Jour de grève veut dire marcher comme on peut et imposer discret son corps aussi dans la masse de ceux des autres. Gare de Lyon jeune homme demande si c'est bien le train pour C., je réponds oui c'est bien. Une fois arrivé C., même quai en face, même jeune homme demande si train à venir c'est bien celui pour M., je réponds oui c'est bien. Une fois la rame tout contre, une fois les corps dans la machine jeune homme encore demande idem, réponse pas mieux. Peu avant l'arrêt, 18h45, jeune homme demande si c'est Y., je réponds oui c'est bien. Je remonte l'avenue X. et jeune homme derrière l'épaule demande si c'est par là l'église et je réponds oui c'est bien. Dépassée l'église jeune homme demande si c'est bien ça la rue de l'F. et je réponds oui c'est bien. Planté devant le 31, clés dans les poches, jeune homme planté pareil demande si c'est bien le 31. En haut de l'immeuble me demandera aussi si c'est bien ça le 3e et si derrière aussi c'est bien chez lui qui pointe ? Lou Reed fredonne dans l'oreille gauche et suggèreune espèce de plastique je pourrais plaquer sur lui...
On remarquerait plus facilement les mouvements de foule. On les suivrait du bout du monde, à bord d'un téléobjectif propulsé en orbite, son bord dicté par des programmes qu'on saurait plus lancer, maintenir encore moins. Les images arriveraient directement placardées sur l'écran qui cracherait automatique des impressions en chaîne. On l'appellerait le mappage des extrêmes, le calvaire des corps, l'exode des sans rien.
De plus en plus s'articuleraient en MEUTES, toujours adolescentes, colonisant des ZONES, toujours périurbaines, et la masse des corps écrasés s'afficherait rouge ou bleu sur le blanc des diagrammes.
Plus loin, enfoncées dans la topographie, certaines MEUTES réactiveraient la production de FAMAS artisanaux d'après vieux schémas obsolètes, poutant remis au goût du jour. Ceux là connaissent le chinois et traduisent les notices avec enthousiasme et approximations.
grand brun, regard de poulpe à l'encre brute, cowboy à la ceinture, rugueux comme on pourrait pas dire
retraités en groupe, voyage organisé, étreintes poignantes du presque-après, adieux, la bise, et au revoir : salut Josette, salut Marcelle, salut Lulu...
quelques loups dans le corps d'un garçon
adolescent / emo / cheveux plaqués noirs / plaqués front / acheté par un couple de noirs pour divertissement nocturne
sweat Quicksilver, rasé d'hier : la tête dans les béquilles et cheville apparente
lui tête baissée sous la capuche, elles discutent sodomie avant/après en reniflant sous les écharpes : dès que je perds du poids (dit-elle) je perds des seins automatiquement
On n'a pas encore vu les affiches dans la rue qu'on les a déjà vues. Sur écran, mitraillées par les dépêches, ponctuées guillemets : « le message est sain mais », « on peut choquer avec le tabac mais », « l'Etat participe aussi à ces actes de viols ». C'est une campagne anti-tabac pour DNF déclinée en trois tableaux : même image : trois modèles.
Nadine Morano (secrétaire d'Etat à la Famille) dit : il y a d'autre moyens pour expliquer aux jeunes que la cigarette rend dépendant, au moment où on lutte contre la pédopornographie.
Christiane Therry (déléguée générale de l'association Familles de France) dit : on abaisse les jeunes devant une autorité d'adulte / ça laisse à penser qu'on assiste à une fellation / on humilie la jeunesse / les photos auraient sans doute été moins choquantes s'il y avait eu une femme à la place de l'homme Roselyne Bachelot (ministre de la Santé) dit : on peut avoir des images chocs sans avoir ce type de connotation qui peut abîmer ou gêner
La campagne a touché juste : on en parle, on fait parler. Les photos sont belles : on en a peu parlé. Toutes cadrées idem & même configuration de l'image. Les couleurs délavées confondent le corps (ici le visage) avec le fond. Le regard est aspiré vers l'hors-champs, en haut, c'est à dire le visage supposé de l'homme, toujours propre, toujours quarante/cinquante ans (on suppose), toujours une main sur la tête, toujours au-dessus. Le reste du corps est plongé vers l'hors-champs, en bas, et toujours ouvert au niveau du cou, peau apparente, gorge fixe, clavicules présentes, car quand jeunesse suce, jeunesse s'apprête aussi à avaler. Le regard aspiré en haut tire vers lui l'espace : il est aussi fragment de fascination pure. Ces photos sont des images, ces images parenthèses de pornographie urbaine. À la prochaine diapo peut-être, giclée de goudron sur la face des modèles ? Paraît que ce serait moins choquant si seules les femmes étaient esclaves sur les affiches (et c'est une femme qui le dit). Paraît que placées à la sortie des collèges/lycées, le taux d'achat clopes & goudron explosera car campagne pilotée en sous main par les industries du tabac. Campagne de fabrication d'un désir interdit, les commentateurs ont vu à côté. Clope n'est pas soumission mais fantasme de masochisme inassouvi. Nous allons fabriquer des générations de fumeurs. Et le conflit générationnel un détail, puisque depuis toujours l'adulte viole la jeunesse et jeunesse perpétue.
