont passées au travers, j'ai un peu l'impression, en lisant certains passages d'Éden, Éden, Éden de me laisser enivrer, comme en leur temps les distorsions les plus inaudibles de Nine Inch Nails sur Self Destruct (Final) avaient eu le loisir de me séduire. Un brin de masochisme, sans doute, mais un plaisir réel à aller s'enfoncer là -bas dedans, parce que ce chaos là est pertinent, de toute évidence.
Khamssieh, haletant, jette ses bras en arrière du zinc, ses doigts touchent le bois usé par l'attouchement des ventres suants ; tout le devant de son corps empoussiéré, encendré – un mégot mâché, ensanglanté, est accroché à la toison de son membre –, piqué d'échardes, le foreur le lui caresse de bas en haut : les échardes se retroussent sous sa paume ; sa main glisse sur le genou, sur la cuisse, rabat sur le ventre le sexe fripé, remonte le long de l'aine, pouce creusant le nombril, palpe le ventre, couvre les seins, la gorge, ramène sur les lèvres toute la souillure du corps ; le foreur se jette sur le corps chancelant, lui bloque l'omoplate sur le zinc, appuie ses lèvres sur la tempe de Khamssieh : ses lèvres s'entrouvrent, son haleine souffle les touffes rousses, ses dents mordillent la veine temporale ; la salive, refoulée, étrangle le foreur, ses dents ébréchées sectionnent la veine ; le corps s'effondre, le foreur s'appesantit ; son front heurtant le bas du zinc, il suce le sang, à pleine bouche ; une écume rose mousse au front de Khamssieh ; son corps, sous le poids ardent du foreur, frissonne ; sa tête, vidée du sang envenimé, se réchauffe ; sa jambe, prise entre celles, moulées dans le jeans recuit, du foreur, bout : son membre tressaille sous la braguette déchirée du foreur ; lequel alerté, aspire le sang attiédi, le rire sourd dans sa gorge, ses lèvres vibrent sur la plaie, sa morve, expulsée, éclabousse le front du putain ; lequel, le sang forçant rouge ardent ses veines, toutes, remue sous le foreur, lui prend dans sa main faufilée son sexe ramolli ; le membre, rabattu, se rengorge, enfle, durcit ; le crépu détache ses lèvres de la plaie, se redresse, plaque ses mains à ses hanches, à ses fesses collées au jeans par la sueur, projette en avant son membre tendu à fond, arqué violet, scrute l'oeil rafraîchi de Khamssieh, ouvre sa bouche emplie de sang, vomit le sang dans une canette d'orangina, essuie ses lèvres ensanglantées : « ..lève-toi.. que je te baise jusqu'à ce que ce sang caille dans cette couille.. »
Pierre Guyotat, Éden, Éden, Éden, L'imaginaire, P.146-147.
Ce Dieu se nomme Abraxas
Par Menear,
vendredi 9 mai 2008 à 17:02
- Journal
- Notes de lecture
Parce que la série Utena y faisait tacitement référence, je m'étais laissé séduire par Demian, un Bildungsroman (roman d'apprentissage) exemplaire de Hermann Hesse. Ce passage en particulier, parce que directement concerné par la référence dont je faisais allusion. Ça, plus : le nom de ce-Dieu-Abraxas qui résonne parfaitement à l'oreille.
Alors, sur une autre feuille, je me suis mis à peindre l'oiseau du blason. Je ne me rappelais plus exactement comment il était, et, de près aussi, on n'aurait pu voir grand-chose car le blason était vieux et avait été repeint plusieurs fois. L'oiseau était posé sur quelque chose, peut-être sur une fleur, ou une corbeille ou un nid, ou sur la cime d'un arbre. Je ne m'en souciai pas et commençai par ce que je me rappelais nettement. Mû par un besoin obscur, je me mis à peindre tout de suite avec des couleurs très vives. Sur ma feuille, la tête de l'oiseau était jaune d'or. En me laissant guider par ma fantaisie, je continuai mon travail et, en peu de jours, j'eus terminé.
