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mai 2008

samedi 31 mai 2008

Guyotat #2

Voilà, ça y est, j'ai trouvé ce que je pourrais faire étudier à mes p'tits monstres en poésie si jamais ils me gonflent trop. Blague à part, si pas mal de pages jusqu'à présent me sont passées au travers, j'ai un peu l'impression, en lisant certains passages d'Éden, Éden, Éden de me laisser enivrer, comme en leur temps les distorsions les plus inaudibles de Nine Inch Nails sur Self Destruct (Final) avaient eu le loisir de me séduire. Un brin de masochisme, sans doute, mais un plaisir réel à aller s'enfoncer là-bas dedans, parce que ce chaos là est pertinent, de toute évidence.
Khamssieh, haletant, jette ses bras en arrière du zinc, ses doigts touchent le bois usé par l'attouchement des ventres suants ; tout le devant de son corps empoussiéré, encendré – un mégot mâché, ensanglanté, est accroché à la toison de son membre –, piqué d'échardes, le foreur le lui caresse de bas en haut : les échardes se retroussent sous sa paume ; sa main glisse sur le genou, sur la cuisse, rabat sur le ventre le sexe fripé, remonte le long de l'aine, pouce creusant le nombril, palpe le ventre, couvre les seins, la gorge, ramène sur les lèvres toute la souillure du corps ; le foreur se jette sur le corps chancelant, lui bloque l'omoplate sur le zinc, appuie ses lèvres sur la tempe de Khamssieh : ses lèvres s'entrouvrent, son haleine souffle les touffes rousses, ses dents mordillent la veine temporale ; la salive, refoulée, étrangle le foreur, ses dents ébréchées sectionnent la veine ; le corps s'effondre, le foreur s'appesantit ; son front heurtant le bas du zinc, il suce le sang, à pleine bouche ; une écume rose mousse au front de Khamssieh ; son corps, sous le poids ardent du foreur, frissonne ; sa tête, vidée du sang envenimé, se réchauffe ; sa jambe, prise entre celles, moulées dans le jeans recuit, du foreur, bout : son membre tressaille sous la braguette déchirée du foreur ; lequel alerté, aspire le sang attiédi, le rire sourd dans sa gorge, ses lèvres vibrent sur la plaie, sa morve, expulsée, éclabousse le front du putain ; lequel, le sang forçant rouge ardent ses veines, toutes, remue sous le foreur, lui prend dans sa main faufilée son sexe ramolli ; le membre, rabattu, se rengorge, enfle, durcit ; le crépu détache ses lèvres de la plaie, se redresse, plaque ses mains à ses hanches, à ses fesses collées au jeans par la sueur, projette en avant son membre tendu à fond, arqué violet, scrute l'oeil rafraîchi de Khamssieh, ouvre sa bouche emplie de sang, vomit le sang dans une canette d'orangina, essuie ses lèvres ensanglantées : « ..lève-toi.. que je te baise jusqu'à ce que ce sang caille dans cette couille.. »

Pierre Guyotat, Éden, Éden, Éden, L'imaginaire, P.146-147.

jeudi 29 mai 2008

225F. l'heure de vacation

...et me voilà à essayer de squatter l'intranet du collège pour bloguer ; on occupe ses heures de trou (trois en l'occurrence) comme on peut ; on évacue si possible les tensions des heures d'avant ; j'ai collé trois élèves aujourd'hui ; pas particulièrement agréable en plus parce que ça me fait remplir de la paperasse et que dans cette paperasse il faut que je fasse gaffe à pas laisser de faute d'orthographe ; ça ferait con sinon ; je récupère ce matin en arrivant une feuille dans mon casier qui est en fait une photocopie de mon pseudo contrat de travail ; du ... au ... pour un maximum de ... heures de vacation rémunérées sur la base de 225F. l'heure de vacation ça dit ; la prose du rectorat me laisse sans voix ; leur modernité également ; en plus il y a une faute à Firminy dans la case « lieu de naissance »; mais ça c'est peut-être à cause de moi ; jamais fichu de l'épeler sans l'écorcher ; je fuis comme la peste la salle des profs en revanche ; ras le bol qu'on me donne des conseils au cas où ça se passe mal ou alors des hésite pas à demander de l'aide si jamais il y a un problème ; c'est sympa en soi, je reconnais, mais je commence à me dire que si jamais ça se passe bien (soyons fou), alors plus personne ne sera fichu de m'aider ; je fuis les contacts humains comme la peste depuis que ces mêmes contacts humains passent leur temps à disserter sur des non mais les fonctionnaires faut arrêter aussi, bien sûr qu'il y en à trop, il a raison en fait Sarko, et puis faut voir le boulot qu'ils font dans les bureaux et tout, je veux dire faut arrêter, ils bossent entre neuf et onze heures quoi ; et puis aussi : ouais enfin sauf dans l'éducation nationale parce que bon voilà à cause d'eux on se fait mal voir ; ou encore : ouais enfin, sauf ceux qui sont dans des bureaux, hein, on les connaît ; et puis enfin, après : intervention murmurée d'une pionne à côté de moi : ah ça c'est beau d'être con ; on se prépare à se lasser, sinon : je rentre ce soir avec Il n'y a pas d'amour heureux en boucle dans ma tête ; c'est avec la chanson que j'entame ma séquence poésie (puisqu'il faut que j'en fasse une) ; et tant pis pour les questions du style m'sieur dites est-ce que c'est votre chanson pré-fé-rée ? ; en réalité l'intranet du collège, ça passe pas ; pas plus que ce réseau sans fil non sécurisé que je détecte de je sais pas où ; tant pis, je finis par le mettre en ligne à la maison, comme d'hab...

mardi 27 mai 2008

Repérages « Coup de tête » : Ville 3

Suite de suite (et fin (bis) ?) des repérages photos pour « Coup de tête ». Je triche un peu en réalité, parce que ces photos, je les ai prises il y a longtemps. Lors de ma dernière rentrée stéphanoise. Je n'avais pas eu le temps et/ou l'envie de les mettre en ligne plus tôt. Peut-être aussi que je les ai un peu oubliées, ces photos. Aujourd'hui je les publie, comme les autres, afin de poursuivre le tracé photographique de mes repérages en série. Ca commence à faire beaucoup mais après tout pourquoi pas ?

Cette série complète les deux premiers volets dédiés à la ville (qui concerne, en l'occurrence la première et la quatrième partie du roman). Ville à l'extrême nord en réalité, où l'on suit le tracé du tram jusqu'à son demi-tour à côté de l'hôpital, un lieu important dans le roman. La plupart des photos se focalise sur le tram ou sur le CHU. Comme souvent, petit florilège dans le corps du billet, et le reste directement dans le répertoire "Images".









lundi 26 mai 2008

Olivia Rosenthal, On n'est pas là pour disparaître

Je sais : je suis en retard. La plupart de mes « collègues blogueurs » (ou pas d'ailleurs) ont chroniqué ce livre il y a plusieurs mois. A sa sortie en réalité. Et la plupart est tombée d'accord pour souligner qu'il s'agissait très probablement de l'un des événement de la dernière rentrée littéraire. Le plus fort, le plus percutant. Du coup : ça fait un moment que je suis tenté de le lire. Depuis plusieurs mois. Depuis sa sortie en réalité.



Fort, le mot semble approprié. Le sujet du livre pouvait de toute façon difficilement être traité autrement. Parce qu'au centre de ces pages, c'est la maladie d'Alzheimer qui prend place. Qui s'impose. Qui s'étend. La maladie de A., comme l'appelle parfois Rosenthal en amputant le patronyme du médecin allemand qui lui a prêté son nom, bien malgré lui d'ailleurs. C'est elle (la maladie) qui réunit toutes les voix qui se rassemblent entre les pages. Car On n'est pas là pour disparaître est un livre polyphonique. Un livre, je précise, pas un récit.
Faites un exercice.
Imaginez-vous dans la situation de celui dont l'histoire à été engloutie.

Imaginez-vous à table, dans l'ignorance de ce que vous mangez, de l'endroit où vous vous trouvez, des objets qui vous entourent, des gens qui vous parlent familièrement et qui vous paraissent des étrangers.

Olivia Rosenthal, On n'est pas là pour disparaître, Verticales, P.145.
Le postulat de départ est des plus aventureux. Des plus risqués également. Creuser en soi dans ses peurs les plus primaires pour y installer avec violence la maladie de A. qui, peut-être, s'y terre déjà. Et prendre la maladie à bras le corps ensuite, cerner toutes ses faces. Ce qui signifie prendre le partie d'englober plusieurs réalités parallèles. Ce qui signifie plonger dans la tête du malade mais pas seulement. C'est aussi se confronter au regard des proches, de la famille. Du personnel qui l'accompagne. Des médecins. Et même, lors de quelques moments de digressions historiques, se pencher sur le nom entier de A. Alzheimer, soit le scientifique dont les travaux ont contribué à mettre à jour cette forme de dégénérescence mentale. Toutes les faces du livre sont là. Toutes plus une : à savoir la figure de l'écrivain qui se plonge littéralement dans la maladie. J'en reparlerai.
Le texte est parfois dense, parfois laconique. Les courts chapitres muets s'enchaînent. Ils ne portent pas de numéro, pas de titre. Parfois, la page blanche recouvre tout. Parfois, la page blanche est saturé de discours. Souvent, il s'agit des pérégrinations mentales d'un patient atteint de la maladie de A. Souvent, on se surprend à penser ah ouais quand même. Ou bien juste là je sens la plume de l'auteur, est-ce que c'est normal ? Réponse en suspend, moi-même je ne l'ai pas.

