Omega Blue
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Ochracé

Par Menear, jeudi 14 février 2008 à 11:23 - Fictions - Papier
Ma dernière nouvelle mise en ligne sur le blog, c'était en août. Six mois plus tard, c'est un troisième texte "papier" qui vient garnir le sommaire de cette catégorie de nouvelles, disons, traditionnelles. Ce qui l'est moins (traditionnelle), c'est la genèse du projet qui a donné naissance à Ochracé ; à l'origine, cette nouvelle est une sorte de commande. Il y a un mois, en effet, Elise m'appelle pour me raconter l'un de ses rêves : j'ai pensé à toi tout de suite en me réveillant, elle me dit, ce qui pourrait être flatteur, mais en réalité la trame du rêve étant relativement tordue voire malsaine, c'est un peu plus délicat. Qu'importe, elle me le raconte et puis me demande de le mettre en mots. Le projet me tente dès le début, parce que je sais d'avance comment je vais m'y prendre. J'ai déjà un univers tout prêt dans ma tête, il ne me reste plus qu'à intégrer la trame en question, que je respecte quasi religieusement. Cet univers, c'est aussi celui de Sablier, celui de Décompte. J'en reparlerai sans doute.

L'écriture glisse toute seule. Contrairement à Scapulaire, je ne rencontre pas ou peu de difficulté. En quelques semaines, c'est bouclé, j'en suis content, satisfait. A en juger par les premiers échos que j'ai reçu d'Elise, elle est également satisfaite, sa commande est bien accueillie. Je me dis que je vais monter une entreprise d'écriveur de rêves, les gens viendraient ou m'appelleraient ou m'écriraient la trame général de leurs rêves, et moi je les mettrai en forme. Je ferai des nouvelles, des recueils, des romans, des sagas familiales. Des rêves. Agréable comme idée.
En attendant, et avec l'accord de ma première cliente, je propose cette première tentative que je mets en ligne à l'instant même. Je précise au passage que le fichier mis à disposition est un fichier PDF, parce que la mise en page (bricolée) de la nouvelle nécessite une forme fixe. Commentaires bienvenus, of course.

La terre bleue compresse le temps, l'impression qu'on en a. Les heures, broyées en minutes. Les instants, gonflés jusqu'à l'absurde, sont des semaines entières.
Les aiguilles de ma montre sous mon poids dérapent. Mes yeux plissés laissent glisser la poussière. Signe que la terre en moi se laisse couler, elle aussi, que ses effets fonctionnent. En moi elle gagne centres nerveux, sinus, siège de la parole. Mes pensées s'altèrent, fixées pourtant sur ces grains sales. Ce n'est pas la première fois que je prends de la terre bleue. Mais pour la première fois dans ces quantités.

On se sert ensemble sur la banquette arrière de la voiture. Quatre corps les uns à la suite des autres, contre les autres. Les roues vrombissent sur l'asphalte écaillé, les hauts-plateaux défilent contre les vitres, sur les côtés. Les lignes rouges tracées le long de la route fusent, avalées-courbées entre les deux pare-chocs. Je ne connais pas le conducteur. Peut-être que la terre en lui se diffuse également, c'est possible, ça ne me surprendrait pas.
La terre bleue compresse le temps, l'impression qu'on en a. On m'a tendu le sachet et sept cristaux ridicules ont roulé contre ma paume. Et du creux de ma paume à l'espace confiné entre mes gencives et l'intérieur de ma lèvre inférieure. Je les y ai placés un par un. Les picotements salés et le goût du sang un peu qui se mêle à mon haleine. Les effets sont dilués dans ma bouche. Ça coule un peu entre mes dents, mais l'hémorragie ne dure pas. Les boucles de la route sur les hauts-plateaux s'enchaînent, s'enroulent entre elles. En une minute peut-être les kilomètres sont broyés. La voiture s'arrête, les portes s'ouvrent. Le paysage souffreteux ; des maisons terreuses sur le haut des plateaux.


