NPAI      

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

janvier 2010

dimanche 31 janvier 2010

Maintenant sur Publie.net

C'était en chantier, maintenant c'est en ligne. Qu'est-ce qu'un logement et le Livre des peurs primaires aka les Fictions du bord de l'oeil sont disponibles depuis ce matin sur Publie.net. Les deux textes sont téléchargeables sur les pages suivantes (cliquer sur couvertures pour ouvrir), 5.50€ par fichier, lecture possible sur PDF, liseuse ebook ou directement en ligne :

logement.jpg peursprimaires.jpg


Remerciements bien sûr à François Bon pour l'accueil fait à ces deux textes mais aussi à Cécile Carret qui a travaillé sur la correction de Qu'est-ce qu'un logement, étape que j'ai particulièrement appréciée l'année dernière. Les deux textes sont écrits par fragments, les deux textes sont des jeux, d'où navigation et narration éparpillées. Bien évidemment, j'invite tous ceux qui passeraient sur cette page à découvrir ces textes et, au-delà, l'ensemble du catalogue Publie.net, pour ceux qui ne connaitraient pas déjà.

samedi 30 janvier 2010

Littérature ultraïste

tina5.jpgTina 5 est sortie : le numéro de janvier. Rayon fictions quelques étrangetés (histoire d'amour obsessionnelle entre un homme et un citron, archives web-sex de Karl Marx, entre autres), parmi lesquelles Pyrotechnie de Hilda Mundy, pour moi tombé du ciel, et traduit par Antonio Werli. Le passage ci-dessous en est (j'imagine) le préambule.
J'offre cet attentat à la logique.
Il n'a ni place ni filiation dans le champ bibliographique.
Car il fait abstraction de la vraisemblance et frise l'absurde.
Quelqu'un m'a dit : votre livre sera un échec qui amusera.
Et j'ai trouvé du plaisir dans cette prédestination : en imaginant trois douzaines de lecteurs riant des pages de mon échec.
Je ne souhaite pas qu'on me punisse avec des commentaires.
Ces petits opuscules, éparpillés, rapides, « polycolores » représentent : RIEN – (prétentieuse propriété de la pyrotechnie).
Disons que ce fascicule est une ligne... - Historiette, roman avorté, il aurait pu constituer une figure géométrique.
Evidemment, je suis bien incapable de cela.
J'abandonne ma position et me présente au public avec 50 étincelles artificielles.

Hilda Mundy, Pyrotechnie in Tina 5, trad : Antonio Werli, P. 43.

mercredi 27 janvier 2010

Cyclocosmia III a un visage...

cyclo3.jpg

...et un sommaire :

CYCLOCOSMIA III
- totem : pseudoceros bifurcus
- mots-clefs : nuit, couteau, désert
- dossier : Roberto Bolaño
- parution : 9 février 2010
- 125 x 202 mm - 192 pages - 22 euros
- ISBN : 978-2-918989-00-4


Blason :
- Julien Frantz : "L'envers du rêve"

Invention & Observation :
- Carlos Henderson : "Brisants"
- Delphine Merlin-Zimmer : "Miettes pour Herman"
- Horacio Castellanos Moya : "Deux souvenirs de Bolaño"
- Sergio Gonzalez Rodriguez : "Roberto Bolaño zen"
- Eric Schwlad : "[...]"
- Jorge Herralde : "Vie éditoriale de Roberto Bolaño" suivi de "Une esquisse bibliographique" par Antonio Werli
- Antonio Werli : "Au-delà l'espace transparent - Vision du corpus bolañien"
- Julien Frantz : "Prosopopée pour anapocalypse"
- Eduardo Lago : "La soif de mal - Au sujet de 2666"
- Néstor Ponce : "Chili noir - Du Manifeste infrarréaliste à Nocturne du Chili"
- François Monti : "A la gauche de Bolaño"
- Eric Bonnargent : "L'auberge espagnole de Roberto Bolaño - Une lecture des Détectives sauvages"
- Guillaume Vissac : "Ernesto & variantes"
- Yaël Taïeb : "Bolaño et Borges - Deux gauchos dans la distance"
- David Gondar : "Samuel Augusto Sarmiento - A la poursuite de l'étoile distante"
- Rodrigo Fresan : "Le samouraï romantique - Sur Le secret du mal et La Universidad Desconocida"
- Joaquin Manzi : "Bolaño poète - La Universidad Desconocida ou l'écriture de la dépense"
- Horacio Castellanos Moya : "Le mythe Bolaño aux Etats-Unis"
- Alban Orsini : "Martha le matin"

Illustrations :
- Benjamin Monti : "dessins"
- Lazare Bruyant : "portraits"

Tothématique :
- Roberto Bolaño

Pour plus d'infos sur la revue : le site officiel OU la chronique du volume I OU l'aperçu du volume II OU d'autres horizons.

lundi 25 janvier 2010

Sacha Sperling, Mes illusions donnent sur la cour

Buzz (anglicisme de bourdonnement) : technique marketing consistant, comme son nom l'indique, à faire du bruit autour d'un nouveau produit ou d'une offre. (Merci Wikipédia)


mesillusions.jpg

1 – Pour une fois la quatrième de couverture résume réellement tout ce qu'il y a à savoir : « Sacha Sperling a dix-huit ans. Il signe ici son premier roman. » Deux phrases courtes, rythme similaire, rimes plates.

2 – Livre court, moins de trois cent pages, grosse police, phrases courtes. Chapitres non numérotés, séparés pages blanches, disséminés à intervalles réguliers. Durée du livre entier : une année scolaire : le narrateur à 14 ans. Tout le monde à 14 ans.