Le livre est relativement équilibré. La structure ne saute pas aux yeux, ce qui, dans ce type d'expérience polyphonique, est toujours appréciable. Rosenthal alterne logiquement les discours : un coup le malade, un coup la femme du malade, un coup la fille, un coup le médecin, un coup l'écrivain qui écrit sur, etc. Au-delà de cet agencement régulier, le texte est également soutenu par la progression « à rebours » du diagnostique de la maladie ; on assiste en effet à la prise de note régulière du médecin de ce patient X (qui est en réalité un monsieur T.) depuis le plus récent jusqu'au plus ancien de ses rendez-vous. Cette articulation, en plus de contribuer à cadrer les différents discours qui parfois se chevauchent, pose également la question pertinente du diagnostique de cette maladie qui, de part ses symptômes mêmes, est parfois difficilement dissociable de la banale vieillesse.
Entre les discours des différents protagonistes (tous anonymes, tous amputés de leurs noms, tous ombres lentes ; tous étouffés par le poids du texte), on s'étonne parfois de voir muter la prose en poésie laconique et lacunaire. Une poésie de l'oublie, du cycle, de la répétition. Si ces incursions peuvent surprendre à première lecture, elles prennent tout leur sens une fois le texte englobé dans sa totalité. Il ne s'agit pas de savoir ce que la littérature peut faire pour la maladie d'Alzheimer mais bien comment la littérature peut parvenir à incarner la maladie. On n'est pas là pour disparaître est un livre qui plonge en eaux profondes ; celle de la pathologie elle-même. On n'est pas là pour observer, on est là pour éprouver.
Au lieu de raconter la vie d'un homme telle qu'elle s'est produite, on pourrait entrer dans son esprit et décrire comme on le ferait d'une carte de géographie les zones inexplorées qu'il a renoncé, malgré son désir, à conquérir. On pourrait analyser ce renoncement, mesurer le rapport entre les aspirations et la réalité et tirer de ce rapport diverses conclusions sur la lâcheté, la paresse, la pusillanimité. Celui qui obtiendrait un chiffre inférieur à un serait considéré comme un vélléitaire. Les autres auraient le droit de s'autoféliciter.

Ibid., P.202-203.
Olivia Rosenthal précise à la fin de son livre qu'il s'agit « d'un ouvrage de fiction ». On note l'astuce de la formule. Il ne s'agit pas d'une fiction. On n'écrit pas une fiction, on fait oeuvre de fiction. C'est probablement la raison pour laquelle toute trace de narration a été ici gommé. Il n'y aucune focalisation, simplement les discours brutes de celles et ceux qui se croisent et se bousculent au carrefour de la maladie de A. Une volonté très française de s'en tenir au langage. On ne raconte pas des histoires (d'ailleurs on ne sait pas faire), ça n'intéresse pas. Ça n'est pas l'important. L'important, c'est de rester sur la sécheresse, l'absurdité de la langue.

Je soulève pourtant un problème. Un point très précis qui m'a gêné dans ma lecture du livre. Je me demande tout à fait simplement : mais que fait Olivia Rosenthal (elle, son corps, son nom) dans le chaos de sa propre fiction ? Mon hypothèse sur la chose : elle ne l'assume pas, sa fiction. Très français, ça aussi. Elle la fuit, elle la déguise, elle l'enveloppe. Elle la dénature. Et quel dommage de dévier (même de peu) de la fiction de la sorte. Pour moi le principal défaut du livre est là : il ne s'assume pas. Dommage, car il s'agit pourtant d'un des livres français les plus percutants que j'ai lu cette année. Mais je ne peux même pas m'en empêcher, je le précise à nouveau : je dis livres français, je ne me retiens pas de coller l'adjectif à nouveau. Sans aller jusqu'à parler de tare hexagonale, on peut tout de même regretter que l'expérience n'aille pas au bout d'elle-même. Dommage. On n'est pas là pour disparaître : un bon livre, seulement.

[Article également disponible sur Culturopoing]

dimanche 25 mai 2008

Frontière d'un monde sans écran

...un des derniers week-end sarthois qu'on se le dise (ça se tire, ça se tire) ; enfin un climat potable dans notre campagne-à-volailles ; déçu cela dit de ne pas pouvoir migrer sur Lyon le temps d'une table ronde aux Assises du roman la semaine prochaine ; Rodrigo Fresan sera présent ; une bien belle soirée en revanche avec ce double concert d'hier soir ; le festival de l'Epau au Mans ; avec Francesco Tristano Schlimé d'abord et le Kronos Quartet ensuite ; ambiance très Télérama bien sûr mais peu importe ; de 19h30 à 23h15 environ pour six euros et vive les tarifs pour les jeunes gens dynamiques (comme nous) ; Schlimé qui nous sert un piano/laptop glacial (pas franchement péjoratif, qu'on se comprenne) avec ambiance électronique très intéressante ; le Kronos Quartet et une très belle interprétation d'un thème bollywoodien avec éléphants en fond sonore (entre autres) ; le tout dans une abbaye, soirée charmante ; un peu plus tôt un investissement que je retiens depuis plusieurs mois ; un petit Eeepc tout petit petit ; histoire de pouvoir continuer à écrire pendant mes heures de trou au collège Prévost ; et pourquoi pas histoire de m'occuper sur MSN durant ces mêmes heures de trou ; et avec cette acquisition là c'est un fantôme que j'enterre définitivement ; la frontière d'un monde sans écran est dépassée ; il n'y avait déjà plus beaucoup de moments de mon temps libre que je passais hors de l'écran jusque là ; à présent avec la possibilité de lire des livres électroniques et de surfer et d'écrire sur le petit Eeepc ça va devenir encore plus rare de me décoller du LCD ; le nombre d'écran qu'on commence à accumuler ici c'est assez impressionnant ; mais l'opportunité de continuer à corriger/reprendre « Coup de tête » à l'ombre du jardin des plantes, je l'admets, est assez séduisante...

vendredi 23 mai 2008

Récits anonymes #11

Dans la rue à longer les trottoirs d'une banlieue résidentielle un peu fadasse. J'y croise un couple de retraités qui marchent lentement le long de la rue. Madame pousse un fauteuil roulant pendant que monsieur regarde ailleurs. Dans le fauteuil roulant, je remarque à plusieurs mètres de là, il n'y a personne. Peut-être qu'elle s'en sert comme d'un déambulateur ou que sais-je encore. Quand j'arrive à leur niveau et que je les croise, je jette un oeil au siège du fauteuil. Contrairement à ce que j'avais d'abord cru, il n'est pas vide. Quelque chose de posé. Un puzzle. Qu'on se comprenne bien : je parle d'une boite de puzzle, bien sûr, et non d'un humanoïde composé de pièces de puzzle en grande quantité. La nuance est importante.
Et s'il s'était réellement s'agit de cet humanoïde, je me mets à penser alors même que j'imagine l'écriture de ces lignes, plusieurs heures plus tard, pendant d'autres déambulations sur d'autres trottoirs, en croisant d'autres corps qui, eux, ne poussent pas de fauteuils roulants. Et si. Alors la personne, l'humanoïde, aurait croisé mon regard, j'aurais croisé le sien, on se serait mutuellement salué peut-être mais probablement que non parce qu'en général je ne vois pas pourquoi j'irais saluer un puzzle que je ne connais pas. Donc admettons qu'on se soit juste traversé du regard l'un et l'autre. Peut-être que j'aurais tourné la tête après ça et que je me serais désintéressé de lui et de ses reflets biseautés par dessus les traits de son visage, de son visage craquelé et de ses yeux-mosaïques. Et puis le fauteuil aurait roulé sur une bosse ou sur du mauvais gravier ce qui aurait entraîné, du coup, la chute silencieuse d'un bout de couleurs malaxés qui serait apparu sur le bord de mon regard. Je l'aurais ramassé, j'aurais interpellé madame qui n'aurait peut-être pas fait attention parce qu'elle a un peu les yeux ailleurs quand elle marche. J'aurais juste dit un truc du genre « scusez- moi, vous avez laissé tomber votre pied » et j'aurais tendu une grosse boule de pièces entremêlées et madame se serait retourné, aurait attrapé la grosse boule en question et m'aurait dit « oh merci, c'est bien gentil, merci » parce qu'après tout il est vrai que je suis éminemment sympathique avec les gens qui perdent une partie de leur anatomie en cours de route.
Je crois que j'ai reconnu sur la couverture de la boite en question la photo d'un paysage de montagne, avec des cimes enneigées dans le fond du fond. La boite était large, elle occupait toute la place sur le siège du fauteuil : ça devait être un vrai puzzle bien dur de 5000 pièces ou un truc dans le genre.R

mercredi 21 mai 2008

Perspectives (d'emploi) #7

On se répète, ça se répète. Coup de fil de Mme CS, principale du collège Prévost du Mans avant-hier. NG lui a donné mon nom et mes coordonnées : elle a besoin d'un vacataire pour remplacer un prof stagiaire IUFM absent jusqu'à la fin de l'année. Elle veut savoir si je suis disponible jusqu'à la fin de l'année. Oui, je lui réponds. J'ai rendez-vous deux jours plus tard pour un entretien. Ce matin donc.

Stagiaire IUFM, cela signifie deux classes uniquement et huit heures de cours effectives dans la semaine. Deux jours de libre au milieu. Tant mieux ; pas envie de laisser tomber « Coup de tête » comme ça. Ça veut aussi dire que la paye est divisée par deux, évidemment. Comme un mi-temps somme toute.

J'arrive un peu en retard ce matin parce qu'il se trouve que le collège Prévost se situe dans une faille dimensionnelle que seuls les aventuriers aguerris plus trois plus trois initiative-piétinement peuvent débusquer. Il se trouve que Mme CS est encore plus en retard que moi. Je me dis que Mme CS n'est pas une aventurière aguerrie plus trois plus trois initiative-piétinement. Mme CS ne ressemble à aucune actrice ou chanteuse connue. Mme CS s'habille en laine. Au téléphone, Mme CS sonne très BCBG.

On me prend encore sans savoir qui je suis, c'est une habitude. On me fait remplir les papiers officiels avant même l'entretien, qui n'est qu'une formalité. Quand je demande si je pourrais obtenir les coordonnées du prof que je remplace, on me répond que c'est pas possible parce qu'il est en phase terminale de je ne sais quoi. Je dis ah bon, je dis ok, je dis ah bah oui c'est sûr je comprends. Je récupère une vague progression annuelle qui tapisse les pages du cahier de texte de la classe concernée. Pas de noms de légumes pour cette fois. Juste des chiffres. Banal. 5e4 et 5e10. Visiblement, une classe agréable et une classe un peu moins agréable quand même. Quelque chose me dit que la 10 est la plus chiante.

