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Tag - Alfred Döblin

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vendredi 11 septembre 2009

Sinnlos

sinnlos.jpgVoilà deux semaines que mon contrat a pris fin. Drôle de simultanéité : ces vacances forcées commencent au moment où celles de H. s'achèvent. Nous nous sommes croisés dans nos temps libres et n'avons pas vraiment pu les partager. Ce que nous partageons, c'est la garde d'un appartement vide, une solitude alternée durant le jour.


Je me suis accordé quelques jours de repos, c'est-à-dire de vide, avant de reprendre plus soutenue la troisième partie de Coup de tête. Je n'ai pas noté grand chose dans le Journal de ces derniers jours car bien peu de notes m'ont traversé. Je regarde par la fenêtre le même ciel, mêmes feuilles agitées et volets clos. Je vois depuis celle de la cuisine les RER alternés à heures fixes. Je regarde Code Quantum qui repasse sur France 4 : Scott Bakula y incarne un personnage par épisode et change de corps tous les jours, exactement comme il y a quinze ans lorsque je le regardais sur M6. Je n'écris pas beaucoup. Coup de tête demande des temps de relecture importants, ou bien peut-être que je me retiens moi-même de peur de terminer quelque chose. Je n'ai pas repris Accident de personne, projet fantôme qui ne veut pas de moi (plus tard, peut-être, lorsque je reprendrai le train régulièrement ?). J'ai terminé Ernesto & variantes avant mon dernier jour. Je réfléchis vaguement à l'idée d'une guerre telle qu'elle s'affiche sur les pages successives de Novembre 1918, une révolution allemande et Tombeau pour cinq cent mille soldats. Je fixe le plafond trop blanc éclairé par les canicules extérieures. Je n'ai pas encore jeté un œil aux diverses petites annonces qui pourraient peut-être m'ouvrir vers un autre emploi kleenex qu'il faudra poursuive. J'ai le temps. J'attends encore versement de mon solde de tout compte. J'attends encore que quelque chose tombe et que le reste suive.

Puis Coup de tête III reprend, tous les jours relire les mêmes pages jusqu'à ce que la forme de l'écran me convienne. Encore quelques jours et je pourrai avancer. Je ne pense pas m'y enfoncer aussi longtemps que la deuxième partie. Aujourd'hui ce paragraphe commence à s'imposer de lui-même, ensuite le reste.
Y a des jours ou on a rien dans le ventre et où le vide résonne. Ça s'appelle pas l'autosuggestion cette fois, ça a plutôt à voir avec les calvaires du corps, ceux qu'on soupçonne même pas. Les nerfs et tendons qui se défont, bientôt vont péter sous l'effort. Encore quelques longueurs et je le sais, sens, mes bras viendront couler au fond de l'eau, la chair et les os arrachés au niveau des épaules. Alors à ce moment là je lutterais juste avec les jambes, battement de pieds battement de pieds battement de pieds, pour pas finir la tête sous l'eau. Une fois arrivé au bout de la ligne, plus aucun gouvernail pour faire demi-tour ni mains valides pour me hisser : je m'exploserai la tête sous le plongeoir et l'eau trop bleue trop verte de la piscine municipale se laissera fendre d'un peu de rose en plein milieu qui déteindra.

dimanche 6 septembre 2009

Jaillissant hors du monde

Il s'agit du tout début du premier tome de la quadrilogie Novembre 1918, une révolution allemande d'Alfred Döblin. La première guerre mondiale est déjà perdue, ou en passe de l'être. Pourtant scène palpable où la violence jaillit réellement, banale et directe, depuis le corps d'un jeune soldat. Döblin était médecin, cela se lit. La phrase est précise, rarement de trop. Comme métaphore introductive, on peut difficilement faire mieux. La violence ici se loge au cœur du corps et grave sa marque entre les tissus. Plus tard, le destin de ce corps là restera totalement accessoire, on n'en saura pas plus. La narration ira ailleurs, traversera d'autres corps, qui eux-mêmes ne resteront pas. La violence on la traverse, d'ailleurs elle voyage assez bien.
Il n'était pas arrivé grand-chose à ce jeune homme. Il était parti comme observateur pour un vol de reconnaissance. La mitrailleuse d'un aviateur ennemi jouait à proximité, une des balles volant à plus de cent kilomètres à l'heure prit le chemin de son corps. Une seconde plus tôt, avant qu'il fût correctement installé, elle n'eût rencontré que le vide. Mais ainsi la balle de plomb traversa la ceinture, la veste, le pantalon du jeune homme sans trouver de résistance, et la peau tendre qu'aucune femme n'avait encore effleurée n'en présenta pas davantage. Elle s'enfonça net, comme si cet endroit était le sien. Jaillissant hors du monde, elle s'implanta dans ce corps tendre comme la racine d'une plante dans la terre meuble. Elle rencontra sur son chemin le péritoine lisse et le déchira légèrement. Lorsque la balle arriva, les longs boyaux de l'intestin grêle bougèrent sans toutefois se contracter – ce fut trop rapide –, elle coupa à travers, examinant au passage la bouillie gastrique provenant du petit déjeuner. La balle ne déplaça rien. Elle traversa l'intestin. Là palpitait puissamment un gros vaisseau où affluait et battait le sang venant du cœur ; la balle y goûta, se ficha derrière dans un os, une vertèbre, et s'immobilisa. Cependant elle s'était éloignée, ainsi que l'avion et l'homme où elle s'était incrustée, du petit calibre qui l'avait crachée. On détacha l'homme à son arrivée, et il fut l'objet de bien des soins, sans qu'il s'en aperçût. On retira la balle de sa cachette, on put trouver les déchirures et les recoudre. Toujours prêt à plaisanter, les mains gantées de caoutchouc brun clair, le petit chirurgien, roulant la balle entre deux doigts, leva les yeux : « Alors, c'est pour qui aujourd'hui ? »
Deux de ses assistances s'écrièrent l'une après l'autre : « Pour moi ! » Le docteur qui déjà s'était replongé dans les entrailles – il avait laissé tomber la balle dans une cuvette – grommela: « Il va encore falloir tirer au sort. »
L'une d'elles soupira : « Oh, moi je perds toujours. »
Le chirurgien fit ajuster son miroir frontal et murmura derrière sa bavette : « Vous n'êtes pas la seule à perdre. La guerre est perdue, nous sommes perdus, cet homme est perdu. Allons, nettoyons, lavons ce péritoine, perfusion de sérum physiologique, il tiendra peut-être le coup. »

Alfred Döblin, Bourgeois & soldats, Agone, trad : M. Litaize & Y. Hoffmann, P.8-9
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