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samedi 18 septembre 2010

Vanessa Place, Exposé des faits

J'ai d'abord découvert Vanessa Place dans TINA n°5, paru il y a quelques mois. C'est elle qui ouvrait le numéro avec extrait de son Exposé des faits (Editions è®e) qui était prévu pour ouvrir la collection Littérature étrangè®e dirigée par Emilie Notéris & Nathalie Peronny. À l'époque, je n'avais pas adhéré, était passé dessus sans grande passion, avait oublié tout aussitôt cette lecture anecdotique. Il y a quelques semaines Chloé Delaume a mis en ligne sur son blog Remarques & cie un extrait bref de ce livre, l'extrait recopié ci-dessous. C'est cet extrait, pourtant déjà inclus dans le TINA n°5 (allez savoir pourquoi l'une de ces lectures m'a touché et l'autre non ?) et non ma lecture initiale de TINA qui m'a poussé en librairie à chercher, trouver, acheter et lire ce livre tout à fait déroutant.

place.bmp
L'appelant n'a pas pratiqué de coït oral sur Virginia, et elle n'a pas pratiqué de coït oral sur lui. L'appelant avait peur du virus HIV ; au final, ils n'ont rien fait parce que Virginia était tout le temps malade et réclamait toujours plus de drogue. À l'époque, l'appelant se rasait le pubis ; il portait la cicatrice visible d'un ancien coup de couteau donné par sa femme. Son scrotum est anormalement large. (RT 3:1809-1811, 3:1815-1817, 3:1822, 3:1827) L'appelant n'a pas menacé de violer Virginia : c'était inutile, vu qu'il l'avait déjà payée pour avoir des rapports sexuels. Il ne l'a jamais frappée. Il n'aurait jamais pu s'asseoir sur elle pendant qu'elle pratiquait un coït oral sur lui car il possédait un matelas à eau et pesait à l'époque une centaine de kilos. (RT 3:1811-1812, 3:1841-1842) Si l'appelant a traité M. de salope, ça n'avait rien de personnel. Pour l'appelant, ce terme s'applique à toutes les femmes. (RT 3:1825-1826) Il a été stipulé que l'appelant avait précédemment été acquitté dans le cadre d'une affaire d'agression avec arme mortelle contre un agent de la paix. (RT 3:1845).

Vanessa Place, Exposé des faits, Editions è®e, trad : Nathalie Peronny, P.13.
Il n'est pas inutile de rappeler après l’irruption de cet extrait la nature de ce livre. En plus d'être écrivaine et critique d'art Vanessa Place est avocate. Plus qu'il reproduit la violence de ces scènes quotidiennes, Exposé des faits l'archive, la retranscrit comme compte rendu. La langue articulée est une langue grise, sèche, greffière et systématique. La langue précise et dénudée de l'administration judiciaire, du rapport, de l'exposé des faits. La quatrième de couverture, qui fait office de présentation au texte, précise d'ailleurs qu'il s'agit d'un docutexte et non pas d'un récit ou d'une fiction.
Exposé des faits est un texte dont le mode de visionnage s’apparente à 10e chambre, instants d’audience de Raymond Depardon ; soit un docutexte en prise avec le réel au sein duquel les cas sont simplement présentés sans ajout de commentaire. La langue de la transcription judiciaire se veut neutre et objective mais ne peut échapper à la subjectivité de ses acteurs. Face à la recrudescence des séries policières, des émissions de reconstitutions, des dossiers et autres enquêtes, Vanessa Place s’empare des matériaux issus de son quotidien d’avocate et annule les effets de suspense et autres accessoirisations émotionnelles des faits. C’est au lecteur de prendre en charge la spectacularisation de la trame fictionnelle.
Exposé des faits rassemble une petite dizaine de cas judiciaires : cas au sens de « case », une affaire. L'exposé des faits procède généralement de la façon suivante : présentant alternativement le dossier à charge d'un anonyme toujours identique appelé « l'appelant » (dans les films ou sur les écrans de télévision, l'appelant est généralement un mec violent, récidiviste, mal rasé et vulgaire), c'est la voix de l'accusation, et le dossier de la défense dont on suppose qu'il est présenté par un avocat (dans les films ou sur les écrans de télévision, l'avocat de l'appelant est généralement un avocat commis d'office). Quelques fois, la transcription des évènements laisse aussi place aux témoignages d'experts, aux éléments décrivant la progression de l'enquête et aux éventuelles réfutations proposées après les débats par la défense. Les affaires se succèdent, elles n'ont aucun rapport factuel les unes avec les autres.

La quatrième de couverture citée précédemment invoque Raymond Depardon pour donner le ton. La question qu'on peut se poser à la lecture de ces extraits disséminés serait : quelle langue pour quel propos ? Pour le propos Vanessa Place s'en explique : Mon projet littéraire "Exposé des Faits" s’intéresse à la latence de la loi, à l’affaire criminelle comme entité non auto-constituante, l’affaire sans la loi, l’affaire sans l’affaire. (Parce que la loi n’est jamais que la loi appliquée à l’affaire.) C’est donc un projet indexique, symbolique et ironique, ou du moins iconoclaste (sans loi), ce qui signifie la même chose. 
(...) 
 À cet égard, l’écriture conceptuelle, comme mes Exposés des Faits, vient articuler l’énonciation de l’Américain, une valise à la fois vide et pleine, signifiant le rien singulier et le potentiel du multiple. Mais qu'en est-il de la langue ? Sèche, froide, sans aucune manipulation ou organisation des paroles, témoignages ou évènements rapportés. Si la subjectivité de ces voix est omniprésente, elle n'engage jamais que leurs auteurs : les témoignages et les déclarations se contredisent et jamais le texte ne viendra trancher en validant telle ou telle partie. Il n'y a pas de jugement, il n'y a pas de jury, il n'y a pas de verdict. Le lecteur est-il pour autant placé dans cette position là ? Non, car les affaires sont pour la plupart fragmentées et le texte reste fidèle au titre : c'est à dire qu'il s'en tient aux faits, c'est à dire au discours. La recherche de la vérité n'est pas concernée par les enjeux du texte.



Les affaires se succèdent, certes, toutes étrangères aux précédentes, mais elles dessinent tout de même les unes les autres une couleur thématique omniprésente qui souligne, comme l'indique Chloé Delaume dans son billet, « la violence faite aux corps, et principalement à celui de la femme ». Viols, relations sexuelles avec de jeunes mineures, prostitution, viols à nouveau. Voilà le programme, voilà le plan, voilà le sens donné au texte. Là encore, il est fait peu de place aux victimes, ni même au déroulement réel de l'enquête. Seuls les faits sont détaillés, repris, nuancés ou contredits en fonction des témoignages, et lorsque la dimension psychologique d'un violeur compulsif et mis au centre de l'une de ces affaires, ce n'est que pour décrire les techniques d'interrogatoires des spécialistes en crimes sexuels violents et leur méthode de travail. Comment, par A plus B et par un système de points, de comptabilisation des comportements et des pratiques, et de totaux sous forme de pourcentages, un individu peut être, ou non, qualifié de prédateur sexuel violent.
Le facteur le plus important dans l'évaluation du Dr Hupka était le résultat élevé obtenu par l'appelant au Static 99, associé à « l'ensemble des facteurs de risque ». Le résultat d'un individu au Static 99 est définitif. Rien dans le comportement actuel de l'appelant n'indique que sa paraphilie est encore active, ni que l'appelant est encore antisocial ; au moment du procès, l'appelant n'avait pas manifesté sa paraphilie depuis dix-sept ans. (Supp. RT 268 ; RT 245-248, 254-255, 265n 294, 299-301) Selon le Dr Hupka, l'appelant est « quelqu'un d'une gentillesse remarquable », « coopératif. Agréable, sincère... une personnalité en tous points appréciable ». (Supp. RT 274-275)
P.94
En décrivant par le biais de ces discours gris la violence quotidienne de ces intervenants, Exposé des faits met également à plat des milieux très complexes et de ces comptes-rendus se dégagent parfois des esquisses sociologiques extrêmement percutantes : c'est le cas lorsque la prostitution est décortiquée en quelques paragraphes.
« Le milieu », c'est la prostitution. Ses règles interdisent notamment tout type d'association avec des personnes en dehors du milieu, à l'exception des michetons, c'est-à-dire des clients. Le processus d'endoctrinement a pour objectif de répondre aux besoins de la prostituée : si elle a besoin d'amour, son mac lui en fournira ; d'amitié, il lui en donnera ; de vêtements, il lui en paiera ; ainsi fonctionne « l'accroche ». Quand une prostituée gagne de l'argent, le mac la félicite. Quand une prostituée enfreint les règles – en s'adressant à un autre mac, en refusant de travailler ou en arrivant en retard – il y a punition. La punition peut-être soit physique, soit psychologique : la punition physique va de la gifle à la mort par balles. Même si les règles peuvent légèrement différer d'un mac à un autre, le principe de base reste toujours le même. Par exemple, le rituel du choix : si une femme ayant déjà un mac croise le regard d'un autre, celui-ci a le droit de lui adresser la parole et de la faire travailler pour lui. Si un mac surprend une de ses prostituées en train de parler à un autre mac, elle sera rouée de coups. (RT 3:646-649).

P. 68-69
« Le milieu » du texte, c'est bien le corps, exploité (prostitution) violenté (passages à tabac) ou possédé (viols) : parfois un mélange des trois. Et si le texte est si strict, s'il s'en tient, encore une fois, « aux faits », c'est bien pour souligner la violence des situations et non la mettre en scène : pour ça aussi (sans doute) que les corps eux-mêmes sont absents, désespérément poussés hors texte puisque désespérément bafoués.
La relation entre proxénète et prostituée reproduit celle définie par les liens du mariage traditionnels, établissant des rôle précis pour l'homme et la femme. Les macs respectent et admirent les femmes qui connaissent les règles du milieu et refusent de se laisser exploiter par d'autres hommes. Cent pour cent des relations entre macs et prostituées reposent sur la suspicion : le proxénétisme est un « jeu de dupes ». (RT 7:1134, 7:1148-1151) (…) Les filles appellent leur mac « papa » et les autres prostituées « belles-soeurs », le groupe formant une « famille ».

P.72
La posture de Vanessa Place est radicale et radical, Exposé des faits l'est nécessairement. C'est un livre au taser : 500 000 milles volts grosso modo et une très forte décharge pour l'ouverture de cette collection Littérature étrangè®e. Il est plus que probable que ce livre ne trustera pas le classement des meilleures ventes ni ne fera beaucoup parler de lui lors des prochains prix littéraires. Pour ça aussi qu'il faut le défendre. Pour ça bien sûr qu'on en parle.

À noter, une série de rendez-vous, rencontres, lectures avec Vanessa Place à Paris, agenda à retrouver sur le site des éditions è®e ou sur la page Facebook dédiée à ces évènements.

dimanche 12 septembre 2010

Claro, CosmoZ

D'autres ont déjà écrit, et bien écrit, avant moi sur CosmoZ, dernier livre de Claro sorti récemment chez Actes Sud. Je suis un peu à la traine. Mais pas beaucoup.

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1900 : point d'exclamation du vingtième siècle encore à venir, départ choisi d'un périple initiatique qui court jusqu'aux années cinquante. 1900 : date d'écriture du Magicien d'Oz, par L. Franck Baum (baum baum baum). Date aussi choisie par Claro pour la propulsion de ses personnages, les oziens, dans un monde parallèle truffé d'angoisse et de chair en suspens, monde parfois appelé Histoire, nôtre ou réalité. Les personnages du Magicien d'Oz sont crachés depuis la langue de l'écrivain vers le monde véritable comme une difformité palpable, une déviance du langage. CosmoZ (C majuscule, Z majuscule, écho possible à eXistenZ, de David Cronenberg, qui creusait d'autres types de réalités parallèles ?) articule leur quête pour retrouver la route de briques jaunes censés les guider vers leur Oz véritable, El Dorado des fictifs : leur matrice, leur monde, leur réalité.
C'est un très long voyage, une migration vers d'autres états de conscience, d'autres conditions de déperdition. D'autres pulsions, aussi. Dorothy reste Dorothy mais elle devient également toutes sortes de femmes possibles, la voilà infirmière au chevet d'invalides de guerre, le visage penché sur des corps décousus, diminués, furieux d'être encore ; puis Dorothy s'envole, elle laisse passer sous elle l'océan susceptible ; elle est désormais ouvrière dans un atelier d'horlogerie, occupée à sucer la pointe de pinceaux nimbés de radium, mais les aiguilles tournent, déjà un orage remodèle le paysage des rues et des champs, elle perd des amis, gagne des soucis, travaille dans la quincaillerie familiale et vend des aspirateurs, du grillage pour poulailler, du barbelé au mètre, elle prolonge son avenir au-delà du raisonnable, fait exploser le monde et puis meurt, renaît et oublie, accomplit des milliers de gestes en un seul mouvement et échafaude cent stratégies d'une seule décision.

