Pris par la vitesse des choses
Puis le rouleau s'affaisse et la vitesse des choses me traîne jusqu'à toutes ces pièces que j'ai un jour lâchées et que je ne veux plus retrouver.
J'en parlais l'autre jour avec O. entre trois mails : ce qui caractérise les moments de la vie réelle qui méritent de servir d'appuis à la fiction ce sont ces secondes brèves, anormalement fluides, où tout coule net sous la gravité des mouvements déployés. En réalité on se croirait dans un film trop lissé par la haute haute résolution d'un écran trop plasma ou dans l'un des ces soaps américains trop digital et trop clean. Ces moments là permettent de mesurer l'écart entre la fiction et une vie qui s'annule à mesure ou bien l'inverse. Ce n'est qu'après avoir prononcé le mot fluidifier que je me suis rendu compte qu'en réalité je parlais de la vitesse des choses. Alors je me suis approché de mon propre visage en contre-plongé puis caméra subjective et me suis chuchoté : je vais te révéler tous les secrets de toutes les fictions du monde, je vais te dire pourquoi l'écriture et évidemment je n'ai rien entendu de tout ce qui a suivi, sa voix ou la mienne comme saturée d'écriture blanche.
Les rêves n'ont pas de contexte, ils sont comme un animal empaillé dans un hall de gare. Les rêves sont pure signification. De la glace qui ne fond pas, une matière impossible à réduire sans quoi elle perdrait tout son sens. Voilà pourquoi la plupart du temps, au réveil, nous sommes incapables de nous les rappeler avec exactitude, et ce souvenir flou est paradoxalement ce que nous proposons aux oracles en quête d'une interprétationAlors nous faisons semblant de vendre ma mère au funérarium pour pouvoir entrer à l'intérieur et je me penche en arrière, Claire me répète que les rêves n'ont pas de contexte et je luis dis je sais je sais puis ma grand-mère refuse tout embaumement nous voulons des funérailles vertes elle dit et mon grand-père se contente de jouer sa partition c'est à dire d'acquiescer. L'écho de l'église-métallique derrière nous ramène à la plus crue des ombres et la froideur nous traverse tous comme les pauvres âmes que nous sommes et je vois ma mère fermer son manteau pour s'isoler des brises mortes. Nom de Dieu, je lui ordonne de rester morte comme elle est censée être, je lui dis en écriture blanche ces mots qu'on entend pas, ces paroles sans un son. Alors nous fermons tous son cercueil et l'homme maigre du funérarium accepte la transaction et ma grand-mère rabat son col en fourrure et son rouge à lèvre traverse l'air noir de l'intérieur, signe que c'est bon. L'homme maigre du funérarium ferme le cercueil et disparaît comme l'ombre noire sur fond noir qu'il est réellement.
Les fantômes sont en revanche des rêves avec un contexte.
Ils sont inoubliables, restent parfaitement gravés dans notre mémoire.
Et c'est la raison pour laquelle si on a des fantômes, on a tout. (P.311)
Mes parents ne se sont jamais mis d'accord sur ce qui s'est passé pendant ma naissance.Alors j'enfonce la porte du cercueil et nous y plongeons tous, tous les corps entraînés ensemble après ou avant moi dans le chaos métallique d'une vie métallique gorgée de secousses temporelles. Puis une fois la tête prise entre les mailles d'une sorte de passerelle noire presque transparente (mais non atone) je te dis Claire donne-moi ton appareil donne le moi bordel ne discute pas. Les flashs lacérés de l'objectif autour ricochent contre les murs, qui aurait pu croire qu'un endroit pareil puisse retenir en lui tant de reliefs, tant de boulons noirs ?