Adolescent anonyme (croisé dans le train, endormi sur son Eastpak, bras croisés, Converse aux pieds) dit (sous le panneau publicitaire) : t'aurais pas une clope ? Allez, s'te plaît...
Buzz (anglicisme de bourdonnement) : technique marketing consistant, comme son nom l'indique, à faire du bruit autour d'un nouveau produit ou d'une offre. (Merci Wikipédia)
1 – Pour une fois la quatrième de couverture résume réellement tout ce qu'il y a à savoir : « Sacha Sperling a dix-huit ans. Il signe ici son premier roman. » Deux phrases courtes, rythme similaire, rimes plates.
2 – Livre court, moins de trois cent pages, grosse police, phrases courtes. Chapitres non numérotés, séparés pages blanches, disséminés à intervalles réguliers. Durée du livre entier : une année scolaire : le narrateur à 14 ans. Tout le monde à 14 ans.
3 – Sacha Sperling n'a pas de présence en ligne (simple page facebook vide où l'on peut « devenir fan » mais pas vraiment échanger), ce qui est curieux (voire dommage) pour un auteur de cette génération.
Le vide. Comme si une plaque de verre s'était installée entre moi et le monde. Ma mère est encore partie. Au Maroc, peut-être. On est dimanche. J'appelle Augustin. Il ne répond pas. Tant pis. J'ai envie de sortir. Je décide d'aller acheter des cigarettes. Je n'ai pas d'appel en absence. Je suis aussi seul dans ma chambre que dans la rue. J'entre dans un tabac.
« Jeune homme... vous désirez ? »
Non, madame, je ne désire rien. Ou plutôt si, je veux bien revenir en arrière, recommencer.
« Un paquet de Rothman bleu. »
Mes Converse traînent sur le trottoir. Dans le reflet d'une vitrine, un collégien tout ce qu'il y a de plus banal. Peut-être qu'il ne rêve plus de fuite. Il n'y aura plus de fêtes. J'ai envie d'aller dans une gare, dans la zone des départs.
Sacha Sperling, Mes illusions donnent sur la cour, Fayard, P. 229.
4 – La couverture cadre photo de deux adolescents, bien sûr, mais découpé sur forme de CD collé sous le titre. La musique tient un rôle majeur dans le récit, enchaînant référence sur référence (en premier lieu le titre : Gainsbourg). Le livre s'inscrit dans la continuité d'un Boris Bergmann (publié à 15 ans avec Viens là que je te tue ma belle en 2007) ou de l'éclosion de la nouvelle scène rock française il y a quelques années. Dénominateur commun : adolescents bourgeois parisiens restés hors de leur époque. Autre dénominateur commun : l'ennui.
5 – Phrases courtes, parfois lapidaires, parfois mitraillettes dans la bouche ou la tête de celui qui les sort. L'esthétique prend vite et fonctionne : descriptions saccadées, violence quotidienne de gestes simples : ouvrir les yeux, boire, fumer, boire, sucer, vomir, lécher, cracher, fumer, fermer les yeux.
Dans notre chambre, les lits jumeaux se touchent presque. Augustin déballe ses affaires. Il est bordélique. Les bagages défaits, il veut prendre une douche. Il me fait un clin d'oeil. Il en fait souvent, de plus en plus. Je le rejoins. L'eau bouillante, excitante. Il m'embrasse. La bouche, le torse, le nombril. Il me suce. Je caresse ses cheveux et je lui plaque le visage contre mon ventre. On entend plus que l'eau. Plus que la chaleur de l'eau.
P. 154
6 – Une fausse note entortillée dans le texte : tous les passages en italiques sont dispensables. Non : tous les passages en italique auraient dû être supprimés sans vergogne lors de la correction. Tous sans exception, à commencer par les dernières pages : voilà ce qui arrive quand on assume pas sa fiction.
7 – Si Mes illusions « fait le buzz », ce n'est pas tant parce que Sacha Sperling est un « fils de » (d'ailleurs on s'en fout), mais plutôt parce qu'il décrit dans son livre une adolescence qu'« on » aimerait mieux ne pas voir : celle du journal télévisé de 13 ou 20 heures qui vous apprend que oui, c'est vrai, maintenant les jeunes se droguent, baisent, boivent, se tuent, ou, non ça tout le monde le sait, que les collégiens se droguent, baisent, boivent, se tuent, et qu'un coma éthylique à 12 ans ou une ligne de coke dans les chiottes avant une épreuve du brevet, c'est oui bon quoi et alors ? Voilà pourquoi Mes illusions fait le buzz : il joue la carte de l'excès, d'ailleurs il la joue bien, même si parfois se contente de simuler.
J'ai mis du coton dans mes Converse. C'est pas facile de rentrer en boîte à quatorze ans. Augustin me dit que lui y est déjà allé, en vacances. Je ne le crois pas vraiment. Nous prenons un taxi. Nous mettons du temps à trouver Sam, le copain d'Augustin qui est censé nous faire rentrer au Scream. Il est en train de sniffer des lignes sur le siège de son scooter. Il nous en propose. Nous acceptons. Je sais m'y prendre, j'ai appris en regardant des films. Je tremble malgré tout en approchant le billet du miroir de poche. C'est amer. Augustin à l'air d'avoir fait ça des centaines de fois, même si je ne crois pas que ce soit le cas.
