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mars 2007

mercredi 28 mars 2007

Le nom

Lu du Proust pour un oral à venir (et aussi un peu pour moi), j'ai fini hier soir Du côté de chez Swann, livre que j'aurai du lire depuis déjà un an compte tenu du fait que je l'ai étudié pour deux cours différents l'année dernière. Mais à l'époque je n'avais pas eu le courage, sachant qu'avec ce genre de litterature, il valait mieux ne pas s'y jeter contraint forcé. J'ai donc attendu d'avoir envie, j'ai visiblement bien fait.
Bref, en plus du passage que je dois étudier pour une explication linéaire avec Nico (passage de la rencontre de Gilberte), ma lecture a relevé trois passages qui m'ont particulièrement touchés, comme trois échos à une même variation, variation sur le thème de l'amour naissant, et dont les deux premiers insistent sur la singularité du nom, et dont le troisième est un pur caprice que m'a inspiré un tout petit bout de phrase : "on n'aime plus personne dès qu'on aime".

Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, donné comme un talisman qui me permettrait peut-être de retrouver un jour celle dont il venait de faire une personne et qui, l'instant d'avant, n'était qu'une image incertaine. Ainsi passa-t-il, proféré au-dessus des jasmins et des giroflées, aigre et frais comme les gouttes de l'arrosoir vert; imprégnant, irisant la zone d'air pur qu'il avait traversée - et qu'il isolait, - du mystère de la vie de celle qu'il désignait pour les êtres heureux qui vivaient, qui voyageaient avec elle; déployant sous l'épinier rose, à hauteur de mon épaule, la quintessence de leur familiarité, pour moi si douloureuse, avec elle, avec l'inconnu de sa vie où je n'entrerais pas.
[...] Cependant je m'éloignais, emportant pour toujours, comme premier type d'un bonheur inaccessible aux enfants de mon espèce de par des lois naturelles impossibles à transgresser, l'image d'une petite fille rousse, à la peau semée de taches roses, qui tenait une bêche et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois et inexpressifs. Et déjà le charme dont son nom avait encensé cette place sous les épines roses où il avait été entendu ensemble par elle et par moi, allait gagner, enduire, embaumer, tout ce qui l'approchait, ses grands-parents que les miens avaient eu l'ineffable bonheur de connaître, la sublime profession d'agent de change, le douloureux quartier des Champs-Elysées qu'elle habitait à Paris.

(Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Folio, pp. 140-141, "Combray")



Ce nom de Gilberte passa près de moi, évoquant d'autant plus l'existence de celle qu'il désignait qu'il ne la nommait pas seulement comme un absent dont on parle, mais l'interpellait; il passa ainsi près de moi, en action pour ainsi dire, avec une puissance qu'accroissait la courbe de son jet et l'approche de son but; - transportant à son bord, je le sentais, la connaissance, les notions qu'avait de celle à qui il était adressé, non pas moi, mais l'amie qui l'appelait, tout ce que, tandis qu'elle le prononçait, elle revoyait ou du moins, possédait en sa mémoire, de leur intimité quotidienne, des visites qu'elles se faisaient l'une chez l'autre, de tout cet inconnu encore plus inaccessible et plus douloureux pour moi d'être au contraire si familier et si maniable pour cette fille heureuse qui m'en frôlait sans que j'y puisse pénétrer et le jetait en plein air dans un cri; - laissant déjà flotter dans l'air l'émanation délicieuse qu'il avait fait se dégager, en les touchant avec précision, de quelques points invisibles de la vie de Mlle Swann, du soir qui allait venir, tel qu'il serait, après dîner, chez elle, - formant, passager céleste au milieu des enfants et des bonnes, un petit nuage d'une couleur précieuse, pareil à celui qui, bombé au-dessus d'un beau jardin du Poussin , reflète minutieusement comme un nuage d'opéra, plein de chevaux et de chars, quelque apparition de la vie des dieux; - jetant enfin, sur cette herbe pelée, à l'endroit où elle était, un morceau à la fois de pelouse flétrie et un moment de l'après-midi de la blonde joueuse de volant (qui ne s'arrêta de le lancer et de le rattraper que quand une institutrice à plumet bleu l'eût appelée), une petite bande merveilleuse et couleur d'héliotrope impalpable comme un reflet et superposée comme un tapis sur lequel je ne pus me lasser de promener mes pas attardés, nostalgiques et profanateurs, tandis que Françoise me criait: "Allons, aboutonnez voir votre paletot et filons" et que je remarquais pour la première fois avec irritation qu'elle avait un langage vulgaire, et hélas, pas de plumet bleu à son chapeau.

(Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Folio, pp. 386-387, "Nom de pays : le nom")



Ce jour que j'avais tant redouté fut au contraire un des seuls où je ne fus pas trop malheureux.
Car, moi qui ne pensais plus qu'à ne jamais rester un jour sans voir Gilberte (au point qu'une fois ma grand'mère n'étant pas rentrée pour l'heure du dîner, je ne pus m'empêcher de me dire tout de suite que si elle avait été écrasée par une voiture, je ne pourrais pas aller de quelque temps aux Champs-Elysées; on n'aime plus personne dès qu'on aime) pourtant ces moments où j'étais auprès d'elle et que depuis la veille j'avais si impatiemment attendus, pour lesquels j'avais tremblé, auxquels j'aurais sacrifié tout le reste, n'étaient nullement des moments heureux; et je le savais bien car c'était les seuls moments de ma vie sur lesquels je concentrasse une attention méticuleuse, acharnée, et elle ne découvrait pas en eux un atome de plaisir.

(Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Folio, pp. 392, "Nom de pays : le nom")


lundi 26 mars 2007

Où est Charlie ?

Tiens, on va jouer à un petit jeu histoire d'égayer ce lundi (pourtant ensoleillé) : voici une photo prise lors du Colloque François Bon (et oui, encore), sur laquelle je figure. Le jeu est bien entendu de me retrouver (c'est pas dur, franchement). La photo a été rajoutée au billet de jeudi histoire d'illustrer mes quelques lignes déjà mises en lignes ces derniers jours. Je remercie au passage l'auteur de la photo, François Bon himself, pour l'autorisation d'emprunt (de vol).



