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juin 2007

samedi 30 juin 2007

Mécanismes Episode 16 (Fractale II)

C'est un peu tardif, mais officiellement on est toujours en juin, donc officiellement je ne suis pas en retard ! Voilà donc le dernier épisode de Mécanismes, suite directe de l'épisode 15 baptisé très logiquement "Fractale II". L'enquête structurante de cette saison est sur le point d'aboutir, je vous laisse voir de vous même où elle mène... Comme l'année dernière, l'épisode s'achève par un générique (un peu plus long cette fois), un générique en carton pâte et bout de ficelle mais c'est pas grave. Bref, je vous laisse avec le...

Résumé des épisodes précédents :
Arto Pizzetti approche enfin de la vérité. Après avoir embarqué pour le Groënland en compagnie de Maryse Bastie, chargée par la Défense de surveiller l'enquêteur, et du duo Célestino Alfonso - automate de type Java. Au Groënland ils ont retrouvé le capitaine Scott, en charge du camp "Grand République" dont on ne connait pas l'utilité. Pour leur traversée, ils ont également recontré un certain Arthur Lamendin, chasseur de phénomènes étranges... Le narrateur, quant à lui, semble sûr de pouvoir parvenir à ses fins... Mais quelles sont-elles ? Tintintin...

Les nuages s'amoncelaient dans le ciel blanc. Maryse Bastie baillait sans trop s'en rendre compte. Ce n'était pas exactement ce que l'on pouvait appeler le soleil de minuit, mais on pouvait apercevoir dans le ciel extérieur des résidus de jours persistants. L'inventrice n'aurait jamais pensé être aussi lasse devant l'un de ces phénomènes climatiques qui, d'ordinaire, laisse sans voix. Elle ne regardait même plus Luca Pacioli, son ami, se dépêtrer dans les redondances de son propre discours. Il était clair qu'il répétait un scénario déjà écrit à l'avance. Personne ici n'était dupe, moi le premier. Les autorités militaires lui avaient fourni une ligne de défense claire et perpétuellement remâchée. Ce n'était pas pour autant une bonne solution, pensait Bastie... Car cela ne ferait que conforter l'enquêteur dans ses délires de complot militaire. Cela n'aiderait en rien la défense de Pacioli. Il ne parviendrait qu'à l'énerver d'avantage... Oui, cette ligne de défense était non seulement mauvaise, mais également la plus inadaptée à ce stade-là des investigations. A moins, bien sûr, pensa-t-elle encore en laissant son regard se perdre dans l'aube claire des nuits polaires, que Pacioli ait effectivement quelque chose à se reprocher dans l'affaire Blanchet... A force d'admettre et d'imaginer, continuait-elle de penser, elle en venait à ne plus rien savoir du tout.

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vendredi 29 juin 2007

Tournée d'adieu







mercredi 27 juin 2007

Bret Easton Ellis, American Psycho

Roman américain culte parmi les romans américains cultes, il en est un qui n'usurpe pas sa réputation et que beaucoup citent comme l'un des livres les plus marquants dans la littérature US de ces vingt-cinq dernières années. American Psycho est une sorte de bouquin légendaire que « tout le monde se doit d'avoir lu » ou presque. Une bonne réputation qui m'a un peu effrayé au début, tant il est difficile de ne pas trop attendre de ce genre de titre. Je l'ai donc laissé reposer quelques mois sur les rayons de mon étagère avant d'oser l'attaquer. Manque de bol, c'est lui qui m'a attaqué et non l'inverse !



Patrick Bateman, le narrateur omniprésent et omnipotent d'American Psycho, est un de ces golden boy de Wall Street à qui tout réussi. Il est beau, jeune, riche, populaire et organise sa vie de façon à rester beau, jeune, riche, populaire, voire à devenir encore plus beau, jeune, riche et populaire qu'il ne l'est déjà. Nous sommes à New York, à la fin des années quatre-vingt, et « Pat Bateman » est obsédé par la mode et, plus généralement, par la perfection potentielle qu'il essaie d'incarner : costumes de marque, sorties quotidiennes dans de grands restaurants, séances de musculation ou d'UVs et produits de beauté en tout genre constituent ses habitudes de consommation. Lui et ses amis (qui sont plutôt des connaissances) vivent dans le monde idéal d'une Amérique toujours en quête de perfection plus... parfaite. En plus de la mode et de lui-même, Pat Bateman est aussi obsédé par la violence, par le meurtre, le viol et toute autre forme de sadisme : un psychopathe somme toute, qui nous permet, via ce roman de Bret Easton Ellis, de partager sa vie pendant plus d'un an...

American Psycho est un de ces romans qui se focalise intégralement sur leur personnage principal : du début à la fin, il n'y a que Patrick Bateman qui soit au centre du récit (il le raconte lui même dans une sorte de pseudo-journal au présent). On l'observe au réveil, lors de son rituel de préparation le matin (application de diverses crèmes et autres masques de beauté), on l'observe au boulot, même si être au boulot signifie souvent donner l'impression qu'on travaille, avec ses collègues, ses amis, ses conquêtes féminines, etc. Tout dans American Psycho est Patrick Bateman. A vrai dire, le livre retranscrit tellement bien le personnage que l'on a vite l'impression de se perdre dans ses pensées intimes, dans sa conscience ; et quelle conscience !
Le premier chapitre est simplement brillant. A lui seul il parvient à poser les bases de ce que ne sera pas le personnage de Pat Bateman ; Bret Easton Ellis trompe habilement son lecteur en détournant le « problème » du sociopathe et en installant Bateman dans un rôle à contre-emploi puisqu'il devient, dans ce chapitre, un orateur pacifiste et humaniste très politiquement correct. Bateman apparaît au lecteur de la même façon qu'il apparaît aux autres personnages qui croisent sa route : comme un playboy attirant et charmeur. Et le lecteur se laisse prendre au piège. Piège qui l'amènera, au fur et à mesure que s'égrènent les pages, au dévoilement progressif d'une autre personnalité : obsessionnelle, maniaque et terriblement sadique. Le roman en entier est basé sur ce crescendo qui petit à petit va installer le psychopathe dans l'espace littéraire qu'il investit brillamment.

Mais la grande réussite du roman ne tient pas tellement dans cette esquisse intelligente de la folie (et s'agit-il seulement de folie ?) ; on la retrouve plutôt dans la grande maîtrise littéraire qui la permet. Le texte mime à la perfection l'identité de son personnage central. Le texte, au final, est le psychopathe. Comme Bateman, la narration s'attache à décrire avec une précision pathologique tous les degrés d'apparences des personnages alentours. Ainsi, dans chaque chapitre, on retrouve une description exhaustive des vêtements de chaque personne rencontrée par Bateman, y compris lui-même. De la même façon, à mesure que se développe l'intrigue, s'établit un deuxième couloir narratif, où s'établissent les pensées parallèles du narrateur, créant de la sorte une coexistence de faits et de pensées, qui parfois se confondent où s'entremêlent ; une sorte d'écriture fantasmée qui va jusqu'à troubler, parfois, le narrateur lui-même. La précision du texte à l'égard des détails qui entourent Bateman s'applique aussi lorsque celui-ci se laisse gagner par ses pulsions destructrices. Les meurtres de Bateman, souvent extrêmement violents, ne font pas exception : on assiste aux massacres aux premières loges, chaque détail étant balancé froidement sur la page. Si l'on ne parvient jamais à rester complètement détaché de l'action, le texte lui-même tend tout de même à atténuer leur importance : tout est dit sur le même ton désintéressé, froid et chirurgical. Que Bateman regarde une émission de télé ou qu'il mâchouille les intestins d'une fille : le ton reste toujours le même, ce qui révèle peu à peu les véritables errances identitaires du personnage. Bateman, lui-même très humain (caractériel, obsessionnel, pas très sûr de lui, etc.), a tendance à déshumaniser tout ce qu'il touche : toutes ses relations ne sont en fait que de froides connaissances artificielles et surtout au sens propre, puisque ses victimes peu à peu se font désarticuler et de leurs cadavres ne restent plus que des restes rarement identifiables...