Claro, CosmoZ, Actes Sud, P.59
Dorothy ouvre le livre dans un prologue qui la catapulte dans le texte « Tu t'appelles Dorothy, tu es une petite fille et tu vis au Kansas ». L'épouvantail, le bûcheron en fer-blanc, les munchkins et le chien Toto la rejoindront. D'autres encore. Chaque initiation est aussi une quête : la quête des personnages extirpés d'Oz est aussi celle du livre, est aussi celle du siècle : « savoir comment finit le monde et pourquoi il ne cesse de recommencer. » Et le Magicien répond : « il est temps de traverser les sables mortels. »

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L'écrire c'est déjà un peu se tromper : bien sûr que l'ombre de Pynchon plane sur la page blanche de CosmoZ, avant même d'ouvrir le livre. Rappelons que Claro a traduit Pynchon, et notamment Contre-jour, il y a deux ans, qui, se terminant Rue du Départ, orchestrait ni plus ni moins la naissance du siècle. Claro entreprend d'en saisir la première moitié : de 1900 à 1956, et ce faisant s'extirpe à son tour de l'ombre du géant américain.
Quand le train a quitté la gare, Eizik m'a montré du doigt l'énorme horloge en train de rétrécir et m'a dit : Nous ne partageons pas les mêmes secondes qu'eux. Nos minutes n'ont rien à voir avec leurs minutes, leurs heures avec nos heures. Nous sommes à l'extrémité de ces aiguilles et eux au centre, et nos circonférences ont beau tourner autour du même axe, nous tremblons toujours un peu avant d'aller d'un chiffre à un autre, tandis qu'eux glissent comme s'ils patinaient autour du trou du temps, prêts à harponner le précieux poisson.
Quel poisson ?
Le poisson... du... du moment !

P. 86-87.
Plus qu'un voyage à travers la fiction (Le Magicien d'Oz, bien sûr, mais pas seulement), CosmoZ est un voyage à travers le temps. Eizik ou Avram (sait-on jamais lequel écrit ?) a raison : les oziens sont décalés par rapport aux époques qu'ils traversent. Étrangers aux morbides préoccupations du monde (la guerre, le cirque, la manipulation génique, le travail, la fuite, la guerre encore, la mort souvent) ils ne savent vivre que dans un seul moment : celui de la quête d'Oz, bien sûr. D'ailleurs les personnages ne vieillissent pas, déshumanisés par les circonstances (prenons l'exemple d'Oscar Crow, l'épouvantail, et Nick Chopper, le bucheron en fer-blanc, rescapés de la Grande Guerre et respectivement privés de mémoire et d'enveloppe humaine, mais remis sur pieds ou reconstruits par la main de l'homme dans le seul but de les rendre productif au travail), désarticulés par les flux du Temps, ils demeurent malgré tout en quête de la route de briques jaunes qui refuse d'apparaître. Voilà le moment dont ils sont prisonniers, voilà le poisson (poison ?) qu'il leur reste à harponner. Au bout du périple, qu'y-a-t-il ? On en revient à la question originelle posée par Dorothy au Magicien : le Temps est une boucle insondable.

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Et la boucle un pont en suspension qui pourrait bien relier CosmoZ au Fond du ciel, de Rodrigo Fresán, comme l'esquisse Antonio Werli dans son article, et comme je l'ai par la suite signalé dans mes dernières notes sur Le fond du ciel. Un point géographique mesure d'ailleurs l'écart minimum entre les deux, l'un semblant passer le relais à l'autre : il s'agit de Los Alamos, New Mexico, et de l'explosion de la première bombe atomique, concrétisation du projet Manhattan.
Pareille à un cerveau arraché à sa boîte crânienne, la reine plutonium envahit le ciel et efface le visible, aspirant toutes les particules de poussière afin de s'en faire une couronne d'un brun or et sépia. Des milliers de tonnes de sable en ébullition sont avalées par son titanesque fondement puis régurgitées en un geyser inextinguible – et l'Ombre ! enfin enfin enfin ! tombe.

P.471
« Ne dis rien. Écoute », m'a-t-il ordonné.
Alors j'ai entendu un son nouveau et pour moi inédit. Le son de quelque chose resté jusqu'alors derrière une porte close car nul n'en avait jamais trouvé la clé. Le son de la lumière et de l'ombre, de milliers de soleils annonçant l'arrivée de l’obscurité.
« Si tu voyais ce que je vois, Isaac ! » s'est écrié Ezra.

Rodrigo Fresán, Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P. 104.
Ce trait d'union entre les deux bouquins, très proches bien que profondément autres (ou très différents quoique radicalement proches) articule, je pense, un point de bascule important entre un Temps droit et linéaire, fait de briques jaunes tracées au loin, qu'incarne CosmoZ, et un Temps brutal, éparpillé, présent passé futur incarné à la fois, un Temps absent où tout existe en même temps : un Temps sans temps, somme toute, comme l'écrit Fresán. Un moment à partir duquel le Temps ne peut que se dérégler, buguer comme un système informatique saturé de redondances cycliques. Voilà la grande rencontre de ces deux fictions contradictoires et voilà aussi leur profonde incompatibilité.
Allons donc, nous sommes de toute façon entrés dans le siècle des adaptations, les formes ne nous évoquent plus que des formes, nous quittons telle coquille pour nous réfugier dans telle carapace, les larves migrent, les peaux muent, mais l'armature, la grille, le squelette persistent – et ce sont encore les charniers qui connaissent les meilleures, les plus fidèles, les plus ambitieuses adaptations, ce sont les ghettos dont on favorise la reproduction avec le plus d'enthousiasme, à grand renfort de barbelés toujours plus illisibles, les immenses parcs à thème de la souffrance, avec pour objectif la concentration de tous les camps en un seul, l'ultime zoo de la douleur humaine, sans cesse mis en scène, au prix d'infinies répétitions, chaque échec consommant le succès prochain, les figurants toujours plus nombreux, toujours lus rampants, écrasés sous la fanfare des accessoires, fièvres, virus, microbes, coups coups coups, le corps adaptant la mort, l'esprit adaptant la nuit, la viande adaptant la viande, le cri adaptant le silence, le scalpel adaptant le progrès, la cruauté adaptant jusqu'au geste lui-même, n'importe quel geste, sans le moindre remords (…)

P.349
Et, clin d'oeil, Claro adapte Le Magicien d'Oz (le livre, la pièce, le film, l'extravaganza) pour une plongée plus torve encore dans les méandres des méandres du siècle. Il pirate le conte et le renverse (« anti-féerie », dit l'éditeur en quatrième de couverture). Il subvertit en métamorphosant la narration (multiple, à la fois précise et prolixe, la langue utilisée garde aussi tout son humour, toute sa distance, toute sa méticulosité). Il re-produit. Il inquiète.



D'autres hOriZons :

Fric-Frac Club : François Monti & Antonio Werli
Tierslivre
La ruelle bleue
Lesoir.be
Culture Café : critique & entretien avec Claro
L'esc@rgot G@rpien (extraits) : #1 & #2
Le blog de Claro : Le clavier cannibale

samedi 11 septembre 2010

Pourquoi faire un journal, réponse au Tigre

Le numéro 13 du nouveau Tigre porterait-il malheur ? Quoiqu'il en soit ce numéro daté du jour est aussi accompagné de la mention « numéro spécial » et d'une couverture majuscule : Pourquoi faire un journal (et autre déclinaison possible : pour quoi faire un journal ?), accompagnée de l'image qui va avec : au fond pourquoi couper des arbres pour ça ? (ça étant, bien sûr, le Tigre lui-même).

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Pour la durée d'un paragraphe introductif j'emprunte la DeLorean du Doc et je remonte le temps. En janvier dernier je prends mon abonnement au Tigre. Je ne sais même pas, à cette heure là, que le Tigre prépare une nouvelle formule, un « quinzomadaire » (parution tous les quinze jours). Pire : je ne l'ai jamais lu. Je connais bien le site Le-tigre.net mais c'est tout. J'ai l'impression de choisir un bouquin dans une librairie au hasard sans avoir vraiment lu une ligne complète, si ce n'est peut-être une phrase quelconque trouvée au pif au fond des pages. Je sais que ce genre d'achat aléatoire est instructif, rarement décevant. Mon journal de l'époque indique d'ailleurs une seule phrase, laconique : « Abonnement le Tigre pour 2010 : 50€. » (précédée trois mois plus tôt de « La possibilité de s'abonner au Tigre ? »). Voilà mon expérience personnelle du Tigre en tant que lecteur. Je ne connais rien des précédentes moutures de la bête. Uniquement la version 2010.

Habituellement, je ne lis pas la presse papier. Bon représentant de la génération Y, mon accès à l'information et au reportage journalistique est totalement digital : ordinateur et Iphone suffisent (Ipad aussi, sans doute un jour), flux actu des papiers sur le web (Libé, Le Monde), flux 100% web (Owni, Mediapart) et abonnement payant s'il le faut (Mediapart, donc). Pas besoin de papier. La raison qui m'entraîne à m'abonner au Tigre, journal papier, est toute simple : il n'existe pas de formule d'abonnement pour la version PDF de la bête. Alors le papier puisqu'il y est, et l'objet étant lui-même un bel objet, il est probable que je ne changerais pas mon abonnement si d'aventure la possibilité d'un tout online se profilait (sauf si bien sûr un combo papier + PDF était proposé, mais c'est une autre question). Comme quoi la bête m'a convaincu, comme quoi je suis, si, si, j'y tiens, un lecteur satisfait.

J'en reviens au numéro 13. Curieux numéro, sous forme de « très grand édito » de Raphaël Meltz (co-fondateur), annotée par Laetitia Bianchi (co-fondatrice), qui explique en 11 points que peut-être, c'est possible, éventuellement, Le Tigre pourrait péricliter, faute d'envie de faire encore courir la bête. Édito malgré tout qui se termine, sinon sur un appel, au moins sur une attente (« J'aimerais tellement qu'ils soient tous là, ceux qui croient que ce scandale peut et doit encore advenir. Je les attends. »).

L'un des points soulevé dans ce texte de Raphaël Meltz concerne le journalisme en ligne et la « consommation de l'information ». Et j'ai du mal à saisir le lien entre ce culte d'une information pré-mâchée, prête à être « consommée » comme un Macdo de l'info (qui existe) et la nouvelle façon de transmettre l'information telle que le permettent les nouveaux médias. Une appli Ipad ou Iphone, parce qu'elle ouvre un chemin différent, sans doute parallèle ou complémentaire, à la publication papier, dégrade-t-elle le contenu du journal ? Le Tigre en PDF n'est-il pas Le Tigre ? Pourquoi la possibilité d'appli Iphone/Ipad d'un tigre devenu tactile ne serait-elle pas viable commercialement et intellectuellement parlant ? Idem d'ailleurs pour Twitter & Facebook, outils gentiment raillés dans ce papier : ces outils là existent et déplacent véritablement le lien existant entre le journal et le lecteur, pourquoi ne pas l'exploiter, pourquoi ne pas le détourner, même, dans un sens plus tigré, plus conforme aux visions du journal ?

Il en va de même, d'ailleurs, pour le rapport au lecteur. Raphaël Meltz regrette de n'avoir pas assez de retour, de commentaires, d'analyses.
On fait un journal. Un journal dont on suppose qu'il ne ressemble pas aux autres. Dont on imagine qu'il est là pour remettre en question des usages, des façons d'écrire. Dont on trouve qu'il est indocile, dans le choix de ses sujets et la façon de les traiter. Et puis : rien. Pas de polémique. Pas d'analyse. Pas de commentaires. Des messages des lecteurs, on en reçoit beaucoup : enthousiastes, la plupart du temps. Mais courts, très courts.
Mais Le Tigre tel qu'il existe actuellement est-il calibré pour l'échange avec son lectorat ? Seuls deux liens sont proposés sur la une du journal : l'un renvoie à une adresse mail somme toute assez standard et anonyme (tigre@le-tigre.net) et l'autre au site internet lui-même : Le-Tigre.net. Sur le site internet propulsé sous Spip, des archives du journal, des rubriques des anciens numéros, certains articles choisis. Mais aucune possibilité de commentaire sur ces pages. Idem sur la page Facebook du journal : quelques fans, pas de publication, un résumé de sa page Wikipédia et aucune possibilité de dialogue. Alors quand un journal, aussi pertinent soit-il, aussi inventif, décalé, indocile soit-il, donne une impression aussi hermétique que celle-ci, sans doute le lecteur suppose-t-il que la polémique, l'analyse ou le commentaire ne sont pas sollicités, tout simplement (le titre de ce numéro n'est-il pas par ailleurs « Pourquoi faire un journal », sans point d'interrogations, donc sans ouverture vers un dialogue possible ?). Autre interrogation : l'émulation souhaitée avec son lectorat ne serait-il pas plus pratique si le journal proposait un compte Twitter/Facebook alimenté ?

La question inaugurale : « Pourquoi faire un journal » en entraîne une autre : « Pourquoi Le Tigre doit-il être un journal ? », pourquoi pas autre(s) chose(s) ? On sait déjà que Le Tigre, depuis quelques mois, correspond également à une série de livres, transposition en volume de quelques feuilletons proposés dans ses numéros, alors pourquoi pas d'autres tentatives qui pourraient également exploiter le web, non pas comme fossoyeur du kiosque, mais comme complément au papier ? Non pas parce que la « conjoncture économique » l'impose mais parce que c'est bien là que l'écriture se trouve, dorénavant. Peut-être même qu'un autre modèle reste à inventer.