P. 53
8 – Le problème c'est la langue. Ce n'est pas celle d'un adolescent de 14 ans, ni même celle d'un auteur de 18. C'est la langue d'un ado qui tente de se faire passer pour un adulte qui lui-même se mettrait en tête « d'écrire l'adolescence ». La distance reste : parfois Sacha Sperling se voit écrire l'adolescence. Parfois (pire), il s'écrit en train d'écrire l'adolescence. Certains passages sont vigoureux, ils viennent des tripes. Les autres pages se contentent de lier le texte, meubler. Les dialogues tombent de nulle part, ne collent pas avec le ton du récit : on revient cinquante ans en arrière. Le problème ce n'est pas que le texte est trash, mais bien qu'il ne l'est pas. Mes illusions n'est pas un pavé dans la marre ni un Bret Easton Ellis like mais un roman terriblement académique qui connaît parfois quelques fulgurances décoiffées.
9 – L'adolescence est une fuite. Même fictive, c'en est une. Ici ce qu'on fuit, ce n'est pas le cocon familial, ni même le vide sidéral qui pèse sur la nuque au quotidien. C'est une fuite temporelle, car l'époque traversée n'est pas celle qui est écrite. On puise le temps dans la musique, d'abord, et aucune des références faites en bord de texte ne sont celles des années 2000. Ce sont les années 60, 70, 80 et plus rarement 90. Idem pour les films, idem pour les drogues. Le Sacha du récit est un Sacha qui fuit en arrière, qui tourne le dos.
« Y a pas des moments où t'as envie de te barrer ? »
P. 119
10 – Le titre Mes illusions donnent sur la cour vient de nulle part : il sent fort l'ajout marketing de l'éditeur durant la correction du manuscrit. Il ne colle pas au texte. On aurait presque préféré Black Trombone. On aurait préféré autre chose. De plus réel. De moins ailleurs.
11 – Un livre beaucoup plus banal que ce qui a été écrit ici ou là, nettement moins bon, sûrement moins mauvais. Non pas épidermique mais un peu vague, pas moins plaisant pour autant d'ailleurs. Mes illusions (titre que l'on abrège d'ailleurs avec beaucoup de tendresse : comme un diminutif), c'est une photo polaroïd où les os ressortiraient, mal cadrée, surexposée et un peu floue. Celui qui prend la photo est aussi celui qui s'y imprime. Il ferme un peu les yeux, ouvre la bouche, flash dans la gueule on dirait. Ça tremble, c'est maladroit, rapidement on se lasse. Oui mais les os ressortent.
Fictions que j'aimerais écrire mais que je ne sais pas par quel bout prendre. Fictions qu'il aurait fallu saisir à une heure donnée, mais que j'ai laissé échapper, et que je ne pourrais plus jamais retrouver. Fictions déjà découragées avant même d'avoir pu s'écrire. Fictions qui sonnent creux, fictions qui sonnent faux. Fictions « pourquoi pas », fictions « faudrait qu'un jour », fictions « j'abandonne ». Fictions de bas de page, fictions sans paroles, fictions regards échoués sur l'écran blanc du Macbook. Fictions « j'suis pas encore prêt », fictions « j'sais pas faire », fictions « j'aimerais bien mais ». Fictions défaites avant d'être construites. Il y en a tellement que ça fait presque trop. Dans mes notes internes de journal bis non publiées, j'appelle ces ersatz de fictions décapitées des « idées susceptibles d'un jour pouvoir exister » et qui, généralement, n'existent jamais, végètent à ce stade d'idée sans texte, moignons desséchés qui n'ont pas su pousser.
J'aimerais écrire quelque chose (juste « quelque chose ») sur ce phénomène adolescent que je n'ai pas connu (Coup de tête c'est trop tôt, récit initiatique de l'avant Internet) qu'est le lifecasting, comprendre la diffusion vidéo, par streaming, parfois en direct, parfois permanente, de la vie de leurs utilisateurs1. Ceux-ci sont à la fois diffuseurs, réalisateurs, metteurs en scène, acteurs et scénaristes de leur propre petite fiction vidéo. Youtube, ordinateur, micro et webcam sont les outils. Il n'y a pas de texte, tout est image. Donc tout est vrai. Donc tout est faux.
Je ne sais pas qui serai(en)t mon/mes personnage(s). Je ne sais pas quelle serait, justement, la mise en scène. L'instinct, ce serait de ne retenir que le discours, le flux de parole capté micro-webcam. L'oeil de la caméra serait le focalisateur commun de tous les corps en mouvement devant l'écran. Mais pour dire quoi, pour montrer qui, ça je ne saurais pas dire.
Il y a une quinzaine de jours, S. nous parlait des évolutions Twitter qui se rapproche de ces expériences de lifecasting, par exemple :
* avec usage d'un GPS qui twitte toutes les X minutes la position de l'utilisateur, savoir en temps réel la position de celui-ci durant ses déplacements
* avec placement d'un appareil photos autour du cou qui twitte toutes les X minutes une photo automatique de ce qui est vu par l'utilisateur.
Quelque part, ces expériences, qui sont de l'art conceptuel sans en être (quand on montre tout, on ne montre rien), se rapprochent assez du projet 17h34 (une photo par jour à la même heure de ce qui me fait face, et ce depuis deux ans) et, plus généralement, du blog en lui-même, mais mis en image.
