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vendredi 10 avril 2009

(un petit peu de) Schizophrénie

Je suis seul face à l'écran et autour nous sommes cinq en tout et nous sommes tous cinq face à l'écran chacun de notre côté. Je réponds aux e-mails, aux icônes bigarrées sur le chat, au téléphone qui réclame. Je réponds par mon nom et parfois ceux des autres.


Chaque fonction occupée au sein de l'entreprise est un avatar de plus à ajouter à mon moi fictif. On en viendrait presque à collectionner les noms, prénoms, pseudos virtuels. Que la voix à l'autre bout puisse croire à une démultiplication des corps est, en soi, plus rassurant (pour elle et pour moi) que la réalité sèche : derrière l'écran, le combiné du téléphone, le clavier, les envois d'échantillons, la réception des chèques, il n'y a que moi.

samedi 10 janvier 2009

A lire en 2009

Ci-dessous les livres qu'on m'a offerts, que je me suis offert ou que je me suis fait offrir ces dernières semaines. Condensés, ces titres composent là le livre unique de 2009, partiel mais costaud : Notes sur les démons de l'estampe japonaise à contre-jour : le mal de Lichtenberg autour de mon crâne, quelle maison sous terre ? Des bibliothèques pleines de Bastard : un voyage fantôme sur la mélodie des choses, une invention de Dexter "Dondog" Montano.

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mardi 6 janvier 2009

Chansons tristes

Je lis en décalé, en retard, des lignes imprimées il y a déjà quelques mois et sur lesquelles j'aurais dû sauter dès le début. Le fait est que ça n'a aucune importance après cette journée pénible qui se termine : mon MP3 qui rend l'âme le seul jour où je ne pense pas à emporter de livre avec moi pour occuper mes heures de trains froids. Simplement le Matricule des anges N°98 et son dossier sur Rodrigo Fresán. Je me force à ne pas tout lire d'un coup à l'aller, qu'il m'en reste aussi un peu pour le retour. Ici deux extraits proposés, issus du long entretien réalisé par Étienne Leterrier : le premier sur son rapport à la télévision (La Quatrième dimension et son présentateur, Rod Serling, en tête), le second sur la question de Canciones Tristes/Sad songs/Chansons tristes, théâtre permanent de sa vision du monde. Pour plus d'extraits de cet entretien, voir sur Tierslivre.
Ce feuilleton a été décisif. Contrairement à la plupart des écrivains, je n'ai absolument rien contre la télévision, je la regarde beaucoup. Je considère que nous en vivons aujourd'hui l'âge d'or, les séries que l'on retrouve à la télévision étant souvent extrêmement bonnes. Mais la Bible, pour moi, c'est évidemment La Quatrième dimension. J'ai découvert en regardant cette série qu'il était possible de raconter une histoire différemment. Les autres films ou livres racontaient les choses en passant de A à B, puis à C, puis à D. Je crois que je ne m'en suis jamais remis : voilà pourquoi mes nouvelles partent dans tous les sens, qu'elles se refusent à progresser de façon linéaire. Quant à Rod Serling, c'est tout simplement l'un des héros de mon enfance. Je le voyais au début de chaque épisode, quand il introduit l'histoire, et je me disais « ça c'est un boulot extraordinaire : c'est ce que je veux faire » !

Rodrigo Fresán interviewé par Etienne Leterrier pour Le Matricule des anges N°98, P.32.
En ce qui concerne les lieux, il y a bien sûr la ville de Canciones Tristes, avec laquelle je joue tout le temps. C'est une astuce que j'ai découverte : pourquoi inventer différents lieux sur la planète quand on peut à l'inverse, répandre la même ville un peu partout ? Faulkner a fait pareil, avec Yoknapatawpha, Juan Carlos Onetti aussi, avec la ville de Santa Maria. C'est d'abord très confortable parce que ces lieux nous appartiennent à nous seuls et qu'il n'y a plus besoin, du coup, de se poser la question « est-ce bien possible, est-ce réaliste ? » Bien sûr que c'est possible, puisque je l'ai inventé ! Ces rues sont à moi, et j'en fais ce que je veux. Parfois, on me dit que c'est sans doute ce qui me relie le plus au réalisme magique, à Macondo par exemple : pourquoi pas, même si je n'en suis pas vraiment sûr. Car le fait que Canciones Tristes se déplace en quelque sorte d'un point à l'autre du monde est aussi lié à la ville de Buenos Aires : vous vous y promenez et découvrez soudain que cette rue, que ce carrefour est exactement comme à Paris, comme à Londres ou à Madrid, tout simplement parce que les immigrés qui l'ont construite en ont fait cette espèce de parc à thèmes géant de toutes les villes d'Europe, parce que le monde entier est venu pour donner à Buenos Aires son visage.

Ibid., P. 34-35.

jeudi 11 décembre 2008

Wolf Parkinson White

Ma seule obsession du matin, pendant que, derrière la vitre, l'aube sèche se lève et que, plus tard (plus de vitre à traverser), après avoir croisé ce type aux gants gris qui ramassait des mégots par terre pour les fumer froids, le ciel sec du matin grimpe en rose sur St-Eustache, ma seule obsession, c'est de maintenir ma migraine d'hier soir le plus loin possible, à des kilomètres, pour ne pas devenir dingue à fixer sur l'écran ma douleur prise en écho pendant sept heures de suite.

Puis trois heures plus tard, vers midi sans doute, j'ai le bout du crâne qui s'écrase littéralement sur le mur du bureau, en face de la porte d'entrée, puis un carton de trucs aigus qui vient se caler dans le coin bien gentiment, parce que grosso modo j'avais les mains prises, j'ai pas lâché le carton qui me prenait les mains, m'a déséquilibré vers l'avant, m'a poussé par terre, et donc c'est ma tête qui a amorti, avec le mur de devant comme mon point de chute.

Bah oui dis donc, ça pèse au moins quinze kilos ce carton, il me fait, mon responsable, après coup, alors je lui réponds ah ouais ah bon, parce que franchement.