Cette tentative de réponse, bien sûr, n'en est pas une. Simplement l'écho d'un simple lecteur lambda qui s'inquiète pour son tigre. J'espère très sincèrement que Le Tigre restera Le Tigre : sous n'importe quel format, n'importe quelle formule, n'importe quel rythme. Mais un tigre bien dans ses rayures qui propose quelque chose, propulse quelque chose, déplace quelque chose. C'était le cas dans cette version quinzomadaire, aussi sans doute dans ses archives, et, sûrement, j'y crois, dans un futur même incertain.

mercredi 8 septembre 2010

Quelques notes sur Le fond du ciel, de Rodrigo Fresán #3

Résumé des épisodes précédents : #1 & #2.

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13
Je reprends plus en amont un passage clé que je n'ai pas cité. Il n'est pas tiré du Fond du ciel mais des Jardins de Kensington, puisqu'il a été indiqué comme hypothèse que le début du Fond du ciel remontait à la fin du livre précédent, plus précisément l'instant qui décrit la fin de la saga (fictive) des Jim Yang.
L'ultime et définitif volet de la série de Jim Yang s'intitule Jim Yang and The End of All Things. Dans ma tête, il est beaucoup plus long que Jim Yang and The Imaginary Friend. Il se déroule avec l'indolence d'une chose sans forme ni limites et se situe pendant les derniers jours de l'univers.
Dans Jim Yang and The End of All Things, Jim Yang est fatigué de sa vie aventureuse et de sa vaine odyssée. Il ne se rappelle même plus trop le but qu'il a poursuivi et n'a jamais atteint. Les doses successives et de plus en plus fortes de voyages incessants à travers les siècles lui pèsent comme le plus monstrueux des jet lags, comme un time lag qui lui a permis d'accéder jusqu'à l'idée même de temps. Jim Yang ne sait plus d'où il vient, quelle est son époque, quel âge il a, quelle heure il est ni combien de temps il a passé sur l'étrange bicyclette qui fait désormais partie de son corps.
Jim Yang pédale à toute vitesse, de toute la force de ses jambes dont la musculature est anormalement impressionnante. Toujours plus en avant. Le passé ne l'intéresse plus. Le passé, c'est du passé. À présent, il ne reste plus qu'une seule direction possible pour Jim Yang : atteindre la fin de toutes les choses, ce temps où il n'y aura de temps pour rien, songe-t-il. Pas de temps à gagner, pas de temps à perdre. Seul existera le soulagement qu'on éprouve à flotter sur une parfaite et inaltérable feuille blanche ou un écran sans électricité. Il suffira alors de prier pour que tout s'achève là, dans un jamais sans la moindre possibilité de... (à suivre...).

Rodrigo Fresán , Les jardins de Kensington, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.377
J'insiste car c'est comme ça que se propulse la fiction chez Rodrigo Fresán : d'un livre vers un autre, d'un univers au suivant. Il n'est pas question ici de « réécrire sans arrêt le même livre » mais d'un projet cohérent, une galaxie littéraire qui se digère elle-même en progressant plus en avant dans l'expansion. De cette façon tous les livres précédents de Fresán sont inclus dans les suivants comme une série de poupées russes (plus ou moins) interminable.

2001_Franck.png

14
Signalons au passage le rapprochement intéressant proposé par Antonio Werli du Fric-Frac Club entre Le fond du ciel et le CosmoZ de Claro, également paru ces dernières semaines. Exemple à l'appui, puisque le texte de Fresán singe bien Le magicien d'Oz, quelque part pendant la guerre d'Irak. Les freaks de Claro, eux, catapultés hors du Magicien d'Oz comme une tumeur hors de la bouche de l'écrivain, traversent un vingtième siècle plus lointain, mais tout aussi totalitaire.
« C’est là que nous allons, vers la Terre d’Emeraude.
Nous sommes des hommes de fer-blanc en manque de coeur.
Des épouvantails en manque de cerveau.
Des nains à la voix criarde et chantante.
Et Dorothy est restée à la maison, dans le noir et blanc. Ici il y a des couleurs, certes, mais c’est comme si elles n’existaient pas, comme si le soleil les avait délavées jusqu’à obtenir la propreté à la fois éblouissante et trouble du blanc et blanc.
Nous sommes des jeunes gars perdus dans un paysage horizontal traversé de tornades verticales. non, nous ne sommes pas à la recherche du Magicien d’Oz, qui vient à notre rencontre, tout puissant, immense, incommensurable.
Oz est grand.
Oz est plus grand qu’Allah et, contrairement au Magicien, il a de véritables pouvoirs.
Oz est le Démolisseur.
Et il n’aime rien tant que tester ses pouvoir sur nous.
Nous qui avons si peu de pouvoirs, nous qui sommes si faibles...
Il en est ainsi dans cette partie du monde. »

Rodrigo Fresán , Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.177-178.
15
Autre citation clé, cette fois hors texte, dans la partie Remerciements du livre, où l'auteur livre quelques unes de ces ficelles.
J'aime imaginer Le fond du ciel comme un ensemble de messages émis simultanément, une trame qui n'aspire qu'à être une suite de monuments merveilleux contemplés en même temps.

P.292
Quelques mots importants : simultanément, en même temps. C'est le coeur du coeur de l'écriture de Fresán : celui qui vise à l'abolition de toute chronologie. C'était déjà savamment orchestré dans les précédents, c'est désormais fonctionnel. Jamais avant ce livre n'avait régné (aussi bien) cet air de fin des temps, comme si l'écriture de Fresán était manipulée selon des « Temps sans temps » : commode, car c'est aussi le titre du roman référence d'Isaac, l'un des narrateurs du livre.

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Faudra un jour mettre un point final à cette chronique qui n'en est pas une. Et ça m'amuse d'imaginer qu'un visiteur du blog qui n'aurait pas lu ce livre (à supposer qu'il soit resté attentif jusque là !) s'en fasse une idée complètement étrangère à sa réalité propre : parce que même en 16 points éparpillés, même en ayant esquissé quelques pistes de réflexion possibles et d'analyse, je n'aurais pas pu saisir la réalité physique du texte : celle qui le figerait quelque part. Je pourrais continuer longtemps, je sais que saisir Le fond du ciel est impossible. Pour ça aussi que je continue à explorer ce texte. Pour ça qu'en deux lectures consécutives j'ai eu l'impression d'en avoir quinze simultanées. Si ce n'est plus.
La vérité est fractale. Elle tombe en morceaux et se disperse dans d'infinies directions. Alors comment l'atteindre...

P.37
Contrairement à Jim Yang, je me réserve la possibilité d'un (à suivre...).

dimanche 5 septembre 2010

Quelques notes sur Le fond du ciel, de Rodrigo Fresán #2

Qu'est-ce que j'aurais pu ne pas dire dans mon épisode #1 ? Tout un tas de choses.

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Les personnages fresániens n'en sont pas. Ils ressemblent au mannequin de la version cinématographique de la Machine à explorer le temps dont Fresán cite quelques images dans Le fond du ciel.
Le héros, assis dans une machine à explorer le temps aux élégantes lignes victoriennes qui lui donnent l'aspect d'un super chrono-fauteuil, traverse les décennies en regardant les métamorphoses successives d'un mannequin dans une boutique, en face de chez lui. Sur la peau froide de la grande poupée impassible, toujours jeune et dans la même position, seuls les vêtements et les chapeaux changent. C'est aussi simple que cela et bien plus explicite que les arbres, les calendriers et les journaux perdant leurs feuilles pour gagner en maturité.

Rodrigo Fresán, Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.110
Ils n'ont pas de visage. Ils portent des masques qu'ils (é)changent, parfois, au fur et à mesure de la progression (ou régression ou renversement) de l'intrigue ou des évènements clairsemés qui simulent l'intrigue. Ils sont des acteurs interprétant des rôles de fiction dans la fiction. Citons la présence du lieutenant George Clooney, dans Le fond du ciel, qui assure être « l'authentique George Clooney » puisque « né le premier » (lieutenant Clooney qui recoupe curieusement l'actualité du Clooney acteur, le vrai, qui incarnait cette année un rôle dans Les chèvres du Pentagone qui n'aurait pas fait insulte au Clooney personnage de Fresán) mais aussi la multiplication d'identités d'Ezra Leventhal : un Ezra Leventhal broyé par la blouse blanche militaire, littéralement contaminé par des années de fictions mettant en scène des savants fous, des explosions atomiques et des complots de série Z (qui est l'ombre de l'ombre là-bas qui renverse des gouvernements et imposent des dictateurs ? Ezra Leventhal).

Ailleurs, avant, plus tôt dans la chronologie, dans Les jardins de Kensington, même jeu de cache-cache, de masques, de personnages. Peter Hook est un auteur jouant lui-même les doublures de James Matthew Barrie, créateur de Peter Pan. Le personnage récurrent de Peter Hook est Jim Yang, sorte d'Harry Potter croisé avec Retour vers le futur, lui-même incarné à l'écran par un acteur, Keiko Kaï, acteur à qui sont destinées les paroles de Peter Hook devenu narrateur du livre, de sorte que chaque voix emprunte une autre voix à la précédente, prête la sienne à celle qui suit, et bouleverse dès lors le paradigme de la fiction.

Ailleurs, avant, plus tôt dans la chronologie, dans Mantra, il y a un destinataire, là encore, de toutes les paroles du livre et qui s'appelle Maria Marie, qui compile littéralement les « entrées » qui composent le livre en abécédaire gigantesque (la partie centrale du bouquin). L'autre personnage de Mantra porte son nom : Martin Mantra (encore une fois, la double consonne), qui incarne tour à tour différents types de personnages parmi lesquels un gosse qui filme le monde et un catcheur qui prête son ombre à la couverture et qui avance, justement, masqué.

Ailleurs, avant, plus tôt dans la chronologie, dans La vitesse des choses, les personnages ne sont déjà plus des personnages mais des spectres qui se croisent au carrefour du texte. Le livre les orchestre, les met en forme. On n'est jamais très sûr du genre du texte : est-ce une nouvelle ? est-ce un roman ? un OVNI ? La dispersion des personnages et leurs éclatement en figures orphelines y sont pour quelque chose. Le narrateur (une ombre de plus : il est sans doute l'oeil de Hal, celui de la couverture) est destiné à fixer chaque silhouette rencontrée pour en produire un instantané, un film, une image.

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Quelle est la caractéristique commune qui pourrait définir le personnage chez Fresán ? Le polymorphisme. L'altérité. Les visages propulsés par le texte sont des masques et les peaux sont synthétiques : il sont, eux aussi, des extraterrestres déguisés en humains. Dans Le fond du ciel cette tendance s'accentue : les personnages ne sont plus que des voix, dont on ne sait plus trop d'ailleurs si on doit les croire (cf. l'appel fait à Isaac Goldman dans la deuxième partie, qui découvre soudainement non pas son absence mais sa disparition, tournant classique d'un épisode de science-fiction destiné à frustrer le héros et condamner momentanément l'intrigue en cours).
J'entends la voix jeune d'une femme (je n'oserais pas dire qu'il s'agit de la voix d'une jeune femme) qui m'informe que M. Goldman a disparu depuis quelques temps déjà.
Je lui demande quand il est mort.
« J'ai dit qu'il avait disparu, pas qu'il était mort », corrige-t-elle.
Elle veut savoir si je suis un membre de la famille.
Je lui réponds que oui, en quelque sorte.
Il ne nous reste pas grand-chose à ajouter, nous avons épuisé les sujets de discussion.
La jeune voix de femme m'explique qu'elle est occupée, qu'elle fait la cuisine et doit surveiller ses enfants. Elle s'excuse et, là où je suis, j'ai l'impression de bavarder avec un être venu d'une autre planète, une créature originaire d'un lieu où on fait encore la cuisine et où on s'occupe des enfants. »

P.212
Chacun, tour à tour, semble emprunter le masque d'un autre : Isaac celui d'Ezra, Ezra celui d'Isaac, Warren Wilbur Zack celui de Philip K. Dick (et inversement). Le narrateur de la partie 2 n'est plus celui de la partie 1 et la voix qui prend en charge la partie 3 émule celles, successives, des deux narrateurs précédents, sans compter la voix de celui qui nous dicte Évasion, le livre dans le livre, et qui correspond encore à un autre timbre, une autre imitation.

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L'effort amorcé dans ses livres précédents (déjà cités plus haut, auxquels j'exclus peut-être Esperanto, qui semble appartenir à un autre monde, ainsi que L'homme du bord extérieur et Vies de saints, en attente de lecture) se concrétise véritablement dans Le fond du ciel (d'où l'insistance pour ce livre a priori sans histoire) : la déconstruction toujours plus avancée de la fiction, l'éclatement du personnage en diverses voix qui s'ouvriraient comme des fichiers, étalés là sur l'écran futuriste d'un Minority Report de passage, où toutes les scènes peuvent être jouées en même temps, parallèles, se recouvrant les unes les autres, se complétant parfois, ou alternativement, littéralement et dans tous les sens, comme si le montage du film restait à faire (comme s'il fallait véritablement reconstruire le temps). D'ailleurs Le fond du ciel ne consacre pas de destinataire nommé, comme le faisait Mantra et Les jardins de Kensington, mais une ombre anonyme, appelée directement en début et en fin de livre et à qui il est demandé de « voir », tout simplement.
Avec un peu de chance, quelqu'un captera ce rayon mystérieux – le dernier soupir de mon dernier et éternel signal – et saura décoder ses pulsations et obtenir une image fidèle et inaltérable.
Alors il nous verra tous les trois.

