NPAI      

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

dimanche 21 juin 2009

Coup de tête 2/5

Et trois mois plus tard, à son tour, la deuxième partie. Deux fois plus courte que la première, la voilà à présent à peu près terminée. Donnée à lire à H. pour son avis à chaud, la partie III reprise depuis quelques semaines en parallèle. A présent nous y sommes, sans doute, j'ai les trente-cinq pages que je voulais avoir, j'ai sculpté mon matériau de départ comme il semblait qu'il fallait ; j'ai quelque chose de solide qui devrait forcément ressembler à la partie II finale-imprimée (oui mais quand ? dans un an ? deux ?).

La deuxième partie avait déjà été composée au trois quart en novembre-décembre, je n'ai fait que reprendre depuis fin mars. L'objectif, c'était de descendre en sous-sol (l'intégralité du texte se déroule dans une gare souterraine) avant de laisser le corps remonter en altitude pour la partie suivante. L'objectif, c'était aussi de s'y perdre, de mimer des mouvements aléatoires et contraires et de laisser miner l'organisme. Je crois que j'y suis parvenu.

DSC00352.JPG

Entre temps, quelques centaines de mots ont sauté : 14000 environ pour la version non terminée de décembre, à qui il manquait cinq-sept pages et 13900 mots à présent pour la deuxième partie terminée. En tout trente-cinq pages, moitié moins que la première, on se situe grosso modo là où je voulais arriver.

Ci dessous extrait, on est pile au milieu de ces 13900 mots : le narrateur, déformé par la faim, y croise AMF, ou son fantôme peut-être, et ils ne se comprennent pas évidemment. Cet extrait plutôt qu'un autre car je me suis toujours considéré très mauvais dans les dialogues et que cette partie m'a fait travailler mes travers (aussi) :
Je me recule brusquement sous mon poids parce que le décor de devant roule doucement vers l'arrière. Pas normal, je me dis en me rattrapant sur le siège de derrière, puis une fois que l'en haut devient l'en bas et inversement, je commence à comprendre que le sol s'est barré de sous mes pieds et moi idem.
- Ça va ? on me demande depuis une voix décalée sur la gauche.
- Ouais, je fais, en me redressant fragile sur mon poignet trop flou. Puis du sol à la structure métallique du siège jusqu'au cul par dessus bien calé. Ouais, ça va. C'est juste un... Juste un|
Un quoi ?, je pense dans le silence de ma tête, emmuré sous mes veines. Mais rien qui vient, rien qui sort. Alors je laisse ma voix en suspens et naturellement elle se laisse recouvrir par le vacarme ambiant.
- Je vois le genre, elle répond, puis mes yeux remontent le fil et basculent sur sa gorge, ses lèvres. Cette femme superbe à la peau rouge, peut-être bien sortie d'une des pubs de tout à l'heure.
- On s'est pas déjà, je lui demande mais elle me laisse pas le temps de|
- Oui, peut-être bien. Monaco ? Genève ?
Probablement que non, alors. Même si son odeur m'est familière, même si sa silhouette en un sens a jamais quitté la surface de mes pupilles depuis je sais plus trop quand.
- Je crois pas, alors. C'est pas trop mon monde.
- Le mien non plus. Juste une question de professionnalisme.
J'ose pas lui dire que je capte rien de ce qu'elle me sort, je pense, parce qu'au fond si je fais ça, je sens que son visage va se tordre ou sa silhouette s'étendre et ça j'en n'ai pas envie. Alors je me contente juste d'acquiescer sans comprendre, comme je fais toujours. Et comme toujours, elle fait comme si elle me croyait sans chercher à aller plus loin. Je connais pas son nom, je pense, mais|
- Enchantée, elle me sort, main tendue face à moi, moi c'est Arjeen Manguel.
- Arjeen quoi ?, je lui réponds, puis main droite, main gauche, poignée de main, etc. Et le sol de devant se tapisse vers l'arrière une deuxième fois. Signe que je vais tomber, je pense, ou bien qu'il faut absolument que|
- Ça vous dérangerait de, je lui fais avant qu'elle me|
- Cigarette ? Voix grave de gorge serrée.
- Non, je réponds, la gerbe au pife tapie derrière, puis les trente milles mégots me remontent jusqu'aux genoux à nouveau, la pub brillante sur le mur voisin. Un euro, je lui demande, il me faudrait un euro.

Je lui ai demandé de répéter un nom qu'elle a jamais répété. Je suis toujours pas sûr que ce soit ça, ni que ça s'écrive comme je crois que ça puisse s'écrire. Des fois j'ai l'impression qu'elle est là au coin de mon œil, mais quand je tourne la tête pour la voir, l'impression reste en périphérie du reste. On gagne jamais à ce jeu là.

Plutôt l'habitude de récupérer les pièces collantes dans la fente Sélecta en bas à droite que de les y glisser froides contre le métal tout en haut. L'euro d'Arjeen Manguel précieux entre mes doigts. Le reste complété par mon butin du jour. Puis je tape le code qu'il faut et le sachet s'éclate doucement dans le bac. Pour le récupérer, je dois bien caler le volet trop lourd avec mon coude et tâtonner à pleine paume jusqu'à ce que|
- Merci, je lui lance, mon paquet de mini-madeleines-plastique à la main, mon cul bien dur dans l'angle du siège. Puis : ça te dit ?

Quand elle disait non à un truc, elle se contentait juste de le dire des yeux avant de cracher sa fumée avec sa bouche. Ça me balayait la gueule et m'alléchait la gorge, mais je m'en foutais. Elle faisait juste non des yeux et puis j'avais le goût de sa voix sur ma langue dans la foulée.

Pas évident d'éventrer le film plastique par dessus le paquet de mini-madeleines avec seulement deux doigts. Arjeen Manguel me regarde faire sans rien dire. Tant mieux. Je sens sa clope sur ma nuque doucement. Puis mes doigts glissent par dessus, mes doigts tremblent. Même coincée entre mon coude et ma cuisse, je pense, cette saloperie veut pas|
Puis le truc se perce et mes doigts s'enfoncent crades dans l'une des mini-madeleines. Tant mieux, tant pis, je sais pas, je m'en fous. Juste : la chair jaune entre les phalanges qui m'appâte. Ma langue qui salive et ma gorge qui se ressert.

Jamais eu autant la trouille de manger de ma vie, Ajay. Vrai de vrai.