La dimension satyrique développée par le roman n'est pas non plus négligeable. Plus qu'une simple histoire de tueur en série (on est loin d'un Silence des agneaux par exemple), American Psycho révèle par allégorie tous les dysfonctionnements de l'Amérique de Reagan. La quête de la perfection est permanente, il faut toujours avoir plus (et non pas être), quant au concept-même d'identité, il ne signifie plus rien : tous les habitués de Wall Street qui gravitent autour de Bateman sont identiques, parfois difficilement dissociables, souvent confondus les uns avec les autres (il n'est pas rare qu'on prenne Bateman pour un autre et inversement), tous habillés pareils et s'intéressant tous aux mêmes choses (la mode, l'argent, et, parfois, la musique dans ce qu'elle a de plus plate et, souvent, de commercial)... Un des passages clés du livre synthétise toute la problématique de l'identité lorsque Bateman et certaines de ces connaissances comparent successivement leurs cartes de visites les uns avec les autres. L'identité n'est donc plus ce que l'on incarne mais ce que l'on choisit de laisser voir aux autres : une négation pure et simple.

Roman américain culte parmi les romans américains cultes, effectivement, American Psycho n'usurpe pas sa réputation et, effectivement, il s'agit-là sans aucun doute de l'un des livres les plus marquants dans la littérature US de ces vingt-cinq dernières années. La grande intelligence de la satyre développée, la maestria littéraire de son auteur pour reconstituer dans le texte la personnalité de son personnage et la percussion qu'apporte ce dernier font que ce roman-là est bien indispensable à qui s'intéresse un minimum à la littérature contemporaine. American Psycho est une expérience à part entière, expérience dont on ne sort pas indemne ; la fascination exercée par ce roman est au moins égale au degré de monstruosité qui habite son personnage principal.

Note : J'ai choisi de ne pas fournir d'extrait pour ce livre coup de coeur, je m'en explique. Ne possédant qu'une version originale du roman, je ne me suis pas senti capable de traduire correctement un passage qui aurait illustré ma critique, et je n'ai pas non plus souhaité « piquer » un extrait de la traduction officielle que l'on trouve ici ou là car aucun des extraits en lignes ne correspondaient à ce que j'avais envie de faire découvrir. Tant pis, je vous encourage donc à directement jeter un oeil dans le livre lui-même si jamais vous croisez sa route !

jeudi 21 juin 2007

Ocean's 13

Quelques mois à peine après The Good German, le tiquet Steven SoderberghGeorge 'What else ?' Clooney est de retour avec Ocean's 13 (ou Thirteen pour la version originale et qui aurait aussi du être, logiquement, le titre en France compte tenu de ceux des autres épisodes, mais curieusement, cette fois on nous a foutu le chiffre...), troisième volets de la saga « Ocean » qui comptait jusque-là un « Eleven » excellent et un « Twelve » agréable. Le film est sorti hier en France et c'est hier soir que j'y suis allé, sans prendre en compte l'accueil mitigé qu'a reçu le film à Cannes et sans lire aucune des critiques globalement négatives émises sur le sujet, histoire de ne pas être influencé dans mon jugement par quoi que ce soit...



On prend les mêmes et on recommence, c'est comme ça que démarre le film, tout en assumant parfaitement cet aspect répétitif qu'impose la suite d'une grosse licence : on trouve un concept scénaristique un peu bancale mais qui tient plus ou moins la route et on repart sur les fondamentaux, à savoir le braquage de casino à Vegas. Bancale, la motivation initiale de nos braqueurs préférés l'est certainement : le personnage interprété par Elliott Gould (j'ai oublié son nom dans le film !) est arnaqué par un meuchant patron de casino (Al Pacino) qui monte un casino tout nouveau super classe super cool super-dur-à-braquer. Il perd son argent et, accessoirement, est victime d'une crise cardiaque ; l'équipe menée par Danny Ocean va donc se charger de le venger en faisant perdre à Pacino (qui s'appelle « Willie Banks » dans le film, d'où les nombreux jeux de mots zalacon qu'on peut imaginer) le maximum de fric lors de la soirée d'ouverture. La suite, on la connaît avant même de voir le film : Ocean's 13 est pratiquement un remake d'Ocean's Eleven tant les similarités sont grandes...

On prend les mêmes ? Oui mais pas complètement. Ce casting est par exemple totalement dépourvu de femmes (à une exception près) : exit Julia Roberts et Catherine Zeta-Jones, donc, et on évacue le problème dès les cinq premières minutes du film. Braquer des casinos, de toute évidence, c'est un truc de mecs. Et le gros problème du film est là : le casting. Impeccable quand on regarde les noms à l'affiche (c'est quand même une belle brochette de stars), cette liste impressionnante est vite relativisée par la non-importance de leurs personnages dans le film (défaut qu'on pouvait déjà remarquer dans Ocean's Twelve) : Brad Pitt, Andy Garcia, Don Cheadle et, dans une moindre mesure, Matt Damon sont complètement inutiles. Leur non importance n'égale pas celle de Vincent Cassel, cela dit, totalement dispensable sur le plan scénaristique et qui n'a en tout et pour tout qu'une seule réplique dans tout le film. Mais la plus grande déception reste Al Pacino, qui aurait du être ce treizième atout qui relève la sauce : son personnage n'existe pas, tout simplement car c'est une redite du personnage de Terry Benedict (Andy Garcia) dans le premier volet de la série. La belle homogénéité trouvée dans Eleven et perdue dans Twelve on ne la retrouve pas. Dommage. On a juste l'impression que chacun vient dire sa réplique pour toucher son cachet, sans réellement y croire, sans dégager quoi que ce soit (Brad Pitt, à part deux ou trois moments marrants, est totalement transparent)...
L'autre versant du problème tient dans l'existence même de ce troisième épisode : quelle nécessité de produire un autre opus à la série quand le numéro trois vient refaire ce qui avait déjà été fait dans le premier ? Si Ocean's Twelve n'était pas parfait, il avait au moins le mérite d'exporter le concept ailleurs (en Europe en l'occurrence), ce qui, en soit, apportait un petit renouveau. Là, rien ; on retourne à Las Vegas, on retrouve un patron pas sympa et on retrouve un défi impossible à tenir. On perd de fait l'effet de surprise tellement percutant dans le un : la fin est ici évidente, banale, et à aucun moment on n'est « soufflé » par les techniques, pirouettes ou stratégies élaborées par Ocean et sa bande. A ce niveau-là, autant ressortir son (vieux) DVD d'Ocean's Eleven et économiser le prix de la place de ciné...



Oui mais... Oui mais ce n'est pas aussi simple que ça. Car Ocean's 13 est loin d'être un mauvais film ou, en tout cas, un mauvais divertissement. Car Soderbergh parvient à conserver cette touche particulière qui faisait le charme des opus précédents : l'humour. Et peu importe si les absurdes conversations Pitt/Clooney ne sont plus aussi fluides et évidentes que précédemment, l'autodérision est là, elle fonctionne, et c'est ce qui sauve le film. Les références (semble-t-il, car moi je n'y connais rien) aux vieux films de braquage sont là, toujours aussi assumées et second degré, les stratégies mises en place pour déjouer les systèmes de sécurité sont superbement invraisemblables (de même que les nouveaux systèmes de sécurité eux-mêmes, d'ailleurs, cf. l'ordinateur qui gère la sécurité de l'hôtel) et les dialogues sont truffés de petites références qui font sourire : répliques clichées de méchants qui se la joue avec réaction faciale de Clooney en prime (cf. la bande annonce). Mention spéciale pour les costumes et les déguisements, complètement barrés également : Clooney et sa moustache, le costume d'Elliott Gould (qui rappelle un épisode de Friends !), Brad Pitt en scientifique pseudo hippie et surtout Matt Damon et son petit air de Lambert Wilson, tout ça est excellent.
Tout dans ces petits détails et dans cette autodérision latente laisse à penser que l'équipe a complètement conscience de l'absurdité d'une telle suite : ils enfoncent donc les clichés à tous les niveaux et semblent (semblent seulement) prendre du plaisir et s'amuser ; pour en juger, je vous laisse d'ailleurs visionner la bande-annonce, qui symbolise très bien l'ambiance générale du film.


