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Tag - Antoine Volodine

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dimanche 13 décembre 2009

Dzoosotoyn Elisen

Je n'ai bien sûr jamais mis les pieds dans le désert de Dzoosotoyn Elisen, ni dans aucun autre désert d'ailleurs, la Sarthe mise à part. Le désert de Dzoosotoyn Elisen sert de point de fuite à ma nouvelle 46° 16,8' latitude nord / 86° 40,2' longitude est (rebaptisée ce jour 46° 17'N 86° 40'E, ce qui revient sensiblement au même) : c'est dans ce désert qu'on trouve le pôle terrestre d'inaccessibilité, c'est à dire le lieu terrestre le plus éloigné des océans.

DzoosotoynElisen.jpg

46° 17'N 86° 40'E est pratiquement terminé, le texte est juste encore un peu trop incompréhensible. Je dois encore écumer les incertitudes et faire mon deuil d'éléments du texte qu'on pourrait qualifier de too much, ceux dont on peut se passer, ceux dont la présence n'est pas indispensable : ce sont les pistes que j'aurais pu creuser mais que je ne suis pas parvenu à tenir et que par conséquent je me dois d'abandonner en route, peu importe l'attachement que je peux encore avoir vis à vis d'eux.

600px-Continental_pole_of_inaccessibility.png

46° 17'N 86° 40'E pourrait être une fin possible à Crise !, fiction climatique esquissée ici ou là depuis une dizaine de mois, postée en laboratoire ici-même sur le blog. 46° 17'N 86° 40'E embarque des réfugiés dans un train, tourne autour des cartes, prend le désert de Dzoosotoyn Elisen comme Eldorado mis à sec. Comme rempart contre les miasmes, le silence, et les révolutions indigènes, il y a le sable et le silence. Je reste dans le sillage de Volodine, également, puisque le texte sera envoyé pour proposition pour Cyclocosmia 4. J'ai encore un mois et demi devant moi pour relire et corriger le texte, c'est suffisant.

mercredi 18 novembre 2009

Wijeyekoon

Fin du banc, brouillard épaissi, n'ai pas pu passer au travers : défaut de concentration faut croire.
Il étudiait à Woorakone depuis sa plus tendre enfance.
Lorsqu'elle avait découvert qu'il était différent des autres, qu'il était mutant, que ses paupières ne clignaient pas devant la neige et que ses pupilles ne s'étrécissaient pas près de la flamme, la mère de Wijeyekoon s'était affligée. Elle ne supportait pas l'idée que bientôt elle devrait aller décrocher son fils pendu à une lanterne ou cloué à une palissade. Elle l'avait ficelé sur son dos et elle avait marché avec lui vers le nord, en longeant la côte, de Thanmanjee à Samarghee à la station minière de Khunungam. Au-delà plus rien n'existait, sinon une ou deux bases secrètes de l'armée. Elle s'était engagée dans le désert arctique de Wook-wook en dépit des objurgations des boutiquiers qui lui vendaient rebuts de peaux et fil goudronné. Elle avait façonné des habits épais, invraisemblables. J'ai à faire dans une lamasserie de là-bas, expliquait-elle. Personne n'en connaît le chemin, lui affirmait-on, vous vous perdrez, et avec un bébé en plus. Elle s'était esquivée à la nuit, sous la réprobation générale. Au coeur de Wook-wook la légende situait la grande cité monastique de Woorakone. C'est là que je vais, se répétait-elle.
Et quinze jours de progression hasardeuse sur la glace et le basalte en aiguilles du Grand Rivage, à se nourrir exclusivement de pemmican, de hiboux des neiges et de lichens. Elle avait frappé enfin au heurtoir de bronze d'une lamasserie qui n'était pas Woorakone, mais où l'on accepta l'enfant sans élever d'objection. « Je pensais le crever avant que le malheur soit sur lui et j'ai pas eu le courage. Alors je vous le donne, on dit chez nous que vous vous occupez de ceux comme lui », avait-elle lancé, quand un maître d'école l'avait aidée à franchir le seuil. Elle tenait dans ses mains un être qui n'était pas loin d'être invulnérable. Ou plutôt : fragile, vulnérable, mais dont la vie, la résistance à la mort, se tissaient selon des principes qui n'appartenaient plus vraiment au monde animal. Les maîtres défirent les peaux, les protections où il était replié, inerte, comme un quartier de mouton dans un chiffon. La glace fondante coulait sur les dalles grises, en larges gouttes. Alors ça existe, Woorakone ? S'informa la mère. Et eux beaucoup plus loin, près du pôle, mais ce n'est qu'une légende, vous savez. Et elle vous allez l'emmener là-bas, mon garçon ? Il aura des camarades ? Et eux ce n'est qu'une légende, on va l'éduquer ici, à la lamasserie, les enfants que l'on nous confie sont très rares, la plupart sont crucifiés dans les villes de la côte avant que nous n'apprenions leur existence, et elle devenant exigeante avec la chaleur, les murs, les voix rassurantes, il ne sera donc pas à l'école avec des gens de son âge ? Et eux il saura bientôt créer des gens de son âge, là n'est pas le problème, dans sa tête il y a de la place pour tout un univers, et elle comment vais-je retourner au sud, sans lui pour raison de vivre, et eux nous allons vous reconduire en traîneau jusqu'à Samarghee, ne vous inquiétez pas, votre fils sera bien traité. Et elle alors Woorakone existe pas ? Et eux énigmatiques pas moins ni plus que les étoiles inaccessibles.