3 – Sacha Sperling n'a pas de présence en ligne (simple page facebook vide où l'on peut « devenir fan » mais pas vraiment échanger), ce qui est curieux (voire dommage) pour un auteur de cette génération.
Le vide. Comme si une plaque de verre s'était installée entre moi et le monde. Ma mère est encore partie. Au Maroc, peut-être. On est dimanche. J'appelle Augustin. Il ne répond pas. Tant pis. J'ai envie de sortir. Je décide d'aller acheter des cigarettes. Je n'ai pas d'appel en absence. Je suis aussi seul dans ma chambre que dans la rue. J'entre dans un tabac.
« Jeune homme... vous désirez ? »
Non, madame, je ne désire rien. Ou plutôt si, je veux bien revenir en arrière, recommencer.
« Un paquet de Rothman bleu. »
Mes Converse traînent sur le trottoir. Dans le reflet d'une vitrine, un collégien tout ce qu'il y a de plus banal. Peut-être qu'il ne rêve plus de fuite. Il n'y aura plus de fêtes. J'ai envie d'aller dans une gare, dans la zone des départs.

Sacha Sperling, Mes illusions donnent sur la cour, Fayard, P. 229.
4 – La couverture cadre photo de deux adolescents, bien sûr, mais découpé sur forme de CD collé sous le titre. La musique tient un rôle majeur dans le récit, enchaînant référence sur référence (en premier lieu le titre : Gainsbourg). Le livre s'inscrit dans la continuité d'un Boris Bergmann (publié à 15 ans avec Viens là que je te tue ma belle en 2007) ou de l'éclosion de la nouvelle scène rock française il y a quelques années. Dénominateur commun : adolescents bourgeois parisiens restés hors de leur époque. Autre dénominateur commun : l'ennui.

5 – Phrases courtes, parfois lapidaires, parfois mitraillettes dans la bouche ou la tête de celui qui les sort. L'esthétique prend vite et fonctionne : descriptions saccadées, violence quotidienne de gestes simples : ouvrir les yeux, boire, fumer, boire, sucer, vomir, lécher, cracher, fumer, fermer les yeux.
Dans notre chambre, les lits jumeaux se touchent presque. Augustin déballe ses affaires. Il est bordélique. Les bagages défaits, il veut prendre une douche. Il me fait un clin d'oeil. Il en fait souvent, de plus en plus. Je le rejoins. L'eau bouillante, excitante. Il m'embrasse. La bouche, le torse, le nombril. Il me suce. Je caresse ses cheveux et je lui plaque le visage contre mon ventre. On entend plus que l'eau. Plus que la chaleur de l'eau.

P. 154
6 – Une fausse note entortillée dans le texte : tous les passages en italiques sont dispensables. Non : tous les passages en italique auraient dû être supprimés sans vergogne lors de la correction. Tous sans exception, à commencer par les dernières pages : voilà ce qui arrive quand on assume pas sa fiction.

7 – Si Mes illusions « fait le buzz », ce n'est pas tant parce que Sacha Sperling est un « fils de » (d'ailleurs on s'en fout), mais plutôt parce qu'il décrit dans son livre une adolescence qu'« on » aimerait mieux ne pas voir : celle du journal télévisé de 13 ou 20 heures qui vous apprend que oui, c'est vrai, maintenant les jeunes se droguent, baisent, boivent, se tuent, ou, non ça tout le monde le sait, que les collégiens se droguent, baisent, boivent, se tuent, et qu'un coma éthylique à 12 ans ou une ligne de coke dans les chiottes avant une épreuve du brevet, c'est oui bon quoi et alors ? Voilà pourquoi Mes illusions fait le buzz : il joue la carte de l'excès, d'ailleurs il la joue bien, même si parfois se contente de simuler.
J'ai mis du coton dans mes Converse. C'est pas facile de rentrer en boîte à quatorze ans. Augustin me dit que lui y est déjà allé, en vacances. Je ne le crois pas vraiment. Nous prenons un taxi. Nous mettons du temps à trouver Sam, le copain d'Augustin qui est censé nous faire rentrer au Scream. Il est en train de sniffer des lignes sur le siège de son scooter. Il nous en propose. Nous acceptons. Je sais m'y prendre, j'ai appris en regardant des films. Je tremble malgré tout en approchant le billet du miroir de poche. C'est amer. Augustin à l'air d'avoir fait ça des centaines de fois, même si je ne crois pas que ce soit le cas.

P. 53
8 – Le problème c'est la langue. Ce n'est pas celle d'un adolescent de 14 ans, ni même celle d'un auteur de 18. C'est la langue d'un ado qui tente de se faire passer pour un adulte qui lui-même se mettrait en tête « d'écrire l'adolescence ». La distance reste : parfois Sacha Sperling se voit écrire l'adolescence. Parfois (pire), il s'écrit en train d'écrire l'adolescence. Certains passages sont vigoureux, ils viennent des tripes. Les autres pages se contentent de lier le texte, meubler. Les dialogues tombent de nulle part, ne collent pas avec le ton du récit : on revient cinquante ans en arrière. Le problème ce n'est pas que le texte est trash, mais bien qu'il ne l'est pas. Mes illusions n'est pas un pavé dans la marre ni un Bret Easton Ellis like mais un roman terriblement académique qui connaît parfois quelques fulgurances décoiffées.