Le principe est le même pour Youtube, dont le slogan est bien « Broadcast yourself » : à la fois « diffuse toi-même » mais aussi « diffuse-toi toi-même ». Les utilisateurs Youtube ne font pas que diffuser du contenu, on s'y diffuse également le corps, la parole et le quotidien le plus élémentaire, dans des vidéos courtes, extraits de journaux vidéo, montées ou non (vidéo + blog = vlog). Ces vidéos-là sont fascinantes, non pas par ce qui y est dit ou montré (« quotidien le plus élémentaire ») mais simplement parce qu'elles existent. Qu'un adolescent de 14 ans puisse faire son coming out par chaîne Youtube interposée quand je ne parvenais pas, au même âge, à me le murmurer à moi-même est à la fois inconcevable et captivant. Comme fuite en avant (image), c'est fascinant.
Je ne sais pas ce que j'écrirais si je devais aujourd'hui commencer ce projet qui n'en est pas un, ce texte mort-né puisque inexistant. Je ne sais pas quel serait son titre ni son contenu. C'est 1984 à l'envers, c'est pousser l'autofiction à son paroxysme, c'est s'incarner comme acteur de sa propre vie, mais en image. Il ne s'agit que de « notes pour une idée susceptible d'exister », je ne sais pas encore quoi en faire.
Recherche web : mon nom civil est désormais introuvable via Google. Abreuver cet espace de mots quasi quotidiens ne me rend pas visible pour autant. Je reste encore invisible, loin derrière les mots, fondu en blanc sur blanc dans l'arrière plan de la page. Plus je remplis le blog et plus je suis convaincu qu'il est vide.
________________
1 Quelques dates pour repères chronologiques : 1949, parution de 1984 de George Orwell / 1963, Andy Warhol tourne Sleep, « anti film » dans lequel John Giorno dort durant huit heures / 1994, Steve Mann propose pour la première fois une diffusion 24h/24 et 7j/7 de son quotidien via caméra vidéo / 1996, lancement du site JenniCam, une étudiante de 19 ans propose de suivre son quotidien par webcam /1999, diffusion de la première version hollandaise de Big Brother, première émission de TV réalité (en France Loft Story,2001) / 2007, Justin Kan lance Justin.TV, où il propose de suivre son quotidien 24h/24 et 7j/7, webcam fixée sur sa casquette en permanence. Plus tard, Justin.TV devient une plateforme de vidéos en direct (réseau aujourd'hui composé de plusieurs milliers de chaînes, parmi lesquelles des chaînes de lifecasting) / 2008, Abraham K. Briggs, 19 ans, se suicide en direct sur sa chaine Justin.TV devant plusieurs centaines de spectateurs.
Publie.net offre en une une sélection de textes variée, la mosaïque dégagée en page d'accueil est séduisante. Ce sont les couvertures, d'abord, qui m'attirent. Ensuite l'extrait pris au vol dans la machine Caméléo, puis le texte lui-même, sur place ou à emporter. Parfois les deux. Je suis allé par hasard vers les Sujets sensibles de Juliette Mézenc.
Juliette Mézenc est enseignante et propose ici une galerie de portraits adolescents (nous sommes dans le sud de la France, nous sommes au lycée), onze en tout, qui se suivent sur une centaine de pages format poche.
Pendant plusieurs mois, j’ai rencontré des élèves de mon lycée en dehors du lycée, ils m’ont parlé de leur vie, leurs frères, leurs amis, leurs envies et j’ai noté à la hâte. Ces notes ont été le point de départ de textes où leurs voix se sont peu à peu mêlées à la mienne, c’est-à-dire à tout ce qu’elles ont fait surgir / ressurgir : souvenirs, rêves, bribes d’histoires, réflexions... Je me suis interdit une chose, une seule : le jugement sur ce qu’ils m’ont confié. Autre détail d’importance : tous les prénoms ont été changés.
Sur le dictaphone mental de Juliette Mézenc (encore que de dictaphone il n'en est pas question : la prise de notes est manuelle, à la volée le long des mots, extraits de voix) il y a deux canaux parallèles qui enregistrent ensemble deux pistes son différentes. D'abord il y a les mots des adolescents face à elle, ceux contre qui tout commence et qui permettent (réalisent, structurent) le texte. Par dessus (ou dessous ou entre) le canal bis noté ici italique qui décrypte en direct la voix narratrice de ses pensées. Deux mondes se côtoient, deux timbres se mélangent, répondent, rebondissent l'un contre l'autre, s'entraident aussi. Un mot peut parfois en appeler un autre, tapi plus loin, qu'on remonte dans le texte et superpose à la première voix :
Avant j’étais plutôt agressive : si je me défendais pas
c’était pas bon… j’ai changé… ici on n’a pas besoin de
montrer, de frapper, ici c’est un lycée dit sensible et j’aime
bien l’idée d’enseigner dans un établissement plus sensible
que les autres, un mot qui me poursuit depuis qu’un instituteur
que je vénérais avait fait cette révélation à mes parents
troublés : votre fille est hypersensible, il avait aussi
dit que je ferais de longues études ce en quoi il n’avait qu’à
moitié raison, des études reprises après un bac + 4 et quelques
années de travail, puis interrompues par une grossesse
trop lourde d’en contenir d’autres, une surtout : celle de
ma mère. Et ce mot, sensible, souvent entendu plus tard
dans mon adolescence, était revenu me travailler le ventre,
parce qu’en cours de route, en changeant de bouche, de
l’instit attentif aux parents inquiets, il avait perdu ce qui
en avait vaguement fait un motif de fierté, le préfixe hyper
: élément du grec huper « au-dessus, au-delà », il
s’était retrouvé flanqué d’un adverbe pervers : trop. Trop
sensible, pour porter haut l’enfant, pour le porter beau, des
scènes insoutenables en éclairs, la nuit, des rêves noirs qui
me secouaient, décharges d’une violence jamais connue (je
disais à Stéphane qui ne comprenait pas : comme si j’avais
un pistolet en permanence braqué sur la tempe, le mot
juste : invivable). J’ai sombré – sans raison, tout pour être
heureuse – une idée me tenait : une fois le bébé expulsé, je
pourrai enfin me suicider.