Je suis partagé vis à vis de ce film, vous l'aurez compris en observant attentivement la structure-même des paragraphes de ce billet. Non, de toute évidence, Ocean's 13 n'est pas un bon film, mais en aucun cas je ne peux dire que j'ai passé un mauvais moment hier soir. Nul doute que le fait de ne pas avoir payé ma place a sans doute joué (carte d'abonnement empruntée). Nul doute qu'en l'ayant payé plein pot au Gaumont, je l'aurais probablement regretté. Il m'est donc difficile de le conseiller tant qu'il reste à l'affiche ; mieux vaut peut-être l'attraper lors d'une de ses diffusions futures à la télé (et espérer, pour le coup, qu'un « Ocean Fourteen » n'est pas prévu, car là, avec ce troisième épisode, la boucle est bouclée pour de bon).

lundi 18 juin 2007

Sablier

En marge de la Version 2.1, je vous propose (enfin) un texte digne de ce nom sur ce blog. Il s'agit de ma première nouvelle achevée (ainsi que je le disais l'autre jour), elle s'intitule "Sablier" et, à la base, elle a été pensée (puis écrite) pour participer un appel à texte de Griffe d'encre sur le thème de la Terre. L'idée était surtout d'écrire sur une représentation anxiogène et claustrophobique de la terre. Le narrateur parle à la première personne, à mesure qu'il se remémore des souvenirs pour occuper son enfermement. La nouvelle n'a pas été sélectionnée pour l'anthologie "Terre" de Griffe d'encre, tant pis. Le jour où je recevrai un refus argumenté je vous expliquerai peut-être pourquoi.
Voilà, "Sablier", mon travail le plus abouti à ce jour et, surtout, le texte que je prends le plus de plaisir à lire, je vous le propose à présent. Je l'ai écrit entre septembre et novembre 2006 et j'ai attendu la réponse de Griffe d'encre, puis la mise en place d'Omega Textes pour la mettre en ligne. J'attends évidemment des retours, des commentaires, des critiques et tout simplement des lectures ; s'il ne devait y avoir qu'un seul texte à lire sur ce blog, ce serait celui-là.

Quand on est dans le genre de merde dans laquelle je me trouve, la première chose qu'on se dit c'est : de quoi je me souviens ? Et c'est là qu'on cherche. On rembobine, jusqu'à trouver quelque chose d'exploitable. Une image égarée, une parole, une odeur, peu importe. Au point où j'en suis, je me rattacherais à n'importe quoi. Et ce n'importe quoi, c'est une jeep. Une jeep comme dans les films de guerre, comme dans les bulletins d'infos de vingt-heures, une jeep de la télé. Ce genre de jeep. Une couche de poussière sur le capot, une couche de poussière sur les sièges, du sable collé sur la surface des pneus et les nuages qu'elle soulève et qui me font tousser. Je me rappelle bien cette toux. Une douce, douce irritation qui traverse mon larynx, retourne ma gorge. Cette douce irritation...

Et puis le paysage qui défile, aussi. Le paysage rouge, la terre rouge. Les fentes rouges dans la terre rouge et, au loin, des montagnes rouges sous un ciel rouge au soleil absent. Je revois les reflets sur la carrosserie sèche de la jeep.

Et tout ce vent dans mes cheveux, dans mes yeux, dans ma bouche. Un goût de sable. Un irrésistible goût de sable...

Et puis plus rien. Juste ces quelques images mises bout à bout. Rien de plus. Le trou noir. Ou bien rouge, sans doute. Et il faut tout refaire encore. Remonter plus loin, peut être.

On rembobine.


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samedi 16 juin 2007

Olivier Py, Paradis de tristesse

Paradis de tristesse est le premier roman d'Olivier Py (d'ordinaire habitué au théâtre) sorti chez Actes Sud il y a cinq ans. Paradis de tristesse est un de ces livres qu'on arrive pas vraiment à lire à première lecture : on est surpris, le style est très soutenu, parfois un peu maniéré voire grandiloquent ; en tout cas trop luxuriant pour ne pas laisser indifférent, mais aussi parfois trois abstrait pour accrocher le lecteur. Je l'avoue, il y a deux ans, lorsque je l'ai commencé, j'ai vite abandonné. Mais pas cette fois-ci. J'ai décidé de persister, la fin de la fac et ma liberté de lecture retrouvée aidant.



Paradis de tristesse ne vaut pas pour son intrigue, assez banale, probablement teintée d'éléments autobiographiques, et volontairement repoussée au second plan : le jeune narrateur découvre le Trap, bar glauque d'un Paris évanescent, et avec lui tous les désirs, les plaisirs et les doutes qu'il comporte, avec tous les personnages louches et/ou intrigants que cela peut supposer. Le Trap ressemble en fait à un repaire de passagers en quête d'absolu, d'âmes errantes dépourvues de destin et dont l'accomplissement spirituel et identitaire passe souvent par un parcours initiatique où la violence, le sexe et la douleur tiennent une place prépondérante. Le narrateur en fait partie. Il découvre dans ce bar sordide (glauque, on l'a déjà dit, aux obscurités artificiellement maintenues et aux backrooms toujours pleines) trois personnages qui deviendront ses proches : Pascual, l'ancien skinhead sadique et cruel, Alcandre, le vieux poète désabusé et Grégoire qui maintient en lui-même un perpétuel grand écart entre ses désirs scatophiles et ses aspirations monacales. Une belle brochette d'âmes en peines, perpétuellement en souffrance, toujours à la recherche de la Joie suprême, elle-même toujours combinée à l'humiliation, aux rapports sado-masochiste et à la cruauté des uns par rapport aux autres. Un vrai chemin de croix, au sein duquel chaque torture est aussi un plaisir supplémentaire.

Passé ce court résumé, on a presque tout dit. Ce roman est un roman qu'on ne peut ni aimer ni détester : on le subit. C'est lui qui dicte sa loi. C'est lui qui imprime son rythme incompréhensible. Dans Paradis de tristesse, le temps n'existe pas, pas plus que les évènements, d'ailleurs. Les personnages déambulent dans une méditation permanente, un parcours toujours placé au coeur d'un grand écart qui dure tout du long : l'écart du style si recherché, si luxuriant, et son sujet, toujours cru, souvent trivial (les nombreuses scènes de sexe, d'humiliation, de violence, etc.). On pourrait y voir une sorte de roman moderne aux relents héroïcomiques (genre qui traite d'un sujet trivial ou prosaïque, « bas », via un style « élevé »), une réflexion sur la Passion tragique et contemporaine de l'homme moderne.
Mais difficile d'y adhérer totalement, quand même. Les phrases de Py, parfois évidentes, souvent alambiquées, gagnent aussi parfois l'abstraction totale des méditations qui ne débouchent sur rien, ou sur si peu. Le grand écart perpétuel dont je parlais précédemment est parfois difficile à tenir, et les références intertextuelles à quelques « poètes maudits » (Baudelaire en tête), parfois trop concentrées. L'entreprise du roman elle-même rappelle trop des « fleurs du mal » modernes pour ne pas rendre la référence redondante.
Il n'empêche pourtant que Paradis de tristesse est bel et bien un piège dont on jure de ne pas franchir le seuil et où pourtant on choisit de se perdre. Le Trap lui-même n'est que la métaphore d'une époque, d'un monde qui a fait du sado-masochisme sa loi et du plaisir sexuel son dieu.

