Le martyre de saint Moi
Par Guillaume Vissac le lundi 1 mai 2006, 17:39 - Chroniques - Lien permanent
Afin d’inaugurer cette nouvelle catégorie, j’ai choisi un sujet inspiré par ma lecture du Choke de Chuck Palahniuk. Afin de résumer un peu simplement, Choke « met en scène » deux personnages majeurs : le narrateur (Victor Mancini, figurant dans un « musée vivant » où tout se déroule comme en 1734, accro au sexe et fils d’une paranoïaque criminelle mourante) et son meilleur pote (Denny, également accro au sexe mais qui lutte son addiction en ramassant des pierres, qui travaille pour le même « musée vivant » que le narrateur). Victor raconte comment il ne combat pas son addiction, comment sa mère l’a élevé n’importe comment, comment il rencontre de nouvelles conquêtes lors de ses réunions de « sexooliques », comment il s’occupe de sa mère placée dans un hospice, comment il endosse toutes les responsabilités de tous les problèmes rencontrés par les pensionnaires de cet hospice et, surtout, comment il se force à s’étouffer avec sa nourriture dans divers restaurant (d’où le titre, « to choke » voulant dire s’étouffer) afin de se faire aider par les bons samaritains qui traînent dans le coin. C’est de là que vient cette expression, le « martyr de saint Moi » : elle désigne l’entreprise de Victor, qui prend sur lui (qui s’étouffe, qui accepte d’assumer n’importe quel problème antérieur de n’importe quel patient qui n’a plus toute sa tête) pour accorder un peu d’importance à son prochain, pour le faire se sentir mieux, pour lui donner l’impression qu’il est important. C’est un pseudo Jésus moderne, en quelque sorte…
Ce bouquin de Palahniuk porte un regard assez trash sur la société actuelle mais me semble assez pertinent sur trois points : d’abord l’aspect overdose de sexe à l’heure de la pornographie universelle (voilà des mots clés qui m’amèneront des visiteurs !), ensuite l’ultra culpabilisation de notre monde moderne et, enfin, l’insatiable besoin d’affection. Le « martyre de saint Moi » est surtout concerné par ces deux derniers points.
Afin de mettre les pieds dans le plat d’entrée de jeu et de débarquer avec des phrases clichés et définitives que j’adore, disons le tout de suite : nous vivons dans une société extrêmement culpabilisante. Vestige de l’éducation chrétienne, très certainement, car, comme je l’ai lu dans mon cours de stylistique l’autre jour (coïncidence) : dans le système chrétien, celui qui s’accuse ne peut être que bon (cf. l’acte II de Tartuffe). Cela rejoint d’ailleurs le fameux dicton (assez dérangeant quand on y pense) : « faute avouée est à moitié pardonnée ». Pas étonnant, cette culpabilisation (et cette culpabilité) permanente, quand on voit que la réponse quasi automatique et universelle a n’importe quelle mauvaise nouvelle qui ne nous concerne pas est : « je suis désolé ». Ton chien est mort ? Merde, je suis désolé. Même si on y est pour rien, et bah on le dit quand même, c’est plus pratique, c’est une manière de tout prendre sur ses épaules comme… une croix ? Au passage, il est intéressant de constater qu’au niveau du langage la fameuse formule « je suis désolé » (ou encore « excusez-moi », ou encore « pardon ») n’est plus seulement une formule passive mais bien une phrase qui provoque l’action. Exemple : dans le bus/tram/train/peu importe un peu bondé, afin de se faufiler dans cette masse souvent malodorante il faut dire la formule magique « excusez-moi » (ou encore « pardon », ou encore « désolé »). Ce n’est plus simplement une phrase de réaction mais bien une phrase d’action, qui entraîne quelque chose. D’une certaine manière, évidemment, s’excuser à outrance permet aussi de faire ce qu’on veut, dans tout le « n’importe quoi » que ça peut supposer… Petit extrait histoire d’appuyer mon propos :
Tout ça est tellement facile. Ce n’est pas une question d’avoir belle allure, en tous cas pas en surface – mais c’est toujours vous le gagnant. Acceptez juste de vous faire briser et humilier. Et, pour toute votre vie, continuez juste à répétez aux gens : Je suis désolé… Je suis désolé… Je suis désolé… Je suis désolé… Je suis désolé…