Alors je reste sonné pendant cinq minutes, le cul sur une chaise, à regarder le sable qui s'éparpille devant, puis j'essaie de me souvenir des trucs qu'ils disent, dans Urgences, après un traumatisme crânien, parce que j'ai le coude qui tremble un petit peu et un vide clair-aigu entre les côtes qui m'a bouffé mon appétit. Mais impossible de me souvenir, sinon que faudrait voir à s'inquiéter si j'ai des vertiges ou des nausées ou des trucs pas normaux dans les prochaines heures. Tout ce dont je me souviens, c'est que si je tire la langue face à un miroir et que ma langue dévie sur le côté sans que je lui demande, c'est probablement que j'ai une tumeur dans la tête, mais c'est pas le bon problème, et puis de toute façon y a pas de miroir au bureau alors bon. Alors bon : je reste juste immobile à me dire que j'ai l'impression d'avoir Bonebomb  en boucle dans ma tête, et d'ailleurs c'est peut-être le cas, parce que je l'ai vue passer ce matin entre mes écouteurs, elle est peut-être restée depuis.


Brian Eno - Bonebomb


Petit saut à la pharmacie du coin où une ex-catcheuse d'ex-URSS me regarde le front, ecchymose-écorchure légère côté gauche, puis me tend une espèce de compresse d'une main et un flacon d'antiseptique de l'autre, tire sur sa clope avant de tout recracher par le nez et de me grogner un allez faites-le, vous, moi j'ai les mains trop sales, puis me vend une pommade gratos que je lui ai pas demandée.

Responsable : Alors, ça fait quoi d'avoir son premier accident du travail ?
Moi : Ça pique.

Puis le reste de la journée ne se fait pas réellement sentir, jusque que c'est brûlant à fleur de peau et que ça se diffuse mollement comme un mauvais coup ; du moment que ça ne traverse pas le crâne et que la douleur ne gagne pas l'envers de l'os, je me dis, ça ne me dérange que moyennement.

Pourtant je me vois en surimpression, dans le train du retour, un peu après avoir croisé le clone de Jessica Fletcher

C'était comme un homme qui aurait fait un cosplay travesti en Jessica Fletcher, l'héroïne de la série Arabesque, un homme à forte carrure, avec du maquillage sur les joues et qui se gratterait le coin des lèvres en se plaignant du retard des trains et de sa jambe cassée de jadis.

mais avant d'avoir subi la conversation accentuée banlieue qui m'entourait sur les sièges

En face une jeune fille plutôt jolie, étudiante-infirmière, et à droite une voix de type avec accent qui lui explique sa dernière visite à l'hôpital machin à grand coup de j'y suis allé t'sais c'était pour des tests d'aptitudes que je devais passer là-bas et les médecins là-bas on aurait dit, c'était bizarre, genre c'était pas des médecins, juste des types normaux avec des blouses, c'était bizarre, mais j'avais des tests d'aptitudes parce que j'ai un truc au cœur tu vois, un truc de naissance hein, personne savait j'avais ça mais ils l'ont vu, Wolf Parkinson White ça s'appelle, c'est un syndrome, et en fait ça veut dire mon cœur il bat trop vite c'est chaud, alors les médecins ils vont me mettre une caméra dans la fémorale et ils vont la faire remonter jusqu'au cœur pour voir si le truc c'est pas trop collé au cœur ou vers une artère, c'est un rythmologue il me suit, c'est un type, il sait tout ce que sait un cardiologue, mais il est encore plus balèze, il est encore au dessus, c'est un rythmologue, enfin bon voilà, on sait pas encore si c'est grave, on peut pas savoir encore, juste que j'ai le cœur qui bat trop vite tu vois. Dernière phrase soufflée vers elle amoureusement pendant qu'elle s'étouffe sur son brownie.

je me vois dans la vitre et je vois la trace que ça a laissé sous ma peau, ça se reflète mal quand on passe par dessus l'autoroute, ça se reflète mal et puis ça se reflète mieux lorsque la pleine lune tourne droit dans l'axe, collée au bord. Ça me lancera pendant que je remonterais la rue froide et que je déciderais de pas passer par la Poste, par pure flemme, puis ça me lancera toujours une fois rentré chez moi, l'appart vide et noir, pendant que je reconnaîtrais encore l'odeur de cheminée qui me colle aux fringues et aux cheveux, comme tous les jours où je sors du train à cette heure là.

vendredi 14 novembre 2008

Vendredi de rien

Failli. (Suite d'hier)

Les dieux viticoles avaient dû décider, pour ce jour, ce jour-j réel et non décalé dans le temps cette fois, que je ne travaillerais pas. Fine by me, mais j'aurais préféré être prévenu avant. Puis en fait non. Failli. On trouve toujours le moyen d'avoir à faire ce qu'au fond on évite viscéralement d'avoir à faire. Compliqué.

Donc mon ordi me lâche au bureau ce matin, il me lâche en plusieurs fois, d'abord Firefox bugué, puis Explorer, puis toute la boite-trop-plate qui commence à biper à tous les étages. Resetable à souhait mais piégé dans une boucle de redémarrage sans fin. C'est Windaube ça, il me dit, mon responsable, alors je lui dis oui, peut-être, mais ça aurait pas à voir avec le radiateur collé à la tour depuis des semaines qui fait surchauffer le machin ? Non, il me dit, c'est Windaube, sûr, faut installer Linux. Alors voilà qu'il nous gave le pauvre PC de CD d'installation pirates sans effet. L'installation se lance puis reboote en chaîne insatisfaite. Impressions pourtant que l'ordi chauffe trop et qu'il se relance dès que le processeur menace de griller par mesure de sécurité, que le temps figé dans ses circuits s'altère et saute à chaque fondue des plaques internes : comme moi l'ordi, il chauffe trop.

Donc me voilà lâché sans ordi, à faire des courses à la Poste pour m'occuper, parce qu'évidemment sans ordi je ne peux rien faire. A mon retour je récupère un ordi parallèle sur lequel mon logiciel fétiche n'est pas installé. Tout ce que je peux faire, du coup, c'est répondre aux mails éparpillés, remplir des factures à rallonge et compléter des listes de prix interminables que le marketing me refile parce que c'est long et chiant. Aliénant vient en option.