Je rencontre divers professeurs, conseillers, surveillants, et autres personnels administratifs. Bonjour, bienvenue, on me dit. Et puis aussi : tu fais jeune quand même. Il fait jeune, hein ? C'est vrai qu'il fait jeune. T'as quel âge en fait ? Ah oui, t'es jeune alors. Je réponds : bah c't'à dire que oui.

Je commence demain. J'ai récupéré les manuels déjà. J'ai fait le tour de ce qui avait été fait cette année. J'ai constaté que les programmes de 5e sont loin d'être séduisants. Visiblement j'échappe de justesse au théâtre (je corrige : à Molière, le cauchemar de ma vie de collégien-lycéen-étudiant). J'arrive en pleine poésie visiblement (ceci n'est pas une métaphore) ; j'y suis diablement incompétent. On verra bien, je me dis. D'ici là les cours de la fin de la semaine (demain et vendredi) bien préparés : un truc sympa sur Buzzati. Je commence demain, jour de grève. Avec un peu de chance, y en aura peut-être qui auront la décence de faire sauter.

mardi 20 mai 2008

Siri Hustvedt, Élégie pour un américain

Siri Hustvedt, éternelle femme de (de Paul Auster en l'occurrence), avait déjà sorti trois romans avant celui-là. Le premier, relativement anecdotique, puis les deux suivants, respectivement Les yeux bandés et Tout ce que j'aimais, nettement plus intéressants (Tout ce que j'aimais a d'ailleurs reçu un succès correct en librairie, si mes souvenirs sont bons). Cette Élégie pour un américain débarque quelques années plus tard (The Sorrows of an American pour le titre original nettement moins inspiré que sa traduction française) : il s'agit d'un roman sur le deuil, peu après la mort du père de l'écrivaine.



S'il y a au moins une chose qu'on ne peut s'empêcher de faire en lisant un livre de Siri Hustvedt, c'est de comparer. Alors, on se dit, est-ce que ça ressemble à un roman de Paul Auster ? Pas que ça ait la moindre importance en réalité, simplement que c'est humain de se poser la question. Et si la réponse paraissait claire lors de ses deux premières tentatives (en l'occurrence, la réponse de l'époque était non), elle se brouille nettement plus au fil du temps. Tout ce que j'aimais ressemblait déjà par endroit à une fiction austerienne et notre Élégie pour un américain semble dès les premières pages en prendre le tournant. Étrange impression, peut-être due, en partie tout du moins, au fait que l'habituelle narratrice des romans d'Hustevdt se mue à présent en voix masculine. En l'occurrence : Erik Davidsen, psychiatre d'une cinquantaine d'années, divorcé, sur les pas de son père décédé plusieurs mois plus tôt. Un personnage de l'errance qui traverse les destins croisés de sa soeur, de sa nièce, de sa voisine et de son entourage proche et, bien sûr, de ses patients. Un destin a priori très austerien...

Autant le dire d'entrée de jeu : l'intrigue déroute. On sent qu'Hustvedt reprend un peu la même recette que pour Tout ce que j'aimais, à savoir assembler des moments, des situations et des personnages parfois hétéroclites. Cela fonctionnait bien dans ce roman précédent, qui tirait justement sa cohérence de son aspect patchwork. C'est plus délicat dans The Sorrows of an American qui vire parfois à l'inégalité, puisqu'il arrive qu'on se perde dans des entrelacements souvent hétérogènes. Cela ne gène que rarement le plaisir de lecture en revanche, puisque le narrateur canalise en lui tous les enjeux de l'intrigue. On suit alors avec plaisir l'avancement de ce que j'aurais envie d'appeler un « scénario », un peu à la manière de AM. Homes dans le très plaisant This Book Will Save Your Life, chroniqué l'année dernière.
Parler de scénario n'est par ailleurs pas trop éloigné de la réalité du livre : de cinéma il en est question, par l'intermédiaire du personnage de Max Blaustein, marié à la soeur du narrateur, mais décédé depuis plusieurs années. Blaustein : écrivain à succès qui s'essaye parfois à l'écriture de scénario de films. Mouais, pense-t-on. L'ombre de Paul Auster plane de plus en plus sur le livre et le malaise devient parfois pesant, notamment lorsque la veuve de Blaustein déclare en substance que depuis la mort de son mari, leurs anciens amis ne la reconnaissent plus et ne lui accordent plus le moindre intérêt. Mise en fiction ou peurs légitimes de l'autrice, je ne sais pas, mais on ne peut s'empêcher de se poser la question et de voir l'ombre d'un « roman à clef » (à prononcer avec l'accent américain) se dessiner entre les mots, entre les phrases.



Les déambulations du narrateur sont pour autant agréables à suivre (malgré quelques faiblesses de scénario, justement). De part son métier, il est quotidiennement amené à trifouiller dans l'intimité des gens qu'il croise (qu'il s'agisse de ses patients ou non par ailleurs), à dépister le sens, à interpréter les signes, à traquer les problème, à les reconnaître également. Et via cette confrontation permanente, on le sent rapidement basculer au devant de ses propres démons personnels. Chaque échange avec l'autre se change alors en fragment de sa thérapie privé. Ce rapport là au moi et au vide qui l'entoure est bien appréhendé. C'est ce qui fait tenir le lecteur, c'est ce qui donne du liant au roman.
Les « à-côté », en revanche, virent parfois à l'anecdotique. Certains personnages semblent transparents ou sous exploité (alors que What I Loved excellait justement dans l'exactitude de ses personnages secondaires). C'est d'autant plus dommage qu'on a l'intime conviction, en parcourant ces trois cent et quelques pages, que le livre passe à côté de quelque chose.
Je ne saurai d'ailleurs pas quel passage joindre à cette chronique ; aucun en particulier ne m'a sauté aux yeux pendant ma lecture (ce qui est rare). Certains rêves retranscris par le narrateur peuvent bien devenir intéressants, mais ils ne se déclenchent que timidement. D'autres scènes sont agréables, mais ne déclenchent aucun enthousiasme en particulier. C'est la raison pour laquelle je ne citerai rien entre ces lignes.

Ma chronique est sévère, je m'en rends compte en l'écrivant. Étrange, puisque ma lecture n'était pas désagréable ou ennuyeuse, loin de là. J'ai pris du plaisir à suivre les errances d'Erik Davidsen, j'ai agréablement été porté par les détours qu'il empreinte ou les évènements qu'il subit. Mais ce roman ne prolonge pas la bonne qualité de Tout ce que j'aimais. Un roman plaisant mais trop inégal pour véritablement séduire. Dans les mêmes thématiques (et chez le même éditeur) du deuil, de poids du secret familial et de l'émigration, je lui préfère largement l'excellent Lignes de faille de Nancy Huston.

[Article également disponible sur Culturopoing]

dimanche 18 mai 2008

Ceux qu'on effleure

Broutille.

Je le dis parce que je l'expérimente ces temps-ci (expérimente ne convient pas vraiment, je devrais plutôt dire que je le ressens) mais en réalité je crois que c'est un truc qui revient régulièrement. Le truc en question : l'intérêt que l'on porte plus facilement pour les personnages (très) secondaires, ceux qu'on aperçoit à peine au détour d'une page (ou d'une image ou d'un plan). Plus que ceux qui monopolisent les premiers rôles, ce sont les absents qui me séduisent. Ceux qu'on voit cinq minutes à peine et qui n'ont aucune incidence sur rien. Ceux là, ceux qu'on ne fait qu'effleurer et encore.

Je parle dans la fiction, bien sûr.

Des exemples, des noms, dans le vrac de mes souvenirs, je peux difficilement en retrouver. Justement parce qu'ils sont anecdotiques, effacés, absents. En général j'en ai un vague souvenir. C'est souvent le fils de, la copine de, le clodo qui, le type chez, l'ex-femme du. Ce genre de trucs. Ils sont les fantômes de personnages qui dépassent par endroits parfois. Ils n'apparaissent qu'en surface. On ne sait jamais rien d'eux et c'est justement pour ça qu'ils me plaisent. Tellement pleins de possibilités, tellement pleins de creux et de vide en eux qu'on ne peut que se mettre à les remplir soi-même. Parce qu'ils ne sont que des brouillons en pointillés à relier et reproduire à sa guise. Voilà pourquoi.

Ce genre de personnage tout en creux à l'intérieur s'est de lui-même imposé à moi dans l'écriture de « Coup de tête ». Je lui ai choisis un nom bien précis dont je travestis l'orthographe dans ma tête pour le garder à moi. Je n'imagine que sa silhouette. Et encore. Il ne parle jamais. Il est presque absent. On l'effleure en permanence. Il n'est personne. Il y a quelques jours je me suis mis à imaginer ce qu'il pourrait être dans le contexte d'une fiction bien à lui. Ce que j'y ai vu m'a plu. Évidemment, je laisserai cette partie de l'iceberg sous la surface de l'eau. Qu'il reste vide autour et à l'intérieur de lui. C'est important.

Broutille, certes, mais broutille qui me tient à cœur.

samedi 17 mai 2008

Reload

...première fois depuis qu'on est là qu'il fait un temps potable dans la Sarthe ; probablement que ça tombe à pic pour « Coup de tête » censé se dérouler en plein mois d'août été-caniculaire ; chaleur-lourde qui s'est un peu calmée depuis ces derniers jours ; amusantes coïncidences dans mes lectures (journal des coïncidences) : je remarque que la trame principale de The Sorrows of an American (dernier Siri Hustvedt que je suis en train de lire) est assez similaire à celle de Balayer fermer partir, mon livre précédent ; dans le Hustvedt, il arrive parfois que le narrateur, un psy, s'amuse à retranscrire certains de ces rêves ; que penser du mien, le dernier, celui où je mélange Blacksad et X-Files pour construire une situation-polar tout à fait pertinente ; celui où je marche ensuite dans la rue en quête de munitions « au cas où j'en ai besoin pour la suite » ; je suis aussi poursuivis par les flics ; obsession de l'anticipation-permanente bien réelle ; Girl, you thougt he was a man but he only was a muffin, dit Frank Zappa dans mes enceintes (Muffin man) ; notre grande télé en rade, voilà qu'on s'écrase les yeux sur le petit écran à présent (à nouveau) ; hier Nico m'envoie un mail pour me demander de lui envoyer le contenu d'un oral sur Proust qu'on a fait l'année dernière ; le rythme binaire du début (anaphore en « comme je + négation ») traduit son enthousiasme ; ce billet-brève est foutraque ; replongé dans une quatrième version de « Coup de tête » finalement ; à mon rythme cette fois ; sans programme, sans quota ; sans foncer ; même si j'ai le nez dessus en ce moment, il me semble que c'est sur la bonne voie ; parano à présent sur la bonne santé de mon ordinateur, je me mets à faire des sauvegardes quotidiennes de mon dossier « Textes » histoire de parer à toute mauvaise surprise...

jeudi 15 mai 2008

Mécanismes Episode 25 (La mort d'Arto Pizzetti)

La dernière ligne droite : la saison 3 sur le point de s'achever avec l'avant-dernier épisode. Probablement le meilleur, de mon point de vue. Ce qui signifie en réalité : il se passe enfin quelque chose ! Bref : place au...