Le mélange des voix permet de s'intercaler brut dans le langage. Celui de l'autre est directement lâché sec sur la page, celui de l'écrivain l'accompagne en décalé (italique) ou s'interpose. Le langage est scruté attentivement, non pas en quête d'une faute de français ou d'une incohérence mais bien en attente de réalité (les « mots vrais » et non pas les « vrais mots »). Le portait permet aussi de décrypter cette langue là, non pas parallèle mais superposable, qui permet de se dire, à l'oral ou à l'écrit peu importe, mais se dire, simplement. Le genre du portrait permet cette forme là.
Si elle veut des vrais mots ça va être compliqué, c’est des
mots qui sont même pas dans le vocabulaire français, on
invente des mots, c’est pour nous… Kamelia me raconte
alors à grande vitesse des histoires de « doigts de pouce »,
de ventre qui va les bouffer ces doigts de pouce, trop vite
pour que je note tout, je saisis quelques mots et surtout le
regard qui pétille, Kamelia ki vit ki va zi va, si vive k’elle
me fixe, là, sous son regard qui lance plein de petits klous
dorés et j’ai envie de lui dire mais j’ai pas le temps : les
« vrais mots » on s’en fout Kamelia du moment que c’est
des mots vrais.
Ces trois années, c’était vraiment les meilleures ! J’ai une
petite bande vers le CDI, là-bas, là où vous me voyez
tout le temps… On fait un peu de tout, les garçons ils
nous clashent souvent je comprends : ils nous vannent,
mais pas le temps de poser la question alors à la maison je
googlise et trouve sur le site Le Dictionnaire de la zone,
tout l’argot des banlieues : clasher verbe intransitif.
Entrer en conflit, se disputer. Pas tout à fait le sens dans
lequel Kamelia l’emploie, ils nous disent « les petites, on
vous voit pas, vous êtes où ? », ils nous tapent… on passe
de bons moments, on rigole, j’ai même eu ça pour mon
anniversaire, elle me montre le bracelet qu’elle a au poignet.
Les interventions dans le texte et autres recours aux définitions du dictionnaire permettent de fixer la langue (non sans humour) avant de pouvoir révéler les flottements de sens à force d'utilisation quotidienne : c'est là que naissent les figures de style, comme ça qu'on commence à faire de sa langue une esthétique propre.
Sujets sensibles frôle des peaux en mouvement, freinées le temps d'un échange. La galerie de portraits est une parenthèse, au fond les récits pris sur le vif ne sont que des instants, incomplets, des fragments collectionnés comme tels. Le livre se termine sur une impasse (ou ne se termine pas, ou n'a pas vocation à se terminer un jour), les portraits ont pris comme des croquis trop courts. Certains passages pour moi moins pertinents (les Comores, copie d'une lettre ouverte insérée là) n'ont pas entravé ma lecture. Impressions prises à la lecture : que ce carnet de croquis était plutôt un carnet de bord, ouvert vers autre chose.
Aujourd'hui Sujets sensibles, hier des dizaines d'autres textes qui comptent, demain webradio, art et vidéos : signe que Publie.net avance et que ça suit derrière.
(Faux) croquis #4 (s'il fallait en dresser un) : silhouette longue étalée sur le siège, bras ouverts autour de lui, face tournée successive vers son pote de droite puis de gauche, casquette cubaine beige vissée puis lâchée à l'arrière du crâne, deux piercings sur et dans lèvre inférieure, idem sur lobe droit, léger bouc serré sur visage fin, peau claire manches relevées, verni à ongles (rongés) noir, large veste noire ouverte sur Marcel blanc tête de mort noire incomplète sérigraphiée (with glitters), tatouage tentaculaire qui remonte sur pectoral gauche et légère clavicule plaquée blanche sur la peau, pantalon large trop noir retombe sur paire de Converse rouges et noires bloquées derrière un ampli sourd
Aperçu ce type dans le RER, dix-huit, dix neuf ans peut-être, assis entre et face à ses deux potes du moment, le genre gothico-punks, un ampli débranché entre leurs pieds. Sa veste ouverte et l'échancrure lâche de son Marcel laissait traverser un tatouage à l'encre encore fraiche. Les regards (sien compris) attirés sur son pectoral gauche semi-couvert, par fierté et par tripes. J'ai vu à travers lui l'un des personnages qu'Emmanuelle Pagano aurait pu croquer dans l'un de ses romans (masculin cette fois). J'ai vu à travers lui, paradoxalement sans doute, l'un de ses corps empêchés ; à présent l'un des miens.