En retour de pause déjeuner (comprendre : un quart d'heure de salade-sous-vide sans, cette fois, lecture du Désordre, faute d'écran noir), je découvre mon ordinateur de remplacement en veille, protégé par un mot de passe que je n'ai pas, que personne n'a visiblement, sinon mon responsable, évidemment absent pour le reste de la journée. Du coup, c'est journée chaises musicales, je jongle d'un poste à l'autre en fonction des absences-présences des uns et des autres. A 16h15, soit un quart d'heure avant la fin de ma garde, je termine péniblement les trucs les plus urgents. A 16h20, j'improvise une conversation téléphonique toujours privé de mon support écran (et donc, par conséquent, de toutes mes fiches d'informations sur les produits qu'on est censé vendre), alors je réponds de mémoire sur des références que je maîtrise mal. A 16h25 je m'apprête à partir, prêt à attraper mon 16h37, mais non, les dieux viticoles désapprouvent et m'envoient pour une dernière course à la Poste, j'embraye donc sur le 17h07, avec appareil photo oublié qui plus est, pour un 17h34 empoussiéré, faute de mieux.

Le temps du jour rythmé d'horaires qui tournent à vide. Des nappes de temps trop lent enchaînées aux heures d'activité qui fusent. Journée déroutante, fort heureusement terminée. Entre ces heures boiteuses, scotché à mon bureau trop froid, je prends le temps de reprendre Melliphage, de le relire sur papier et d'en corriger les incorrections (et il y en a). C'est au moins quarante minutes utiles prises dans ce marasme de temps perdu. Juste une parenthèse, au moins, pour m'assurer que ma journée n'a pas été vaine, que je ne l'ai pas traversée sans la voir.

mercredi 22 octobre 2008

Cordialement, etc.

Je me demande dans le silence de ma tête close : qu'est-ce qui peut pousser les gens à travailler dans une entreprise spécialisée dans la vente (en ligne) d'accessoires pour le vin ? (ça c'est la version classe, la version neutre étant : tire-bouchons) Et avant que je puisse m'en rendre compte, le silence de ma tête vide s'est dépressurisé et je découvre un peu curieux que celui qui est en train de bosser pour cette entreprise, c'est moi ; apnée soudain brisée d'un rêve compact qui n'en est pas. Je passe donc mes trois premiers jours dans les locaux de Waw-vive-les-tire-bouchons.com.

Précision : je ne vends pas de toner

Supervisor: So, I think you’re ready to sell toner, do you have any last questions?
Phoebe: No. (Pause) Oh wait yes! I do, I do have one question. What is toner?


et je ne suis pas obligé de porter de collants



pour venir au bureau ; voilà déjà deux cauchemars fictifs récurrents de moins et autant de raisons pour ne plus trop craindre ce monde de l'entreprise. Reste ce je veux faire quelque chose d'utile pour changer que je balance au téléphone à Nico il y a un mois et demi, mais on ne peut pas tout avoir.


Comme base : un contrat temps partiel de 21h réparties comme il faudra que ce soit réparti dans la semaine en fonction de la masse de travail avec laquelle je devrais jongler. CDD d'un mois qui pourra éventuellement muter en plus longue durée si je fais l'affaire. Je suis officiellement "assistant chargé de relation clientèle", ce qui veut dire que je réponds aux clients potentiels, aux clients exigeants ou aux clients en colère, par mail, chat ou téléphone. Je reste donc le cul vissé sur mon fauteuil pivotant, la tête dans l'écran et les yeux ailleurs.

Premier jour exigeant pour moi qui n'ai pas vraiment eu d'activité professionnelle régulière ces derniers mois (années ? jamais ?). L'impression de regarder filer l'heure en mouvement lent dès trois heures de l'après-midi. Puis le deuxième jour déjà plus banal. Appris à faire ce que j'étais censé faire. Quelques petites choses à apprendre encore. Le gros du boulot consiste en réalité à donner l'impression de distribuer des informations qu'on ne possède pas. Suffit de prendre le coup de main. D'éluder les questions. De projeter une illusion d'amabilité.

Je ne possède pas encore mon propre téléphone mais ça viendra. Arrivé ce matin en Colissimo. La semaine prochaine, me souffle mon supérieur, tu pourras commencer à répondre au téléphone. Je dis ok mais en vrai je pense un super... que je ne laisse pas filtrer. Pas que je n'ai pas déjà eu à prendre le standard pour dépanner. C'est déjà arrivé plusieurs fois, notamment lorsque mon supérieur est en pause. La joie de se retrouver face à une voix qui exige tel produit aux telles dimensions pour tel usage quand le site de l'entreprise sur lequel je pourrais fouiller à sa place se met à ramer grave. Joie.

Grosso modo, on prend le coup de main. Ce n'est que trois jours par semaine, ça passe vite. Ce n'est pas quelque chose qui me passionne, tant mieux, l'objectif étant quand même de rester concentré sur Coup de tête et le reste. Prochaine étape : essayer de profiter de ma pause déjeuner

Tu viens manger avec nous ?, y a un super japonais au coin de la rue tu vas voir. Répondre que non, c'est bon, je suis bien là, devant l'écran, avec ma salade-sous-vide-à-3€ et mon pitch-pépites.


pour poursuivre mes corrections/relectures/réécritures de Coup de tête. Histoire de ne pas perdre la main. De ne pas me laisser distancer par le texte. C'est tellement facile d'y perdre pied, je ne tiens pas à tout reprendre encore.

