Tache lovée entre thorax et côtes flottantes
Par Guillaume Vissac le samedi 27 septembre 2008, 17:47 - Journal - Lien permanent
Entre deux pages de La vitesse des choses, entre deux partitas de Bach, entre deux pages de Jacques Josse, l'impression de passer mon temps-lecture dans des cimetières, dans des charniers, des spectreries. Je suis éclairé par la lune quand elle existe et je déchiffre à son insu toutes les lettres de tous mes livres jamais lus comme tatoués dans la poussière de ses cratères (quand ils y sont).
Son visage ne se découpera plus sur l’eau noire de l’Elez.
Ce soir, entre ténèbres et bas-fonds, seul un chien ivre a le cœur à boire du purin d’orties à petites gorgées.
Elle, ensevelie dans sa tombe,
se souvient à peine de la couleur du marais et de la tourbe.
Allongée, morte,
paisible sous la terre,
occupée à coudre une à une les larmes de la rivière,
elle confectionne une écharpe de deuil
pour serrer le cou du chien.
Jacques Josse, Dormants, Publie.net, P.5.
Désemparé, évitant les flaques et jetant une frêle lumière en avant, il se déplace, se déhanche, titube dans nos mémoires.
Il arpente le hameau. Son talon cogne le sol. Il tire sur son ombre. Passe entre deux rangées d’arbres. Suit un long couloir sous la lune.
« Je vais, dit-il, porter d’interminables requiems à ceux qui dorment sous le marbre ».
P.9.
Eplorée, foulard crème, joues grises, relit, traits tirés, les exvoto réunis sous le porche d’une chapelle bâtie pour honorer les péris, à mi-pente, sur le granit bleu, entre Paimpol et Bréhat.Ce billet aurait tout aussi pu prendre pour titre De retour dans la lenteur de l'aube ou bien Le mort trône au milieu de la pièce ou encore Ses restes d'arthroses au soleil mais bon c'est comme ça.
Imagine, cassée en deux devant un mur humide, de nombreux doris pris dans des tentures de brume – avec, givrés dedans, des rameurs aux yeux hagards – puis, venue du dessous, une série de plaintes furtives, sorties d’un requiem joué par un squelette (phalanges d’or et cheveux ébouriffés par les vagues) sur un piano resté stable et bien accordé sous l’eau.
P.22
Il y a trois ans et demi, Fanny et moi dans les allées du Père Lachaise à faire semblant de craindre les failles béantes le long des mausolées et les fantômes qui s'y glissent. Ensuite nous surplombions cette vallée de cadavres aux allures de ville réelle et nous gardions notre souffle pour nous de peur de se le faire voler.






Commentaires
Lorsque j'avais lu ce texte de Jacques Josse, il y avait eu cette illusion que ce serait très facile à chacun de nous, pour quelques morts les premiers recensés, d'entrer dans le même exercice (mais pour lui, qui s'y risquait premier, évidemment il ne s'agissait pas d'exercice) de s'en tenir au chemin géographique concret qu'on a à faire pour aller à leur rencontre. Et, si on se focalise sur le chemin, qu'il soit possible de les voir, eux, vivant et avançant et roulant au même endroit. J'avais commencé par inscrire la liste de mes morts pour lesquels il me semblait que l'exercice soit possible : je n'ai pas été capable encore d'arrêter la liste, elle grandit hors de moi et m'entraîne. Cependant, je sais pour chacun (j'ai associé au nom le lieu et la scène) ce que sera l'incise et la passe.
J'ai encore trop peu de morts dans mes placards pour me lancer dans un tel défilé, pour ma part. Simplement des fantômes à demi translucides qui me traversent les yeux de temps à autre, mais ceux-là sont encore vivants...
le cortège vient malgré soi, et parfois trop vite - mais l'idée des "semi-translucides" est belle - semi-lucides conviendrait d'ailleurs presque, il faudrait juste ajouter l'optique - je ne sais pas si je fais encore tant de différence entre le caractère semi-translucide des morts qui nous environnent, et le même caractère semi-translucide de ceux qui ne savent pas vivre assez, et si souvent nous encombrent d'un voisinage perçu comme trop lourd