NPAI      

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

septembre 2010

mercredi 29 septembre 2010

Double Meetic

Ce matin trop peu dormi, parti retrouver Juliette Mézenc au Louvre, déjeuner au Num (décidément), saumon je crois. Ce matin 8h H. me réveillait car j'avais laissé la clé sur la porte et la porte (donc) n'ouvrait pas. J'ai dit franchement, 8h, quoi, 8h... M'a dit fallait pas laisser la clé gros malin. Me suis recouché.

Dans le train pour venir poursuite Vies de saints, un mec bourré derrière explique qu'à l'enterrement on lui a rien filé mais on lui a tout pris. Et hier croisé P., très brièvement, sur messagerie instantanée me demandant pourquoi j'avais flingué kiss bye boy et lui répondant que ce n'était pas très important, que c'était foutu déjà, il se vexe. Et qu'est-ce que ça me coûterait de l'ajouter au site Fuir est une pulsion qui prendra la suite du blog dans quelques semaines, me suis demandé. Réponse à venir. "La suite sous peu." (© g@rp)
« Moi, j'ai fait la guerre, Max, et pas toi », pense Alejo. « Toi, tu es plus jeune que Nina et ça me dégoûte un peu, je ne sais pas très bien pourquoi. Tous ces muscles ne peuvent certainement pas cacher plus de dix-huit, dix-neuf ans. Tu es un petit gamin du millénaire et moi j'appartiens à cette espèce bizarre en voix d'extinction. Pour toi, je suis un animal préhistorique. Le fait que tu puisses me tuer à coups de pied sans grand effort n'empêche pas que je sois bien plus digne d'attention pour le monde entier, que je possède plus de valeur et que je sois plus important que toi. Cela dit, il est vaguement vraisemblable qu'un petit gamin de notre millénaire soit mieux assemblé qu'un légitime survivant des inoubliables et lointaines années 1980. C'est vaguement vraisemblable... »

Rodrigo Fresán, Vies de saints, Passage du Nord Ouest, trad : Serge Mestre, P.93.
Juste avant de se retrouver cour carrée du Louvre Juliette, ne m'ayant jamais rencontré précédemment et ne sachant pas précisément quelle tête j'avais, a visiblement accosté un de mes doubles qui n'était, sauf lourde erreur de ma part, pas moi. Le double lui a répondu je ne suis pas Guillaume mais bon courage et a pensé, sans doute, à une rencontre Meetic ou un blind date occasionnel. Je ne sais pas quelle tête avait ce double et si son ombre était réellement une déclinaison possible de la mienne (j'aime le penser) mais je me pose la question de savoir quelle a été, par la suite, la progression de sa journée. Peut-être l'envers de la mienne.



Plus tard, au Num, entre deux saumons, Juliette m'explique la poursuite du journal du brise-lames dont j'avais accueilli ici-même un épisode lors d'un vase communicant précédent. Je lui explique mon chômage tombé du ciel, la fin de Coup de tête. Je prononce même la phrase, très improbable mais bien réelle « je vendais des chiottes, et oui, sur internet ».

Un peu plus tard, après que Juliette soit repartie de son côté, achat du dernier Philippe Vasset. Achat aussi de Tanganyika Project, de Sylvain Prudhomme, sans doute pour fêter silencieusement l'annonce de la poursuite du Tigre.

samedi 25 septembre 2010

Fini

Je pourrais faire plus bref encore et relayer mon tweet de début d'après-midi.

tweetcdt.png

Je pourrais aussi faire plus long et détailler point par point toute la chronologie nécessaire à l'élaboration, la destruction, la réécriture et la finalisation de Coup de tête mais ce serait pure redite. Pour ça : explorez les liens, remontez les archives.

La dernière relecture était presque accessoire : sur liseuse pour faire tout comme, lentement et à cheval sur les parties pour avoir une bonne vision d'ensemble. Quasiment aucune modification, sinon des petits ajustements de typographie pure (sauts de lignes, essentiellement), quelques remplacements d'un mot pour un autre. Tout au plus trois ou quatre phrases supprimées (dont la dernière). Rien de bien méchant. Fallait juste s'assurer que c'était bon, juste vérifier une dernière fois au cas où. Désormais c'est chose faite.