Mais le « martyre du saint Moi », c’est aussi le constant besoin d’affection. L’affection, ça peut être une baise vite fait dans le placard de la salle de réunions des sexooliques, ça peut être l’étreinte d’un type qui sauve la vie de celui qui s’étouffe, ça peut être les cartes de ce même type qui ne veut pas être oublié, ça peut être les regards des visiteurs du « musée vivant » vers celui qui est mis au pilori, et ça peut également être un sourire, un geste, une parole pour quelqu’un qui porte un bébé dans ses bras… La recherche de l’affection, c’est le personnage de Denny qui l’incarne plus ou moins dans le bouquin. C’est lui qui passe son temps à être mis au pilori pour « anachronismes » dans son musée de 1734. C’est lui, aussi, qui rapporte ses pierres à la maison enveloppées dans une couverture rose, avec une fausse tête de bébé dessus. De cette manière, il reçoit ces sourires, gestes et paroles et il peut s’asseoir dans le bus. Que demander de plus ? Mais elle n’est pas tellement étonnante cette constante recherche d’affection au milieu de ce monde froid, ce monde du slogan et du leitmotiv, ce monde cru et porno et mécanique. Notez que tous ces adjectifs conviennent parfaitement pour décrire le style de Palhaniuk. Peut être que tous ce que tout le monde cherche, c’est ce qu’on trouve sur la couverture Folio (française) de Choke, à savoir un Jésus qui tend les bras, toujours prêt à enlacer tout le monde. Et peu importe qu’il soit vrai ou faux. Du moment qu’il ouvre les bras, du moment qu’il est là pour prendre à son tour la responsabilité des autres sur les épaules, à son tour. C’est peut être ça dont parle le bouquin de Palahniuk… En tous cas c’est comme ça que je l’ai lu et ressenti.

Etrange billet, j’en conviens, mais ce sera à peu près toujours le cas dans la catégorie des « Chroniques en vrac ». J’aurai pu écrire un « Coup de cœur » concernant Choke, j’y ai d’ailleurs pensé, mais ce n’est pas vraiment ce que je voulais faire. Je voulais mettre en valeur ces deux points majeurs du livre qui, selon moi, méritent leur importance, car étant extrêmement pertinent concernant la société actuelle. Tiens, au passage, petit jeu : amusez-vous à compter le nombre de fois où je m’excuse sur ce blog, je suis sûr que le résultat doit être assez intéressant ^_^. Au passage, par ailleurs, j’en suis désolé…






Commentaires
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Très juste, pour ce qui est de la culpabilisation. Il faut se sentir coupable d'être laid, d'être beau, d'être français, de ne pas l'être, d'être riche, d'être pauvre, d'être gentil, d'être méchant, d'avoir des idées que les autres n'ont pas, d'avoir celles qu'ils ont, etc.
C'est ce qu'on pourrait appelait la tyrannie du médiocre (ou la tyrannie des gentils naïfs de mon point de vue), où tout doit être ramené à la même échelle, ce fantasme égalitaire et sinistre qui élague ceux qui doivent parler et qui met un piedestal à ceux qui n'ont rien à dire mais le font quand même.
Ca me fait toujours rire de repenser au début du Discours de l'inégalité parmi les hommes de Rousseau (grand.. "confesseur" dont nous sommes je le crains très redevables) : "Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question." Ecartées les nuances, écartées les différences, à nous le rêve bien commode de l'harmonie et des hommes égaux (et des femmes aussi, avant qu'on me traite de mysogine)...
...Et c'est surtout proprement absurde (bien vu les "pardon excusez moi merci" comme nouveau sésame social, je m'en tiendrai désormais au "dégage, vieille pute"). Il y a un texte de Yannick Haenel (Introduction à la mort française) où le personnage assiste au Musée de la mort et de la culpabilité, puis à un discours du président de la République à l'enterrement d'un "grand mort". Il imagine des flots de sang déversés par la bouche du président pendant qu'il se fait sucer par une soubrette, sang dont se délectent ceux qui l'écoutent (vision très ducassienne).
Pour l'affection, une seule réponse : Chungking Express.
Eheh, je savais que cette nouvelle catégorie te plairait
.
Tout à fait d'accord avec tout ce que tu dis, surtout en ce qui concerne la "tyrannie du médiocre", une sorte de nivellement par le bas, quoi...
Sinon, elle a l'air sympa ton image du président sanguinolant, elle m'intrigue en tous cas :D ! (Au passage, pendant que j'y suis, je ne sais pas si le monde est prêt pour ton "dégage, vieille pute", cela dit je voudrais bien être là pour voir les réactions que ça entraine XD ).