Le ou les gagnant(s) recevra(ont) le droit de poster un commentaire pour dire qu'il(s) m'a(ont) trouvé ainsi que le privilège de s'autocongratuler !

samedi 24 mars 2007

Colloque François Bon (vendredi)

Retour au colloque hier matin, à trois toujours, mais avec Nico et Laurianne cette fois-ci. En avance, on poireaute un peu devant la porte, le temps pour Nico de passer un coup de fil, pour Laurianne de fumer une clope et pour nous trois de se goinfrer de bonbons apportés par Laurianne (parce que les fleurs c'est périssable et sans aucun jeu de mot foireux vis à vis de l'auteur sanctifié par ce colloque). Évidemment, ça fait pas très sérieux de piocher dans le gros sac multicolore et gélatineux (et acide, et sucré) pendant les interventions (les « communications ») alors on préfère faire des réserves et descendre la moitié du sac avant de rentrer dans la salle, question d'apparence.

Pas besoin de trop se dépêcher : on se rend compte en s'asseyant quelque part au milieu de la salle que le colloque (à prononcer en insistant bien sur le double « l » histoire d'accentuer le degré de pédanterie de la situation) a pris facilement trois quart d'heure de retard. Du coup, on se tape une « communication » qu'on ne voulait pas voir (pas qu'elle ait été nulle, simplement qu'on n'avait pas lu la majorité des bouquins dont il était question), tant pis.
Deux rangs devant nous, se trouve l'un de nos profs qui doit intervenir pendant l'après-midi. Tête baissée sur ses genoux il ne regarde pas l'universitaire italien qui déblatère ses histoires « d'espaces ». Tête baissée sur ses genoux, je remarque quelques feuilles dactylographiées que j'identifie aussitôt comme le texte de son intervention de l'après-midi. Il le relit, vérifie quelques derniers détails et angoisse silencieusement sur son siège. Petit bonheur tacite et sadique, je dois l'avouer, de voir le prof revenu dans une posture d'étudiant, d'étudiant qui stresse avant son oral. Amusant, également, surtout quand on sort soit même d'un oral stressant (la veille).

Ce qu'on est venu voir commence avec beaucoup de retard, donc, et ce n'est pas un universitaire qui prend la parole mais un écrivain, Pierre Bergounioux (idole de ma mère), un drôle de type à la drôle de tête de type malade et dont la drôle de voix laisse émerger de drôles de phrase qui, sans notes aucune, donnent la vague impression de directement sortir des pages d'un bouquin. L'intervention en question (« Hétérogamie et littérature ») est passionnante, quoiqu'un peu courte. Bergounioux identifie deux « lignées » parentales chez François Bon : la lignée paternelle, l'élite ouvrière et la lignée maternelle, des instituteurs/trices. Deux pôles du monde social qui, « n'auraient pas du » se rencontrer. L'amour vu comme puissance irrationnelle qui va à l'encontre du « choix matrimonial ». L'Oeuvre de Bon serait donc déterminée par cette union « qui n'aurait pas du être » : lorsqu'il claque la porte de l'école d'ingénieurs (lignée paternelle), il se tourne vers sa mère, il « écrit sous la dictée de sa mère ce que fait son père », d'où l'inattendue alliance de la littérature et du « monde ouvrier ». L'écriture de Bon tout comme son existence est donc irrationnelle. C'est ce qui lui permet d'écrire l'usine, par exemple, alors que « les autres » souffrent d'un langage inadéquat ou bien demeurent profondément silencieux. La double activité de François Bon est donc vue comme une « aberration sociologique ».
Pas d'accord du tout avec ce qu'il dit, mais quelle intervention de Bergounioux qui, sur le ton décontracté de la conversation, sans la moindre de note (du moins c'est comme ça qu'il nous est apparu), énonce ces idées étonnantes, sans doute plus réalisables et concevables quand on l'applique aux générations plus « anciennes » que les nôtres, devant l'auteur lui-même, présent au deuxième rang comme spectateur de sa propre « sociologie génétique ».

L'après-midi commence elle aussi (c'est logique) avec du retard. Pendant qu'une chercheuse néerlandaise disserte habilement sur la notions de personne et/ou de personnages dans Daewoo, de l'illusion journalistique de cette vraie-fausse « étude », un des spectateurs, un type assez jeune, Master 2 peut-être ou bien rien à voir, pique du nez et s'endort, le buste tantôt avachi sur lui-même, et se redressant régulièrement suivant le rythme de sa respiration. Dix minutes, peut-être plus, ça dure, et ce qui me fait sourire, ce n'est pas tellement cette situation grotesque, c'est surtout la mine effarouchée de l'un des animateurs qui, depuis l'estrade, ne peut rien faire, ne peut rien dire, sinon s'offusquer intérieurement à chaque coup d'oeil et rougir des joues et du front à mesure qu'il se fâche sans se fâcher. Amusant.

Lorsque vient le moment de l'intervention de notre prof préféré (« Daewoo : un roman marxiste à l'âge d'or du capitalisme ? »), on se redresse tous les trois et on se concentre, sans doute plus que pour les autres « communications », sans doute parce que l'on est chauvins et sans doute parce qu'on le revendique et que ça nous amuse de l'être. L'étude avant tout stylistique est évidemment fascinante (nous avions d'avance décidé qu'elle le serait, moi le premier) : montrer la résistance, l'appartenance du lieu de l'usine aux ouvriers et l'appartenance de la langue, populaire, précise et imagée qui fait contraste avec la langue officielle qui « rend compte d'un rapport honteux au réel » : technocratique. Le slogan de la phrase inaugurale du roman est étudiée dans ce sens, au moment où l'écriture du slogan me paraît à moi évidente, plus encore dans certaines littératures américaines...
Et les questions qui en découlent, les difficultés de la pensée politique marxiste, les « que peut la culture » et le « comment contourner l'incontournable » qui, visiblement, auront lancé un pavé dans la marre à en juger par le nombre de « non-question » qu'aura entraîné l'intervention (« mais vous avez une question ou pas ? », répondu aux lentes et obscures réflexions à voix haute de certaines personnes que je n'ai même pas aperçues, fausse-réponse qui m'a fait sourire). Mais tant pis, nous, nous trois, bien alignés au centre de la salle, on a bien applaudi, on a applaudi plus fort que pour les autres, chauvins, un brin supporters aussi, avec une banderole imaginaire au-dessus de nos tête, parce que c'est comme ça et qu'on n'a pas pu s'en empêcher. Marrant plus qu'amusant.