La période de corrections & relectures en réalité a commencé début juin, après avoir terminé la partie écriture de la partie 4, la dernière. Entre cette date et aujourd'hui, 18 000 signes ont sauté, parce qu'il fallait, ramenant le poids total du truc à 300 000 signes environ. 5% du texte a donc été charcuté pour un meilleur impact, pour densifier la trame. J'en suis très satisfait. Enfin satisfait.

Je ne pense plus modifier quoi que soit, mais attendons de voir les retours des bêta lecteurs à qui j'ai envoyé ou vais envoyer le texte. Ensuite ce sera déjà hors de mes mains.

jeudi 23 septembre 2010

Lune - Nuit - Hélium

Je poursuis mon exploration viscérale de la banlieue de banlieue et tapant plus près de Paris, ligne A et non plus D, Vincennes, Fontenay sous bois, Joinville le pont. Rendez-vous hier anciens collègues pour comparer respectivement nos expériences de Pôle Emploi. J'explique Svetlana, ma conseillère perso à moi, qui tient à me voir tous les quinze jours et squatte depuis lundi déjà ma boite mail. Alors faire semblant de chercher quelque chose tout en s’évertuant de surtout, surtout, ne pas trouver. Je vis plutôt bien mon chômage (ou plutôt j'en profite).

Traverser de nuit banlieue de banlieue en bus démultiplie sans trop le vouloir le sens de la géographie. Ça veut dire le temps, ça veut dire l'espace, ça veut dire la lune qui rôde en haut comme un chaman rempli d'hélium. Serpenter dans la nuit, le béton minuscule, les bretelles autoroute, diffracte aussi la carte telle que je l'avais en tête ; j'en profite pour écouter podcast d'Eden matin midi et soir (Chloé Delaume via France Culture) et recommande vivement.
Vide, tu es je suis vide. L’esprit en appel d’air, organes fantoches et cœur aride. Une âme stérile, une voix de pierre. Des cailloux plein la bouche, des crachats de silex. Mais aucune étincelle n’affleure aux commissures, aucune, jamais.

(Voir aussi Arnaud Maïsetti pour lecture et écoute du podcast)
lune-helium.JPG

Coincé Gare de Lyon, comme le narrateur bien anonyme de Coup de tête je cherche Nil, Nil est nulle part, ou plutôt si, des Nils, c'est à dire des clodos, y en a partout, certains même n'en sont pas, ils puent l'alcool, ils dorment par terre. Gare de Lyon coincée la nuit ressemble en fait à Gare de Lyon ouverte le jour. Quelques corps en moins. Mais grosso modo la même absence de temporalité : la nuit, le jour, là-bas, sous terre, comme dans un Casino en fait, c'est juste exactement la même chose. La même lumière, les mêmes annonces. On fait, au fond, pas trop la différence. Est-ce que j'ai pensé ne serait-ce qu'une seconde aux risques d'attentat dans les transports ou même ailleurs, aux bombes disséminées partout sur, sous et dans les rails, les wagons, les caténaires, est-ce que j'en ai profité pour en construire une peur primaire de plus à ajouter au catalogue ? Même pas. J'y pense maintenant, mais a posteriori.

Coup de tête, deux mots, juste pour dire que la dernière des dernières relectures est en cours, se terminera d'ici demain, samedi au plus tard. Ensuite ce sera terminé, ça fait bizarre rien que de le penser, mais c'est bien vrai. Après je ferai lire.

Pour passer le temps dans la nuit tartinée au néon j'ouvre 79 carré nuit blancs de Jean Gilbert acheté au pif il y a un mois. Ce livre de poésie fiévreuse est en réalité une traversée en Insomnie. Je me rappelle lecture d'Arnaud Maïsetti, « Où que je sois encore... il y a quelques semaines et j'insomnise. Il faudra que je relise, faudra aussi en reparler.

lundi 20 septembre 2010

48.545275, 2.576658

Hier dimanche, direct Corbeil – Melun. Le train s'appelle ZIPE, il traverse la campagne, la campagne d'une banlieue de banlieue bien écartée de Paris. Retrouve N., chez lui, plus tard sommes rejoints par E. Bien des années plus tôt, encore à la fac, nous passions nos journées, heures, semaines, grosso modo tous les trois. Aujourd'hui, plus ou moins dispersés dans la carte et le territoire, c'est un miracle si on arrive à s'accrocher tous trois trois fois par an. Dans le ZIPE aussi je termine Lichen, lichen, d'Antoine Emaz, car le bouquin n'est pas à moi et que je dois le rendre à ma mère, prochainement.
Faire figure est fatigant. Mieux vaut tenir tête, ou même simplement se tenir, être à la hauteur, pas davantage. Bref ne pas séparer le poète du commun des mortels : une peau, des os, des mots.