Mon image représentait un oiseau de proie avec un bec acéré, hardi d'épervier. Il émergeait à mi-corps d'une sphère terrestre, de couleur sombre, semblable à un oeuf géant dont il cherchait à se dégager, et il se détachait sur un fond de ciel bleu. En examinant la feuille, il me sembla qu'elle ressemblait de plus en plus au blason colorié tel qu'il m'était apparu dans mon rêve.
Il m'aurait été impossible d'écrire une lettre à Demian, même si j'avais su où il se trouvait. Mais je décidai, en obéissant au pressentiment obscur qui déterminait alors toutes mes actions, de lui envoyer l'image avec l'épervier, qu'elle lui parvînt ou non. Je n'écrivis rien dessus, pas même mon nom. Je coupai soigneusement les bords, achetai une grande enveloppe sur laquelle j'écrivis l'ancienne adresse de mon ami, puis je l'expédiai.
(...)
L'oiseau de mes rêves que j'avais peint était en route, à la recherche de mon ami. Une réponse me parvint, d'une manière vraiment bizarre.
Dans la salle de classe, je trouvai à ma place, après une récréation, un billet dans mon livre. Il était plié comme nous avions l'habitude de plier les billets qu'au cours d'une leçon nous nous faisions parvenir en cachette. Je m'étonnai seulement de recevoir un billet de cette sorte, car je n'avais ce genre de rapport avec aucun camarade. Je pensai qu'on me demandait par là de participer à quelque farce d'écolier ; or, comme je n'y tenais pas, je remis le billet dans mon livre sans l'avoir lu. Pendant la leçon, il tomba par hasard de nouveau entre mes mains.
Je jouai avec le papier, le dépliai machinalement et y trouvai quelques mots écrits. J'y jetai un regard ; l'un d'eux retint mon attention. Je m'y effrayai et lus, tandis que mon coeur se contractait comme par un grand froid devant la destinée.
« L'oiseau cherche à se dégager de l'oeuf. L'oeuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde. L'oiseau prend son vol vers Dieu. Ce Dieu se nomme Abraxas. »
Hermann Hesse, Demian, Le livre de poche, trad : Denise Riboni, P. 105-109.
Voilà qui est seyant, mais il pue !
Par Menear,
dimanche 4 mai 2008 à 20:12
- Journal
- Notes de lecture
Un passage hilarant (bien qu'un peu long) de Moby Dick : le Pequod traverse la route d'un baleinier français, le Bouton de rose, qui traîne derrière lui deux cadavres de baleine putréfiés. L'odeur infecte recouvre le Pequod lorsque Stubb va à la rencontre du bateau français... (Même remarque que la semaine dernière concernant l'absence de références pour la traduction.)
_____________
By this time the faint air had become a complete calm; so that whether or no, the Pequod was now fairly entrapped in the smell, with no hope of escaping except by its breezing up again. Issuing from the cabin, Stubb now called his boat’s crew, and pulled off for the stranger. Drawing across her bow, he perceived that in accordance with the fanciful French taste, the upper part of her stem-piece was carved in the likeness of a huge drooping stalk, was painted green, and for thorns had copper spikes projecting from it here and there; the whole terminating in a symmetrical folded bulb of a bright red colour. Upon her head boards, in large gilt letters, he read ‘Bouton de Rose,’—Rose-button, or Rose-bud; and this was the romantic name of this aromatic ship.
Though Stubb did not understand the BOUTON part of the inscription, yet the word ROSE, and the bulbous figure-head put together, sufficiently explained the whole to him.
‘A wooden rose-bud, eh?’ he cried with his hand to his nose, ‘that will do very well; but how like all creation it smells!’
Now in order to hold direct communication with the people on deck, he had to pull round the bows to the starboard side, and thus come close to the blasted whale; and so talk over it.
Arrived then at this spot, with one hand still to his nose, he bawled—‘Bouton-de-Rose, ahoy! are there any of you Bouton-de-Roses that speak English?’ ‘Yes,’ rejoined a Guernsey-man from the bulwarks, who turned out to be the chief-mate.