Je laisse défiler les trois quarts de ma bouteille pleine entre mes dents histoire de noyer la mini-madeleine broyée-difforme deux secondes plus tôt. J'avale sans respirer autant de flotte que je peux pour engloutir la bouffe molle que j'ai plus l'habitude d'avoir au ventre. Je mâcherais presque le plastique de la bouteille, je pense, si ça pouvait aider.
- Soif à ce que je vois. La voix chaude d'Arjeen Manguel se lance, mais pas chaude comme le reste, je pense, chaleur différente, de l'intérieur, chaleur d'un corps juste là, à portée de main.
- Ouais, je lui réponds sans lui répondre, c'est pas comme si j'avais le|
Le TGV. Numéro. Deux. Mille. Cent. Quarante. En provenance de. Lyon Perrache. Entrera en gare. Voie. F. Éloignez-vous de la bordure du|
- C'est le tien ?, elle me demande, les yeux derrière le panneau d'affichage.
- Non, je lui dis, puis je corrige, oui, peut-être, je sais pas, ça se pourrait. Sourire lent derrière ses dents fines.
- Tu sais pas ou tu veux pas ?

Pendant qu'on faisait semblant de se parler sans se connaître, moi j'avais ma merde grouillante qui me remuait le bide toutes les dix ou quinze secondes. Je me décalais sur mon siège pour pas qu'elle s'en rende compte. A un moment elle a juste éclaté de rire comme si c'était juste marrant, tu vois. Dans ma tête, moi, j'essayais juste de me retenir de gerber sur elle, au cas où ça remonterait trop vite.

samedi 4 octobre 2008

Ma propre petite fabrique de savants fous

J'avais écrit pour Coup de tête ce passage par la suite coupé au montage, à la toute fin de la première partie, où C.D. (narrateur) remonte un TGV à l'envers du sens de la rame et tombe sur AMF qui ne lui dit pas son nom mais finit par lui céder l'exemplaire d'un livre qu'elle n'aura de toute façon pas le temps de lire (elle préfère s'arcbouter sur son accoudoir et regarder défiler les arbres par la fenêtre), peut-être un livre écrit sans talent, sans intérêt, sans histoire. Ce livre a pour titre Ma propre petite fabrique de savants fous et comme C.D. ne sait pas quoi en faire il décide de l'ouvrir. Il en lit les premières et dernières pages. Peut-être qu'il lit tout le récit d'une traite (le livre n'est pas très long, format poche, cent cinquante pages maximum, on ignore le nom de l'auteur, on est juste certain qu'il n'est pas français) et que le ventre du livre est pris sous une ellipse, ou peut-être qu'il s'ennuie et qu'il se contente simplement de lire le début puis la fin sans s'embarrasser du milieu. Ce qui est sûr, c'est qu'il abandonne son exemplaire de Ma propre petite fabrique de savants fous derrière lui, soit par choix, soit parce qu'il l'a oublié dans les toilettes d'un wagon au passage d'un contrôleur.

Au fond peu importe : ce passage désormais hors texte pour alléger la partie I (Ville I), passage coupé vif pour affûter le rythme et assécher des transitions qui n'ont pas lieu d'être. Le petit texte présent au cœur du troisième jet n'était pas bon, je le réécris hier matin histoire de voir de quoi il aurait pu avoir l'air en vue d'une hypothétique version finale. Sa composition est axée sur trois points que je maîtrise mal et décide de choisir comme contraintes : la narration au « il », le discours direct et la linéarité du récit (huis clos de deux heures peut être à tout casser). Ces trois contraintes je les respecte en trichant, et par « en trichant » je veux bien sûr dire que je ne les respecte pas.
Les aiguilles de l'horloge contre la porte froide fixaient ses tics nerveux. Entre deux minutes paires, il s'autorisait un geste, un souffle. Ses yeux viraient contre la céramique de la table et se perdaient au large des décors champêtres qu'on y avait peints. Il attendait sans bruit que son attente expire : le passage d'une aiguille de plus sur l'un des chiffres en trop. Lorsqu'il frottait ses doigts ensemble entre deux phalanges, il respirait l'éclat plastique du latex puis se redressait en dégurgitant. L'heure juste, pensait-il, il était important que tout commence selon cette heure juste qui précisément se laissait fuir devant lui. Rien n'est plus primordial que la ponctualité intérieure, lâcha-t-il embarrassé.
Lorsque la trotteuse buta sur le douze de porcelaine, il se tourna sans hâte et décrocha le combiné du téléphone qu'il posa nu sur le buffet. Il composa ce numéro qu'il connaissait par cœur et attendit les cinq rebonds de la tonalité d'usage puis il articula ses premiers mots :
- Allons-y, dit-il, il est temps.
A ses pieds, le carrelage de la cuisine se soulevait par bulles lâches entre ses pas. Transparaissait entre les voiles du film plastique cette teinte chétive qui s'était figée sur les carreaux au fil de temps. Ce jaune sale venu de nulle part avait petit à petit grignoté la pièce sur toute sa hauteur. Il regarda le plafond de sa cuisine et oui, se dit-il en posant ses paupières molles à la verticale des assiettes empilées au sommet des placard, cette cuisine est une cuisine de vieux.
En longeant le bord de la table, entre les carreaux frappés de champs de blé et les moulins de sel, il laissa le bout de son gant matte racler la pointe de ses instruments. Leurs corps brillaient gris contre les ailes fixes du moulin céramique. Engel, Entérotome, Amussat, Erigne, Marteau, Scalpel murmura-t-il comme un appel tacite puis il tordit son pas contre le pied de la table et se retourna face au combiné lâché.
- Je commence, lança-t-il, son scalpel chaud et moite sous le latex. Le sujet est un homme de soixante-dix-sept ans, d'un mètre quatre-vingt-deux pour quatre-vingt-dix kilos. Aucun antécédent de maladie grave n'est connu. La famille a trouvé le corps inanimé dans son lit au petit matin.
Ses mots formaient des formes absconses qui ne trouvaient pas leur sens. Ses lèvres vibraient d'elles-mêmes, ses yeux ne les suivaient pas. Le reflet d'une masse blanche encore jeune se dessina au-dessus de son masque dans la largeur de ses yeux. Il se pencha sur le mort et les petits tableaux de céramiques enflèrent le long de ses bras, jambes, torse et pieds.
- Je vais à présent procéder aux premiers examens externes, dit-il d'une voix terne et gorgée de quintes futures avant de laisser glisser la lame de son scalpel du manubrium au nombril.
La peau grasse du mort lâchait sans bruit sous le liserez rouge d'une aiguille. Le ventre du mort se gonflait de tripes encore grises et s'ouvraient comme une fleur torse sous la lumière d'un lustre en porcelaine.
autopsie.jpg autopsie.jpg
Le docteur tourna le dos aux flammes qui desséchaient la couleur de ses murs. Ses vêtements tassés prenaient sans attendre. L'air se teintait des odeurs plastiques du latex courbé liquide par les secondes encore crues. La température montait lentement, degré par degré, et s'étalait sur sa peau nue.
Il pressa ses cuisses contre une partie de chasse céramique au bord des moulins de campagne et inspira lentement. C'était la partie la plus délicate de l'opération, il en avait conscience. Il attrapa d'abord avec grand soin la peau du mort étalée sur la table qu'il laissa couler jusqu'à lui. Il glissa ensuite ses doigts doux entre les plis de l'ancien sternum qu'il écarta d'une froideur délicate. Le mort s'ouvrit sans râle au rythme des marées sanguines qui battaient toujours aux poignets du docteur.
- Allez, grinça-t-il, encore, et son bras droit s'enfonçait en lui, caressant par erreur l'envers de ses côtes, revoyant par analogie les horloges détraqués du vieux magasin de son enfance. Qu'une dernière fois il tourne le dos aux vérités de ses humiliations passées. Mélancolie du dernier regard conscient, pensa-t-il avant de s'en détourner pour de bon. Il glissa son coude dans la peau vide de son hôte, puis l'autre également. Leurs deux colonnes vertébrales se laissaient frôler sous la chaleur de l'âtre. La morphologie était parfaite, l'hôte avait été idéalement choisi ; le grain juvénile de sa peau n'était plus même un problème. Ses épaules caressaient les siennes à présent, ses hanches roulaient sous lui, si bien qu'il se demanda si ces possessifs confus qu'il articulait de travers trouvaient encore leur sens compte tenu des circonstances.
Le plus délicat était encore de se défaire de ses jambes. L'horloge s'éternisait contre la porte chaude, les heures se laissaient fuir. Fidèle ultime de ses dernières habitudes, le docteur prit son temps. Il frôlait ses cuisses sans un souffle et raclait l'envers des genoux en priant. Son dernier tour de force se logeait droit dans le creux pressé sous la malléole, son propre petit Cap Horn cutané à lui comme il aimait le surnommer dans le silence de ses pensées. Il se demandait simplement si l'union des deux malléoles, l'une en creux, l'autre en os, produirait un son quelconque. A l'instant fatidique, pourtant, le docteur oublia d'écouter.