9 – L'adolescence est une fuite. Même fictive, c'en est une. Ici ce qu'on fuit, ce n'est pas le cocon familial, ni même le vide sidéral qui pèse sur la nuque au quotidien. C'est une fuite temporelle, car l'époque traversée n'est pas celle qui est écrite. On puise le temps dans la musique, d'abord, et aucune des références faites en bord de texte ne sont celles des années 2000. Ce sont les années 60, 70, 80 et plus rarement 90. Idem pour les films, idem pour les drogues. Le Sacha du récit est un Sacha qui fuit en arrière, qui tourne le dos.
« Y a pas des moments où t'as envie de te barrer ? »

P. 119
10 – Le titre Mes illusions donnent sur la cour vient de nulle part : il sent fort l'ajout marketing de l'éditeur durant la correction du manuscrit. Il ne colle pas au texte. On aurait presque préféré Black Trombone. On aurait préféré autre chose. De plus réel. De moins ailleurs.

11 – Un livre beaucoup plus banal que ce qui a été écrit ici ou là, nettement moins bon, sûrement moins mauvais. Non pas épidermique mais un peu vague, pas moins plaisant pour autant d'ailleurs. Mes illusions (titre que l'on abrège d'ailleurs avec beaucoup de tendresse : comme un diminutif), c'est une photo polaroïd où les os ressortiraient, mal cadrée, surexposée et un peu floue. Celui qui prend la photo est aussi celui qui s'y imprime. Il ferme un peu les yeux, ouvre la bouche, flash dans la gueule on dirait. Ça tremble, c'est maladroit, rapidement on se lasse. Oui mais les os ressortent.

D'autres cours :

Carnets de JLK
La littérature du sous-sol
L'express
Fluctuat.net

samedi 23 janvier 2010

%

En moins d'un an déjà 100 peurs au compteur, pensais pas en arriver là. Ces 100 peurs décortiquées, fichées, classées sont compilées en archives. Ces archives sont indexées, référencées, bouclées. Ensuite à l'oeuvre : les statistiques.

peurs-graphiques.png

vendredi 22 janvier 2010

Temporel (suite)

Je choisis pas le 17h34 du jour. À la place j'attends. Tout à l'heure sur mon siège à fixer derrière la vitre jeune homme capuche turquoise, tête aspirée, de dos, achète canette soda au distributeur. On le voit choisir le truc, mettre les pièces, récupérer sa monnaie, son bras sous plastique lourd puis canette entre les doigts, repart, longe le quai, disparaît happé sous le S de Securit. 17h34 sonne et j'y suis plus, j'ai tourné la tête. Je prends la photo du bouquin sur mes genoux, c'était ça l'instant. Et ma photo mentale je l'ai loupée, pas eue, tant pis. Faudrait ouvrir un 17h34bis où tous les clichés du jour seraient ceux qui auraient pu être au lieu de ceux qui ont tenu : on ferait des embranchements, on poserait des réseaux. Puis les portes du train se ferment, il va partir, ça veut dire que c'est 17h37 et pas 34, horaire en tête à l'appui. Avec le temps le temps s'est défait un peu, étiré. L'heure sur mon portable est erronée, quelque part je le savais. Et même en mettant des mots sur l'impression je peux pas changer l'heure pour autant. Pas aussi simple. En deux ans le truc s'est un peu détendu, on a glissé. Ça veut pas dire que 17h34 est faux, simplement qu'il est autre : projette un monde où c'est 34 quand c'est 37, c'est à dire ailleurs et là en même temps, c'est à dire fiction. M'aura fallu deux ans pour le dire : 17h34 est une fiction de plus, celle-là silencieuse. À 39, il est 36 quelque part. À 40 il est 37 et on boucle la boucle. À 48 c'est 45 et le texto tombe : réponds à ce texto et 1€ par texto reversé pour Haïti, envoyer vos... Message supprimé.

jeudi 21 janvier 2010

100121

1

Paris trop petit quand on marche : maintenant je m'en rends compte, maintenant je mesure au nombre de pas les mesures de la ville. Métro 13 bouché St Lazare, me faut marcher jusqu'à Brochant, presque sortir de la ville et tomber dans Clichy (dingue ici le nombre de ville qui se termine par l'y), vingt minutes, vingt-cinq minutes top max, via rue de Rome, puis boulevard des Batignolles et enfin avenue Clichy : c'est ma première unité de mesure des diagonales parisiennes. Idem trajet Louvre – Montparnasse, la tour comme compas plus loin dans les yeux, et autrefois, parcourant cette même distance en métro, je me disais que c'était immense ces lignes souterraines, immense et très loin, mais plus maintenant, puisque c'est sous les semelles à peine et que tout est connecté : Paris moins plan de Paris & métro mais panorama grignoté, carte réelle et non plus îlots de micro-cartes reliées entre elles par des câbles, des fils de couleurs et des couloirs invisibles.

2

Dans RER du retour, l'homme à ma gauche les coudes aux corps sentait comme si, comme quand on débouche les effaceurs, on se rappelle, au collège (peut-être ça venait de son jogging).

3

J'ai terminé hier Mes illusions donnent sur la cour, de Sacha Sperling et ce n'est pas un bon livre, pas un mauvais non plus, un peu comme la chanson Rue des cascades : assez plaisante, assez pénible. Je me souviens que Coup de tête est en pause, à reprendre : il serait temps.