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Ajout du 27 juillet 2008

Ci-dessous copie des deux lettres reçues de l'Espace Pandora et Fabienne Swiatly en réponse à ma participation au concours Quelles nouvelles ?.
Le jury du concours Quelles nouvelles ? s'est réuni suite à un long examen des nouvelles reçues : 182 cette année. De nombreux textes ont fait l'objet de vives discussions. Nous avons le regret de vous informer que votre nouvelle n'a pas été retenue pour faire partie de la future anthologie. Cependant, nous tenons à souligner le fait que votre nouvelle a suscité les encouragements du jury.
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En tant qu'écrivain, je fais partie du jury Quelles nouvelles ? de l'Espace Pandora, je voulais personnellement vous faire part que votre texte Ochracé n'a pas été retenu pour le recueil de nouvelles 2008.
Mais par cette lettre, il faut que vous sachiez qu'il y a eu une belle discussion autour de ce texte. Et que l'ayant défendu, je me permets de vous faire quelques remarques.

Certaines audaces d'écriture m'ont vraiment séduite alors qu'elles pourraient apparaître comme de simples trucs. Ainsi vos traits continus qui mènent à la ligne, définissent un espace-temps narratif intéressant.

D'ailleurs votre texte explore bien cet espace-temps de la conscience altérée. Pas facile. Cela m'a fait penser à certains textes de Jean-Michel Maulpoix ou encore Le livre des ciels de Leslie Kaplan sans que je puisse dire exactement pourquoi.

Vous parvenez à décrire la fière qu'elle soit émotionnelle ou chimique.
On y est. On vous croit.

Par contre, l'histoire en sa deuxième partie - l'arrivée du "père" nous a semblé moins convaincante et mal amenée. Soudain, la tension se dilate. L'histoire se décentre mollement (même s'il y a violence). Dommage.

L'histoire de la seringue n'est pas très crédible. Le narrateur se démultiplie et quelque chose ne fonctionne plus aussi bien. La nouvelle devient artificielle.
Et la question qui me vient est : la nouvelle est-elle une forme littéraire qui vous est familière ?
Et peut-être qu'en conservant une histoire racontée de la femme et uniquement de la femme, le texte aurait tenu jusqu'au bout. Peut-être.
Mon propos est très direct, mais si nous n'avions pas été séduits par une partie du texte, cette lettre ne se justifierait pas.

Et vous dire aussi, que nous serions très heureux que vous participiez au concours 2009 en tenant compte ou pas (mais alors il faudra mieux affirmer ce qui semble m'avoir échappé ici) de mes remarques.

En espérant que vous comprendrez que cette lettre est un encouragement.

Avec mes salutations les plus cordiales

Décompte

Par Menear, dimanche 5 août 2007 à 18:04 - Fictions - Papier
Une deuxième nouvelle vient garnir mon réservoir "papier" de textes mis en ligne. Comme "Sablier", "Décompte" était à l'origine destiné à être envoyé à Griffe d'encre pour un appel à textes consacrés à des proverbes. Contrairement à "Sablier", je n'ai jamais envoyé celui-là, pour la simple et bonne raison qu'au fil de l'écriture, la nouvelle est peu à peu devenue autre chose que ce que j'avais initialement envisagé. En gros, elle ne correspondait plus du tout au thème "proverbes" de l'appel à textes. Du coup, voilà un nouveau texte qui se retrouve là, attendant d'être lu, et pourquoi pas apprécié, sait-on jamais, malgré son principe (que je vous laisse découvrir) assez particulier.

Avec cette nouvelle je n'ai pas essayé de faire quelque chose en particulier. Je n'ai pas vraiment écrit d'intrigue. Il n'y a pas d'histoire, très peu de personnages et quasiment pas d'action (ça donne envie, hein ?). Je suis simplement parti d'une idée de départ, qui provient d'une chanson amusante d'une OST de Cowboy Bebop, et j'ai brodé autour, jusqu'à ce que les mots s'emplissent d'une autre musique, celle de la Sonate au clair de lune de Beethoven qui soutient tout le texte (je l'ai écrit en écoutant intégralement cette musique, en boucle, pendant trois semaines).
Ma seule ambition avec ce texte la voici : je souhaitais rendre en mots une conscience mentale cyclique, des pensées incapables de se défaire de leurs propres mouvements répétitifs, l'altération progressive des souvenirs... Mais peu importe. Une explication pour ce genre de texte est inutile. Je préfère vous laisser avec les mots qui le composent...