.


L'homme mit de longues minutes avant d'enfin parvenir à débrancher le téléphone qu'il laissa vide sur le buffet.
- Adieu névroses, murmura-t-il dans l'écouteur avant de s'en détourner lourdement. Les flammes vives saturaient maintenant l'air du salon et la fumée tombait contre le plastique jaune de la cuisine. L'homme traîna sa carcasse au travers de la pièce, ses pieds potelés entre les bulles tièdes du carrelage. Il posa sa main contre le bois noir de la porte et savoura ce contact qui n'était pas sien. Il s'apprêtait à courir le monde, ses cuisses énormes roulants des arcs de cercle empruntés et ses orteils bleuis chatouillés par la sécheresse des graviers qu'il ne pouvait sentir. Ses fesses fondaient au soleil et lui débordaient des hanches. Ses épaules rigides forçaient une démarche trop lente qui laissait bouffer son dos mal pris aux entournures. Il s'imaginait gras et lourd, culbuto superbe de ses rêves d'enfants. Puis il leva les yeux sur les nuages filants : depuis l'envers de ses peaux nouvelles, il baissa son œil droit puis le gauche et respira enfin à plein poumon le grand air frais de ses pulsions pourries.
Entre ces pages fictives, j'imagine le docteur revoir dans le chaos globuleux des entrailles du mort quelques souvenirs importants, peut-être des dizaines de réminiscences honteuses. Je le vois soupeser les organes, dire qu'il les examine à l'intention du téléphone face à lui et se repasser sur le film de ses paupières ces quelques images passées. Il y enfouirait au fil du récit toutes ses peurs, toutes ses névroses pour ensuite les brûler dans la pièce adjacente. Il se débarrasserait de tous ses vêtements et il se blottirait nu contre la peau embaumée, il se réchaufferait sous elle, pourrait devenir quelqu'un d'autre dissimulé par elle, un autre savant fou lâché dans le monde, un autre fou éclos de sa petite cuisine mentale. (Images de l'entre-deux textes empruntées au site Landanger.com, technologie pour la santé.)

mercredi 2 juillet 2008

Prologue

Je termine de réécrire le prologue de Coup de tête. Cela fait partie de mes relectures de la première partie (quatrième jet) terminée il y a peu. Je crois que j'ai à présent atteint une version plausible : je m'approche d'un résultat qui pourrait tout à fait ressembler au résultat final. Je n'avais pas prévu de mettre ce petit bout de texte en ligne, mais l'idée me plaît finalement. Il ne s'agit que du prologue, en revanche, je ne compte pas tout publier au fur et à mesure.
Prologue. Jour zéro.



