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mai 2009

dimanche 31 mai 2009

Cyclocosmia 2 (lancement)

Je relaye, je relaye : le 11 juin prochain, etc., il suffit de lire ce qui suit (il est possible que j'y sois) :
AGENDA | CYCLO 2 = 9 juin + 11 juin
>>>Le second numéro de CYCLOCOSMIA consacré à José Lezama Lima paraît mardi 9 juin 2009. Disponible dans les librairies strasbourgeoises à cette date, il sera placé dans la semaine à Paris, entre autre. Il est possible de le précommander directement à l'association (voir modalités) ou de le réserver chez votre libraire n'importe où en France, qui vous le fera parvenir.
On y trouve comme à chaque fois, des textes d'invention (nouvelles, proses poétiques) autour de thèmes, et un large dossier consacré à un auteur : l'extraordinaire cubain José Lezama Lima. Une vingtaine d'auteurs et d'artistes ont participé au numéro, on pourra découvrir le sommaire ici. Le numéro fait plus de 200 pages et est au prix de 22 euros.

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>>>A l'occasion de la parution du numéro, Antonio Werli & plusieurs auteurs du numéro feront une présentation à la Librairie L'Arbre à Lettres Denfert à Paris le jeudi 11 juin à partir de 19h00 !! Au programme : présentation du projet CYCLOCOSMIA et du nouveau numéro, lectures de textes, rencontre avec les auteurs, évocations et conversations autour de José Lezama Lima (écrivain cubain né en 1910 et mort en 1976) qui aurait eu cette année 99 ans, ainsi que quelques surprises...
Il est possible de réserver un exemplaire du numéro auprès de votre libraire. Les revues seront disponibles à L'Arbre à Lettres le jour de la sortie.

LIBRAIRIE L'ARBRE A LETTRES
DENFERT-ROCHEREAU
14, rue Boulard - 75014 Paris
Tél. : 01 43 22 32 42
M° Denfert-Rochereau
Ouvert du lundi au samedi de 10h à 19h30 et le dimanche de 10h à 13h30
denfert@arbrealettres.com

samedi 30 mai 2009

Coup de tête II (presque)

J'avance au rythme d'une relecture complète par semaine. La deuxième partie est pratiquement bouclée. J'ai changé de support, suis passé sur liseuse pour avoir un format de page différent, une autre perspective. L'angle dégagé me permet de décaper le texte, de repérer les fragments inopportuns, d'avoir une vision panoramique de l'ensemble.

Globalement je suis satisfait. Le début, surtout, m'a particulièrement soulagé. Le catapultage est brusque, total, dans un environnement complètement étranger (hostile) à la lecture. On s'enfonce progressivement dans l'espace, on comprend peu à peu où on se trouve. Ce n'est pas trop brutal, ce n'est pas trop doux. L'équilibre est bien tenu. Je ne pensais pas que ce pouvait l'être. En réalité je ne pensais pas grand chose. Reste à voir à présent comment peut se produire la jonction avec la première partie, mais je ne suis pas trop inquiet.

Il y a pourtant un creux dans cette partie (deux fois plus courte que la première, grosso modo), je l'ai relevé de suite. Les changements d'étages, les déambulations, peuvent parfois conduire à ces ventres mous qui servent d'intermédiaire, pas toujours très finement. Il faut couper tout ça. Je m'y suis mis. Comme pour le nettoyage de la première partie, je taille beaucoup dans le texte. Certains paragraphes entiers sont supprimés. Je ne veux rien qui ne soit pas indispensable. La fin est également satisfaisante. J'y ai travaillé durant plus d'un mois, j'ai bien réparé les dégâts esquissés en décembre. Tant mieux. J'espère que je ne changerais pas d'avis dans les semaines, mois, relectures à venir.

Je pensais terminer ces relectures ce week-end mais je n'ai pas assez travaillé cette semaine. H. absent jusqu'à mardi, je perds mes repères et plannings habituels. Mon rythme est détraqué. Mais c'est peut-être simplement une excuse. Je devrais finir demain cette deuxième relecture. Une troisième sera encore nécessaire pour tout contrôler, une lecture de routine, somme toute. Je ne suis pas sûr qu'une quatrième soit indispensable. Quoiqu'il en soit ce devrait être bouclé pour mi-juin, grand maximum. Ensuite je ferai lire ces trente-cinq pages à H. Ensuite j'enchaînerai avec la troisième partie, censée être la plus fraîche : le climat de cet été ne s'y prêtera pas, dommage. Les grosses chaleurs repointent, je n'en aurais même pas profité. Ensuite, et bien ensuite on verra comment tout avance...

A peine terminé pourtant ; j'écris comme elle.

jeudi 28 mai 2009

Lire Ulysse

Autre titre possible : Jamais perceptible pour les contemporains. Virginia Woolf, en début et fin de journal, évoque sa lecture d'Ulysse, d'abord à l'occasion de la parution du livre (1922), ensuite avec l'annonce de la mort de Joyce (1941). Ces impressions sont des notes de lecture : à la fois réactions crues-épidermiques et sereine lucidité de l'œil qui comprend, quasi instantanément, que la lecture du contemporain est pratiquement toujours vouée à l'échec : on écrit pour plus tard. L'œil est celui d'une lectrice ordinaire qui parvient à décrypter et comprendre l'Histoire Littéraire au moment où elle se construit. Elle le souligne très bien elle-même, d'ailleurs : «  Une scène qui devrait figurer dans l'histoire de la littérature », écrit-elle.
Je devrais lire Ulysse et en faire, pour moi, le procès, pour ou contre. Jusqu'ici j'en ai lu deux cents pages, pas tout à fait le tiers. J'ai été amusée, stimulée, séduite, intéressée par les deux ou trois premiers chapitres jusqu'à la fin de la scène du cimetière ; puis embarrassée, assommée, irritée et déçue par cet écœurant étudiant qui gratte ses boutons. Dire que Tom, le grand Tom, trouve qu'on peut comparer cela à Guerre et Paix ! A mon avis c'est un livre inculte et grossier, le livre d'un manœuvre autodidacte et nous savons combien ces gens sont déprimants ! Égoïstes, insistants, rudimentaires, stupéfiants et, pour finir, dégoûtants. Quand on peut se procurer des viandes rôties, pourquoi les manger crues ? Mais je crois que si, comme Tom, vous êtes anémique, vous pouvez trouver des vertus dans le sang frais. Comme je suis à peu près normale, je penche de nouveau très vite pour les classiques. Plus tard je réviserai peut-être ce jugement. Je ne veux pas compromettre ma sagacité critique. Je plante donc un bâton enterre pour marquer la page 200.

Virginia Woolf, Journal d'un écrivain, 10/18, trad : Germaine Beaumont,, P.85-86, Mercredi 16 août 1922.
J'ai fini de lire Ulysse et je pense que c'est un ratage. Du génie, certes, mais de la moins belle eau. Le livre est diffus et bourbeux ; prétentieux et vulgaire, pas seulement dans le sens ordinaire mais aussi dans le sens littéraire. Je veux dire qu'un écrivain de grande classe respecte trop son œuvre pour s'amuser à tricher, à choquer ou à épater. Je ne puis m'empêcher de penser à quelque galopin d'école primaire, plein d'esprit et de dons, mais tellement sûr de lui, tellement égoïste qu'il perd toute mesure, devient extravagant, poseur, braillard et si mal élevé qu'il consterne les gens bien disposés à son égard et ennuie sans plus ceux qui ne le sont pas. On souhaite que ça lui passe, mais comme Joyce a quarante ans, cela paraît bien improbable. Je n'ai pas lu le livre très attentivement, et seulement une fois, et c'est très obscur, de sorte qu'il est fort possible que je sois injuste et que les réelles qualités du livre m'aient échappé. C'est comme si du petit plomb vous grêlait la figure sans que vous risquiez pour autant une blessure mortelle, ainsi que cela arrive avec Tolstoï par exemple. Mais c'est complètement absurde de comparer Joyce à Tolstoï.

P. 89, Mercredi 6 septembre 1922
Comme je finissais d'écrire ces lignes, L. est venu poser devant moi une très intelligente critique d'Ulysse, publiée dans la revue américaine Nation, critique qui analyse pour la première fois le sens du livre et lui donne ainsi beaucoup plus d'importance que je ne l'avais jugé. Mais je crois qu'il existe une vertu, une vérité durable dans les premières impressions, et je ne reviens pas sur la mienne, me réservant de relire certains chapitres. Il est probable que la beauté définitive d'une œuvre n'est jamais perceptible pour les contemporains. Mais ils pourraient du moins être fortement secoués, ce qui n'est pas mon cas.

P. 90, Jeudi 7 septembre 1922
Ainsi Joyce est mort. Joyce qui avait à peu près quinze jours de moins que moi. Je me souviens de Miss Weaver avec ses gants de laine, déposant le manuscrit dactylographié d'Ulysse sur notre table à thé, à Hogarth House. Je crois que c'est Roger qui l'avait envoyée. Allions-nous consacrer nos existences à l'édition de ce livre ? Les pages indécentes semblaient si incongrues. Elle avait un air vieille fille, boutonnée jusqu'au cou. Et le manuscrit un dévidoir d'indécences. Je le rangeai dans le tiroir du secrétaire de marqueterie. Un jour Katherine Mansfield vint me voir et je le sortis. Elle commença à lire, à se moquer, puis déclara brusquement : « Mais il y a quelque chose là-dedans. » Une scène, j'imagine, qui devrait figurer dans l'histoire de la littérature. Il évoluait dans notre entourage mais je ne l'ai jamais rencontré. Et puis je me souviens de Tom dans la chambre d'Ottoline à Garsington, disant (le livre était déjà publié) : « Que peut-on écrire, après avoir réussi l'immense prodige de ce dernier chapitre ? » Il était pour la première fois, à ma connaissance, transporté, enthousiaste. J'achetai le livre recouvert de papier bleu et le lus ici un été, je crois, avec des frissons d'émerveillement, de découverte et de nouveau avec le longs intervalles de prodigieux ennui. Cela remonte à une époque préhistorique. Et maintenant tous les beaux messieurs sont en train de fourbir à neuf leurs opinions, et les livres, je suppose, prennent leur rang dans la longue procession.