jeudi 11 septembre 2008

Quentin Compson #2

Idem que mais plus loin dans le texte.
il brisa un morceau d'écorce et le laissa tomber dans l'eau puis il posa l'écorce sur le parapet et roula une cigarette très vite avec ces deux mêmes mouvements il jeta l'allumette par-dessus le parapet
qu'est-ce que vous ferez si je ne pars pas
je vous tuerai ne croyez pas que parce que je ne vous semble qu'un gamin
la fumée sortit en deux bouffées de ses narines et lui barra le visage
quel âge avez-vous
je commençais à trembler mes mains étaient posées sur le parapet je pensai que si je les cachais il saurait pourquoi
je vous donne jusqu'à ce soir
dîtes-moi mon petit ami comment vous appelez-vous Benjy est l'idiot n'est-ce pas et vous
Quentin
c'est ma bouche qui le dit pas moi
je vous donne jusqu'au coucher du soleil
Quentin
il frotta sa cigarette sur le parapet pour en détacher la cendre il le fit lentement soigneusement comme quand on affile un crayon mes mains ne tremblaient plus
écoutez ce n'est pas la peine de prendre ça si au sérieux ce n'est pas de votre faute mon petit ç'aurait été quelqu'un d'autre
Avez-vous jamais eu une sœur répondez
non mais ce sont toutes des garces
je le frappai la main grande ouverte résistant à l'instinct de la fermer sur son visage sa main agit aussi vite que la mienne la cigarette sauta par-dessus le parapet je lançai mon autre main il la saisit aussi avant que la cigarette eût atteint la surface de l'eau il me tenait les deux poignets dans la même main son autre main plongea sous son veston près de l'aisselle derrière lui le soleil baissait et un oiseau chantait quelque part plus loin que le soleil nous nous regardions face à face tandis que l'oiseau chantait il me lâcha les mains
regardez
il prit l'écorce déposée sur le parapet et la jeta dans l'eau elle flotta le courant l'emporta sa main sur le parapet tenait négligemment le revolver nous attendions
vous ne pouvez pas l'atteindre maintenant
non

William Faulkner, Le bruit et la fureur, La bibliothèque de la Pléiade, trad : Maurice-Edgar Coindreau, P.488-489.
he broke a piece of bark and dropped it into the water then he laid the bark
on the rail and rolled a cigarette with those two swift motions spun the
match over the rail
what will you do if I dont leave
Ill kill you dont think that just because I look like a kid to you
the smoke flowed in two jets from his nostrils across his face
how old are you
I began to shake my hands were on the rail I thought if I hid them hed know why
Ill give you until tonight
listen buddy whets your name Benjys the natural isnt he
Quentin
my mouth said it I didnt say it at all
Quentin
he raked the cigarette ash carefully off against the rail he did it slowly and
carefully like sharpening a Pencil my hands had quit shaking
listen no good taking it so hard its not your fault kid it would have been
some other fellow
did you ever have a sister did you
no but theyre all bitches
I hit him my open hand beat the impulse to shut it to his face his hand
moved as fast as mine the cigarette went over the rail I swung with the other hand he caught it too before the cigarette reached the water he held both my wrists in the same hand his other hand flicked to his armpit under his coat behind him the sun slanted and a bird sing ing somewhere beyond the sun we looked at one another while the bird singing he turned my hands loose look here
he took the bark from the rail and dropped it into the water it bobbed up the current took it floated away his hand lay on the rail holding the pistol loosely we waited
you cant hit it now
no

mercredi 10 septembre 2008

Quentin Compson #1

Parce que Le bruit est la fureur fait parti des livres les plus percutants lus jusqu'alors et surtout parce que le personnage de Quentin Compson (narrateur de la deuxième partie du livre) est certainement le personnage le plus touchant croisé dans l'ensemble de ces fameux livres percutants. Parce qu'en l'effleurant juste on rentre dans sa tête et parce qu'en traversant sa tête, en côtoyant un moment les fragments de ses monologues intérieurs, c'est une figure en pleine détresse que l'on approche, détresse muette, détresse tacite qui affleure lorsqu'on comprend où porte son regard. Je n'avais jamais été autant touché par un personnage de littérature avant Quentin Compson et rarement j'ai souhaité pouvoir tendre la main à des lettres comme je l'ai souhaité face à lui.

J'imagine la voix de Chet Baker flotter à ses côtés un moment. Premier extrait traduit par Maurice-Edgar Coindreau puis version originale dans la foulée.
La dernière vibration traîna un moment avant de s'éteindre. Elle s'attarda dans l'air, longtemps, et on la devinait plus qu'on ne l'entendait. Comme toute cloche qui sonne vibre encore dans les longs rayons de lumière mourante et Jésus et saint François qui parlait de sa sœur. Car si ce n'était que l'enfer et rien de plus. Si c'était tout. Fini. Si les choses finissaient tout simplement. Personne d'autre qu'elle et moi. Si seulement nous avions pu faire quelque chose d'assez horrible pour que tout le monde eût déserté l'enfer pour nous y laisser seuls, elle et moi. J'ai dit j'ai commis un inceste père c'était moi ce n'était pas Dalton Ames. Et quand il m'a mis Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. Quand il m'a mis le revolver dans la main je ne l'ai pas fait. C'est pourquoi je ne l'ai pas fait. Il serait là et elle aussi et moi aussi. Dalton Ames. Dalton Ames, Dalton Ames. Si seulement nous avions pu faire quelque chose d'assez horrible et père a dit Cela aussi est triste, on ne peut jamais faire quelque chose d'aussi horrible que ça on ne peut rien faire de très horrible on ne peut même pas se rappeler demain ce qu'on trouve horrible aujourd'hui et j'ai dit On peut toujours se dérober à tout et il a dit Tu crois ? Et je baisserai les yeux et je verrai mes os murmurants et l'eau profonde comme le vent, comme une toiture de vent, et longtemps, longtemps après on ne pourra même plus trouver mes os sur le sable solitaire et vierge. Jusqu'au jour où Il dira Levez-vous, alors seul le fer à repasser remontera à la surface. Ce n'est pas quand on a compris que rien ne peut vous aider – religion, orgueil, n'importe quoi –, c'est quand on a compris qu'on n'a pas besoin d'aide. Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. Si j'avais pu être sa mère, étendue, le corps ouvert et soulevé, riant, repoussant son père avec ma main, le retenant, le voyant, le regardant mourir avant qu'il eût vécu. Juste avant elle était sur le pas de la porte