Leader christ-adolescent de son groupe de néo-punks, il exhibe son fantasme à demi assumé d'une chair étroitement marquée par l'aiguille du tatoueur (mensurations de la dite aiguille à l'appui). Les regards convergent vers lui mais le sien fuit, par la fenêtre défilée ou ailleurs. Rigidité qui ne coïncide pas avec l'image physique qu'il se réserve pour lui-même (timidité cadavérique). Ses gestes cachent mal les sursauts de son torse régulier : les frontières du Marcel s'ajustent secs par dessus des os trop privés pour les autres. L'échancrure est large, parfois trop, alors il tire sur le tissu et récupère sa peau. Les jambes cassées aux genoux et écartées perpendiculaires s'équilibrent sous le repli des bras autour du col. L'air de rien il théorise la douleur encore fraiche de son martyre claviculaire. Les mots lui reviennent plusieurs fois entre les lèvres. Impossible de comprendre (sa peau masquée par le tissu et la tête de mort incomplète) quel est exactement le tracé de l'encre noire sous le nylon blanc, quel schéma s'y articule, quel dessin, comment se développe le dégradé et les trames de gris dont il parle. Il force l'échancrure du Marcel pour leur montrer l'esquisse cutanée dans ses largeurs avant retour brouillon au moulage originel. Il redresse les manches fictives de son Marcel à minutes fixes, et avec lui le reste du tissu glisse sur une peau qu'il maintient en grand écart permanent : exhibée par luxe de ses scarifications privées puis rapidement recouverte par malaise des premiers jours. Son corps osseux lui échappe, ça le déborde par les épaules. Corps empêché et bombé à la fois. Grand écart intenable des heures où les regards s'affûtent et où la peau régresse. Acné et chair de poule mêlés, du sternum à la gorge.
- chemise blanche transparente au soleil, ouverte troisième bouton, vingtenaire sorti d'adolescence, un livre ouvert sur jambes semi-croisées, sur un banc en attente du RER, lecteur d'occasion sur un quai de gare, chemise ouverte troisième bouton, rentrée dans jean bleu vif, tombe sur chaussures d'aspirant cadre en cuir tressé, pointe légèrement en retrait dans l'extension, retour chemise ouverte troisième bouton sur torse fin peut-être maigre légèrement duveuteux dans l'échancrure aux reflets de lumière, châtain, peut-être clair, cheveux volume mesuré, laqué sans doute, gel étudié pour donner l'impression que ça ne l'est pas. En face dans le RER, à l'envers du sens de la marche, juqsu'à Corbeil-Essonnes puis disparu ensuite
- tête de Kezman vingtenaire, débardeur sur muscles légers sans grande personnalité, accoudé à table ronde dans un bar proche Beaubourg face Banana, bar-resto fermé aux drapeaux arc-en-ciel lourds avant premiers vents, aucune conso, s'éloigne avec pote stylé, veste noir et silhouette-taille élégante qu'il était venu trouver
- silhouette forte et dense échappée d'un régiment de gendarmerie au repos peut-être, tatouage sur biceps transparent sous t-shirt sombre, regard clair et froid des gens sans pensée derrière, traverse l'air sombre et lourd du quai Gare de Lyon avec stabilité d'épaules de ceux qui savent qu'on les regarde et envie
Plusieurs mois que ça ne m'était pas arrivé ça : prendre le tram à Sainté et y découvrir l'espace d'un regard la silhouette d'un type qui s'y accroche. Et qui ne s'en décolle pas. Et ce regard qui va vagabonder comme ça, de lui vers moi, de moi vers lui, une petite dizaine de minutes durant.
Pas vraiment besoin de faire quoi que ce soit : le tram est bondé (heure de pointe ? je ne sais pas, je ne sais plus, je ne sais même pas quelle heure il est au moment où je monte, au moment où je valide la carte dix voyages que je me suis payée un peu plus tôt parce que ma carte annuelle est périmée et que je n'habite plus ici), juste se caler contre une place assise sans s'y asseoir et jeter un oeil distrait à droite, à gauche. Et puis le voir, lui, se caler contre une place assise sans s'y asseoir et jeter un oeil distrait à droite, à gauche, retirer son blouson, comme cette apparition juvénile qu'il est ; il a quoi ? seize, dix-sept ans peut-être ? à condition bien sûr de pouvoir deviner ce genre de truc, ce qui n'est pas forcément flagrant.
