NPAI      

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

décembre 2007

lundi 31 décembre 2007

Au mensonge de la littérature

Extrait tiré du Temps retrouvé, dernier volume de la Recherche, extrait qui m'a paru important parce qu'il cristallise les désespoirs artistiques du narrateur juste avant les grandes révélations proustiennes qui caractérisent le Temps retrouvé. Force est de constaté que ces errances là m'intéressent, me touchent plus, que les réponses apportées par la suite et qui au fond m'atteignent peu.

La nouvelle maison de santé dans laquelle je me retirai ne me guérit pas plus que la première ; et beaucoup d’années passèrent avant que je la quittasse. Durant le trajet en chemin de fer que je fis pour rentrer à Paris, la pensée de mon absence de dons littéraires, que j’avais cru découvrir jadis du côté de Guermantes, et que j’avais reconnue avec plus de tristesse encore dans mes promenades quotidiennes avec Gilberte avant de rentrer dîner, fort avant la nuit, à Tansonville, et qu’à la veille de quitter cette propriété j’avais à peu près identifiée, en lisant quelques pages du journal des Goncourt, à la vanité, au mensonge de la littérature, cette pensée, moins douloureuse peut-être, plus morne encore, si je lui donnais comme objet non une infirmité à moi particulière, mais l’inexistence de l’idéal auquel j’avais cru, cette pensée qui ne m’était pas depuis bien longtemps revenue à l’esprit, me frappa de nouveau et avec une force plus lamentable que jamais. C’était, je me rappelle, à un arrêt du train en pleine campagne. Le soleil éclairait jusqu’à la moitié de leur tronc une ligne d’arbres qui suivait la voie du chemin de fer. « Arbres, pensai-je, vous n’avez plus rien à me dire, mon cœur refroidi ne vous entend plus. Je suis pourtant ici en pleine nature, eh bien, c’est avec froideur, avec ennui que mes yeux constatent la ligne qui sépare votre front lumineux de votre tronc d’ombre. Si j’ai jamais pu me croire poète, je sais maintenant que je ne le suis pas. Peut-être dans la nouvelle partie de ma vie, si desséchée, qui s’ouvre, les hommes pourraient-ils m’inspirer ce que ne dit plus la nature. Mais les années où j’aurais peut-être été capable de la chanter ne reviendront jamais. » Mais en me donnant cette consolation d’une observation humaine possible venant prendre la place d’une inspiration impossible, je savais que je cherchais seulement à me donner une consolation, et que je savais moi-même sans valeur. Si j’avais vraiment une âme d’artiste, quel plaisir n’éprouverais-je pas devant ce rideau d’arbres éclairé par le soleil couchant, devant ces petites fleurs du talus qui se haussent presque jusqu’au marchepied du wagon, dont je pourrais compter les pétales, et dont je me garderais bien de décrire la couleur comme feraient tant de bons lettrés, car peut-on espérer transmettre au lecteur un plaisir qu’on n'a pas ressenti ?
Un peu plus tard j’avais vu avec la même indifférence les lentilles d’or et d’orange dont il criblait les fenêtres d’une maison ; et enfin, comme l’heure avait avancé, j’avais vu une autre maison qui semblait construite en une substance d’un rose assez étrange. Mais j’avais fait ces diverses constatations avec la même absolue indifférence que si, me promenant dans un jardin avec une dame, j’avais vu une feuille de verre et un peu plus loin un objet d’une matière analogue à l’albâtre dont la couleur inaccoutumée ne m’aurait pas tiré du plus languissant ennui, mais si, par politesse pour la dame, pour dire quelque chose et aussi pour montrer que j’avais remarqué cette couleur, j’avais désigné en passant le verre coloré et le morceau de stuc. De la même manière, par acquit de conscience, je me signalais à moi-même comme à quelqu’un qui m’eût accompagné et qui eût été capable d’en tirer plus de plaisir que moi, les reflets de feu dans les vitres et la transparence rose de la maison. Mais le compagnon à qui j’avais fait constater ces effets curieux était d’une nature moins enthousiaste sans doute que beaucoup de gens bien disposés qu’une telle vue ravit, car il avait pris connaissance de ces couleurs sans aucune espèce d’allégresse.

Proust, Le Temps retrouvé, Folio, P. 161-162

samedi 29 décembre 2007

I'm not there

Voilà un film qu'il fallait absolument que je vois, sans trop savoir pourquoi d'ailleurs parce que : aucune critique de lue jusque-là et à peine une couverture de je ne sais quel magazine cinéma aperçue, avec Cate Blanchett en couverture et le concept vaguement entendu comme ça, à la radio : une biopic sur Bob Dylan avec six acteurs différents pour l'interpréter. Résultat quasi instantané : faut-absolument-que-j'aille-le-voir-ce-truc.



Et donc je suis allé le voir ce truc. Premières impressions éclaires et quasi instantanées : bien fait, par un heureux hasard, d'avoir lu la biographie de François Bon il y a quelques mois, parce que le film de Todd Haynes n'est une biopic ordinaire, voire même pas une biopic du tout : un film pour initié, voilà ce que c'est, où l'on n'explique pas, on montre, on suggère, on hallucine, point barre. Alors quand on associe ce parti pris avec les quelques modifications d'identités des personnages (peu de vrais noms utilisés, on retrouve surtout des personnages fictifs, parfois un peu dur à identifier quand on ne maîtrise pas bien l'époque), on se retrouve avec un film parfois difficile à suivre.
Mais passé ces incongruités premières, I'm not there, c'est du tout bon. Six personnages différents, six facettes de la personnalité ou de la carrière de Bob Dylan (dont le nom n'est par ailleurs jamais prononcé), qui se succèdent ou s'entrecroisent voire se complètent. Ces fictions, recoupant des périodes incontournables comme le Dylan protestataires ou le Dylan en pleine transition électrique et des facettes moins évidentes (le Dylan rimbaldien, par exemple) trouvent leur place naturellement dans un film au montage énergique et incisif (surtout au début) et dont le rythme est peut-être son principal atout (exception faite pour la fin, peut-être).



Autre atout fort : le casting. Excellent, diversifié et cohérent, qui rassemble pourtant, pour le même « rôle », Christian Bale, Richard Gere et surtout Cate Blanchett, sidérante en Dylan star androgyne huée et épuisée par les tournées successives. Sans conteste le personnage clé du film, qui s'illustre également dans la scène phare : cette mise en image psychédélique et géniale de Ballad of a thin man (cf. la radio), version live revisitée par Cate Blanchett pour le coup. On y explore l'imaginaire dylanien brutalement, aux frontières du clip et de la rêverie. Impressionant.



Côté face, on peut regretter que deux fictions restent quand même moins percutantes que les autres : la partie « familiale » de la vie de Dylan , malgré une Charlotte Gainsbourg exemplaire, comme toujours, se révèle un peu anecdotique et surtout la partie « Billy the Kid », incompréhensible pour le non-initié que je suis, partie avec Richard Gere en vedette qui correspond également aux zones de longueurs que l'on peut déceler dans le film.
Toujours au niveau des bémols, et toujours pour un non-initié d'ailleurs, la difficulté parfois de s'y retrouver dans la fictionalisation des personnalités, disons, parallèles. Exemple : le nom de Joan Baez n'étant pas mentionné, on le travestit en nom fictif. En revanche, d'autres personnalités comme Allen Ginsberg, par exemple, gardent leur nom. Mystère.