Et toi Ajay, tu t'es déjà cherché dans les reflets turquoises d'une piscine municipale ? Ton visage entre les lames mosaïques qui ondulent à l'ombre du fond. Tes yeux déformés quelque part à la surface. Ce goût de chlore raclé contre la gorge.
Je les vois, ces lignes striées au fond du bassin, je les vois qui se défont à mesure que l'eau par dessus les recouvre. Je les vois, aujourd'hui ou ailleurs, parce qu'elles sont gravées sur le revers de mes pupilles, je crois.
Cherche-moi. A la ligne d'eau numéro quatre. Les orteils crispés au bord du plongeoir. Les frissons circulaires sur la peau. De haut en bas et inversement. Mon corps paré, immobile. Ne reste plus que le départ à donner. J'attends que le signal éclate.
A ma droite, je tourne la tête, au premier couloir, je reconnais le corps de Nil. Un seul coup d'oeil est suffisant. Ses épaules déjà luisantes. Il a posé son gros sac bleu dans le coin et il sert l'élastique de ses lunettes. Il porte des palmes au bout des chevilles. Son regard et le haussement de sourcils qu'il me lance. Ses lèvres bougent, il se tourne vers Arjeen-Mangel au couloir deux. De là où je me trouve, j'entends pas vraiment ce qu'ils se disent. Mais je la vois, elle, sourire du bord des cils, un de ces rictus qu'elle a des fois, et puis elle laisse pivoter son corps en arrière. Sa peau reflète à son tour les reflets bleus-verts du chlore en suspend. Son maillot de bain rouge tatoué sur ses hanches et sur ses seins. Ses jambes croisées, sa peau nette glacée sur le carrelage. Est-ce qu'elle sait au moins qu'on n'est pas censé fumer dans une piscine municipale ?
Mais je me concentre, Ajay. Mes yeux fixés sur le bout de la ligne, ta silhouette en toile de fond. Pas question de perdre cette course, je pense – j'explique, j'entends.
Tout contre le rebord de ma pupille, à droite, je laisse glisser les mains et les bras de ce corps que j'essaie d'ignorer. C'est lui, tu sais. Lui : le monstre d'avant. Lui que j'ai déjà trop souvent eu le temps d'oublier. Ses cheveux bleus en vrac sous un bonnet jaune vif. Ses bras et ses épaules moulinés, brassés dans l'air contre ma pupille, à droite. Son torse tracé dans le prolongement. Je garde la tête fixe, je me dis. Ne jamais croiser son regard, je me dis. Je me laisse pas déconcentrer. On ne nage pas pour les autres.
Ces lignes qui ondulent, qui perdent leur justesse sous la surface, quand on les fixe trop longtemps, on finit par perdre tout sens des perspectives. On a la vue qui tangue. Dingue.
T'as remarqué l'homme-grenouille juste à ma gauche ? Il est assis sur le plongeoir, à l'envers du sens de l'eau. Sa combinaison le recouvre des pieds à la tête. Il porte une bouteille d'oxygène sur le dos. De là où je me trouve, j'aperçois seulement la base de sa nuque, fondue, moulée dans la combinaison. Peut-être que je le connais, Ajay, mais en réalité je sais pas. Je me dis qu'il a rien à faire ici. J'ai bien une petite idée de qui ça pourrait être, mais quand j'y pense je me ravise. C'est juste impossible.
On me fait signe que le départ risque d'être retardé à nouveau. Tout ce sang dans mes chevilles tape contre le sol. Je me décrispe les muscles. C'est jamais très bon de rester figé dans la même position pendant des heures. Je décolle mes pieds de la surface du plongeoir. Je laisse vriller mes bras autour de mes épaules pour les délier. Je tourne le dos à la tribune à moitié vide sur la droite. Je reconnais pourtant des visages que je souhaiterais fuir. Effacer. J'aperçois aussi, dans la parenthèse de l'instant, la lettre M taguée en gras sur le rebord de la tribune. La peinture continue de couler un petit peu. Elle glisse entre les rainures des carreaux. Soupir.
Peut-être parce que je suis tendu, peut-être parce que je m'ennuie, je vais jusqu'à me pencher contre la surface de l'eau. La fraîcheur, un instant. Le chlore saturé. Je glisse les doigts de ma main droite entre les fils de l'eau. Je regarde ailleurs. Je ne sens rien, mais je fais comme si.
Entre les couloirs six et sept, j'aperçois sans le vouloir leurs deux corps qui se frôlent, plus ou moins par accident. Je ne m'en détourne pas. Ils font bien ce qu'ils veulent. Ercini-Fort et son maillot noir qui luit contre sa peau. Elle se rapproche de Karl et de son corps délavé qu'il plante par dessus son short de bain. Aucune chance qu'il arrive à gagner avec ça, je pense, parce que c'est pas réglementaire. Et puis aussi : ça ralentit. Une fois immergé, ça glisse mal, ça glisse moins. Leurs épaules respectives se trouvent par moments. Ils ne prêtent pas attention à l'horloge qui continue de tourner. Pas sérieux, je pense.
On nous fait signe, enfin. Tous les sept participants prêts à se lancer à l'eau. Les pieds fondus contre la moiteur du plongeoir, les orteils crispés tout au bord.
Dis-moi, Ajay, pourquoi quand je ferme les yeux et que je pense à toi, c'est toujours ta main tendue que j'imagine en premier ?
Nous n'attendons plus que le signal éclate, aigu entre les crânes.
J'ai attendu toute ma vie que le signal éclate.
Nous n'attendons plus que l'eau glaciale enfin nous recouvre.
Nous n'attendons plus.
Parce que la course a déjà eu lieu.
Je ne sais pas qui a gagné. Je suis resté à quai. Le carrelage défait sous ma peau. Mes bras chauds autour de mes genoux. A frissonner. Suffoquer.

Je te le demande, Ajay, as-tu seulement vu tous ces corps rassemblés au même endroit auparavant ? Et pour autant, je pense, est-ce qu'on est obligé d'appeler ça mentir ?

dimanche 11 mai 2008

Quatre

AMF n'est plus tout à fait AMF passé la porte de son appartement. Si c'était bien son appartement. Et je n'en suis pas si sûr. Peut-être que c'était celui de l'autre fille. Ou n'importe quel autre en réalité.

Ce soir là, AMF ne m'a pas appelé, je ne l'ai pas appelée. C'est cette fille qui a utilisé son portable et s'est fait passer pour elle. Une adresse. Moi, j'y suis allé. Et j'ai ouvert la porte. J'ai trouvé cette fille qui n'était pas AMF, n'avait rien à voir avec elle. Elle ne m'a même pas souris. Elle a seulement dit un truc, j'ai oublié quoi, et puis elle poussé son corps contre la porte et moi au milieu et elle m'a mordu la lèvre en m'embrassant. Elle avait la peau brûlante, il commençait déjà à faire très chaud dehors. Elle avait juste un débardeur par dessus et un petit short qui la serrait à mi-cuisses.

AMF de retour bien après qu'il ait commencé à faire nuit. Elle ne s'étonne pas de me trouver là, chez elle, devant elle, entre la fille qui vit chez elle et elle. Elle a peut-être dit un truc, j'ai oublié quoi, et puis elle s'est retournée, à défait ses chaussures, ses pieds dessous étaient rouge, et puis elle a simplement dit : Ambre. En réaction, la fille a glissé jusqu'à elle, elle était en soutif, et elle s'est collée dans son dos, elle lui a défait la fermeture de sa robe qu'elle avait dans le dos. Je me suis dit après coup que Ambre, c'était probablement son nom à l'autre fille. Ensuite, AMF s'est retournée, s'est enfoncée dans la salle de bain et a laissé couler le robinet de longues secondes. Elle est revenue les cheveux humides et elle s'est accoudé sur la rebord de la fenêtre. Elle s'est allumée une clope. Un peu plus tôt, avant qu'elle revienne, cette Ambre m'avait dit qu'elles n'avaient jamais fait l'amour ensemble, mais je ne sais jamais qui croire dans ces affaires. Et puis de toute façon je m'en fous.

AMF sur le rebord de la fenêtre : elle balance le mégot sans effort, elle se décolle de la bordure. Elle se retourne vers nous et nous on ne sait pas quoi lui dire. Sauf Ambre, qui lui demande : t'as perdu combien ? Et elle s'écarte complètement de la fenêtre, AMF : la paume ouverte, le pouce rabattu au centre de sa main. La chaise sur laquelle Ambre est assise n'arrête pas de grincer, on dirait un squelette qu'on déboîte de la tombe. Ensuite AMF nous passe devant comme des ombres, elle est en soutif elle-aussi. La chaleur ne la fait même pas transpirer : les gouttelettes d'eau qui lui roulent sur la peau, c'est l'eau du robinet qu'elle a du faire couler sur ces cheveux un peu plus tôt.