Et ce petit jeu qui durera jusqu'à ce que l'un des deux protagonistes déserte le wagon ; c'est comme ça que ça marche. Et à chaque regard, c'est une information nouvelle que je peux saisir au vol, capturer, emprunter. Un regard pour remarquer qu'il n'est pas très grand, un mètre soixante-dix peut-être, un autre pour ses fringues, un jean et un pull gris avec bandes latérales (trois, quatre) en travers : l'une est mauve, ce qui déteint du reste des teintes ternes qui l'habillent. Et à chaque regard, remâchouiller ces informations que l'on surprend, les répéter en silence, pour les faire rentrer, pour ne pas les oublier des fois que, pourquoi pas, elles pourraient inspirer quelque chose (ces lignes ?). Et parce que je n'ai pas de quoi prendre des notes, aussi, et que je suis debout alors, c'est vrai, j'en suis réduit à prendre des notes mentales tout en sachant pertinemment que ces informations là m'échapperont ; et je me trompe, puisqu'elles sont toujours là, dans ce coin précis de ma tête où tout est rattaché à ce moment précis. Un autre regard pour comprendre qu'il est jeune, évidemment mince, un sac rouge à ses pieds (Eastpack, ce genre de sac), lycéen très certainement, apparition juvénile disais-je, très belle apparition bien sûr : bien sûr qu'il est beau. Un autre pour ses cheveux châtains clairs pas réellement coiffés d'ailleurs. Et deux yeux bleus ou bien verts, difficile à dire, c'est une affaire de luminosité, des yeux qui détectent bien sûr les signes que je lui envoient et qui les renvoie lui-même parce que devenir soudainement le centre d'intérêt ne lui déplaît pas (j'interprète). Et deux yeux qui me fixent à leur tour comme un jeu de ping-pong maladroit. Parce qu'il faut que ce soit maladroit. Et une presque gêne lorsque ces regards finissent par se détourner, pour mieux se retourner et reparaître.
Et en même temps cette impression de regarder en arrière, de regarder celui que peut-être j'étais il y a quelques années et à qui je ressemblais vaguement. L'impression que tout s'est toujours passé de cette façon, dans ces wagons, à distance, par le regard, sans aucun mot, et donc, par conséquent, que rien ne s'est jamais passé.
Cette impression aussi d'inscrire dans ma tête les étapes de ces instants comme une excuse, penser à l'écrire comme une excuse : parce que ça me force à faire attention aux choses, aux autres. Parce que d'un coup, ces instants, ils prennent un sens à leur tour. Une scène banale du quotidien banale de mes déambulations banales qui s'excentrent et se fixent parce que je l'ai décidé, parce que je l'apprécie.
Instants, disais-je, car cela ne dure pas. Une dizaine de minutes peut-être et l'apparition s'évapore. C'est moi qui descend en premier et qui m'éloigne en le frôlant vaguement du bout de la manche, parce qu'il se tient près de la porte et que ces instants partagés font que. Et remâchouiller tout ça, réécrire les notes internes pour ne rien oublier. Pour finalement tout oublier une fois ces lignes fixées... à moins que la juvénile apparition ne reparaisse.
Nouvelle nouvelle (aha) histoire de donner l'impression que je suis productif ces temps-ci (d'ailleurs je le suis, mais de choses que l'on ne peut ou doit pas voir/lire pour le moment). Ce petit texte, pas vraiment une nouvelle mais pas vraiment autre chose non plus, a été écrit pour l'Atelier d'Ecriture qui est désormais terminé (fin d'année oblige), ou bien peut-être qu'il a juste été écrit parce que j'en avais envie et pas vraiment pour l'Atelier... Enfin bref, je l'ai quand même fait lire à cette occasion et de toute façon on s'en fout. Il a été écrit d'une traite en un soir et très peu corrigé depuis. Je le mets quand même en ligne parce que j'estime qu'il n'est pas plus mauvais que les autres textes disponibles dans les pages "Textes" d'Omega Blue.
Si n'importe qui demande, je dirais que c'est pas arrivé. D'ailleurs c'est vrai, c'est pas arrivé. Il s'est rien passé. Aussi simple de le penser, de le dire, et ça y est, c'est vrai, c'est sûr. Rien, je te dis, il s'est rien passé.
Et si lui, il parle, alors là... Je me retiendrais pas pour lui marcher sur la gueule. Ça se fait pas. Ça se dit pas. Non. Il sait. Il est pas con. Il va rien dire. Il a intérêt.
Et même s'il parle, putain, c'est lui, c'est lui qui a provoqué le truc. J'ai rien cherché. J'ai rien voulu. J'ai même pas... J'ai même pas.
Que je sente un seul regard, que j'entende une seule remarque et... Lui marcher sur la gueule, je te dis. D'un coup, comme ça, clac ! Lui aussi il a vu le film, lui aussi il connaît. Alors il verra.
Au passage, j'en profite pour vous annoncer que prochainement (d'ici quelques mois ou semaines) je mettrai en place dans la zone texte du site une nouvelle organisation des textes (rien de bien révolutionnaire cela dit) qui fera partie du passage (discret) à la version 2.1. J'annonce aussi le retard du quinzième épisode de Mécanismes, qui arrivera vraisemblablement d'ici fin mai mais qui sera sûrement directement suivi du dernier. La raison de ce retard est simple et n'a rien à voir avec les partiels : j'écris simplement autre chose !
J'avais vu il y a quelques temps déjà Long Island Expressway (ou LIE pour les intimes et les autres), film intelligent et intéressant centré sur l'adolescence et qui a voulu à Michael Cuesta, son réalisateur, de se faire « recruter » pour réaliser quelques épisodes de Six Feet Under. Le bonhomme m'intéressait donc doublement, vous l'aurez compris. Deux ou trois ans plus tard, Michael Cuesta se trouve à la tête d'un nouveau film indépendant prometteur, 12 and holding, illustrant, cette fois-ci, la passerelle entre enfance et adolescence, l'âge charnière des douze ans cher au titre, le tout à travers trois portraits qui se complètent et se croisent. Trois personnages de douze ans, trois univers, trois problèmes existentiels et donc, au final, trois histoires.