Ce nom : Le Trap. Piège en anglais et sitôt qu'on le confond sexuellement : la trappe, où l'on prie plus ardemment qu'ailleurs, où le silence plus qu'ailleurs est la règle. Ce passage, doux basculement d'une langue à l'autre et d'un genre à l'autre, accentuait la confusion très belle de l'enseigne.
Le Trap était un piège, l'idée d'être un gibier s'accorde avec la cynégétique de la nuit, l'idée d'un cloître terrible à l'exigence colérique qui impose le silence, l'abandon, l'oubli, est plus puissante que tous les décors érotiques de pacotille. Les chasseurs et les moines sont de la même espèce, la fusion virile est leur liturgie, ils chassent le grand silence ; l'alliance renouvelée avec le cosmos.
Dans la fusion virile autant que dans le gynécée, quelque chose de la mort est oublié, nous rêvons de parthénogenèse douce et non plus de cet insatiable et infect besoin de se perpétuer qui donne paraît-il au déisr sa beauté bien que je n'aie jamais pu en goûter l'étrange amertume ; au point de n'aimer que mon sexe, de ne choisir d'aimer que mon sexe, et cet enchantement sans danger de la fraternité oublieuse de la mort.

Olivier Py, Paradis de tristesse, Babel, P.30.

Mais cela n'enlève en rien la fascination que ces pages peuvent imprimer sur son lecteur. Au-delà du dégoût, au delà de la honte, au-delà de la souffrance, aussi, se trouve cette vérité si lointaine que pourtant on ne peut s'empêcher de traquer. Cette vérité spirituelle, ainsi que l'indique le titre (et la couverture), qui va au-delà du simple blasphème que l'on croit apparaître dans les premiers chapitres et qui accorde à ses personnages le salut qu'il semblaient désirer ou qu'ils redoutaient de désirer. Dommage cependant, qu'en bon auteur de théâtre sans doute, Py ait souvent eu tendance à faire de ses personnages des allégories ce qui, si on l'associe à la démarche très maniérée de sa littérature, installe un rideau entre les personnages et le lecteur. Au fond, au bout du parcours romanesque, on se surprend un peu semblable aux personnages dont on suit les aléas : on ne ressent rien ; mais ce « rien », au fond, qui est peut-être la Joie, est un « rien » fascinant.

vendredi 15 juin 2007

Version 2.1

Vous ne remarquez rien de fondamentalement différent ? C'est normal. La version 2.1, que je présente aujourd'hui dans ce billet, n'a pas pour but de rompre avec la version précédente. En fait, les modifications apportées pour cette nouvelle version ont été progressivement mises en ligne depuis quelques semaines maintenant. C'est l'accumulation de toutes ces petites modifications qui constituent la version 2.1. Aujourd'hui pourtant, je présente (et explique) la plus importante d'entre elles, celle qui amène un bouleversement dans la partie "Textes" du blog.

Cette partie, rebaptisée "Omega Textes" pour l'occasion (car tout, ici, est oméga, merci à la chanson de Yoko Kanno qui donne son titre au blog !), se divise désormais en trois parties distinctes que je vais tenter de très brièvement décrire dès à présent :
1) Brouillons : partie qui rassemble tous mes "anciens textes" déjà en lignes, souvent insatisfaisants, que je continue de "stocker" ici, dans une sorte de corbeille à papier en libre accès !
2) Papier : c'est ici que je mettrai en ligne les textes que je juge achevés, donc travaillés, donc satisfaisants, et qui sont écrits pour une publication papier (d'où l'intitulé).
3) Octets : là se retrouveront tous mes projets ou expériences de textes destinés à être publiés sur internet (exclusivement sur internet) avec tout ce que ce la peut supposer vis à vis des médias et du support utilisés. Pour l'instant, il n'y a dans cette partie "que" Mécanismes, la série multimédia.

Voilà pour le gros de la version 2.1, donc, avec un design rigoureusement identique et des catégories inchangées. J'ajouterai pour finir que d'autres nouveautés ou modifications ont été apportés au blog ces dernières semaines, modifications qui participent de la V. 2.1, mais celles-ci sont souvent cachées, dans l'ombre ou bien à découvrir, je n'en parlerai donc pas.

Bonnes visites sur Omega Blue 2.1 !

mardi 12 juin 2007

Un an plus tard

Je ne pensais pas un jour réécrire dans ce blog. D'ailleurs petit à petit je crois que je m'étais inconsciemment permis de l'oublier. Plus pratique de faire comme ça. A vrai dire, lorsque j'ai tapé l'adresse plus ou moins par hasard et par ennui, tout à l'heure, dans la barre de mon navigateur, j'étais convaincu qu'il avait disparu, que l'hébergeur l'avait purement et simplement supprimé de son espace disque. Je me suis trompé.
En errant au beau milieu de mes vieux articles, je me suis aussi rendu compte que le dernier à avoir été mis en ligne portait la date du 12 juin 2006, il y a un an exactement. Cette coïncidence combinée à la surprise de trouver le blog toujours en activité m'a donné envie d'écrire un petit quelque chose. Il ne s'agit pas de reprendre mon activité de blogueur là où je l'ai laissé. Je n'ai pas envie de m'engager à poursuivre ce simili journal intime. Il est d'ailleurs possible que cet article miraculeux soit aussi mon dernier. Quoiqu'il arrive, je doute que cela intéresse qui que ce soit. Je pense même que le peu de visiteurs qui s'étaient échoués ici l'année dernière ont depuis complètement désertés le navire. Ce n'est peut-être pas plus mal. Je crois que je préfère parler à un mur pixelisé qu'à une foule potentielle d'anonymes.
Pour le coup j'abandonne le pseudonyme imbécile que je m'étais trouvé lors de la création du site et je récupère mon prénom naturel. Ce n'est pas une question d'honnêteté, c'est une simple considération esthétique.

En un an de nombreux changements ont eu le temps de s'opérer dans ma vie. Aujourd'hui j'ai 28 ans, je ne vis plus à Bordeaux, et je ne travaille plus dans une librairie. Je n'ai plus aucun contact avec ma famille (ou si peu) et je ne vois plus aucun de mes anciens amis. Félicia n'est plus pour moi qu'un nom comme les autres qui ne m'évoque rien sinon quelques souvenirs, parfois douloureux, parfois agréables, souvent inconsistants. Lola demeure cette image vivifiante que j'ai toujours gardée en moi et adorée plus ou moins consciemment mais je m'efforce de ne pas penser à elle. Je ne suis plus la personne que je m'étais habitué à être vingt-sept années durant. Je suis comme qui dirait en reconstruction. Il m'a fallut un an pour en arriver là, un peu moins peut-être, mais le processus n'est pas encore achevé.