AMF ne nous a plus adressé la parole ensuite. Je l'ai juste vue longer le couloir, errer vers la porte, revenir. Elle s'est murée dans la cuisine ensuite. Je l'ai vue dans le reflet du miroir de l'entrée, elle a laissé la porte grande ouverte. Elle s'est collée contre la gazinière, elle a fait chauffé de l'eau. Elle a eu un mouvement de recul quand elle a laissé tomber le sachet de riz dans la casserole.

J'ai demandé à Ambre quel était le problème. Qu'est-ce que j'en sais, moi, elle m'a répondu, comme si elle ne savait rien. Et puis elle s'est allongée dans la largeur du canapé et elle m'a dit : oublie.

vendredi 4 janvier 2008

Bercy

J, la suite : ça fait plus d'une semaine à présent. D'abord, AMF ne m'a donné aucune nouvelle. Pas un coup de fil, pas même un texto, que dalle. Un peu énervé, pour le coup, énervé après elle qui me traîne dans un truc et après n'est même pas foutu de me tenir au courant. Et puis résigné, après avoir eu ces fameuses nouvelles, parce que rien de nouveau, et rien qui avance et personne qu'est capable de dire clairement si c'est lui ou si c'est pas lui, s'il est là ou plutôt ici. Personne.

Alors bien vite, je me suis retrouvé avec cette série de photos de ce J dont je ne connais rien, je sais pas exactement combien, peut-être une centaine, peut-être plus, des photos à montrer à ceux qui seraient susceptibles de, et puis en afficher dans les commerces et les scotcher contre les lampadaires et sur les murs, genre « avez-vous vu cet homme ? ». Ce gamin, je serais tenté de préciser.
AMF, j'ai failli lui dire : maintenant ça suffit les conneries, préviens les flics et puis basta. Mais je savais pertinemment que, peu importe ce que elle elle m'aurait répondu, j'aurais fini perdant dans l'histoire. Alors j'ai fermé ma gueule. Pour une fois.

Le premier au soir, lendemain d'un réveillon anecdotique (boulot, boulot, boulot), AMF m'a rappelé, nerveuse et acide, pour me dire de la rejoindre au parc de Bercy, qu'il y avait une piste là-bas. Là, en revanche, je ne me suis pas retenu, je l'ai envoyée se faire voir. Parce que ça commençait à bien faire et que ça suffisait les conneries. Les mêmes trucs qu'avant, sauf que cette fois j'ai réussi à les dire. Comme je l'avais anticipé, je me suis fait envoyer chier. Parce qu'AMF, elle me disait que ça faisait une semaine qu'elle dormait plus, qu'elle avait sacrifié plusieurs parties importantes, qu'elle partageait son appart minuscule avec cette femme que j'avais vu l'autre soir et qui était peut-être la mère du gosse et que ce mois-ci elle était dans le rouge et dans la merde aussi. Alors pas question pour moi de jouer aux égoïstes de base et ainsi de suite, tout ça pendant plus d'un quart d'heure. Et à la fin du monologue, quoi dire sinon : « où est-ce que tu veux qu'on se rejoigne » ?

Au parc de Bercy, depuis quelques jours, il se passe des trucs. Genre : les Don Quichotte mais en un peu moins médiatique. Et puis surtout : les flics tout autour mais pas (encore ?) d'affrontements ou de charge des CRS. On commence à en parler dans les journaux : c'est tout neuf encore.
Au parc de Bercy, arrivée vers sept heures et quelques, la nuit déjà tombé et le froid par dessus : des dizaines et des dizaines de souffles gris figés dans les airs tout autour. On a passé les cordons de CRS tant bien que mal, quelques caméras et micros autour mais comparé à l'ampleur du truc : relativement peu en fait. Sur place, je me suis rendu compte que c'était pas exactement comme les Don Quichotte. Un peu José Bové sur les bords aussi. Plus une conscience écolo, en tout cas. Et des tentes un peu partout et des visages fermés qui errent. Nous au milieu d'eux et nos photos qu'on distribuait à tour de bras. Peut-être que c'était pas à ça que j'étais censé penser, mais je me suis furtivement demandé qui avait payé l'impression de toutes ces photos...

Le responsable du « camp » : pas moyen de le rencontrer, malgré les sanglots de cette femme, prétendue mère du gamin. Visiblement, ce type, le responsable, « il a un grain », comme j'ai entendu quelques échos le murmurer, sans d'ailleurs trop savoir d'où ils venaient, exactement, ces échos. Alors on a juste continué à distribuer nos flyers, et nos photos avec, et nos coordonnées aussi, histoire d'être joignables juste au cas où. Mais J, ce type invisible dont j'ignore le nom : pas une trace. A croire qu'il n'est pas passé par ici. Ni ici, ni le parvis de Notre Dame, ni rien. Parce qu'avec tous les paumés qu'a croisé AMF, avec tous les paumés qui savent des trucs qui pourraient nous servir qu'a croisé AMF, on aurait dû au moins avoir une piste. Au moins. Et si on rentre bredouille, comme elle me l'a dit d'ailleurs avant que l'on se quitte dans les couloirs de métro, c'est probablement parce qu'il ne veut pas qu'on le retrouve. Et en me disant ça elle n'a pas sourcillé, pas tremblé, ni rien. Juste : sa voix glacée dans les courants d'air sec. Résignée.