I'm not there, c'est donc un très bon film (et dont le titre, « Je ne suis pas là », affirme d'entrée le parti pris osé du réalisateur : produire un film sur Dylan sans Dylan, l'évoquer sans le montrer, le réécrire sans le dire), certainement l'un des tous meilleurs vus cette année me concernant, mais tellement facile d'y passer à côté qu'il peut sans doute facilement décevoir. On sent que Todd Haynes, également réalisateur de Velvet Goldmine il y a quelques années (film qui reprenait la même recette, appliquée à la période glam des années 70), a gagné en maturité, parvenant à construire une (série de) fiction(s) de qualité, par rapport à un Velvet Goldime gentil et finalement très caricatural. Reste ce problème d'accessibilité qui devrait (a du) barrer l'accès du film au grand public, très certainement : être obligé de se farcir une biographie avant de se déplacer en salle pour comprendre un minimum d'éléments et de sous-entendu, il est clair que ce n'est pas idéal. La réussite intrinsèque du film passait peut-être par ce sacrifice là...



En bonus : ces deux vidéo avec un trailer (pour une fois) plutôt bien fichu et un extrait amusant (bien que non sous-titré) d'une rencontre Dylan/Ginsberg décalée. Et puis aussi : qu'en pense le biographe ? Le billet de François Bon en réaction au film.

[Article également disponible sur Culturopoing]

mercredi 26 décembre 2007

Deux bougies

Nous revoilà le 26 décembre, un an jour pour jour après avoir « célébré » le premier anniversaire d'Omega Blue. Donc ça veut dire qu'aujourd'hui, c'est l'anniversaire des deux ans. Deux bougies, donc, pour marquer le coup. Deux bougies en forme de sapin, cette année, parce que quand même, et pléthore de statistiques histoire de donner l'impression que ce billet (et par la même occasion ce blog) est bien rempli.



En deux ans, Omega Blue a donc rassemblé :

193 billets du Journal
21 Notes de lecture
53 billets du Carnet de bord
13 Exercices
5 Brèves
29 billets du Journal système
82 Chroniques
63 Regards sur
76 Fictions
23 Brouillons
2 Papiers
16 Octets
20 billets de Mécanismes
34 billets de la Vie Fictive
52 Images
7 Comic-strip
7 billets du Fil P. Auster
10 billets du Fil D. Bowie
10 billets du Fil T. Spanbauer
8 billets du Fil F. Bon

Soit un total de 391 billets (je rappelle qu'il ne faut pas ajouter tous les chiffres précédents pour obtenir le total, plusieurs billets étant classés dans plusieurs catégories à la fois), pour 679 commentaires.

Historie d'être complet (et de rigoler un minimum), voici aussi un petit florilège d'autres statistiques trèèèèès intéressantes, avec une capture d'écran des statistiques globales livrées par Dotclear, accessible ici.

Après cette orgie de chiffres, soyons bref : bon anniversaire à Omega Blue et joyeux nowel aussi, pendant qu'on y est ;) !

mardi 25 décembre 2007

VHS de Noël

Première fois que je devais bosser les jours du 24 et du 25 décembre, mais pas question de m'en plaindre : c'est moi qui l'ai choisi. Pas tellement par amour de mon boulot (les hôtels pendant ces périodes, surtout là-bas, c'est l'horreur), mais par lâcheté : fuir les fêtes de fin d'année. Fuir les fêtes religieuses. Fuir le coup de fil de ma mère le 25 au matin pour me souhaiter un joyeux Noël amère. Pire : fuir la possibilité que cet appel ne se produise pas. Depuis septembre dernier, je ne l'ai eu qu'une fois au téléphone, sèchement. C'est compliqué.
Rentré hier à huit heures et quelques et un sandwich avalé en sortant du boulot, voilà pour mon réveillon. Et drôle de surprise que de voir AMF, les bras croisés et la tête aspirée dans le col de son manteau, recroquevillée, appuyée contre le mur, devant chez moi. Pas le temps de se dire un « salut, qu'est-ce tu fais là, joyeux Noël » de circonstance qu'elle me reproche d'avoir éteint mon portable. C'est vrai : mon portable en off toute la journée au boulot et pas rallumé depuis. Par oubli ou parce que comme ça pouvait me permettre de fuir les appels suspects, j'ai pas encore tranché. Qu'est-ce tu fais là, je finis quand même par lui demander, mais AMF, elle me répond juste : ouvre, on caille ici, on monte chez toi. Alors j'ouvre, parce qu'effectivement on caille ici, et on monte chez moi. Et même pas le temps, pris dans la continuité de ces mouvements là, de me rendre compte que c'est la première fois qu'AMF met les pieds dans mon appart.
Une fois à l'intérieur, pas le temps de lui faire visiter (et lui faire visiter quoi ?) : elle sort de l'intérieur de son manteau ce que je prends d'abord pour un cadeau de Noël mais je suis naïf. Elle me tend le truc, c'est une VHS noire avec l'inscription, sur la tranche, sur l'étiquette : « Des racines et des ailes, Vallée des rois ». Je lui ai demandé ce qu'elle voulait que je fasse d'un truc pareil, à AMF, et elle m'a répondu de me bouger et de la mettre dans le magnéto. Sauf que, et c'est ce que je lui ai dit, moi, ici, j'ai pas de magnéto. Juste une petite télé qui déconne et que je regarde une fois par semaine à peine. Alors AMF a dit « merde, putain, tu pouvais pas le dire plus tôt » et elle m'a traîné dehors cette fois et on a terminé dans l'un des bars du boulevard Arago, un de ceux qui avait un magnéto à disposition et qui voulait bien nous le prêter parce qu'AMF connaît tout un tas de gens dans tout un tas d'endroit incongru. En l'occurrence : un restaurant chicos et bondé, La Girondine.
Ce qu'on a vu sur l'écran : rien à voir avec ce qu'indiquait l'étiquette. Un bout du Soir 3 daté du quinze décembre dernier. Le reportage sur l'évacuation musclées des Don Quichotte par la police. Et sur des images de foule, rassemblée sur le parvis de Notre Dame, AMF met sur pause et me montre du doigt le visage d'un type qu'on voit passer devant la caméra. Cinq secondes, ça dure, pas plus, mais en me montrant le visage de ce type, qui n'est peut-être qu'un gamin, à peine majeur et encore, AMF a les larmes aux yeux. Un quart de seconde, ça dure, mais je le remarque. Et son doigt toujours sur l'écran, elle me dit : J s'est tiré de chez lui depuis plus d'un an et c'est la première fois qu'on l'aperçois quelque part. Et elle ajoute, comme pour me montrer qu'elle est sûre d'elle : je sais que c'est lui, je l'ai reconnu.

Pas une seule fois AMF ne m'expliquera qui est J. Bien trop vieux pour être son fils, bien trop jeune pour être un ancien petit ami. Un frère, peut-être, un ami ? Pas une fois elle ne me laissera le choix de l'accompagner ou non, d'ailleurs. Et c'est vrai que la question ne se posait pas. Moins d'une demie heure plus tard, on était sur le parvis de Notre Dame et on montrait des photos aux gens. Une femme d'une cinquantaine d'années nous avait rejoint. AMF ne me l'a pas présentée, je ne sais pas qui elle est. Toute la soirée à chercher J ou des gens qui étaient susceptibles de l'avoir croisé ou côtoyé. Et pas une fois durant toutes ces recherches on ne m'a expliqué qui était J ni même quel était son prénom. Comme si, dans tout l'entourage d'AMF, les gens n'étaient plus des noms ou des prénoms mais seulement des lettres.