Ma mère dit que c'était un accouchement difficile qui a duré plus de x heures et que je pesais près de six kilos. D'après elle, je suis né mort. Elle a entendu la voix du médecin s'écrier : « Le cœur ne bat plus ! », ensuite toutes les lumières de l'hôpital se sont éteintes et il est arrivé quelque chose. (P.609)
Un Tralfamadorien, en présence d'un cadavre, se contente de penser que le mort est pour l'heure en mauvais état, mais que le même individu se porte fort bien à de nombreuses autres époques. Aujourd'hui, quand on m'annonce que quelqu'un est décédé, je hausse les épaules et prononce les paroles des Tralfamadoriens à cette occasion : C'EST LA VIE. (P.32)Les portes de la DeLorean comme tournées vers l'envers, jamais on ne pourra se tirer d'ici, les compteurs sont à sec et Claire à beau me dire que nous nous portons fort bien à de nombreuses autres époques ça ne m'aide pas à mieux cadrer mes photos ni à mieux slalomer entre les balles. C'est à se demander pourquoi les passerelles autour comme des Rubik's cube géants se sont retournées jusqu'à croiser les rush ratés des Aventuriers de l'Arche perdue et au fond je me demande dans quel camp je peux être jusqu'aux premiers tirs amis bien sûr qui, parce qu'ils persistent, se révèlent en réalité sèchement ennemis, et je me dis donc que malgré l'uniforme je ne suis pas aujourd'hui un officier nazi. Puis Claire précise nazi fuck et je lui dis oui oui tout ce que tu veux du moment qu'on ne tombe pas nez à nez avec Hermann Stanislas Goering, je sais qu'il traîne dans le coin, il aime les paradoxes temporels le salaud.
Le Polaroid gris du lendemain matin, dont j'ai pu embraser la mèche avec l'allumette d'une bière, remède douteux vanté par les buveurs qui se figurent qu'il n'y a rien de mieux que l'essence pour éteindre l'étincelle avant l'explosion de la bombe censée avoir été désamorcée la veille. (P.285)C'est de cet instant entre deux rafales de Maschinenpistole 40 dont je voulais te parler, l'instant où le panorama latéral (droite et gauche) défile avec un grain proche du degré zéro de la fiction télévisuelle, l'instant où l'écart entre la fiction et une vie se dessine et inversement, l'instant où le corps se laisse démembrer par la vitesse des choses ; oserais-je dire l'instant où la réalité s'effrite. Le remède à la vitesse des choses, dit Claire, c'est la photographie, non pas parce qu'elle fixe ces instants trop nets en clichés trop flous mais parce que la lumière du flash permet de mettre en relief les aspérités de la toile qu'on aurait pas même imaginées en rêve. Alors sa main sur mon épaule je déchaine les flashs de mon appareil, mon doigt sur la gâchette trop claire et nos écrans trop mous Je traverse les champs de balles en esquissant photo sur photo sans aucun rendu numérique direct bien entendu, autrement ce serait anachronique je sais, je sais.
Sans cesser de sourire, elle disait la réplique de l'ordinateur HAL 9000 lorsqu'il est démonté par l'astronaute David Bowman, presque à la fin de 2001 : l'Odyssée de l'espace. Il la dévêtit lentement, respirant bruyamment, comme lorsqu'on porte un casque, tandis qu'elle murmurait : « Dave... Stop. Stop, will you... Stop, Dave ? ... I'm afraid... I'm afraid Dave... Dave... My mind is going... I can feel it... I can feel it... My mind is going... There is no question about it. I can feel it... I can feel it... I Can feel it... I'm a... fraid... » Il riait pendant qu'elle parlait. Ensuite, elle chanta une chanson intitulée Daisy – Daisy, Daisy, give me your answer do. I'm half cra...zy. All for the love of you. » -, mais il ne pouvait ou ne voulait pas se rendre compte que les paroles de cette femme dissimulaient à peine la vérité d'un aveu : « I'm afraid. My mind is going. » (P.444)Voilà comment ça se passe Claire (And two suns ready to shine just for you, etc.) : je vais monter jusqu'au sommets d'une tribune en carton à monter rapidement avant le spectacle et à démonter après en attente d'un jambon-beurre avec le reste de la production. Voilà comment tu joueras les ambitieuses à avaler goulument la langue d'un présentateur télé sur le retour pendant qu'à l'antenne on racontera des histoires de blanc plus blanc que blanc et d'eau de Cologne égoïste. Je te regarderai t'enrouler la tête dans sa perruque trop large, je te regarderai en avant-première mondiale sur toutes ces photos que je prends exprès pour toi, pour garnir ton book comme tu dis, pour ta promo superbe. Et tu respireras le souffle de ton dentier d'amant usé par les conduits d'aération climatisée et tu sentiras enfin l'air chaud de la vitesse des choses qui déferlera sur vos deux corps englués pour finalement te demander si au fond la réalité de ces choses là n'a pas exactement le même goût qu'un vieux ventilateur en surchauffe. Malheureusement Claire, je n'ai que la question, pas la réponse.
Publié le dimanche 28 septembre 2008 par Guillaume Vissac






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