William Faulkner, Le bruit et la fureur, Bibliothèque de la Pléiade, trad : Maurice-Edgar Coindreau, P. 417-418.
It was a while before the last stroke ceased vibrating. It stayed in the air, more felt than heard, for a long time. Like all the bells that ever rang still ringing in the long dying light-rays and Jesus and Saint Francis talking about his sister. Because if it were just to hell; if that were all of it. Finished. If things just finished themselves. Nobody else there but her and me. If we could just have done something so dreadful that they would have fled hell except us. I have committed incest I said Father it was I it was not Dalton Ames And when he put Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. When he put the pistol in my hand I didn't. That's why I didn't. He would be there and she would and I would. Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. If we could have just done something so dreadful and Father said That's sad too people cannot do anything that dreadful they cannot do anything very dreadful at all they cannot even remember tomorrow what seemed dreadful today and I said, You can shirk all things and he said, Ah can you. And I will look down and see my murmuring bones and the deep water like wind, like a roof of wind, and after a long time they cannot distinguish even bones upon the lonely and inviolate sand. Until on the Day when He says Rise only the flatiron would come floating up. It's not when you realise that nothing can help you--religion, pride, anything--it's when you realise that you dont need any aid. Dalton Ames. Dalton Ames. Dalton Ames. If I could have been his mother lying with open body lifted laughing, holding his father with my hand refraining, seeing, watching him die before he lived. One minute she was standing in the door

mardi 26 août 2008

Lecture écran

Posté le 26 mais écrit le 15 pour cause de blackout bis (pas frais).

Je comprends qu'on puisse être sceptique, d'ailleurs je n'ai pas manqué de l'être moi-même avant mes premières tentatives. S'être entendu dire (ou penser) : la lecture écran je ne m'y mettrai jamais parce que je ne peux pas me passer du contact physique avec le livre. Puis se rendre compte qu'en réalité le problème est ailleurs. Que la lecture écran n'a pas à en remplacer une autre (le dilemme n'a rien à voir avec sa variante musicale par exemple, puisque le contenu audio a déjà été dématérialisé depuis longtemps via le produit compact disque, déjà numérique en lui-même) mais qu'elle devient au fil du temps une lecture complémentaire. Comprendre qu'à terme le fichier PDF ou Epub ne remplacera pas l'objet livre ; là encore l'exemple de l'industrie musicale (ou cinématographique) sert de contrepoint : la littérature a cela de particulier qu'elle propose un contenu qui est à la fois l'objet qui le contient, packaging compris. De fichier numérique à livre papier, les enjeux ne sont tout simplement pas les mêmes.

On nous répète depuis des années (sortie commerciale des premières tablettes numériques ou liseuses dès le début des années 2000) que la révolution de la lecture écran est en marche mais c'est en réalité depuis moins d'un an que les choses se sont accélérées. D'abord avec l'arrivée sur le marché de liseuses dernière génération, bénéficiant de la technologie dite de l'encre numérique, capable d'émuler le confort de lecture papier sur une tablette portative à écran plat. L'écran n'est pas (plus) LCD, il ne s'agit pas (plus) d'un ordinateur de poche, mais bien d'un appareil dédié à et pensé pour la lecture écran. Trois noms en tête qui sortent du lot, souvent via les États-Unis d'abord : le Kindle d'Amazon, le Sony PRS-505 et le Cybook de Bookeen. Pas de tests comparatifs à lire entre ces pages (je ne les ai pas même eu quelques secondes dans les mains) ; simplement l'émergence d'une technologie prête à accélérer drastiquement l'usage de la lecture écran.
Parallèlement à ça : la démocratisation massive (comprendre : la mode) des ultra-portables à prix discount, tel que le EeePC, pionnier de chez Acer, et ses diverses copies. Ces ordinateurs minuscules à prix réduits, asséchés par une technologie économique et simplifiée à l'extrême, ne proposent aucune performance de luxe (pas de disque dur, une mémoire flash peu fournie, aucun lecteur ni CD, ni DVD, une taille d'écran forcément très réduite, etc.) ce qui les destinent plus largement à une utilisation bureautique (traitement de texte, base de données et, bien évidemment, internet) et donc parfaitement adaptée à la lecture écran. Le PDF Reader d'Adobe y est installé par défaut (de même que la suite libre Open Office) et le confort de lecture y est quasiment optimum pour peu qu'on adopte le mode plein écran permanent. A long terme, il est probable que la fatigue visuelle due à l'écran de la machine soit plus handicapante que sur une tablette équipée de la technologie d'encre numérique, mais ses fonctionnalités sont plus larges (présence d'un clavier de taille respectable pour peu qu'on s'y habitue un minimum, possibilité de surfer n'importe où sans difficulté, ports usb, lecteur de cartes type MMC, présence de logiciels de lecture multimédia et même webcam) et son prix moins élevé (250€ actuellement pour le EeePC). C'est entre autre pour ces raisons que j'ai personnellement pris l'option du EeePC plutôt qu'une de ces liseuses précédemment détaillées, et si je ne regrette qu'une seule chose, c'est d'avoir craqué sur la première génération d'ultra portable Acer et de n'avoir pas attendu une version comportant Windows XP préinstallée (la mienne tourne sous Linux) afin de pouvoir bénéficier d'Adobe Digital Editions, le must en matière de logiciel de lecture écran (et encore : il y aurait sûrement moyen de bidouiller une installation viable dessus, encore faudrait-il s'y connaître un minimum).

Adobe Digital Editions (transition toute trouvée) n'est probablement pas étranger au semblant de démocratisation de la pratique lecture écran et pour cause, ce logiciel gratuit permet un confort de lecture optimum et des services appréciables, que l'on pourrait par exemple rapprocher de ceux d'un logiciel dédié à la musique (Itunes pour ne pas le citer) : organisation des bibliothèques, classement, mise en place de signets simplifiée (page marquée, texte fictivement surligné et prise de note facilitée et automatiquement réorganisée), voilà, entre autres, ce que permet le Digital Editions d'Adobe. L'interface est par ailleurs très souple (très Flash), elle facilite la fluidité dans le maniement de la barre de défilement, de même pour le redimensionnement de la page, adaptable et customisable à volonté, malgré l'absence d'un réel mode plein écran et le côté un peu déroutant de devoir se passer du clic droit (pour faire des copier/coller notamment), Flash oblige.