Je sais plus exactement quelle heure il était quand on a renoncé. Trop froid, trop de monde et des métros à rattraper. Recherches infructueuses. Aucune piste. Mais AMF a bien obtenu d'un des marchands ambulants qu'il y a, pas loin, qu'elle rencontrerait un autre type visiblement connaisseur du quartier et des paumés qui y transitent, tout ça le lendemain. Le lendemain : c'est à dire aujourd'hui. A l'heure où j'écris ces lignes, et je viens juste de rentrer du boulot, AMF ne m'a pas recontacté ni tenu au courant...

lundi 24 décembre 2007

A l'aube de la saison 3

Je n'oublie pas que la saison 3 de Mécanismes débarque dans à peine une semaine maintenant (début janvier, quoi). J'ai donc rapidement dépoussiéré le mini-site Mécanismes pour l'occasion : remise à jour des pages Personnages, Articles ou encore Chronologie. Création des pages Univers et Résumés. Suppression de la page Crédits, jusque-là jamais remplie.
Peu de nouveauté bien sûr, mais disons simplement que j'ai actualisé le site avec les avancées produites lors de la saison 2, qui s'est terminée en juin dernier (avec l'épisode 16 : « Fractale II »).
Au menu, également, l'arrivée d'une page résumé qui devrait permettre à ceux qui ont la mémoire qui flanche de se remémorer le contenu des épisodes précédents (un peu genre Previously on Mécanismes...) ainsi qu'à ceux qui souhaiteraient attraper le train en route sans forcément se farcir les seize (!) premiers épisodes. Un conseil pour ceux qui souhaiteraient lire depuis le début cela dit (s'il y en a) : lisez les résumés de la saison 1 et attaquez direct par la saison 2, moins gonflante que la première.



Au passage, un petit rappel : la saison 3 (prête et bouclée depuis des mois) débute la semaine prochaine et s'étendra jusqu'au mois de juin au rythme de deux épisodes par mois. De l'épisode 17 à 26, donc. Vis à vis de mes interrogations passées, également, j'ai décidé de ne rien changer à la parution des épisodes : c'est finalement ma flemme qui l'emporte.

dimanche 23 décembre 2007

Fac côté tram / Devant Méliès

Passé un mois de décembre plutôt absent niveau relation au monde extérieur, la faute à « Coup de tête » qui m'occupait un peu trop la tête, justement. Alors un coup de fil par ci, quelques mails par là, sûr que c'est pas l'idéal, surtout quand on avait l'habitude de côtoyer certaines personnes tous les jours pendant plusieurs années. Et comme je sais que je coupe très facilement (et sèchement) les ponts avec les autres, et comme je sais que j'ai pas envie que ça arrive avec ces personnes là, ça fait du bien de pouvoir les revoir de temps à autre. Genre (prononcez « jare ») quand je retourne sur Sainté, par exemple.



Alors j'ai vu Virginie, vendredi, parce que j'arrivais l'avant-veille seulement et qu'elle partait le lendemain alors du coup : pas évident de se croiser. Le temps de se voir au Voltaire, notre bar à glande près de la fac, et de passer quelques heures à discuter de tout et de rien, et des clips à la con en fond sonore et visuel et parler de nous et des autres, ce genre de choses. De Nuggets City, de mes écrits, de son mémoire. De films, de bouquins. De mon projet 17h34 qu'elle a dû subir elle-même comme sujet photographié parce qu'il était 17h34 quand on s'est posé.
Et puis Virginie, c'est bizarre, parce que j'ai l'impression qu'on s'est « rapproché » à partir du moment où moi je suis parti de Sainté, en juin dernier. L'impression que c'est une personne à laquelle je tiens et avec qui j'apprécie beaucoup discuter, que ce soit par mail ou devant un verre de Coca Light au Voltaire. De littérature ou d'autre chose. L'impression d'avoir loupé un truc, du coup, de pas avoir su se rapprocher d'elle au(x) moment(s) où je la croisais pourtant régulièrement dans les couloirs de la fac.

Le lendemain, samedi, j'ai retrouvé Nico, en ville, devant le Méliès, pour finalement passer notre aprem là-bas : plus pratique. Le temps de boire un verre au Méliès Café, puis d'aller voir Là nuit nous appartient dans la foulée (pas de chronique pour ce film pourtant sympathique, pour la simple et bonne raison que Léo a déjà écrit une critique qui exprime très bien ce que j'en pense sur Culturopoing), puis retourner au Méliès Café pour manger un morceau, le soir venu.
Nico, c'est un peu l'un de ceux sur lesquels je sais que je peux me reposer si jamais y a besoin. Nico, ça sera le premier que j'appellerais au cas où, et rien à voir (ou si peu) avec le fait que ce soit un numéro gratuit et illimité. Idem pour Elise, d'ailleurs (sauf qu'elle, elle est payante). Sorte de triangle Elise-Nico-Moi sur lequel on pouvait tous mutuellement s'appuyer à l'époque. Triangle éclaté, à présent, puisque que moi à Nuggets City, lui à Sainté et elle à Grenoble, mais triangle quand même. On devrait se retrouver tous les trois cette semaine si tout va bien.
Bref, Nico, disais-je : de quoi discutailler sur son master, sur son Capès qu'il prépare en parallèle (ou bien serait-ce l'inverse ?), sur d'autres que je n'ai pas pu ou ne pourrais pas voir ces jours-ci, sur mes écrits, etc. Du coup : parfois l'impression de répéter des phrases que je disais déjà mot pour mot à Virginie la veille mais quelle importance.

D'ici le 31, date de mon départ : voir Elise et Nico et Laurianne aussi et d'autres peut-être si c'est possible, si on arrive à se croiser.
Dans la semaine : l'habituel marathon familial de ces périodes festives, qui s'annonce cette année anémique. A vérifier.

Bizarre, sinon, de parler à voix haute de personnes dont on sait qu'ils liront ces lignes d'ici quelques heures ou quelques jours ; voilà ce qui arrive quand on n'est pas un habitué du blog introspectif.

vendredi 21 décembre 2007

Me souviens que

On était passé ensemble sur un oral avec Nelly en première année, je m'en rappelle très bien, c'était en bible (oui, on avait des cours de bible en première année) et c'était un extrait de la Salomée d'Oscar Wilde et je m'en rappelle parce qu'on avait défendu une interprétation féministe du texte et on avait eu 13 ou 14 peut-être. On avait d'abord bousculé quelques idées comme ça, pour commencer, assis sur les escaliers, vers le bâtiment du CIT. Une fois on avait fait sauter un des cours de bible pour bosser sur ce truc et à la place on était allé bouffer ou boire un verre à Centre Deux. A cette époque, première année, second semestre, la bible, c'était notre dernier cours de la semaine et on l'avait le mercredi de midi à une heure et demi. Le cours de bible, c'était ce moment où la prof nous disait que dans l'iconographie du moyen-âge, Judas était représenté en roux parce que ça symbolisait le diable ou quelque chose comme ça et la drôle de sensation que ça fait quand les deux tiers de la classe se retournent en même temps dans ma direction avec la prof qui me regarde en me disant « désolé ». Après coup, Nico m'a dit que c'était ce jour là qu'il avait réalisé que j'existais (corrige moi si je me trompe).

Nelly, je l'ai croisée hier en allant faire mes courses de Noël, c'est pour ça. Juste trois minutes entre la fac et le centre ville, et probablement que j'aurais changé de trottoir et fait semblant de l'éviter si j'avais eu mes lunettes ce jour là mais voilà, je les avais pas, je l'ai reconnue qu'à la dernière minute. On peut dire qu'elle est sympa pourtant Nelly, c'est pas le problème, juste que j'aime pas croiser d'anciennes connaissances à qui j'ai rien à dire, c'est agaçant.