Antoine Emaz, Lichen, lichen, Editions Rehauts, P.9
Le RER entre Corbeil et Melun longe la Seine. Très peu de corps pris dans l'habitacle, beaucoup de sièges libres, quelques écluses bien monstrueuses à quelques points névralgiques de l'eau. Certaines, plus gigantesques encore, plantent sur l'eau des grues métalliques et surréelles.
Dans chaque poème il y a au moins un point où, si l'on poussait plus loin, tout s'effondrerait, et nous avec. On retournerait, plus bas, dans l'agitation muette qui a précédé.
Ecrire reviendrait donc à s'écarter, puis se rapprocher sans rejoindre, sous peine de se perdre à nouveau.

P.30
Arrêt Saint-Fargeau-Ponthierry. En face, derrière la Seine, qui dépasse sous l'ombre des arbres, un autre métallique, celui-là plus imposant, et des pylônes qui crépitent au soleil. Et au sommet des ces pylônes, tout en haut du zinc, au-delà de l'alu, et bien, juste, rien, car ils soutiennent que dalle.
S'il n'y a pas d'issue, explorons la cage. Elle deviendra plus vaste.

P.37
Et est-ce une carcasse, est-ce un OVNI, est-ce superman ? Est-ce que, déjà, c'est quelque chose et si oui où, quand et pourquoi ?
Le manque est moteur.

(…)

Pas besoin de beaucoup d'espace si on creuse.

P.40
Si c'est un OVNI, c'est crashé, si c'est ailleurs, pourtant, c'est bien là, et si c'est un homme c'est un géant, un de ces poteaux électriques à forme humaine qui galopent en Islande.
Noter, c'est comme être à côté. On sait que l'on n'a pas la meilleure place, mais à un moment, peut-être, on aura le meilleur angle de vue.
Noter, c'est un travail de photographe. Penser, c'est du cinéma.

P.48
Les rails tournent autour de la forme : je la retrouve à Boissise-le-roi. Je n'ai pas meilleure prise sur la forme car la forme est cachée : ne dépasse que les pylônes. Je n'ai même pas pensé à sortir le Kodak pour en prendre une photo. Simplement je me suis dit : back home passer par dessus, Google Earth, et voir vraiment ce qui s'étale sous le métal, ce que cache la forêt et ce qu'abrite la forme.
« la nuit tombe / jusqu'où // tout un sac de nerfs nus / et chacun serré cherchant de quoi / rire »
Ensuite le poème a versé, s'est perdu, est devenu incontrôlable ; une plongée sur plusieurs pages vers rien.

P.66
Back home, en effet, j'ai dégainé Google Earth, mais Google Earth ne m'a rien offert. J'ai trouvé le lieu mais aucun corps de métal à l'intérieur. Les pylônes, écrasés par la perspective, littéralement bouffés par la vue satellite, se fondent pratiquement avec le nu du sol. Il faut zoomer fort pour les apercevoir. Et autour, juste, rien. Même pas usine, même pas centrale électrique, même pas prison, même pas, même rien. Simplement, peut-être, quelques antennes extra-terrestres, légèrement décollées du sable pour émettre vers un ailleurs plus vrai puisque, justement, bien ailleurs.

forme2.png

Mélancolie, spleen n'ont pas de point de départ visible. C'est brusquement et sans raison sentir le vide de vivre, creuser la mort dans vivre. On ne s'explique pas ce basculement dans le dégoût de tout, l'inertie, l'insipidité, sinon par un masque tombé, celui du clown ou du vainqueur, peu importe.