La table ronde qui a suivi, avec son thème quelque peu tarte à la crème d'« écrire le réel » était peut-être un peu trop, parce que mine de rien, c'est pas évident d'être attentif trop longtemps (surtout moi). En vrac, quelques notes, encore une fois, difficile de rendre, comme ça, parce que c'est toujours difficile de retranscrire et parce que je n'en ai pas l'habitude. En vrac, donc, des « la littérature est complètement facultative », « le monde comme prestation subjective » et surtout, surtout, ce que j'ai gardé en tête, c'est cette façon de dire (François Bon) que l'écriture n'est qu'un passage, parce que « c'était déjà comme ça » (le « réel » en partant du principe que ça existe et que ça veuille dire quelque chose), « je n'aurai pas pu faire autrement ». De la à parler de « falsification » qui me rappelle ma récente lecture de Calvino...

Du colloque dans son ensemble, étrangement, ce que je retiens surtout (cf. le billet de jeudi), c'est cette drôle de façon de se positionner par rapport à « son Oeuvre » : c'est à dire Bon qui s'enterre sous lui-même pendant qu'on parle de ses livres, cette façon qu'à Bergounioux de dire « ce n'est pas mon colloque » dès qu'on parle de ses bouquins, et pareil pour les intervenants, qui baissent la tête, qui jouent les (faux ?) modestes dès lors qu'on parle de leur travail ou de leurs interventions... Étrange, non ? Comme s'il était impossible d'avoir une position réelle vis à vis de ce que l'on écrit, de ce que l'on fait. Comme si tout était tellement abstrait, comme si on (indéfini, je ne m'inclus pas dedans bien sûr) avait honte. Étrange et incompréhensible.

Mais de ce colloque, je retiens aussi ce moment, hier (vendredi, donc), vers une heure, où tout le monde se lève pour aller manger, où notre prof préféré se retourne vers nous, nous voit pour la première fois et nous lance un « salut, ça va » assez déconcertant (le sacro-saint rapport prof/élève est brisé !). S'en suit une conversation sur « notre avenir » et surtout, surtout, la tête qu'il fait, la façon dont il se redresse, dont il écarquille les yeux et où il me dit : « very impressive » (un truc du genre, en anglais) lorsque je lui réponds que je veux écrire. Et, même s'il essaye de m'embrigader pour faire un Master avec lui, je garderai cette image insolite d'un prof assez insolite lui aussi... S'en est suivi une courte discussion, courte mais agréable, sur tout ça et des divergences, évidemment : « écrire un mémoire de Master, c'est déjà écrire » et « mais on n'écrit jamais pour soi ». Pas d'accord : j'écrirai de la fiction, et je l'écrirai pour moi.

Et le prochain colloque, ce sera pour quand ? Aucune idée...

Billet édité : Pour ceux que ça intéresse, voici trois articles en réaction à certaines "communications" du colloque sur le site du Tiers Livre :
- Calvaire du roman avant l'âge blog
- Il dirige quoi l'auteur ?
- D'avantage lu à la verticale qu'à l'horizontale

jeudi 22 mars 2007

Colloque François Bon (jeudi)

Jamais mis les pieds dans un colloque universitaire auparavant, jamais mis les pieds, non plus, du coup, dans un « colloque international » tel que l'indique le petit livret qui fait office de programme. Pour être complètement exact, l'intitulé entier du colloque est : « François Bon – Éclats de réalité ». Bref, tout ça pour dire que je reviens de ce dit colloque. Je n'en attendais pas grand chose, je me suis simplement laisser gagner par la curiosité et, bravant le froid, le vent, et la neige, je suis allé, en compagnie d'Elise et Nico, à la rencontre de ce François Bon dont, pour être

honnête, je n'avais lu qu'un seul bouquin, le fameux Daewoo dont je vous parlais l'autre jour (et dont je vous parlais mal, méconnaissant beaucoup de détails sur la conception du roman).
Quelques impressions, en vrac, parce que ce genre d'impressions ne peut se reconstituer qu'en vrac : le vrac des trois pages de notes (petit format) prises durant les quatre heures de débat et interventions de cette après-midi...

L'auteur.
François Bon semble extensible. D'abord, il se rétracte sur lui-même. Depuis ma place privilégiée (dans les derniers rangs) je peux l'observer lui pendant la première intervention (« François Bon – Edward Hopper : Peinture, archi-texture et fiction »), lui, l'auteur, assis au deuxième rang, tout à droite, c'est à dire tout à gauche si on se place du point de vue des intervenants. En le regardant je note : instable, mal à l'aise, gestes, tic, manies, main qui dissimule son visage, lunettes, regard lunatique, en haut, en bas.
Le demi visage qu'il me donne à voir semble renfrogné, fermé, un peu froid aussi, un peu dur, sans doute. Sa main, la gauche, toujours, vient se coller contre le haut de son visage, contre sa tempe ou bien autour de sa bouche ou bien elle vient saisir la branche de ses lunettes, les retirer, les essuyer, les remettre. Souvent en mouvement. Instable. Et sous sa main gauche, un corps, lui aussi, renfrogné, replié sur lui-même, inspiré à l'intérieur, enterré sous une paume qui l'écrase. Parfois, je le surprends aspiré dans l'ouverture de son pull à col roulé, col qui a tendance à le recouvrir peu à peu, d'abord le bas du visage, et on comprend que si c'était possible, sans doute, c'est tout son être qu'il laisserait recouvrir...
Pendant un moment, je me dis qu'il doit être bien absurde de se voir ainsi décortiqué, autopsié, en sa présence, sous ses yeux propres, inactifs, silencieux, imposés au mutisme. « Peur de passer pour un mort, oeuvre close.», comme il le dit lui-même. Alors je me dis que ça doit être normal, cette réserve, cette gêne, cette honte, aussi, peut-être. Pendant un moment (un autre), je me dis même que ce doit être une impression de torture que d'assister ainsi à l'empoussiérement de son Oeuvre. Mais avec le recul des autres interventions, de ses propres paroles, je me dis finalement que non, ce n'est pas exactement ça.
Lorsqu'il se retourne, parfois, trois ou quatre fois, pour observer le « public », les rangées de sièges à demi occupées, les gens qui, normalement, ne le regardent pas lui, mais observent et écoutent les intervenants, lorsqu'il se retourne, donc, je me dis que peut-être, alors que je le fixe comme ça, que je continue de le fixer lui, le stylo dans la bouche, peut-être sait-il, peut-être comprend-il ce que je suis en train de faire. L'observer lui. Et pouvoir rendre compte, ensuite, d'un regard (le mien) porté sur un regard (le sien) porté sur un regard (celui de l'intervenant) qui commente un regard (celui de François Bon l'écrivain) qui complète un regard (celui de Edward Hopper, le peintre) qui rend compte du réel. Comme un effet d'enchâssement infini qui rendrait à la fois compte des difformités du réel, et à la fois de sa singulière évidence (« la position du sujet fait que le réel est différent : le réel se rattache à celui qui l'expérimente », dira-t-il un peu plus tard en substance). Et comme si observer l'écrivain physiquement me plaçait dans une posture décalée vis à vis des universitaires et des commentateurs. Et comme si, aussi, l'atmosphère du colloque me rendait pédant, ces dernières lignes en témoignent...