4

Au bout du quai à Pyramides, ligne 14, c'est terminus temporel : on y côtoie des affiches de films expiré(e)s depuis des années. À l'autre bout une pub pour les cent ans du Bus, dessus des évènements datés 2006, 2007. Et depuis dimanche, 17h34 est en panne : supprimé un dossier conf par inadvertance, genre de dossier qu'il vaudrait mieux pas. Depuis la plateforme se croît amnésique : Weblog not configured yet. Plus de deux ans de regards fixes, non pas disparus mais absents : toujours là, quelque part, mais manque le référent, celui qui fait le lien entre la base et la page, celui qui pointe la mémoire sur l'écran et retrace les intersections. En attendant réparation ou réinitialisation du système, je reste sans mémoire visuelle : suis littéralement planté sur mon quai à « attendre le prochain ».

dejavu.png

mardi 19 janvier 2010

Arnaud Cathrine, Le journal intime de Benjamin Lorca

Arnaud Cathrine ne m'est pas inconnu (Frère animal, projet de livre-disque sorti chez Verticales en 2008 avec, entre autres, Florent Marchet : j'ai écouté et j'ai aimé) pourtant je n'ai rien lu de lui. Et parce que son nom était chez moi associé à celui de Florent Marchet, que j'aime beaucoup, je le découvre, et je le lis, finalement. Le journal intime de Benjamin Lorca est paru chez Verticales ce mois pour la rentrée d'hiver.

lorca.gif

Je ne le savais pas en le découvrant mais la clé centrale de ce livre est la fuite, abîme ancré qui avait déjà tout en lui-même pour m'attirer. Le journal intime de Benjamin Lorca n'en est pas un, c'est un portrait et, pire, un faux. Benjamin Lorca, personnage central mais absent permanent, est une figure qu'on cherche, qu'on fuit, qu'on voit mais qu'on ne trouve jamais. La raison première est simple : Benjamin Lorca est mort : mort bien avant le début du texte. La deuxième raison qui explique ce constat vient directement de ses proches (ils correspondent aux quatre narrateurs qui s'échangent et alternent leurs voix pour les prêter au récit) : personne ne l'a jamais vraiment connu.
En groupe, on dirait souvent quelqu’un qui perd pied. Un enfant dans la foule, comme il le disait lui- même, citant un film de Gérard Blain qu’il affectionnait particulièrement.

Arnaud Cathrine, Le journal intime de Benjamin Lorca, Verticales, P.166
Tableau diffracté composé de quatre parties qui avancent à rebours en direction de l'épicentre (la mort de Benjamin Lorca) : voilà la structure du récit. Le premier tableau celui de l'amant éconduit (quinze ans après), le deuxième celui du frère (dix ans après), l'ami le troisième (cinq ans après), et l'amoureuse enfin (sobrement intitulé « après » : le voilà l'épicentre). Ce n'est pas gâcher l'intrigue que de dévoiler la structure : c'est bien la structure du deuil, elle avance à quatre voix vers avant.
C’était mon frère, mon grand frère, je l’ai aimé, j’ai beaucoup attendu de lui, mais rien n’est jamais venu. Ou si peu. Si peu que je nomme: rien. Quand on me parle de Benjamin, je sauve les apparences. Je réponds en ayant droit (que je ne suis pas), en fin connaisseur, en frère bien aimé, et quoi d’autre? Je fais comme si j’avais réellement et durablement eu la sensation d’être son frère. Au lieu de quoi nous n’aurons jamais été que d’immuables étrangers l’un à l’autre. Mais je fais comme si, aujourd’hui encore. Comme si ça avait marché.

Benjamin est l'unique point de fuite qui unit toutes les voix, qui les accordent entre elles. Et c'est bien ce qu'il est : un point à l'horizon qui se défait de l'image à mesure qu'on la fixe. Benjamin est écrivain, mais ne publie que de la fiction. Depuis plusieurs années il alimente son fameux journal intime (celui du titre) régulièrement, ce « livre qu'il n'écrira jamais » et qu'il poursuit pourtant. Dans son journal sa vie telle qu'il n'a pas pu la vivre ou telle qu'il aurait aimé la vivre ou autre chose peut-être : personne ne sait vraiment, et d'ailleurs qui a pu le lire, ce fameux journal ? Ceux qui ont lu ne disent rien. Les proches de Benjamin gravitent autour de son absence, réagissent à leur deuil intérieur, le recherchent par leurs propres moyens. Ce n'est pas une querelle d'ayants droits ou de charognards qui veulent récupérer chez Benjamin le Texte, la Phrase, mais bien une quête plus intime, fragmentée, d'une personne dont on se demande, au fond, si elle a un jour réellement existé (les proches peuvent être comme ça).
Une fois encore, Benjamin ne m’a pas suivi. C’est le propre des gens qui se protègent de notre amour que de s’octroyer le droit à l’imprévisible, se désolidarisant de la plus implacable façon, comme pour dire: tu ne m’envahiras pas, je ne suis pas à toi, je suis libre, et d’abord libre de toi.