P.569-570, Mercredi 15 février 1941.

mercredi 27 mai 2009

En cacher une autre

Le week-end dernier, H. et moi nous sommes rendus au Grand Palais pour l'exposition Une image peut en cacher une autre (dans la rue adjacente, quelques dizaines de mètres plus haut, l'entrée d'une exposition Andy Warhol que nous aurions pu visiter mais qui ne s'est pas imposée à nous). Nous avons attendu une heure plein soleil que le flux de visiteurs devant nous se désengorge, ensuite nous sommes entrés. Il commençait déjà à faire chaud, mais rien en comparaison des lourdeurs polluées de ce lundi.

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Je ne sais pas exactement combien de temps nous sommes restés à l'intérieur. Les distorsions spatiales, temporelles, projetées parallèles sur tous les murs du musée nous ont conduit dans un sas hors temps, ailleurs. Chacun des tableaux présentés dans cette exposition avait pour point commun de présenter des images tronquées, des double-sens de lecture, des dissonances amenant à, projetant vers, des images cachées en creux d'autres images, comme le résume si bien l'intitulé. La surface des murs, des toiles, n'était plus vraiment plate. Nous avons descendu des escaliers d'Escher qui ne descendaient pas, nous avons emprunté des couloirs qui ne menaient nulle part. Le labyrinthe s'est ensuite resserré, les œuvres étaient parfois tatouées directement au plafond, d'autres bougeaient sur écran LCD, des miroirs déformaient la réalité puis la régurgitaient ensuite dans son ordre-origine. Les formes, visages et choses que nous avons vus n'étaient pas réellement ce qu'elles étaient ou ce qu'elles pouvaient être. L'art est un jeu, l'art est manipulation (dans l'ordre d'importance qu'on voudra, sur fond musical perdu de Debussy).

Nous avons traversé cette exposition, peut-être ne nous est-il pas resté grand chose. Mes souvenirs, très probablement, n'en conserveront qu'un : ce tableau dont je n'ai relevé ni le titre, ni le peintre (il était sur la droite). Après recherches intensives sur Google Images et autre, je ne suis pas parvenu à le retrouver. Il ne me reste qu'une image inexacte (voilà mon souvenir en question) qui ne pourra jamais être complétée.

Le tableau présente le baptême du Christ. Il n'est pas très grand, format rectangulaire aligné vertical. La ligne de fuite de la toile est un fleuve qui s'enfonce au fond du panorama. Il est le garant de l'équilibre et de la symétrie. Au premier plan un Christ adolescent, nu, côtes saillantes, une main cache-sexe, l'autre en l'air. A côté de lui Saint Jean Baptiste, évidemment. L'eau doit couler ou s'apprête à ou vient juste de. Dans le fond du ciel, Dieu en médaillon observe la scène. Central, il tient l'équilibre là où le fleuve ne peut plus suivre. Je ne sais plus très bien ce qu'il y a sur les berges, au bord de l'eau. Rien peut-être. Sur le côté gauche, surplombant la scène, deux silhouettes, elles m'ont paru banales aux premiers regard. C'est H. qui m'explique que l'incongruité de la scène provient moins de la présence du diable sur cette colline gauche que d'un deuxième Christ à ses côtés.

C'est le principal reproche que l'on pourrait faire à cette exposition : s'agissant d'une présentation ludique, le spectateur est placé devant le dilemme du tableau. Chaque œuvre est une énigme à résoudre. Un point particulier est mis en valeur : celui qui permet de basculer d'un sens de lecture vers un autre. Il y a parfois des solutions cachées (retourner le paquet de céréales pour connaître la réponse à la question), décalées tu tableau. Principal reproche : de cette manière, le tableau en est réduit à un Où est Charlie ? généralisé. Chaque œuvre est une énigme à résoudre. Une fois résolue, passons à la suivante. H. et moi n'avons pas résolu grand chose. Nous avons essayé (essayé) de faire abstraction de ces histoires.

Ensemble ils observent la scène dans une boucle temporelle paradoxale. Ils ne se disent rien. Ils ont la main tendue (laquelle ?), je crois. Ils sont presque main dans la main et dans son médaillon, en l'air, Dieu ne les voit pas. Sans eux l'équilibre du tableau serait parfait, sobre. Leurs deux corps déposés à gauche cassent la symétrie de la scène. Le baptême perd son sens fondateur, il devient prétexte à la manipulation temporelle. Le diable voit ce premier Christ baptisé et dit à l'autre : voilà l'acte premier qui t'a conduit vers moi. Autour, l'eau est calme et les pelouses bien vertes. Sans ce Christ à gauche auquel je veux bien croire (I want to believe), ce cliché déteindrait, sans raison d'être et sans passion.

Nous sommes ressortis, il pleuvait déjà et la chaleur tombait. Plus tard, le long des Champs Elysées, nous avons déjeuner dans un restaurant qui n'existait pas.

mardi 26 mai 2009

Notes T9

Les journées passent, je prends des notes le long sans en avoir (donner) l'air. Des notes du bout du pouce, des notes en T9 sur l'écran-timbre de mon téléphone portable. Des notes mentales recopiées au pixel dans l'intimité brève d'un poignet retourné. Je prends des notes, souvent, contre la vitre du RER, celle qui défile derrière le verre. Je ne prends jamais que ce que je peux, des fragments de rien bousculés sur la peau et qui, peut-être, sans doute, ne me serviront pas. Mais le doute est trop grand, si jamais, si jamais, alors je les prends.

Ces quelques lignes rassemblent les premières et dernières contributions aux Notes T9. Il n'y aura pas de #2. Le prochain volet, hypothétique, s'appellera plutôt Notes tactiles ou quelque chose comme ça.
La voie de départ sera affichée dès que possible. La SNCF vous présente ses excuses. M. X est attendu au bureau d'accueil qui fait face à la voie M.

Vendredi de rien

Les mystères de la sensualité féminine (livre)

Comme le temps est malléable

Tanatographie

Trop d'eau dans les verres

Hasard de l'aléatoire

La légende du sexe surdimensionné des noirs (livre)

Pouvez-vous méditer une facture ? (mail client)

Wolof (assimil), quelqu'un derrière la nuque ?

Facouiller pour cafouiller (lapsus).

L'illusion d'y être (presque ?)

La cour d'un jeune cubiste, buste tordu entre deux barres (poll dancing rer). Il conclut : récompense : un baiser.

Vous avez des doutes sur votre job (horoscope)

dimanche 24 mai 2009

La voix de la mer

1928 : Virginia Woolf travaille aux Vagues (qui ne s'appellent pas encore Les vagues mais Les Éphémères). Parallèlement à l'écriture de ce livre, qui à ce moment là ne s'écrit pas encore véritablement, son journal archive l'évolution de sa vision littéraire, il enregistre comme un laboratoire les expériences qu'elle s'apprête à racler sur papier, il capte l'organisation fictive de son écriture à venir. C'est là toute la valeur des journaux d'écrivains : non pas tant de nous montrer l'envers du texte mais plutôt ses rouages, charnières et ses failles. Ce livre là n'existe pas encore, mais lentement se développe : c'est le stade du croquis, de l'esquisse, où tout se met en place sans pourtant y être. C'est en cela que ces Éphémères dont parle Woolf constituent déjà, en tant que tels, un livre fictif, un de ceux qui n'a jamais pu se trouver.
Ainsi passent les jours et je me demande quelquefois si nous ne sommes pas hypnotisés par la vie comme l'est un enfant par une boule d'argent ? Et si c'est cela vivre ? C'est très rapide, brillant, excitant, mais peut-être superficiel. J'aimerais prendre la boule dans mes mains ; la palper doucement, ronde, lisse et lourde, et la tenir ainsi, jour après jour. Je vais lire Proust, je crois, et revenir en arrière, puis repartir en avant.
Quant à mon prochain livre, je vais me retenir de l'écrire jusqu'à ce qu'il s'impose à moi ; jusqu'à ce qu'il soit lourd dans ma tête comme une poire mûre, pendante, pesante, et demandant à être cueillie juste avant qu'elle ne tombe. Les Éphémères continuent à me hanter, arrivant comme toujours, sans crier gare, entre le thé et le dîner, pendant que L. fait marcher le gramophone. J'esquisse une page ou deux, puis me contrains à m'arrêter. En vérité, je me heurte à certaines difficultés. A la gloire pour commencer. Orlando a très bien marché. Je pourrais maintenant continuer à écrire dans cette veine. Tout le monde est là pour me le conseiller. Des gens déclarent que c'est si spontané, si naturel. Et j'aimerais garder ces qualités si je le pouvais sans aliéner les autres. Mais ces qualités venaient surtout, pour une grande part, de ce que j'ignorais les autres. Elles venaient de ce que j'écrivais en m'extériorisant. Mais si j'approfondis, ne les perdrai-je pas ? Et quelle est ma position à l'égard de ce qui est intérieur et de ce qui est extérieur ? Je crois qu'une certaine liberté, un certain élan sont nécessaires. Oui, je crois que même l'extériorisation est bonne, et qu'une combinaison des deux tendances devrait être possible. L'idée m'est venue que ce que je voudrais faire maintenant, c'est saturer chaque atome. Je voudrais éliminer tout ce qui est déchet, mort et superfluité, donner le moment tout entier, avec tout ce qu'il peut inclure ! Disons que le moment est une combinaison de pensée, de sensation ; la voix de la mer. Les déchets, l'inertie, proviennent de l'inclusion d'éléments qui n'appartiennent pas au moment. C'est l'épouvantable procédé de narration du réaliste ; ce qui se passe entre le déjeuner et le dîner. Cela c'est le faux, l'irréel, la convention à l'état pur. Pourquoi admettre dans la littérature tout ce qui n'est pas la poésie, je veux dire par là, la saturation ? n'est-ce pas là le grief que je fais aux romanciers, le fait qu'ils ne choisissent pas ? Les poètes réussissent par la simplification, laissant pratiquement tout au-dehors. Moi je veux tout y mettre et cependant saturer. C'est ce que je veux tenter avec Les Éphémères. Cela doit inclure l'absurde, les faits, le sordide, mais traités en transparence.