Autant d'outils qui assouplissent réellement le confort de lecture face à l'écran (même effort du côté de la plupart des sites littéraires pertinents, qui organisent à présent leurs (mises en) pages de façon à ce que le texte ne soit plus un bloc compact de lettres étriquées (police large, interligne important, etc.)) pour peu qu'on ait quelque chose à y lire. La plupart des grands classiques libres de droit sont déjà présents gratuitement un peu partout (complément idéal du livre papier, pour des pratiques de lectures différentes ; il n'empêche, lire Zola sur petit écran n'est pas impossible loin de là), de même pour les blockbusters anglophones (si on est prêt à les payer au prix fort, à moins bien sûr de les pirater). Et depuis janvier dernier, Publie.net, l'expérience texte numérique contemporain lancée par François Bon déjà effleuré entre ces pages par le passé : véritable maison d'édition pour textes exclusivement numériques, au catalogue déjà extrêmement fourni (j'en reparlerai plus en détail un jour) et ciblé numérique (forme brève, publication d'articles critiques, possibilité pour les auteurs de mettre à disposition leurs laboratoires personnels, etc.).

Voilà trois acteurs différents qui ont émergé ces derniers mois et qui permettent, chacun à leur niveau, de proposer de nouvelles pratiques de lecture (et, à terme, de nouvelles pratiques d'écriture qui s'adapteront pleinement au support numérique), pour peu qu'on ne se laisse pas intimider par l'abandon fantasmé (cauchemardé) de l'objet livre ; conjointement à la lecture de Super 8 dans le train, en effet, rien qui empêche de s'offrir un Duras ou un Bolano papier une fois arrivé à bon port.

[Article également disponible sur Culturopoing]

lundi 18 août 2008

1888

Posté le 19 mais daté du 18 pour cause de blackout bis.

J'ai toutes ces clés dans la main qui ne servent à rien, copies d'autres clés qui elles ouvrent quelque chose mais elles, ce rouleau de cinq entre mes lignes de vie et de chance, elles sont là, elles rentrent bien dans les serrures qui correspondent mais ne vont pas plus loin, ne tournent pas, ne servent à rien, résolument à rien, et pourtant je les regarde, je les laisse tomber dans le vide d'un tiroir, certes, mais elles sont là et je les garde, j'ai payé onze euros pour les avoir, je les garde, indépendamment de ces considérations financières d'ailleurs, je les garde, parce qu'elles m'amusent en réalité, ces cinq clés inutiles qui gisent dans mon tiroir, ces clés made in Italy qu'on a fait faire à Y., ça coïncide, mais elles ne servent à rien, ça non, puisque justement elles ne tournent pas dans la serrure, elles n'ouvrent pas, elles n'ouvrent rien.

Le type qui nous les a doublées ne comprend non plus, pourquoi elles ne tournent pas comme ça dans la serrure, alors qu'elles sont strictement identiques à celles de l'autre trousseau, le trousseau qui fonctionne, qui tourne, qui ouvre. Alors il nous demande de venir jusque chez nous, le type en question, qui prend sur sa pause de midi (l'intégralité en réalité) pour venir voir ce qui, au juste, ne tourne pas, justement. Donc on l'emmène jusque chez nous, heureusement c'est à côté, et puis il voit, savoir ce qu'il voit ça c'est au-dessus de mes forces, mais il doit forcément voir quelque chose, autrement il ne serait pas reparti dans l'autre sens, et nous avec, pour nous refaire nos doubles, toujours sur sa pause de midi, et nous sur la nôtre. On reste finalement une heure de plus les bras croisés devant sa devanture à se dire que non c'est pas possible, y a bien qu'à nous que ça arrive, en somme le couplet habituel que tout un chacun se répète sans y croire, et donc en y croyant forcément un peu pourtant, dans ces situations identiques qui nous amènent toujours à disserter comme ça, pour passer le temps, de tout et de rien, les bras croisés sur rien justement. Au moment de repartir, notre homme se rend compte qu'il a peut-être interverti les trousseaux de doubles, l'ancien qui ne fonctionne pas et le nouveau qui potentiellement tournera correctement, alors il repart dans l'autre sens, notre homme, il remonte sur sa boîte rectangulaire qui lui permet d'atteindre correctement le sommet de sa machine à fabriquer les clés, à doubler le cisaillement du métal, à dupliquer-minute les passe-partout de tout le quartier peut-être, il revient parfois, il va et il vient, entre sa machine issue d'un autre temps et la lumière de midi, pour vérifier le bon alignement des dents, le double sur l'original, l'original contre le double, les métaux doublés-plaqués ensemble, identiques et pourtant défaillants.



Finalement seul le double de la boîte aux lettres tourne, les autres non. Je glisse les deux trousseaux manqués dans mon tiroir et me demande ce que je vais pouvoir en faire. Mes doigts sentent le métal d'avoir trop manipulé ces sésames éraillés. Je referme le tiroir. Rouvre le tiroir. Prends la photo qui est là. Referme le tiroir. Rouvre le tiroir. Toujours là. Inutiles.

dimanche 17 août 2008

Croquis #2

Posté le 19 mais daté du 17 pour cause de blackout bis.

Suite de (sans son).

- chemise blanche transparente au soleil, ouverte troisième bouton, vingtenaire sorti d'adolescence, un livre ouvert sur jambes semi-croisées, sur un banc en attente du RER, lecteur d'occasion sur un quai de gare, chemise ouverte troisième bouton, rentrée dans jean bleu vif, tombe sur chaussures d'aspirant cadre en cuir tressé, pointe légèrement en retrait dans l'extension, retour chemise ouverte troisième bouton sur torse fin peut-être maigre légèrement duveuteux dans l'échancrure aux reflets de lumière, châtain, peut-être clair, cheveux volume mesuré, laqué sans doute, gel étudié pour donner l'impression que ça ne l'est pas. En face dans le RER, à l'envers du sens de la marche, juqsu'à Corbeil-Essonnes puis disparu ensuite

- tête de Kezman vingtenaire, débardeur sur muscles légers sans grande personnalité, accoudé à table ronde dans un bar proche Beaubourg face Banana, bar-resto fermé aux drapeaux arc-en-ciel lourds avant premiers vents, aucune conso, s'éloigne avec pote stylé, veste noir et silhouette-taille élégante qu'il était venu trouver

- silhouette forte et dense échappée d'un régiment de gendarmerie au repos peut-être, tatouage sur biceps transparent sous t-shirt sombre, regard clair et froid des gens sans pensée derrière, traverse l'air sombre et lourd du quai Gare de Lyon avec stabilité d'épaules de ceux qui savent qu'on les regarde et envie

samedi 16 août 2008

Jamais.