mardi 25 décembre 2007

VHS de Noël

Première fois que je devais bosser les jours du 24 et du 25 décembre, mais pas question de m'en plaindre : c'est moi qui l'ai choisi. Pas tellement par amour de mon boulot (les hôtels pendant ces périodes, surtout là-bas, c'est l'horreur), mais par lâcheté : fuir les fêtes de fin d'année. Fuir les fêtes religieuses. Fuir le coup de fil de ma mère le 25 au matin pour me souhaiter un joyeux Noël amère. Pire : fuir la possibilité que cet appel ne se produise pas. Depuis septembre dernier, je ne l'ai eu qu'une fois au téléphone, sèchement. C'est compliqué.
Rentré hier à huit heures et quelques et un sandwich avalé en sortant du boulot, voilà pour mon réveillon. Et drôle de surprise que de voir AMF, les bras croisés et la tête aspirée dans le col de son manteau, recroquevillée, appuyée contre le mur, devant chez moi. Pas le temps de se dire un « salut, qu'est-ce tu fais là, joyeux Noël » de circonstance qu'elle me reproche d'avoir éteint mon portable. C'est vrai : mon portable en off toute la journée au boulot et pas rallumé depuis. Par oubli ou parce que comme ça pouvait me permettre de fuir les appels suspects, j'ai pas encore tranché. Qu'est-ce tu fais là, je finis quand même par lui demander, mais AMF, elle me répond juste : ouvre, on caille ici, on monte chez toi. Alors j'ouvre, parce qu'effectivement on caille ici, et on monte chez moi. Et même pas le temps, pris dans la continuité de ces mouvements là, de me rendre compte que c'est la première fois qu'AMF met les pieds dans mon appart.
Une fois à l'intérieur, pas le temps de lui faire visiter (et lui faire visiter quoi ?) : elle sort de l'intérieur de son manteau ce que je prends d'abord pour un cadeau de Noël mais je suis naïf. Elle me tend le truc, c'est une VHS noire avec l'inscription, sur la tranche, sur l'étiquette : « Des racines et des ailes, Vallée des rois ». Je lui ai demandé ce qu'elle voulait que je fasse d'un truc pareil, à AMF, et elle m'a répondu de me bouger et de la mettre dans le magnéto. Sauf que, et c'est ce que je lui ai dit, moi, ici, j'ai pas de magnéto. Juste une petite télé qui déconne et que je regarde une fois par semaine à peine. Alors AMF a dit « merde, putain, tu pouvais pas le dire plus tôt » et elle m'a traîné dehors cette fois et on a terminé dans l'un des bars du boulevard Arago, un de ceux qui avait un magnéto à disposition et qui voulait bien nous le prêter parce qu'AMF connaît tout un tas de gens dans tout un tas d'endroit incongru. En l'occurrence : un restaurant chicos et bondé, La Girondine.
Ce qu'on a vu sur l'écran : rien à voir avec ce qu'indiquait l'étiquette. Un bout du Soir 3 daté du quinze décembre dernier. Le reportage sur l'évacuation musclées des Don Quichotte par la police. Et sur des images de foule, rassemblée sur le parvis de Notre Dame, AMF met sur pause et me montre du doigt le visage d'un type qu'on voit passer devant la caméra. Cinq secondes, ça dure, pas plus, mais en me montrant le visage de ce type, qui n'est peut-être qu'un gamin, à peine majeur et encore, AMF a les larmes aux yeux. Un quart de seconde, ça dure, mais je le remarque. Et son doigt toujours sur l'écran, elle me dit : J s'est tiré de chez lui depuis plus d'un an et c'est la première fois qu'on l'aperçois quelque part. Et elle ajoute, comme pour me montrer qu'elle est sûre d'elle : je sais que c'est lui, je l'ai reconnu.

Pas une seule fois AMF ne m'expliquera qui est J. Bien trop vieux pour être son fils, bien trop jeune pour être un ancien petit ami. Un frère, peut-être, un ami ? Pas une fois elle ne me laissera le choix de l'accompagner ou non, d'ailleurs. Et c'est vrai que la question ne se posait pas. Moins d'une demie heure plus tard, on était sur le parvis de Notre Dame et on montrait des photos aux gens. Une femme d'une cinquantaine d'années nous avait rejoint. AMF ne me l'a pas présentée, je ne sais pas qui elle est. Toute la soirée à chercher J ou des gens qui étaient susceptibles de l'avoir croisé ou côtoyé. Et pas une fois durant toutes ces recherches on ne m'a expliqué qui était J ni même quel était son prénom. Comme si, dans tout l'entourage d'AMF, les gens n'étaient plus des noms ou des prénoms mais seulement des lettres.

Je sais plus exactement quelle heure il était quand on a renoncé. Trop froid, trop de monde et des métros à rattraper. Recherches infructueuses. Aucune piste. Mais AMF a bien obtenu d'un des marchands ambulants qu'il y a, pas loin, qu'elle rencontrerait un autre type visiblement connaisseur du quartier et des paumés qui y transitent, tout ça le lendemain. Le lendemain : c'est à dire aujourd'hui. A l'heure où j'écris ces lignes, et je viens juste de rentrer du boulot, AMF ne m'a pas recontacté ni tenu au courant...

lundi 5 novembre 2007

AMF

Je disais la dernière fois qu'il me faudrait un jour consacrer quelques lignes à AMF. Je suis resté bloqué devant mon écran blanc tout le week-end sans parvenir à percer cette carapace qui se présente à moi. Comme une sorte d'incapacité à pouvoir plaquer sa personne, son histoire, elle quoi, sur des mots. Comme une sorte de blocage qui m'empêcherait, peut-être par pudeur, peut-être pas, de parler d'elle. Et pourtant je me force à le faire, peut-être parce qu'au fond de moi, je suis persuadé que c'est ce qui me permettrait de mieux comprendre qui elle est. Non pas en tant qu'individu, mais bien dans son rapport à l'autre, dans son rapport à moi.

Pour revenir le jour où pour la première fois j'ai aperçu sa silhouette, il faut aussi légèrement revenir en arrière, d'un an environ (c'était en novembre, en décembre peut-être, je ne sais plus exactement), je travaillai alors à l'hôtel Kyriad depuis quelques semaines, c'était aux environs de Paris, pas si loin de chez moi d'ailleurs, je n'avais pas encore commencé à collectionner les objets trouvés non-réclamés et Nicolas Sarkozy n'était pas encore président. Et lorsque je l'ai vue passer, AMF, le dos bien droit, à tirer une petite valise à roulette derrière elle, je savais que je la connaissais déjà, que je l'avais déjà aperçue (cet épisode est donc tronqué : ce n'était pas pour ainsi dire la première fois que je la voyais, mais on m'aura compris), quelque part, pas très loin de chez moi d'ailleurs. Mais cette fois-ci, quelque chose s'y est accroché et je me suis dit, tout simplement, que cette ombre là était belle. Ses cheveux longs et lisses dans son dos. Son buste était rouge ; sa robe, superbe.

Deux ou trois jours plus tard, on partageait ensemble une banquette de RER, puis de métro, parce qu'elle rentrait dans le treizième elle aussi, peut-être même qu'elle y vit, et puis on s'est laissé là, Place d'Italie, moi dans en transit pour autre ligne et elle, je ne sais pas vraiment où. C'est lors de ce trajet là, ce voyage gris d'après boulot, qu'elle a dit cette phrase qui depuis n'a plus bougé de l'intérieur de ma tête : « hier soir, j'étais un homme, tout change dans ce métier, tout arrive, à la vitesse de n'importe quoi ». Je n'ai jamais vraiment su ce que ça voulait réellement dire, pas su non plus de quel métier elle parlait, pas su réellement si elle pensait sincèrement que cette phrase voulait dire quelque chose. Et pourtant elle est restée. Mot pour mot. Elle n'a pas bougé. En revanche, je suis désormais bien incapable de pouvoir me souvenir de ce que moi, par la suite, j'ai répondu.

Lorsqu'elle est passée devant moi pour la fausse première fois, elle m'a regardé et pourtant ne m'a pas vu. J'étais derrière le comptoir, elle a regardé à travers moi et ne m'a donc pas vu sourire mon plus beau sourire Hôtels Kyriad bonjour, que puis-je pour vous. Elle avait perdu un bracelet, une gourmette frappée du prénom Daniel, Daniel au masculin, et elle entendait bien qu'on le retrouve. Puis elle s'est écartée, me laissant parler dans le vide, et elle a fait demi tour, suivie de près par sa petite valise à roulette. On a finalement retrouvé la gourmette en question, que je lui ai remis en main propre deux ou trois jours plus tard avant de rentrer ensemble sur Paris.