P.92
Google Maps, pas mieux. J'espérais un nom, un code, une forme sur la carte dépouillée du cadastre. Mais là encore, que dalle. Juste un point A planté nulle part dans le vide du décor, celui précisément du Livre blanc de Philippe Vasset : une carte vierge de territoire, un gouffre dans la cartographie du réel.

forme1.png
« Bird, I cannot see a thing. / It's all in your mind »

samedi 18 septembre 2010

Vanessa Place, Exposé des faits

J'ai d'abord découvert Vanessa Place dans TINA n°5, paru il y a quelques mois. C'est elle qui ouvrait le numéro avec extrait de son Exposé des faits (Editions è®e) qui était prévu pour ouvrir la collection Littérature étrangè®e dirigée par Emilie Notéris & Nathalie Peronny. À l'époque, je n'avais pas adhéré, était passé dessus sans grande passion, avait oublié tout aussitôt cette lecture anecdotique. Il y a quelques semaines Chloé Delaume a mis en ligne sur son blog Remarques & cie un extrait bref de ce livre, l'extrait recopié ci-dessous. C'est cet extrait, pourtant déjà inclus dans le TINA n°5 (allez savoir pourquoi l'une de ces lectures m'a touché et l'autre non ?) et non ma lecture initiale de TINA qui m'a poussé en librairie à chercher, trouver, acheter et lire ce livre tout à fait déroutant.

place.bmp
L'appelant n'a pas pratiqué de coït oral sur Virginia, et elle n'a pas pratiqué de coït oral sur lui. L'appelant avait peur du virus HIV ; au final, ils n'ont rien fait parce que Virginia était tout le temps malade et réclamait toujours plus de drogue. À l'époque, l'appelant se rasait le pubis ; il portait la cicatrice visible d'un ancien coup de couteau donné par sa femme. Son scrotum est anormalement large. (RT 3:1809-1811, 3:1815-1817, 3:1822, 3:1827) L'appelant n'a pas menacé de violer Virginia : c'était inutile, vu qu'il l'avait déjà payée pour avoir des rapports sexuels. Il ne l'a jamais frappée. Il n'aurait jamais pu s'asseoir sur elle pendant qu'elle pratiquait un coït oral sur lui car il possédait un matelas à eau et pesait à l'époque une centaine de kilos. (RT 3:1811-1812, 3:1841-1842) Si l'appelant a traité M. de salope, ça n'avait rien de personnel. Pour l'appelant, ce terme s'applique à toutes les femmes. (RT 3:1825-1826) Il a été stipulé que l'appelant avait précédemment été acquitté dans le cadre d'une affaire d'agression avec arme mortelle contre un agent de la paix. (RT 3:1845).

Vanessa Place, Exposé des faits, Editions è®e, trad : Nathalie Peronny, P.13.
Il n'est pas inutile de rappeler après l’irruption de cet extrait la nature de ce livre. En plus d'être écrivaine et critique d'art Vanessa Place est avocate. Plus qu'il reproduit la violence de ces scènes quotidiennes, Exposé des faits l'archive, la retranscrit comme compte rendu. La langue articulée est une langue grise, sèche, greffière et systématique. La langue précise et dénudée de l'administration judiciaire, du rapport, de l'exposé des faits. La quatrième de couverture, qui fait office de présentation au texte, précise d'ailleurs qu'il s'agit d'un docutexte et non pas d'un récit ou d'une fiction.
Exposé des faits est un texte dont le mode de visionnage s’apparente à 10e chambre, instants d’audience de Raymond Depardon ; soit un docutexte en prise avec le réel au sein duquel les cas sont simplement présentés sans ajout de commentaire. La langue de la transcription judiciaire se veut neutre et objective mais ne peut échapper à la subjectivité de ses acteurs. Face à la recrudescence des séries policières, des émissions de reconstitutions, des dossiers et autres enquêtes, Vanessa Place s’empare des matériaux issus de son quotidien d’avocate et annule les effets de suspense et autres accessoirisations émotionnelles des faits. C’est au lecteur de prendre en charge la spectacularisation de la trame fictionnelle.
Exposé des faits rassemble une petite dizaine de cas judiciaires : cas au sens de « case », une affaire. L'exposé des faits procède généralement de la façon suivante : présentant alternativement le dossier à charge d'un anonyme toujours identique appelé « l'appelant » (dans les films ou sur les écrans de télévision, l'appelant est généralement un mec violent, récidiviste, mal rasé et vulgaire), c'est la voix de l'accusation, et le dossier de la défense dont on suppose qu'il est présenté par un avocat (dans les films ou sur les écrans de télévision, l'avocat de l'appelant est généralement un avocat commis d'office). Quelques fois, la transcription des évènements laisse aussi place aux témoignages d'experts, aux éléments décrivant la progression de l'enquête et aux éventuelles réfutations proposées après les débats par la défense. Les affaires se succèdent, elles n'ont aucun rapport factuel les unes avec les autres.

