La sortie d'un nouvel album de
Björk est
toujours un événement. Depuis
Debut, son premier album solo incroyable, l'islandaise a multiplié les succès autant que les expériences musicales osées et percutantes dont
Vespertine, pour moi, constitue l'apogée. Après deux albums plus expérimentaux et intimistes (le superbe
Medulla et le plus difficilement accessible
Drawing Restraint 9 – puisqu'il s'agit d'une bande son et non d'un album à part entière), on dit parfois
çà et
là que Björk revient à ses fondamentaux de l'époque
Debut / Post. Je ne dirais pas ça. Volta résonne à mes oreilles très subjectives comme une évolution déroutante dans la carrière très bjorkienne de Björk. La sortie de
Volta est donc bien, ainsi qu'on l'attendait, un événement. Et quand cet événement se produit à quelques jours ou semaines d'intervalles d'autres sorties majeures de cette année (je pense bien sûr aux derniers
Arctic Monkeys et
Nine Inch Nails), on peut légitimement se dire que ce printemps 2007 est diablement bien fourni.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que
Volta choisit de partir dans des directions aussi éclectiques que géographiquement variées. Dans cet album qui se bâtit petit à petit sur des collaborations et non sur des performances strictement personnelles, on retrouve en vrac à la fois
Timbaland, Toumani Diabate ou encore
Min Xiao-Fen ; album international, album de voyage, également, qui trouve ses origines dans les visites de Björk en pays africains ou en Indonésie. Un disque issu de brassages musicaux et culturels, enfin, dont le titre semble à la fois faire référence aux voltages de l'électricité (et à la pulsation retrouvée de certaines de ses chansons) et au fleuve Volta qui traverse le Burkina-Faso.
L'invitation au voyage, on la retrouve dès le début du disque avec le très efficace
Wanderlust, qui amène le spectateur à dépasser l'introduction païenne d'
Earth Intruders pour parcourir, en compagnie de notre guide islandaise, ce monde musical atypique, jamais réellement étranger à celui que l'on connaît, mais jamais identique non plus. Le bateau s'apprête à lever l'ancre, et quel bonheur d'être à bord !
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On parle souvent concernant Volta d'un « retour aux sources » au niveau de la percussion de ses chansons fer-de-lance. Certes, les Earth Intruders, Innocence, Hope (trois chansons co-produites par Timbaland) et Declare your Independance, vont à contre courant des ambiances générées sur Vespertine ou Medulla et rappellent quelques Pluto ou Hyperballad passées mais le terme « retour aux sources » me paraît inadéquat. On retrouve sur
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ce
Volta parfois survolté (!) une brusque cavalcade qui parfois surprend, agite ou irrite selon les circonstances. On retrouve un animal musical entièrement libéré (comme souvent), qui rebondit d'un album à l'autre de façon totalement incontrôlable et imprévisible. Mais ce qui surprend le plus dans ce
Volta-là, c'est son aptitude répétée à sans cesse se placer en rupture : rupture par rapport aux albums précédents, d'abord, dont celui-là constitue l'évolution, mais ruptures infimes qui s'enchaînent au sein même du disque, avec des chansons aux genres divers, aux influences différentes et aux esthétiques étrangères. De
Innocence, on passe à la fabuleuse doublette
Vertebrae by Vertebrae / Pneumonia (pour moi le coeur de l'album) avec une facilité déconcertante. La résonance des cuivres n'y est pas étrangère : l'utilisation de cette gamme d'instruments, nouveauté pour Björk, est superbement négocié, tant ces choeurs-là sont utilisés avec intelligence. Les chansons résonnent, la musique gagne en profondeur, elle s'amplifie, le tout jouant toujours en encore sur les jeux d'antithèses sonores qui me rappellent quelques oeuvres de
Yoko Kanno : des voix gorgées d'émotion sur des rythmiques parfois militaires, des cris libérés qui s'échappent de carcans musicaux très strictes, etc. Ces chansons-là, en plus de se présenter à nous sans complexe, développent une esthétique pleine de contrastes et de paradoxes, tous plus envoûtants les uns que les autres.

Pour autant, l'équilibre général des chansons ou de l'album en général n'est jamais mis en difficulté. Chaque élément trouve sa place dans le décor général de l'oeuvre. A ce niveau, le chef d'oeuvre, c'est évidemment
The Dull Flam of Desire (disponible dans la Oblue Radio si celle-ci veut bien fonctionner correctement) : duo clé de l'album avec l'étonnant
Antony Hegarty (que l'on retrouve aussi sur le plus intimiste
My Juvenile) dont la voix si particulière se révèle parfaitement complémentaire face à celle de l'islandaise. Dialogue touchant entre deux voix qui s'entendent parfaitement, se dédoublent, se retrouvent, s'opposent et, au final, fondent l'une dans l'autre sans pour autant jamais se confondre ou s'unir. La performance d'Antony Hegarty (chanteur d'
Antony and the Johnsons, que j'ai pour ma part connu comme le superbe interprète d'un soir de
Candy Says lors d'un live de
Lou Reed,
Animal Serenade) est remarquable, et l'osmose qu'il parvient en partie à créer avec sa partenaire est tout simplement saisissante ; l'apogée finale du morceau, soulignée par le
crescendo rythmique, explose, elle, tout la structure soignée de la chanson pour lui permettre de gagner en profondeur.

Lorsque l'album se termine, tout en douceur, sur l'étonnant
My Juvenile (dont la harpe apparente me rappelle l'exceptionnel
Generous Palmstroke, ma chanson de Björk préférée), pudique et soigné, on prend conscience du voyage musical qui vient d'être effectué. Pas un voyage physique, pas même un voyage métaphorique, il n'est pas ici question de traverser la planète à travers ce disque, mais un voyage musical, en cela que ces soixante minutes environ nous entraînent au centre de son propre microcosme, de son propre univers, à la fois translucide et bigarré (à l'instar des concepts visuels qui entourent l'album, visez-moi un peu cette Orangina-Goldorak de pochette !), à la fois cri et silence, cuivre et
beats électroniques... Björk, grande prêtresse de la musique moderne créé ici son propre totem, un univers sonore où tout lui est permis. En une poignée d'albums, cet éternel lutin glacial est, mine de rien, en train de bâtir non pas une discographique mais une Oeuvre réellement fondamentale. Vivement le prochain.
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