Je n'ai joué qu'une seule fois au poker avec AMF, c'était un soir, c'était au Couleur Café je crois, et ça n'a duré qu'un quart d'heure peut-être. Je n'ai jamais réussi à faire illusion : j'y ai laissé ma chemise, et ce dans tout les sens du terme. C'est AMF elle-même qui a mis fin à la partie jugeant qu'à deux, ce n'était pas assez marrant. J'ai tendance à penser que ce qui n'était pas marrant, c'est que nous étions tous les deux d'un niveau trop différent, mais je sais qu'elle l'aurait dit simplement si cela avait été le cas. On a plusieurs fois eu l'occasion de rejoindre ensemble des parties, comme ça, pour s'amuser, avec quelques copains, mais elle a toujours refusé. J'ignore pourquoi exactement même si, comme tout le monde, j'ai ma petite idée.

AMF a une curieuse façon de réagir lorsqu'on la rencontre pour la première fois, j'ai eu l'occasion de le remarquer à mesure que je la présentais à certains de mes amis, connaissances ou voisins. Ce petit quelque chose qu'elle avait déjà dans la voix lorsqu'elle m'avait dit « hier soir, j'étais un homme, tout change dans ce métier, tout arrive, à la vitesse de n'importe quoi », sur le coin d'une banquette de RER.
Lors d'une situation typique de rencontres impromptues, je dirais par exemple : AMF, Jérôme, Jé, AMF. Et alors, on lui dirait : Aemef ? Et elle répondrait : Arjeen Mangel. Arjeen Mangel ? C'est quelle origine ça ? (Il faut bien commencer par quelque chose) Et elle répondrait : Comment ça quelle origine ? Et elle se retournerait, feindrait de l'ignorer et ne lui adresserait pas la parole jusqu'à ce qu'il daigne enfin l'appeler AMF, comme tout le monde. Et pourtant, à chaque fois, toujours la même chose : AMF qui se penche en avant, serrant la main du type (ou de la fille, ou lui faisant la bise, mais plus généralement lui serrant la main), les yeux à moitié écrasés, mais pas tristes ou fatigués pour autant, avec sa voix glacée qui dit, encore et encore, comme un slogan : Arjeen Mangel. Mais qui l'appelle comme ça, en réalité ? Moi-même, je ne suis toujours pas sûr, un an plus tard, d'écrire son nom correctement.

Il y a quelques semaines, AMF m'a confirmé que c'était bien elle qui avait embrassé au rouge à lèvres cette toile blanche à Avignon et non cette Rindy Sam opportuniste qui en a retiré toute la gloire. Elle me l'a dit sur le ton de l'anecdote, sans réellement me regarder, relevant parfois les yeux puis les plaquant ensuite encore sur ses mains : elle battait des cartes.

Et AMF l'insaisissable, avec laquelle je n'ai jamais passé plus de deux ou trois heures de suite, parce qu'elle est toujours ailleurs, toujours « attendue quelque part », toujours en mouvement. Et impossible de la plaquer sur l'écran, sous les mots, comme je le craignais. Je ne sais même pas où elle habite, quelle âge elle a, ce qu'elle pense. Depuis un an je la connais, je la côtoie, je l'apprécie et pourtant je ne sais pas qui elle est.

dimanche 21 octobre 2007

L'air plus vieux

Comme Victor s'est retrouvé sur Paris ces jours ci, il m'a appelé, on est allé boire un verre ensemble, ça faisait un certain temps que je ne l'avais pas vu (un, deux ans ? je ne sais plus). Victor est mon oncle, le frère de ma mère. Lui et moi, durant ma jeunesse, étions assez proche. Il m'a offert mon premier album de Rage Against the Machine. Ça n'a peut-être rien à voir, mais ça m'est subitement revenu.
On est allé boire un verre donc, à l'Alouette avant que ce soit trop plein mais après que les premières tables aient eu le temps de se remplir. Vraisemblablement, il venait de la Fnac, ou bien alors il se baladait juste avec un petit sac Fnac, je ne sais pas. Toujours est-il qu'à l'intérieur, il y avait un best-of des années soixante et je ne savais pas que Victor écoutait ce genre de musique. J'ai regardé quand il est allé aux toilettes. Peu importe.

Je disais donc que je ne l'avais pas vu depuis longtemps : il m'a donné quelques nouvelles de la famille, celle là même avec laquelle je n'ai plus guère de contact (ma mère, elle aussi, ne m'appelle plus, suite à une affaire que je raconterais peut-être un jour). Son fils rentre au lycée. Sa femme sera peut-être mutée, peut-être vont-ils quitter Bordeaux, ils ne savent pas encore. Dimanche dernier, c'est lui qui m'a appelé pour me demander si j'étais disponible. Je m'attendais donc à quelque chose, je ne sais pas, une nouvelle importante, une révélation, même une tentative détournée pour que je reprenne contact avec la maison mère mais non, rien, juste l'une de ces habituelles conversations pas réellement motivées par quoi que ce soit. Il ne m'a pas dit pourquoi il était à Paris cette semaine, pourquoi il ne travaillait pas, ne travaillait plus. Je ne lui ai pas demandé. J'ai pensé qu'il faisait une dépression, ou quelque chose comme ça, qu'il était en arrêt maladie. J'y ai pensé sur le chemin du retour, lorsque je suis remonté chez moi, mais c'était l'une de ces pensées subites sans fondement que l'on oublie instantanément sans trop de peine. Alors réellement, non, je ne sais pas, mais je pars du principe que s'il ne m'a rien dit, et bien, c'est qu'il n'avait pas envie d'en parler.

Il m'a dit qu'il était venu pour des affaires personnelles mais qu'il en profitait aussi pour aller voir quelques expos. Quelles expos, je lui ai demandé, mais il n'avait pas de nom en tête, ni de musée d'ailleurs. Je n'ai pas creusé la question.

C'est à ce moment là qu'AMF est arrivée, a mis les pieds dans le plat et lui a demandé s'il avait une maîtresse. Victor a rigolé, il a rougi, aussi, et puis il n'a pas pris la peine de répondre, peut-être parce qu'il pensait que ce n'était pas une vraie question (mais avec AMF toutes les questions sont des vraies questions). Il n'a pas répondu, donc. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'il en ait une (de maîtresse), c'est ce que j'ai dit à AMF sur le chemin du retour. Mais il n'a pas non plus dit le contraire, elle a dit. Ce genre de petit jeu, ça peut durer longtemps.