Virginia Woolf, Journal d'un écrivain, 10/18, trad : Germaine Beaumont, P.222-223

jeudi 21 mai 2009

Daniel Sada, L'odyssée barbare

L'odyssée barbare n'est pas un livre, ou ne devrait pas en être un. J'imagine ma propre version de L'odyssée barbare, polyèdre en bois massif de quatorze faces plus une ou seize faces moins une (les quinze « périodes » qui s'articulent dans le récit ne sont pas pratiques pour une mise en volume de l'objet, forcément barbare), de taille variable et évolutive en fonction des périodes (justement) rencontrées, probablement en braille pour déchiffrer sans lire, certainement rangeable dans la poche ou n'importe où ailleurs. Il n'y aurait pas de sens de lecture, sinon l'aléatoire des faces et formes rencontrées, sachant bien sûr que chacune d'entre elles pourrait être intervertie avec une autre et que chacune des phrases déchiffrées sous l'index pourrait déclencher un mécanisme dissimulé sous le bois pour basculer vers une autre face, une autre période, une autre époque, une autre phrase. Cet objet, barbare, forcément, serait de forme étoilée sans doute, façon dodécaèdre étoilé, petit ou grand peu importe puisque, comme on l'a vu, la taille serait variable. On parle du livre électronique : foutaise, l'avenir est dans le polyèdre magique en teck, c'est moi qui vous le dis !

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Sauf que L'odyssée barbare est un livre, un vrai, et là les problèmes commencent.

Le récit démarre avec l'arrivée à Remadrín, petit village mexicain, d'une caravane des morts trainant derrière elle rumeurs et poussière mêlées. Trinidad est ici notre Léopold Bloom, donc notre Ulysse, mais en plus fainéant. Parmi ces morts que l'on amène au village pour identification des corps, se trouvent peut-être ses deux fils, opposants politiques lors des dernières élections (pour lesquelles on a volé des urnes et trafiqué les scrutins, mais ça c'est une autre histoire). Trinidad, malgré les injonctions de sa femme, n'y va pas, reste chez lui, fait la sieste. Voilà donc notre (faux) Ulysse.

Le début semble se mettre en place plutôt normalement. Puis, de ce point de départ improvisé, naissent les digressions : passées les quelques pages qui suivent, le récit rompt complètement toute notion de chronologie et d'espace. Les périodes puis les chapitres se succèdent, saccades ou logorrhées en fonction de, comme un puzzle désordonné : les pièces non seulement sont mélangées, mais probablement qu'il en manque quelques unes également. Le but du jeu de la lecture sera alors de rétablir un équilibre, un ordre salutaire, dans ce chaos littéraire certain. Le narrateur lui-même, créature hybride dont on ignore l'identité, s'amuse à détourner le lecteur de son sens de lecture quand il le souhaite, ou bien le cale arbitrairement sur les bons rails lorsqu'il sent que c'est nécessaire. Pour pouvoir avancer décomplexé dans cette jungle parfois hostile, il faut accepter au préalable de se laisser guider, de n'avoir plus le moindre contrôle sur les environnements alentour, de n'être pas le décideur dans cette odyssée là. Telles sont les règles du jeu. Pour trouver plaisir dans cette galère, il faut les accepter. En guise d'exemple, cet intermède savoureux durant la conférence de presse qui présente les « volontaires » s'étant chargé de récupérer les cadavres et de nettoyer la zone où ceux-ci ont été exécutés, où le narrateur invite le lecteur à relier les questions/réponses échangées entre deux micros (cf. l'article éclairé chez Bartleby).

Au fond, dans ce livre, rien n'est réel, rien n'est chronologique. Les évènements se succèdent dans une amplitude de dix ou vingt ans. Les personnages rajeunissent, retrouvent leur âge la page suivante, les suicides se défont et les meurtres se répètent. Les rêves sont décalquées à même la page, ce qui n'arrive pas prend la même veine que ce qui (probablement) se produit. Le sens du mot événement vacille. Le ton du narrateur complique (pimente) tout. Les digressions bousculent l'équilibre de la lecture (au fond parce que l'équilibre de l'univers magique dépeint ici, à la fois très sûr et perpétuellement en proie à l'instabilité, ne tient pas vraiment), la lecture force le sens des évènements relatés. Cette odyssée là n'est pas un parcours mais un labyrinthe (labyrinthe spatial et temporel, tant qu'à faire) à l'intérieur duquel on ne peut pas vraiment se retrouver : la seule issue possible, à en croire la progression de l'intrigue, semble être, non pas la fuite (celle du couple central Trinidad & Cecilia), mais la désolation : destin qui attend Remadrín, en proie aux bourrasques poussiéreuses et aux fantômes, comme ces villes désertées du Farwest dans leur représentation western (la référence au Western est exploitée par le texte, déformée par le texte, voir pour cela l'extrait ci-dessous). Une odyssée tronquée, somme toute, plus proche de Don Quichotte que d'Homère.
- Pour que tu arrêtes une bonne fois de me casser les pieds, je vais te dire quelque chose qui, je l'espère, te plaira beaucoup : si tu ne me donnes pas le pistolet, je renonce à être ton assistant et je fiche le camp d'ici.
- Tu ne peux pas me faire ça !
- Eh bien tu es prévenu et je le fais si tu ne me donnes pas le pistolet.
- Tu ne partiras pas, parce que sinon ici même je te colle une balle dans la peau. Tu comprends ?
- Tue-moi, si c'est ce que tu veux ! Tu vois maintenant pourquoi je t'ai demandé le pistolet il y a un instant ? Bon, je m'en vais... il n'y a rien à faire...
- Ne pars pas... ne fais pas l'idiot !
- Je m'en vais ! Je ne changerai pas d'avis... mais je partirai ni en courant ni en criant... Je ne le ferai pas, ne t'inquiète pas... En plus, personne ne saura rien de ton crime de bravache. Aussi, fais ce que tu dois... Je pense que tu auras tout le temps de me tirer dans le dos.
Conrado se dirigea vers la lumière qui agonisait derrière les collines de l'ouest. Résignation qui, cependant, sonnait pas à pas comme un défi lancé à la ligne séparant subtilement la vie qui s'enfuit et la mort qui, attendant de pied ferme, voudrait tout dévorer, ou aussi fragilité superflue : de plus en plus vers cette fameuse ligne critique qui, si elle ne se brisait pas, devrait être une incitation à vagabonder frénétiquement – et Conrado était déjà en chemin- à travers les villages et les hameaux de l'État de Capila ; vagabonder, s'égarer et devenir authentique héroïcité laborieusement fidèle au dessein des nuages. Mais la rupture funeste ?
Sans se lever, Egren sortit de la mallette le pistolet et le pointa en tremblant sur la nuque de Conrado. La lumière, le jeu de ses lames tranchantes, soir ou forme en perspective, et par conséquent l'angle de visée décentrée du tueur qui pensait, indécis – à présent comme un poids qui s'estompait – aux papiers en rouleau : les prendre à sa victime pour ensuite découvrir quoi ? Quelque chose d'insolite ?
Tremblement stupide de la main brandissant le pistolet pointé vers une nuque qui ne se dérobait pas, et une gâchette non plus. Nuque, dos : une seule balle, parce que deux seraient une erreur. Gâchis, plus orgueil ou honneur bafoués, d'autant plus que c'est lui qui devrait compléter son plan après s'être délivré d'un traître qui – pourquoi ne l'avait-il pas prévu ? - ne valait pas une cacahuète.
Cependant, la nuque se faisait de plus en plus imprécise, petite et floue.