Résumé des épisodes précédents
Luca Pacioli et Arto Pizzetti, respectivement proie et chasseur durant la saison 2, vivent désormais dans le même corps : le corps d'un être hybride répugnant. Après avoir passé dix-huit mois à Istanbul, loin des enquêtes sur la disparition de l'un ou de l'autre, Erin Bakura, ancienne collègue de Pizzetti, vient les chercher en Turquie. Forcé de retourner en France, l'hybride décide de se mettre en chasse du corps de Pizzetti, manquant, afin de résoudre cette affaire. Pour ce faire, il emprunte l'identité fictive de Léon Bloy, enquêteur des Affaires Etrangères, et se lance dans cette enquête identitaire. Après avoir remonté la piste de Pizzetti, qui semble continuer sa vie comme si de rien n'était et dont il semble évident qu'il s'agisse d'un imposteur, Bloy se fait rattraper par les hommes d'Erin Bakura, toujours sur sa trace. Lors d'un interrogatoire confus, Bloy finit par se libérer et s'échappe de l'entrepôt dans lequel il était tenu prisonnier...

Léon Bloy courait sans jamais se retourner – ne jamais, jamais se retourner ! – remontant les rues au hasard de leurs rencontres, coupant par la gauche, par la droite, quand il le pouvait, longeant les quais, s'écartant des grands axes de communications. Il ignorait la progression de la trotteuse sur le cadran de sa montre, il ignorait combien de temps il était resté enfermé dans cet entrepôt glacial. Peut-être l'après midi commençait-elle à décliner. A moins que la douceur du temps printanier tout simplement n'ait changé d'humeur.
Derrière lui, il les entendait, il les sentait remonter le long de sa colonne, le bruit des pas de ceux qui le poursuivaient, ne le lâchaient pas, ne le lâcheraient jamais ; Erin Bakura et ses hommes. Leur échapper, fuir, cela ne voulait pas forcément dire retrouver la liberté, mais bien gagner suffisamment de temps pour pouvoir rejoindre la rue de Reims et, par conséquent retrouver le faux Arto Pizzetti. Tel était l'enjeu. Ses détours et autres écarts n'avaient pour autre but que de rester le plus longtemps possible hors de leur vue ; leur donner l'impression que oui, en réalité, il fuyait, il fuyait n'importe où. C'était la seule manière de gagner le plus de temps possible dans ces circonstances particulières.


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mardi 13 mai 2008

Lise Benincà, Balayer fermer partir

A quoi tient le souvenir d'un lieu ? dit la quatrième de couverture. Lise Benincà, dont c'est ici le premier livre, tente de répondre à cette question au travers de la centaine de pages qui composent ce (court) texte de fiction. Un livre tiré de la collection Déplacements dirigée au Seuil par François Bon.
Je m'assieds à la table de la cuisine, blanc beige beige blanc c'est machinal, encore, décompter les carreaux de faïence au-dessus de l'évier. Moi assise là dans l'odeur du lait tiède, le matin, coudes collant à la toile cirée, les yeux à refaire le décompte, encore une fois, horizontalement blanc beige beige blanc puis de nouveau blanc beige beige beige. Percer le sens de cette suite logique.

Lise Benincà, Balayer fermer partir, Déplacements Seuil, P.9.


Le premier paragraphe du livre est relativement représentatif du texte en son ensemble. Durant le parcours (souvent figé, rarement dynamique) de la narratrice, on s'enfonce lentement dans le labyrinthe de l'espace. L'espace intérieur surtout : comment explorer les pièces successives d'un appartement que l'on hante et celles enfouies d'une maison qui nous hante. Ce regard que porte la narratrice sur l'espace qui l'entoure est principalement motivé par un événement majeur : la mort du père. L'héritage et la vente de la maison paternelle. Et avec ça, une plongée répulsive dans quelques souvenirs qui tapissent les murs, qui coulent depuis l'appartement du dessus, qu'on subit plus qu'on provoque.
Le téléphone se met justement à sonner. La vie reprend son cours. Je me dépêche de tourner la clé, je jette mon sac dans le noir, je cours jusqu'au combiné. Au bout du fil d'un autre téléphone, ma soeur dit : Maintenant je me mets à y penser. J'avais caché un sac en tissu dans la cabane à outils, avec des objets dedans. Tu crois qu'il y est toujours ? Je ne peux pas m'empêcher d'y penser.
Je raccroche lentement. Je m'applique à penser à autre chose. Je résiste aux assauts. On n'est pas obligé de se sentir concerné.
J'essaye de reconstruire mentalement certains moments, jusqu'à mon installation dans cet appartement, jusqu'à mon corps assis au rebord du lit. La matérialité des heures de travail, oui, je la perçois. Une valeur sûre. Des journées. Cinq jours de travail. La mort de mon père, certainement. Sa maison. J'ai contacté une agence, je leur ai demandé d'aller eux-mêmes faire un état des lieux. Un brocanteur va venir la vider de tout ce qu'elle contient. Je ne toucherai à rien. Je ne veux pas ouvrir les tiroirs. Je ne veux pas gravir les marches qui montent à l'étage, entrer dans les chambres, voir ce qu'il en reste. Ses affaires seront éparpillées. Celles qui ont de la valeur vendues, les autres jetées. L'estimation du brocanteur est dérisoire, évidemment. Je m'en moque, qu'il fasse son affaire. J'ai regardé sur le site Internet de l'agence, la maison vient d'être mise en vente. Il y a un descriptif qui en vante l'emplacement, la fonctionnalité, l'état de suite habitable, quatre photos mal cadrées. Sur l'une d'elles on voit le tilleul derrière lequel se dissimule la fenêtre de ma chambre. Je ramassais ses feuilles comme une aile pour les laisser tomber en tourbillonnant depuis la fenêtre. En bas, ma soeur courait dans tous les sens pour les rattraper.
Elle a dit : Dans le sac en tissu, je ne me souviens plus de tout ce qu'il y a. J'imagine les choses.
Elle ne m'a pas demandé d'y retourner. Je ne l'ai pas proposé. Je ne vais pas aller déterrer les souvenirs. Je ne déterrerai rien. Je ne toucherai à rien. Je n'ouvrirai pas les tiroirs. Je ne monterai pas les marches qui mènent à l'étage.

Ibid., P. 48-50.
La langue est concise, elle cisèle les gestes, souvenirs, pensées. La narratrice flotte contre le texte comme un ectoplasme. On ne décèle pas réellement de personnalité sinon un vertige qui se manifeste de temps à autre. On n'est parfois gêné par cette froideur permanente qui en découle. Je suis parfois gêné. Pourtant la langue est terriblement juste, précise, essentielle. Jamais abstraite. Mais parfois tellement distante qu'on en perd un peu le contact. Que j'en perds le contact. Il me manque ce petit quelque chose qui me séduit bien plus, par exemple, dans les livres d'Emmanuelle Pagano. Me manque le personnage. Pourtant la narration coule juste. On la sent se plaquer contre les lieux qu'elle habite, attirer vers elle les (rares) paroles qui seraient susceptibles de la déséquilibrer (pas de dialogue en tant que tel, par exemple, mais des répliques isolées, absorbées par la narration). Par ce biais, le texte apparaît donc comme cohérent, limpide, évident.

A quoi tient le souvenir d'un lieu ? dit la quatrième de couverture. Cette question seule flotte, décentrée, sur le blanc du livre au verso. A l'autre bout, une citation de Georges Perec tient le rôle d'épigraphe. L'ombre de Pérec, on la retrouve dans la quasi totalité du livre. Parfois cité directement, parfois simplement apparent, muet. Parfois trop ; en tant que lecteur, je n'aime pas toujours qu'un auteur me montre ses références en permanence. Mais la démarche est logique, c'est presque un prolongement de. Mais les références sont multiples, parmi lesquelles un passage déjà cité sur le blog il y a de cela quelques semaines seulement. Et si la démarche est logique, le rôle de la postface, relativement conséquente, qui vient compléter le livre, me paraît, lui, plus contestable. Tout du moins : je ne le comprends pas. Mais c'est une broutille.

Balayer fermer partir est le premier livre de la collection Déplacements au Seuil que je découvre. J'ai longtemps tourné autour de cette collection sans jamais franchir le pas. C'est désormais chose faite.
Balayer fermer partir est un texte fort, incisif, à la langue agréable, mais quelque part cette froideur dont je parlais plus haut m'a tenu à distance, m'a empêché de véritablement m'y fondre. Dommage, parce que j'ai tout de même eu le temps, au travers de ces cent pages, d'entrevoir une issue qui me plaisait. Je suis resté sur le seuil.

Au-delà :

- La présentation de la dernière fournée Déplacements sur le Tiers Livre
- La page de Libr-critique
- Un extrait cité sur Lignes de fuite
- Un autre extrait, à lire dans le jardin maternel

[Article également disponible sur Culturopoing]

lundi 12 mai 2008

Dans les jambes | Dans la tête

Reconnaître que l'on a désespérément besoin d'un plan-papier pour encadrer la structure d'un projet commencé deux ans plus tôt, c'est déjà reconnaître qu'on a fait fausse route jusque-là. Pas une perte de temps complète, simplement des errances qui auraient pu durer moins longtemps. Tant pis, tant mieux, je ne sais pas. Simplement : j'apprends à écrire un roman. Ce qui veut dire également, presque immanquablement : j'apprends à rater. Avec l'espoir de rater un peu moins par la suite. Et encore un peu moins. Et encore un peu moins...