Il faudrait, un jour, que je consacre quelques lignes à AMF, mais ça impliquerait que je raconte beaucoup de chose, le jour où je l'a rencontrée par exemple, et que je parle de mon boulot, aussi, ce que je ne suis pas disposé à faire pour l'instant, sans réel fondement d'ailleurs. AMF, c'est un peu la seule personne qui me donne envie de poursuivre cette vie grotesque, c'est ce qu'on peut dire pour résumer grossièrement. AMF, c'est aussi la seule personne que je ne sais pas par quel bout prendre. Et écrire sur elle, par conséquent, me poserait véritablement problème. C'est peut-être pour ça que je préfère fuir une occasion de le faire...

Bref.

On est resté quoi, là, tous les trois, à l'Alouette, à peine une heure, pas plus ? Mais j'ai trouvé Victor triste, amaigri aussi, l'air pas bien, l'air plus vieux. Difficile à dire ce que c'était ce truc qui le préoccupait. Et lorsqu'on s'est fait la bise, à la fin, qu'il est parti, qu'il s'est éloigné, j'ai failli lui dire : lui demander ce qui n'allait pas, lui demandait pourquoi il fallait absolument qu'on se voit. Et puis, je ne sais pas si c'était à cause de la présence d'AMF (pourquoi d'ailleurs ?) mais je n'ai rien dit, je me suis juste contenté de lui faire la bise et de lui dire à la prochaine, ce genre de conneries habituelles, et puis il est parti. Et nous aussi, on est rentrés, voilà. Et j'ai oublié de dire à AMF que c'était Victor qui m'avait offert mon premier disque de Rage Against the Machine. Comme si c'était important, hein...

mardi 10 juillet 2007

5863€

Je n'avais pas prévu d'écrire quoi que ce soit aujourd'hui. Je savais que je finirais par poursuivre mes confessions internautiques, mais je ne croyais pas avoir ni le temps ni l'envie de m'y remettre avant au moins plusieurs semaines. Il y a beaucoup de choses qui ont changées dans ma vie depuis ma rupture d'avec Félicia et le fameux coup dans le tronche que j'ose qualifier de « fondateur »... Par quoi commencer ? Par quel bout prendre cet incoercible sac de noeud ? Commençons simplement et voyons ce qui en découle...
La raison pour laquelle je me suis jeté sur le clavier aujourd'hui n'a rien à voir avec le besoin persistant de vouloir mettre les choses à plat, car que les choses soient bien claires, je ne veux pas faire face à mon passé. Ces petits textes mis en ligne anarchiquement ces derniers temps n'ont pas pour vocation à exorciser mes fantômes de l'année dernière. Si je dois regretter mon comportement passé, je ne m'y prendrais pas de cesse façon, autant être clair d'entrée de jeu. La raison pour laquelle je me suis remis à bloguer sont plutôt liées aux détails accablants de la vie pratique : le fait est qu'aujourd'hui je ne travaille pas et que AMF (un jour, sans doute, il me faudra écrire sur elle) m'a planté cette après-midi. Je me suis donc retrouvé nez à nez avec mon vieil ordinateur portable, seul, dans mon petit 13m².

J'ai cogité mon projet de nouvelle vie durant les deux mois d'été de 2006. Je ne sais pas vraiment quand c'est devenu clair à mes yeux, ni même quand j'ai enfin eu les couilles de me lancer dans le truc, mais toujours est-il que je quittais Bordeaux, en toute discrétion, grosso modo entre le 20 et le 30 août. Je ne bossais plus dans la librairie de Melville depuis un bon mois déjà, et les trois premières semaines d'août, je les avais occupées à me débarrasser de la quasi intégralité de mes affaires. Une à une j'ai vendu (ou, parfois, donné) mes choses, mes objets, mes affaires. Je n'ai rien gardé, hormis les quelques vêtements que je ne détestais pas, mon téléphone portable, un exemplaire des oeuvres complètes de Pascal en Pléiade offerte par ma grand-mère pour mon bac et que je n'avais jusqu'alors jamais eu le courage d'ouvrir et deux petites boites d'allumettes que j'ai emportées sans m'en rendre compte. Le reste, tout le reste, voiture comprise, je m'en suis débarrassé. Il m'a fallut trois semaines en tout pour vider intégralement mon ancien appart, que j'ai également laissé. En tout, j'ai obtenu très exactement 5863€ de cet autodafé privé. 5863€ : ce petit pactole, c'est le prix de mon ancienne vie. Ce type que j'étais, il valait 5863€.

J'ai commencé à dilapider le dit pactole de suite en achetant un aller simple pour Paris. Je ne savais pas exactement où je voulais vire, alors j'ai pris la première destination disponible. Paris, c'est une ville que je ne connaissais pas, mais je me suis dit qu'en transitant par la capitale, il me serait d'autant plus facile de rejoindre n'importe quelle ville de France. Paris, c'était mon portail pour ma nouvelle vie.
Arrivé gare de Paris Montparnasse, finalement, je n'ai pas transité. Je suis resté. Je ne sais pas exactement ce qui a motivé ma décision. Peut-être que justement, je suis resté parce que je ne parvenais pas à comprendre ce qui me motivait. Il n'y a pas eu de décision. Le truc s'est imposé de lui-même. J'ai pris le métro sans savoir dans quel sens je devais aller. Je n'avais pas à proprement parler d'endroit vers lequel me diriger. Je suis donc monté dans un des wagons. Je suis descendu au moment où beaucoup d'autres usagers descendaient et j'ai repris une autre ligne, au hasard, jusqu'à son terminus. Je suis remonté à la surface, j'ai découvert Paris, en plein milieu du 13e arrondissement. J'ai tourné un peu, je suis allé boire un verre et j'ai trouvé un hôtel, le moins cher, dans lequel passer la nuit et utiliser encore un peu mes 5863€. Je me rappelle avoir vaguement pensé que, peut-être, après tout pourquoi pas, une fois mon pactole intégralement dilapidé, je pourrais commencer à être celui que je rêvais d'être...

Il m'a fallu trois jours pour trouver un appart, celui dans lequel j'écris ces quelques lignes. Trois jours à vagabonder, à téléphoner à droite à gauche, à visiter des carrés minuscules hors de prix. Jusqu'à ce que je le trouve. 13m² pour 434€ de loyers. De quoi épuiser mon pactole en un an à peine. Il était parfait, c'est à dire qu'il était libre et qu'il était vide. Je me suis installé de suite. La première nuit, j'ai dormis sur deux espèces de coussins achetés chez un brocanteur du 13e quelques heures plus tôt.
Par la suite, j'ai étoffé mes possessions en investissant dans un sommier, un matelas, un petit frigo et une bouteille de shampoing qui fait aussi gel douche.

A ce stade de mon histoire, on est environ fin août, début septembre.