Daniel Sada, L'odyssée barbare, Passage du Nord-Ouest, trad : Claude Fell, P.563-564.
Qui peut-on sauver de cette odyssée là ? Personne, probablement. Aucun personnage réellement ne se dégage de l'intrigue comme éminemment positifs. Aucun ne semble échapper à cette rage de lâcheté qui s'abat sur ces paysages. Toutes les situations qui se présentent dans ce livre peuvent en réalité être décortiquées comme autant de parodies en puissance, ou satires décomplexées. Dans ce pays qui « adore le mensonge » (nous dit la quatrième de couverture, qui dit toujours ce qu'il faut dire, rappelons-le), Daniel Sada présente les effets directs de la corruption et de la nécrose du pouvoir telle qu'elles se perpétuent depuis des années, sans distinction de régimes ni de couleurs politiques. Le mensonge tel qu'on aime l'entendre et se le raconter (le mensonge de la fiction, à voir chez Cecilia, Emma Bovary des feuilletons radiophoniques, mais également mensonge de masse, gouvernemental, relayé par une presse soumise et une opposition paresseuse puisque intéressée) se propage de bouche en bouche, de main en main, il tourbillonne effleuré sur la page, mais au bout du mouvement c'est un cyclone qui déferle. Le mensonge, certes, mais aussi la lâcheté, trait de caractère qui semble embrasser tous les personnages de l'intrigue, du plus gras (la classe politique, le maire de Remadrín, le gouverneur Pío Bermúdez) au plus insignifiant (les exemples seraient nombreux !). Dans ces conditions, le moindre événement est une farce, la moindre scène une parodie (relire, pour cela, l'extrait cité quelques lignes plus haut, un duel type farwest où personne ne tire, d'autres exemples pourraient être cités, comme cette manie chez les gouvernants de résoudre le moindre problème par le meurtre, comme la déclaration d'amour pathétique de Venulo pour Cecilia, etc.). L'humour est d'ailleurs omniprésent : le narrateur, comique des parenthèses et des entre-tirets, en est le chef d'orchestre et le lecteur son complice.
Tout fait monstrueux s'étend en un magma fascinant. Il présuppose de la douleur, postule du sang et de l'angoisse, une amplitude ignoble et un effort grotesque. C'est ainsi que Pío Bermúdez s'imagina l'exécution dans un lieu désert du maire de Remadrín et de son épouse : la séquelle d'un ralenti, car il ne s'agissait pas de les cribler de balles en deux temps trois mouvements mais de... Il fallait les blesser à une jambe, pour qu'ils boitent, qu'ils se traînent. La rafale finale surviendrait dès que leurs plaintes se seraient répercutées alentour : peut-être : une chose : si elles portaient au loin, le moins possible tonitruantes ou alarmantes de sorte que leur retentissement (plus ou moins)... L'endroit importait-il ? Un avis modeste sur le sujet avait été insinué pour une mise à mort dans les règles et... Quand à nouveau l'informateur établit le contact avec : allons donc ! il reçut l'ordre de tuer (avec un luxe de détails à de celui qui, batifolant de contentement, dit qu'une fois les époux morts on devait les brûler sur place avec de l'essence jusqu'à les réduire en cendres, on retiendra l'image : de la cendre d'une flambée. Les détails dont il se pourléchait concernant d'autres ordres plus anodins, mais très importants, furent légion : des troupes devaient surveiller les alentours pour la circonstance : répartition concertée, et autres futilités. Accords pertinents. Cela dit, un doute ne devait jamais durer plus d'une heure : c'était là une règle intangible auto-imposée par Pío Bermúdez, pour ne pas s'emmêler les pieds et finalement se repentir. Après cet éclaircissement, on pouvait passer à autre chose. Dernière instruction : une fois le sinistre consommé, l'informateur en question devait à nouveau appeler pour dire simplement : « Tout est réglé ! »

P.648-649.
L'odyssée barbare maquille la langue, joue avec elle. Sada se permet des écarts de syntaxe au risque de perdre définitivement la compréhension du texte, il articule des néologismes à rallonge et autres créations verbales audacieuses (lire l'article de Bartelby pour plus d'exemples à ce sujet). Idem pour les quelques déformations de prononciation qui trouvent leur place entre les lèvres de certains personnages (accent, bégaiement, bouche pleine, etc.) : tout ici nous ramène vers l'oralité d'un conte que l'on pourrait se perpétuer de bouche à oreille depuis plusieurs générations (oralité que l'on retrouve également dans cet art de la digression et du commentaire perpétuel avec mise en haleine et titillement du spectateur à chaque rebondissement, attendu ou non). Une langue parlée qui va de pair avec une relative simplicité du propos : ici la littérature ne se prend pas en objet, rares sont d'ailleurs les références littéraires dans ce livre. Daniel Sada raconte une histoire, une fiction, par l'intermédiaire de dizaines, centaines de micro-histoires enchâssées les unes dans les autres. La littérature y est pratiquement absente, d'autant plus que cette histoire nous est murmurée, exclamée, déclamée, détraquée, harassée, violentée, gueulée depuis la place du village opposée, égosillée depuis les collines et déformée par les échos (d'où les quelques écarts de sens et autres approximations narratives) ; bref, racontée, tout simplement.

L'odyssée barbare est un livre compliqué, qui exige beaucoup du lecteur. Ne pas se perdre au sein de ces sept cent pages d'une lourde densité (douleurs dans les poignets, épaule contre vitre froide dans le RER, lecture marquante sur les genoux quand on s'y appuie) est un challenge en soi. Daniel Sada (« le plus baroque d'entre nous », dixit Roberto Bolaño) y déverse une énergie folle que l'on peine à maîtriser à la lecture. Il y a pourtant entre ces pages cette fascination vers le risque, vers la crasse, vers la poussière qu'on inhale et les saloperies qu'on subit (sens propre, sens figuré). Voyage au bout de la nuit était en soi une destination physiquement éprouvante, L'odyssée barbare se plonge dans ce type de douleur : le plaisir est aussi masochiste. Le chef d'œuvre que l'on découvre au fil de ces « périodes » est immense mais incomplet : tant de ruines enterrées dans un sol trop meuble qu'on n'a pas pu creuser. Démesure et frustration mêlées : qui sait si, au bout de cinq, dix, quinze lectures, on aura épuisé ce mythe là ? Qui sait si ce sera seulement possible ? Mais faudra bien (me souffle-t-on), faudra bien essayer d'aller voir, d'y retourner. Ce livre là, tellement exigeant avec son lecteur, qu'il l'invoque à tout reprendre une fois la dernière page refermée. Faudra, faudra bien...

D'autres odyssées :

Bartleby les yeux ouverts
Fric-Frac Club
g@rp #1, #2, #3, #4 et #5
Dernières marges #1, #2 et #3
Ici même, deux extraits déjà cités ces dernières semaines : #1 et #2

mardi 19 mai 2009

Croquis #11

Des croquis : s'entraîner, tant qu'à faire, à n'en faire, justement, qu'une seule phrase, saccadée, épurée, ou non. (Muet pour cette fois)

capuche blanche sur blouson noir il – piercing narine droite – explique face cachée côté sud que des graphes sur feuilles il en est blasé, blasé, et que les flics ils sont gentils, mais que franchement, franchement, s'ils sont pas foutus de lui fournir un mur vierge où grapher, etc.

capter par dessus la page (les caractères flous sur le bas de l'objectif), en fuite la silhouette assise, l'épaule contractée, manches et t-shirt arrachés, d'un corps mat qui repose

la cour d'un jeune cubiste, buste tordu entre deux barres (poll dancing rer), parenthèse molle : l'instant où les regards gênés traversent, puis il conclut : récompense : un baiser

poignée de main fantôme : la peau ocre tatouée col échancré : regard vers le haut, regard vers le bas : pilosité jeune sur le haut du torse

la peau noire s'étale sur ses cuisses, gigantesques : mini-jupe arrêtée sous l'échine

lundi 18 mai 2009

Vers Cyclocosmia 2 (et d'autres ensuite)

Comme le signalait déjà g@rp il y a plusieurs semaines, et comme le faisait remarquer X. par l'intermédiaire d'un commentaire sauvage à peu près à la même époque, le numéro deux de la revue Cyclocosmia (dont le premier numéro avait été décortiqué ici-même l'automne dernier) s'apprête à paraître. Le site officiel pour l'occasion s'actualise, je vous y renvoie pour plus d'informations sur cette revue. Prévu pour sortir le 9 juin prochain, le sommaire du numéro est le suivant (quelque part, paraît-il, mon nom s'y trouve) :

CYCLOCOSMIA II
- totem : condylura cristata
- mots-clefs : bulle, étoile, nourriture
- dossier : José Lezama Lima
- parution : 9 juin 2009
- 125 x 202 mm - 208 pages - 22 euros
- ISBN : 978-2-9528908-9-2

cyclocosmia2.jpg

Blason :
- José Lezama Lima : "Le Cours Delphique" (inédit)

Invention :
- garp : "Entre les deux"
- David Schnee : "Poésie 26"
- Emmanuel Bourdaud : "Dans la poussière"
- Guillaume Vissac : "Melliphage"
- David Gondar : "L'Arrastre"
- Emilie Notéris : "Moleskin Weapon"
- Eric Schwald : "L'Auditorium"
- Alain Giorgetti : "Apologie d'une star de la faim"

- Julien Frantz : "Emmett Grogan, digger with attitude" (essai)

Observation :
- William Navarrete : "José Lezama Lima - Un étrusque, un être anachronique - Hors du commun"
- Antonio Werli : "José Lezama Lima - Repères chronologiques, bibliographie sélective"
- Olivier Renault : "Lezama Lima - La foi dans l'encre"
- Julien Frantz : "Hétérogenèse de l'image - Absence, distance et différence dans la poétique de Lezama Lima"
- Pacôme Thiellement : "L'objectif ultime de la littérature"
- José Lezama Lima : "Nouveau Mallarmé" (inédit)
- Pedro Babel : "Lezama Lima, le "Proust" des caraïbes ? - Jeux de miroirs transatlantiques"
- David Gondar : "Bestiaire pour une décapitation - Du jeu de mains au "je" de vilains"
- Benito Pelegrin : "Miroir, double, homologue et homosexualité dans Oppiano Licario de José Lezama Lima"
- Armando Valdés Zamora : "Le corps écrit de José Lezama Lima"
- Ivan Gonzalez Cruz : "Lezama ou l'invité de pierre"
- Enrique del Risco : "Lezama : le calamar et son encre"

Illustrations :
- Bertrand Secret : "Extrospections"
- José Lezama Lima : "dessins" (inédits)

Tothématique :
- Julien Frantz & Antonio Werli

(Je m'excuse platement auprès de garp, chez qui j'ai volé tous les liens menant vers tous les participants au sommaire, mais la galaxie était déjà toute reliée chez lui, je l'ai donc reproduite ici-même histoire de tisser quelque chose.)

Le prix de cette (belle) revue est fixé à 22 euros. Pour vous la procurer, voyez de ce côté par l'intermédiaire du site officiel.

Vous trouverez également sur le site de Cyclocosmia les présentations pour les futurs numéro 3 et 4, respectivement prévus pour paraître à l'automne 2009 et au printemps 2010. Du beau monde en perspective : Roberto Bolaño et Antoine Volodine. En attendant ces deux là, vous l'aurez sans doute compris, c'est José Lezama Lima qui est à l'honneur avec le numéro 2.

samedi 16 mai 2009

Remadrín n'est pas loin...