P.288

jeudi 2 septembre 2010

Quelques notes sur Le fond du ciel, de Rodrigo Fresán

J'ai terminé hier Le fond du ciel, dernier livre de Rodrigo Fresán. Ce que j'écris ici n'est pas vraiment chronique, mais plutôt prise de notes désordonnées, préambule pour autre chose qui se voudrait plus clair. Cette fausse chronique d'ailleurs est semblable au bouquin : elle n'a pas d'ordre, de forme ou de sens imposé et certains de ses fragments sont masqués.

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0
Le fond du ciel n'est pas un livre de science-fiction il est la science-fiction. Sans barrière spatiotemporelle pour encadrer, dicter, former la narration, celle-ci soudain en expansion prend la taille de l'univers tout en entier et se raconte : raconte son univers.

1
Que les livres de Rodrigo Fresán en France paraissent avec un mépris total pour l'ordre chronologique d'écriture correspond finalement à une réalité palpable. Ces parutions anarchiques caractérisent l'écriture de Fresán elle-même : sans forme, sans ordre, sans ligne chronologique précise ou préétablie. En France deux éditeurs se partagent les droits de parution de ses livres : le Seuil pour les romans récents (Les jardins de Kensington, Le fond du ciel) et Passage du Nord-Ouest pour les plus anciens (Mantra, La vitesse des choses et Vies de saints). Le Seuil fait paraître ces livres dans l'ordre de leur écriture, pendant que Passage du Nord-Ouest publie à rebours, si bien que deux Fresán se croisent, comme deux doubles identiques issus d'un monde parallèle altéré.

2
Il est toujours difficile de résumer un livre de Rodrigo Fresán. Le fond du ciel est un roman d'amour, un amour triangulaire, un amour cosmique, paranormal, surnaturel, aliénigène.
Il était une fois deux garçons appelés Isaac Goldman et Ezra Leventhal, mais je crois avoir déjà trop longuement parlé d'eux.

Rodrigo Fresán, Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.266
Les deux garçons sont cousins, les deux cousins des fans de science-fiction des années d'avant le futur, des années ou 2001 n'est pas encore une date butoir. La jeune fille qui les regardent ce jour là « fabriquer pour elle une planète de neige » est issue d'un souvenir d'autres livres de Fresán : une redondance cyclique de l'auteur : une silhouette échappée des limbes de l'écriture. Elle n'a pas de nom. Elle est « la fille qui est tombée dans la piscine ce soir-là », déjà fantôme guest-star dans La vitesse des choses et fantôme d'un fantôme dans Mantra. Alors Le fond du ciel, c'est à la fois l'histoire d'un amour interminable, immense comme l'univers tout entier, et aussi l'histoire d'un amour fictif, qui n'aura réellement pu durer qu'un instant : instant pris au piège de la photographie, cet instant intemporel, aux limites, là encore, de la science-fiction, qui aura vu la création par Isaac et Ezra d'une planète de neige entièrement conçue pour qu' « elle » puisse la voir. Les voir.
Alors les flocons de neige se sont mis en mouvement, poussés par une décharge d'énergie, et nous étions là, comme si nous vivions dans l'un de ces globes de plastique et de verre agité par un être supérieur – ou seulement un géant – pour créer une tempête blanche et prisonnière.
Une tempête tenant dans la paume de la main qui l'invoque et la soutient.
Et nous – moi et Ezra – étions à l'intérieur, heureux prisonniers de tes doigts.
Nous, nous deux, qui nous faisions appeler les Lointains, commencions et finissions en nous-mêmes.

P.17
3
Comme Mantra Le fond du ciel se décompose en trois parties. Une partie de l'ici (la Terre, la nôtre), une partie de l'entre-deux (Urkh 24, planète voisine et parallèle) et une partie de l'ailleurs (l'ailleurs étant ici nulle part, c'est à dire partout : lorsque la science-fiction prend la parole en fin de livre c'est l'univers lui-même qui s'articule et qui raconte). L'enjeu majeur du texte sera de rendre ces échanges naturels (et il y parvient), dresser des ponts (parfois en cours de construction) entre une réalité possible et toutes les autres sortes de réalités probables qui auraient pu voir le jour. Le fond du ciel est un hommage à toutes les formes de science-fiction possibles : il met à plat une carte du monde qui aboli le temps, la forme, les dimensions et mélange sur le même plan ce qui a été avec ce qui aurait pu être. Le temps, décomposé, désordonné, redistribué, n'est plus le temps. L'espace, bouleversé, pixelisé, digéré par l'image, n'est plus l'espace. Ils sont rendus autre, articulé par une voix qui raconte l'univers et qui s'appelle (au propre comme au figuré) science-fiction.


4
La Terre vue comme fiction depuis l'ailleurs (la Terre-fiction) est une idée très simple, devenue elle-même un cliché du genre. La Terre-fiction au fond du ciel, qu'on aperçoit de loin ou qu'on capte via un signal radio embarqué par la sonde Voyager, en route vers l'infini depuis toujours, émet aussi bien vers le passé que vers le futur, projette au fond des cieux un concept de MMORPG ou liberté est laissée au joueur de modifier soi-même la trame et de provoquer lui-même sa propre fin. D'où l'énumération de fins du monde possible par la voix des dernières pages : les mondes parallèles se recouvrant les uns les autres il est finalement possible de les distinguer tous à la fois en un coup d'oeil.

5
Les différentes fins du monde exposées ont plusieurs bourreaux possibles pour l'exécution des dernières volontés universelles : atomiques, souvent, folie furieuse, toujours, religieuses, parfois. Toutes les fins déchirent le filtre d'une réalité trop fine, parfois calque d'une réalité alternative. Et toutes les fins projettent d'autres folies furieuses dans d'autres fins parallèles évitées de justesse. Le 11 septembre 2001 est l'une de ces fins possibles. La guerre en Irak une autre. La première explosion atomique dans le désert, Alamogordo, Los Alamos National Laboratory, Trinity Camp, Manhattan Project, New Mexico (« Si tu savais ce que je vois, Isaac ! », P.104) une autre encore (encore que, pour celle-ci, il faille plutôt parler de début). Dans chacune d'entre elles, la narration du Fond du ciel, le programmateur masqué de l'émission cosmique pirate, y place un pion, un personnage du livre, pour traverser et embrasser l'intégralité d'une Histoire parasitée par les catastrophes (« le son d'une catastrophe produite par l'écho d'une catastrophe »). L'Histoire en général, le 20e siècle en particulier.

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6
Le fond du ciel est semblable au corps abandonné de Frank, le cosmonaute lâché dans l'espace dans 2001 l'odyssée de l'espace. Le fond du ciel est dans l'espace : il n'a ni haut, ni bas, ni début, ni fin, ni sens de lecture, ni dimensions. Le fond du ciel commence par une phrase qui le termine trois cent pages plus loin. Entre les deux s'ouvre de multiples mondes, de multiples voix, différentes fins possibles et probables. Mais jamais le livre ne commence et jamais il ne se termine. Car la voix qui raconte, qui tient les rênes de la narration comme on tient une télécommande, n'a pas de présent et embrasse tous les temps dans le même geste.


7
Au coeur du corps du livre s'en trouve un autre : il s'appelle Évasion. On ne connaît pas son auteur (du moins on le devine, ensuite on le comprend), on sait très peu de choses de son contenu (1000, 3000 pages ? plus encore ?) sinon qu'Urkh 24 est le théâtre de ce livre (planète aussi connue sous le nom de Ce-Lieu-Où-S'élèvent-Les-Mélodies-Les-Plus-Déchirantes) et qu'il nous observe. Nous : le monde tel qu'on croit qu'il existe. Une autre certitude : il décrit fixement un défilé infini de couchers de soleil extraterrestre. Voilà de quoi se compose Évasion. Il est aussi le livre culte de toute une génération d'amoureux de la science-fiction. Il est aussi le chant d'amour qui unit les trois personnages principaux : l'expression fantastique d'un moment décuplé à l'infini sur des milliers de pages.

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8
Ce moment, c'est l'épicentre du livre. S'il ne devait rester qu'une seule scène, ce serait celle-ci. La jeune fille, à sa fenêtre, regardant plus bas Ezra Leventhal et Isaac Goldman construire pour elle une planète de neige. Et leurs regards vers elle pour la voir. Et ses yeux à elle plongés dans les leurs, les quatre. Cela représente seulement quelques lignes du livre. Mais les trois cent autres pages du Fond du ciel ne sont que des résonances plus ou moins fortes de cet instant là. Des répliques sismiques dans le cosmos sans forme et sans fond. Des ondes radios, télé et infrarouges dispersées au hasard et dans tous les sens (et dans tous les temps) de l'univers interminable.

9
Le fond du ciel commence en réalité plus tôt qu'on croit, dans un passé qui dépasse même l'écriture du livre. Le fond du ciel commence à la fin des Jardins de Kensington (P. 377), le livre précédent. Le narrateur y décrit brièvement l'un de ses livres, Jim Yang and The End of All Things, et, surtout, la fin de ce livre. Jim Yang y est décrit fatigué par ses incessants voyages dans le temps, victime d'un time lag incompressible. Il fonce alors sur sa chronocyclette jusqu'à la fin de l'univers. Ce qu'il a pu y voir, ou y trouver, ce n'est pas vraiment dit. Mais frôler une planète de neige, orbiter autour d'Urkh 24 quelque temps, traverser quelques fins du monde en suspension au bout du bout de rien, sans doute, on suppose que ça a pu se produire.


10
Les références et clins d'oeil à la science-fiction sont nombreux. Le plus inattendu d'entre eux (mais pas le plus subtil) consiste à retourner la sphère du monde à un moment du livre : lorsque Isaac ne trouve plus dans sa bibliothèque les noms habituels de ses auteurs fétiches (fictifs) mais d'autres, réels, de Philip K. Dick, Asimov ou Lovecraft, que naturellement il ne peut pas connaître, puisque n'existant pas dans cette dimension là. Ce court passage illustre avec exactitude tout le respect contenu dans ce livre pour ses inspirateurs. Ce n'est pas un livre de science-fiction, mais c'est, aussi, une déclaration d'amour à la science-fiction.
Je suis allé dans la bibliothèque en songeant qu'il valait mieux que je lise. J'ai cherché en vain mon exemplaire des Temps sans temps. Je n'ai guère eu plus de succès avec Damitax ou Krakma-Zarr. Ils ne se trouvaient pas à l'endroit où j'étais sûr de les avoir vus et feuilletés quelques jours plus tôt. Aucun de mes livres n'étaient là. Ma bibliothèque s'était soudain remplie d'ouvrages d'auteurs que je ne me rappelais pas avoir lus. Nul doute que, d'après leurs couvertures illustrées de fusées et de robots, ils s'agissaient de romans de science-fiction. Mais... qui étaient donc ces écrivains ? Asimov, Clarke, Lovecraft, Bradbury, Sturgeon... D'où sortaient-ils ? Que faisaient-ils là ?

P.124


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11
Comme souvent chez Fresán il n'est pas très important de savoir qui parle. De le situer dans l'espace ou le temps. Dans Mantra, la partie majeure du texte prenait le partie de mimer une télévision folle qui serait censée émettre depuis nulle part et qui prendrait la forme d'un abécédaire : la télé vue par les morts pour observer les vivants. La vitesse des choses est traversée de bout en bout par un vaisseau fantôme (plusieurs), traversant le temps, dispersant la fiction autour de sa coque comme l'écume éventrée entre les vagues, la nuit. Dans Le fond du ciel, la voix qui parle est émulée, doublée, imitée, singée, synthétisée, mais son message reste le même : il continue d'émettre depuis Urkh 24 ou ailleurs en ce moment même. Il dit : « s'il te plaît souviens-toi de moi, souviens-toi de nous ainsi ». Il dit : « c'est ainsi que je me souviens d'eux. » Entre les deux : trois cent pages. Et quelques infinis parallèles.

vendredi 27 août 2010

À propos de Two Lovers de James Gray

J'écris ces quelques notes depuis un vaisseau fantôme nommé Insomnie, errant dans la nuit comme un oeil entre des planètes invisibles qui pourraient s'appeler Morpheus DX 9, Urkh 24 ou bien que sais-je encore. Je me repasse sous les paupières le film Two Lovers de James Gray, vu avant-hier. (L'intégralité de l'intrigue du film est dévoilée dans les lignes ci-après.)

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1
L'affiche du film ne correspond pas au film. Aucune des affiches choisies pour le film ne correspondent. Two lovers n'est pas un tendre mélo ni une comédie romantique pour nuit d'été. Même la lumière est étrange, étrangère au film. Une lumière venue d'ailleurs, un ailleurs proche pourtant plus connu sous le nom famous de Photoshop, je crois. Il faut passer le cap de l'affiche (ici de la couverture DVD) pour pouvoir lancer Two lovers.

2
Two lovers s'articule autour de deux points géographiques qui sont aussi des points de fuite possibles ou épouvantables : l'ici et l'ailleurs. L'ici se définit progressivement, plan par plan, comme un zoom propulsé à la molette depuis un satellite Google Earth qui montrerait d'abord un continent, puis un pays, une ville, un quartier, une rue, une maison, une fenêtre, une ombre. L'ici se nomme d'abord New York, Brooklyn, Brighton Beach, l'appartement familial, la tête malade du personnage incarné par Joachim Phoenix, ses névroses existentielles, la dépression : une panne de bonheur. L'ailleurs est dévoilé par touches sur une palette quatre couleurs. L'ailleurs est une femme, l'ailleurs est une fuite, un amour impossible, des désirs contrariés.