Je me contenterai d'évoquer l'élément déclencheur d'une telle révolution. Car il s'agit bel et bien de révolution. Revenons donc un an en arrière. J'ai encore 27 ans, je vis encore à Bordeaux et Félicia signifie encore quelque chose à mes yeux. Je ne sais plus exactement quel jour on est, mais je sais que ça se passe quelque part entre le quart de final de la France contre le Brésil et la finale perdue contre l'Italie. On a les moyens mémo-techniques qu'on peut.
Félicia et moi, on ne s'est pas beaucoup vus pendant la coupe du monde. Les matchs, certes, ainsi que le laisse supposer mon dernier article, mais ce n'est finalement pas de cela dont il s'agit. Disons simplement que les circonstances nous ont conduits à rester chacun de notre côté. Le boulot, quelques soucis familiaux, ce genre d'emmerdements tout à fait anodins. Toujours est-il que lorsque l'on s'est revu « pour de vrai », un soir, une soirée rien que pour nous, censée être agréable, quelque part entre le quart de final contre le Brésil et la finale perdue contre l'Italie, c'était aussi la dernière fois qu'on se voyait en tant que couple. Ces trucs là ne se prévoient pas.
J'avais rendez-vous chez elle et de là on était censé vagabonder au gré de nos envies. Finalement on est resté dans son appartement. On a discuté, de tout et de rien, on a commandé une pizza ou quelque chose comme ça, peu importe. Le truc à savoir, c'est qu'on a discuté. Et que dix minutes plus tard je lui ai écrasé mon poing contre la gueule. Non, pas exactement mon poing, en fait. L'intermédiaire entre la main tendue, paume en avant, et le poing fermé. Une posture intermédiaire. Qui s'est écrasé contre sa pommette, son nez, son oeil, aussi, peut-être. Je ne lui ai pas cassé le nez, je ne l'ai pas fait saigner, je ne suis même pas sûr de lui avoir laissé un bleu. D'ailleurs je ne suis pas quelqu'un de violent. Je ne me suis jamais battu plus que ça. Et jamais je n'ai frappé une femme. Avant ce soir. Et je ne le regrette pas. Pas pour le geste en lui-même bien sûr, ni même pour ses conséquences directes sur Félicia, mais pour les conséquences à long terme qu'il a entraîné. Lui filer un coup comme ça, de cette façon-là, à ce moment-là, je crois que ça équivalait pour moi à en recevoir un. Le choc a été identique. Il va de soit que Félicia m'a demandé de partir. Elle me l'a demandé très calmement, sans élever la voix, sans s'énerver, de cet oeil glacial qu'elle a parfois quand elle sait que ça me met hors de moi. Sans autre forme de discussion. Tant mieux, je n'en cherchai pas. Je suis parti. Nous ne nous sommes pas reparlé depuis. Une fois je l'ai croisée après cet événement, lorsqu'elle est passé chez moi me rendre quelques affaires, mais on ne s'est pas échangé le moindre mot.

Je ne vais pas expliciter ici les raisons d'un tel geste. Peut-être le dirai-je un jour, mais pas aujourd'hui. Je pense d'ailleurs qu'un lecteur suffisamment attentif pourra le déduire d'après mes anciens articles et mes anciens états d'âmes étalés ici même. L'important, ce n'est pas l'évènement en lui-même mais les bouleversements qu'il a entraîné.
Difficile de dire exactement ce que j'ai ressentis à ce moment-là. Peut-être que c'était du soulagement, peut-être aussi que c'était de la peine ou de la douleur. De la douleur, j'en ai certainement eu, une douleur lancinante dans la main droite pendant plusieurs jours après le coup, mais dans la tête, non, rien, aucune douleur psychologique ou peu importe ce que ça peut être. Aucun choc concernant le fait que le visage que je venais de frapper était celui d'un individu, d'une femme. Pour moi, à ce stade-là de mon évolution personnelle, ça aurait aussi bien pu être un mur, une porte, ou autre chose, ça n'aurait rien changé.
Je crois simplement que la simple décharge physique que j'ai ressenti, celle-là même qui canalisait une colère enfouie depuis longtemps, a fait ressortir beaucoup de ce dont je ne soupçonnais même pas l'existence et que j'aurais du mal à nommer. Je crois qu'à ce moment-là, le moment précis mais aussi les instants qui ont directement suivis, j'ai compris l'évidence : ce type que j'étais devenu, je le détestais purement et simplement. Et pas parce qu'il frappait une femme, non, mais parce je n'étais pas capable de trouver dans ma vie un instant aussi émotionnellement intense que celui-là. Si j'avais du mourir ce jour-là, la seule chose valable que j'aurais retenu, ça aurait été ce coup de poing dans la gueule de Félicia. Même mon histoire avec Lola – histoire qui n'en était pas une – ne pesait rien en comparaison. Et c'est là que ça m'a frappé, que ça m'a frappé moi, pour le coup : je n'étais rien. Mon existence s'était simplement laissé couler au fur et à mesure que les jours s'emboîtaient les uns dans les autres. Et j'ai flippé. Parce que je savais que je ne voulais pas être ce type que j'avais pourtant toujours été.

De retour chez moi, j'ai appelé un à un les gens que je considérai jusque-là comme mes amis. Je leur ai demandé ce qu'il pensait de moi ; dis n'importe quoi, je leur ai demandé, dis ce qui te passe par la tête. Et quand j'ai raccroché j'ai su qu'il fallait que je dynamite ce type-là. Ce que je m'efforce toujours de faire, presque un an plus tard. Le processus n'est pas encore achevé, mais il est en marche. Parce que se dynamiter soi-même, mine de rien, ce n'est pas évident.

Je ne sais pas exactement pourquoi j'ai tenu à mettre cette histoire sur le papier (et sur ce blog). Peut-être que de cette façon, je suis arrivé à fixer ce sur quoi je pensais ne pas avoir de prise. Ou peut-être que c'est autre chose, peut-être que c'est pour me forcer à aller au bout de mon raisonnement... Ça se pourrait. Mais je n'en sais rien. Cet article est peut-être mon dernier. Si je trouve un quelconque intérêt à poursuivre l'expérience blog, j'y reviendrai peut-être, mais sinon... oui, cet article risque bien d'être mon dernier.

lundi 11 juin 2007

Vertige des mots



Les oeuvres d'art sont-elles des réalités comme les autres ?

dimanche 10 juin 2007

A. M. Homes, This Book Will Save Your Life

Autant le dire tout de suite, je ne sais pas grand chose à propos de A. M. Homes. A vrai dire, je ne savais rien d'elle (je ne savais même pas que c'était une « elle » !) lorsque j'ai acheté (commandé) son livre en novembre dernier. La seule chose qui m'avait motivé pour un tel investissement se résumait en fait en trois éléments : a) le fait qu'elle ait émis une critique (positive) sur la quatrième de couverture de Now Is The Hour de Tom Spanbauer
b) le titre du bouquin qui était inscrit à côté de cette critique (« ce livre vous sauvera la vie », lorsqu'on le traduit en français)
c) son prix avantageux auprès des vendeurs occasions d'Amazon.
Récemment j'ai décidé de commencer (puis de continuer, puis de finir) ce fameux livre. Je l'ai terminé ce matin et je ne pensais pas, jusqu'à hier, écrire un (court) billet à son propos. J'ai changé d'avis, voyons pourquoi.



« L'histoire raconte » en fait une histoire qui n'en est pas vraiment une. Il n'y a pas vraiment d'intrigue à part entière. Le roman se focalise uniquement sur les tribulations du personnage principal, Richard Novak, un quinquagénaire à qui, en apparence, tout réussi : il est riche, il ne travaille plus, il n'a rien à faire car tout le monde est payé pour le faire à sa place (femme de ménage, nutritionniste, médecin, agent d'assurance, etc.) , il habite une superbe maison à Los Angeles, a pour voisin une star d'Hollywood, conduit une belle Mercedes, et ainsi de suite. Mais Richard Novak n'est pas heureux pour autant ; le roman s'ouvre sur une douleur fulgurante dans la poitrine, et s'en suit un séjour aux urgences. Il se rend compte à partir de ce moment que sa vie est vide : divorcé et père d'un ado qu'il n'a plus vu depuis son enfance, il n'est plus sorti avec une femme depuis des années, et ses journées sont remplies de programme zombifiant destiné, paradoxalement, à assainir son existence (sport, relaxation et autres activités en tout genre). C'est de cette « mid life crisis » que va émerger un nouveau rapport au monde : connaître les gens qu'il côtoie, les anonymes comme les stars, communiquer avec tous ceux qu'il croise, y compris les voix du standard téléphonique du 911 et les mères au foyer au bord de la crise de nerf qui le traitent de « freak » en plein milieu d'un magasin. S'en suivra également un retour en arrière identitaire : qui est-il au juste ? Quel est son passé et peut-il renouer avec lui ?