François Bon semble extensible. Lorsqu'il parle, lorsqu'il répond à quelques questions, à quelques idées décalées qu'il entend dans la bouche d'une intervenante, l'auteur semble sortir de lui, sortir de cette position de replis et de recouvrement ; il s'étire, il rebondit, il sourit, il dit « truc, type, connerie, bouquin, mec » parle comme un type normal tout en restant clair et pertinent, malgré une certaine tendance à la digression. Lorsqu'il parle, on le ressent comme une sorte de boule de neige, il s'auto-enthousiasme, il s'entraîne lui-même ailleurs, vers d'autres sujets, d'autres problématiques, d'autres horizons. Ses yeux s'ouvrent, ils ne sont plus plissés, ses traits se détachent, se décrispent, il gesticule, contraste saisissant par rapport à ces moments où il semblait creuser son siège pour s'y dissimuler, des moments où le nom « François Bon », martelé frénétiquement par les intervenants, commençait à perdre tout son sens et devenait une succession de son sans rapport avec rien.



Le reste.
Le colloque, ou bien ce qu'il y est dit et ceux qui le disent. Plusieurs choses, d'abord, que je n'ai pas entendues, que je n'ai pas notées, que je n'ai pas comprises. Et puis quelques phrases, prises au vol, fixées aussi vite et exactement que possible, mais mal, évidemment. Il y est beaucoup question de la ville, de la géométrie, des intertextes, de « l'extrême » de son écriture (« L'ouverture de Décor Ciment : une courte pratique de l'extrême chez François Bon »). On y discute langue vue au microscope et comme un microscope, le texte « en action », les mots « effacements », « vides », « imaginaire spectaculaire » résonne à droite à gauche (« Les friches industrielles dans l'oeuvre de François Bon », même si le titre du programme a changé depuis, tant pis, je ne me souviens plus du titre définitif). La ville n'est pas appréciée comme « présence fixe » mais comme « conjonction d'éclat de temps », et d'ailleurs ce n'est pas tellement la ville qui intéresse Bon mais plus le monde et « l'obsession du corps dans l'espace ».

Difficile de rendre des notes de façon pertinente le jour même, le soir même, le tout sans avoir l'impression de dénaturer les paroles exprimées, avec la peur, aussi, peut-être, de n'avoir pas saisi tout ce qu'elles sous-entendaient. Mais cette « posture devant les mots » semble aller dans mon sens : « humilité, refuser le lyrisme immédiat, nommer ce que d'habitude on ne nomme pas ». Cette façon d'appréhender le langage : cette « force hypnotique qui tente de remplacer le monde ». Et puis surtout, cette phrase, sortie de nul part ou presque, et que j'encadre au centre de mon cahier à spirale : « Les livres ont remplacés le monde ».

Et puis une drôle de position vis à vis de son oeuvre, aussi, et cette incapacité à se satisfaire pleinement de ce que l'on fait ou plutôt ce que l'on a fait, ce qui est derrière : « masse derrière qui me gêne considérablement » dit-il en parlant de ses « bouquins » précédents. Ou encore, lorsqu'il dit, en désignant son dernier livre « ce truc Tumulte ». Et quant à la poésie, « je n'y ai pas le droit », dit-il l'air résigné ou bien désolé ou bien blasé, avant de terminer sur des « je ne m'appartiens pas » et des « je ne suis pas dans la littérature, je suis ailleurs » que je ne parviens pas à recontextualiser, malheureusement.

De ces quatre heures passées à la médiathèque centrale de Tarentaize, je retiendrais surtout la fin, c'est à dire la table ronde entre François Bon (seul moment où on l'a entendu lui, parler), Jean-Bernard Vray et Jean-Noël Blanc. Très agréable et très peu « universitaire », vivant et parfois passionnant. Dommage que mes notes ne puissent pas en rendre réellement compte.

Demain, vendredi, j'y retournerai sans doute, après les cours, avec d'autres, peut-être pour toute l'après-midi encore, je vous en transmettrai donc probablement le compte rendu...

lundi 19 mars 2007

Rechute

Ça doit être la saison pour ce genre de trucs...