Antoine Volodine, Des enfers fabuleux, Denoël, P. 597-598.

jeudi 5 novembre 2009

Trente et un monticules

Je traverse Volodine, banc de brouillard qui s'accroche à la peau puis s'évapore. Parfois totalement (c'était le cas de Biographie comparée de Jorian Murgrave) ou moins (comme Dondog ou Un navire de nulle part). Ce Rituel du mépris, primé en son temps, est peut-être le plus palpable de ses livres. C'est le cinquième mais réellement c'est le premier. On s'y enfonce et les pages poisseuses, bourrées d'adjectifs, collent au bout des doigts.
Ils se mirent à ramper vers l'arrière. Si l'on excepte le frottement des vêtements contre la terre enneigée, et de temps à autre un cliquetis d'arme ou de ceinture, le silence était impressionnant.
Un silence de tombe, comme il est d'usage de dire.
L'amertume au coeur, l'estomac ravagé par la pitié, le visage bleui, crispé, les yeux cherchant sur le sol prétexte à vomir une malédiction, les mains tremblantes : tout le monde se retrouva au campement avant midi, à bonne distance de Mojjga dont on se contentait de verrouiller l'accès avec une mitrailleuse. Le vent s'était interrompu et la neige tombait, maintenant à gros flocons, épaisse, collante, imposant sa tranquillité aux choses. Les hommes évitaient entre eux le contact et les regards, brûlants du désir de s'effondrer dans un oubli impossible. Des lèvres tordues, des rictus crevassés sur lesquels les cristaux mettaient du temps à disparaître. Les deux détachements chargés de la diversion étaient portés manquants, ainsi que l'estafette qui à neuf heures avait été envoyée de l'autre côté du village.
Une communication radio fut établie avec la capitale, mais les interlocuteurs d'Otchaptenko n'étaient pas ses supérieurs directs et il ne leur confia pas dans quelles circonstances les détachements d'élite avaient été anéantis. Il fit état de sérieuses difficultés, réclama l'envoi d'une seconde compagnie et d'une voiture blindée, mais l'essentiel des précisions transmises ne concernait pas l'offensive ratée du matin. Sans pouvoir maîtriser le tremblement nerveux qui lui écorchait la voix, mais que la mauvaise qualité de l'émission empêcherait de déceler à Goïgra, il insista avant tout sur l'épisode du journaliste : surpris sans sauf-conduit sur le théâtre des opérations, susceptible de trahir des secrets militaires, celui-ci avait été régulièrement jugé par le tribunal spécial que toute compagnie d'intervention avait le droit de réunir en cas de besoin. L'ordre de le passer par les armes avait été donné, dans les formes légales qui le rendaient immédiatement exécutoire. L'homme avait par conséquent été fusillé à huit heures trente, selon la procédure habituelle.
Il est possible que l'interlocuteur d'Otchaptenko eût montré alors quelque réticence à admettre une telle sévérité à l'égard de la presse. C'est en tout cas à ce moment que le commandant prononça la phrase que L'Etoile du combattant eut par la suite tant de peine à lui pardonner : « Nous n'avons évidemment pas que cela à faire, mais nous dégagerons bien quelques minutes pour fusiller un deuxième ou un troisième journaliste. »
Pure fanfaronnade sans doute, un sanglot détourné. La rage impuissante le secouait des pieds à la tête. Sa voix errait, creusée de démence, éraillée, brisée, enivrée d'une horreur qui mettrait toute une vie à se dissiper. Il n'avait que faire des conflits avec la presse, ce n'était pas au cadavre du journaliste qu'il pensait, même s'il en parlait pour tenter de repousser les autres ailleurs que dans la douleur de sa mémoire. Il avait à l'esprit des images qui le hantaient, rien à voir avec L'Etoile du combattant et son gratte-papier fusillé.
À l'endroit où la diversion aurait dû avoir lieu, les rochers et les bruyères étaient jonchés de formes grisâtres. Après, ils avaient eu largement le temps de les compter et de les recompter. Trente et un monticules, chacun de la taille d'un homme recroquevillé et endormi, trente et une cellules floconneuses reliées au cocon principal de la première maison par une infinité de fils argentés. Une petite foule couchée ici et là dans l'herbe que le givre avait brûlée, un charnier méconnaissable qui était devenu une annexe livide de la toile. Tout frissonnait ; malgré leur fragilité apparente, les fils résistaient aux secousses que leur imposaient le vent glacial et les premiers tourbillons de neige.
Et peut-être, momifiés au sein de la soie étouffante, des visages encore tièdes, des paupières paralysées, ouvertes sur un monde qu'âme et corps suppliaient de quitter au plus vite.
Depuis le coude de la rivière, il reprenait mentalement, encore et encore, l'énumération des noms de ceux qui avaient été choisis pour constituer les deux détachements, il vérifiait de loin, à l'oeil nu et à la jumelle, que chacun des cocons avait bien été transpercé plusieurs fois par les balles, il ordonnait, d'une voix cassée, d'une voix folle, de tirer, encore et encore et encore.
Il avait interdit à quiconque de s'approcher des victimes prises au piège. Il n'y avait aucune raison de penser que, si elles survivaient toujours, ces momies humaines eussent désiré autre chose que la délivrance.
Et la délivrance est quelque chose qui peut être offert depuis le couvert des arbres.