En première année, je connaissais pas encore assez Nico et Elise, on faisait que se croiser (et encore), et Fanny et Malika étaient dans l'autre groupe, difficile d'avoir des horaires qui concordent. Du coup, je passais le plus clair de mon temps avec Nelly et avec une des nombreuses Caroline que j'ai connu dans ma vie. Avec Nelly et Caroline, on est passé ensemble pour un autre oral, en Dissert, deuxième année, me souviens plus du sujet sinon que c'était une citation de Barbey d'Aurevilly. On s'est planté : quatre ou six, je sais plus combien on a eu. Hors sujet complet. Me souviens que ça m'avait gonflé grave, après coup, et que j'avais passé tout mon cours de stylistique à dessiner sous le nez de ce brave S.C. et je crois même que j'avais gonflé pas mal de monde autour de moi aussi ce jour là.

Retour en première année : les absences et claquements de doigts intempestifs de M. Mc Machin le mercredi matin et la nullité abyssale de son cours. Mon commentaire-super-génial parfait sur Jünger que m'a piqué Elise sous le nez et le truc minable que j'avais fait après sur Buzzatti. Je crois que j'ai encore le petit mot de remerciement qu'elle m'avait adressé à la fin de ce cours. Me souviens m'être dit qu'à défaut de cartonner avec mon commentaire-super-génial, je garderai une preuve de ma propre générosité histoire de, question d'égo.

En première année toujours : me souviens d'une après-midi passée avec Fanny et Fred et on était allé à Simone Weil ensemble, je sais plus trop pourquoi, et c'est peut-être le plus de temps que j'ai passé avec Fred de toute ma vie et on s'est peut-être échangé cinq mots maximum. Première année : C. pas encore revenu de Lyon et pas encore en fac d'anglais où je l'ai recroisé par hasard l'année dernière et l'arrière goût que ça faisait ce jour là, trois ans après, un mardi après le cours de 16e. Première année et l'insupportable impression de pas savoir ce que je foutais là, à l'époque. Et dur dur dur de se dire qu'il faudrait encore subir deux ans de plus.

Je ne sais plus quand exactement, l'année dernière : je croise Nelly en sortant de la fac, prêt à rentrer chez moi avec la migraine, des mois qu'on s'est pas parlé, je lui apprends qu'elle n'a pas cours parce que sa prof est pas là. Merde, elle me dit, ça veut dire que j'ai je sais plus combien d'heures de trou, qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire en attendant... Tiens, ça te dirait d'aller boire un verre ? Aucune idée de ce que je lui ai prétexté pour dire non. Peut-être bien la migraine, du coup.

jeudi 20 décembre 2007

Bancal et chaotique

Le premier (troisième en réalité) jet de « Coup de tête » terminé (depuis la semaine dernière), il faut maintenant relire. Étape la plus pénible du processus, très certainement, puisqu'il s'agit à présent de relever tout ce qui ne va pas. Et tout ce qui ne va pas, c'est beaucoup, beaucoup, beaucoup de trucs.
Pourtant ce n'est pas aussi alarmant qu'on pourrait le croire : j'ai déjà toutes les clés en main. J'ai déjà identifié les problèmes. Je sais ce qu'il faut changer et comment le changer. Ne reste plus qu'à le faire à présent. Ne reste plus qu'à appliquer ces évidences qui ne sont, pour l'instant, que mentales. Manœuvre assez maladroite, il est vrai, puisque ces clés là, je les avais déjà durant l'écriture de ce premier/troisième jet. Plutôt que de tout reprendre et de tout réécrire comme il fallait, j'ai préféré terminer cette esquisse pour mieux pouvoir la reprendre. Parce que sinon, je n'en aurais jamais fini. Parce que sinon, ça m'aurait rendu dingue. Un mois là-dessus, non-stop, déjà, il y a bien des fois où j'ai été tenté de tout balancer par terre et l'ordi avec. Dur, dur, dur, mon cher C.D. (mon narrateur) de correctement rentrer dans ta tête...

Mais le temps que ça prend... Roman commencé il y a un an et demi, recommencé trois fois depuis et toujours tant de choses à modifier, tant de retouches à apporter (et s'il ne s'agissait que de retouches, mais non : c'est de réécriture perpétuelle dont je parle). Ces préparatifs mal faits ou pas faits du tout qu'il faut reprendre en urgence parce que telle ou telle scène le nécessite. Ces manques d'informations que je ne peux pas vraiment combler en trifouillant le net et ces entretiens que ça entraîne, pas vraiment prévu. J'en reparlerai.

Bancal et chaotique, ce simili premier jet l'est certainement. Trop long (188 pages, interligne simple, soit trois fois « Cette vie » à peu prêt), une bonne trentaine de pages à couper si possible. Des ellipses à revoir. Des ellipses à bousculer un peu. Le rythme à retravailler (le rythme général : revoir la structure même et le rythme particulier pour certains passages clés : travailler le texte dans sa chair et sa moelle, le plus loin possible). Des personnages clairement dispensables. Un narrateur trop incohérent. Les grands axes à (re)situer. Du boulot en perspective, donc.

Dès cet après-midi, une visite aux copy place d'à côté de la fac pour en imprimer une copie. Et ensuite pouvoir directement travailler sur le papier : c'est nécessaire pour matérialiser mes corrections. Nécessaire également parce que la lecture écran ne permet pas toujours de repérer toutes les anomalies. Un changement de perspective, voilà ce dont il s'agit.

La version sur laquelle je travaille, dans mes notes, elle s'appelle « Version 2 » (après des version 0 et 1 et intermédiaires, d'où le « troisième jet »). Aucune idée de combien de versions il me faudra encore produire. Simplement, le rythme habituel : relire, corriger, réécrire, relire, corriger, réécrire, relire, corriger et encore et encore et encore. Jusqu'à ce que ce soit évident, jusqu'à ce que le personnage existe. A partir de moment là, je saurai que mon boulot est terminé. J'aimerais bien avoir fini d'ici six mois ; je crois que je rêve.

mercredi 19 décembre 2007

Peut-être pour toujours

Demain, après demain, c'était un avenir de vie commune, peut-être pour toujours, qui commence, mon coeur s'élance vers lui, mais il n'est plus là, Albertine est morte.

Proust, Albertine disparue, Folio, P. 62

lundi 17 décembre 2007

La vie intérieure de Martin Frost

La vie intérieure de Martin Frost, dernier film de Paul Auster, ne passait cette semaine que dans quatre salles en France. Quatre, c'est tout. Et parmi ces quatre, un cinéma du Mans, notre ciné, disons, habituel. Quelle chance, n'est-ce pas ? Et tant pis si la critique est négative, tant pis si ça ressemble à un accident de parcours, c'est un film de Paul Auster, il devrait bien y avoir quelque chose à en retirer. C'est du moins ce qu'on (ce que je) peut (peux) légitimement croire avant de gagner le cinéma en question. Et quand on arrive, le type à la caisse, parlant avec un client régulier peut-être des films du jour : « Y a La vie intérieure de Martin Frost, un navet... un film de Paul Auster ». Le ton est donné.



L'idée de départ était pourtant intéressante : prendre dans Le livre des illusions, roman d'Auster de la fin des années quatre-vingt dix, un des films d'Hector Mann, personnage fictif, que décrit le narrateur. Un film que personne ou presque n'a vu, décrit en quelques pages qui m'avait laissé une très bonne impression. L'idée de départ : réaliser le « film dans le livre » d'un personnage fictif, c'était pour moi une idée vraiment pertinente. Peut-être parce que je croyais naïvement qu'Auster s'évertuerait effectivement à réaliser ce film là, celui de son personnage. Mais non : mésentente. En réalité, Auster s'est évertué à réaliser une merde qui devrait (en tout cas je l'espère !) sceller une bonne fois pour toute son destin cinématographique.