3
Au coeur de ces deux destinations contradictoires la narration pose deux femmes. L'une, la brune, Sandra (Vinessa Show), verrouille l'ici, cadenasse le présent. L'autre, la bonde, Michelle (Gwyneth Paltrow), propulse l'ailleurs, se fait détonateur d'un fantasme qui s'appellerait passion.



4
Si Sandra verrouille l'ici, elle n'en est pas complice, mais plutôt victime maladroite des circonstances. Sandra est cautionnée par l'ici :
- par la famille de Leonard (Joachim Phoenix), d'abord, qui fait la médiation
- parce qu'elle est juive (en opposition à Michelle complètement étrangère à la famille)
- parce qu'une union avec elle permettra aussi une fusion professionnelle, et donc une stabilité future
- parce qu'elle remplace l'ex-fiancée de Leonard pour devenir (hors film ?) une mère
- parce qu'elle propose une vision du bonheur confortable (La mélodie du bonheur)
- pour le cadeau qu'elle fait à Leonard : des gants : des gants comme cocon confortable qui le coupe de tout contact avec sa réalité
- enfin quand il décide de prendre des photos pour elle (de lui offrir ses yeux) c'est pour fixer des scènes de banalités familiales : des scènes « avec des gens dedans » pour remplir ses paysages décharnés de quartier désaffecté qui reflètent (pourtant) son identité.

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5
Et Michelle propulse, ouvre vers l'ailleurs, elle est l'actrice de Leonard :
- parce que sa simple présence permet l'extravagance : la scène du night club vient rappeler à Joachim Phoenix qu'un jour il était en vie, rameute des souvenirs supposés d'une vie d'avant la dépression, tisse aussi une filiation avec le film précédent de James Gray, La nuit nous appartient, et ses scènes de night club 80's
- parce qu'elle est elle-même une drogue dont Leonard ne peut décrocher
- pour le jeu permanent qu'elle permet : jeu de regards d'une fenêtre vers l'autre, jeu de textos disséminés au fil du film
- parce que son amour pour elle est secret (leurs conversations se font au téléphone portable, donc privé) quand Sandra impose un amour familial (réunions de famille, téléphone fixe de l'appartement familial), aux yeux de tous
- parce qu'elle est infertile
- parce qu'elle est mouvement, parce qu'elle est nomade, parce qu'elle vient de et va vers l'ailleurs.

6
Les péripéties et marivaudages du film poussent Joachim Phoenix vers Sandra, ce qui décuple sa passion pour le personnage de Gwyneth Paltrow. L'apparition de l'amant de Michelle le transforme en second rôle de cabaret : un corps caché derrière la porte. Un meilleur ami. Un confident. Une ombre inconfortable.

7 Si les lieux traversés par Leonard et Sandra sont des lieux familiaux (l'appartement des parents de Leonard est cloisonné, minuscule, étouffant), ceux qui caractérisent le couple Léonard / Michelle condamnent à l'avance leurs efforts pour se rapprocher l'un vers l'autre. Les deux espaces privilégiés empêchent toute fuite : la cour intérieur de l'immeuble dans lequel ils vivent, et le toit de l'immeuble. Les murs sont des barrières. Même le toit, censé être ouvert sur l'ailleurs, est froid, cloisonné (les angles de caméra sont découpés, hachés par les pans de murs qui s'intercalent entre les corps), fermé finalement. Lorsqu'il arrive que Leonard investisse un lieu qui appartient à Michelle, il en est toujours exclu (le night club, l'opéra). Même après invitation dans cet appartement qu'elle ne paye pas elle-même, Leonard découvre un lieu étonnamment vide, dépouillé de meubles, comme si le décor qu'il observait depuis la fenêtre de sa chambre n'était qu'une façade sans envers. Seule la chambre est meublée, mais du strict minimum : un lit, une porte, et de quoi séparer encore les corps.

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8
Il y a en réalité deux espaces libres, infinis, qui permettent l'ouverture fictive vers l'ailleurs : la baie dans laquelle Leonard se jette au début du film et retient de se jeter à la fin du film, et l'Internet, discret, qui permet la réservation en ligne de billets d'avion pour organiser la fuite. Tous les autres espaces du films sont cloisonnés et, comme la chambre et la tête de Leonard, encombrés, bouchés, verrouillés.

9
La possibilité d'une fuite avec Michelle ramène à l'adolescence : Leonard fugue, remonte le temps. Il achète une bague miteuse avec ses économies. Il quitte sa famille sans dire au revoir. Il jette son sac par la fenêtre. Il ne prend pas ses médicaments. Il jette le portrait de son ex-fiancée. Il remonte le temps non pas vers un avant la névrose, la dépression, mais vers un ailleurs où ces instants n'auront jamais pu voir le jour.

10
Le film s'ouvre sur le silence : le corps de Joachim Phoenix immergé dans la baie, puis repêché, pathétique, trempé. Le film se ferme sur le silence : le corps de Joachim Phoenix, sur la plage face à la baie, devant une fuite devenue impossible. Les murs minutieusement érigés autour de Michelle verrouillent à leur tour l'ailleurs pourtant caressé du bout des doigts. Les dernières images aussi sont silence. Quelques mots chuchotés. De la musique minuscule. L'ailleurs s'est tellement resserré sur Leonard qu'il ne reste plus que l'ici.

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11
Après les avoir jetés, Leonard récupère les gants offerts par Sandra.

lundi 23 août 2010

Arnaud Maïsetti, « Où que je sois encore...

J'avoue : des fois je lis sans lunettes, sans verres, même sans les yeux. Ça veut pas dire que je lis pas, simplement je lis en aveugle, comme dans un rêve où on voit trop que dalle mais où l'intrigue avance quand même et porte le corps dans des torrents scénaristiques plus ou moins vraisemblables. Je lis comme ça : porté par le texte, mais l'oeil de travers, comme dans un four sans veilleuse. Comme ça que j'ai lu L'odyssée barbare, comme ça que j'ai lu Roman, comme ça que j'ai lu Pont de l'Alma. Ça veut pas dire que je décroche pour autant, ça veut pas dire que je passe à côté du texte. Juste que le texte, justement, m'a poussé en dehors de mes retranchements et m'a laissé quelque part noir d'une contrée vide que je connais pas. Quelque part comme l'insomnie. Car « Où que je sois encore... vient d'Insomnie (majuscule) : comme si c'était le nom d'une île, d'une ville ou d'un pays à part.

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Je suis à la dictée, attendre le prochain mot que la nuit me jettera. J'entends chaque modulation des voix comme les mouvements mêmes de cet effacement : la nuit qui s'abat après m'avoir frôlé remplace l'histoire, et l'oubli, et le reste – et les corps, et la chute des corps, et dans les voix qui montent, c'est la nuit qui se lève, noire, évidente, ininterrompue.

Arnaud Maïsetti, « Où que je sois encore..., Seuil Déplacements, P. 20.
« Où que je sois encore... est une nuit. De 21h38 le soir à 7h57 le lendemain matin. La silhouette qui traverse cette nuit ne dort pas. Il est « à la dictée » des voix qui remontent depuis les rues, à la verticale des immeubles, et qui l'habitent. À la dictée.
De nouvelles vagues de moutons viennent s'échouer contre moi, et disparaître successivement en silence sous les murs de la chambre. Je me retourne dans le lit en tous sens pour chercher quelque chose : le sommeil, la clé opaque des nuits blanches, et puis toujours : le décompte qui n'en finit pas. Je suis serial killer, tuer le temps à mesure qu'il passe devant moi, m'enfoncer dans l'heure qui ne passe plus que pour moi, les secondes comme des haltères accrochés à chacun de mes cils. Je dis bien à chacun de mes cils.

P. 60
Ces voix portées par le soir (puis par la nuit) sont prétextes aux fictions : fictions minuscules qui se croisent et s'interchangent sans même se connaître. Ces fictions désignent (esquissent, abritent) la forme d'une ville : une ville fantôme : de nuit : de noir vêtue : cousue d'immeubles et même d'ombres portées.
Un soir, il y a près de quatre mois – novembre : peut-être le premier novembre, ou le deux – alors que je rentrais chez moi. Au moment de pousser la porte de mon immeuble – j'ai vu un homme marcher dans le noir, et je n'ai pas su s'il venait vers moi, ou s'il s'en allait, ne distinguant de lui qu'une silhouette informe et enveloppée dans l'ombre par l'ombre des murs qui l'entouraient et allaient sans doute l'engloutir d'une seconde à l'autre – quand il aurait passé la limite de lumière que couvrait le réverbère : je l'ai suivi des yeux un certain temps, attendant, je ne saurais dire pourquoi, qu'il disparaisse ; et fasciné par sa lenteur, sa majesté lumineuse et tenace au milieu du vide de la nuit agonisée, je le vis s'arrêter encore plus lentement qu'il s'était avancé – il était de dos – tête baissée, son chapeau vissé sur le crâne, bras ballants le long de son corps – il releva la tête, et se tourna, me regarda ; et je vis ses yeux à cinquante pas de la porte devant laquelle je me tenais, me croyant protégé par la nuit, son regard me dévisager et fouiller en moi mes entrailles même, l'ombre au-dessus de lui barrait son visage comme une cicatrice, mais je pus voir si clairement son regard que j'en ai oublié la couleur de ses yeux ce soir-là (…)

P. 115-116
Ethan (le souvenir d'Ethan) marque un point où le texte bascule : c'est une des ombres traversées dans le livre et c'est un passeur. Il porte littéralement les corps qu'il rencontre jusqu'au bout de la nuit.
Quand je traîne le soir, je cherche un corps tombé sur le sol que je pourrais hisser sur mes épaules et emporter plus loin. Toi, tu me connais bien – tu sais que je suis de la race de ceux qui n'ont rien inventé, rien trouvé. Quand je suis né, les continents étaient déjà tous découverts, tous recouverts de villes. On n'avait plus besoin ni de boussoles ni de bateaux ; les mers étaient toutes nommées. Moi, je suis de la race de ceux qui ne parlent pas de langue ; je n'en parle aucune, je cherche les gens qui marchent dans la rue – je fouille, je lèche le sol, les trottoirs et les murs sur lesquels je marche, en attendant la chute : celle des corps, de la nuit, du reste.

P. 162
L'image est tellement fragile qu'on s'y accroche : on s'y accroche pour soi-même traverser la nuit, celle d'Insomnie, celle d'« Où que je sois encore... Pour ça aussi que le texte est un four sans veilleuse : dense, il n'est composé que de deux paragraphes d'environ 80 pages chacun. Pour ça que le passeur s'impose : pour qu'on ne tâtonne pas tout seul.
Tâtonner le noir, les yeux ouverts, prêt.

Postface, P.190
L'odyssée barbare, Roman, Pont de l'Alma : je les ai rangés après lecture, non pas sur leurs rayons, au nom de l'auteur correspondant, mais dans un rayon autre, parallèle, masqué dans la renfoncement du mur, qui est celui des relectures « prochaines, souhaitables et à venir ». Ici aussi que je pose momentanément « Où que je sois encore.... Lire sans verres impose la relecture.

Site d'Arnaud Maïsetti
Lecture à la galerie Mycroft

D'autres voix dans la nuit :

Remue.net
Libr-critique
Les pas perdus
Lignes de fuite
Une voix parvient à quelqu'un dans le noir

dimanche 20 juin 2010

Zanzibar Quarterly n°1

Quarterly : truc trimestriel.
Zanzibar Quarterly : truc trimestriel proposé par les éditions Zanzibar. Comporte des « nouvelles, poésies, courts essais, interviews, articles remarquables et illustrations mêlés. » Le truc précise : « Foutraque mais propre sur lui. Onéreux mais généreux. Égoïste mais amical. »

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Bel objet, Zanzibar Quarterly n°1 coûte 29€, c'est cher, oui « ça coûte chaud » comme dit l'édito, mais bel objet, vraiment, couverture en dur, papier épais, graphisme soigné. Le livre avec la jaquette est top ; le livre sans la jaquette est classe (aussi).

Foutraque, Zanzibar Quarterly n°1 l'est aussi et assume : c'est dit d'entrée. Une tendance se dégage quand même (assumée là encore, revendiquée même) : la littérature US. Parfois au-delà des auteurs présents au catalogue de Zanzibar Editions (et dont le Quarterly servira aussi de vitrine, c'est le but), comme avec ce portrait plus interview de David Foster Wallace, qui lance pratiquement ce numéro.
Il a écrit quelque part : « Aujourd'hui j'ai reçu environ 500 00 bits d'informations diverses, dont peut-être seulement 25 sont intéressants. Je considère comme mon boulot d'essayer de donner un peu de sens à tout cela. » Il avait « le désir d'écrire ce qu'est la vie plutôt que d'écrire pour se soulager de cette vie. »

David Lipsky, Les années perdues et les derniers jours de David Foster Wallace in Zanzibar Quarterly n°1, Zanzibar Editions, trad : Xavier Vanault, P.23.
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L'autre point fort de cette première fournée, c'est un dossier Billy the Kid plutôt bien foutu, ponctué notamment par un bref extrait de Quien és ? de Sébastien Doubinsky qui remplit parfaitement son rôle : motiver l'achat du bouquin (en plus certains collègues approuvent).

D'autres pièces sont plus inattendues (le très étonnant extrait BD Feed the wife de Zac Sally) mais se fondent bien dans le décor très patchwork du bouquin. La fin du numéro s'ouvre sur une dominante musicale (Les habitués, Won't get fooled again, notamment) qui marque une couleur très blues/folk, couleur déteinte sur l'ensemble du bouquin. La dernière page propose d'ailleurs une playlist particulière pour séduire une femme qui porte de la lingerie de qualité : osons.