Antoine Volodine, Rituel du mépris, Denoël, P.472-474.

mardi 6 octobre 2009

En guise de visage

Puisqu'il y a eu cette page et que je l'ai reconnue, je n'ai pas tout à fait raté ma lecture.
Deux, trois, deux, et encore un.
Qu'est-ce qu'il fait, l'autre, Stevän ? Il est accroupi dans un coin et il grommelle en chuchotant. Qu'est-ce donc qu'il compte et recompte sans cesse ? Je le vois mal au milieu de toute cette marmelade d'obscurité qu'ils m'ont laissé ce matin après la torture, en guise de visage. En reprenant conscience, j'ai cru tout d'abord qu'ils avaient oublié de me dénouer le bandeau noir qu'ils m'avaient placé sur les yeux. Et ensuite, comme j'étais en train de tâtonner avec précaution sur le devant de ma tête en bouillie, j'ai mieux compris. Il n'y a aucune étoffe entre moi et l'espace. Mais pour l'instant je ne distingue pas grand-chose : ils ont dû me saboter un circuit à force de cogner en mesure.
Deux, deux, un, deux, trois.
Ca reviendra. A chaque fois ça revient : maintenant j'en ai la preuve. Il y a toujours un petit peu d'appréhension en plus du dégoût de souffrir : et si, cette fois-ci, ça ne marchait pas ? Si cette fois-ci les limites allaient être franchies sans retour ? Mais finalement ils ont beau tordre et écarteler, fouler et briser, ils ont beau y aller de toute la force de leurs tentacules, il y a bien un moment où ils se découragent. Et une fois que tu es retombé sur le sol de ta cellule et que tu as entendu la serrure cliqueter derrière eux, tu peux te dire : ça reviendra, ça repoussera, ça se cicatrisera. Tu te dis ça, et ensuite tu te retournes sur toi-même avec un bruit de chiffons et tu te noies dans ta fatigue et ta douleur. Une idée unique te console et c'est à cela que tu te raccroches pendant des heures : ce n'est pas encore cette fois-ci qu'ils auront réussi à te faire crever.

Antoine Volodine, Biographie comparée de Jorian Murgrave, Denoël, P.150.

dimanche 4 octobre 2009

Exit

Ce vendredi retour sur les lieux du crime, un mois plus tard. Entretien d'embauche infructueux dans un cabinet rue Montesquieu. Même train, même station, même Châtelet, même heure d'arrivée. Même Halles brièvement traversées. Mêmes clodos disséminés, ont simplement changé de place depuis que moi, au quotidien, je ne les croise plus. Je ressors rue Montesquieu

AGENT DE CLASSEMENT "JOB" H/F 
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SALAIRE HORAIRE : 9,50 Euros (62,32 F)
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avec la certitude de ces jours où les fiches ANPE traversées ne me motivent pas, de ces jours où je ne présente pas bien devant les recruteurs, de ces jours où je me saborde tout seul, consciemment ou non. Poignée de main, salut, au-revoir, on vous rappellera. Je garde mon téléphone entre les doigts (il est 9h40) et je dévie vers Saint-Germain pour y occuper une partie de ma journée. Ne pas être venu uniquement pour le plaisir de repartir. Ne pas, non plus, lever la tête le long de la rue du L. et me dire : et si, et si, et si.

Assis terrasse rue de Seine je regarde le temps – les corps, carcasses de voiture pas encore désarticulées – passer. Ipod éteint, Exit music (for a film)

N'ai jamais vraiment écouté ni aimé Radiohead, domaine musical réservé par mon frère, mais à cet instant oui.

Je ne me suis jamais permis de lorgner vers ses territoires car beaucoup plus tôt sans doute l'avais trop fait. C'est pour cette raison que jamais ô grand jamais je n'écouterai réellement Radiohead ni Nirvana d'ailleurs. Exit music (for a film) et même Lucky font exception, le second utilisé dans la bande originale de Six Feet Under (saison 4, feu de joie), le premier générique de fin de Romeo + Juliette revu hier avec plaisir : film idolâtré d'adolescence que moi je n'avais pas vu à l'époque mais bien des années plus tard comme le veut la formule.

résonne encore (quelque part). Je suis parti pour prendre des notes mais n'écris rien. Noter où, noter quoi ? Je ne lis pas non plus : depuis un mois je lis mal. Me lancer encore dans la Biographie comparée de Jorian Murgrave m'effraie : il y a trop de murgrave, je m'y perds. Devant, autour, foule de corps éparpillés qui crépite, comme un samedi pratiquement, je compte les jambes, les bras, les troncs sans tête, les lunettes énormes plaquées larges sur les visages qu'on ne voit plus. Je compte et j'oublie de poursuivre les chiffres à mesure que. Je vois tartinées sur les trottoirs les vitrines de mode effervescentes : je dessine en blanc sur blanc quelque part dans ma tête les schémas préparatoires d'un nouveau type de mannequins plastique sur lesquels ils pourraient étaler des pièces de tissu acrylique : des charognes dépecées, cadavres décapités ou écorchés bien mis