‘Well, then, my Bouton-de-Rose-bud, have you seen the White Whale?’
‘WHAT whale?’
‘The WHITE Whale—a Sperm Whale—Moby Dick, have ye seen him?
‘Never heard of such a whale. Cachalot Blanche! White Whale—no.’
‘Very good, then; good bye now, and I’ll call again in a minute.’
Then rapidly pulling back towards the Pequod, and seeing Ahab leaning over the quarter-deck rail awaiting his report, he moulded his two hands into a trumpet and shouted—‘No, Sir! No!’ Upon which Ahab retired, and Stubb returned to the Frenchman.
He now perceived that the Guernsey-man, who had just got into the chains, and was using a cutting-spade, had slung his nose in a sort of bag. ‘What’s the matter with your nose, there?’ said Stubb. ‘Broke it?’
‘I wish it was broken, or that I didn’t have any nose at all!’ answered the Guernsey-man, who did not seem to relish the job he was at very much. ‘But what are you holding YOURS for?’
‘Oh, nothing! It’s a wax nose; I have to hold it on. Fine day, ain’t it? Air rather gardenny, I should say; throw us a bunch of posies, will ye, Bouton-de-Rose?’ ‘What in the devil’s name do you want here?’ roared the Guernseyman, flying into a sudden passion.
‘Oh! keep cool—cool? yes, that’s the word! why don’t you pack those whales in ice while you’re working at ‘em? But joking aside, though; do you know, Rose-bud, that it’s all nonsense trying to get any oil out of such whales? As for that dried up one, there, he hasn’t a gill in his whole carcase.’
‘I know that well enough; but, d’ye see, the Captain here won’t believe it; this is his first voyage; he was a Cologne manufacturer before. But come aboard, and mayhap he’ll believe you, if he won’t me; and so I’ll get out of this dirty scrape.’
‘Anything to oblige ye, my sweet and pleasant fellow’.
(...)
By this time their destined victim appeared from his cabin. He was a small and dark, but rather delicate looking man for a sea-captain, with large whiskers and moustache, however; and wore a red cotton velvet vest with watch-seals at his side. To this gentleman, Stubb was now politely introduced by the Guernsey-man, who at once ostentatiously put on the aspect of interpreting between them.
‘What shall I say to him first?’ said he.
‘Why,’ said Stubb, eyeing the velvet vest and the watch and seals, ‘you may as well begin by telling him that he looks a sort of babyish to me, though I don’t pretend to be a judge.’
‘He says, Monsieur,’ said the Guernsey-man, in French, turning to his captain, ‘that only yesterday his ship spoke a vessel, whose captain and chief-mate, with six sailors, had all died of a fever caught from a blasted whale they had brought alongside.’
Upon this the captain started, and eagerly desired to know more.
‘What now?’ said the Guernsey-man to Stubb.
‘Why, since he takes it so easy, tell him that now I have eyed him carefully, I’m quite certain that he’s no more fit to command a whale-ship than a St. Jago monkey. In fact, tell him from me he’s a baboon.’
‘He vows and declares, Monsieur, that the other whale, the dried one, is far more deadly than the blasted one; in fine, Monsieur, he conjures us, as we value our lives, to cut loose from these fish.’
Instantly the captain ran forward, and in a loud voice commanded his crew to desist from hoisting the cutting-tackles, and at once cast loose the cables and chains confining the whales to the ship.
‘What now?’ said the Guernsey-man, when the Captain had returned to them.
‘Why, let me see; yes, you may as well tell him now that—that—in fact, tell him I’ve diddled him, and (aside to himself) perhaps somebody else.’
‘He says, Monsieur, that he’s very happy to have been of any service to us.’
Herman Melville, Moby Dick, Peguin Popular Classics, P.386-389.