« Truc foutraque », bouquin « à géométrie variable », ce Quarterly séduit. Le prochain numéro, ce sera pour Noël (curieusement). Tirage limitée à 1500 exemplaires, on lit, « C'est le moment de vous le procurer. »

mardi 15 juin 2010

Dissonances 18

Sortie récente du numéro 18 de la revue Dissonances (j'avais lu l'année dernière le numéro 16 car V. y avait casé un texte et j'avais kiffé, comme ça que j'avais découvert). Outre Rapport d'A., petit texte en forme d'abécédaire méticuleux (et qui est tatoué à mon nom), vous retrouverez également les camarades cyclocosmiaques Alain Giorgetti et Alban Orsini, dont j'avais déjà salué la plume il y a quelques mois. Voici d'ailleurs le sommaire intégral du numéro (et l'édito), avec lien direct pour commander le numéro (qui ne coûte que 3 euros, à ce prix là c'est une affaire, c'est presque donné, c'est presque comme si on gagnait de l'argent en fait, oui, tout à fait) :

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Comment se procurer DISSONANCES ?
Comment participer à DISSONANCES ?
Comment contacter DISSONANCES ?

Edito :   
LA TRIPE C'EST CHIC

On peut faire les malins avec nos grosses cervelles et nos bonnes manières, on en est tous sortis, petits, fripés, hurlant, êtres de chair, matière, fruits d'entrailles nous-mêmes irrémédiablement. On s'y était sentis bien : logés au chaud, flottant, stupides et innocents sous perfusion copieuse on y avait germé puis forci et grandi: attentives, enveloppantes, elles s'étaient distendues et nous avaient nourris tout ce qu'il avait fallu pour, sans nous avertir, nous expulser soudain et, en contrepartie des services rendus, nous condamner dès lors à devoir composer sans cesse avec les nôtres - leur clones, nos dedans - qu'il faudrait contenter quasi à chaque instant sous peine de les faire se nouer ou s'agiter, d'en souffrir tout de suite et très concrètement, de se mettre en danger : nous serions désormais esclaves de nos tripes. Car, comme les dieux anciens, celles-ci sont capricieuses, puissantes et sans pitié. Elles exigent comme eux de constants sacrifices et se rappellent durement à qui les négligerait. Dissonances 18 au contraire s'en empare, s'en pare et les célèbre, gonflé à trente-deux pages où vingt-et-un auteurs se sont ouverts en grand pour déballer les leurs. 
 

Jean-Marc FLAPP
    Sommaire :

 Rapport d'A. de Guillaume VISSAC  

Problème Majeur de Lionel FONDEVILLE  

Vomissures de Michel REYNAUD  

Genèse de la Procréation in vacuum de Eric DEJAEGER  

Chant des entrailles qui plus ne chient de Pier Mayer-Dantec  

L'Entaille de Pierre de Tristan FELIX  

Celle qui Manque de Cathy GARCIA  

Mula d'Alban ORSINI  

Petit Précis de l'Entraille de Yann DALL'AGLIO  

Nothing Important Never Happened Today de Rodrigue VERON  

Les Fruits Gâtés de Vos d'Elodie Le Bail  

Détricoter mes entrailles de Marlène T  

Biographie de la Pudeur d'Alban LECUYER  

Prise de Pouvoir de Marc BONETTO  

Mes Abats de Cendres LAVY  

Adoravoration de Basile ROUCHIN  

Back Inside de Loïc MARCHAND  

Chiarogne de Sylvio SOBRAL  

Mon Ventre Rose de Milady RENOIR  

Ventre à Terre de Jean-Marc FLAPP  

Dernier Mouvement d'Alain GIORGETTI  

Questions à : Hubert HADDAD  

Regards Croisés : Jérôme (Jean-Pierre MARTINET)  

Fenêtre sur : les Editions HERMAPHRODITE  

A lire, à voir, à ouïr

Autre extrait en passant, celui de Biographie de la pudeur, d'Alban Lecuyer, parce qu'il accroche, parce qu'il décape, parce qu'il retient la vue quand on s'y penche (vraiment) :
Pour l'instant tu te demandes à quoi tu ressembles. Si tous ces gens qui 'ont apprise par coeur dans un traité d'anatomie, disséquée en deuxième année de fac, démontée remontée pièce par pèice sur des moulages en plastique, éprouvent encore ta présence. S'ils ont conscience de tes contours, ou seulement du dessin en rouge et bleu de ton système reproducteur.

On ne connaît pas la pudeur tant qu'on n'a pas montré sons dedans à des étrangers. Il faut avoir été ouverte sous péridurale, et que d'autres se soient servis à pleines mains, pour comprendre qu'avant le début des crampes, avant le rasage et les morphiniques, on n'a jamais été nue. En réalité, on peut voir bien plus profond de nous.

samedi 12 juin 2010

Fuck America, roman dé-formation

C'est juste des notes que je pose comme ça sur traitement de texte en attendant de les assembler, de les compiler, de leur trouver un sens. Il y a un peu plus d'un an X. lançait de son côté une analyse comparative de Fuck America sur les récits d'immigré, portrait croisé notamment avec les bouquins de John Fante. Je recommande (aussi) car c'est un point que j'aborderai pas. Ce qui m'intéresse et que j'ai envie de creuser, dans Fuck America, c'est la dégradation du récit initiatique (ou roman d'apprentissage, de formation ou Bildungsroman pour reprendre la langue d'Hilsenrath), la mise en pièce d'un genre, la subversion du récit. (Bien évidemment les quelques points éparpillés ci après dévoilent des éléments clés de l'intrigue, la spoile, comme on dit, et il est bien évidemment conseillé à ceux qui n'aurait pas encore lu Fuck America et souhaiterait le faire de les parcourir afin de leur gâcher la lecture du bouquin).

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0

Définition. Bildungsroman = récit initiatique = roman d'apprentissage = roman de formation. Je reprends la définition donnée par Charles Ammirati (Le roman d'apprentissage, Paris, Presses Universitaires de France, 1995) et qui m'avait aussi servi de point de départ artificiel lorsque je m'étais posé la même question, encore en fac, sur Moon Palace (parce qu'elle est simple, parce qu'elle est brève) :
Le roman d'apprentissage [met] en scène un héros jeune qui quitte l'univers familial et fait ses premiers pas dans le monde en essayant d'y conquérir une place et d'y découvrir le bonheur, traversant pour ce faire des épreuves qui l'obligent à réfléchir sur lui-même et sur la société.


1

Je prends la définition d'Ammirati par la fin : Fuck America est un roman social : le titre déjà. L'ouverture propose copies de lettres envoyées par Bronsky père au Consul Général des US pour l'obtention de visas d'émigration pour la famille Bronsky (rappelons les dates, les lieux, les faits : 1939, Allemagne, famille juive). Ensuite les bas fonds new-yorkais, immigrés dans les années cinquante, la rue, les jobs, les clodos puants de NYC, la société de consommation américaine. Mais Bronsky ne réfléchit pas sur la société : c'est la société qui réfléchit Jakob Bronsky.

2

Bronsky est relativement jeune encore (27 ans) mais c'est un corps déformé : on dit qu'il en fait facilement 40. Et aux US, culture du paraître oblige, parce qu'il fait 40, il a 40. Alors le jeune du récit initiatique ne l'est plus et foire du même coup son initiation parce qu'il passe à côté (avant même de l'entamer).
J'ai dit : « J'ai vingt-sept ans. » « Mais vous faites plus. » « Je sais. » « Vous pourriez en avoir quarante. » « Je sais. » « En Amérique », a dit l'agent matrimonial, « les femmes recherchent des hommes du même âge. C'est comme ça. Ce qui compte, ce n'est pas l'âge que vous avez réellement. » « Qu'est-ce qui compte alors ? » « L'âge que vous faites. »
Edgar Hilsenrath, Fuck America, Attila, trad : Jörg Stickan, P.179


3

Quitter l'univers familial parlons-en : la guerre a éclaté la famille Bronsky, et les seules références familiales sont soit issues du passé (fantasmé ou non), soit périphériques : comme ces fantomatiques membres Bronsky qui auraient réussis aux US (paraît que) et qui traversent parfois l'écran. Mais Jakob ignore et s'exile : comme Hilsenrath lui-même il ère un certain temps dans le désert avant de débarquer vraiment.

4

La position du jeune homme qui veut apprendre c'est : tourné vers devant, avance et ne te retourne pas. La position de Jakob Bronsky n'est pas la même. Enroulé sur lui-même pour y extraire, de lui-mêmes encore, les réalités enfouies du passé. Jamais vraiment droit, sinon sous les douches froides qui lui servent à « calmer sa bite ». Puis assis à sa table de cafétéria-clodo, tordu sur sa page et ses chapitres qu'il poursuit tout au long du récit pour un récit (un autre) qui se développe dans le non-dit et qui s'appelle LE BRANLEUR.

5

LE BRANLEUR est lui-même une déformation d'un autre livre d'Edgar Hilsenrath, palpable, qui affleure sous la page de Fuck America et qui s'appelle Nacht. Nacht prend le ghetto comme épicentre, l'Holocauste, y survivre et comment. LE BRANLEUR a pour but d'extraire de Bronsky son passé oublié, son expérience du ghetto, la guerre.

6

Bronsky d'ailleurs n'a qu'une idée fixe : écrire LE BRANLEUR pour retrouver une mémoire perdue, son expérience de l'Holocauste. C'est une autre déformation du récit initiatique. L'objectif du héros n'est pas ici d'accéder à « une connaissance de lui-même, des autres, de la société et du monde » mais de retrouver un passé dissimulé, refoulé dans trou, enterré sous les os. Le sens est inversé, le point de fuite, à son tour, tordu, donc déformé.

7

Retour à la définition. Y a pas de bonheur dans Fuck America, ou alors des bonheurs simples, éphémères, souvent ratés, voire sacrifiés. Y a l'expérience de l'agence matrimoniale qui tourne à vide, il y a les quelques jours d'écriture, les pourboires, les jobs faciles. Et puis y a les putes, quand on a l'argent pour, et c'est souvent minable, et c'est souvent gâché :
Je n'ai même pas pris le temps d'enlever le couvre-lit. Tellement j'avais envie d'elle. Je l'ai poussée sur le lit en me jetant sur elle. J'ai juste eu le temps d'ouvrir la braguette de mon pantalon parisien – la braguette aux boutons démodés – que je giclai déjà. J'ai dit : « Ça ne compte pas. » « Comment ça ? » « J'ai joui trop vite. » « C'est pas de pot, mon petit. » « Je ne te l'ai même pas mise. » « C'est pas de mot, mon petit. » « Laisse-moi faire encore une fois ! » « C'est encore vingt-cinq dollars. »
P. 201


8

Autre déformation, et pas des moindres : celle du langage. Dans Fuck America la langue elle saute, saccade comme un vinyle rayé : c'est pathologique dans les dialogues, qui répètent sensiblement les mêmes répliques dans un style sec, haché, épuré à l'extrême (cf. plus haut). Disque rayé aussi dans la mémoire de Bronsky qui ne se rappelle rien de la période qu'il essaye d'écrire mais qui pourtant retisse les mêmes histoires d’émigrés, inventées, souvent entendues de la bouche d'un autre. Il déforme aussi des légendes urbaines. Il met en scène sa propre méconnaissance de son passé. Au début du livre, il va même jusqu'à s'inventer un double, prenant des nouvelles d'un certain Jakob Bronsky, et inventant plusieurs versions d'histoires potentiellement vraisemblables. Sa quête de vérité (faussée dès le début) passe automatiquement par la fiction. Et quand elle y passe (c'est le récit lui-même, voire le récit dans le récit) elle est mixée par une autre déformation, beaucoup plus visible : celle de la typographie, qui dévie les paragraphes, enfle les caractères...

9

Fiction ou bien fantasme, c'est possible aussi. C'est une écriture typiquement américaine, qu'on retrouve d'ailleurs chez les minimalistes comme Amy Hempel, Chuck Palahniuk, Tom Spanbauer. On parle aussi du syndrome Six Feet Under plus connu sous la formule je vois des gens qui sont morts. Et les morts cohabitent avec les vivants, filtre fictif déposé sur celui de la réalité transparente. C'est la même chose dans Fuck America. Rien n'est vrai donc tout est vrai car tout est mis au même plan sur le fil directeur du récit. Bronsky est double. Il viole une secrétaire de direction comme il l'invente durant une longue séance de masturbation. Il utilise une animatrice de télévision comme psychiatre comme il l'invente durant une longue séance de masturbation (bis). Il revit son passé et déroule le fil fictif du BRANLEUR. Quand toutes les trames sont au même niveau tout devient vrai.