EXCELLENTE PRESENTATION RIGUEUR ET METICULOSITE

ne pourraient-ils pas présenter à merveille les nouvelles tendances ou futures ringardises ? Sur la table d'à côté les conversations qu'on épie sans jamais tourner la tête, nouveau croquis qu'on prend sans prendre, qu'on garde en tête.
Croquis #15

terrasse Haagen Dazs rue de S., cocottes bobo, carafe Ricard : ''je suis pas raciste, mais''
Je compte ensuite le nombre de clavicules visibles malgré les degrés en moins et le vent soufflé entre les rues. Peau découverte sous le nombril, entre les reins, lorsqu'ils passent le bras par dessus l'épaule. Poitrine ouverte, t-shirt plaqué lin bien découpé, forme des hanches, masculin-féminin entre les ombres. Souvent ils traversent juste, ne restent pas. Moi même, je ne reste pas. Rentrer tôt pour avoir la possibilité d'écrire et ne rien en faire, rentrer tôt le soleil encore ambivalent par dessus les wagons dans le train du retour. J'y reprends Volodine. Demain nuit blanche.

lundi 18 mai 2009

Vers Cyclocosmia 2 (et d'autres ensuite)

Comme le signalait déjà g@rp il y a plusieurs semaines, et comme le faisait remarquer X. par l'intermédiaire d'un commentaire sauvage à peu près à la même époque, le numéro deux de la revue Cyclocosmia (dont le premier numéro avait été décortiqué ici-même l'automne dernier) s'apprête à paraître. Le site officiel pour l'occasion s'actualise, je vous y renvoie pour plus d'informations sur cette revue. Prévu pour sortir le 9 juin prochain, le sommaire du numéro est le suivant (quelque part, paraît-il, mon nom s'y trouve) :

CYCLOCOSMIA II
- totem : condylura cristata
- mots-clefs : bulle, étoile, nourriture
- dossier : José Lezama Lima
- parution : 9 juin 2009
- 125 x 202 mm - 208 pages - 22 euros
- ISBN : 978-2-9528908-9-2

cyclocosmia2.jpg

Blason :
- José Lezama Lima : "Le Cours Delphique" (inédit)

Invention :
- garp : "Entre les deux"
- David Schnee : "Poésie 26"
- Emmanuel Bourdaud : "Dans la poussière"
- Guillaume Vissac : "Melliphage"
- David Gondar : "L'Arrastre"
- Emilie Notéris : "Moleskin Weapon"
- Eric Schwald : "L'Auditorium"
- Alain Giorgetti : "Apologie d'une star de la faim"

- Julien Frantz : "Emmett Grogan, digger with attitude" (essai)

Observation :
- William Navarrete : "José Lezama Lima - Un étrusque, un être anachronique - Hors du commun"
- Antonio Werli : "José Lezama Lima - Repères chronologiques, bibliographie sélective"
- Olivier Renault : "Lezama Lima - La foi dans l'encre"
- Julien Frantz : "Hétérogenèse de l'image - Absence, distance et différence dans la poétique de Lezama Lima"
- Pacôme Thiellement : "L'objectif ultime de la littérature"
- José Lezama Lima : "Nouveau Mallarmé" (inédit)
- Pedro Babel : "Lezama Lima, le "Proust" des caraïbes ? - Jeux de miroirs transatlantiques"
- David Gondar : "Bestiaire pour une décapitation - Du jeu de mains au "je" de vilains"
- Benito Pelegrin : "Miroir, double, homologue et homosexualité dans Oppiano Licario de José Lezama Lima"
- Armando Valdés Zamora : "Le corps écrit de José Lezama Lima"
- Ivan Gonzalez Cruz : "Lezama ou l'invité de pierre"
- Enrique del Risco : "Lezama : le calamar et son encre"

Illustrations :
- Bertrand Secret : "Extrospections"
- José Lezama Lima : "dessins" (inédits)

Tothématique :
- Julien Frantz & Antonio Werli

(Je m'excuse platement auprès de garp, chez qui j'ai volé tous les liens menant vers tous les participants au sommaire, mais la galaxie était déjà toute reliée chez lui, je l'ai donc reproduite ici-même histoire de tisser quelque chose.)

Le prix de cette (belle) revue est fixé à 22 euros. Pour vous la procurer, voyez de ce côté par l'intermédiaire du site officiel.