Le point de départ est banal, d'ailleurs le début du livre l'est également. Suivre ce personnage, ni antipathique si vraiment sympathique aux premiers abords, est un peu ennuyeux, tout simplement parce qu'on le croit aussi vide qu'il le découvre lui-même. La construction narratologique du livre va d'ailleurs dans ce sens : beaucoup de scènes se succèdent, toujours entrecoupées d'ellipses souvent nettes, beaucoup de déplacements, de rencontres, de dialogues, qui a priori ne font pas avancer l'intrigue. Mais comme je vous l'ai déjà dit, il n'y a pas vraiment d'intrigue. Suivre la progression de Richard Novak est donc aussi plate au début qu'elle est fascinante à la fin. Sans comprendre réellement pourquoi, au fur et à mesure que le personnage se dévoile (car le travail effectué sur les personnages est excellents : chacun est à la fois absurde et attachant, fantaisiste et vraisemblable, sans jamais tomber dans le cliché), on devient aussi accroc qu'une enquête du commissaire Adamsberg chez Fred Vargas.
Rien de fondamentalement bon au niveau littéraire, pourtant ; j'irais même jusqu'à dire que ce roman et que l'écriture d'A. M. Homes tend vers l'alittéraire (en exagérant un peu, beaucoup, évidemment). On y retrouve la plupart du temps des phrases brèves, au présent, parfois sèches, souvent simples qui, si elles permettent une très bonne facilité de lecture en anglais (This Book Will Save Your Life, comme la plupart des romans de A. M. Homes ne connaît pas de traduction française pour l'instant), désamorcent aussi tout effet de style. Brutale, parfois corrosive (concernant les nombreux passages satyriques vis à vis de Los Angeles comme eden américain), l'écriture de A. M. Homes est aussi succincte et épurée, à l'instar de l'existence de son personnage principal. On y retrouve beaucoup de dialogues (une majorité), ce qui donne parfois l'impression de naviguer dans un scénario en devenir (ce qui explique peut-être pourquoi la plupart des romans d'Homes ont été où vont être adaptés au cinéma). Je vous laisse d'ailleurs en juger avec un extrait, situé au début du roman, et piqué sur le site officiel de l'autrice (plus pratique)...

"Did you notice the hole?" Richard asks Cecelia, the housekeeper, as he is eating breakfast.
"What hole?"
"Look out the window, there's a big dent like the kind of place a UFO might have landed if you believe in that kind of thing."
"The only things I believe in are God and a clean house. Are you going to put your headphones on or do I have to talk to you all day." Cecelia takes her can of Endust to the window and looks out. "Not only is there a hole," Cecelia says. "There's a horse in the hole."
He stops eating and goes to the glass.
There is a horse in the center of the hole, eating grass. Again, he thinks of the signs on the telephone poles at the bottom of the hill. "UFO? You Are Not Alone."
"Don't just stare at it," Cecelia says.
Richard goes outside, stands with his feet on the edge of the hole—it is definitely deeper than it was two hours ago. The horse looks up.
"Are you stuck?" Richard asks the horse. "Can you climb out? Come out, while it's not so deep."

A. M. Homes, This Book Will Save Your Life, Vinking, p.73.
Lire ma traduction personnelle et approximative

Le roman est comme ça tout du long. Beaucoup de dialogues, un peu d'humour, des situations parfois absurdes et un très bon travail effectué sur la psychologie des personnages : Richard et Anhil, le vendeur de doughnut, Richard et Cynthia, Richard et Nic, Richard et son fils Ben, Richard et son ex-femme... Autant de duo toujours très prenants, toujours très agréables à suivre, parfois intensse (comme sa relation délicate avec son fils sur laquelle se focalise la dernière partie du livre). This Book Will Save Your Life échoue pourtant à tenir la promesse que contient son titre, et c'est une déception : difficile de réaliser les rêves que l'on image à la lecture d'un tel titre. Mais ce n'est pas grave. This Book Will Save Your Life est exactement le livre que je souhaitais lire lorsque je l'ai commencé : un livre agréable, qui ne se prend pas la tête, un livre qu'on pourrait lire en vacances sur la plage des fois qu'on serait tenté d'aller sur la plage pour y lire un livre. Un livre sympa, prenant, agréable, quoi, parce que tous les livres n'ont pas besoin d'être géniaux pour accorder le plaisir de lecture que l'on recherche. En tout cas, à la suite de celui-là, j'en ai commandé deux autres de A. M. Homes (pas chers, eux aussi), à moi de vous dire, donc, si cette écrivaine vaut vraiment le coup d'être suivie ou non, lorsque je les aurais lus bien sûr.

Ajout du 2 septembre 2008

A signaler, la sortie pour septembre 2008 (longtemps après) d'une traduction française (
Ce livre va vous sauver la vie) à paraître chez Actes Sud.

samedi 9 juin 2007

(C&R)

Derrière ce sigle mystérieux qui rappelle une chaîne de magasins de fringues (à vous de retrouver laquelle) se cache en fait un concept beaucoup moins enthousiasmant que le shopping et qui n'a surtout rien à voir. Cette abréviation affublée de parenthèses est en fait ma façon de marquer sur mes fichiers informatiques les « corrections & relectures » que je dois apporter à mes textes. J'en avais déjà parlé il y a quelques temps dans ce même journal de bord et ainsi que je l'avais déjà dit à l'époque, la phase « corrections & relectures » (C&R) n'est pas une phase que j'affectionne particulièrement. Mais ce n'est pas comme si j'avais le choix.

Lors de mon précédent billet sur le sujet, j'expérimentais une nouvelle façon de travailler, de relire et de corriger. Au cours des derniers mois, j'ai eu l'occasion d'appliquer cette nouvelle façon de faire, et même de la pousser dans ses retranchements jusqu'à produire quelque chose d'enfin achevé. Le mot est important (d'où l'italique) : jusqu'à cette année écoulée, je n'avais jamais poussé un texte jusque dans ses ultimes retranchements, je n'en avais jamais terminé aucun, c'est à dire que je ne les avais jamais suffisamment travaillé pour produire ce que je me plais à appeler « la meilleure version possible » du dit texte. Voilà pourquoi je répète parfois que tout ce qui est présenté dans ce blog dans la rubrique « Textes » (Mécanismes compris) ne vaut que comme des brouillons, des tentatives, des essais médiocres et inachevés.
Mais depuis cette année, et ces deux nouvelles dont je viens de vous parler (« Sablier » et « Décompte » qui devraient être mis en ligne une fois la version 2.1 du blog proclamée), je procède autrement ; en un mot, je suis devenu perfectionniste.

La phase C&R, je la traverse actuellement.

Parallèlement aux récents repérages pour « Coup de tête », j'ai commencé d'écrire une longue nouvelle (ou un court roman, c'est selon), voire même plutôt une novella (entre les deux, donc), intitulée « Cette vie », qui constitue une « version alternative » d'un rêve que j'ai fait récemment et que j'aimerais terminer avant mon déménagement (mais ça ne me paraît pas vraiment possible). La phase « corrections et relectures » s'applique donc à ce projet-ci.