« Coup de tête », contrairement aux autres, je ne le lâche pas. Je le garde. Je m'y replonge encore. Il ne sera resté un échec en puissance que le temps de le penser. Les autres ratés, au cimetière des textes-ordures, auront au moins servis à ça. A ne plus me laisser plier. A ne plus m'égarer.

Je l'avais deviné dès les premiers jours de la troisième réécriture (troisième jet) : mon plan devait être clair, concis, structuré, directif. Et bicéphale. C'était important. Parce ce que l'une des difficultés rencontrées provenait justement du fait que je n'arrivais pas toujours à coloniser les pensées de mon narrateur. Et sans savoir comment il pense comment savoir comment il dit ? J'ai donc construit un plan en deux colonnes. Dans l'une, rien que les faits, bruts et schématiques. Dans l'autre : le ressenti intérieur, les évolutions mentales de CD. Dans les jambes et dans la tête. Les deux colonnes se complètent. Au bout, je l'espère, se trouve le texte. Dans sa version la plus aboutie, la plus à même de correspondre au projet qui m'occupe depuis deux ans à présent.



Parallèlement à cette ébauche de plan, je me suis aussi lancé dans l'écriture d'un prologue. Je ne savais pas réellement si le texte en avait réellement besoin, je voulais juste atténuer un peu l'impression de « catapultage » qu'on pouvait ressentir au début de la dernière version. Je ne sais pas vraiment si cette impression a été correctement gommée, mais l'idée du prologue, finalement vague et hasardeuse à la base, me plaît. A voir.

Pour le reste, je m'appuierai sur ce troisième jet défectueux. Ce sera ma base de travail. Beaucoup de choses à modifier, certes, mais l'esthétique générale est là. Elle ne change pas ; c'est ça, le moteur du roman.
Pour le reste, je m'aiderai de ces entretiens effectués après l'écriture du troisième jet. De ces séances de repérages, aussi.
Pour le reste, je rassemble autour de moi toutes les notes que j'ai pu prendre ces derniers mois, tous les mails qu'on m'a adressé pour répondre à mes questions plus ou moins indiscrètes. Je conserve quelques adresses importantes dans mes favoris. Je stocke en silence cette émission de radio sur les squats écoutée l'autre jour.
Pour le reste, j'avancerai petit à petit, chapitre par chapitre, même si des chapitres en vérité, il n'y en a pas vraiment.
Pour le reste, et bien, j'essaierai d'aller au bout. Pour de bon cette fois.

dimanche 11 mai 2008

Quatre

AMF n'est plus tout à fait AMF passé la porte de son appartement. Si c'était bien son appartement. Et je n'en suis pas si sûr. Peut-être que c'était celui de l'autre fille. Ou n'importe quel autre en réalité.

Ce soir là, AMF ne m'a pas appelé, je ne l'ai pas appelée. C'est cette fille qui a utilisé son portable et s'est fait passer pour elle. Une adresse. Moi, j'y suis allé. Et j'ai ouvert la porte. J'ai trouvé cette fille qui n'était pas AMF, n'avait rien à voir avec elle. Elle ne m'a même pas souris. Elle a seulement dit un truc, j'ai oublié quoi, et puis elle poussé son corps contre la porte et moi au milieu et elle m'a mordu la lèvre en m'embrassant. Elle avait la peau brûlante, il commençait déjà à faire très chaud dehors. Elle avait juste un débardeur par dessus et un petit short qui la serrait à mi-cuisses.

AMF de retour bien après qu'il ait commencé à faire nuit. Elle ne s'étonne pas de me trouver là, chez elle, devant elle, entre la fille qui vit chez elle et elle. Elle a peut-être dit un truc, j'ai oublié quoi, et puis elle s'est retournée, à défait ses chaussures, ses pieds dessous étaient rouge, et puis elle a simplement dit : Ambre. En réaction, la fille a glissé jusqu'à elle, elle était en soutif, et elle s'est collée dans son dos, elle lui a défait la fermeture de sa robe qu'elle avait dans le dos. Je me suis dit après coup que Ambre, c'était probablement son nom à l'autre fille. Ensuite, AMF s'est retournée, s'est enfoncée dans la salle de bain et a laissé couler le robinet de longues secondes. Elle est revenue les cheveux humides et elle s'est accoudé sur la rebord de la fenêtre. Elle s'est allumée une clope. Un peu plus tôt, avant qu'elle revienne, cette Ambre m'avait dit qu'elles n'avaient jamais fait l'amour ensemble, mais je ne sais jamais qui croire dans ces affaires. Et puis de toute façon je m'en fous.

AMF sur le rebord de la fenêtre : elle balance le mégot sans effort, elle se décolle de la bordure. Elle se retourne vers nous et nous on ne sait pas quoi lui dire. Sauf Ambre, qui lui demande : t'as perdu combien ? Et elle s'écarte complètement de la fenêtre, AMF : la paume ouverte, le pouce rabattu au centre de sa main. La chaise sur laquelle Ambre est assise n'arrête pas de grincer, on dirait un squelette qu'on déboîte de la tombe. Ensuite AMF nous passe devant comme des ombres, elle est en soutif elle-aussi. La chaleur ne la fait même pas transpirer : les gouttelettes d'eau qui lui roulent sur la peau, c'est l'eau du robinet qu'elle a du faire couler sur ces cheveux un peu plus tôt.

AMF ne nous a plus adressé la parole ensuite. Je l'ai juste vue longer le couloir, errer vers la porte, revenir. Elle s'est murée dans la cuisine ensuite. Je l'ai vue dans le reflet du miroir de l'entrée, elle a laissé la porte grande ouverte. Elle s'est collée contre la gazinière, elle a fait chauffé de l'eau. Elle a eu un mouvement de recul quand elle a laissé tomber le sachet de riz dans la casserole.

J'ai demandé à Ambre quel était le problème. Qu'est-ce que j'en sais, moi, elle m'a répondu, comme si elle ne savait rien. Et puis elle s'est allongée dans la largeur du canapé et elle m'a dit : oublie.

samedi 10 mai 2008

« Cette vie » : Refus #6 & #7

Ces lettres là arrivent par paire. On n'épilogue pas sur la première : habituelle, disons.





La seconde, en revanche, a au moins le mérite de proposer quelques lignes (manuscrites) histoire d'expliquer le pourquoi du comment. Aucune idée de ce que je suis censé penser de ces lignes là (je veux dire : je ne sais même pas quelle réaction j'ai lu en les parcourant), si ce n'est que ces particularités pointés dans le texte sont toutes justes. Mais c'était un peu le but de la manœuvre. Enfin bref, je reste sur cette dernière phrase absolument charmante : tout ceci sonne un peu faux. Précisément.

vendredi 9 mai 2008

Ce Dieu se nomme Abraxas

Parce que la série Utena y faisait tacitement référence, je m'étais laissé séduire par Demian, un Bildungsroman (roman d'apprentissage) exemplaire de Hermann Hesse. Ce passage en particulier, parce que directement concerné par la référence dont je faisais allusion. Ça, plus : le nom de ce-Dieu-Abraxas qui résonne parfaitement à l'oreille.
Alors, sur une autre feuille, je me suis mis à peindre l'oiseau du blason. Je ne me rappelais plus exactement comment il était, et, de près aussi, on n'aurait pu voir grand-chose car le blason était vieux et avait été repeint plusieurs fois. L'oiseau était posé sur quelque chose, peut-être sur une fleur, ou une corbeille ou un nid, ou sur la cime d'un arbre. Je ne m'en souciai pas et commençai par ce que je me rappelais nettement. Mû par un besoin obscur, je me mis à peindre tout de suite avec des couleurs très vives. Sur ma feuille, la tête de l'oiseau était jaune d'or. En me laissant guider par ma fantaisie, je continuai mon travail et, en peu de jours, j'eus terminé.
Mon image représentait un oiseau de proie avec un bec acéré, hardi d'épervier. Il émergeait à mi-corps d'une sphère terrestre, de couleur sombre, semblable à un oeuf géant dont il cherchait à se dégager, et il se détachait sur un fond de ciel bleu. En examinant la feuille, il me sembla qu'elle ressemblait de plus en plus au blason colorié tel qu'il m'était apparu dans mon rêve.
Il m'aurait été impossible d'écrire une lettre à Demian, même si j'avais su où il se trouvait. Mais je décidai, en obéissant au pressentiment obscur qui déterminait alors toutes mes actions, de lui envoyer l'image avec l'épervier, qu'elle lui parvînt ou non. Je n'écrivis rien dessus, pas même mon nom. Je coupai soigneusement les bords, achetai une grande enveloppe sur laquelle j'écrivis l'ancienne adresse de mon ami, puis je l'expédiai.
(...)
L'oiseau de mes rêves que j'avais peint était en route, à la recherche de mon ami. Une réponse me parvint, d'une manière vraiment bizarre.
Dans la salle de classe, je trouvai à ma place, après une récréation, un billet dans mon livre. Il était plié comme nous avions l'habitude de plier les billets qu'au cours d'une leçon nous nous faisions parvenir en cachette. Je m'étonnai seulement de recevoir un billet de cette sorte, car je n'avais ce genre de rapport avec aucun camarade. Je pensai qu'on me demandait par là de participer à quelque farce d'écolier ; or, comme je n'y tenais pas, je remis le billet dans mon livre sans l'avoir lu. Pendant la leçon, il tomba par hasard de nouveau entre mes mains.
Je jouai avec le papier, le dépliai machinalement et y trouvai quelques mots écrits. J'y jetai un regard ; l'un d'eux retint mon attention. Je m'y effrayai et lus, tandis que mon coeur se contractait comme par un grand froid devant la destinée.
« L'oiseau cherche à se dégager de l'oeuf. L'oeuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde. L'oiseau prend son vol vers Dieu. Ce Dieu se nomme Abraxas. »

Hermann Hesse, Demian, Le livre de poche, trad : Denise Riboni, P. 105-109.

jeudi 8 mai 2008

Notes sur l'amputation #2

La première page des notes sur l'amputation (« Coup de tête ») retranscrivait quelques échanges entretenus avec P. il y a de cela plusieurs mois. P. a donc été mon premier « contact » sur la question. Par la suite, j'ai aussi eu le loisir de dialoguer, par mail et de vive voix, avec C., médecin de son état et amputé lui-même. Il était important – indispensable – que je m'entretienne avec ceux qui vivent l'amputation au quotidien mais la perspective de poser ma série de questions à un médecin – quelqu'un capable de m'en expliquer la mécanique et la tuyauterie – n'était pas non plus négligeable. Rencontrer quelqu'un qui possède la double casquette, comme il me le disait lui-même, tombe donc très bien. J'échange plusieurs mails avec lui jusqu'à ce qu'il me donne son numéro de téléphone et me propose un créneau où je pourrais le joindre. Ce que je fais. Ce jour là, notre conversation (enregistrée, retranscrite, cartographiée) dure plus d'une heure et demi.