Vous trouverez également sur le site de Cyclocosmia les présentations pour les futurs numéro 3 et 4, respectivement prévus pour paraître à l'automne 2009 et au printemps 2010. Du beau monde en perspective : Roberto Bolaño et Antoine Volodine. En attendant ces deux là, vous l'aurez sans doute compris, c'est José Lezama Lima qui est à l'honneur avec le numéro 2.

jeudi 12 février 2009

Pendant les massacres et dans les camps

Antoine Volodine, Dondog : deux choses. La violence gratuite du monde à la frontière de (du tout et du rien), l'administratif aveugle qui décide des déplacements humains comme des migrations de viande (du dedans vers l'ailleurs, de la mort vers la souffrance). C'est un univers de l'entre-deux, concentrationnaire et chamanique, issu du rêve et de la torture. La déconstruction du langage, également, avec dialogues syncopés et parler enfant à l'infinitif. Chaque parole résonne comme une sentence : c'est là la portée du Monologue de Dondog.
- Remets-moi la prisonnière, dit-il.
Toghtaga Özbeg déplia le papier. C'était un ordre d'arrestation qui avait été établi dans la Section 44B de la Légalité révolutionnaire. Il portait de nombreux tampons, ainsi que la signature très lisible de Jessie Loo.
- C'est un mandat en blanc, fit observer Özbeg.
- Notre commandant était seul habilité à le remplir, dit le soldat. Mais ensuite, il s'est fait déchiqueter. Quant à moi, ce matin, je me suis rendu compte que je n'avais rien pour écrire. Et puis ma main a été mordue, elle n'est plus bonne pour rédiger les documents officiels. Tu sais écrire ?
- Oui, dit Özbeg.
- Alors écris, ordonna le soldat. Mets un nom là où il y a une ligne à compléter.
- Quel nom ? dit Özbeg.
- Je ne sais pas, dit le soldat.
De nouveau, les commissaires du peuple éclatèrent de rire. Tout le monde riait, à l'exception de Toghtaga Özbeg et du soldat.
- Le commandant ne nous a pas mis dans ses confidences, dit le soldat. Quand il m'a confié le papier, les loups nous encerclaient. Ils lui avaient déjà mangé la moitié de la gorge. Il ne pouvait plus articuler quoi que ce soit. Il m'a fait un signe et il est mort.
Le document circula de main en main, les commissaires du peuple l'auscultèrent, puis il revint vers les chamanes. Gabriella Bruna l'examina à son tour et, quand elle aperçut tout en bas la signature de Jessie Loo, elle comprit de quoi il s'agissait : son amie lui donnait une chance de revenir dans le monde, au milieu des affreuses réalités du monde, pour être avec ses petits pendant les massacres et dans les camps.

Antoine Volodine, Dondog, Points Seuil, P.211-213.
Ted Schmeck m'a battre. Cabuco le Nain m'a tuer. Ou presque. Cabuco le Nain presque m'a tuer. Les frères Bronx aussi m'ont battre. Schielko, le petit, et Tonny Bronx, son frère aîné. Eux aussi m'ont battre. Blodshiak l'institutrice est partir tabasser les autres dans la rue. Eliane Hotchkiss je crois elle aussi m'a battre. Elle m'a peu battre. Ou presque. Eliane Hotchkiss m'a peu tuer.
Ainsi débute Le Monologue de Dondog.
Dondog est assis sur un minuscule tabouret, comme autrefois les vendeurs de nouilles froides sur les marchés de Pékin, au temps où Pékin existait encore. Au lieu d'un bol, il a devant lui un livre. Sans vraiment s'incliner vers les livre, il continue à parler sur un ton monocorde.
Eliane Hotchkiss m'a très peu battre, continue Dondog,mais elle a dire de me battre. Elle a dire de tirer mon corps dans une école vide, dans une salle de classe, dans la salle de classe de l'institutrice Blodshiak, et elle a dire d'être méchant avec moi sous la boîte à craies, sous les cartes de géographie en carton dur. J'ai crier, j'ai braire de peur. Ted Schmerk m'a saisir le cou par-derrière avec une écharpe, Cabuco le Nain m'a taper sur le front, m'a ouvrir le front d'un coup de chaise. Je me suis taire sous l'écharpe serrée, sous les coups de Cabuco le Nain, sous le sang, sous les craies. Eliane Hotchkiss m'a frotter la figure avec le chiffon à craie, elle m'a tordre le nez plein de morve et de sang. Eliane Hotchkiss a dire : « Dondog, tu sens le vieux champignon ybür, comme ton petit frère, comme lui tu vas mourir. » J'ai braire encore. J'ai dire : « Pas touche à Yoïsha ! Pas mon petit frère ! » Tony Bronx m'a cogner sur la poitrine, Schielko Bronx m'a tordre les doigts. Eliane Hotchkiss a dire : « Dehors on voit des Ybürs couchés dans leur sang, dehors ils crèvent les Ybürs, dehors dans la rue tout le monde crève les Ybürs ! » Schielko Bronx a dire : « Je ferai pipi sur toi quand tu seras seulement de la viande couchée par terre. » Ted Schmerk a serrer encore plus fort l'écharpe. J'ai vouloir rugir au secours. J'ai entendre mon filet de voix ridicule. Alors Tonny Bronx a dire : « Maintenant, on crève Dondog. »

P. 277-278

samedi 10 janvier 2009

A lire en 2009

Ci-dessous les livres qu'on m'a offerts, que je me suis offert ou que je me suis fait offrir ces dernières semaines. Condensés, ces titres composent là le livre unique de 2009, partiel mais costaud : Notes sur les démons de l'estampe japonaise à contre-jour : le mal de Lichtenberg autour de mon crâne, quelle maison sous terre ? Des bibliothèques pleines de Bastard : un voyage fantôme sur la mélodie des choses, une invention de Dexter "Dondog" Montano.