L'œil du cyclone de L'odyssée barbare : le vol des urnes durant une élection, l'assassinat d'une foule d'opposants politique. Le reste gravite autour. Au cœur de l'œil (du cyclone) traverse ce bahut infernal qui porte à son bord les cadavres des fusillés. Remadrín, petit village magique vers où convergent les différentes intrigues du livre, est légèrement décentré par rapport à œil là, ce qui ne l'empêche pas de subir les effets du cyclone. Le mot cyclone n'est pas innocent : dans cet extrait, par exemple, on note volontiers l'importance accordée à la figure circulaire (répétition, trajectoire qui tourne en rond, digressions du narrateur qui finissent par se mordre la queue, etc.) Remadrín n'est pas loin...
A toute vitesse le bahut dut traverser le bourg exigu.
Première traversée empreinte d'imposture, à tout hasard... Les conséquences prévues – mais après avoir égrené son baratin –, pas exagérément car le chauffeur tenta de les résumer en moins d'une minute, et maintenant il fallait vraiment passer à la pratique : l'utilisation du matériel : concrètement, du micro, pour que de toute façon le message soit entendu avec ses temps forts et ses temps faibles bien fluides : compte tenu de la vitesse. En effet, s'ils roulaient lentement, les badauds auraient le temps de contempler à loisir l'amoncellement de cadavres : et horreur et soupçon inouïs. Pourquoi tous ces morts ? Qu'était-il arrivé ? Avaient-ils été assassinés par ceux qui étaient dans la cabine ? Évidence soudaine. Non pas la saine compréhension pour en tirer sur-le-champ des déductions idéales-impossibles, totalement biaisées à ce niveau, et en effet pousser d'innombrables vivats en pagaille en remerciement de l'énorme faveur accordée par cette poignée de fous serviables et le blablabla inhérent. Par conséquent il vaut mieux coucher sur le papier la mystification, sous couvert d'information, que les gens de ce petit hameau ne purent pas bien capter : « Il y a eu une sale explosion à quelques kilomètres derrière nous... On a recueilli les morts... Voyez le tas qu'on transporte... Il est impressionnant, pas vrai, puisque la benne en est remplie... Si vous voulez les regarder tranquillement, vous devez vous rendre à Remadrín, car c'est là-bas qu'on les exposera... Il ne convient pas qu'on s'arrête dans chaque ferme qu'on rencontre car c'est une perte de temps... En plus ces défunts commencent à être bien rassis... C'est-à-dire qu'on ne veut pas qu'ils pourrissent... Alors, donc, nous répétons ! Pour les reconnaître vous devez vous rendre à Remadrín... On est vraiment désolés ! Mais c'est par pur respect pour les morts que nous transportons ! Remadrín n'est pas loin : Allez, faites vite, prenez sur vous ! On sera là-bas vers trois heures de l'après-midi ! » En vagues irrégulières, circulaires, ou comme par bouffées, la diction fut un saupoudrage ingrat dit d'une voix grinçante, uniformément. Il y eut tout au plus huit pauvres badauds ébahis. Comment savoir quels purent être leur impression générale et leur désarroi. Ils se frottèrent les yeux tous les huit presque à l'unisson en voyant disparaître le bahut avec son baratin...

(...)

Comme la route de terre devenait, mètre après mètre, de plus en plus accidentée, le tangage du véhicule se faisait chaque fois plus violent et par conséquent les morts placés au-dessus s'agitaient tant et plus qu'ils semblaient ressusciter. Et voilà que – quelle pitié ! – un basculement fut capté du coin de l'œil par un des comparses qui bayait aux corneilles en fixant la lunette arrière et fut saisi de malaise ! Auparavant il tordait le cou le plus possible, comme s'il voulait échapper à ces divagations, mais dans l'instant qui suivit il conforta son impression par un « aaaaaaah ! » complété par deux phrases :
- Un cadavre est tombé ! Il faut aller le ramasser !
- Le ramasser ? Mmm... Pour quoi faire ? – le chauffeur, interrompu au moment où il le souhaitait le moins, répondit en souriant et en regardant ce qui restait à parcourir de ligne droite. En revanche, les autres en eurent l'amère confirmation en tentant de se retourner, difficilement, et c'est à peine si leurs coups d'œil en coin parvinrent à remarquer le subtil désordre régnant chez les morts du dessus, sans voir le cadavre tombé et occulté, par-dessus le marché, par la poussière épaisse soulevée par le bahut. - C'est un mort... Ne sois pas vache... Il mérite notre respect... Tu n'as rien à perdre à freiner ! contre-attaqua celui qui avait vu ce que les autres n'avaient pas vu.
- Les vautours n'ont qu'à le bouffer, répliqua, feignant l'indifférence, le chauffeur qui continuait à regarder la ligne droite, et qui ajouta, à tout hasard : C'est tout bon pour nous si des cadavres qui recouvrent les autres tombent dans le coin... J'irai même plus loin... On rend service aux vautours qui nous suivent... Ils auront leur banquet à l'arrière... Hum, bon, j'espère qu'avec ça ils ne nous suivront pas pendant un moment.
- Ça, c'est sûr, dit un autre, le plus mollasson, évidemment.

(...)

L'angoisse envahit la cabine quand le chauffeur se trompa et prit une route vers le sud, une autre à l'est, une autre au nord, et une autre à l'ouest, pour se retrouver prisonnier d'un cercle, jusque-là pas très vaste, mais qui, répété, devint vite fastidieux, et les comparses : eh bien, qu'est-ce qui se passe ? Leurs protestations susurrées poussèrent le chauffeur à emprunter un sentier de chèvres en direction – plus ou moins – du sud-ouest peut-être, d'où il déboucha sur une ligne droite spacieuse d'où on apercevait, pas très loin, Pulemania (?)... La vérification – sapristi ! - après une observation prolongée : il fallait encore s'approcher, car ce n'était pas Pulemania ? ou alors... Comment le chauffeur s'y prit-il pour savoir qu'ils arrivaient au village de Metedores ?
Une bonne fois pour toutes, on spécifie que Metedores est plus grand (hem) que Remadrín.
De même on spécifie qu'étant – pas de sarcasmes – une des municipalités les plus conventionnelles de Capila, aucun bûcher de bulletins de vote ne fut nécessaire, car celui qui devait gagner gagna, et par une confortable majorité, à savoir le candidat officiel du parti. Donc, un triomphe. Si bien que la nervosité du chauffeur et de ses comparses s'amplifia jusqu'à un dilemme crucial : comment traverser le bourg ? Risque : la vitesse. Il y avait des ralentisseurs partout. Des enfants. Des écoles primaires. La sortie agitée à cette heure : peut-être... Assurer qu'il en était ainsi : des gamineries à l'état pur ! Et par conséquent l'« allons-nous en! » assassin du chauffeur.
Le microphone, à nouveau ?
Ce serait la neuvième fois.
Réitération nonchalante, néanmoins expédiée et, même, en hachant toutes les phrases.
Fantastique, horripilant, un hurlement se prolongeait, tournant sur lui-même pour se transformer en trace s'achevant sur un embrouillamini, trace ondulante qui s'alimentait des plaintes auparavant nombreuses, touffues et terrifiantes, pour finalement irradier en vibrations et en échos superflus ; des vibrations vers l'arrière et vers l'avant, bien que la camionnette traversât le bourg tel un éclair nivéen ou une aiguille perforant en un clin d'œil des ténèbres épaisses et implacables.
Fragments audibles – comment ? – à l'excès, lisses et diffus, étant donné qu'il n'était pas très facile de conduire et de palabrer, et, par conséquent : contrôle ! Sans la moindre esquive, et par dessus le marché : accélération. Cinq ou six ralentisseurs : chocs et bondissements et – youpi !– pas de frein, mais – quelle chance ! – pas un seul mort ne tomba et il n'y eut aucun heurt – youpi ! Des rebonds à tire-larigots, très drôles – oui ! –, sans qu'on eût à parler de remettre en place les cadavres en toute hâte. Spectacle – de cirque ? – pour rire jaune ; un rire qui ne se manifesta jamais. Effectivement les habitants de ce village replié sur lui-même, honnête, guindé – sans offenser, d'avance –, étaient assez ennuyeux ; par contre, craintifs, radicalement circonspects, implorants comme personne, et avec qui sait quelle rusticité maintenue dans des limites foutrement fébriles... Alors, quel bonheur que ce camion soit rapidement parti d'ici !

Daniel Sada, L'odyssée barbare, Passage du Nord-Ouest, trad : Claude Fell, P.432-438.

vendredi 15 mai 2009

L'illusion d'y être

Dehors

Depuis trois jours tombe sans interruption la même averse, le même orage. La nuit, les éclairs convulsent contre la vitre gauche de la chambre. Les trains à l'extérieur restent exposés au ciel toutes vitres ouvertes. Le matin, dans les wagons inondés, le sol coule fonction du sens de la marche, du rythme des arrêts. Les sièges sont imbibés, on s'assoit un sur deux. On se croirait pressé dans une fiction-bis qui aurait pu être, un tracé parallèle potentiellement prenable mais qu'on s'est retenu d'emprunter. On n'y est pas, pourtant. La journée (mettons onze heures), il fait déjà nuit dehors, et les façades d'immeuble reflètent le gris des nuages. Dans les rues l'humidité s'avale et se respire.