Et en observant les flocons qui tombent et qui continuent même de tomber devant mes yeux alors que je ne regarde plus au dehors, une impression, celle que la neige anesthésie ce sur quoi elle s'abat...

samedi 17 mars 2007

Là où vont nos pères

J'écrivais l'autre jour que je n'étais pas un grand fan de cinéma. Et bien en matière de BD, j'ai bien peur que ce ne soit encore pire ! Quelques rares exceptions qui remontent à ma prime jeunesse mises à part (Tintin, Astérix, Lucky Luke, les Schtroumpfs & co), je n'ai jamais réussi à réellement m'intéresser à la BD, la BD « occidentale » puisqu'il faut ici faire la distinction. J'ai eu ma longue période mangas, mais de ce que l'on appelle la « BD », non, je ne m'y suis jamais vraiment passionné. Dans la « BD intelligente », je n'ai guère expérimenté que des auteurs de type Frédéric Boilet et Jiro Taniguchi, mais sans jamais chercher plus loin.
C'est pourquoi, lundi dernier, lorsque j'ai accompagné Elise à « Des bulles et des hommes », librairie BD située à côté de la fac, je n'avais pas l'intention d'acheter quoi que ce soit, je cherchais simplement une occupation histoire de fuir le cours de latin. Évidemment, j'en suis ressorti avec une BD sous le bras. Cette BD, c'est Là où vont nos pères (The Arrival pour le titre en VO mais je préfère de loin la traduction française) de Shaun Tan. Je n'avais jamais entendu parler de ce type avant (il travaille chez Pixar, entre autres !) et un simple coup d'oeil à quelques planches de son oeuvre m'a convaincu de débourser 15€ pour me l'approprier. Je vais de suite vous expliquer pourquoi...



Ce qu'il faut savoir à propos de Là où vont nos pères c'est avant tout qu'il s'agit d'une BD muette. Il n'y a aucun texte, « simplement » des images qui se succèdent. Ce n'est qu'à travers les images que se développe la narration et l'on ne trouve jamais ni dialogue ni phrase quelconque pour expliquer la situation. La deuxième chose qu'il faut savoir à propos de Là où vont nos pères c'est que jamais, auparavant, le terme de « roman graphique » n'aura aussi bien été employé. Là où vont nos pères est donc un roman graphique, un excellent roman graphique, et si j'étais un peu plus calé en BD que je ne le suis, je dirais volontiers qu'il s'agit du « meilleur roman graphique que j'ai jamais lu ».



L'intrigue est relativement simple et se focalise sur le thème de l'émigration (thématique chère à son auteur, d'après ce que l'on peut lire à droite à gauche). Il s'agit donc d'un homme, un mari, un père de famille, qui quitte la ville, sa ville, pour gagner une contrée lointaine et inconnue, pour travailler, pour abandonner sa famille afin de mieux l'aider (il part chercher du travail, il leur envoie une partie de son salaire, etc.).
L'intrigue est relativement simple, donc, mais là où Shaun Tan devient génial (et encore, je me retiens), c'est qu'il entremêle toute une iconographie fantastique et merveilleuse (au sens strict du terme) avec son sujet à la fois grave et socio-historique (une Histoire relativement proche, remontant à la génération du père de l'auteur). Concrètement, cela donne quelques ombres tentaculaires qui serpentent le long des murs de la cité-mère, des oiseaux de papier qui s'envolent en masse durant la traversée en bateau et surtout, surtout, c'est cette spectaculaire ville étrangère, où les immigrés sont parachutés en petites montgolfières, où les habitants vivent en harmonie avec de drôles d'animaux, où l'architecture tend parfois à fixer des figures mythologiques qui n'existent pas. En pénétrant l'univers de Shaun Tan, on se retrouve donc projeté dans des fresques incroyables, des esquisses au teint jauni des photos d'autrefois, comme si ce voyage n'était qu'une compilation de photographies anciennes que l'on se transmettrait de génération en génération...



Malgré son exil, le personnage principal ne reste pas isolé très longtemps. A son arrivée, il enchaîne quelques petits boulots (boulots caractéristiques d'une société occidentale parfois aliénantes : l'usine, par exemple, et le travail à la chaîne, représenté par Tan dans tout son gigantisme et sa démesure, signe que Tan n'est pas dupe vis à vis des défauts de l'occident) de même qu'il croise la route d'autres exilés qui, tour à tour, lui « racontent » leurs histoires personnelles. Ces petits récits enchâssés ne sont ni trop longs, ni trop courts, ni inutiles comme on serait tenté de le croire à première vue. Même s'il s'agit de courtes fables noires, assez transparentes vis à vis de la réalité historique de notre société contemporaine (on s'exile pour des causes assez universelle : l'exploitation, l'oppression ou la guerre), ces récits contribuent à bâtir une mythologie de l'émigration qui trouve ici parfaitement sa place.



Mais ce que je retiendrais surtout de cette oeuvre étonnante et inattendue, c'est cette facilité à suggérer le détail et ce goût pour les contrastes. Shaun Tan effectue de nombreux « zooms », montrant en plans très resserrés la miniature des scènes et des objets qui l'intéressent, puis, petit à petit, déserrant l'étau de son cadre, il effectue progressivement un « zoom arrière » ahurissant. Certaines cases s'enchaînent en unifiant les détails les plus minimes sur une page, pour finir sur une vue générale démesurée sur une (double) page suivante. De la même façon, Tan semble manier à la perfection certaines habiletés narratives qui semblent pourtant minuscules à première lecture (comme l'évolution d'une fleur sur tout une double page pour évoquer l'écoulement du temps et des saisons). Parmi ces « habiletés narratives », je retiendrais surtout, dans l'un des « récits des exilés », cette accélération du temps où, à chaque fois focalisé sur les jambes des soldats, une succession de cases vient souligner l'évolution d'une guerre : depuis la mobilisation jusqu'à la déroute. Magistrale, tout simplement.
Une telle maîtrise technique laisse rêveur, et l'on comprend en appréciant un tel soucis du détail pourquoi l'auteur a mis quatre ans avant de finaliser son livre. C'est ce genre de détails qui font les grandes oeuvres : Là où vont nos pères est une grande oeuvre, connaisseur ou pas, je m'en fous, je le dis, et c'est pour cela qu'il faut l'acheter.



Après la lecture de Là où vont nos pères, je ne suis toujours pas un grand fan de BD. Mais croyez-bien que si je retrouve, par hasard, comme la première fois, le chemin d'un des travaux de Shaun Tan, je ne me priverai pas, je ne le feuilletterai pas : je l'achèterai directement, et sans réfléchir qui plus est.