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lundi 5 janvier 2009

Neige au nylon

Je vois monter la couche neigeuse sur les bords de quai sans pour autant voir tomber la neige. Je me pose la question de savoir quelle heure on est, il ne devrait pas faire nuit, ce n'est pas le cas d'habitude lorsque je suis ce rythme là, puis comprends que le train s'est engouffré dans un tunnel depuis plusieurs minutes. Je vois émerger les bulldozers caressés par les lampadaires de huit heures, les camions en file aux sorties des entrepôts et les traces sur l'asphalte mi-blanc. Les usines fument ou ne fument pas, la mécanique du matin broie les carcasses de voitures pétrifiées dehors. Le train avance comme on pourrait marcher, rarement plus vite, les quais on les frôle. Je tombe mon MP3 (main gauche) dans l'attente à force de poignets trop lâches. La personne en face de moi tricote une tête de dinosaure entre ses doigts et puis ses ongles longs battent en rythme sur ses genoux avant le terminus.

Dehors la neige tombe trop fine : depuis que j'ai quitté St-Etienne aucune neige ne tient plus nulle part. Elle tombe sur le Louvre à côté et sur le Café du Louvre en face puis elle fond vite à peine l'asphalte effleurée. Je cherche à voir la neige fixer la rue mais non, les voitures circulent normalement.

Durant ma lecture de midi, je tombe sur :
L'hallucination consistait en ce que mon esprit semblait se déplacer librement à travers la pièce. Une source de lumière unique tombait de façon uniforme sur la table. Olivecrona (à moins que ce soit moi), se penchait en avant. Sa blouse s'était prise dans le grand tabouret et je le vis la dégager avec son pied. La lampe fixée à son front projetait sa lumière dans la cavité béante de mon crâne. Il avait déjà drainé le liquide jaunâtre. Les lobes du cervelet avaient l'air de s'être affaissés et séparés l'une de l'autre et il me semblait voir l'intérieur de la tumeur ouverte. Il avait cautérisé les veines sectionnées avec une aiguille chauffée au rouge. L'angiome était visible, étalé à l'intérieur de l'abcès, un peu de côté. La tumeur elle-même ressemblait à une grosse boule rouge. Dans ma vision, elle paraissait de la taille d'un petit chou-fleur. Sa surface en relief formait un motif, comme un camée ciselé. Le modèle suggérait vaguement un buste de femme. Oui, une femme embrassant son enfant. Sur la tête de la mère, se dessinait une dentelle italienne. Le bambino, vu de profil, s'accrochait à son cou.

Frigyes Karinthy, Voyage autour de mon crâne, Viviane Hamy, trad : Françoise Vernan, P.225.
puis regarde ma salade de pâtes jaunes aux Surimi d'un œil affecté. J'hésite puis ne finis pas.

Durant l'après-midi je

pense aux fictions très courtes que je pourrais disséminer entre les pages du Journal, l'une partirait dans l'espace et l'on ramasserait des débris, des ordures, pour recyclage – me dis que janvier est un bon mois pour lire Antoine Volodine mais je n'en aucun sous la main – espère que ce con là qui me prend pour son chien ne rappellera plus – essaie d'écrire les quelques lignes de ce billet entre deux commandes à enregistrer – tente de me souvenir du titre de cette chanson piégée depuis ce matin entre mes tempes, sans succès – vois tomber la neige encore, mon chauffage privé collé au mur qui brasse de l'août à plein régime contre moi – me dis que je mangerais bien quelque chose de joli ce soir.

Dehors : six minutes pour gagner le 16h37, et gare à pas se laisser prendre dans la boue brune des trottoirs, la neige des centre-villes, qui laissent plier les chevilles. Plus haut, mes gants trop grands que je ne sais pas où mettre.

Je vois dans le train du retour qu'une chaussette noire stagne dans une flaque de boue séché entre les deux portes et personne pour s'y intéresser. Arrêté un moment en gare de C. nous repartons finalement au moment même où un autre train type Secteur 7 démarre sur un quai voisin, celui-ci dans l'autre sens : la plaque de béton prise entre, celle qui dit Ne pas descendre ici semble bloquée dans un paradoxe temporel, incertaine du mouvement à suivre, déchirée entre les deux trains antagonistes. Le paradoxe se poursuit : assis à l'envers du sens du rail, l'impression d'être aspiré par le temps, de remonter l'ordre des choses (la vitesse aussi). Un peu plus tôt : un étang près de G. complètement gelé en contrebas et la neige déposée par dessus comme une feuille de calque. Y retrouver par hasard le titre de ma chanson perdue ; c'était Nylon smile.

mercredi 30 janvier 2008

Antoine Volodine, Songes de Mevlido

Voilà un auteur que j'ai bien du mal à cerner : Antoine Volodine. Première lecture d'un de ses livres, il y a plusieurs mois maintenant, Des anges mineurs, impossible de m'accrocher à quoi que ce soit, je me suis vite découragé. J'ai réessayé avec son dernier roman, sorti à la dernière rentrée littéraire. Cette fois-ci je suis allé au bout, mais j'ai bien peur d'être toujours incapable de parvenir à le cerner...