Dedans

Coup de tête deuxième partie arrive à son terme. Depuis deux semaines, je relis les mêmes dix dernières pages, celles qui viennent d'être ajoutées, corrigées et greffées au reste (qui date de décembre dernier). Durant le week-end, sans doute, je construirai une version liseuse de cette partie II, à emporter la journée, à relire entre deux trains ou deux heures de rien. Nous ne sommes pas loin d'une version quasi-définitive, semblable au travail effectué sur la première partie en début d'année. Se pose (pourtant) toujours le sempiternel problème de la fin (de partie j'entends). Je ne sais pas vraiment comment (où) couper, j'ai tendance à trop en faire. Je m'interdis d'arrêter un chapitre en plein milieu d'une phrase, c'est peut-être une déviance, une erreur. Je veux trop bien faire, trop bien enrober les choses. Que tout sonne juste et soit joli. Je dois m'en défaire et trancher vif, utile, en accord avec le reste.

A la fin de la partie II, le narrateur doit être dans une configuration mentale qui permettrait l'espoir d'accéder à. Je dois transmettre à la page cette illusion d'y être – tour de passe-passe – pour aussitôt la trancher net. Délicat.
Idem pour la sensation de faim, de chaleur stagnante, qui sont censées traverser le récit, rester palpable mais non visible, gardée cachée sous la surface. Manipulation peu évidente à appliquer. Illusion d'y être, là encore. Je dois reprendre les impressions ressenties à la lecture de Faim de Knut Hamsun, prendre ce que j'ai à y prendre, laisser le reste. Gérer cet équilibre qui peine à prendre. J'ai peut-être encore trop le nez dessus pour avoir une vision juste et panoramique de ce degré du texte. D'où la nécessité de changer de format, peut-être même virer papier, gagner cette hauteur là.

J'ai cru il y a quelques semaines que mon emploi du temps actuel n'était plus compatible avec l'écriture longue sur la durée. L'écriture courte, quotidienne, fragmentaire de mes projets parallèles semblait plus adapté. Bien sûr, c'est une excuse. Le mot adapté, justement, ne l'est pas : c'est confortable qu'il vaudrait mieux dire. Coup de tête avance lentement, avance quand même, je bataille, je m'en contente parfois, je me reprends souvent. La partie II sera lisible d'ici la fin du mois sans doute, ensuite je passerai à la III, en attendant le reste.

mardi 12 mai 2009

Décentré quinze

L'orage de cette nuit ayant fait gonfler les plaines et vomir les marais, ils nous font passer par les voies ce matin pour accéder au quai les pieds au sec. Le tunnel souterrain (bref regard entre les rubans jaunes, reflets dans l'ombre grise) est complètement inondé. Les pompiers, hommes et femmes, vissés autour, regardent, leurs polos bleus moulés au corps.

A l'intérieur (du train), tous les sièges sont tournés ensemble dans la même direction, nous prenons place. Les visages ce matin renversés ne s'affichent pas. Ne restent que les nuques étalées dans la profondeur du wagon jusqu'au bout de l'escalier. Tous corps tournés, regards hors champ, vers un point de fuite plastique, sorte d'écran qui n'y est pas. Je suis au premier rang. Je me retourne mais ne distingue pas les visages restés derrière. Le corps d'un croquis potentiel pourtant s'y présente, mais rien ne vient. Je me force à dresser cette esquisse en une phrase qui n'accroche pas, elle reste en langue, à l'intérieur1. Seulement des nuques, des nuques brisées, derniers boutons ouverts sur gorge serrée, le roulis du train subi.

Durant ma pause de midi (déplacée treize heures dix), E. m'appelle sur mon portable : je suis perdue dans Paris, dit-elle. Cette journée (je lui réponds) est juste horrifique du début au lendemain. Passé ce préambule, nous nous résumons sommairement nos expériences mutuelles. En raccrochant je me rends compte que je ne l'ai pas aidée à retrouver sa route, signe qu'elle n'avait probablement pas besoin de moi.

________________

1 En pareille occasion, David Menear écrirait (d'ailleurs c'est ce qu'il a fait) : « Il aimerait bien disparaître au noir sur mon rétroviseur : trop facile, regard ailleurs, il aimerait bien. » (Journal des sens, Volume 3)

lundi 11 mai 2009

Qu'est-ce qu'un logement. 64

Il y a bien cet axe que je n'ai pas abordé avec Qu'est-ce qu'un logement., la question des APL. Une erreur, un oubli. S'il fallait poursuivre l'exercice, etc. il faudrait écrire le paragraphe qui suit, le lire ensuite, et le placer sans doute un peu après le fragment numéro 35 dans la (non) chronologie de la chose.
64

La voix depuis l'envers du combiné décompte syllabe après syllabe les sommes prévues pour mes prochains remboursements. Zéro en janvier, zéro en février, en mars, avril, mai. Ça continue jusqu'en décembre, faut-il poursuivre ? Silence dans l'écouteur. Ce ne sera pas nécessaire. Une explication, peut-être ? Vous avez dépassé les plafonds de la CAF pour 2007, vous avez gagné trop d'argent. Nouveau silence dans l'écouteur. Je devrais peut-être lui donner le numéro de la négociatrice de l'agence, je me dis, qu'elles puissent au moins discuter, échanger, se mettre d'accord. Mais je n'en ai pas l'occasion. Un dernier silence, plus long celui-là, et la voix reparaît contre les crépitements de mon oreille droite : ce sera tout ?

dimanche 10 mai 2009

Parisianisme

Je sais que je suis rentré à Sainté lorsque :

- la nuit s'impose noire et opaque, la lumière ne filtre pas, personne ne se lève à sept heures le week-end
- dès la sortie de la gare, quand le ciel bas et lourd, etc.
- dans les rues le passant face, autour et derrière moi marche lentement comme si rien ne le pressait
- le tram apparaît au coin d'une rue, minuscule, deux wagons uniquement
- le même tram s'arrête successivement à deux arrêts séparés par cent mètres uniquement
- pour mes déambulations de centre-ville mes pas ne s'enfoncent jamais sous la surface du sol
- à la terrasse d'un café je règle deux consos 4.30€
- au cinéma le prix d'une place peut descendre en dessous des 5€
- dans ce même cinéma les spectateurs , une fois venue la fin du film, tiennent la porte à ceux qui suivent
- sur le bord des trottoirs aucun sac de couchage rempli ni aucun corps endormi ou mourrant ne s'enfonce
- les vendeurs dans les magasins disent au revoir, bonne journée
- les visages aperçus au détour d'un regard sont des visages connus, déjà enregistrés
- ces mêmes regards fortuits sont brisés et les pas détournés pour éviter ces visages connus qu'il aurait peut-être mieux fallu oublier
- les lieux traversés, isolés, ne rappellent plus seulement ce qui a pu arriver mais ce qui aurait pu se produire
- je sais qu'il faudra bientôt repartir.

jeudi 7 mai 2009

Signes

Les lycanthropes ont foré loin dans la profondeur des tunnels. Progressivement les Halles se dégorgent au rythme des pioches et gravats malaxés. Les macro-trafiquant ne sont pas revenus. Les débris friables ne les intéressent pas ; les boyaux et artères souterrains sont victimes d'occlusion dans la masse. La mixture extraite remontée par brouettes entières a été déversée dans les allées condamnées des souterrains. Certaines piles ont été mises à l'écart, érigées puantes à ciel ouvert, derrière le chaos des jardins, à la surface. Autour, les buis repoussent, les racines prennent, sous l'asphalte, et percent les allées pavées périphériques.

Dans les couloirs on vient à manquer de piles AA, les torches électriques vacillent quand il en reste. Le noir des parois humides prend le pas sur les éclats fugaces qui subsistent aux carrefours du dédale.

Les lycanthropes organisent les percées souterraines depuis leur quartier général rebaptisée place des trocs. Ils sous-traitent l'exploration et le dégagement des couloirs aux pauvres qu'ils ramassent par troupe de dix ou quinze. Ce sont les mendiants des quartiers alentour qui ne mendient plus rien : de nos jours, la crise faisant, on ne donne plus, quand on donne, qu'aux mutilés spectaculaires, ceux dont les muscles ont déjà trop fondu pour qu'ils puissent encore avancer, debout, sur leurs deux jambes.

Au détour d'un carrefour de suie, entre anciens escaliers et anciens portiques déboulonnés, le corps d'une fille, taille haute. D'autres corps rassemblés autour d'elle l'écoutent, elle agite ses mains et bras, elle forme mots et sons sans les souffler, les autres répètent laborieux les gestes encore pâteux entre leurs doigts : la langue des signes, garantie sans souffle et sans parole, n'altère en rien le corps des autres ni ne propage quoi que ce soit. Elle décompose lentement ses paroles et syllabes, elle reprend patiemment les mouvements l'un après l'autre. Ils la boivent de leurs regards mêlés, elle qui communique, communique vraiment, sans prendre le risque d'en crever. Ses vêtements à elle ne sont pas crasseux ni loque-mitées, ce sont des cours qu'elle donne à la volée, bien sûr, clandestinement dispensés sur des heures de pauses trop officieuses : ces cours là, pourtant, elle les factures au mot près. La phrase du jour, articulée pouce et phalange après l'autre : l'odeur du persil plus encore que le goût tout simplement me révulse. Derrière elle, derrière eux, réunis en amphithéâtre-poussière, éclairé à la bougie, déambulent les premières milices aux brassards écharpés. Leurs fusils boulonnés sous le coude ils traversent, s'échangent des gestes de deux doigts pour s'orienter dans le noir, ne pas se perdre de vue. Puis ils s'enfoncent, le cuir de leurs bottes raclé contre la poussière volée, fantômes silencieux et treillis délavé dans les tambours du dedans.

mercredi 6 mai 2009

Misère(s)

Cher Journal,

Il semblerait que l'aléatoire forcené de la vie (quotidienne, dit-on) pousse le hasard jusqu'à rassembler au sein d'une même journée des aléas qu'on croirait plutôt classés par thème, précisément parce qu'ils s'organisent d'eux-mêmes, suivant parfois une justesse chronologique désarmante, comme le plan mental à venir d'une note-conditionnelle qui ne demande qu'à s'écrire ou, pire, à être écrite. Une page de Journal, exactement. Tout s'organise, tout se met en place, selon l'ordre logique et sérieux d'une fiction parfaitement agencée (parfaitement prenant ici le sens semi-caché de trop).