La technique mise en oeuvre est sensiblement la même que pour corriger le premier jet de « Coup de tête » : d'abord, j'imprime ce premier jet et j'effectue un premier passage où je barre, entoure, rature et note les modifications à apporter. Ensuite intervient un second passage, sur traitement de texte, où je modifie les erreurs précédemment soulignées. La version obtenue correspond à un premier jet amélioré, ou « version 0 » comme je l'appelle lorsque je nomme mes fichiers. La suite est simple : on relit le texte et on souligne les nouvelles imperfections, puis on repasse pour les corriger, rectifier ou réécrire aussi souvent qu'il le faut, jusqu'à ce qu'il ne reste plus aucun doute, jusqu'à ce le texte devienne le plus abouti possible. Cette technique marche parfaitement lorsqu'on l'applique à une nouvelle, soit un texte court d'environ 30 000 / 50 000 signes.
Pour « Cette vie » (qui devrait totaliser entre 175 000 et 200 000 signes, soit 40-45 pages environ), c'est plus compliqué, tout simplement parce que le texte est plus long. Relire cinquante fois de suite un texte de quarante pages, c'est tout simplement trop lourd et trop espacé dans le temps (il faut au moins deux à trois jours pour relire l'intégralité attentivement). J'ai donc opté pour une variante que je pensais déjà appliquer depuis longtemps. Après l'élaboration de la version 0, j'ai relu deux fois l'intégralité du texte, apportant des modifications là où je le pensais nécessaire, jusqu'à aboutir jusqu'à une « version 1.5 ». A partir de là, j'ai découpé le texte en six « tronçon » de cinq pages, afin de pouvoir travailler plus précisément (je précise que je travaille sur une version en police 10 et aux marges réduites, cela fait donc 33 pages et non plus quarante et quelques). Sur ces tronçons de cinq pages, je reprend le même principe : je lis et souligne ce qui ne va pas (beaucoup de choses, mine de rien), puis je repasse derrière pour corriger et réécrire. Jusque là, alors que cela fait une semaine que je me prête au jeu, je n'ai pas encore atteint la moitié de la novella. Il faut compter en moyenne quatre ou cinq passages successifs pour arriver à une version acceptable de chaque tronçon (le tout jusqu'à obtenir une « version 2.0 » qui sera elle-même soumis à des corrections ultérieures). Je passe en moyenne trois jours sur chaque tronçon.



Je n'ai pas à me plaindre, cette façon de faire à beau être éreintante et frustrante (je n'ai pas vraiment le temps ni le loisir d'écrire autre chose pendant ce temps, ce qui rend l'opération encore plus intense), elle s'avère surtout extrêmement efficace. Avec ce type de méthode, je ne peux pas affirmer que mon texte sera bon, mais je sais d'avance qu'il sera le meilleur possible dans la mesure de mes moyens et de mes capacités du moment ; c'est ce que j'appelle un texte achevé et je ne demande rien de plus à mes productions.
Le côté frustrant apparaît surtout à cause de la chose suivante : alors que mes corrections ne sont pas encore terminées, je sais déjà que j'ai passé plus de temps à corriger qu'à écrire le premier jet (l'étape où je prends réellement du plaisir). Douze jours de premier jet et dix-neuf de corrections jusque-là (j'enregistre chaque nouvelle évolution de mon texte que je suis quotidiennement, d'où la profusion de statistiques). Petit à petit, on se sent englué par le texte qu'on corrige, on se laisse prendre par les mots incorrects ou insuffisants, les constructions syntaxiques bancales et les incohérences narratologiques. Petit à petit, on se fait aspirer par le texte, on se laisse gagner par cette atmosphère suintante qui s'en dégage et on oublie tout le reste, ou bien on fait en sorte qu'il n'y ait rien d'autre autour. Cette méthode est véritablement épuisante. Je me demande d'ailleurs comment j'arriverais à gérer les corrections d'un roman conséquent comme « Coup de tête » (500 000 signes environ si on se fie au premier jet) et non plus de nouvelles ou novellas, comme c'était le cas jusqu'ici.
Mais peu importe ; le simple fait de constater l'évolution du texte, le simple fait de voir se métamorphoser des phrases d'abord immondes, ensuite bancales, ensuite maladroites, ensuite acceptables, et, enfin, évidentes, le simple fait de comprendre que ces mots milles fois repris traduisent mieux, désormais, la réalité intrinsèque du personnage ; tous ces « simples faits » font que ça vaut le coup. Ça marche, tout simplement.

Jusqu'à aujourd'hui, je n'ai pas trouvé de meilleur méthode de travail, ni de plus appliquée. L'avenir me dira si, oui ou non, j'ai eu « raison » de procéder de la sorte.

jeudi 7 juin 2007

Dix heures dix

Les résultats de nos partiels avaient lieu mardi (avant-hier, donc), ce qui m'a permis de rendre à ma fac ma dernière visite en tant qu'étudiant « actif » (façon de parler). La page licence s'apprête donc à se tourner définitivement, le tout avec une moyenne qui ne coïncide pas avec mon je-m'en-foutisme de ce dernier semestre. Après tout, pourquoi pas. J'ai donc mon année avec une jolie mention « passable », as usual, et, chose rare pour enfin pouvoir être remarquée, personne dans notre petit groupe ne passe au rattrapage, ce qui a permis une satisfaction générale et enthousiaste très appréciable. La consultation des copies qui a suivi a confirmé ce que nous savions déjà : cette troisième année de signifie rien et n'a aucune valeur, on nous l'a donnée, grosso modo (je prendrais pour exemple une dissert de seizième bâclée en moins de trois heures, hors sujets sur les trois quarts du déroulement et pas relue qui m'a valu un quatorze incompréhensible...). Mais après tout on s'en fout. J'ai déjà l'impression, de toute façon, que cette année-là est terminée depuis longtemps...

Nous avions prévu de célébrer la fin de l'année, les résultats et, au passage, trois anniversaires cumulés, le soir même, ce que nous avons fait. Drôle d'ambiance alors que Laurianne, malade, me conduit jusqu'à St Paul-en-Jarez avec Justin Timberlake et Mika à fond dans la bagnole (je n'étais donc évidemment pas responsable du choix de la playlist) alors que, pendant ce temps, se prépare de gros orages assez violents dont on a parlé hier aux infos.
Finalement, on est une dizaine ou un peu plus à se rassembler dans la graaaande maison d'Elise. Et la soirée suit son cours naturellement, avec toutes celles et ceux qui m'ont accompagnés durant cette année finalement plus brève que je l'aurais cru. Trois anniversaires fêtés en même temps (plus pratique : on groupe) pour trois copines pour qui on a passé la journée d'hier à faire les magasins. Étrangement on ne s'est pas trop planté dans le choix des cadeaux (en tout cas, personne ne s'est plaint) puisque Virginie, Isa et Elise avaient l'air plutôt satisfaites.

Pendant que les éclairs pleuvaient à droite à gauche, nous, n'y faisant pas trop gaffe, on a continué nos conneries : les dilemmes à la con de Patrick et de Virginie (« vous préférez vivre heureux ou être heureux de vivre ? », « vous préférez avoir des poils partout sur la tête ou puer de la gueule à vie ? »), les chansons à la con de Patrick et de Virginie, et pendant ce temps, un oeil sur l'horloge blanche d'Elise, immobile, les aiguilles à jamais coincées sur dix heures dix. Plus de piles. Six mois que c'est comme ça, parait-il, et probablement que c'est encore et toujours dix heures dix là-bas. Et les portables qui passent pas ou mal, aussi, ou alors le paquet de bonbons qu'on a apporté avec Laurianne mais qu'on a entamé avant de venir parce qu'on avait la dalle et que c'était nous qui portions tous les cadeaux alors merde ou alors les paquets de chips qu'on a pris en trop parce qu'on a pensé trop large, et qui, du coup, ont fait que je suis repartis avec un paquet de Monster Munch (petits monstres salés au bon goût de pomme de terre) sous le bras.