Note : Je m'excuse pour la qualité très passable de certaines planches ici présentées, mais il se trouve qu'il est difficile de trouver des extraits de l'oeuvre sur le net, que le site de son auteur est down en ce moment et que je ne voulais pas scanner le livre pour ne pas l'abîmer. J'ai donc pris manuellement quelques photos, et la qualité s'en ressent, malheureusement...

mercredi 14 mars 2007

Mécanismes Episode 13 (Cette superbe équilibriste en robe rouge)

C'est habituel, tous les mois, l'épisode de Mécanismes, tout ça, et ainsi de suite, etc. Mine de rien, la série avance, et nous voici (déjà) au septième épisode de la saison 2, le treizième en tout. Cela fait plus d'un an que ça dure maintenant, et à en croire le nombre d'idées nouvelles que j'ai tous les deux jours, j'ai bien peur que ça dure encore un petit (grand) moment. Bref, passons au...

Résumé des épisodes précédents :
Arto Pizzetti et Erin Bakura enquêtent sur la mort suspecte de Paul Blanchet dont l'affaire, qui datte de trois ans, n'a toujours pas rendu son verdict. Leurs dernières informations les ont conduit sur la piste d'un médecin, médecin présent quelques jours avant la mort de Blanchet et donc témoin potentiel du meurtre. Selon les dernières informations glanées par Arto Pizzetti à Paris, Luca Pacioli (cf. saison 1) devrait être ce médecin. C'est pourquoi Pizzetti s'embarque pour la Nouvelle Carthage, théâtre de la quasi totalité de la saison 1, et s'en va à la rencontre d'une vieille connaissance de Pacioli... Le tout sous couvert d'une "identité alternative", celle de Léon Bloy...

« Nous n'avons pas fait tout ce chemin pour nous arrêter là, maintenant, alors que c'est aujourd'hui même que notre pays a le plus besoin de nos efforts, de nos talents, de notre volonté à tous pour lui assurer un avenir meilleur, pour nous assurer un avenir meilleur, et commencer à vivre de façon indépendante, enfin, car c'est ce à quoi nous aspirons, c'est pour cela que nous avons combattu et c'est pour cela que nous avons surmonté cette première épreuve. Ne l'oubliez pas, c'était il y a moins d'un an seulement, et rien ne peut être garanti, rien ne peut être sûr sans que nous nous investissions personnellement à cent pour cent pour sauvegarder les fruits de notre labeur passé. Nous n'avons pas fait tout ce chemin pour nous permettre de nous reposer, pour nous permettre de nous contenter de ce que l'on nous impose. Nous n'avons pas fait tout ce chemin pour nous laisser dicter notre conduite par les États voisins, aussi influents soient-ils, aussi convainquant puissent-ils paraître pour certains diplomates peu scrupuleux. Nous n'avons pas fait tout ce chemin pour tomber à notre tour dans la corruption, dans les scandales et dans les luttes de pouvoir. Nous n'avons pas fait tout ce chemin pour rentrer dans le rang, pour s'effacer, pour se taire, pour étouffer le peuple. Nous n'avons pas fait tout ce chemin pour faillir et pour nous contenter du minimum. Si nous en sommes là, aujourd'hui, nous ne le devons qu'à nous-mêmes, au peuple, aux républicains, aux démocrates et c'est nous-mêmes, encore une fois, qui porterons notre pays de manière à accomplir ce que nous avons commencé d'engager il a déjà plusieurs années de cela. La souveraineté, l'indépendance, la liberté : ces droits-là nous les avons gagnés par la lutte, par la volonté, par le courage. Désormais, il nous faut ensemble porter bien haut les valeurs de la Nouvelle Carthage et nous battre ensemble pour accomplir nos rêves et nos espoirs. Il ne tient qu'à nous de faire de notre pays notre idéal, il ne tient qu'à nous de compléter le travail de tous nos prédécesseurs, tous nos héros, qui, comme mon mari, ont payés de leur personne et parfois de leur vie pour permettre la réalisation de ce rêve. Il est de notre devoir de ne pas les décevoir, il est de notre devoir de faire de la Nouvelle Carthage ce qu'elle aurait toujours dû être : notre nation. »

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mardi 13 mars 2007

Quelle histoire attend là-bas sa fin ?

Fini aujourd'hui Si par une nuit d'hiver un voyageur, d'Italo Calvino. Superbe roman, même si j'ai eu du mal à m'y jeter durant les premiers chapitres. Je me demande bien, cependant, comme ce roman peut être « étudiable » (Littérature Comparée Option) sachant qu'il insiste toutes les trois pages sur le plaisir de lecture qui prévaut sur la lecture « commentée ». Bref, on verra bien...

Le roman en lui-même est assez époustouflant, entrelaçant des récits différents, le tout surplombé par une mise en abyme perpétuelle qui multiplie les dimensions allégoriques et métaphoriques cachées. D'un point de vue tout autre, certains passages sont justes incroyablement poétiques et justes. La plume de Calvino, elle, est remarquable. En témoignent ces deux extraits qui auront marqués ma lecture...

Depuis qu'encore adolescent je me suis aperçu que la contemplation des jardins émaillés qui tournoient au fond de ce puits de miroirs exaltait mon aptitude aux décisions pratiques et aux prévisions téméraires, je me suis mis à collectionner les kaléidoscopes. L'histoire de cet objet, relativement récente (le kaléidoscope fut brevetée en 1817 par le physicien écossais Sir David Brewster, auteur, entre autres choses, d'un Treatise on New Philosophical Instruments) enfermait ma collection à l'intérieur de limites chronologiquement étroites. Mais je n'ai pas tardé à diriger mes recherches vers une sorte d'objets anciens bien plus illustre et suggestive : les machines catoptriques du XVIIe siècle, petits théâtres de plusieurs types, où l'on voit une figure se multiplier selon l'angle que forment entre eux les miroirs. J'ai le projet de reconstituer le musée rassemblé par le jésuite Athanasius Kircher, auteur de l'Ars magna lucis et umbrae (1646), et inventeur du « théâtre polydiptyque » où la soixantaine de petits miroirs qui tapissent l'intérieur d'une grande boîte transforment une branche en forêt, un soldat de plomb en armée, en bibliothèque un calepin.

(Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, Points, p. 181-182, « Dans un réseau de lignes entrecroisées »)

Les feuilles du ginkgo tombaient des branches comme pluie menue, et mouchetaient de jaune le pré. Je marchais en compagnie de M. Okeda sur le sentier de pierres lisses. Je lui expliquai que j'aurais voulu isoler la perception de chaque feuille de ginkgo de la perception de toutes les autres, mais me demandais si c'était seulement possible. C'était possible, répondit M. Okeda. Voici le prémisses dont je partais, et que M. Okeda trouvait fondées. S'il tombe de l'arbre de ginkgo une seule petite feuille jaune, qui vient se poser sur le pré, la sensation qu'on éprouve à la regarder est celle que donne une seule et unique petite feuille jaune. Si ce sont deux petites feuilles qui se détachent de l'arbre, l'oeil les suit et voit les deux petites feuilles voltiger dans l'air, se rapprocher, s'éloigner comme deux papillons qui se poursuivent, pour se poser enfin doucement sur l'herbe, l'une ici, l'autre là. Même chose avec trois, quatre et jusqu'à cinq feuilles ; si le nombre des feuilles voltigeant dans l'air augmente encore, les sensations correspondant à chacune s'ajoutent entre elles et donnent lieu à une sensation complexe ; quelque chose comme celle d'une pluie silencieuse et – pour peu qu'un léger souffle de vent ralentisse leur descente – d'un vole d'ailes suspendu dans l'air, et puis un semis de petites taches lumineuses, quand le regard s'abaisse sur le pré.

(Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, Points, p. 221, « Sur le tapis de feuilles éclairées par la lune »)


PS : Le titre de ce billet est aussi le titre de l'un des « fragments » de Si par une nuit d'hiver un voyageur.

dimanche 11 mars 2007

The Good German

Je ne suis pas un grand cinéphile, je peux largement supporter de ne pas aller au ciné pendant des semaines et je n'ai pas de réalisateur adoré ou préféré. Cela dit, je reste relativement sensible à l'esthétique et à l'approche artistique de certains « noms » du septième art. Et parmi ces « noms », je citerais volontiers celui de Steven Soderbergh (Solaris, Ocean's Eleven et Traffic, entre autres). Ca tombe bien, Soderbergh a justement réalisé le film dont je vais vous parler et que j'ai vu pas plus tard qu'hier. The Good German, tel est son nom.



On le remarque tout de suite, avant même que le film sorte officiellement, il suffit de jeter un oeil plus ou moins attentif sur les affiches qui fleurissent ici et là, The Good German s'ancre dans une esthétique typique du film noir et/ou du film de guerre des années cinquante. Et c'est exactement pareil une fois son cul posé sur le siège du ciné, face à l'écran : The Good German est un film qui se veut le plus proche possible de cette esthétique, à tel point que son réalisateur a utilisé le même matériel qu'à l'époque (caméras, décors, prise de son et j'en passe), que les acteurs se réfèrent au jeu des grands acteurs de cette période et que la bande son elle même semble être le résultat de l'imitation du style à la fois pompeux et sirupeux des ces standards. On note au passage l'utilisation d'images d'archives (durant le générique de début, notamment) qui ancrent à la fois le film dans un contexte historique particulier (l'après seconde guerre mondiale à Berlin, la conférence de Potsdam) mais qui tendent à le « décrédibiliser » également, puisque les transitions entre film et archives sont assez maladroites et déconstruites, dans le but, toujours, de rester proche de l'esthétique des films des années cinquante.



L'histoire, elle, est aussi sombre et brumeuse que l'atmosphère qu'elle dégage. Jacob Geismar (George Clooney), journaliste, revient à Berlin après y avoir vécu avec l'espoir (plus ou moins) secret de retrouver une ancienne maîtresse (Cate Blanchett) qui, elle, n'a pas déserté Berlin pendant la guerre. La ville, totalement brisée et à demi détruite, est soumise au contrôle des puissances étrangères (USA et Russie en tête). Geismar, dans ses recherches, fait connaissance de Tully (Tobey Maguire), un petit escroc de l'armée américaine, lui-même amant de Lena, le personnage incarné par Cate Blanchett. Les quêtes et les fuites des différents personnages qui s'entrecroisent en viendront peu à peu à se confondre avec, en toile de fond, la « question » de quelques scientifiques ayant travaillé à l'élaboration des V2 allemands, ayant collaborés avec les nazis et que recherchent désormais les USA et la Russie pour leurs propres recherches...



L'histoire est donc relativement compliquée, vous l'aurez compris, d'autant plus compliquée qu'il s'empile dans ce film plusieurs strates différentes : l'intrigue sentimentale, l'intrigue policière, l'intrigue politique et d'autres évènements parallèles également. Pour être tout à fait franc, donc, dans The Good German, on a souvent l'impression de patauger. En sortant du cinéma, également, on n'est pas totalement sûr d'avoir saisi toutes les subtilités des différentes intrigues qui nous a été présentées. Mais j'ose croire que ce n'est pas ici l'important. Dans The Good German, ce qui frappe, c'est avant tout la restitution d'une ambiance, l'esquisse de personnages solides et intéressants et une intrigue principale qui tient suffisamment en haleine pour que l'on s'y jette à corps perdu. Le fait de ne pas avoir assimilé toutes les subtilités du scénario, c'est assez secondaire ; l'envie de revoir le tout une seconde fois pour mieux comprendre certains élément, c'est plutôt positif.
On retiendra également la superbe esthétique noir et blanc de l'image. La photographie est simplement remarquable, les jeux de lumière, de clair-obscure et certaines interactions avec la fumée, par exemple, sont réellement magnifiques. Le jeu des acteurs, quant à lui, s'il peut dérouter au début (George Clooney semble assez pataud lors des premières minutes) est exemplaire : il est très « rafraîchissant » de les retrouver dans des rôles qui les détourne de leurs rôles habituels (pour cela il ne faut pas se fier aux apparences). Dans ce registre, l'interprétation de Cate Blanchett est excellente. Les personnages sont d'autant plus mis en valeur que la narration elle-même amplifie leur caractère déroutant (le film peut être divisé en trois grosses parties qui possèdent chacune son personnage centrale).