Tout commence ce matin, assez tôt il faut dire, lorsque je pénètre dans l'ombre claire de mon wagon 8h08, sur le quai B. Les pieds allongés devant moi je m'assois et ouvre une page au hasard prise dans le chaos habituel de L'odyssée barbare, puis les pieds sous mon siège je les replie : il semblerait qu'à cet endroit, cet endroit précisément, entre le siège de devant et celui sur lequel j'ai choisi de m'asseoir (selon un rituel connu de moi seul : place du wagon dans la rame, proximité des portes, numéro de la rangée, pair ou impair en fonction des semaines inversées, paroi opposée à celle sur laquelle tape le soleil levant, orientation du siège selon le sens de la marche emprunté, etc.), une flaque séchée s'incruste dans le revêtement PU (polyuréthane) fixé au sol. Des reliefs, morceaux et aspérités se détachent du gris moulé : quelqu'un, ici, avant moi, quelques heures, quelques jours plus tôt, a déversé sa bile, s'est retourné l'estomac, s'est laissé racler la gorge à l'envers, a libéré tripes et boyaux.

ensuite

En traversant le hall général avant les portiques mais après les escaliers depuis les quais, je traverse le regard d'une jeune femme qui s'évertue à articuler avec les bras des insultes muettes d'une rare violence à une assemblée d'éphèbes aphones et apathiques. Je les compte, un, deux, trois et ils regardent la jeune femme dans ses yeux forts comme si au fond elle n'existait que trop peu, l'image de sa silhouette se fanant d'ailleurs dès les premières apparitions-treillis de quelques héros souterrains venus par groupe de trois faire la démonstration de leur sens du devoir : ce sont les bienheureux serviteurs (militaires) de la cause Vigipirate en patrouille entre les allées. Avez-vous remarqué, semblent-ils se souffler les uns les autres, combien leurs fusils sont gros et vrais ?

ensuite

Je remonte à la surface (l'air bleu du ciel déferle ici comme un vrai courant d'air) par le corridor de la porte Pont Neuf. Nous prenons le temps, passants pressés que nous sommes, de souffler un peu, jambes immobiles et bras lâchés, sur la vertigineuse pente de notre escalator. Un à un, pourtant, désarçonnés, nous nous retournons, nos yeux vissés direction de ce corps encartonné dans son duvet, allongé sec face contre mur, il dort, il dort sans doute encore, heureux lui qui n'a pas à se lever pour partir travailler le matin. Il dort et sent si fort (nous nous retournons les uns après les autres, vite, un plan large pris à la volée par dessus, ce serait comique !) que nous pressons le pas finalement pour nous extraire de ce cercueil là : il est vrai, il est vrai sans doute, qu'il sent, ma foi, qu'il sentait plutôt, comme un cadavre, un vrai, un gros.

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Je crois reconnaître en passant rue Berger l'odeur de mayonnaise, de mayonnaise, vraiment, mais pourquoi donc flotte-t-elle autour d'un stand-à-sushis ?

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Au bout du combiné je tente de joindre ce client qui depuis hier nous harcèle (me harcèle) pour obtenir illico presto rapides réponses à ses trop vastes questions (je note sur mon écran déjà flouté par la poussière un petit triangle de signalisation réservé, dans mon code-écran personnel, aux clients les plus exigeants, ici doux euphémisme pour emmerdeur). Au bout du combiné je tente d'accrocher sa voix mais échoue : le récepteur résonne dans les basses comme une curieuse mélodie de crachats crépitants. Je m'imagine Geiger, le compteur, je m'imagine des plages immenses de galets, de sable fin, loin, très loin d'ici, à l'est du reste de l'occident, saturées de couchers de soleil, d'embruns azures et de belle et grasse (et tendre) radioactivité.

ensuite

Il faut bien que je mange. Je descends donc à la boulangerie G. du coin de la rue où j'ai pris l'habitude de me fournir depuis que je travaille ici. J'y aperçois régulièrement (du moins, c'est déjà arrivé), un corps miséreux qui fait la manche devant la vitrine, un gobelet ouvert sur le rouge de ces pièces dont personne ne veut, un écriteau précis pour indiquer que l'aumône est suggérée, non pas seulement pour sa simple personne, mais aussi pour celle de son fidèle compagnon (le « nous » est souligné). Le chien, allongé par terre sur une couverture molletonnée, baille grassement en attendant sa chair. Je remarque aujourd'hui, avant de repartir avec ma salade mitonné-plastique avec amour (endives-noix-pomme-roquefort : cher journal, vois-tu, je mange équilibré), que le corps qui me fait face n'est pas tout à fait le même que celui qui, quelques semaines plus tôt, tenait ce même écriteau, même gobelet, même cabot, contre cette même portion d'asphalte, sous mes yeux identiques et ceux des autres clients qui (s'im)patientaient déjà l'air absent en file indienne.

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Enfin quittons l'enfer quotidien et confortable du 16 rue Saint H., traversons vite la rue, longeons la vitrine de la boulangerie G. et, hasard, surprise, quel éclat dans cette main tendue, dans ce gobelet percé, quel fichu, quel corset, quelles manières ! Quel écriteau, aussi, entre les doigts ridés de ce corps là : le même chien allongé par terre sur une couverture imitation léopard. Je fais les compte en y pensant : trois corps différents, trois regards, trois (maigres) butins : mais au fil de la laisse (métaphore), au bas des chevilles et contre le même trottoir : ce quadrupède identique et boursouflé qui, peut-être (sans doute), tire les ficelles de tout ce trafic, déjà lassé, bientôt repus, bientôt ronflant.

Cher Journal, je te le dis bien fort, je trouve l'étalage de toute ces choses, ce même jour, à quelques heures d'intervalles, articulées dans l'ordre et disséquées selon cette chronologie, fort curieux...

dimanche 3 mai 2009

A corps ouverts

Sarl, personnage de Scapulaire, agresse un corps silencieux au hasard d'un lieu de passage, il le plante, le retourne et lui découpe la peau du dos pour en extraire la scapula (omoplate) tant recherchée : celle qui lui manque.

X, monstre de Melliphage se laisse nourrir de la peau vers les lèvres chaque jour, à la même heure, plongée dans un océan boueux de difformités visqueuses (étoilées diront certains).

Y, narrateur de Cette vie, se laisse envahir par les cadavres et larves d'insectes, névrose phobique qui le recouvre petit à petit en l'espace-fiction d'un battement de paupière.

Z, narrateur de Coup de tête, avance mains dans les poches dans l'été Canicule que l'on sait, main droite amputée qui lui remonte du poignet jusqu'au coude et parfois vers l'épaule lorsque la sueur s'écoule. Plus tard, il s'arrache la peau du moignon au scalpel improvisé et s'écrase sur l'asphalte fumant d'une autoroute : corps pris contre la tôle comme démantibulé, noyé entre pare-chocs gratuits et autres enjoliveurs.
Le saviez-vous ? Il y a 230 articulations dans le corps.
Plus généralement, tous mes personnages (les miens ou ceux des autres, ceux qu'il m'arrive de frôler) ont des syndromes, des membres en moins, des peaux arrachées. Entre les plaies on voit les muscles battre et les artères gonfler. Lire ou créer un personnage, pour moi, c'est assister à une séance d'autopsie vivante, une galerie-webcam seconde par seconde à ciel ouvert. Alors je ne pouvais pas ne pas me rendre à cette exposition, ne pas céder à la tentation d'ouvrir les corps à mon tour, depuis plus d'un an que j'y pense et que je rêve d'y aller.

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H. et moi arrivons fin de matinée devant les portes vitrées, peu de corps (vivants ceux-là) nous précèdent. J'ai dans l'idée que H. m'accompagne dépourvu d'enthousiasme et que sa présence à mes côté tient plus du compromis que d'une réelle envie viscérale qui le pousserait à admirer tripes et boyaux précipités plastiques ou autres alvéoles pulmonaires devenues fractales polymériques. Mais cette phrase je la pense avant de l'écrire et d'acheter (cher) les billets pour l'exposition et je me demande comment on peut ne pas se laisser presser contre elle avec envie. Je crois supposer dans les silences qu'on se partage que c'est là un caprice qu'il m'accorde et que j'assume (essaie d'assumer).
Le saviez-vous ? Le cerveau envoie les informations à plus de 380 kilomètres par heure.
Ils ont remplacé tous les fluides corporels (lit-on) par de l'acétone. Ensuite ils ont plongé les « spécimens » dans du polymère liquide (lit-on) qui a pris la place de l'acétone. Ensuite sèche-cheveux (déforme-t-on) puis sortie d'usine des Ken plastifiés et autres corps en miettes. Ensuite ils les ont piqué sur des tiges et suspendu en l'air ou installé sur des vélos d'appartement.
Le saviez-vous ? La surface de la peau humaine représente 2 mètres carrés.
Les corps sont mis en scène, selon les situations présentées les os s'accordent et muscles désaccordés se répondent, détendus ou fléchis en fonction des positions rencontrées et des efforts fournis. Un écorché joue au football, l'image est figée au moment où. Les tissus s'attachent par dessus les muscles bandés pendant l'effort. Le mouvement coure sous la peau invisible et pourtant rien ne bouge.
Le saviez-vous ? 15 millions de cellules sanguines sont détruites chaque seconde dans le corps humain.
Nous frôlons l'ombre des organes suspendus, des crânes figés sous verre. Nous comptons le nombre de plaques assemblées sous la vitre (frontale, temporale, pariétale, occipitale), nous détachons délicatement les maxillaires (si seulement), nous retirons en silence, à l'abri des regards, l'arrière de l'occiput, nous retournons la plaque, nous y plaquons une loupe emportée au cas où ; nous cherchons au juste où ont pu être gravées les millions d'inscriptions millimétrées que la mémoire a dû stocker sur les parois intérieures de l'os. De cette façon, j'explique à H., c'est le passé d'un mort, d'un spécimen, que nous pourrons retracer en brail, son histoire brute directement sous l'ongle à décoder.