Martin Frost (David Tewlis), « écrivain à succès », se retire quelques jours dans la maison de campagne de deux de ses amis histoire de se ressourcer après l'écriture de son dernier « roman à succès ». Bien vite, pourtant, une nouvelle idée viendra le titiller, suffisamment pour le pousser à interrompre ses vacances et se remettre au travail : une histoire courte, quarante pages maximum. Les problèmes arrivent le lendemain lorsqu'à ses côtés, à son réveil, il découvre cette femme, Claire (Irène Jacob) avec qui il vient vraisemblablement de passer la nuit. Après quelques minutes de quiproquo poussif, ils décident de se partager la maison et de cohabiter. Et, accessoirement, de « tomber amoureux ». Les choses se corsent lorsque Claire commence à tomber malade, et son état empire à mesure que Martin achève son histoire... Voilà pour les grosses lignes du scénario.



Difficile de savoir par où commencer quand un film, comme celui-là, est mauvais de la tête au pied. Commençons peut-être par le problème numéro un, le plus handicapant : Auster ne réalise pas un film, il fait gigoter ses acteurs devant une caméra et fait semblant de confondre littérature et cinéma. L'écueil le plus agaçant l'est d'autant plus qu'il est quasi omniprésent : le film est soutenu par une voix off qui fait (très mal) la narration. Pas une narration cool à la Fight Club, non, il s'agit d'une narration à la troisième personne du genre : c'est alors que Martin décida de sortir une vieille machine à écrire du placard et de se mettre au travail alors même qu'à l'écran, on voit Martin sortir une vieille machine à écrire du placard et se mettre au travail. Pour un spectateur qui naïvement croyait pouvoir tirer quelques bons moments d'un film qu'il sait d'avance moyen, c'est assez gênant de constater comme ça, dès le début, l'énormité de son erreur.
Le constat est identique pour les acteurs : tous (il n'y en a que quatre) sont très mauvais ou bien très mal dirigés ou bien les deux. Les dialogues eux-mêmes sont mal écrits (qu'est-ce que c'est que cette manie, Paul Auster, de ponctuer chaque réplique du nom du personnage à qui elle s'adresse, hein, dis-nous, Paul Auster ?), on se croit dans un mauvais téléfilm sans même avoir l'excuse de blâmer la version française puisque c'est de la VO dont il s'agit. Le scénario lui-même est d'une naïveté sidérante (naïveté dans le mauvais, très mauvais sens du terme !), rien à voir avec ce film à peine esquissé entre les pages du Livre des illusions, il s'agit là d'une fable affligeante sur la création artistique et on ne comprend pas qu'un créateur chevronné comme Auster ait pu tomber dans des maladresses pareilles. Irène Jacob, dans son rôle de femme mystérieuse est pathétique et le « truc » qui permettait de résoudre le mystère du scénario original devient ici un quiproquo transparent et ridicule à souhait. Et je passe sur les ralentis affligeants, et je passe sur la musique agaçante à souhait et je passe sur les ellipses foireuses et les fondus au noir gênants. Et je passe sur le rôle sur mesure créé pour Fifille (Sophie Auster) qui montre à tout le monde (enfin, ceux qui auront vu le film) comment elle chante bien et comment elle joue bien histoire de pourquoi pas lui trouver du boulot après... Et je passe sur les transitions aberrantes où l'on se retrouve à observer une machine à écrire modélisée en 3D qui lévite et roule à la fois.



Incompréhensible accident de parcours que cette Vie intérieure de Martin Frost. D'un matériau de base intéressant (ce film décrit dans le Livre des illusions), Auster bâtit une première partie excessivement médiocre. La seconde est, elle, un désastre embarrassant, surtout quand, comme moi, on apprécie beaucoup le monsieur en général. De toute évidence, l'équipe du film n'avait pas prévu d'aller au-delà de cette première partie (qui correspond à deux ou trois choses prêt au scénario d'Hector Mann) et s'est lancée au hasard dans des directions farfelues et niaises à souhait histoire de boucler le travail (la fin, mon Dieu, la fin, mais quelle horreur !). Et dire qu'il y a quelques années, Auster déclarait dans je ne sais plus quelle interview qu'il ne souhaitait plus faire de cinéma... Il aurait été sage de suivre ton souhait de l'époque, Paul Auster... (Au passage, je vous livre ici la bande annonce : en VO sous titré espagnol parce que j'ai pas trouvé autre chose)



Un seul mot pour conclure vite vite vite et vite vite vite en finir avec cette chronique qui m'agace : affreux. Vraiment.

[Article également disponible sur Culturopoing]

samedi 15 décembre 2007

Dans les fluides espaces de la pensée

Ça commence à devenir un peu bancale dans la Recherche avec ce tome plus lourd que les autres (La Prisonnière) et des jours passés à piétiner avant de véritablement rentrer dedans. Sans compter les bizarreries structurelles qui trahissent un projet malheureusement incomplet (des personnages dont on annonce la mort pof comme ça et qui déambulent comme si de rien n'était dans les salons, vingt pages plus loin). Qu'importe, ça ne m'empêche pas de citer, ce passage du début du livre où l'Albertine-prisonnière est au centre des préoccupations.

Alors, comme les œuvres mêmes qui semblent s'adresser seulement à la vue et à l'ouïe exigent que pour les goûter notre intelligence éveillée collabore étroitement avec ces deux sens, je faisais sans m'en douter sortir de moi les rêves qu'Albertine y avait jadis suscités quand je ne la connaissais pas encore et qu'avait éteints la vie quotidienne. Je les jetais dans la phrase du musicien ou l'image du peintre comme dans un creuset, j'en nourrissais l'œuvre que je lisais. Et sans doute celle-ci m'en paraissait plus vivante. Mais Albertine ne gagnait pas moins à être ainsi transportée de l'un des deux mondes où nous avons accès et où nous pouvons situer tour à tour un même objet, à échapper ainsi à l'écrasante pression de la matière pour se jouer dans les fluides espaces de la pensée. Je me trouvais tout d'un coup et pour un instant pouvoir éprouver, pour la fastidieuse jeune fille, des sentiments ardents. Elle avait à ce moment-là l'apparence d'une œuvre d'Elstir ou de Bergotte, j'éprouvais une exaltation momentanée pour elle, la voyant dans le recul de l'imagination et de l'art.
Bientôt on me prévenait qu'elle venait de rentrer; encore avait-on ordre de ne pas dire son nom si je n'étais pas seul, si j'avais par exemple avec moi Bloch que je forçais à rester un instant de plus, de façon à ne pas risquer qu'il rencontrât mon amie. Car je cachais qu'elle habitait la maison, et même que je la visse jamais chez moi tant j'avais peur qu'un de mes amis s'amourachât d'elle, ne l'attendît dehors, ou que dans l'instant d'une rencontre dans le couloir ou l'antichambre, elle pût faire un signe et donner un rendez-vous. Puis j'entendais le bruissement de la jupe d'Albertine se dirigeant vers sa chambre, car par discrétion et sans doute aussi par ces égards où, autrefois, dans nos dîners à la Raspelière, elle s'était ingéniée pour que je ne fusse pas jaloux, elle ne venait pas vers la mienne sachant que je n'étais pas seul. Mais ce n'était pas seulement pour cela, je le comprenais tout à coup. Je me souvenais; j'avais connu une première Albertine, puis brusquement elle avait été changée en une autre, l'actuelle. Et le changement, je n'en pouvais rendre responsable que moi-même. Tout ce qu'elle m'eût avoué facilement, puis volontiers, quand nous étions de bons camarades, avait cessé de s'épandre dès qu'elle avait cru que je l'aimais, ou, sans peut-être se dire le nom de l'Amour, avait deviné un sentiment inquisitorial qui veut savoir, souffre pourtant de savoir, et cherche à apprendre davantage. Depuis ce jour-là, elle m'avait tout caché. Elle se détournait de ma chambre si elle pensait que j'étais, non pas même souvent, avec un ami, mais avec une amie, elle dont les yeux s'intéressaient jadis si vivement quand je parlais d'une jeune fille: "Il faut tâcher de la faire venir, ça m'amuserait de la connaître". "Mais elle a ce que vous appelez mauvais genre". "Justement, ce sera bien plus drôle". A ce moment-là, j'aurais peut-être pu tout savoir. Et même quand dans le petit Casino elle avait détaché ses seins de ceux d'Andrée, je ne crois pas que ce fût à cause de ma présence, mais de celle de Cottard, lequel lui aurait fait, pensait-elle sans doute, une mauvaise réputation. Et pourtant, alors, elle avait déjà commencé de se figer, les paroles confiantes n'étaient plus sorties de ses lèvres, ses gestes étaient réservés. Puis elle avait écarté d'elle tout ce qui aurait pu m'émouvoir. Aux parties de sa vie que je ne connaissais pas, elle donnait un caractère dont mon ignorance se faisait complice pour accentuer ce qu'il avait d'inoffensif. Et maintenant, la transformation était accomplie, elle allait droit à sa chambre si je n'étais pas seul, non pas seulement pour ne pas déranger, mais pour me montrer qu'elle était insoucieuse des autres. Il y avait une seule chose qu'elle ne ferait jamais plus pour moi, qu'elle n'aurait faite qu'au temps où cela m'eût été indifférent, qu'elle aurait faite aisément à cause de cela même, c'était précisément avouer. J'en serais réduit pour toujours, comme un juge, à tirer des conclusions incertaines d'imprudences de langage qui n'étaient peut-être pas inexplicables sans avoir recours à la culpabilité. Et toujours elle me sentirait jaloux et juge.