Posté le 19 mais daté du 16 pour cause de blackout bis.

Curieux entre-deux parisien, lecture de La maladie de la mort dans le métro et dans les sacs autour les autres livres achetés du jour. Dans un drôle d'état en en sortant, pas tout à fait sorti peut-être...
Elle remue, les yeux s'entrouvrent. Elle demande : Encore combien de nuits payées ? Vous dites : Trois.
Elle demande : Vous n'avez jamais aimé une femme ? Vous dites que non, jamais.
Elle demande : Vous n'avez jamais désiré une femme ? Vous dites que non, jamais.
Elle demande : Pas une seule fois, pas un instant ? Vous dites que non, jamais.
Elle dit : Jamais ? Jamais ? Vous répétez : Jamais.
Elle sourit, elle dit : C'est curieux un mort.
Elle recommence : Et regarder une femme, vous n'avez jamais regardé une femme ? Vous dites que non, jamais.
Elle demande : Vous regardez quoi ? Vous dites : Tout le reste.
Elle s'étire, elle se tait. Elle sourit, elle se rendort.

Marguerite Duras, La maladie de la mort, Minuit, P. 34-35.
Les pleurs la réveillent. Elle vous regarde. Elle regarde la chambre. Et de nouveau elle vous regarde. Elle caresse votre main. Elle demande : Vous pleurez pourquoi ? Vous dites que c'est à elle de dire pourquoi vous pleurez, que c'est elle qui devrait le savoir.
Elle répond tout bas, dans la douceur : Parce que vous n'aimez pas ; Vous répondez que c'est ça.
Elle vous demande de le lui dire clairement. Vous le lui dites : Je n'aime pas.
Elle dit : Jamais ?
Vous dites : Jamais.
Elle dit : L'envie d'être au bord de tuer un amant, de le garder pour vous, pour vous seul, de le prendre, de le voler contre toutes les lois, contre tous les empires de la morale, vous ne la connaissez pas, vous ne l'avez jamais connue ?
Vous dites : Jamais.
Elle vous regarde, elle répète : C'est curieux un mort.

Ibid, P.44-45.

vendredi 15 août 2008

Chantiers (fictifs)

Posté le 19 mais daté du 15 pour cause de blackout bis.

J'avance, plusieurs chantiers sur les bras. Les relectures de Coup de tête, cycliques, identiques, tapissent un fond d'écriture régulier, quasi abstrait, toujours présent. Je relis les mêmes pages depuis des semaines. Le processus est lent, il en accompagne d'autres. Je n'en suis qu'aux premières pages du premier jour de la première partie. Encore beaucoup à découvrir, à exhumer, dépoussiérer, et tout le reste aussi.

Autre chantier, autres pages, elles n'ont strictement rien à voir entre elles : Qu'est-ce qu'un logement. Les cinquante-cinq fragments bruts originels, écrits entre juin et début août, ont été classés, catégorisés, épurés, selon mes systèmes de classement habituels. Douze de ces fragments ont été retirés. Mis à l'écart, ils ne serviront pas pour la version finale du projet. Je compte les proposer à la lecture, via une mise en ligne sur le blog, avant, ou bien à l'occasion de la publication internet de la version finale. Le reste des fragments, encore sujet à modifications d'ici cette date fictive, a été classé en trois catégories distinctes, correspondant à trois périodes chronologiques qui résultent d'une récente mise en fiction du projet. L'idée de départ était de fragmenter ce quotidien absurde des déménagements successifs et à répétition. L'idée de départ était d'établir un flou suffisamment dense pour y caser les récentes (més)aventures liées à la question du logement. Et ce que ça signifie, au juste, de dire « chez moi », ou « chez nous ». En cours de route l'idée a bougé, évolué. La mise en fiction vient de là : j'ai décidé de distinguer trois périodes différentes articulées autour d'un évènement en plus. Fictif, donc. Cet évènement tient du conditionnel des mes pensées abstraites : il me fallait casser l'image du couple et laisser mon narrateur se séparer de son H. fictif que l'on devine pourtant. Parce que la plupart de ces fragments étaient d'inspiration autobiographique et qu'il me fallait les détourner pour en construire une fiction. Voilà comment je m'en détourne : je choisis la rupture. A présent, le texte se décompose en trois temps : le temps du nous, de la rupture, donc, et le départ (ou retour) vers la solitude. Ce découpage n'a rien de délicat ou d'épuisant : simplement déplacer des paragraphes, des numéros, vers des tronçons de pages, délimités par des sauts de pages insérés, coincer ces numéros sous des lettres, représentant chacun un temps : A, B et C. Et au bout de ces trois lettres, la colonne « Chutes », rebuts de tout ce qui ne convient finalement pas et qui ne prendra pas part au texte final, comme expliqué précédemment.

Si ces deux projets avancent en parallèle sans accroc, c'est tout simplement parce que le rythme d'écriture n'est pas le même. Coup de tête fonctionne presque indépendamment de moi, en toile de fond, parce que les relectures acharnées et aliénantes ne sont pas rentables (déjà testées pour vous). Je ne me heurte qu'à peu de difficultés : ces passages là ont déjà été beaucoup travaillés depuis mai dernier. Le seul doute est aussi un de ceux qui me résistent ne me lâchent pas depuis le début, probablement que je ne le résoudrais pas, c'est une question d'équilibre de la langue, mais j'y reviendrais plus en détail. Je souhaiterais terminer Qu'est-ce qu'un logement dès cet été, si possible avant le début du mois de septembre. Restera ensuite, passée la phase de « montage », la dernière étape du projet, et non la moindre, la mise en page, la mise en ligne, en un seul temps.

jeudi 31 juillet 2008

Parfaitement opérationnels et invivables

Ecrit le 9 août mais daté du 31 juillet pour cause de blackout bis.