La brise faible avait laissé place au calme plat, de sorte que le Péquod était maintenant pris au piège de cette odeur, sans espoir de délivrance si le vent ne venait pas à se lever à nouveau. Au sortir de la cabine, Stubb manda l’équipage de sa baleinière puis se mit en devoir d’aller rendre visite à l’étranger. En passant sous sa proue, il vit que, conformément au goût fantasque des Français, la partie supérieure en était sculptée en forme d’énorme tige inclinée, peinte en vert, et qu’en guise d’épines des pointes de cuivre en jaillissaient ici et là , le tout se terminant en un bourgeon replié d’un rouge vif. En lettres d’or, sur son pavois de poulaine, il put lire « Bouton-de-Rose », tel était le nom romantique porté par ce vaisseau parfumé. Bien que Stubb ne comprît pas le sens du mot bouton, le mot rose et le bourgeon pris ensemble lui furent une explication suffisante.
– Un bouton de rose en bois, hein ! s’écria-t-il en portant une main à son nez, voilà qui est seyant, mais il pue !
Afin de pouvoir parler à ceux qui étaient sur le pont, il dut contourner l’étrave et se rendre à tribord du navire, devant ainsi entretenir la conversation par-dessus le cachalot ballonné.
De là , se tenant toujours le nez, il brailla :
– Ohé, du Bouton-de-Rose, y a-t-il parmi vous des boutons de rose qui parlent anglais ?
– Oui, répondit un homme de Guernesey penché au bastingage et qui se révéla être le premier second.
– Eh bien, ma fleur en bouton, avez-vous vu la Baleine blanche ?
– Quelle baleine ?
– La Baleine blanche, un cachalot, Moby Dick, l’avez-vous vu ?
– Jamais entendu parler d’une baleine pareille ! Cachalot blanc ! Baleine blanche ! Non !
– Bon, alors ! au revoir, je reviens dans une minute.
Il fit force de rames vers le Péquod et voyant Achab qui, penché sur la lisse du gaillard d’arrière, attendait sa réponse, il mit ses mains en porte-voix et hurla : non, sir non ! Sur quoi Achab se retira, et Stubb retourna vers le Français. L’homme de Guernesey se trouvait dans les porte-haubans avec sa pelle à découper et Stubb remarqua qu’il s’était fourré le nez dans une sorte de sac.
– Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas avec votre nez ? Cassé ?
– Je voudrais bien, je préférerais encore n’en pas avoir du tout, répondit l’homme qui ne semblait pas faire ses délices de son travail. Mais pourquoi tenez-vous le vôtre ?
– Oh ! pour rien ! Il est en cire, je dois le tenir en place. Belle journée, n’est-ce pas ? Je dirais même qu’on se croirait dans un jardin… Envoyez-nous un bouquet de fleurs des champs, voulez-vous, bouton de rose ?
– Du diable, que nous voulez-vous ? rugit l’homme de Guernesey pris brutalement de colère.
– Oh ! restez froid, oui froid, c’est bien le mot ! Pourquoi n’emballez vous pas vos baleines dans de la glace pour y travailler ? Mais blague à part maintenant. Savez-vous, bouton de rose, qu’il est vain d’espérer de l’huile de telles baleines, c’est une sottise ! Quant au séchon, là , il n’en contient pas un gallon.
– Je sais bien, mais, voyez-vous, le capitaine ne veut rien croire, c’est son premier voyage, il était fabricant d’eau de Cologne auparavant. Venez donc à bord, il vous croira peut-être plus facilement que moi et je me tirerai de ce sale pétrin.
– Tout à votre service, mon doux et charmant ami dit Stubb en grimpant aussitôt sur le pont.
(...)
Leur future victime sortit de sa cabine. Il était petit et brun, d’apparence plutôt frêle pour un marin, nanti toutefois de puissantes moustaches et de favoris, et portait une veste de velours de coton rouge et des breloques à sa montre au côté. Stubb fut courtoisement présenté à ce monsieur par l’homme de Guernesey qui prit aussitôt fonction avantageuse d’interprète.