Proust, La Prisonnière, Folio, P. 49-50

vendredi 14 décembre 2007

« Cette vie » : Refus #2

Les réponses arrivent plus vite que prévu. Une semaine après le premier refus, voici déjà le deuxième. Voyons les choses du bon côté : ça me donne au moins quelque chose à raconter !



Encore (plus que) trois réponses avant de songer à la deuxième salve, et les cinq prochains éditeurs presque complètement clairs dans ma tête.

mardi 11 décembre 2007

17h34

Après une semaine d'expérimentations secrètes (ça y est, en voilà un billet qui débute bien !) j'ai décidé de révéler au grand jour mon nouveau projet super tendance de bogueur qu'est dans l'coup. En l'occurrence, ça s'appelle 17h34.

17h34, c'est un truc qui me trotte dans la tête depuis quelques temps maintenant mais que j'ai toujours eu la flemme de mettre en place. Aujourd'hui je me prends mon courage à deux mains et voilà, ça y est, c'est en ligne, c'est disponible. Pire, ça marche. Le concept est très simple : chaque jour, à 17h34 très précisément, mon portable sonne et me force (enfin, façon de parler) à prendre une photo : la photo du truc (ou du non truc) que je regardais au moment de la sonnerie. Du coup, ça forme au file des jours un petit agenda pictural de ma vie (parfois trop) quotidienne. Bref, c'est amusant et on verra bien combien de temps je ferai durer le projet. Voilà au passage l'une des photos de ce projet, c'était hier :



Pour consulter le blog dédié au projet, c'est ici que ça se passe. Pour le flux RSS, c'est là. Sinon, le menu de navigation d'Omega Blue comprend désormais une sous catégorie consacrée au projet (en dessous des "Suppléments").

dimanche 9 décembre 2007

« Cette vie » : Refus #1

Les réponses à la première salve d'envoi pour « Cette vie » vont finalement plus vite que prévu. Un mois plus tard et voici le premier refus. Je vous propose au passage une copie de la lettre (cliquer pour agrandir) :



Quatre réponses à attendre encore avant de préparer une deuxième salve, et une liste de cinq nouveaux éditeurs qui déjà se dessinent dans ma tête. Difficile de m'y attarder cependant car c'est bien évidemment de l'histoire ancienne, puisque ça n'a rien à voir avec « Coup de tête ».

samedi 8 décembre 2007

Repérages « Coup de tête » : Gare 2

Petite escapade, mercredi dernier, dans les gares et les couloirs de métros à Paris (entre autres) histoire de combler les failles de mes préparations de « Coup de tête » (entre autres). Comme la dernière fois, pas mal de photos, mais surtout plus de temps à arpenter ces couloirs là, sachant que je n'étais pas cette fois ci limité par le temps. Photos prises au portable, toujours : plus pratique et plus discret. En voici un petit florilège :









Voir ce répertoire pour en consulter d'autres.

jeudi 6 décembre 2007

Le sommeil de la muette

Citons, citons, ne serait-ce que pour boucher les trous du calendrier (celui du menu j'entends). Sodome et Gomorrhe bientôt terminé et un extrait amusant (pour changer ?) qui met en scène le Dr Cottard chez les Verdurin. D'autant plus amusant quand on se souvient de ses prestations mondaines dans les premiers tomes (malheureusement je n'ai pas retrouvé d'extrait intéressant à proposer en miroir, tant pis... si quelqu'un se dévoue cela dit je m'engage à éditer le billet après renseignement !).