Le texte est incertain : jongler sur du vide sur 200 pages, c'est compliqué. Le texte est inégal, aussi. La première et la dernière partie sont un ton en dessous des deux autres. La personnalité des narrateurs successifs peinent à s'imprimer sur le texte (la langue se déroule elle-même, parfois très académique, sans réellement sursauter en passant d'une voix à une autre) et la quatrième narratrice, Ninon, censée être de fort tempérament, déçoit un peu une fois venue la fin du livre : le livre se termine, d'ailleurs, en queue de poisson, un peu convenu, et sans grande conviction. Le texte est simple, presque dénué de personnalité (comme Benjamin lui-même ?), ce qui n'est pas forcément un mal, mais souvent trop simple, trop net, trop chaste, et rarement aussi précieux qu'il aurait pu être. Les dialogues jouent pour beaucoup sur cette impression très mitigée : là encore, compliqué de bien rendre les banalités tout en évitant de rendre le texte, lui-même, banal.
La vie finit toujours par revenir et c’est une trahison contre laquelle nous ne pouvons rien. À croire qu’il y a une date de péremption sur tous les cercueils, fixée d’un accord tacite par cette entité inflexible qui finit immanquablement par réussir à nous enrôler: les autres. Les autres qui vivent et travaillent, ceux qui ont peut-être vécu la même chose que nous, ceux qui n’ont pas vécu la même chose que nous, ceux qui ont été épargnés pour le moment, ceux qui sont heureux, ceux qui se traînent pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les nôtres ou même avec une quelconque disparition, les autres, plus ou moins compréhensifs, plus ou moins attentifs et présents, les autres qui ne peuvent pas partager ce que l’on endure et prendre notre douleur, les autres qui nous laissent seuls car ce n’est pas de leur ressors ni même humain de s’arrêter de vivre comme nous sommes contraints de le faire ou, plutôt, de se mettre en marche forcée comme nous. Et moi qui craignais, la semaine de l’enterrement, que Benjamin ne se mette à leur «appartenir», comme vulgairement tombé dans le domaine public... Rien du tout: sitôt le rituel passé, on nous le rendit, lui et la béance. On ne garda de lui que ses livres. Et l’injustice était voué à persister: à nous le pire, aux lecteurs et admirateurs le meilleur. Aux autres, ses romans suffirent à faire croire qu’il était encore un peu là. Nous, rien ne put nous leurrer.

Benjamin est discret, son livre l'est également. Et même s'il reste en demi-teinte, jamais vraiment tenace, jamais vraiment aigu, la perspective que dégage le récit me traverse, car je l'ai fait mienne. De Benjamin Lorca on ne saura jamais vraiment rien (l'image est celle d'un épisode des Simpson : Homer en pleine hallucination cherche à rattraper Marge, il lui tourne autour, mais il ne voit jamais que son dos et sa nuque : ici ils sont quatre à regarder un point censé les rassembler, narrateurs, mais ils ne voient qu'une silhouette et de dos, c'est la même vision inflexible depuis les quatre postions pourtant opposées) sinon qu'il disparaît, sinon qu'il est vide. Sa parole s'incarne uniquement dans ses propres textes, dispersées avec parcimonie sous forme de citations. Et Arnaud Cathrine d'aller voir au-delà de la question du deuil, puisque connaître Benjamin, c'était déjà, en soit, pour les autres comme pour lui-même, être en deuil d'un autre Benjamin, qu'il ne serait jamais ou ne pourrait pas être. Ce livre n'évoque pas l'absence d'un mort mais bien l'absence du vivant qu'il avait été.

D'autres lorgnons sur Lorca :

Télérama
Ouest France
Mediapart
Les inrocks

dimanche 17 janvier 2010

Mise à jour mosaïque #10

Voilà quatre mois que je n'avais pas mis à jour ma page lien, ça s'arrose.

Le dernier des Mahigan
Enfant, on me disait souvent (en tout cas, ce me semble) que je ressemblais à Philémon. L’identification en était facilitée. L’apparence mince et fluette, oblique de Philémon, ses cheveux en bataille – c’est bien l’image que j’avais, que j’ai encore en quelque façon de ma propre allure.


Observatoire des sociétés mourantes
Je ne remets pas en cause l’impact industriel de la chute du mur de Berlin ou même encore l’émoi animalier qu’a suscité la libération de Nelson Mandela, mais que les choses soient claires : la Super Nintendo, par son héroïsme de plateforme et ses combats de rue, a réuni les peuples comme jamais – les possesseurs de Megadrive étant des sous-hommes, cela va de soi – en vérité je vous le dis !!!


Face écran
La bibliothèque est un tout qui n’a de sens que comme tel. Et penser/concevoir/animer la bibliothèque, c’est penser/concevoir/animer ce tout, sans exclusive : les exigences que nous avons dans le monde “physique” doivent être les mêmes dans le monde “virtuel”. Un bâtiment laid, un site qui dysfonctionne, c’est inacceptable dans les deux mondes parce que c’est la même chose.


A chat perché
ne faire que passer ne pas s’exposer ne pas laisser prise pas tant que le monstre bête à misère l’immonde puant qui toujours flaire les failles gratte les plaies mais trop lourd du poids des pendules se sentir rouler à la moindre impulsion des paroles rouler comme bille et disparaître ne pas risquer marcher passer parce que toujours s’être su vasque ne plus jouer à l’éponge rentrer dans sa coquille savoir qu’à l’étroit et puis les nuits d’hiver


Kaléidoblog
Souvent dans ces vies se produit un déclic qui ouvre le personnage à une altérité. Antoine Peluchet achète Manon Lescaut , un Atlas et son avenir en est changé… Il faudrait souligner aussi l’importance des femmes, mères et grands-mères dans ce travail de transmission et dans l’accès au symbolique qui serpente tout au long du livre.