– Que dois-je lui dire pour commencer ?
– Eh bien, répondit Stubb en jetant un oeil sur la veste de velours, sur la montre et sur les breloques, vous feriez bien de lui dire d’abord qu’il me paraît un peu puéril quoique je n’ai pas la prétention d’en juger.
– Il dit, Monsieur, dit l’autre en se tournant vers le capitaine, que pas plus tard qu’hier son navire a rencontré un vaisseau dont le capitaine, le premier second et six matelots sont morts d’une fièvre provoquée par une baleine ballonnée qu’ils avaient amarrée.
Le capitaine tressaillit et manifesta son désir d’en savoir davantage.
– Et maintenant ?
– Du moment qu’il le prend ainsi, dites-lui que maintenant que l’ayant bien regardé, je suis tout à fait sûr qu’il n’est pas plus fait pour commander un navire baleinier que ne le serait un singe de l’île San Jago. En fait, dites-lui de ma part qu’il est un babouin.
– Il affirme sur l’honneur, Monsieur, que cette autre baleine, la sèche, est encore plus meurtrière que l’autre bref, Monsieur, il nous adjure, si nous tenons à nos vies de larguer ces poissons.
Le capitaine se précipita sur-le-champ à l’avant et donna, d’une voix forte, l’ordre à son équipage de cesser de hisser les caliornes et de couper instantanément les câbles et les chaînes qui amarraient les cachalots.
– Et maintenant ? demanda l’homme de Guernesey lorsque le capitaine fut revenu.
– Bon, laissez-moi réfléchir… oui, vous pouvez lui dire que… que… je l’ai roulé et… (à part) peut-être quelqu’un d’autre du même coup.
– Il dit, Monsieur, qu’il est très heureux d’avoir pu nous rendre service.
A sharp lance for Moby Dick!
Par Menear,
mardi 29 avril 2008 à 14:03
- Journal
- Notes de lecture
Je rattrape lentement mon retard en matière de grands classiques de la littérature américaine ; je n'avais jamais lu Moby Dick auparavant. Un premier passage où le capitaine Ahab se découvre enfin, et avec lui le personnage principal : la baleine. La traduction française est l'oeuvre de je-sais-pas-qui, aucun nom n'étant mentionné à ce sujet sur le e-book gratuit (et légal) que j'ai téléchargé il y a peu...
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‘It’s a white whale, I say,’ resumed Ahab, as he threw down the topmaul: ‘a white whale. Skin your eyes for him, men; look sharp for white water; if ye see but a bubble, sing out.’
All this while Tashtego, Daggoo, and Queequeg had looked on with even more intense interest and surprise than the rest, and at the mention of the wrinkled brow and crooked jaw they had started as if each was separately touched by some specific recollection.
‘Captain Ahab,’ said Tashtego, ‘that white whale must be the same that some call Moby Dick.’
‘Moby Dick?’ shouted Ahab. ‘Do ye know the white whale then, Tash?’
‘Does he fan-tail a little curious, sir, before he goes down?’ said the Gay-Header deliberately.
‘And has he a curious spout, too,’ said Daggoo, ‘very bushy, even for a parmacetty, and mighty quick, Captain Ahab?’
‘And he have one, two, three—oh! good many iron in him hide, too, Captain,’ cried Queequeg disjointedly, ‘all twiske-tee be-twisk, like him—him—’ faltering hard for a word, and screwing his hand round and round as though uncorking a bottle—‘like him—him—‘‘Corkscrew!’ cried Ahab, ‘aye, Queequeg, the harpoons lie all twisted and wrenched in him; aye, Daggoo, his spout is a big one, like a whole shock of wheat, and white as a pile of our Nantucket wool after the great annual sheep-shearing; aye, Tashtego, and he fan-tails like a split jib in a squall. Death and devils! men, it is Moby Dick ye have seen—Moby Dick—Moby Dick!’