10

La quête de vérité de Bronsky arrive à son terme dans un curieux final qui dynamite le rythme du récit (là encore : déformation de la structure du livre). Mais l'histoire (car c'en est une) racontée par Bronsky sur le divan de Mary Stone correspond à un autre tour de passe-passe : Jacob Bronsky raconte l'histoire des « autres six millions », les six millions de Jacob Bronsky restés morts dans le trou de l'Holocauste.
« La guerre est alors arrivée », je dis. « Et la guerre a rattrapé la famille Bronsky. Y compris Jakob Bronsky. Et quand la guerre a été finie il y a eu, tout d'un coup, deux Jakob Bronsky. » « Comment ça, il y a eu deux Jakob Bronsky ? » « Il y en a eu deux », je dis. « Le premier Jakob Bronsky, mort avec les six millions, et l'autre Jakob Bronsky, celui qui a survécu aux six millions. »
P. 251


11

La fin du récit initiatique pose la question de l'accomplissement (ou non) de l'initiation du héros. À la fin de Fuck America Bronsky étale un autre fantasme, celui d'un retour en Allemagne
'Nous allons vous louer un appartement dont, évidemment, nous règlerons le loyer', dit le secrétaire général de l'association Crime et Châtiment. 'Chaque jour, vous recevrez de notre part votre paquet Châtiment-Amour avec tout un tas de gourmandises. Il est donc pourvu à votre bien-être. Vous recevrez également de l'argent de poche et si vous avez d'autres souhaits, faites-le nous savoir.' (…) 'J'ai besoin de femmes aussi', dis-je. 'Car en Amérique, c'était un gros problème.' 'Des femmes, nous en avons plus qu'il n'en faut', dit le secrétaire général de l'association Crime et Châtiment. 'Il s'agit de femmes d'anciens SS, mais nous avons aussi des femmes sans culpabilité personnelle mais qui croient à la culpabilité collective et souhaitent faire réparation au nom de nous tous.'
P. 282 -283.
, celui de l'arrivée au pays d'un nouveau Kafka : naissance d'un autre Jakob Bronsky. Les dernières pages inventent ou racontent une conférence de presse, déforment encore l'initiation en prenant la tangente : lisez LE BRANLEUR, dit Jakob Bronsky, et le récit se mord la queue.

12

LE BRANLEUR, énigme de Fuck America, n'est pas montré. Nous n'aurons tout au long du livre qu'un compte rendu sommaire de l'avancement des chapitres. Le seul détail mentionné concerne l'invention du titre, et il n'est pas signé Jakob Bronsky. L'énigme du livre est un trou noir à lui tout seul qui, comme la mémoire foutue de Bronsky, lui déforme le corps.

dimanche 14 mars 2010

Eric Chevillard, Choir

Non je ne me suis pas pendu, mais sans doute une copie de moi-même aurait souhaité rester à Choir. Choir : patrie des vagues-à-l'âme et des broie-du-noir, Choir : île perdue dans le nulle part des lettres et dans le vide intersidéral de l'humanité. Choir où le mot bonheur n'existe pas mais où il existe « trois cent douze mots pour dire gris ». Choir où le gris, donc, recouvre le ciel, la terre et les sources d'eau, cette « soupe de têtards, de tipules et de vase » derrière laquelle il « faudrait quelque chose à boire pour la faire passer ».

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Choir est mon premier livre d'Éric Chevillard : me voilà dépucelé de Chevillard par Choir : je lui en serai à jamais reconnaissant. Choir met en pratique les plus noirs des fragments du fameux Autofictif, le journal fragmenté quotidien de Chevillard, et l'érige en livre. Roman, dit la couverture ? Pas vraiment. C'en est un sans en être. Ce n'est pas très important.
Sans doute ne pouvons-nous espérer quitter Choir que par la voie des airs. Or ce n'est pas un avion qui nous emportera. Les atterrissages en catastrophe de long-courriers constituent même l'une des principales sources de peuplement à Choir ; les passagers débarqués n'ont plus aucune chance de repartir. Les avions piquent du nez dans le sable. Ils resteront plantés là. Tous les livres dont nous disposons nous sont parvenus ainsi, dans les bagages. Ils sont écrits dans des langues que nous ignorons. À vrai dire, nous ignorons aussi quelle est la nôtre, mais les rescapés l'apprennent vite et sans efforts. Idiome assez pauvre, semble-t-il, comparé à ceux de ces livres dont nous ne comprendrons jamais le premier mot. Ils acceptent parfois de nous les traduire, avant qu'ils ne deviennent pour eux aussi indéchiffrables, ce qui ne tarde guère. Ceux qui contienent des images ont d'ailleurs notre préférence. Ainsi obtenons-nous quelques informations sur le reste du monde. En revanche, nous ne nous fions pas trop aux récits des rescapés eux-mêmes, empreints d'une nostalgie certainement excessive qui les conduit à tout idéaliser et que nous attribuons plutôt aux conditions nouvelles de leur séjour à Choir.

Eric Chevillard, Choir, Minuit, P.48-49.
Choir est un livre construit sur des fragments, des paragraphes. Il y a un narrateur, un habitant de Choir. Il y a cette légende : un sauveur nommé Ilinuk, parti par les airs il y a tant d'années, qui reviendrait un jour pour sauver le peuple de Choir : c'est à dire les extraire hors de Choir et les emmener avec lui loin, si loin de Choir. Il y a d'autres personnages périphériques. Et au centre de tout il y a Choir : matrice boueuse, puits sans fin, marasme quotidien qui contrôle tout et retient tout contre elle les corps. Choir (ou Choir) envahit tout, devient dystopie fabuleuse puisque totalement absurde.
Mal chaussés, comme si cela ne suffisait pas, il faut encore que le sol tremble. Il y eut ce jour où il s'ouvrit et nous crûmes alors que la terre de Choir allait se diviser. Profitant de ce que la faille n'était pas trop béante, la population se scinda en deux, selon les affinités. C'est-à-dire que chacun espérait se retrouver seul et sautait par-dessus la lézarde du côté où demeurait le groupe le moins nombreux en exhortant ses membres à rejoindre l'autre bord – sautez, vite ! Ilinuk a débarqué là-bas ! Tous mensonges étaient bons pour éloigner autrui, pour rester seul et, dans cet espoir, nous franchissions sans cesse la faille qui s'élargit jusqu'à devenir bientôt un insondable précipice. Nombreux furent ceux qui s'y abîmèrent. Puis, tout aussi soudainement, elle se referma, coinçant la jambe droite de Ra'oof entre ses bords rapprochés. L'infortuné est toujours prisonnier de cet étau, nourri par ses chiens qui traînent jusqu'à lui leurs os et leurs croûtes.
P. 56
Comme vu précédemment, l'écriture de Choir fonctionne au fragment : signe d'une oeuvre qui aurait vu son cheminement dicté par l'entreprise d'écriture internet quotidienne ? Peut-être. D'autant que certains de ces fragments pourraient tout aussi bien prendre forme dans l'une des publications de l'Autofictif.
Plutôt patienter dans la salle d'attente du salon de soins de Toqueboeuf. Étrranglements. Énucléations. Supplices à la demande. Raffinement suprême, il ne chauffe pas ses serviettes.

P.93
Mais Choir est méticuleux. La poésie berce Choir. Des supplices à la demande aux jeux cruels et sanguinaires de Choir. Choir compose de petites sonates, parfois de brèves mélodies qui, soufflées dans l'air de Choir, prennent la forme de litanies de gorge, de marmonnements de sectes, de souffles gluants interminables et monotones (évidemment).
Nous tenons pour sûr que les omoplates et les malléoles sont les moignons des ailes que nous avions à l'origine aux pieds et dans le dos et que avons chu sur cette île lorsqu'elles se sont atrophiées pour des raisons que nous ignorons. Mais quand nous avons bu, nous nous laissons aller à croire qu'omoplates et malléoles sont plutôt les bourgeons de nos ailes à venir, que le germe est là encore, dans l'os, qu'Ilinuk alors viendra plutôt nous chercehr quand celles-ci auront repoussé et que nous pourrons le suivre : il prendra la tête de notre vol triangulaire et conduira la grande migration.

P.193
Choir, la version textuellement possible de Cyanide & Happiness et Softer world réunis ? Pourquoi pas après tout ? Ce serait bien le même humour, noir et détaché, planant à quelques mètres de Choir comme les vautours avant la faim ou bien enfoui dans la vase structurante de Choir, entre les crânes des ancètres qui parfois pointent sous les semelles et découpent la terre de Choir.
Nous inculquons aussi à nos enfants – car pour tout ce qui touche à la science, nous avons plus confiance en nous-mêmes qu'en ces nurses ombrageuses – l'idée que la sodomie constitue l'acte reproducteur. Ainsi s'anéantira d'elle-m^me peut-être notre pleurnicharde engeance, dans les convulsions d'une jouissance stérile. Mais la nature n'en finit pas de s'adapter à nos comportements – pour nous garder, pour nous tenir et parce qu'il faut bien un socle ou un support pour que croisse et prolifère le champignon de la moisissure – et nous voyons naître déjà les premiers bébés conçus de la sorte, exactement semblables aux autres, un peu plus joufflus peut-être.

P.159-160.
Choir est aussi « l'autre île », lien de parenté peut-être avec celle de Michal Ajvaz ? Entre mes doigts en tout cas, leurs personnages difformes et geignards ont sensiblement la même forme, peut-être aussi le même look, et leurs voix sonnent pareil. Car Choir est terne, Choir est morne, Choir est désespérément vase et vicère : Choir est magique.

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L'amour au contraire nous affronte. Ah ? vous y mettes les dents ? nous demandent avec les yeux les rescapés quand pour la première fois l'un de nous les embrasse. Mais nous y mettons les dents parce que vous y mettez la langue ! La faim a de telles tenailles. Il ne faut pas la tenter avec un tendre morceau de viande.

P.142
Choir, dont l'île éponyme pourrait avoir pour devise un bien trop familier « rien n'est suffisant », est une grosse bouffée d'air frais dans le paysage littéraire et mon coup de coeur ému de ce début 2010. Choir est piment, Choir est fort, Choir est drôle. Choir est une terre marrécageuse où il fait bon lire, j'y aurais fort volontiers demandé un droit d'asile si par mégarde je ne l'avais pas déjà refermé.
BONDIR HORS DE CHOIR !
oh ! moi !
laisser Choir sous moi, déchet immonde de ma décréptitude, de mon incontinence !
HORS DE CHOIR BONDIR ! ISSIR !
m'arracher à ses glus, à ses boues, élargir les huit trous de mon corps afin que s'écoule au travers tout le sable de Choir !
puis dans mon dos retombe !
derrière moi laisser les tumulus et les prisons de Choir !
oh ! Jaillir des taupinières de Choir !
oiseau oison oisillon oiselet m'essorer !
toutes mes plumes pour la flèche !
et allez, va !

P. 7-8
D'autres ont chu :

- @nalyses (entretien avec Eric Chevillard)
- Tierslivre
- Rhinoceros
- Libé
- Le Monde
- Journal d'un lecteur
- Télérama

dimanche 7 mars 2010

7 tentatives de métaphores cycliques pour saisir & lâcher Pont de l'Alma de Julián Ríos

Pont de l'Alma terminé : certains disent que c'est déjà le livre à lire en 2010. Ça je ne sais pas. Sais seulement que Pont de l'Alma creuse et que la chronique pure, de fond, est impossible, ou bien déjà très bien tracée chez les voisins du Fric-Frac Club, cf. g@rp et François Monti, pas vraiment besoin d'en écrire plus. Ma lecture de Pont de l'Alma n'a pas été concentrée mais divaguée. Affabulatrice. J'ai retrouvé un peu de La vitesse des choses, de Fresán, traversé avec fracas en 2008, dans ce pont là. Pont de l'Alma a balancé des pistes, esquissé des gestes, qui sont autant de fragments possibles rapidement répertoriés ici :

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1 – Des coquilles d'escargots. On s'y déplace en crabe, les couloirs trop étroits. Une main toujours sur la paroi pour savoir où on va. Du calcaire sur les doigts. On suit les flèches. Les lieux publics toujours un labyrinthe. Un musée peut-être en forme de spirale. On ne cherche pas les prochaines galeries mais les toilettes. Pour ça on suit les flèches, la main toujours traînée sur la paroi si proche. On est déjà passé par là, pourrait mettre sa main à couper. On échange les couloirs, traverse les carrefours, s'enfonce dans le coeur du coeur de la spirale. Les possibilités labyrinthiques de s'y égarer sont monstrueuses. Les flèches tournent au fil du vent, des courants d'air, la climatisation interne. On trouve des fois des écriteaux en différentes langues, ils disent : out of order ou bien vous êtes ici.

2 – Énumération des trucs possibles censés stopper le hoquet (liste non exhaustive)1. : apnée prolongée, hyperventilation, stimulation vagale, déglutition, boire un verre d'eau rapidement, boire à l'envers, boire en se bouchant les oreilles, avaler pain sec, avaler glace pilée, avalée sucre au vinaigre, traction sur la langue, compression des globes oculaires, massage sur une ligne horizontale passant par la pointe des deux omoplates, pression sur la dernière phalange de l'auriculaire, pression sur les artères radiales au pouls, pression sur les nerfs phréniques en arrière des articulations sternoclaviculaires, lavage gastrique, simulation galvanique du nerf phrénique, dilatation oesophagienne, traitements médicamenteux : scopalamine, amphétamines, prochlorpézarine, chlorpromazine, phénobarbital, narcotiques, métoclopramide, etc.
Je n'ai pas trouvé le gardien ou le conservateur de ce cimetière ni même aucune indication me guidant vers mon Maître, qui demanda à l'occasion à être enterré à la fosse commune, c'est ce qu'il aurait préféré.
À l'entrée, près d'une pompe à eau, il y avait une demi-douzaine d'arrosoirs en plastique vert, observa Bonzo.
Pour arroser les marguerites et les dents-de-lion, ou les daysies et les pissenlits, manquai-je d'envoyer à Bonzo, qui ne connaissait sans doute pas l'expression bouffer des pissenlits par la racine.
Après avoir fait plusieurs tours je tombai sur la dalle de granit sous laquelle gît le corps de mon Maître. Ainsi dit Bonzo. Un ou plusieurs visiteurs m'avaient précédé dans le rituel, ajouta-t-il, car il y avait quatre pierres blanches à côté de la petite croix inscrite sur le coin supérieur gauche de la dalle et plusieurs cailloux plus petits, du gravier, sur le bas.
Au lieu de la croix, dit Bonzo, il aurait été plus juste d'inscrire sur la dalle en majuscules, NON NON NON, c'était bien la seule épitaphe que désirait mon Maître, comme il l'écrivit à un ami.