La quatrième de couverture citée précédemment invoque Raymond Depardon pour donner le ton. La question qu'on peut se poser à la lecture de ces extraits disséminés serait : quelle langue pour quel propos ? Pour le propos Vanessa Place s'en explique : Mon projet littéraire "Exposé des Faits" s’intéresse à la latence de la loi, à l’affaire criminelle comme entité non auto-constituante, l’affaire sans la loi, l’affaire sans l’affaire. (Parce que la loi n’est jamais que la loi appliquée à l’affaire.) C’est donc un projet indexique, symbolique et ironique, ou du moins iconoclaste (sans loi), ce qui signifie la même chose. 
(...) 
 À cet égard, l’écriture conceptuelle, comme mes Exposés des Faits, vient articuler l’énonciation de l’Américain, une valise à la fois vide et pleine, signifiant le rien singulier et le potentiel du multiple. Mais qu'en est-il de la langue ? Sèche, froide, sans aucune manipulation ou organisation des paroles, témoignages ou évènements rapportés. Si la subjectivité de ces voix est omniprésente, elle n'engage jamais que leurs auteurs : les témoignages et les déclarations se contredisent et jamais le texte ne viendra trancher en validant telle ou telle partie. Il n'y a pas de jugement, il n'y a pas de jury, il n'y a pas de verdict. Le lecteur est-il pour autant placé dans cette position là ? Non, car les affaires sont pour la plupart fragmentées et le texte reste fidèle au titre : c'est à dire qu'il s'en tient aux faits, c'est à dire au discours. La recherche de la vérité n'est pas concernée par les enjeux du texte.



Les affaires se succèdent, certes, toutes étrangères aux précédentes, mais elles dessinent tout de même les unes les autres une couleur thématique omniprésente qui souligne, comme l'indique Chloé Delaume dans son billet, « la violence faite aux corps, et principalement à celui de la femme ». Viols, relations sexuelles avec de jeunes mineures, prostitution, viols à nouveau. Voilà le programme, voilà le plan, voilà le sens donné au texte. Là encore, il est fait peu de place aux victimes, ni même au déroulement réel de l'enquête. Seuls les faits sont détaillés, repris, nuancés ou contredits en fonction des témoignages, et lorsque la dimension psychologique d'un violeur compulsif et mis au centre de l'une de ces affaires, ce n'est que pour décrire les techniques d'interrogatoires des spécialistes en crimes sexuels violents et leur méthode de travail. Comment, par A plus B et par un système de points, de comptabilisation des comportements et des pratiques, et de totaux sous forme de pourcentages, un individu peut être, ou non, qualifié de prédateur sexuel violent.
Le facteur le plus important dans l'évaluation du Dr Hupka était le résultat élevé obtenu par l'appelant au Static 99, associé à « l'ensemble des facteurs de risque ». Le résultat d'un individu au Static 99 est définitif. Rien dans le comportement actuel de l'appelant n'indique que sa paraphilie est encore active, ni que l'appelant est encore antisocial ; au moment du procès, l'appelant n'avait pas manifesté sa paraphilie depuis dix-sept ans. (Supp. RT 268 ; RT 245-248, 254-255, 265n 294, 299-301) Selon le Dr Hupka, l'appelant est « quelqu'un d'une gentillesse remarquable », « coopératif. Agréable, sincère... une personnalité en tous points appréciable ». (Supp. RT 274-275)
P.94
En décrivant par le biais de ces discours gris la violence quotidienne de ces intervenants, Exposé des faits met également à plat des milieux très complexes et de ces comptes-rendus se dégagent parfois des esquisses sociologiques extrêmement percutantes : c'est le cas lorsque la prostitution est décortiquée en quelques paragraphes.
« Le milieu », c'est la prostitution. Ses règles interdisent notamment tout type d'association avec des personnes en dehors du milieu, à l'exception des michetons, c'est-à-dire des clients. Le processus d'endoctrinement a pour objectif de répondre aux besoins de la prostituée : si elle a besoin d'amour, son mac lui en fournira ; d'amitié, il lui en donnera ; de vêtements, il lui en paiera ; ainsi fonctionne « l'accroche ». Quand une prostituée gagne de l'argent, le mac la félicite. Quand une prostituée enfreint les règles – en s'adressant à un autre mac, en refusant de travailler ou en arrivant en retard – il y a punition. La punition peut-être soit physique, soit psychologique : la punition physique va de la gifle à la mort par balles. Même si les règles peuvent légèrement différer d'un mac à un autre, le principe de base reste toujours le même. Par exemple, le rituel du choix : si une femme ayant déjà un mac croise le regard d'un autre, celui-ci a le droit de lui adresser la parole et de la faire travailler pour lui. Si un mac surprend une de ses prostituées en train de parler à un autre mac, elle sera rouée de coups. (RT 3:646-649).