Maintenant Mme Cottard dormait tout à fait. "Hé bien! Léontine, tu pionces, lui cria le professeur. - J'écoute ce que dit Mme Swann, mon ami, répondit faiblement Mme Cottard, qui retomba dans sa léthargie. - C'est insensé, s'écria Cottard, tout à l'heure elle nous affirmera qu'elle n'a pas dormi. C'est comme les patients qui se rendent à une consultation et qui prétendent qu'ils ne dorment jamais. - Ils se le figurent peut-être, dit en riant M. de Cambremer." Mais le Docteur aimait autant à contredire qu'à taquiner et surtout n'admettait pas qu'un profane osât lui parler médecine. "On se ne figure pas qu'on ne dort pas, promulgua-t-il d'un ton dogmatique. - Ah! répondit en s'inclinant respectueusement le marquis, comme eut fait Cottard jadis - On voit bien, reprit Cottard, que vous n'avez pas comme moi administré jusqu'à deux grammes de trional sans arriver à provoquer la somnescence - En effet, en effet, répondit le marquis en riant d'un air avantageux, je n'ai jamais pris de trional, ni aucune de ces drogues qui bientôt ne font plus d'effet mais vous détraquent l'estomac. Quand on a chassé toute la nuit comme moi dans la forêt de Chantepie, je vous assure qu'on n'a pas besoin de trional pour dormir. - Ce sont les ignorants qui disent cela, répondit le Professeur. Le trional relève parfois d'une façon remarquable le tonus nerveux. Vous parlez de trional, savez-vous seulement ce que c'est? - Mais... j'ai entendu dire que c'était un médicament pour dormir. - Vous ne répondez pas à ma question, reprit doctoralement le Professeur qui, trois fois par semaine, à la Faculté, était d'"examen". Je ne vous demande pas si ça fait dormir ou non, mais ce que c'est. Pouvez-vous me dire ce qu'il contient de parties d'amyle et d'éthyle? - Non, répondit M. de Cambremer embarrassé. Je préfère un bon verre de fine ou même de Porto 345. - Qui sont dix fois plus toxiques, interrompit le professeur. - Pour le trional, hasarda M. de Cambremer, ma femme est abonnée à tout cela, vous feriez mieux d'en parler avec elle. - Qui doit en savoir à peu près autant que vous. En tout cas, si votre femme prend du trional pour dormir, vous voyez que ma femme n'en a pas besoin. Voyons Léontine, bouge-toi, tu t'ankyloses, est-ce que je dors après dîner moi? qu'est-ce que tu feras à soixante ans si tu dors maintenant comme une vieille? Tu vas prendre de l'embonpoint, tu t'arrêtes la circulation. Elle ne m'entend même plus. - C'est mauvais pour la santé ces petits sommes après dîner, n'est-ce pas, docteur? dit M. de Cambremer pour se réhabiliter auprès de Cottard. Après avoir bien mangé il faudrait faire de l'exercice. - Des histoires! répondit le docteur. On a prélevé une même quantité de nourriture dans l'estomac d'un chien qui était resté tranquille, et dans l'estomac d'un chien qui avait couru, et c'est chez le premier que la digestion était la plus avancée. - Alors c'est le sommeil qui coupe la digestion. - Cela dépend s'il s'agit de la digestion œsophagique, stomacale, intestinale; inutile de vous donner des explications que vous ne comprendriez pas puisque vous n'avez pas fait vos études de médecine. Allons, Léontine, en avant harche, il est temps de partir. "Ce n'était pas vrai car le docteur allait seulement continuer sa partie de cartes, mais il espérait contrarier ainsi de façon plus brusque le sommeil de la muette à laquelle il adressait sans plus recevoir de réponse les plus savantes exhortations. Soit qu'une volonté de résistance à dormir persistât chez Mme Cottard, même dans l'état de sommeil, soit que le fauteuil ne prêtât pas d'appui à sa tête, cette dernière fut rejetée mécaniquement de gauche à droite et de bas en haut, dans le vide, comme un objet inerte et Mme Cottard balancée quant au chef, avait tantôt l'air d'écouter de la musique, tantôt d'être entrée dans la dernière phase de l'agonie. Là où les admonestations de plus en plus véhémentes de son mari échouaient, le sentiment de sa propre sottise réussit: "Mon bain est bien comme chaleur, murmura-t-elle, mais les plumes du dictionnaire... s'écria-t-elle en se redressant. Oh! mon Dieu que je suis sotte. Qu'est-ce que je dis, je pensais à mon chapeau, j'ai dû dire une bêtise, un peu plus j'allais m'assoupir, c'est ce maudit feu." Tout le monde se mit à rire car il n'y avait pas de feu.

Proust, Sodome et Gomorrhe, Folio, P. 351-352

lundi 3 décembre 2007

My Blueberry Nights

Un Wong Kar-Wai ça ne se manque pas. Ou alors ça se manque, et ça se redécouvre plusieurs années plus tard en DVD (le coffret La révolution Wong Kar-Wai m'attend sagement depuis Noël dernier). Mais dans l'idéal, ça ne se manque pas et ça se voit en salle, tant qu'à faire, parce que c'est toujours plus agréable et que ça égaye les jours de pluie (des fois qu'il pleuve, bien sûr, parce que sinon, c'est plus embêtant). Bref, un Wong Kar-Wai ça enthousiasme, c'est toujours ça de gagné, et c'est d'autant plus vrai quand le titre est aussi charmant, car charmant ce titre l'est : My blueberry nights, je trouve que ça pète.



Le parti pris du film est de présenter un road-movie très américain (après tout pourquoi pas) où trois lieux centraux de l'Amérique sont exploités : New-York, Ploucville (Memphis en réalité) et Vegas. Ces trois espaces, le personnage central, Elizabeth (Norah Jones), les traverse en une heure et demie (durée du film) pour bâtir une sorte de récit initiatique dont on ne comprendra jamais réellement les motivations (si ce n'est une sombre histoire d'amour qui, bien entendu, finit mal). Durant son périple, Elizabeth (tantôt Lizzie, Betty ou, tout simplement, Elizabeth) croise de nombreux personnages secondaires qui l'accompagneront le temps de ses multiples séjours mais qui ne resteront jamais bien longtemps car Lizzie est une nomade, toujours en mouvement, toujours en transit. Parmi ces personnages, Jude Law le beau gosse, David Stratharin le flic bourré, Rachel Weisz le femme fatale du pauvre et Natalie Portman la joueuse de poker. Du beau monde, réellement.

My blueberry nights est un film assez difficile à chroniquer (j'ai déjà dit la même chose il y a peu me semble-t-il) car c'est un film relativement inégal. Pire : c'est un film qui s'éfile. Le tout début, pourtant, laisse augurer du meilleur : c'est la partie new-yorkaise. Elle se déroule quasi intégralement dans un bar, géré par Jérémy (Jude Law), carrefour des pas perdus dans lequel chacun, au fil du temps, y laisse ses ambitions amoureuses déchues et ses amours perdues, symbolisées ici par des clés qu'on abandonne dans un bocal. Elizabeth fait partie de ses propriétaires de clé en mal d'amour, c'est à cette occasion qu'elle rencontre Jeremy. L'esthétisme à outrance de Wong Kar-Wai s'exprime ici pleinement : les métros qui filent dans la nuit comme autant de destins nocturnes qui se croisent, les reflets perpétuels et saturés que l'on découvre dans le bar et le jeu de vitres et de lettrines superposées aux images (la caméra glisse souvent le long des vitres du bar, joignant aux images du couple les inscriptions extérieurs des vitrines, inscriptions le plus souvent à l'envers par ailleurs, signe que le sens ne se trouve pas en ces lieux) sont superbes. C'est également dans cette première partie que les ralentis syncopés et saccadés du chinois s'expriment le mieux, profitant des plus belles lumières, des plus belles nuits (cf. l'affiche, très jolie). Idem pour le montage, ingénieux, qui instaure un rythme fort et prenant à travers quelques ellipses bien venues et de nombreuses superpositions de scènes. Malheureusement cette partie du film n'est qu'une introduction fugace qui ne dure pas. Malheureusement, disais-je, car le film ne tiendra plus par la suite ce niveau là.



Les deux autres parties du film ont pour avantage de confronter Elizabeth à d'autres personnages qui lui permettront de s'accomplir (quête identitaire etc.). Ce n'est, en soi, pas problématique. Mais le film perd en rythme et en intensité. A mesure que Lizzie croise les destins d'autres personnages, elle-même est de fait mise en retrait, elle devient spectatrice à son tour ; elle devient par ailleurs serveuse dans les bars qu'elle fréquente et non plus cliente, comme au début. Elle glisse lentement dans le décor. Les intrigues parallèles ne sont pas inintéressantes en elles-mêmes mais on sent le fil se détendre : on accroche moins, les effets de caméras et autres altérations de l'images semblent forcés. Dommage.
Idem dans la troisième partie, à Vegas, où les bémols sont plus problématiques : de spectatrice, Betty devient transparente au contact d'une joueuse de poker (Natalie Portman) beaucoup trop percutante comparée à la fade Elizabeth. C'est un comble dans l'économie narrative du film, puisque le personnage d'Elizabeth est censé voguer en pleine quête identitaire, alors même qu'elle s'efface de plus en plus à mesure que le film s'écoule. Le problème est double, de plus : Norah Jones en tant qu'actrice principale est loin d'exéler dans sa performance. A côté de Rachel Wiesz ou Natalie Portman, toutes deux très bonnes dans leurs rôles, du coup, cette mauvaise performance s'en ressent d'autant plus. Dommage (bis).