Julián Ríos, Pont de l'Alma, Tristram, trad : Albert Bensoussan et Geneviève Duchêne, P.106.
3 – Étude de mine antipersonnel modèle PMN CEI2 : dimensions : 110x53mm / poids total : 550g / poids de la charge : 240g / utilisée en : Afghanistan, Angola, Cambodge, Ethiopie, Honduras, Koweit, Rwanda, Somalie / autres versions : Type 58 (Chine), HGE (Irak), MKK-F (Albanie) / mine AP cylindrique / plateau de pression recouvert de caoutchouc souple maintenu par un collier de serrage métallique / corps de la mine en Bakélite / deux bouchons sur la circonférence : bouchon de forme aplatie obstrue le logement du détonateur MD9, l'autre cylindrique contient le dispositif de retard d'armement maintenu en place par goupille de sécurité en position stockage / l'arrachement de la goupille de sécurité entraîne la mise en oeuvre du retard d'armement fonctionnant par cisaillement d'une lamelle de plomb / une force de 8 à 25kg exercée sur le plateau de pression entraîne l'abaissement du corps plongeur maintenue en position haute par son ressort, déplacement qui libère le percuteur projetée sous l'influence du ressort sur le détonateur qui initie la charge principale de la mine / durée d'armement variable en fonction de la température ambiante : entre 2,5 et 12 minutes à +40°C, entre 3 et 15 heures à -40°C

4 – Il existe 20 700 000 pages fournies par la requête Google princess doll, 780 000 pour la requête princess lady doll, 391 000 pour la requête princess lady di doll, 284 000 pour la requête princess lady diana doll et seulement 5 530 pour la requête princess lady diana dies in a horrible car accident doll.

5 – Alma est3 une ville en Algérie, un village au Maroc, deux villes, un village et un district au Canada, un fleuve en Ukraine, une aire urbaine germano-belgo-néerlandaise en Europe, quatorze villes aux Etats-Unis (dont quatre pour le seul état du Wisconsin), un pont, une place et un palais à Paris, un centre commercial à Rennes, une ville depuis rebaptisée au Kazakhstan, une « petite localité » en Nouvelle-Zélande, un village détruit par la guerre en Palestine, un projet astronomique multinational au Chili, un astéroïde dans l'espace et une bataille dans l'Histoire.
Du centre de Paris on arrivait assez vite à ce parc d'Issy-les-Moulineaux en suivant la Seine et Henri Paul dut passer maints samedis par le tunnel de l'Alma pour aller à son tennis et en revenir. Qui sait si la nuit de l'accident ou du triple assassinat il ne choisit pas le tunnel de l'Alma parce qu'il le connaissait bien ? Camille II se demandait en outre s'il avait choisi pour ses matchs du samedi cet endroit, au sud-ouest de Paris, parce qu'il fut le berceau de l'aviation : en réalité la grande passion d'Henri Paul fut de voler et il passa à dix-huit ans son permis de pilote privé. La plus grande frustration du Breton volant fut de ne pouvoir entrer dans l'aviation militaire et piloter un Mirage à cause de son acuité visuelle insuffisante. Il jouait aussi assez bien du piano, Camille, fille de pianiste professionnelle, ne pouvait l'oublier, et elle se rappela qu'il aimait Liszt et Schubert. Aucun des deux, affirma Camille, ne figurait parmi les compositeurs classiques favoris de la Princesse, qui étaient Bach, Mozart, Schumann, Tchaïkovski et Rachmaninov. Le malheureux Schumman croyait au spiritisme et, comme la Princesse, participa à ces séances où les tables tournent ou se font tourner et il tenta aussi de se suicider, comme elle, quoique seulement trois fois. Les musiciens préférés de Diana, excepté Bach, finirent de vilaine manière. Probablement le pilote pianiste interpréta-t-il quelques morceaux de ces musiciens. Il avait reçu deux prix, d'alto et de piano, au conservatoire de sa ville natale.

P. 269-270.
6 – Suicide : en français suicide, en anglais suicide, en allemand Selbstmord, en espagnol Suicidio, en portugais Suicídio, en italien suicidio, en russe Самоубийство, en chinois 自杀, en japonais 自殺, en hébreu התאבד...

7 - 48.868131, 2.3286674 : l'hôtel Ritz à Paris, place Vendôme, littéralement et dans tous les sens (cliquez pour zapper) :


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1Source : Doctissimo (et les souvenirs d'enfance).

2Source : CPADD.org

3Source : Wikipédia

4Source : Géoportail

jeudi 25 février 2010

Joachim Séné, La crise

Après Hapax et Roman, La crise : depuis quelques jours sur Publie.net. Déjà eu l'occasion de le dire (écrire), peut-être pas en ces termes, mais je kiffe Joachim Séné. Je suis ce qu'il fait (écrit, twitte, propose) et j'aime ça pouce levé façon Facebook.

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Avec La crise, on reste dans le court, dans l'instant, dans le bref. La lecture dure une vingtaine de minutes en prenant son temps. Et La crise est litanie, slogan, chanson, refrain. La crise et tous ses visages. La crise ondule.
Une preuve d'existence de « la crise » c'est « la crise ».
La vie chère nourrit « la crise » qui nourrit la vie chère.
« La crise » mène la vie chère.

Joachim Séné, La crise, Publie.net, P.10
J'aime La crise, aussi, car c'est un pur produit web. Pensé depuis. Développé par. Propulsé sur. Diffusé entre. On sent d'avance les impulsions Twitter et statuts Facebook. On reconnaît dans la brièveté des messages la forme fixe des 140 caractères max (du moins pour la plupart d'entre eux). On sent que ces plateformes, formats, statuts, sont des rampes de lancement, et derrière programmés par Publie.net pour diffusion numérique. Ce texte n'est pas un déçu du papier, n'aurait pas vraiment eu de sens sur papier.
« La crise », de ses millions de bras musclés sait manier la grue, poser des cloisons de béton armé au trente-septième étage, creuser des tunnels, extraire le pétrole et le diamant tout ça pour un salaire d'une remarquable humilité.

P.15
Comme Mangez-Moi, proposé depuis le week-end dernier sur Publie, La crise est bien sûr éminemment politique. Il dit en quelques phrases cruelles car lapidaires (et inversement) non pas une réalité économique ou sociale mais une réalité du langage. La crise, après centaine de fragments écumés successifs, n'est plus qu'un son, deux syllabes, sept lettres, qui font échos aux mille et unes paroles d'information de masse qui les dégainent à la moindre dépêche. La crise c'est tout, c'est rien, c'est ce tag sur un mur qui dit : « La crise c'est chaque fin de mois » et qui sert de couverture au texte. La crise est dopée aux anaphores, la crise est mécanique, la crise est un mythe, est une aliénation.
« La crise » a mis son usine mexicaine à Casablanca, son usine de Gdansk à Skopje, celle de Grenoble à Sfax, Madrid à Dacca, Dakar au Chili, Pékin à Bangkok.
« La crise » imprime son journal en Pologne sans payer d'impôt.
« La crise » fait des économies.

P.17
La crise commence toujours ses fragments par « La crise » car « La crise » est au centre de tout, comme ils disent, comme on avale, à commencer par La crise.
« La crise » fouille ta bibliothèque, trouve une échelle et des horaires SNCF de terroriste dans ton garage, t'arrête dans la rue, arrache ta boucle d'oreille, te perce un oeil, te place en garde à vue, laisse les clés sur ton scooter, publie un démenti, mène l'enquête.

P.21
Il faut lire La crise puisque la Crise, l'autre, avec son C majuscule, s'impose à nous matins, demains, midis et soirs. Il faut lire La crise et en taguer des extraits sur les murs, puisque, la couverture le dit, La crise vient de la rue où elle a pris. Et pour lire La crise, la lire vraiment, extraits ouverts au feuilletoir et texte disponible pour 5.50€ on suit Publie : de là poser l'oeil sur La crise puisque La crise est un oeil.

dimanche 21 février 2010

Emmanuelle Pagano, L'Absence d'oiseaux d'eau

J'aime beaucoup la langue d'Emanuelle Pagano, mais pas celle-là : celle-là je l'ai lue comme un somnolent, et jamais réellement en phase avec le texte.

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Peut-être que l'avant livre a pris le pas sur le pendant lecture. Parce que nous avions suivi les coulisses en ligne de l'écriture de ce livre : livre-romance entre deux écrivains. Et une romance entre deux écrivains se propage, se propulse par écrit. C'était censé être un roman épistolaire. Et entre temps l'un des deux je a coupé court, et « en partant il a repris ses lettres », comme l'indique le petit paragraphe en préambule. Peut-être pour ça que je suis resté dehors ?
Je ne veux pas savoir si ces lettres sont fictives ou réelles, mens-moi si tu veux, si tu peux. Moi je peux. Au point dont tu parles : au point du langage du droit. J'écris quelque chose et ça arrive, ça devient. J'écris notre histoire, elle grandit. Mais elle ne deviendra pas comme comme je l'écris, comme je la veux, parce que tu l'écris.

Emmanuelle Pagano, L'Absence d'oiseaux d'eau, P.O.L, P.17
Les lettres sont à sens uniques, il n'y a jamais de réponses, on devine parfois les réponses, mais elles ne sont jamais là. Peut-être stockées quelque part, dans un tiroir, ou plus vraisemblablement dossier perdu dans quelque disque dur endormi. On connaît son propriétaire, mais chut, car son nom n'est jamais prononcé.
Nous, c'est notre métier de raconter la vie des gens, privée ou pas. On ne doit jamais se censurer, sinon, autant arrêter tout de suite ce livre. S'il avait fallu se taire, je n'aurais jamais écrit mes romans. Tu sais les libertés que j'ai prises avec eux. Tout est vrai dans mes livres. La fiction n'est que dans l'assemblage. Elle colle ensemble les morceaux de réel hétéroclites que je trouve autour de moi. Elle leur donne une cohérence, elle les tient ensemble, c'est tout.

P. 57
Je cherche les raisons qui me poussent à traverser ce livre sans rien en retirer. Ce n'est pas un mauvais livre et l'autofiction (si c'en est une) ne me pose pas problème. J'ai corné beaucoup de ses pages, souligné beaucoup de ses lignes, même métaphoriquement, la langue n'est pas en cause. Mais comme un somnolent je l'ai lu et c'est un mot très dur : ce livre n'a aucun pouvoir sur moi et moi je ne retiens que son absence.
Je suis un de tes personnages. Je suis une femme dans ta tête, un fantasme, juste un fantôme. Mais il suffit que ce fantôme te regarde, te parle, t'écrive, pour que le désir bouge, sorte de mes lettres et s'installe en toi. Je connais ce pouvoir immédiat que j'ai sur toi, ça me donne une sensation de puissance, mêlée de tristesse, dont j'ai envie d'abuser.

P.97
On dit souvent Emanuelle Pagano, c'est l'écriture du corps. Les corps ne parlent pas mais battent, pulsent, craquent. Ces corps là parlent trop de leurs corps en train d'éprouver : c'est le piège de la lettre. L'érotisme est décalqué voyeurisme mais même ça ce n'est pas le problème. D'autres fois les corps s'éventrent et battent durs en plein sur le texte et là, oui, j'ai corné la page.
J'ai l'impression que quelque chose à l'intérieur de mon thorax découd mes muscles et ma peau, je ne sais pas bien comment, me défait, crève la plèvre de mes poumons, ça fait mal, je mets mes mains pour retenir mon souffle et mon coeur, pour qu'ils ne sortent pas. Ma respiration s'accélère et me submerge, je ne la maîtrise plus. J'ai l'impression de craquer sous elle, quand je pense à toi, il me semble tendre les bras, comme un joueur d'accordéon sans air, abîmé de musique et le souffle court, ouvrant son geste à s'en décrocher la poitrine. Je me replie dans tes bras de musique, mais il n'y a plus de bras, il n'y a plus de musique. L'air me manque dans le silence envahissant. Je tousse. Cette toux fait le même bruit de déchirure qu'un papier gras dont on se débarrasse. J'essaie doucement de respirer, de rester calme, mais tu as donné à mes poumons des gestes d'accordéoniste malade.

P.256-257
En route j'ai abandonné ma chronique, et sans doute n'ai-je jamais eu l'intention de la commencer. Je n'ai pas trouvé quelles étaient les raisons qui m'ont conduit à rater ce livre. Je ne suis donc pas compétent pour en conseiller ou déconseiller la lecture. Je garde seulement les derniers mots du livre, ceux qui accompagnent tellement bien ma lecture, unique et déjà défaite : « C'est juste une carte postale, juste un décor de livre. »

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