P. 68-69
« Le milieu » du texte, c'est bien le corps, exploité (prostitution) violenté (passages à tabac) ou possédé (viols) : parfois un mélange des trois. Et si le texte est si strict, s'il s'en tient, encore une fois, « aux faits », c'est bien pour souligner la violence des situations et non la mettre en scène : pour ça aussi (sans doute) que les corps eux-mêmes sont absents, désespérément poussés hors texte puisque désespérément bafoués.
La relation entre proxénète et prostituée reproduit celle définie par les liens du mariage traditionnels, établissant des rôle précis pour l'homme et la femme. Les macs respectent et admirent les femmes qui connaissent les règles du milieu et refusent de se laisser exploiter par d'autres hommes. Cent pour cent des relations entre macs et prostituées reposent sur la suspicion : le proxénétisme est un « jeu de dupes ». (RT 7:1134, 7:1148-1151) (…) Les filles appellent leur mac « papa » et les autres prostituées « belles-soeurs », le groupe formant une « famille ».

P.72
La posture de Vanessa Place est radicale et radical, Exposé des faits l'est nécessairement. C'est un livre au taser : 500 000 milles volts grosso modo et une très forte décharge pour l'ouverture de cette collection Littérature étrangè®e. Il est plus que probable que ce livre ne trustera pas le classement des meilleures ventes ni ne fera beaucoup parler de lui lors des prochains prix littéraires. Pour ça aussi qu'il faut le défendre. Pour ça bien sûr qu'on en parle.

À noter, une série de rendez-vous, rencontres, lectures avec Vanessa Place à Paris, agenda à retrouver sur le site des éditions è®e ou sur la page Facebook dédiée à ces évènements.

vendredi 17 septembre 2010

17 sept.

Paris gare de Lyon en travaux : bientôt gare va s'extirper de l'ombre dans laquelle je l'ai fixée en écrivant Coup de tête. Ce n'est pas, en soit, un sacrifice puisque la gare telle que je l'ai arpentée en repérages et fréquentée au quotidien n'a jamais pu correspondre au lieu évoqué dans le texte, le temps du récit étant situé quelques années trop tôt. V. me demandait autrefois pourquoi ces détails liés aux lieux étaient si importants : je n'ai pas vraiment pu répondre à l'époque, je n'ai toujours pas la réponse aujourd'hui.

J'attends, Gare de Lyon, l'arrivée de E. au pied du TGV : c'est pour cette raison que je traverse encore cette gare. Rien à voir avec Coup de tête. E. arrive à l'heure, son TGV sur les épaules. Aux guichets, près des Départs Express Pro dont il est brièvement question dans la deuxième partie elle change son billet de retour. Midi différé quatorze heures mangeons thaï au Num proche les Halles. Plus loin Tuileries via le Louvre. Météo : soleil, 15 degrés de septembre. Je lui raconte mercredi, mon entretien Pôle Emploi. Les phrases retenues sont les suivantes : 
1) Pôle Emploi n'est pas là pour vous trouver du travail
2) les licenciés économiques comme vous ne sont pas comptabilisés dans les chiffres du chômage et
3) désormais c'est un cabinet privé qui va vous prendre en charge.
E. me parle de faire le tour du monde. Je lui dis tous les deux on se supporterait pas, quelque part ce serait marrant. Je lui dis je sais pas trop si faire un tour du monde ça me tenterait. Je lui dis tu crois pas qu'au fond on y retrouverait quand même notre même petite vie banale, même au bout du monde ? Elle me dit si. Derrière nous des mecs jouent au foot, se foutent à poil. Au cœur de Paris elle me déplie New York, la ville qui n'existe pas. Elle me parle de ceux qu'elle croise. Sans prononcer son nom, elle demande P., des nouvelles ? Je lui réponds nous avons disparu simultanément l'un pour l'autre. Peut-être, sans doute, est-ce une fiction factice de plus qu'il me faudra gommer. Et kiss bye boy n'existe plus.