samedi 16 janvier 2010

Des axes imaginaires

Commencé 2 décembre, hier terminé, mais j'ai loupé la fin (de Contre-jour). Impression(s) de déjà vu. Voyage qui m'a pris je sais pas quand, m'a emmené je sais pas où, laissé je sais pas comment. Durant ces lignes deux images : celle d'un dynamiteur fou que j'ai casé partout sans savoir et celle du Transsibérien, traversé de gauche à droite, et qui m'attend.
Il traversa donc la mer Caspienne, parmi les tankers de la Bnito et les bancs d'esturgeons, embarqua à Krasnovodsk sur le Transcapien, qui lui fit longer le Qaraqum dont l'immensité béait bizarrement à gauche, tandis qu'à droite, telle une parabole, des fossés d'irrigation et des champs de coton s'étendaient jusqu'aux montagnes. Des vendeurs de melons attendaient aux arrêts citerne. Ce qu'il trouva mémorable, chemin faisant, ce fut moins le paysage qu'une sorte de métaphysique ferroviaire, tandis qu'il se tenait entre deux wagons, dans le vent, regardant d'abord d'un côté, puis de l'autre, deux morceaux radicalement différent de pays. Des plaines défilaient de droite à gauche, des montagnes de gauche à droite, deux courants opposés, chacun porté par la masse inimaginable du monde visible, chacun s'écoulant à la vitesse du train, une collision continue dans le silence, d'une évidente nature vectorielle du train, une collision continue dans le silence, d'une évidente nature vectorielle, hors celle du temps et de sa conscience scindée en deux observations. Comme on pouvait s'y attendre, le fait de pivoter à quatre-vingt-dix degrés depuis un axe temporel mobile vous expédiait dans un espace contenant des axes imaginaires – le voyage semblait se dérouler en trois dimensions, mais il y avait les éléments ajoutés. Le temps ne pouvait pas, d'une certaine façon, aller de soi. Il accélérait et ralentissait, telle une variable dépendant d'autre chose, une chose, jusqu'ici au moins, indétectable.

Thomas Pynchon, Contre-jour, Seuil, trad : Claro, P.842.

mercredi 13 janvier 2010

Droite & gauche

Précisément parce que celui/celle qui

s'accroche à moi pour ne pas sombrer dans ses vertiges intérieurs, quand bien même le wagon ne bouche pas
se bouche les oreilles et ferme les yeux pour hurler des on va tous crever, on va tous crever, on va tous crever ! au moindre fracas sur la voie
déverse à voix haute et par téléphone l'intégralité de sa vie sexuelle de ces six derniers mois en utilisant à plusieurs reprises le qualificatif pathétique
fredonne puis chante puis danse sur son siège, malgré wagon bourré-comprimé, son MP3 branché ouvert pour que tout le monde en profite
déverse à voix haute et par téléphone l'intégralité de son agenda professionnel pour la semaine à venir en utilisant à plusieurs reprises le qualificatif overbooké
s'enfonce à l'intérieur de sa capuche douteuse pour y mâcher la boucle de son sac plastique
déborde sur moi de tous ses bourrelets et ses spasmes durant son paisible sommeil
encourage à voix haute Elie Domota et toute l'équipe de football du Cameroun 1990 avant de s'enfoncer dans son cou
ronfle sa bière sur mes genoux quasi
prend une opération marketing pour une « mission » sur son petit calepin ouvert
lit par dessus mon épaule durant mes prises de notes sauvages
se frotte lentement la main sous la poche de jean pendant que les corps tout devant se succèdent
hurle des bouge tes yeux ! à qui ose axer son regard sur sa paire de cuisses débordée
bave durant sommeil et malheureusement tâche sa belle chemise

choisit toujours la place voisine de la mienne pour s'asseoir dans le RER, je finis par m'imaginer que tous ces corps que je côtoie sans le vouloir sont des monstres en puissance.
Ou des monstres tout court.

lundi 11 janvier 2010

Les avions volent notre air(e)

avions.jpg
« Moi j'y crois. Pas parce que j'sais ou j'crois vraiment ou parce que c'est graphé sur les murs du métro mais parce que celui qui nous le hurle dans la tête le hurle à coup de bombe au torse et de détonateur dans les dents. » Témoignage anonyme, un jour.

Collectif, Apologie de la lutte armée en milieu souterrain, Editions des sans, P.182.
Image empruntée à la brigade anti-pub.

dimanche 10 janvier 2010

Carnesalve

eyeswideshut-2-57f7c.jpgContre-jour est une immense machinerie saturée de pistons et cylindres, vapeur et suie dégoulinant des appareils de mesure, et cette machine n'a qu'un seul but : amorcer le changement de siècle, passer de 19 à 20 dans l'échelle du temps et ouvrir vers ce qu'hier encore on appelait demain. Superbe exemple ci-dessous, qui appelle un siècle de transgression (Ne sommes-nous pas le monde à venir ?), déjà prêt à révéler la vie secrète des masques.
Tard le soir, ils restaient allongés à regarder les lumières, mobiles et immobiles, que reflétaient les canaux.
« Quels doutes pouvais-tu avoir ? » dit-elle tout bas. « J'ai aimé des femmes, comme tu as aimé des hommes - »
« Peut-être pas ''aimé'' - »
«  - et alors ? Nous pouvons faire ce que nous imaginons. Ne sommes-nous pas le monde à venir ? Les règles de bonne conduite sont pour les mourants, pas pour nous. »
« Pas pour toi, en tout cas. Tu es beaucoup plus courageuse que moi. »
« Nous serons aussi courageux qu'il le faudra. »

(…)

Ici, à minuit, entre le samedi saint et le dimanche de Pâques, commençait le contre-Carnaval secret connu sous le nom de Carnesalve, non pas un adieu mais un accueil enthousiaste fait à la chair, dans toutes ses promesses. Comme objet de désir, nourriture, temple, porte donnant sur des états au-delà de la connaissance immédiate.
Sans aucune interférence des autorités, ecclésiastiques ou civiques, tous ceux qui se rendaient là succombaient à un impératif masqué, leur maîtrise des identités se délitant jusqu'à se perdre complètement dans le délire. Finalement, après un jour ou deux, on comprenait qu'il avait toujours existé un monde distinct dans lequel les masques étaient les vrais visages de tous les jours, des visages obéissant à leurs propres lois d'expression, qui se reconnaissaient entre eux - une vie secrète des masques. Ce n'était pas tout à fait comme pendant le Carnaval, quand les civils pouvaient feindre d'être membres du Monde masqué, et emprunter un peu de cette distance hiératique, cette intimité profonde avec les rêves inexprimés des masques. Pendant le Carnaval, les masques témoignaient d'une indifférence privilégiée au monde de la chair, auquel après tout l'on disait adieu. Mais ici à Carnesalve, comme dans l'espionnage, ou telle aventure révolutionnaire, le désir du Masque était d'être invisible, tout sauf menaçant, être transparent et cependant impitoyablement trompeur, car sous sa sombre autorité le danger régnait et tout était transgressé.