Le monde de Mevlido, c'est le nôtre, dans deux ou trois siècles. Pas réellement post-apocalyptique, pas franchement habituel non plus. On ne sait pas vraiment où on se trouve : les langues, les cultures, les noms, les références sont brassées ensemble dans un chaos inextricable qu'on ne comprend que rarement. Au niveau littéraire non plus on ne sait pas où on se trouve : aux frontières du fantastique, de la science-fiction, de l'anticipation, de la fable fantasque ou que sais-je encore. On ne sait pas. Et pourtant on est projeté là-bas dedans à deux cents à l'heure.
Chaos est un mot qui convient bien. Géographiquement : le monde tel qu'on le connaît semble éclaté, réorganisé par des guerres incessantes et des déploiements de réfugiés permanents. Le régime, on ne le distingue pas clairement non plus : des résidus de stalinisme peut-être, on renvoie certainement aux ghettos miséreux. Car Mevlido, personnage central du récit, vit dans l'un de ces ghettos, baptisé Poulailler Quatre. Et Mevlido, lui non plus, au fond, on ne sait pas vraiment qui il est, peut-être un flic infiltré chez les bolcheviques ou bien un bolchevique infiltré chez les flics. On sait juste qu'il y a longtemps, sa femme, Verena Becker, est morte quelque part, tuée par les enfants-soldats et qu'il vit avec une folle, Mayeela Bayarlag, qui le prend pour son ancien mari, tué par une attaque terroriste. On ne sait pas non plus si Mevlido rêve sa vie ou bien s'il vit dans ses rêves. On ne sait pas. On entre en territoire inconnu, incompréhensible sans doute, mais qui nous attire, qui nous tire vers lui.

Après « chaos », c'est le mot « mitigé » qui me vient le premier à l'esprit. Inégal, également. Parce que Songes de Mevlido est tout sauf un mauvais roman, ça c'est sûr. Mais au-delà, comment savoir ? L'intrigue qui se dévoile petit à petit passe son temps à revenir sur elle-même, à s'enrouler, à s'éfiler à mesure qu'elle progresse. Les personnages restent campés sur leurs positions mécaniques, ils obéissent souvent à des schémas primaires qui peinent à croiser ceux des autres (les dialogues sont souvent source d'incompréhensions permanentes : on se loupe, on se manque, on n'est jamais en phase les uns avec les autres), les évènements bien souvent n'en sont pas, et les enquêtes que l'on propose (impose) à Mevlido dans le cadre de son travail ne sont bien souvent que des impasses en puissance, voire même des excuses pour tromper l'ennui sans qu'aucune utilité ne transparaisse dans ces occupations (cf. les « réunions du Parti » auxquelles Mevlido doit assister en compagnie de vieilles bolcheviques visiblement inoffensives).
Alors que reste-t-il ? Quelque part, Songes de Mevlido me rappelle ces romans de l'attente écrits entre les deux guerres mondiales (Sur les falaises de marbre, Le désert des tartares et Le rivage des Syrtes tous trois étudiés en première année de fac). Ici, en l'occurrence, il s'agirait d'un roman de l'après. La guerre a eu lieu, l'humanité, de toute évidence, a perdu (anarchie, chaos, misère, et puis ces curieux oiseaux mutants que l'on aperçoit régulièrement, parfois même des personnage mi-humain mi-animal) et l'on attend ce qui doit suivre. Même si rien n'arrive. Même si le vide est roi. Même si au fond, la fuite réside probablement dans le rêve, dans ces songes que Mevlido subit et qui le rattache vraisemblablement à autre chose, mais quoi ?

La langue, elle aussi, est inégale, chez Mevlido. La langue est carnassière, certes, et de nombreux passages que l'on pourrait qualifier « d'ambiance » sont très forts. La crasse, la poussière, la misère, la déchéance, la ville vaincue, l'asphalte perforée ; tout ça on le ressent, le texte en exulte, c'est réussi. Mais parfois des chapitres entiers s'intercalent et brouillent le rendu général. Des passages entiers gèrent mal les lourdeurs, les approximations. Les adjectifs et les adverbes pullulent souvent, ce qui en soit n'est pas un mal, mais ça peut le devenir lorsqu'ils ne sont pas manié avec suffisamment de soin, d'adresse. Parfois les lourdeurs donnent envie de refermer le livre. Parfois les lourdeurs m'ont fait remarquer que si j'en avais été moi-même l'auteur, je n'aurais jamais laissé passer ça après mes relectures de premier jet. Impression personnelle.
D'autres maladresses entravent parfois le bon déroulement de la lecture, une autre forme de lourdeur sans doute : on le retrouve dans ces références que l'on perçoit d'abord lointaines et qu'on voit enfoncées à grand coup de marteau-piqueur histoire qu'on comprenne bien ce dont il est question (cf. le personnage de Maggie Yeung ou le renvoie au Maître et Marguerite par exemple). Au chapitre des incompréhensibles déceptions, également : toute la dernière partie où l'on s'enfonce sans comprendre dans les méandres d'un univers opaque et glauque et le problème est là : on ne comprend pas, on ne pénètre pas l'univers en question, on reste sur le côté du texte à dévisager sans pouvoir en capter les clés.