Il me confirme d'abord ce que m'expliquait déjà P. quelques semaines plus tôt : la procédure s'effectue en relative urgence. L'amputation est bien évidemment la dernière option : on ne s'y résout qu'une fois que la chirurgie de réparation a échoué. Concernant l'opération en elle-même, ce n'est pas très long : elle dure moins d'une heure mais tous les chirurgiens ne connaissent pas toujours la technique. Il y a des règles à respecter pour permettre un bon appareillage. Il arrive même parfois qu'il faille réopérer (comme ce fut le cas pour P.), lorsque notamment les opérations en urgence ne sont pas bien faites ou si des complications interviennent au niveau cutané.
Par la suite, la rééducation se compte en semaines : elle est conditionnée par l'appareillage. Il faut attendre la cicatrisation, que ça dégonfle le plus vite possible (on utilise des pansements et des bandages compressifs pour résorber d'œdème au niveau du moignon). Il m'explique également qu'il est important de lutter contre les « positions vicieuses », comme garder les membres en flexion par exemple. Il vaut mieux ne pas laisser le moignon tourné vers le bas mais le maintenir en hauteur, sinon il gonfle plus facilement. Le moignon cicatrise partiellement en deux à trois semaines. Il faut compter deux mois pour une cicatrisation complète. C. me précise au passage que concernant les amputations de membres supérieurs (c'est le cas de C.D. Dans « Coup de tête »), la moitié environ des amputés refuse d'être appareillé.

Passé le chapitre de la prise en charge médicale de l'amputation, j'enchaîne sur un point qui me paraît central dans mes recherches (d'autant plus que ce point là ne relève pas de l'information pure mais du ressenti personnel propre à chacun) : la douleur. Petite gène de mon côté quand il faut soulever la question. Jamais une évidence d'interroger quelqu'un qu'on ne connaît pas sur des sensations personnels. Mais C. a probablement l'habitude, par le biais de l'ADEPA, de répondre à ce genre de questions. Il me met à l'aise. J'essaye de ne plus y prêter attention.
En réalité, m'explique-t-il, les douleurs qui dues à la procédure de l'amputation en elle-même ne sont pas très fortes. Celles qui le sont vraiment sont les douleurs propres à l'amputation, c'est ce qu'on appelle les « douleurs du membre fantôme » ou « douleurs de désafférentation ». Ces douleurs, de part leur spécificité, doivent être prises en charge dès l'amputation voire même, parfois, avant. Elles ne surviennent pas directement après l'amputation d'ailleurs : quelques fois elles apparaissent quelques jours voire quelques semaines après.
C. en profite alors pour m'en expliquer le fonctionnement plus en profondeur : ce qui explique les douleurs fantômes, c'est que le membre absent n'envoie plus d'informations au cerveau. Il y a donc une discordance entre le cerveau qui était habitué à recevoir des informations et ces informations qui n'arrivent plus. Il insiste également sur la différence entre les « douleurs fantômes » et les « sensations fantômes ». Les sensations fantômes surviennent lorsqu'on a l'impression de percevoir son membre amputé à nouveau. Après l'amputation, on perçoit encore notre membre. On a l'impression qu'il est toujours là. On a même l'impression de pouvoir le bouger, parfois. Au début, c'est une perception continue, et puis ça s'estompe avec le temps. Au début je sentais mon pied, et puis au bout de plusieurs années je le sentais au bout de mon moignon, j'avais l'impression qu'il s'était déplacé avec le temps. Ce n'est pas douloureux, en revanche, ni même désagréable.
Les douleurs fantômes peuvent durer des semaines, voire des mois, après l'amputation, et, le plus souvent, elles ont tendance à disparaître avec le temps. Vis à vis du traitement : continuer à le suivre après l'amputation n'est pas forcément une obligation. On peut le suivre pendant quelques semaines ou quelques mois et l'arrêter par la suite. Il se peut, en revanche, que les douleurs deviennent plus fréquentes voire insupportables (ce que m'expliquera M., par la suite, plusieurs semaines plus tard). De la même façon, la fréquence et l'intensité de la douleur varie d'un individu à l'autre : par exemple, quelqu'un qui n'aura mentalement pas assumé son amputation pourra être sujet à des douleurs plus fortes que quelqu'un qui l'aurait accepté. Il y a donc une certaine « composante psychologique » dans ces douleurs, admet C., même si les douleurs en elles-mêmes ne sont pas des douleurs psychologiques. On peut dire que c'est un facteur aggravant.

Vis à vis de mon personnage, je m'intéresse au moins autant aux manifestations physiques de l'après amputation (les douleurs, donc) qu'aux effets psychologiques qui peuvent en découler. Ces questions là sont à la fois importantes, mais également difficiles à poser à des témoins qui, au contraire de CD, sont parvenus à accepter leur handicap. C. me confirme tout de même que c'est très pesant au niveau du moral, au début tout du moins. On vit à travers des contraintes énormes qui peuvent facilement nous miner. Mais ça aussi, ça s'estompe avec le temps, on finit par s'y habituer. Au début, il y a deux choses à gérer : les contraintes matérielles, et puis l'acceptation de la modification du corps. Et il faut également gérer ça à la fois par rapport à soi et par rapport aux autres. La question du sport va également dans ce sens. Le sport m'intéresse à la fois parce qu'il cristallise le rapport au corps, mais également parce que c'est une discipline qui ne peut bien souvent plus être abordée de la même façon après l'amputation, ce que me confirme C. La question qu'on se pose, c'est : est-ce que c'est encore possible ? Ça dépend des situations, mais en général c'est plus compliqué. Parfois, on peut même ne plus du tout pratiquer certains sports. Concernant ma propre expérience, il fallait que j'arrive à accepter mon handicap, mais ce n'était pas non plus une raison pour ne rien faire, bien au contraire. Il ne faut pas se lamenter sur ce qu'on ne peut plus faire : on refait du sport, mais d'une façon différente, le plus souvent. Et du sport découle presque naturellement la problématique du regard des autres : le problème de beaucoup d'amputés vis à vis du sport, c'est d'assumer le regard des autres. Faire du sport en étant amputé, ça signifie se montrer, avec ou sans prothèse, et là il y en a beaucoup qui abandonnent. C'est le problème d'assumer son image.

Assumer son image, on touche du doigt un problème important. C'est un peu la peur d'être regardé, continue C. Il y aussi ceux qui veulent passer inaperçus, et comme ils ne passent pas inaperçus, ça les met mal à l'aise. Lorsque nous discutons du rapport à entretenir avec les valides, il temporise : en réalité ça ne va jamais plus loin que quelques regards surpris. Ça se passe beaucoup dans la tête. A partir du moment où l'on n'est pas à l'aise avec ça, ça fait cogiter. Je suis peut-être un peu pessimiste, mais je pense que cette question d'image de soi posent problème à 80 ou 90% des amputés. Et il en profite pour me confronter directement à son estimation statistique : t'en vois beaucoup, toi, des amputés, quand tu marches dans la rue ?

mercredi 7 mai 2008

Piles de livres à lire

Tout ça au pluriel : j'achète (ou bien j'emprunte ou bien je me fais offrir) plus vite que je ne lis. Du coup, ça s'empile sur mon bureau, devant mes yeux.

lundi 5 mai 2008

Damages

J'apprends après coup que Canal + avait mis en place des moyens impressionnants pour assurer la promotion et le lancement de sa nouvelle série phare, il y a deux mois. Des affiches un peu partout, de la promo (ou de l'autopromo) dans tout un tas d'émission. Des moyens que l'on prête plus habituellement au cinéma. Sa nouvelle série phare, disais-je : Damages. En tête d'affiche : Glenn Close. C'est d'ailleurs comme cela qu'on résume le plus souvent la série : une nouvelle série acclamée par la critique... avec Glenn Close !



Glenn Close avait déjà fréquenté le petit monde merveilleux des séries US (elle interprétait le capitaine Monica Rawling, personnage récurrent dans la quatrième saison de The Shield, notamment) mais jusque-là toujours en guest star. Avec Damages, il s'agit désormais de sa série. Elle y interprète le personnage central : celui de Patty Hewes, l'une des plus brillantes avocates de Manhattan qui ne vit que pour gagner les procès dans lesquels elle s'engage et qui fait toujours tout pour parvenir à ses fins (et tant pis pour la morale). Après Vick Mackey, Tony Soprano ou Dexter (entre autres), voilà donc un nouveau personnage peu fréquentable qui devient le centre d'intérêt d'une série US.
Toute la saison 1 se concentre sur la grosse affaire qui occupe Patty et son cabinet : elle attaque (dans tous les sens du terme !), dans le cadre d'un recourt collectif en justice, le PDG corrompu d'une société qui a ruiné ses employés. Un magnat de la finance qui n'a, lui non plus, pas vraiment rien à se reprocher. Et entre ces deux personnages, entre ces deux égos, tout un tas d'autres personnages enchaînés les uns aux autres par divers intérêts contradictoires et autres magouilles plus ou moins secrètes. (Pour un résumé tout-en-image, le plus simple est encore de vous rediriger vers la vidéo insérée à la fin de l'article.)
Premier bon point, la série réussit à éviter un écueil que l'on pouvait redouter au début : on substitue au personnage de Patty Hewes une autre « héroïne », Ellen Parsons, jeune avocate ambitieuse fraîchement diplômée. Le spectateur suivra donc l'affaire à travers son regard (forcément neuf et naïf de prime abord), ficelle courante qui permet au passage d'aborder en douceur l'environnement, les décors et autres relations entre les personnages que le spectateur doit découvrir en même temps que l'héroïne. De cette manière, le personnage de Patty Hewes est d'entrée légèrement mis à distance, ce qui laisse plus de liberté et de souplesse à la série pour avancer ; elle n'est pas d'entrée phagocytée par l'emprise de Glenn Close (qui, elle, est pourtant bien réelle).