ourbody3.jpg Midi passé, il fait trop chaud contre les murs noirs. Je perds lentement mon souffle. Mes genoux craquent au moindre pas. Pas vraiment le temps de faire une pause, ni même de s'accrocher aux vitres pour admirer les bronches cristallisées. La masse de corps qu'on souhaiterait morts mais qui ne l'est pas se presse, derrière, devant, autour, et force un flux tendu de visiteurs qui ne s'arrête jamais. Trente seconde par vitrine, trente seconde par organe. Dix, quinze, pour les os, les fémurs, les clavicules, banales, pour lesquels on a trop peu de patience. Quelques étudiants prennent notes et croquis, blouse blanche sous le coude. L'un d'entre eux me regarde le regarder. J'explique à H. que si ce corps là était découpé vertical comme la figure 12-C précédente, c'est mon visage, peut-être, que l'on verrait remonter depuis la pupille jusqu'au cortex visuel primaire, projeté inversé contre les parois cérébelleuses, puis peu à peu dissipées, évaporées dans la mémoire, disparu contre les parois trop lisses de son crâne poreux.
Le saviez-vous ? Nous clignons des yeux environ 20 000 fois par jour.
Je cherche une main, main droite, coupée-ouverte de haut en bas et dénudée, peau retroussée. Je cherche l'omoplate de Scapulaire, extrait au cutter puis perdu dans le liquide-ciment d'à côté. Je cherche, je cherche au fond toutes ces situations un jour apparues, la seconde suivante fixées ailleurs sur papier et jamais réellement retranscrites comme il aurait fallu. Je cherche au fond ce que j'ai failli à matérialiser. Peut-être que quelqu'un, avant moi, a déjà pu produire ce même travail à ma place. Peut-être que ces corps là sont quelque part, devant, derrière, autour de moi et que je les ai manquées. Je demande à H. d'ouvrir l'œil de son côté, histoire de ne pas les louper.
Le saviez-vous ? Le corps humain a besoin de 39 kilos d’oxygène par jour.
Nous quittons l'exposition en début d'après-midi, l'estomac ouvert sur une faim timide mais réelle. Je demande à H. ce qu'il en a pensé, j'essaie de trouver ce que moi-même je pourrais en dire. Quelque part, sans doute, une certaine déception. Le corps démembré comme objet, mais non pas comme œuvre d'art, comme il aurait dû. Les foules pressées autour de nous nous ont empêché de clairement apprécier la déambulation parmi les tissus éclatés. L'éclairage pesant, le kitsch de la mise en scène, nous rappelle que ces cadavres n'en sont pas, que ces spécimens le sont trop, que la chair n'est pas tendre et que la machinerie ne tourne plus, que le sang brut ne jaillira pas des artères. Le plastique de ces peaux n'a réveillé en moi aucune des vérités fantasmées que je croyais enfouies quelque part sous l'épiderme. L'autopsie n'a pas eu lieu, ou plutôt si, nous l'avons ratée simplement. Ne restent que les images papier glacé que l'on connaissait déjà : vascularisation du foie, aorte, bronches-fractales éparpillées et chiasma optique. On aimerait tendre la main et frôler l'objet froid derrière la vitre, sauf que... Le seul corps qui m'ait ému, j'explique à H., c'est ce spécimen en pleine foulée, muscles contractées selon l'effort, qui au fur et à mesure de sa course voit les strates de son organisme se défaire : muscles décollés, nerfs et tendons détachés, artères et valves ouvertes, éparpillées. Course lente, étape par étape, d'un corps sain vers sa propre destruction plastique. Nous aurions pu tirer sur ces lamelles désinfectées, les détacher, ne rien laisser que le squelette et son tuteur, nous aurions emporté ses tissus, cellules, comme un souvenir, un mug, une branche préservée d'ADN. Et puis nous sommes sortis les mains vides, les yeux tournés vers ailleurs. Un peu plus loin, marchant toujours, H. m'explique qu'il savait, savait d'avance que ces corps là ne pouvaient pas me satisfaire. Je réfléchis longuement à une phrase fameuse que je pourrais lui répondre dans l'optique de la retranscrire ensuite entre ces lignes mais je n'en trouve aucune. Sarl, personnage de Scapulaire, cutter dans la main, scalpel dans la tête, n'aurait même pas franchi le seuil de cette exposition, il n'aurait rien eu à y faire. Moi-même, stylo en main, scalpel en tête, je n'étais pas au bon endroit, dans la bonne salle.

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Midi déplacé quatorze-heures, nous mangeons en silence un tournedos saignant à l'Auberge des sept plats, rue de Sèze. L'ironie, aujourd'hui, est carnassière. L'exposition du jour est un double échec, quelque part (ce que j'explique à H. pendant que le sang ronge liquide le reste de purée au milieu de mon assiette), puisqu'elle ne m'aidera pas à mieux écrire les corps sur la page, pas plus qu'elle ne me permet de décoder les raisons opaques qui m'ont poussé à m'y rendre. Au contraire (H. me répond, son assiette déjà vide et la purée avalée), ce n'est pas rassurant d'avoir pu écrire Scapulaire et le reste sans avoir eu besoin de cette expo ? Puis je termine mon tournedos (ce qui veut dire que j'en laisse la moitié). Remettre les choses en perspective (ça s'appelle).
Le saviez-vous ? Dans une vie, le cœur pompe l’équivalent d’1 million de tonneaux de sang.

samedi 2 mai 2009

Rêves légers transposables

Il y a dans L'odyssée barbare de Daniel Sada un nombre d'histoires différentes impossible à arrêter, figer, fixer quelque part. Les flux fictifs s'échappent oraux des pages du livre et s'entrecroisent au carrefour des chapitres, rarement dans l'ordre, souvent à l'envers de la chronologie, au travers des suites logiques données aux évènements. Ici l'histoire de Conrado, demain une autre. Le récit ou plutôt les récits se consrui(sen)t par strates : on tourne au fond toujours autour du même noyau, le même œil du cyclone, on y revient toujours, jamais par les mêmes carrefours, les couches fictives se multiplient, plus rien n'est vrai ni n'est faux et tout reste fiction. Ici, dans l'histoire de Conrado, toutes les pistes esquissées dans ses propres mirages intérieurs sont réelles. Toutes résolument, irrémédiablement, se sont, un jour ou l'autre, dans un sens ou dans l'autre, réellement produites.
Il y peaufinait des tas d'histoires, qu'il commençait et développait sans logique aucune, pour aboutir à des récits tantôt sensationnalistes, tantôt sans queue ni tête, grossièrement inventés, auxquels il ajoutait le piment indispensable pour que le patron tombe dans les filets de l'intrigue et continue à le payer... Mais à présent cette vie d'inventivité était brisée et, revenant sur lui-même, Conrado se dit : Il n'y a pas de doute que mon papi s'est laissé tomber exprès. Pour lui, sans ma mami la vie était vraiment peu de chose ou lui apparaissait comme une immense sottise. Et étant donné sa frustration, je ne pouvais pas être une consolation pour lui. C'était à une foule de choses du même acabit que pensait Conrado en accélérant le pas, malgré l'humidité ondoyante du brouillard précoce (c'était le cas en hiver), mais les vents allaient se lever et dégager le défilé qui le conduisait à tâtons directement vers l'arrêt des autocars. L'arrêt n'était qu'une guérite au toit de chaume avec un toupet de capolin. Mais le souvenir enclin à une révision favorable à son père dissipait ses angoisses, au prix d'un montage aussi spectaculaire que bancal : voir tomber son père était une scène reconstituée dans des tonalités à moitié grisâtres et rêvée de mille façons. Cependant, deux constantes s'imposaient : la plus courante montrait son père battant grotesquement des bras, suffisamment pour flotter dans les airs ; l'autre, plus inattendue, était aussi la plus irréelle : utilisant des cordages comme un artiste de cirque pour freiner sa chute, son père touchait le sol, debout, comme un chat, souriant, sans aucune blessure, incroyable ! Et il lançait à la cantonade : « Ah, vraiment ? Il ne s'est rien passé. » Dans d'autres versions, les subtilités variaient à l'infini, parfois le père ne volait que quelques secondes, parfois on ne distinguait même pas la trajectoire de sa chute et parfois, tel un archange, il allait jusqu'à reprendre son envol... D'autres et caetera tout aussi glauques ? Il y avait des degrés dans l'effroi : des rêves légers transposables non sans angoisse ni effarement. Il en était de même pour l'issue fatale : une fois, une seule fois, il la rêva longuement, à plus forte raison de façon excessive : le choc sur le sol avait dû être presque fantastique... Tout était possible... La tête se détacha et alla rouler maladroitement dans un coin, les bras par ailleurs, et les jambes fléchies, seules, loin, à la dérive, essayant de trépigner. Résultat : il se réveillait dans des hurlements et s'empressait de se signer... Un autre songe grossier dépassa peut-être tous les autres : derrière la lueur d'une pipe s'estompait une silhouette : une pâte blanchâtre se calait dans un fauteuil graisseux, plasticité ressuscitée et dévorée d'envie de bavarder. En sortait la voix du père, passant du grave à l'aigu et glapissant à tue-tête. Ce rêve insolent et crédible était une vraie composition de Conrado : Je suis désormais près de ta mère, mais ici au paradis. Viens vivre avec nous. Jette-toi comme moi du haut du moulin. Écoute-moi et tu verras.

Daniel Sada, L'odyssée barbare, Passage du Nord-Ouest, trad : Claude Fell, P.90-91.