Quand il entra deux heures plus tard dans les locaux de la Brigade, le chien sous le bras, personne ne le salua vraiment. Il régnait une excitation particulière qui propulsait les agents à travers les salles comme des objets mécaniques au rythme déréglé, il s'épandait une odeur de sueur matinale. Ils se croisaient sans trop se voir, échangeaient des mots abrégés, semblaient éviter le commissaire.
- Un événement ? Demanda-t-il à Gardon, qui ne paraissait pas touché par la perturbation.
Généralement, les perturbations atteignaient le brigadier avec quelques heures de retard et très amorties, comme le vent de Bretagne vient s'afaisser sur Paris.
- Ce truc du journal, expliqua-t-il, et ces trucs du labo, je crois.
- Très bien, Gardon. La voiture beige, la 9, il faut l'emmener au nettoyage. Demandez le traitement spécial, sang, boue, désordre général.
- Ça va poser un sacré problème, je crois.
- Ça ira, les housses sont plastifiées.
- Je parle du chien. Vous avez ramassé un chien ?
- Oui. C'est un porteur de crottin.
- Ça va faire du dégât avec le chat. Je ne vois pas comment on va gérer ça.
Adamsberg se sentit presque envieux. Gardon avait en commun avec Estalère de n'utiliser aucune échelle de gravité, d'être incapable de classer les éléments par ordre d'importance. Pourtant, le brigadier avait vu comme les autres l'atroce pataugière de Garches. A moins que ce ne soit sa manière de se protéger et, en ce cas, il avait sans doute raison. Raison aussi de s'inquiéter pour la cohabitation du chat et du chien. Encore que l'énorme et apathique chat mâle qui vivat à la Brigade ne fût pas prédisposé à l'action, aplati sur le capot tiède d'une des photocopieuses. Trois fois par jour et à tour de rôles, les agents de la Brigade – en priorité Retancourt, Danglard et Mercadet, très sensible à l'hypersomnie du chat – devaient porter la bête de onze kilos jusqu'à son plat et rester auprès d'elle tandis qu'elle mangeait. C'est pourquoi on avait fini par installer une chaise près de l'écuelle, pour que les agents puissent continuer leur travail sans s'impatienter ni presser le chat.
Le dispositif était aménagé à côté de la salle du distributeur de boissons, et il arrivait de sorte qu'hommes, femmes et bête se désaltèrent ensemble au point d'eau. Alerté de cette dérive, le divisionnaire Brézillon avait exigé le départ immédiat de l'animal sur papier officiel. Lors de sa visite semestrielle d'inspection – qui visitait essentiellement à emmerder le monde vu les résultats indiscutables de la Brigade –, on rangeait prestement les coussins qui servaient de couchette à Mercadet, les revues d'ichtyologie de Voisenet, les bouteilles et les dictionnaires de grec de Danglard, les revues pornographiques de Noël, les vivres de Froissy, la litière et l'écuelle du chat, les huiles essentielles de Kernorkian, le baladeur de Maurel, les cigarettes de Retancourt, et ce jusqu'à rendre les lieux parfaitement opérationnels et invivables.
Lors de cette phase d'épuration, seul le chat posait problème, miaulant terriblement dès qu'on tentait de l'enfermer dans un placard. Un des hommes l'emportait donc dans la cour arrière et attendait dans une des voitures le départ de Brézillon. Adamsberg avait par avance refusé de faire disparaître les deux grands bois de cerf qui gisaient au sol de son bureau, arguant qu'il s'agissait de la pièce maîtresse d'une enquête. A mesure que le temps passait – trois ans à présent que les vingt-huit agents étaient installés dans ces locaux –, l'opération de camouflage devenait chaque fois plus longue et ardue. La présence de Cupidon n'arrangerait rien, mais il n'était là, normalement, qu'à titre provisoire.

Fred Vargas, Un lieu incertain, Viviane Hamy, P.125-127.

vendredi 10 août 2007

Le bord du bout du monde

Voyage en bordure du bout du monde, pour être exact, c'est la dernière étape de notrevoyage au FAR, le dernier jour (étape deux fois différées pour cause de flemme les jours précédents). On n'est pas vraiment sûrs de savoir où, exactement, ce voyage-là nous mène... Est-ce qu'on est dans une sorte de faux théâtre foireux avec couacs et imprévus, engueulades et ridicule super assumé, ou alors est-ce qu'on se trouve dans une parodie de film fantastique des années 50, avec quelques relents de Bioman et de second degré héroïco-fantaisiste ? Probablement quelque part entre tous ces trucs...



Un peu comme pour El Jabali, une poignée de comédiens se partagent divers rôles, tous plus bizarres et navrants les uns que les autres (ça va de la princesse à quatre bras au philosophe extatique), et un peu comme pour El Jabali, on a légèrement la trouille, au début, que ça parte dans le n'importe quoi le plus absolu. Ce qui arrive plus ou moins.

Mais difficile de parler de ce spectacle. Le raconter n'aurait aucun intérêt. Évoquer l'une de ses scènes me paraît risqué, également. Me voilà donc dans une impasse... Qu'importe, voilà ce que je vous propose : une série de mots qui pourraient être à même de donner une petite idée de ce qu'était cette expérience. Ok ? On y va.



Cinq gus habillés en latex, cinq bonnets de bains, des slips noirs, un gus en porte-jartelles, un porte-voix, un orgue, un rideau qui ne s'ouvre pas, un bidon bleu, un bestiaire invraisemblable, des « moulpes », des effets spéciaux en carton pâte, des bâtons de ski, des sauts vertigineux, une tête de philosophe, un trampoline, des échasses, de la musique pour films SF des années soixante dix, de la musique de RPG sur Saturn (variante), une tête de biche, de la fumée qui fout la trouille, un rocker, le bord du bout du monde, le voyage qui s'y rattache, les frères Grimox...

Et toutes les images qui vont avec.



Rarement vu, en tout cas, un spectacle aussi loufoque et bordélique, et pourtant tellement millimétré et calculé au niveau des cascades et autres effets de mise en scène. Que notre voyage au FAR se termine au bord du bout du monde n'était pas plus mal, finalement.

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