Damages est une série prenante et c'est probablement là que se trouve son principal point fort : toute la saison compose un thriller savamment orchestré. En plus de l'affaire en elle même (et celle-ci ressemble plus à une suite de fragments d'enquête policière qu'à une réelle plongée dans le monde judiciaire) se superpose une deuxième affaire : le premier épisode débute ainsi avec, à l'image, une Ellen Parsons paniquée qui déambule dans la rue à moitié nue, son fiancé retrouvé mort dans sa salle de bain. Les lettres « Six mois plus tôt » s'inscrivent alors sur l'écran : le gros de la série se déroulera dans donc un gigantesque « flash-back » qui viendra, au fil des épisodes, peu à peu rejoindre les scènes du « présent » qui s'écoulent régulièrement, petit à petit, en parallèle. Un double suspens se met alors en place : celui, naturel, qui concerne l'avancement de l'affaire principale et l'autre, plus flou, qui invite à raccorder les deux intrigues entre elles. Le mode de fonctionnement est osé mais il fonctionne impeccablement ; l'excellente qualité du montage n'y est probablement pas étrangère.
Le casting est également bien géré. Outre la fascinante Glenn Close, Rose Byrne (Ellen Parsons) évolue très bien avec son personnage et Željko Ivanek campe un avocat de la partie adverse très intéressant. On note également pour l'anecdote qu'on retrouve au générique un ancien second rôle de Friends : Tate Donovan (l'éternel bras droit de Patty, Tom Shayes), qui interprétait Joshua dans quelques épisodes de la saison 6.



Damages est une excellente série, aux mécanismes très bien huilées (plus régulière que Dexter par exemple), habile, qui séduit très facilement. La performance de Glenn Close n'y est évidemment pas étrangère (sans elle, il s'agirait probablement d'une bonne série, certes, mais banale), ce qui peut parfois la mettre en difficulté mais son omniprésence, parfois lourde, est bien contrebalancée par le rôle d'Ellen Parsons ; l'équilibre est parfois difficile à tenir mais il tient. Au rayon des bémols, on peut aussi remarquer que l'évolution de la saison est un peu déséquilibrée : un ou deux épisodes au coeur de la saison font un peu trop figure de « ventre mou » alors que la fin a tendance à trop vite se précipiter (beaucoup d'éléments à concentrer en peu de temps). La fin du dernier épisode semble également maladroite (disons que ce n'est pas la plus subtile façon d'annoncer une deuxième saison). La bande-son, quant à elle, est bien souvent anecdotique.


Damages, disais-je : excellente série. Addictive, agréable, souvent drôle (il faut aimer la cruauté et la manipulation à tous les étages mais, si, si, c'est drôle). Assurément la série qui invite le plus à pousser des « aaaaaaaah, mais elle est vraiment affreuse ! », interdit devant son écran. A voir (et à revoir) si on aime le genre. Et puis se tenir prêt pour la suite : deux nouvelles saisons ont été signées aux Etats-Unis.

[Article également disponible sur Culturopoing]

dimanche 4 mai 2008

Voilà qui est seyant, mais il pue !

Un passage hilarant (bien qu'un peu long) de Moby Dick : le Pequod traverse la route d'un baleinier français, le Bouton de rose, qui traîne derrière lui deux cadavres de baleine putréfiés. L'odeur infecte recouvre le Pequod lorsque Stubb va à la rencontre du bateau français... (Même remarque que la semaine dernière concernant l'absence de références pour la traduction.)
By this time the faint air had become a complete calm; so that whether or no, the Pequod was now fairly entrapped in the smell, with no hope of escaping except by its breezing up again. Issuing from the cabin, Stubb now called his boat’s crew, and pulled off for the stranger. Drawing across her bow, he perceived that in accordance with the fanciful French taste, the upper part of her stem-piece was carved in the likeness of a huge drooping stalk, was painted green, and for thorns had copper spikes projecting from it here and there; the whole terminating in a symmetrical folded bulb of a bright red colour. Upon her head boards, in large gilt letters, he read ‘Bouton de Rose,’—Rose-button, or Rose-bud; and this was the romantic name of this aromatic ship.
Though Stubb did not understand the BOUTON part of the inscription, yet the word ROSE, and the bulbous figure-head put together, sufficiently explained the whole to him.
‘A wooden rose-bud, eh?’ he cried with his hand to his nose, ‘that will do very well; but how like all creation it smells!’
Now in order to hold direct communication with the people on deck, he had to pull round the bows to the starboard side, and thus come close to the blasted whale; and so talk over it.
Arrived then at this spot, with one hand still to his nose, he bawled—‘Bouton-de-Rose, ahoy! are there any of you Bouton-de-Roses that speak English?’ ‘Yes,’ rejoined a Guernsey-man from the bulwarks, who turned out to be the chief-mate.
‘Well, then, my Bouton-de-Rose-bud, have you seen the White Whale?’
‘WHAT whale?’
‘The WHITE Whale—a Sperm Whale—Moby Dick, have ye seen him?
‘Never heard of such a whale. Cachalot Blanche! White Whale—no.’
‘Very good, then; good bye now, and I’ll call again in a minute.’
Then rapidly pulling back towards the Pequod, and seeing Ahab leaning over the quarter-deck rail awaiting his report, he moulded his two hands into a trumpet and shouted—‘No, Sir! No!’ Upon which Ahab retired, and Stubb returned to the Frenchman.
He now perceived that the Guernsey-man, who had just got into the chains, and was using a cutting-spade, had slung his nose in a sort of bag. ‘What’s the matter with your nose, there?’ said Stubb. ‘Broke it?’
‘I wish it was broken, or that I didn’t have any nose at all!’ answered the Guernsey-man, who did not seem to relish the job he was at very much. ‘But what are you holding YOURS for?’
‘Oh, nothing! It’s a wax nose; I have to hold it on. Fine day, ain’t it? Air rather gardenny, I should say; throw us a bunch of posies, will ye, Bouton-de-Rose?’ ‘What in the devil’s name do you want here?’ roared the Guernseyman, flying into a sudden passion.
‘Oh! keep cool—cool? yes, that’s the word! why don’t you pack those whales in ice while you’re working at ‘em? But joking aside, though; do you know, Rose-bud, that it’s all nonsense trying to get any oil out of such whales? As for that dried up one, there, he hasn’t a gill in his whole carcase.’
‘I know that well enough; but, d’ye see, the Captain here won’t believe it; this is his first voyage; he was a Cologne manufacturer before. But come aboard, and mayhap he’ll believe you, if he won’t me; and so I’ll get out of this dirty scrape.’
‘Anything to oblige ye, my sweet and pleasant fellow’.
(...)
By this time their destined victim appeared from his cabin. He was a small and dark, but rather delicate looking man for a sea-captain, with large whiskers and moustache, however; and wore a red cotton velvet vest with watch-seals at his side. To this gentleman, Stubb was now politely introduced by the Guernsey-man, who at once ostentatiously put on the aspect of interpreting between them.
‘What shall I say to him first?’ said he.
‘Why,’ said Stubb, eyeing the velvet vest and the watch and seals, ‘you may as well begin by telling him that he looks a sort of babyish to me, though I don’t pretend to be a judge.’
‘He says, Monsieur,’ said the Guernsey-man, in French, turning to his captain, ‘that only yesterday his ship spoke a vessel, whose captain and chief-mate, with six sailors, had all died of a fever caught from a blasted whale they had brought alongside.’
Upon this the captain started, and eagerly desired to know more.
‘What now?’ said the Guernsey-man to Stubb.
‘Why, since he takes it so easy, tell him that now I have eyed him carefully, I’m quite certain that he’s no more fit to command a whale-ship than a St. Jago monkey. In fact, tell him from me he’s a baboon.’
‘He vows and declares, Monsieur, that the other whale, the dried one, is far more deadly than the blasted one; in fine, Monsieur, he conjures us, as we value our lives, to cut loose from these fish.’
Instantly the captain ran forward, and in a loud voice commanded his crew to desist from hoisting the cutting-tackles, and at once cast loose the cables and chains confining the whales to the ship.
‘What now?’ said the Guernsey-man, when the Captain had returned to them.
‘Why, let me see; yes, you may as well tell him now that—that—in fact, tell him I’ve diddled him, and (aside to himself) perhaps somebody else.’
‘He says, Monsieur, that he’s very happy to have been of any service to us.’