Thomas Pynchon, Contre-jour, Seuil, trad : Claro, P.982-983.

vendredi 8 janvier 2010

-20.6°C

Ils ont relevé ailleurs, quelque part dans un coin de l'Essonne, une température de -20.6°, record de l'hiver, pas très loin d'ici. À J., ce matin, la ligne C éteinte, les caténaires gelées, ont fait refluer sur les quais des foules compactes de visages séchés par le froid. Le train entre en gare lentement, frôle les anoraks au bord, un pas de trop derrière pourrait cisailler un membre devant, mais non. Les corps basculent à l'intérieur du train : les wagons penchent. Après avoir repris sa course le train gèle, le froid durcit l'intérieur des vitres, il progresse à l'oeil nu. Il cisaille la moitié du paysage (casse automobile à l'arrêt, montagne de voitures prises sous pyramides de neige, autoroutes de brouillard et parkings ensevelis) avant arrivée Gare de Lyon.
Croquis #16 pris entre Y. et J.

aviateur anglais, blouson cuir, échappé faille temporelle j'crois, écrit carnet de bord sur les genoux, papier jaune, lignes brunes, mot « mission » souligné deux traits secs et schéma géo compris en annexe : mon erreur, déception, c'est juste un banquier de plus en mission pour des ronds

éthiopien dont la beauté palpite, noeud coulant colourfull et par dessus adidas immaculées pantalon velours, orange et râpé d'accord, mais délicatement repassé
000_0002.jpg

mardi 5 janvier 2010

Qu'est-ce qu'un logement. 65

q.gifJ'aime cette idée de texte évolutif : quand bien même arrêté dans le temps, figé sur support (papier, cristaux liquides, encre numérique ?), quand bien même percuté point final une bonne dizaine de fois, quand bien même quand bien même, le texte poursuit sa voix sans accord ni conscience. Le texte croît encore, encore un peu, au rythme d'un paragraphe tous les quatre ou six mois, dans un coin de crâne un peu ailleurs, zone pariétale sûrement bourrée de et si et autres pourquoi pas. Exemple : si Qu'est-ce qu'un logement. se poursuivait un soir de janvier glacial, voilà le fragment qu'il pourrait proposer (résolument un extrait de la troisième partie, ou troisième partie bis, identifiée C ou C' dans le labyrinthe) :
65

Au carrefour du silence et du froid, voilà mes habitudes : je compte mes clés. Je compte un, je compte deux, je compte mes doigts engourdis par dehors et la nuit, je compte en tout six anneaux sur mon porte-clé métal-décapité. Je compte :

1/ chez mes parents qui ne retournent plus mes appels ni ne décrochent quand je harcèle
2/ clé d'immeuble qui n'est jamais rentrée une seule fois dans la serrure : seul le digicode fonctionne
3/ clé d'ancien appartement si dure à copier, facile à tordre
4/ clé de mon ancien boulot que je n'ai jamais eu le luxe d'avoir, mon dernier jour excepté, venu seul au mois d'août célébrer mon départ
5/ porte d'une vieille salle de classe qui, vestige de mes vieux intérims, continue de puer pisse et plomb mélangés
6/ clé usb dont les données hackées ne servent plus aujourd'hui qu'à alourdir le trousseau

Au carrefour du silence et du froid, voilà ce que je fais. Compter mes clés. À présent la nuit tombe, il est temps de dormir. Un coup de pied dans le lampadaire rue Berger pour qu'il s'éteigne, je m'enroule dans mon carton La Poste et siffle entre mes dents un air qui ne me réchauffe pas. Mes potes au coin de la rue, gueules fripées, belle étoile : s'il faut, nous forcerons les Halles et squatterons les couloirs.