Avant de repartir je lui demande si elle veut bien lire Coup de tête une fois que le truc sera bien terminé. Elle me laisse pas finir ma phrase pour accepter.

En quittant Gare de Lyon je me rends compte que tous les Escalators traversés aujourd'hui étaient inversés depuis mes derniers jours de boulot. Bizarre. Ça fait déjà un mois, ça fait à peine deux heures. 

mercredi 15 septembre 2010

Des hologrammes

Depuis fin Août Publie.net fait aussi sa « rentrée littéraire » en proposant simultanément plusieurs nouveaux textes tout à fait stimulants. Aujourd'hui encore la coopérative d'édition numérique poursuit son évolution en relayant notamment des textes de Robert ne veut pas lire, éditeur numérique québécois. À découvrir, notamment, l'excellent Tokyo Québec de Leroy K. May, nouveauté d'hier : je l'ai lu en suivant sa parution par épisodes il y a quelques mois, je le relirai avec plaisir en format complet, et en profiterai pour en parler plus en détail prochainement.

signescliniques.png Parmi les textes proposés à la rentrée, Signes cliniques de Christine Jeanney. Texte court, une ville, un hôpital, une femme et l'attente de cette femme, dans cette ville, dans cette hôpital, l'attente d'une opération. Le texte est très précis, c'est à dire qu'il est affûté, c'est à dire qu'il progresse, depuis l'attente physique dans le coeur de la ville (voir vivre en bas les corps et les hologrammes de corps qui gravitent autour de l'hôpital) jusqu'à l'après épidermique de l'opération. Les hologrammes traversent le livre. Quelques lézards, également, s'y lézardent. C'est un livre très net.
Comme elle est petite, l’immédiat se mesure immédiatement : à gauche un fauteuil, une table ; au fond à droite, un rétrécissement et deux portes, salle de bain et couloir ; la table roulante pour les repas ; un chevet avec tiroir, téléphone, sonnette, télécom- mande. Et au centre le lit, dernier cité parce qu’évi- dent, fusionné avec moi. Nous sommes tous deux soudés au centre de la pièce. Là où je suis il est, même lorsque je me lève, car j’en suis capable. De- bout, il reste intégré à mon dos sans qu’on le remar- que, son hologramme flotte, parallèle au linoléum.

À moins que ce ne soit moi. Des gens entrent, sortent, me prennent le bras, me saluent, déposent des choses, me questionnent, mon hologramme ré- pond Hier, Le mois dernier, Monsieur H, Merci, en  s’arrangeant pour que les réponses concordent, pen- dant que, dans une forêt à l’est mon vrai corps mar- che avec persévérance, cela explique le flottement, la distance inconstante située entre menton et cou, et la sensation d’être un crâne piqué au bout d’un manche télescopique.

À moins que ce ne soit eux. Des hologrammes de silhouettes humaines avancent dans des chaussures confortables, à l’intérieur de leur poche un stylo et sur le revers de celle-ci un badge aux lettres tapées à la machine. Ils poussent des chariots (ou ce qui sem- ble l’être, peut-être des images de chariots scannés), en sortent des contenants, bouteilles, compresses, tubes et bassines en forme de cacahuètes géantes, couleur de métal ou de papier mâché. Ils se déplacent assortis de paroles reconstituées générées aléatoire- ment par un ordinateur central. Ça pourrait fonc- tionner. C’est une question de technique.

Christine Jeanney, Signes cliniques, Publie.net, P.10-11.