Herman Melville, Moby Dick, Peguin Popular Classics, P.386-389.
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La brise faible avait laissé place au calme plat, de sorte que le Péquod était maintenant pris au piège de cette odeur, sans espoir de délivrance si le vent ne venait pas à se lever à nouveau. Au sortir de la cabine, Stubb manda l’équipage de sa baleinière puis se mit en devoir d’aller rendre visite à l’étranger. En passant sous sa proue, il vit que, conformément au goût fantasque des Français, la partie supérieure en était sculptée en forme d’énorme tige inclinée, peinte en vert, et qu’en guise d’épines des pointes de cuivre en jaillissaient ici et là, le tout se terminant en un bourgeon replié d’un rouge vif. En lettres d’or, sur son pavois de poulaine, il put lire « Bouton-de-Rose », tel était le nom romantique porté par ce vaisseau parfumé. Bien que Stubb ne comprît pas le sens du mot bouton, le mot rose et le bourgeon pris ensemble lui furent une explication suffisante.
– Un bouton de rose en bois, hein ! s’écria-t-il en portant une main à son nez, voilà qui est seyant, mais il pue !
Afin de pouvoir parler à ceux qui étaient sur le pont, il dut contourner l’étrave et se rendre à tribord du navire, devant ainsi entretenir la conversation par-dessus le cachalot ballonné.
De là, se tenant toujours le nez, il brailla :
– Ohé, du Bouton-de-Rose, y a-t-il parmi vous des boutons de rose qui parlent anglais ?
– Oui, répondit un homme de Guernesey penché au bastingage et qui se révéla être le premier second.
– Eh bien, ma fleur en bouton, avez-vous vu la Baleine blanche ?
– Quelle baleine ?
– La Baleine blanche, un cachalot, Moby Dick, l’avez-vous vu ?
– Jamais entendu parler d’une baleine pareille ! Cachalot blanc ! Baleine blanche ! Non !
– Bon, alors ! au revoir, je reviens dans une minute.
Il fit force de rames vers le Péquod et voyant Achab qui, penché sur la lisse du gaillard d’arrière, attendait sa réponse, il mit ses mains en porte-voix et hurla : non, sir non ! Sur quoi Achab se retira, et Stubb retourna vers le Français. L’homme de Guernesey se trouvait dans les porte-haubans avec sa pelle à découper et Stubb remarqua qu’il s’était fourré le nez dans une sorte de sac.
– Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas avec votre nez ? Cassé ?
– Je voudrais bien, je préférerais encore n’en pas avoir du tout, répondit l’homme qui ne semblait pas faire ses délices de son travail. Mais pourquoi tenez-vous le vôtre ?
– Oh ! pour rien ! Il est en cire, je dois le tenir en place. Belle journée, n’est-ce pas ? Je dirais même qu’on se croirait dans un jardin… Envoyez-nous un bouquet de fleurs des champs, voulez-vous, bouton de rose ?
– Du diable, que nous voulez-vous ? rugit l’homme de Guernesey pris brutalement de colère.
– Oh ! restez froid, oui froid, c’est bien le mot ! Pourquoi n’emballez vous pas vos baleines dans de la glace pour y travailler ? Mais blague à part maintenant. Savez-vous, bouton de rose, qu’il est vain d’espérer de l’huile de telles baleines, c’est une sottise ! Quant au séchon, là, il n’en contient pas un gallon.
– Je sais bien, mais, voyez-vous, le capitaine ne veut rien croire, c’est son premier voyage, il était fabricant d’eau de Cologne auparavant. Venez donc à bord, il vous croira peut-être plus facilement que moi et je me tirerai de ce sale pétrin.
– Tout à votre service, mon doux et charmant ami dit Stubb en grimpant aussitôt sur le pont.
(...)
Leur future victime sortit de sa cabine. Il était petit et brun, d’apparence plutôt frêle pour un marin, nanti toutefois de puissantes moustaches et de favoris, et portait une veste de velours de coton rouge et des breloques à sa montre au côté. Stubb fut courtoisement présenté à ce monsieur par l’homme de Guernesey qui prit aussitôt fonction avantageuse d’interprète.
– Que dois-je lui dire pour commencer ?
– Eh bien, répondit Stubb en jetant un oeil sur la veste de velours, sur la montre et sur les breloques, vous feriez bien de lui dire d’abord qu’il me paraît un peu puéril quoique je n’ai pas la prétention d’en juger.
– Il dit, Monsieur, dit l’autre en se tournant vers le capitaine, que pas plus tard qu’hier son navire a rencontré un vaisseau dont le capitaine, le premier second et six matelots sont morts d’une fièvre provoquée par une baleine ballonnée qu’ils avaient amarrée.
Le capitaine tressaillit et manifesta son désir d’en savoir davantage.
– Et maintenant ?
– Du moment qu’il le prend ainsi, dites-lui que maintenant que l’ayant bien regardé, je suis tout à fait sûr qu’il n’est pas plus fait pour commander un navire baleinier que ne le serait un singe de l’île San Jago. En fait, dites-lui de ma part qu’il est un babouin.
– Il affirme sur l’honneur, Monsieur, que cette autre baleine, la sèche, est encore plus meurtrière que l’autre bref, Monsieur, il nous adjure, si nous tenons à nos vies de larguer ces poissons.
Le capitaine se précipita sur-le-champ à l’avant et donna, d’une voix forte, l’ordre à son équipage de cesser de hisser les caliornes et de couper instantanément les câbles et les chaînes qui amarraient les cachalots.
– Et maintenant ? demanda l’homme de Guernesey lorsque le capitaine fut revenu.
– Bon, laissez-moi réfléchir… oui, vous pouvez lui dire que… que… je l’ai roulé et… (à part) peut-être quelqu’un d’autre du même coup.
– Il dit, Monsieur, qu’il est très heureux d’avoir pu nous rendre service.

samedi 3 mai 2008

Quelques centimètres de mine en moins

Je termine aujourd'hui les relectures du « troisième jet » de « Coup de tête ». Voilà qui m'aura pris un mois, grosso modo, un peu moins peut-être, j'ai fait une pause d'une semaine au milieu. Un mois, et quelques centimètres de mine en moins (j'ai facilement usé la moitié d'un crayon de papier et probablement une demie-mine de critérium) ; le nombre de litres de texte que j'ai raturé sans vergogne ; le nombre de fois où je me suis dit « ça va pas » et où j'ai marqué autre chose dans la marge.



Je l'avais déjà pressenti après avoir disséqué la première partie : ce n'est pas bon. Ce n'est pas ça. Pas encore. J'ai corrigé un premier jet à nouveau. Mais un premier jet vieux de deux ans, ça épuise. Ça décourage. Ça énerve. Ça me fait baigner dans une spirale de négativité que je n'aime pas. Ça soûle, c'est tout.

La dernière fois, j'identifiais les problèmes majeurs qui entravaient le bon déroulement du projet. Cette fois il va peut-être falloir que je dégage des solutions. Des hypothèses, au moins.

L'une d'entre elle serait la suivante : je m'y suis pris comme un manche. Parce qu'écrire l'intégralité du texte d'abord en temps réduit (moins d'un mois en l'occurrence), après tout, pourquoi pas. C'est épuisant mais j'y tiens. Mais les corrections ne fonctionnent pas pareil. Tout reprendre en intégralité, linéairement, ça ne fonctionne pas. On stagne. C'est sans fin. C'est ce que j'expliquais la dernière fois.

C'est d'autant plus étrange que ce n'est pas du tout comme ça que j'ai fonctionné avec « Cette vie ». Avec « Cette vie », j'ai fait ce qu'il fallait. J'ai appliqué les mêmes méthodes qu'avec mes nouvelles. Simplement : le texte étant trop long, je l'ai découpé en fragments. Je travaillais sur un fragment à la fois. Avant de tout remettre en commun ensuite. J'étais plus efficace, plus méticuleux, plus précis. Je ne me décourageais pas (ou si peu). J'étais plus productif, plus rentable. Résultat : en moins de six mois c'était bouclé et, me semble-t-il, bien bouclé.



Pour « Coup de tête » je me perds, je me disperse. A moi de recouper (découper) le texte à nouveau. Cinq grandes parties. Vingt-neuf jours. Une bonne soixantaine de « fragments ». Un prologue à rajouter, éventuellement (à voir). Je vais m'y atteler. Une fois le plan clairement élaboré, intégralement recopié, je vais m'y atteler. Et ne pas dévier vers autre chose. Ou alors le moins possible (il est vrai que « Cette mort » s'écrit sans avoir à y penser). Aucune idée de combien de temps ça me prendra, en revanche ; « Coup de tête », c'est quand même plus du double de « Cette vie » en quantité. A voir... L'impression quand même de m'être perdu ; perdu dans ce que j'écris, perdu dans ce que je lis, dans ce que j'écoute, dans ce que je regarde ; perdu entre mes fictions blanches.

jeudi 1 mai 2008

Mécanismes Episode 24 (Frédéric Ozanam)

Bon : plus que deux (en plus de celui-là) ; ça se tire...

Résumé des épisodes précédents
Luca Pacioli et Arto Pizzetti, respectivement proie et chasseur durant la saison 2, vivent désormais dans le même corps : le corps d'un être hybride répugnant. Après avoir passé dix-huit mois à Istanbul, loin des enquêtes sur la disparition de l'un ou de l'autre, Erin Bakura, ancienne collègue de Pizzetti, vient les chercher en Turquie. Forcé de retourner en France, l'hybride décide de se mettre en chasse du corps de Pizzetti, manquant, afin de résoudre cette affaire. Pour ce faire, il emprunte l'identité fictive de Léon Bloy, enquêteur des Affaires Etrangères, et se lance dans cette enquête identitaire. Après avoir retrouvé la trace de son ancien domicile, Bloy découvre, stupéfait, que quelqu'un d'autre a continué de vivre sous les traits d'Arto Pizzetti, celui qu'il était avant son "traumatisme". Bloy se met donc dans l'idée de le retrouver. Après une tentative ratée aux portes du ministère, il se procure les dossiers confidentiels du faux Pizzetti dans le but de retrouver sa trace...

La chambre d'hôtel réservée par Léon Bloy à l'Hôtel de l'Échelle dans le quatorzième arrondissement, n'était pas grande : un lit, un petit bureau dans un coin, une fenêtre donnant sur les restes d'un champ improbable. Le stricte nécessaire, somme toute. L'hybride n'avait pas besoin de plus. La petite somme récupérée dans l'ancien appartement d'Arto Pizzetti peu à peu se décomposait dans ses poches de pantalon. Avec ce qu'il lui restait, il ne pouvait que prolonger son séjour à l'hôtel de quelques jours, repas compris. En tout et pour tout, ces économies si furtivement dilapidées lui avaient permis de tenir deux semaines. Il allait, pour la suite, devoir se débrouiller autrement.

Dans cette chambre d'hôtel régnait un bazar indescriptible. Il avait explicitement demandé au personnel d'entretien de ne pas s'occuper de sa chambre. Depuis deux semaines, son état ne faisait qu'empirer. Des restes de nourriture s'échelonnaient dans les coins, des vêtements gisaient, sales et froissés, sur le sol, le matelas sortait des limites du sommier et tenait là, en équilibre, au-dessus du sol. Et sur la surface du plancher, occupant l'intégralité des quinze mètres carrés de la pièce, des dizaines de feuilles détachées, agrafées, découpées, déchirées, de l'encre indélébile sur les plinthes, des dossiers vidés de leur substance, des notes prises sur le moment et raturées ensuite... Et au centre de ce capharnaüm deux étoiles : le corps de Léon Bloy, à demi couché sur le sol, les yeux collés contre ces feuilles de papiers mélangées et salies. Il décryptait, une à une, ces lettres griffonnées à la hâte et à moitié illisible.


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