Bref, ce qu'on peut appeler une bonne soirée, et potentiellement l'une des dernières de « l'ère licence » (si si, ça existe), d'autant plus que, même si je ne connais pas encore exactement la date de mon départ, je sais qu'elle ne fait que se rapprocher, que ce sera à dix heures dix et que je n'ai encore rien préparer pour ce dit départ...

La troisième année s'est donc achevée hier, et je suis bien emmerdé, parce que je ne sais plus quoi écrire dans le commentaire de ma photo, sur la guirlande de gauche, juste en dessous du header de ce blog... On verra bien.

mercredi 6 juin 2007

Légère interruption

Vous l'avez peut-être remarqué, Omega Blue est resté innaccessible ces dernières vingt-quatre heures. Cette panne qui n'en était pas une vient de mon hébergeur qui a désactivé mon espace disque pendant ce laps de temps (grosso modo, entre le 6 à 15h et le 7 à 11h) non pas à cause du blog mais de Mangas Land, qui, apparemment, envoyait du spam à tout va via un formulaire de contact pas très sécurisé. Bref, tout est désormais revenu dans l'ordre et le blog est de nouveau accessible ;) .

Note : je date ce billet du 6 pour d'obscures et trépidantes raisons que je ne dévoilerai pas !

dimanche 3 juin 2007

Björk, Volta

La sortie d'un nouvel album de Björk est toujours un événement. Depuis Debut, son premier album solo incroyable, l'islandaise a multiplié les succès autant que les expériences musicales osées et percutantes dont Vespertine, pour moi, constitue l'apogée. Après deux albums plus expérimentaux et intimistes (le superbe Medulla et le plus difficilement accessible Drawing Restraint 9 – puisqu'il s'agit d'une bande son et non d'un album à part entière), on dit parfois çà et que Björk revient à ses fondamentaux de l'époque Debut / Post. Je ne dirais pas ça. Volta résonne à mes oreilles très subjectives comme une évolution déroutante dans la carrière très bjorkienne de Björk. La sortie de Volta est donc bien, ainsi qu'on l'attendait, un événement. Et quand cet événement se produit à quelques jours ou semaines d'intervalles d'autres sorties majeures de cette année (je pense bien sûr aux derniers Arctic Monkeys et Nine Inch Nails), on peut légitimement se dire que ce printemps 2007 est diablement bien fourni.



Le moins que l'on puisse dire, c'est que Volta choisit de partir dans des directions aussi éclectiques que géographiquement variées. Dans cet album qui se bâtit petit à petit sur des collaborations et non sur des performances strictement personnelles, on retrouve en vrac à la fois Timbaland, Toumani Diabate ou encore Min Xiao-Fen ; album international, album de voyage, également, qui trouve ses origines dans les visites de Björk en pays africains ou en Indonésie. Un disque issu de brassages musicaux et culturels, enfin, dont le titre semble à la fois faire référence aux voltages de l'électricité (et à la pulsation retrouvée de certaines de ses chansons) et au fleuve Volta qui traverse le Burkina-Faso.
L'invitation au voyage, on la retrouve dès le début du disque avec le très efficace Wanderlust, qui amène le spectateur à dépasser l'introduction païenne d'Earth Intruders pour parcourir, en compagnie de notre guide islandaise, ce monde musical atypique, jamais réellement étranger à celui que l'on connaît, mais jamais identique non plus. Le bateau s'apprête à lever l'ancre, et quel bonheur d'être à bord !

On parle souvent concernant Volta d'un « retour aux sources » au niveau de la percussion de ses chansons fer-de-lance. Certes, les Earth Intruders, Innocence, Hope (trois chansons co-produites par Timbaland) et Declare your Independance, vont à contre courant des ambiances générées sur Vespertine ou Medulla et rappellent quelques Pluto ou Hyperballad passées mais le terme « retour aux sources » me paraît inadéquat. On retrouve sur

ce Volta parfois survolté (!) une brusque cavalcade qui parfois surprend, agite ou irrite selon les circonstances. On retrouve un animal musical entièrement libéré (comme souvent), qui rebondit d'un album à l'autre de façon totalement incontrôlable et imprévisible. Mais ce qui surprend le plus dans ce Volta-là, c'est son aptitude répétée à sans cesse se placer en rupture : rupture par rapport aux albums précédents, d'abord, dont celui-là constitue l'évolution, mais ruptures infimes qui s'enchaînent au sein même du disque, avec des chansons aux genres divers, aux influences différentes et aux esthétiques étrangères. De Innocence, on passe à la fabuleuse doublette Vertebrae by Vertebrae / Pneumonia (pour moi le coeur de l'album) avec une facilité déconcertante. La résonance des cuivres n'y est pas étrangère : l'utilisation de cette gamme d'instruments, nouveauté pour Björk, est superbement négocié, tant ces choeurs-là sont utilisés avec intelligence. Les chansons résonnent, la musique gagne en profondeur, elle s'amplifie, le tout jouant toujours en encore sur les jeux d'antithèses sonores qui me rappellent quelques oeuvres de Yoko Kanno : des voix gorgées d'émotion sur des rythmiques parfois militaires, des cris libérés qui s'échappent de carcans musicaux très strictes, etc. Ces chansons-là, en plus de se présenter à nous sans complexe, développent une esthétique pleine de contrastes et de paradoxes, tous plus envoûtants les uns que les autres.



Pour autant, l'équilibre général des chansons ou de l'album en général n'est jamais mis en difficulté. Chaque élément trouve sa place dans le décor général de l'oeuvre. A ce niveau, le chef d'oeuvre, c'est évidemment The Dull Flam of Desire (disponible dans la Oblue Radio si celle-ci veut bien fonctionner correctement) : duo clé de l'album avec l'étonnant Antony Hegarty (que l'on retrouve aussi sur le plus intimiste My Juvenile) dont la voix si particulière se révèle parfaitement complémentaire face à celle de l'islandaise. Dialogue touchant entre deux voix qui s'entendent parfaitement, se dédoublent, se retrouvent, s'opposent et, au final, fondent l'une dans l'autre sans pour autant jamais se confondre ou s'unir. La performance d'Antony Hegarty (chanteur d'Antony and the Johnsons, que j'ai pour ma part connu comme le superbe interprète d'un soir de Candy Says lors d'un live de Lou Reed, Animal Serenade) est remarquable, et l'osmose qu'il parvient en partie à créer avec sa partenaire est tout simplement saisissante ; l'apogée finale du morceau, soulignée par le crescendo rythmique, explose, elle, tout la structure soignée de la chanson pour lui permettre de gagner en profondeur.



Lorsque l'album se termine, tout en douceur, sur l'étonnant My Juvenile (dont la harpe apparente me rappelle l'exceptionnel Generous Palmstroke, ma chanson de Björk préférée), pudique et soigné, on prend conscience du voyage musical qui vient d'être effectué. Pas un voyage physique, pas même un voyage métaphorique, il n'est pas ici question de traverser la planète à travers ce disque, mais un voyage musical, en cela que ces soixante minutes environ nous entraînent au centre de son propre microcosme, de son propre univers, à la fois translucide et bigarré (à l'instar des concepts visuels qui entourent l'album, visez-moi un peu cette Orangina-Goldorak de pochette !), à la fois cri et silence, cuivre et beats électroniques... Björk, grande prêtresse de la musique moderne créé ici son propre totem, un univers sonore où tout lui est permis. En une poignée d'albums, cet éternel lutin glacial est, mine de rien, en train de bâtir non pas une discographique mais une Oeuvre réellement fondamentale. Vivement le prochain.