Le problème tient également dans cette incertitude permanente que ne résout jamais le film : tient-on à mettre en image une quête initiatique ou s'intéresse-t-on à la relation Jude Law / Norah Jones ? Les deux, de toute évidence, ou plutôt ni l'un ni l'autre, puisque ces deux versants ne sont visiblement pas compatibles. On ne sait pas sur quel pied danser, du coup, et on ne saisit plus les intentions premières du réalisateur, comme ces narrations en voix off qui apparaissent et disparaissent sans réelles raisons ni utilités, clairement de mauvais goût d'ailleurs.

Du coup, mon impression générale est partagée. La première partie du film est géniale, l'image est souvent sublime (malgré les récurrences du réalisateur, les ralentis, et tout et tout), la bande son l'est également (très beau remix pour l'un des thèmes d'In the mood for love par ailleurs), mais quelque chose manque. On sent le film hésitant, parfois incohérent. On sent un film agréable qui passe à côté de quelque chose de très fort et, finalement, bien vite, on se surprend à regretter que le film en entier n'ait pas été pensé dans la première partie uniquement, comme un huis-clos dans ce bar génial où les échanges Norah Jones / Jude Law, tantôt amusant, tantôt touchant et émouvant, auraient pu trouver leur pleine mesure. Vraiment dommage.

[Article également disponible sur Culturopoing]

dimanche 2 décembre 2007

Comme un amnésique retrouve son nom

De tome en tome en tome, la Recherche se poursuit. Et aujourd'hui un passage qui brièvement revient sur l'un des évènements marquants de Guermantes, à savoir la mort de la grand mère. Ces instants là sont peut-être les plus riches, ces instants où en quelques pages le narrateur comprend à retardement des faits et des signes vieux pourtant de quelques mois ou années, des centaines de pages plus tard, ce qui oblige ces perpétuels mouvements de retour en arrière et de regards vers le passé ; en réalité il n'y a pas de tomes mais véritablement un seul et même texte monté sur des galeries entrecroisées de regards qui se manquent.

Je remontais directement à ma chambre. Mes pensées étaient habituellement attachées aux derniers jours de la maladie de ma grand mère, à ces souffrances que je revivais, en les accroissant de cet élément, plus difficile encore à supporter que la souffrance même des autres et auxquelles il est ajouté par notre cruelle pitié; quand nous croyons seulement recréer les douleurs d'un être cher, notre pitié les exagère; mais peut-être est-ce elle qui est dans le vrai, plus que la conscience qu'ont de ces douleurs ceux qui les souffrent, et auxquels est cachée cette tristesse de leur vie, que la pitié elle, voit, dont elle se désespère. Toutefois ma pitié eût dans un élan nouveau dépassé les souffrances de ma grand mère si j'avais su alors ce que j'ignorai longtemps, que, la veille de sa mort, dans un moment de conscience et s'assurant que je n'étais pas là, elle avait pris la main de maman et après y avoir collé ses lèvres fiévreuses, lui avait dit: "Adieu, ma fille, adieu pour toujours". Et c'est peut-être aussi ce souvenir-là que ma mère n'a plus jamais cessé de regarder si fixement. Puis les doux souvenirs me revenaient. Elle était ma grand mère et j'étais son petit-fils. Les expressions de son visage semblaient écrites dans une langue qui n'était que pour moi; elle était tout dans ma vie, les autres n'existaient que relativement à elle, au jugement qu'elle me donnerait sur eux; mais non, nos rapports ont été trop fugitifs pour n'avoir pas été accidentels. Elle ne me connaît plus, je ne la reverrai jamais. Nous n'avions pas été créés uniquement l'un pour l'autre, c'était une étrangère. Cette étrangère j'étais en train d'en regarder la photographie par Saint-Loup. Maman qui avait rencontré Albertine, avait insisté pour que je la visse à cause des choses gentilles qu'elle lui avait dites sur grand mère et sur moi. Je lui avais donc donné rendez-vous. Je prévins le directeur pour qu'il la fît attendre au salon. Il me dit qu'il la connaissait depuis bien longtemps, elle et ses amies, bien avant qu'elles eussent atteint "l'âge de la pureté", mais qu'il leur en voulait de choses qu'elles avaient dites de l'hôtel. Il faut qu'elles ne soient pas bien "illustrées" pour causer ainsi. A moins qu'on ne les ait calomniées. Je compris aisément que pureté était dit pour "puberté". En attendant l'heure d'aller retrouver Albertine, je tenais mes yeux fixés, comme sur un dessin qu'on finit par ne plus voir à force de l'avoir regardé, sur la photographie que Saint-Loup avait faite, quand tout d'un coup, je pensai de nouveau: "C'est grand mère, je suis son petit-fils" comme un amnésique retrouve son nom, comme un malade change de personnalité. Françoise entra me dire qu'Albertine était là et voyant la photographie: "Pauvre Madame, c'est bien elle, jusqu'à son bouton de beauté sur la joue; ce jour que le marquis l'a photographiée, elle avait été bien malade, elle s'était deux fois trouvée mal. Surtout, Françoise qu'elle m'avait dit, il ne faut pas que mon petit-fils le sache". Et elle le cachait bien, elle était toujours gaie en société. Seule par exemple je trouvais qu'elle avait l'air par moments d'avoir l'esprit un peu monotone. Mais ça passait vite. Et puis elle me dit comme ça: "Si jamais il m'arrivait quelque chose, il faudrait qu'il ait un portrait de moi. Je n'en ai jamais fait faire un seul". Alors elle m'envoya dire à M. le marquis, en lui recommandant de ne pas raconter à Monsieur que c'était elle qui l'avait demandé, s'il ne pourrait pas lui tirer sa photographie. Mais quand je suis revenue lui dire que oui, elle ne voulait plus parce qu'elle se trouvait trop mauvaise figure. C'est pire encore qu'elle me dit, que pas de photographie du tout. Mais comme elle n'était pas bête, elle finit par s'arranger si bien en mettant un grand chapeau rabattu, qu'il n'y paraissait plus quand elle n'était pas au grand jour. Elle en était bien contente de sa photographie, parce qu'en ce moment-là elle ne croyait pas qu'elle reviendrait de Balbec. J'avais beau lui dire: "Madame, il ne faut pas causer comme ça, j'aime pas entendre Madame causer comme ça", c'était dans son idée. Et dame il y avait plusieurs jours qu'elle ne pouvait pas manger. C'est pour cela qu'elle poussait Monsieur à aller dîner très loin avec M. le marquis. Alors au lieu d'aller à table elle faisait semblant de lire et dès que la voiture du marquis était partie, elle montait se coucher. Des jours elle voulait prévenir Madame d'arriver pour la voir encore. Et puis elle avait peur de la surprendre, comme elle ne lui avait rien dit. "Il vaut mieux qu'elle reste avec son mari, voyez-vous Françoise". Françoise me regardant, me demanda tout à coup si je me "sentais indisposé". Je lui dis que non; et elle: "Et puis vous me ficelez là à causer avec vous. Votre visite est peut-être déjà arrivée. Il faut que je descende. Ce n'est pas une personne pour ici. Et avec une allant vite comme elle, elle pourrait être repartie. Elle n'aime pas attendre. Ah! maintenant, Mademoiselle Albertine, c'est quelqu'un". "Vous vous trompez, Françoise, elle est assez bien, trop bien pour ici. Mais allez la prévenir que je ne pourrai pas la voir aujourd'hui".

Proust, Sodome et Gomorrhe, Folio, P. 172-173