‘Captain Ahab,’ said Starbuck, who, with Stubb and Flask, had thus far been eyeing his superior with increasing surprise, but at last seemed struck with a thought which somewhat explained all the wonder. ‘Captain Ahab, I have heard of Moby Dick—but it was not Moby Dick that took off thy leg?’
‘Who told thee that?’ cried Ahab; then pausing, ‘Aye, Starbuck; aye, my hearties all round; it was Moby Dick that dismasted me; Moby Dick that brought me to this dead stump I stand on now. Aye, aye,’ he shouted with a terrific, loud, animal sob, like that of a heart-stricken moose; ‘Aye, aye! it was that accursed white whale that razeed me; made a poor pegging lubber of me for ever and a day!’ Then tossing both arms, with measureless imprecations he shouted out: ‘Aye, aye! and I’ll chase him round Good Hope, and round the Horn, and round the Norway Maelstrom, and round perdition’s flames before I give him up. And this is what ye have shipped for, men! to chase that white whale on both sides of land, and over all sides of earth, till he spouts black blood and rolls fin out. What say ye, men, will ye splice hands on it, now? I think ye do look brave.’
‘Aye, aye!’ shouted the harpooneers and seamen, running closer to the excited old man: ‘A sharp eye for the white whale; a sharp lance for Moby Dick!’
Herman Melville, Moby Dick, Pengouin Popular Classics, P.165-166.
- C'est un cachalot blanc, dis-je, résuma Achab, en jetant la masse au sol, un cachalot blanc ! que les yeux vous en sortent a l'épier, les gars ! regardez bien si l'eau blanchit, et si vous apercevez ne fut-ce qu'une bulle, donnez de la voix !
Pendant tout ce temps, Tashtego, Daggoo et Queequeg l'avaient, plus que tous les autres, fixe avec une surprise et un intérêt ardents, et à la mention du front ride et de la mâchoire torve, ils avaient sursauté comme sous l'aiguillon d'un souvenir personnel précis.
- Capitaine Achab, dit Tashtego, ce cachalot blanc doit être celui que certains appellent Moby Dick.
- Moby Dick ? hurla Achab, alors vous connaissez le cachalot blanc, Tash ?
- Est-ce qu'il n'agite pas un peu bizarrement la queue comme un éventail avant de sonder ? demanda le Gay-Header délibérément.
- Et n'a-t-il pas un souffle étrange aussi ? demanda Daggoo, très épais même pour un spermaceti, puissant et rapide, capitaine Achab ?
- Et il a un, deux, trois... oh ! beaucoup de fers en dedans de lui, aussi, capitaine ! s'écria Queequeg de façon hachée, tous tortis, tortes, tortus, comme çui, çui... et il bégayait en cherchant ses mots, puis faisant un geste de tourner et tourner comme s'il débouchait une bouteille... comme çui... çui...
- Tire-bouchon ! s'exclama Achab. Oui, Queequeg, il porte en lui des harpons tout tire-bouchonnés et tordus, oui, Daggoo, et son jet est énorme, pareil a une meule de blé, et blanc comme un monceau de notre laine de Nantucket après la tonte annuelle des moutons, oui, Tashtego, il bat de la queue comme un foc déchiré dans la tempête. Mort et enfer ! Hommes, c'est bien Moby Dick que vous avez vu... Moby Dick...Moby Dick !
- Capitaine Achab, dit Starbuck qui, de pair avec Stubb et Flask, n'avait cessé de fixer leur supérieur avec une surprise grandissante, mais qui parut enfin frappé d'une idee qui lui donnait la clef du mystère. Capitaine Achab, j'ai entendu parler de Moby Dick... mais ne serait-ce pas Moby Dick qui vous a emporté la jambe ?