Trois tables rondes et vides dans le coin droit et un filet de poussière discret sur leur surface – poussière absente des rebords du comptoir voisin – ; quelques notes distendues, accords incertains, résonnées contre l'angle du mur. Comme une ambiance de fin de rêve.

Au-delà du bar, irrégulièrement alignées sur l'étagère contre le mur, cette mosaïque de bouteilles aux couleurs éparses ou émoussées. Des reflets de verre déformés par les liquides intérieurs clairs, roux, rouges ou noirs. Des reflets aux formes diverses, aux sculptures variables. Quelques étiquettes affichées, discrets assemblages cubistes. De nombreux verres suspendus la tête en bas, rêches et ternes. Un seul posé à l'endroit sur la surface du bar, un liquide couleur or répandu à l'intérieur, la main droite d'un homme tout autour. Et, fixés contre le comptoir, deux robinets à bière, deux larges tubes taris et figés. Le corps de cet homme assis sur l'unique tabouret et, sur sa gauche, les feuilles vertes et rousses d'une plante qui s'étendait hors de son pot pour venir s'y figer. Ancré sur son tabouret, il se retournait aux sons décadents du piano faussement déréglé.


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Sablier

Par Menear, lundi 18 juin 2007 à 18:57 - Fictions - Papier
En marge de la Version 2.1, je vous propose (enfin) un texte digne de ce nom sur ce blog. Il s'agit de ma première nouvelle achevée (ainsi que je le disais l'autre jour), elle s'intitule "Sablier" et, à la base, elle a été pensée (puis écrite) pour participer un appel à texte de Griffe d'encre sur le thème de la Terre. L'idée était surtout d'écrire sur une représentation anxiogène et claustrophobique de la terre. Le narrateur parle à la première personne, à mesure qu'il se remémore des souvenirs pour occuper son enfermement. La nouvelle n'a pas été sélectionnée pour l'anthologie "Terre" de Griffe d'encre, tant pis. Le jour où je recevrai un refus argumenté je vous expliquerai peut-être pourquoi.
Voilà, "Sablier", mon travail le plus abouti à ce jour et, surtout, le texte que je prends le plus de plaisir à lire, je vous le propose à présent. Je l'ai écrit entre septembre et novembre 2006 et j'ai attendu la réponse de Griffe d'encre, puis la mise en place d'Omega Textes pour la mettre en ligne. J'attends évidemment des retours, des commentaires, des critiques et tout simplement des lectures ; s'il ne devait y avoir qu'un seul texte à lire sur ce blog, ce serait celui-là.

Quand on est dans le genre de merde dans laquelle je me trouve, la première chose qu'on se dit c'est : de quoi je me souviens ? Et c'est là qu'on cherche. On rembobine, jusqu'à trouver quelque chose d'exploitable. Une image égarée, une parole, une odeur, peu importe. Au point où j'en suis, je me rattacherais à n'importe quoi. Et ce n'importe quoi, c'est une jeep. Une jeep comme dans les films de guerre, comme dans les bulletins d'infos de vingt-heures, une jeep de la télé. Ce genre de jeep. Une couche de poussière sur le capot, une couche de poussière sur les sièges, du sable collé sur la surface des pneus et les nuages qu'elle soulève et qui me font tousser. Je me rappelle bien cette toux. Une douce, douce irritation qui traverse mon larynx, retourne ma gorge. Cette douce irritation...

Et puis le paysage qui défile, aussi. Le paysage rouge, la terre rouge. Les fentes rouges dans la terre rouge et, au loin, des montagnes rouges sous un ciel rouge au soleil absent. Je revois les reflets sur la carrosserie sèche de la jeep.

Et tout ce vent dans mes cheveux, dans mes yeux, dans ma bouche. Un goût de sable. Un irrésistible goût de sable...

Et puis plus rien. Juste ces quelques images mises bout à bout. Rien de plus. Le trou noir. Ou bien rouge, sans doute. Et il faut tout refaire encore. Remonter plus loin, peut être.

On rembobine.


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