Pour conclure rapidement (match du PSG qui commence dans cinq minutes !), je recommande The Good German à ceux qui souhaitent se laisser glisser dans un univers à part entière et dans un film à l'esthétique irréprochable. Pour ceux qui ne supportent pas de ne pas tout comprendre d'une intrigue, en revanche, il ne faudra pas s'y attarder. Le dernier Soderbergh n'a rien d'un très grand film, mais il est agréable et c'est bien tout ce que je lui demandais lorsque je suis allé le voir hier.

jeudi 8 mars 2007

Il y a un an « le blocage »

On m'a demandé d'écrire quelque chose sur ce que les autres appellent, avec cette espèce de nostalgie à la fois béate et amère, le blocage. On m'a demandé d'écrire quelque chose sur ces évènements d'il y a un an (dans le cadre de notre atelier d'écriture) et je n'ai pas été capable de produire l'une de mes habituelles fictions qui évacuent la contrainte ou le sujet d'entrée, comme je le fais régulièrement. Parce qu'on ma demandé d'écrire quelque chose sur le blocage et que moi, en fait, je n'ai pas grand chose à dire sur « le blocage ». Je peux vous renvoyer vers quelques billets datant de cette époque mais ça n'ira pas plus loin. Parce que le blocage, moi, je ne l'ai vécu qu'en marge. Parce que quand je pense au blocage, je ne revois essentiellement que mes visites régulières mais courtes, parce que quand je pense au blocage, je me revois, moi, passant par dessus le portail de la fac et n'être plus à ma place. Parce que je ne pensais pas comme ceux qui faisaient le blocage et parce que le blocage, pour moi, c'était avant tout cette saloperie qui dérangeait mes habitudes et mon emploi du temps et puis, petit à petit, après quelques jours, c'était cette bénédiction qui me permettait d'avoir du temps, beaucoup de temps, pour écrire.



Quand je pense à il y a un an, je vois d'abord cette image et celle-là seulement : moi marchant dans la rue. Et cette image renvoie à deux moments distincts. Le premier conduisait à une manif, la seule manif à laquelle j'ai participé, et surtout, surtout, je me rappelle de la musique, la musique que j'écoutais alors en boucle, en me rendant à cette manif, pour fixer mon attention ailleurs, pour m'imposer une violence qui n'était pas celle des autres, que je ne subissais pas, pour parvenir à être simplement présent physiquement, pour parvenir à me détacher de l'environnement discordant que je m'apprêtais à rejoindre ; cette musique, c'était un remix de Nine Inch Nails à la fois génial et à la limite de l'inaudible. Exactement, quand je pense à cette période, je pense d'abord à Nine Inch Nails, que je commençais à découvrir. La manif en elle-même, elle, s'efface complètement derrière ce « Self Destruction, Final » qui l'a totalement absorbé.
L'autre image de rue est une multiplication de photos, photos « préparatoires » prises pour mes repérages de « Coup de tête ». Quelques façades grises, le parcours de mon personnage, moi-même dans la peau de mon personnage, et aller de la place Saint Roch à Jean Jaurès en passant par la Plaine Achille. Sans décider à l'avance de quel chemin choisir. Simplement passer par ces trois lieux là. Et se foutre complètement du combat des autres, parce que le combat des autres, à ce moment-là du mouvement, il s'était complètement évaporé à mes yeux.

Le texte sur le blocage qu'on ma demandé d'écrire n'est pas ce billet. Le texte qu'on ma demandé d'écrire n'existe pas, pas encore. Je ne sais pas ce que j'y exprimerai, tout simplement parce que mon « regard » sur la chose est, justement, un « non-regard » : je n'ai pas vécu le même événement que les autres, je suis simplement passé, de temps en temps, histoire de m'y rattacher artificiellement. C'est pourquoi le « blocage », en tant que tel, ne m'évoque rien, je ne me souviens que de petits moments périphériques : jouer à Enigma au « barrage filtrant » d'une des entrées de la fac, les rassemblements en pseudo AG qui me donnaient l'impression que le pseudo-campus de la fac était plus grand qu'il n'était en réalité, les slogans ridicules des manifestations, les tracts ridicules des manifestants, l'avis de Virgil sur MSN ou par commentaires interposés, les tags sur les murs de la fac...

Mais le blocage en lui-même, non, je ne m'y suis jamais intéressé. Il ne m'était d'aucune utilité et je l'ai oublié. Alors qu'est-ce que je vais bien pouvoir pondre comme texte à son sujet ?

vendredi 2 mars 2007

Tunnel

Nouveau "petit texte sans grand intérêt écrit dans le cadre de notre atelier d'écriture qui ne mériterait pas plus que ça d'être lu mais que je mets quand même en ligne histoire de donner l'impression que ce blog est mis à jours régulièrement" (j'ai l'impression d'être très fort pour ce genre de texte). En l'occurrence, il a été écrit hier, quelques minutes avant l'atelier d'écriture, en cours de pseudo Linguistique, histoire de s'occuper. Le thème principal était "les trains", ou quelque chose comme ça mais, comme à mon habitude, j'ai légèrement détourné la contrainte parce que la contrainte, et bien, il se trouve que ça m'emmerde, en général.

Bref, pour en revenir à ce texte, "Tunnel" (je viens de trouver le titre, et c'était vraiment histoire qu'il ait un titre !), il m'a été soufflé par un refrain lancinant d'une chanson de Bang Gang, en l'occurrence "Sleep", sur l'album You (une phrase me restait en tête durant toute la journée d'hier, c'est pour ça), je vous rajoute au passage ce "Sleep" dans la Oblue Radio, pour ceux qui voudraient l'écouter.

Courir dans mon sommeil pour t'échapper.

Des images qui s'amoncellent et qu'on appelle un rêve. Et dans ce rêve, je me regarde courir. Et dans ma course, je te distance autant que je te poursuis. Et cette poursuite, elle me perd dans succession de couloirs longilignes, toujours le même, jamais identique, de compartiment en compartiment, deuxième et première classe mélangées.


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PS : Promis, un jour, je referai le design de toutes les pages textes histoire qu'elles soient moins moches et plus agréables, dans le même genre que Mécanismes !