- Qui t'a dit ça ? s'ecria Achab, puis il se tut un instant. Oui, Starbuck. Oui, mes braves, tous mes braves, c'est bien Moby Dick qui m'a dematé ; Moby Dick qui m'oblige a me tenir debout sur ce moignon mort. Oui, oui, hurla-t-il dans un sanglot terrible, violent, animal, le sanglot d'un élan frappé au coeur. Oui, oui, c'est cette maudite baleine blanche qui m'a rasé ; c'est lui qui a fait de moi un pauvre béquillard empote pour toujours et a jamais ! Puis levant les bras au ciel, il hurla vers l'infini ses imprécations : Oui, oui ! Et je le poursuivrai au-delà du cap de Bonne-Espérance, au-delà du cap Horn, au-delà du maelström de Norvège, au-delà du brasier de l'enfer, mais je ne me rendrai pas ! Et c'est pour cela que vous êtes là , les gars ! Pour livrer la chasse a ce cachalot blanc dans les deux océans, d'un bout à l'autre de la terre, jusqu'à ce qu'il souffle du sang noir et roule sur le flanc. Qu'en dites-vous les gars, serrons-nous les mains à présent, voulez-vous ? Je trouve que vous avez l'air courageux.
- Oui, oui ! crièrent les harponneurs et les marins en se précipitant sur le vieil homme hors de lui. L'oeil ouvert sur Moby Dick ! un harpon aiguisé pour Moby Dick !
Guyotat #1
Par Menear,
lundi 21 avril 2008 à 12:57
- Journal
- Notes de lecture
Masse suffocante et boucherie glaciale qui pourtant ouvre sur cette dernière « phrase » (parole plutôt) chargée d'un érotisme palpable (pressée entre le dernier point-virgule et les doubles slash). Impossible de comprendre où l'on est, qui est quoi ; la peau recouvre tout, et la merde, le sang, la sueur, le sperme par dessus. Et la sable par dessus encore. Et tout se dévoile par couches, chaotiques et saccadées.
les jumeaux, la merde graissant leurs fesses frottées, foulent le sable ; le nomade se baisse, visage bridé, saisit la jambe de l'adolescent, caresse les blessures, relève la jambe dénudée, souffle sur le talon ensanglanté, relâche la jambe, se place devant l'adolescent, jette sa longue main lisse entre les cuisses, écarte, du poing, le lambeau cache-sexe, empoigne l'amas sexuel embaumé, le rabat sur le ventre, ses ongles frôlent les membranes écorchées ; le berger lève sa cuisse écartée ; ses yeux roulent sous ses paupières vérolées ; Hamza dégrafe son short, rabat un pan sur sa cuisse, le nomade pose le pouce sur une médaille d'alphabétisation épinglée au revers du tissu ; Hamza la dégrafe, la lui met dans le poing ; le nomade l'agrafe au voile qui bride ses yeux ; il pousse le berger hors du camp ; Hamza, son jumeau, épaules jointes, s'accroupissent, boivent à longs traits au baquet, arrosent d'eau rouge leur corps tout entier avec le tuyau tenu au poing ; redressés, ruisselants, ils se jettent l'un contre l'autre, s'étreignent, tombent, se roulent dans le sable, s'appesantissent, écrasent l'un contre l'autre leur sexe tendu, se mordent au front, rampent, accolés, le sable recouvrant leurs épaules nuées, leur tête secouée dans le baiser : crâne, oreilles, gorge scarifiées, nuque marquée par les mailles du hamac ; les poings d'Hamza creusent le sable sous le ventre, s'enfoncent dans le short, comblé de sable, de son jumeau ; Assa sort de la chambrée, nu, recasqué ; ses pieds mauves broient le sable ardent ; le sable est accroché aux traînées de foutre sur ses cuisses, de merde sur le gras des fesses, derrière lui, se pressent tous les autres soldats, sexe dardé nu, dardé sous le short, dardé sous le slip ; ils lui tiennent le gras des fesses ; le nomade, le berger, pressés contre les chameaux, s'éloignent, courbés sous le vent, le nomade, sa médaille étincelant sur le voile entre ses deux yeux, vaporisant le crâne, les cuisses, les fesses, de l'adolescent, que le vent dénude à chaque rafale //
Pierre Guyotat, Éden, Éden, Éden, L'imaginaire, P. 96-97.