Le point de départ de l'intrigue (qui fonctionne comme un prologue) est une histoire de gamins (de « pré-ados » comme on dit) : un conflit entre deux groupes de potes qui dégénère. Il y a une cabane dans l'arbre, eden des héros du film et un accident qui brise brutalement le temps mystérieux de l'enfance, et qui détruit l'arbre en question, la cabane, et aussi le terrain sur lequel elle était érigée. Le petit groupe s'éclate alors et chacun en viendra à s'isoler pour lutter contre ses propres démons.
Il y a d'abord Jacob qui doit faire face au drame psychologique de « l'accident » subi par son frère jumeau et un rapport étrange qui s'instaure entre lui et les deux agresseurs, déclencheurs de l'accident, envoyés en « prison juvénile ». Il y a ensuite Leonard, obèse et privé de son odorat à la suite de l'accident « fondateur » du prologue. Ce manque opère une révolution alimentaire et le pousse à se révolter contre le mode de vie de sa famille, obèse, elle aussi. Enfin, Malee, fille de psy privé de père, s'enamourache d'un homme, un adulte, un des patients de sa mère. Elle croit être devenue adulte trop tôt et se transforme en Lolita moderne en quête de repères et d'affection.
Trois personnages, donc, et un regard porté sur une jeunesse américaine (occidentale ?) enfermée dans une errance identitaire propre à son âge, ces fameux « twelve and holding » reflété par le titre.
Le principal point fort du film réside dans son ingénieuse discrétion. La caméra ne se fait pas remarquer, les acteurs (qui, il ne faut pas hésiter à le souligner, ont tous l'âge correspondant à leur rôle, c'était déjà le cas dans LIE et c'est assez rare pour être mis en valeur) jouent sans complexe, avec une sobriété et un naturel qui impressionne tout au long du film. Rares sont les jugements moraux que l'on s'attendrait à retrouver dans ce type d'oeuvres et les habituels effets cinématographiques renforçant la narration restent dissimulés : on a parfois l'impression de se retrouver dans une sorte de documentaire scénarisé. Le film demeure tout de même drôle, par moment, quand il le faut, sans excès ni comique exagéré. Juste quelques scènes, de temps en temps.
Le montage est également une étape qui a visiblement été soignée : les trois histoires s'enchevêtrent, se croisent et se succèdent sans jamais lasser, ni laisser des effets de suspens trop déstabilisant. On passe naturellement d'un personnage à l'autre parce que les transitions sont appliquées, et que les personnages eux-mêmes se croisent les uns les autres durant leurs errances respectives.
L'équilibre est, lui, géré de main de maître, ce qui veut tout simplement dire qu'à aucun moment une histoire ou un personnage ne prend le pas sur les autres : les trois intrigues connaissent leurs évolutions, leurs points forts et leurs acmés.
Plus particulièrement, on peut quand même souligner la grande finesse des rapports enfants/adultes, principalement caractérisés par la relation ambiguë Malee/l'homme sur lequel elle a « flashé ». Mais le rôle des parents n'est également pas à négliger : ils apparaissent sur le même niveau que leurs progénitures, c'est à dire en crise, en perpétuelle perte d'équilibre, jamais sûrs de leurs décisions, de leurs comportements. Le manichéisme dans le comportement enfants/adultes est de fait évité et ce n'est pas plus mal, de même que de nombreux clichés habituels des films et/ou séries télé destinés à cette tranche d'âge et, là encore, on en est reconnaissant.
Passé ces points positifs, qui marquent quand même la lecture du film, quelques écarts de conduite auraient sans doute pu être évité. Quelques symboliques un peu trop tarte à la crème, par exemple (on construit une maison sur le terrain qui représente l'enfance des personnages), ainsi que la fin du film, pour moi beaucoup trop ancrée dans une réalité improbable, qui, pour le coup, se rapproche plutôt des films et séries dont je parlais précédemment. Une facilité qui détonne par rapport au reste du film, comme si ces personnages qui suscitent beaucoup d'affection et auxquels on s'attache ne pouvaient pas se détacher du syndrome : tout doit être résolu. Mais heureusement, ces bémols n'entachent que peu la qualité globale du film.
Pourtant 12 and holding est passé relativement inaperçu lors de sa sortie en France, que ce soit aux yeux de la critique ou du public, un peu comme LIE en son temps, d'ailleurs. Dommage. On est visiblement passé à côté de quelque chose. Le sujet du film est pourtant intéressant et finalement très peu abordé au cinéma, quoi qu'on en dise : la fin de l'innocence, le passage à une autre vie que l'on ne peut pas vraiment appeler « adulte ».
A l'heure actuelle, je ne sais pas quand ce film sortira en DVD (et s'il est déjà sorti), mais zyeutons tout de même sa sortie, parce que le film vaut sans aucun doute l'attention.
Le blog Omega-Blue est terminé, toujours en ligne pour archives, mais il ne sera plus mis à jour. Pour suivre mon actualité, migrez sur Fuir est une pulsion, mon nouveau site. Cliquez sur l'image ou sur le nom du site ci-dessus pour y accéder.
Derniers commentaires
15 /10/10
07 /10/10
07 /10/10
07 /10/10
07 /10/10