dimanche 3 janvier 2010

Non sans sarcasme

Contre-jour (suite et non fin), non sans sarcasme.
Ruperta mit du temps à parachever sa toilette et faire passer sa robe par la porte. Reef faisait les cent pas en fumant, et chaque fois qu'il jetait un coup d'oeil à Mouffette il aurait pu jurer qu'elle aussi était sur les nerfs. Il avait l'impression que la chienne lui décochait des regards en biais qui, s'ils avaient été ceux d'une femme, auraient pu être qualifiés d'aguicheurs. Finalement, après des adieux prolongés et notables pour leur quantité d'échanges salivaires, Mouffette s'avança à pas feutrés vers le canapé où se trouvait Reef et s'assit à côté de lui d'un bond. Sauter sur les meubles était quelque chose que Ruperta lui permettait rarement de faire, et la chienne regarda Reef en supposant qu'il ne serait pas choqué. Loin de là, puisqu'il en éprouva une érection. Mouffette observa la chose, détourna les yeux, regarda à nouveau, et sauta soudain sur ses genoux.
« Ohlavache. » Il caressa le minuscule épagneul pendant un moment puis, sans prévenir, l'animal sauta à bas du canapé et retourna lentement dans sa chambre, en jetant de temps en temps un regard en arrière. Reef suivit la bestiole en sortant son pénis, tout haletant. « Tiens, Mouffie, regarde le joli gros nonosse pour toi, regarde un peu, c'est bien, t'en as vu beaucoup récemment des comme ça ? Allez, ça sent bon non, mmm, miam ! » Et ainsi de suite, jusqu'à ce que Mouffette penche la tête, se rapproche, renifle, curieuse. « C'est cela, maintenant, ou-vre grande la... gentille fifille, gentille Mouffette, maintenant on va mettre ce – yaahhgghh ! »
Lecteur, elle le mordit. Là-dessus, comme surprise par la violence de la réaction de Reef, Mouffette sauta à bas du lit et, tandis que Reef allait se chercher un seau de glace, elle s'enfuit quelque part dans le grand hôtel. Reef la pourchassa un temps mais s'aperçut que ça lui valait les regards soupçonneux du personnel.
Dans les jours qui suivirent, Mouffette ne manqua pas une occasion de sauter sur les genoux de Reef et de le fixer dans les yeux – non sans sarcasme, de l'avis de Reef –, ouvrant la gueule de façon suggestive, allant même parfois jusqu'à baver. Chaque fois, Reef s'efforçait de ne pas broncher. Chaque fois Ruperta, exaspérée, s'écriait : « Franchement, c'est pas comme si elle voulait vous mordre. »

Thomas Pynchon, Contre-jour, Seuil, trad : Claro, P. 750.

samedi 2 janvier 2010

01012010

Maintenant 2009 est mort, on pourrait la brûler. Dans le répertoire Journal, le dossier 2009 pèse 8.5MO (soit 8 091 235 octets), réparti en 248 fichiers classifiés dans douze sous-répertoires (un pour chaque mois). Suffirait d'un pouce, index, fausse manip égarée, touche SUPR enclenchée et 2009 tomberait (tomberait).

Avant Noël H. a lu une première version de 46° 17'N 86° 40'E mais n'a pas aimé (trop froid ou pas assez). Moi non plus, mais j'ignore comment prendre en compte ses remarques & lectures. Le texte est déjà bien ancré sur l'écran et appartient à lui-même : c'est à dire qu'il existe. Le dossier dépotoir lui est destiné, c'est encore un échec (dois-je le comptabiliser dans 2009 ou dans 2010 ?). Je dois oublier les nouvelles car je ne sais (toujours) pas les écrire.

___________________
Ajout du lendemain pour la veille

J'ai peut-être compris, un mois plus tard, les remarques de H. sur 46° 17'N 86° 40'E. Alors j'ai repris le texte et j'ai coupé. Ne pas hésiter à oser plus et trancher la parole même, malmener le personnage qui se détache. En faire aussi une traque, violenter un peu le corps inerte qui s'enfonce entre l'écorce. La seule phrase réelle est la suivante : Cette histoire est comme toi : sans suspens ni récit, elle ne crache pas un mot.

vendredi 1 janvier 2010

Gefahr

Avant, bien avant. Le contexte politique c'était : ils interdisaient les rassemblements, les visages masqués, interdisaient les cagoules et les trucs sur les yeux, interdisaient qu'on s'approche des voies, les voies ferrées, parce qu'on pouvait « foutre la terreur ». Le contexte politique c'était aussi : ils cassaient les grèves en nous remplaçant par des intérimaires. On savait pas trop qui c'était ni d'où ils venaient mais on savait qu'ils étaient pas trop là pour longtemps et qu'ils faisaient que passer, mais ils étaient partout puisque tout était devenu provisoire.

gehfarensymbol.png

En passant dans les rues on pouvait traverser les contrôles, mais jamais longtemps. Les yeux doivent être visibles, ils disaient. Le visage dégagé. On doit voir la peau, ils disaient. Elle est où ta peau ? ils demandaient.

On maquillait les meurtres. Ils tuaient les clodos comme on ramasse les branches d'arbre pourries passé l'hiver : en tas. On disait : il volait de l'alcool dans les magasins, on disait : c'est une insulte à notre mode de vie, on disait : faut qu'on se défende. Puis à quatre contre un ils l'ont bloqué et tabassé en attendant que « la police fasse son travail », sauf que c'était déjà fait. Les rapports d'autopsie disaient : « asphyxie mécanique par compression de la cage thoracique », ça fait beaucoup de poids sur un corps juste pour une bouteille de bière, non ? Mais eux ils disaient : on a fait notre travail, ils disaient : on a fait ce qu'il fallait. Sauf que juste : les clodos dans les magasins c'était pas que des voleurs, c'était des dynamiteurs et on voulait pas que ça se sache et on voulait pas que ça enfle. Eux ils avaient pas besoin d'avoir de masque ou de cagoule parce qu'ils avaient déjà plus de visage. Et comme ils avaient plus de visage on leur compressait la cage thoracique.

C'était avant, pendant et après les grandes grèves. On parlait de ça dans les journaux et les bulletins d'infos permanents. Tout le monde savait tout et tout le temps. Mais personne avait peur. Ils ont commencé à prendre peur quand les premiers trains ont sauté. Les journaux parlaient de nitroglycérine tous les jours. Fabrication artisanale peu coûteuse, ils disaient. Hautement instable, ils disaient. C3H5(ONO2)3 + 3/2 O2 ----> 3/2 N2 + 3 CO2 + 5/2 H2O + ¼ O2, ils disaient. La formule était dans les gros titres. Tout le monde pouvait s'amuser à en faire. Les composants venaient de Chine dans des containers bleus. On dépotait au Havre et tout le monde laissait faire.