La structure du roman, elle, paraît parfaitement huilée et étudiée. Le rôle du narrateur y est prépondérant, ombre errante qui glisse au côté de Mevlido ou bien qui prend sa place parfois lorsque la narration bascule d'un « camp » à l'autre. Les passages du « il » au « je » au « tu » sont parfaitement bien gérés. Les intrusions du narrateur pas top inquisitrices. L'équilibre est bien maintenu. Parfois, on ne sait pas exactement qui parle et quand. Parfois, le texte reste opaque, parfois la langue attaque aux frontières du sens, mais ce n'est pas dommageable. Les néologismes « post-exotiques » de Volodine permettent, eux, de bâtir une cohérence générale entre les univers, les rêves, les lieux, les personnages, les subconscients. Idem pour l'utilisation méticuleuse de cette « écriture du slogan » que j'apprécie particulièrement dans la littérature contemporaine, comme on peut par exemple le remarquer dans l'extrait suivant.

J'en ai déjà parlé précédemment, mais il n'est pas inutile de souligner à nouveau son rôle dans notre histoire. La lune. Son rôle dans notre histoire. Tantôt elle éclairait nos mondes de ténèbres, tantôt elle les noircissait. Je parle ici au nom des Untermenschen et de tous. Elle pourrissait nos rêves d'insanes. Elle pourrissait nos rêves d'insanes et elle s'en fichait.
Sous ses reflets on nous voyait souvent nous allonger sans pudeur, hallucinés, frétillant du museau et du râble comme des chats malades d'amour, et, tandis que derrière nos paupières closes nos globes oculaires tressautaient, nous la recevions en nous, la sueur sourdant par tous les pores et incisives ou crocs claquant sans cesse les uns contre les autres. L'ivresse nous gagnait, la lune se fondait en nous. Elle se substituait à nous. D'autres fois nous nous languissions de la rejoindre coûte que coûte. Nous gravissions l'interminable escalier noir qui nous séparait d'elle, et, même si nous étions loin encore de l'avoir atteinte, nous délirions sur les délices que bientôt elle nous offrirait. A l'avance nous entamions sur ses chairs froides de vastes promenades, ou bien nous allions gésir sur ses immensités qu'on nous disait vierges et poudreuses. Pendant un instant les plus émotifs d'entre nous émettaient des râles de bonheur, mais à la fin une force toujours agissait sous nos consciences, nous poussant à la rejeter, à nous écarter d'elle et même à désirer sa destruction en tant que lune. Peut-être nous souvenions-nous des avertissements que nous avions reçus alors que nous étions encore en état de veille. Peut-être entendions-nous, même au fond du sommeil, les hurlements des vieilles de Poulailler Quatre qui nuit après nuit appelaient à une insurrection populaire contre la nuit. En tout cas, quelque chose toujours intervenait qui nous conseillait son meurtre.

  • UN ATTENTAT, MILLE ATTENTATS CONTRE LA LUNE !
  • SI QUELQU'UN COURT VERS LA LUNE, LAVE-TOI, TUE-LE !
  • SI LA LUNE APPROCHE, TUE-LA !


Antoine Volodine, Songes de Mevlido, Seuil, P.273-274.
Note : j'oublie volontairement tout le folklore « post-exotique » qui ne m'intéresse pas. De même que les considérations des derniers chapitres qui reviennent sur la genèse de l'oeuvre, fortement dispensables. J'oublie aussi ces mises en abymes finales qui ne servent pas à grand chose, sinon à inscrire ce roman dans tout le fouillis post-exotique de son auteur.

[Article également disponible sur Culturopoing]

samedi 26 janvier 2008

Poulailler Quatre

Non, « Poulailler Quatre » ce n'est pas un nouvelle façon de traîner dans la fiente de poulets le véritable nom de Nuggets City : c'est l'un des lieux centraux du dernier roman de Volodine, sorte de ghetto sordide au coeur de l'intrigue. Il s'y bâtie des ambiances poussiéreuses et sales qui habitent le livre et lui confèrent une identité propre. Avec, par exemple, ces traversées (en tramway) dans la nuit et la crasse où par dessus transparaissent parfois les lueurs de la lune.

Et, très vite, la nuit tombe. Dans le tramway bondé qui va vers Poulailler Quatre, la lumière est encore plus réduite qu'à l'extérieur. Les corps se tassent l'un contre l'autre sans se voir, ou alors ils se devinent à peine. Les cheveux sentent le plumage malade, les vêtement empestent la vase. Toutes les chaussures exhalent des odeurs de chaussures mouillées, en particulier celles de Mevlido qui se tient debout à un mètre de moi. Nous vivons dans un réel de la puanteur, les heures d'après la pluie nous le rappellent toujours avec une insistance cruelle.
Et cela aussi, ce réel pestilentiel, comme la victoire finale de la barbarie, il faut le subir sans se plaindre.
Nous croisons la rue du Martyr Hog, puis Dahaliane Street. Bientôt nous commencerons à longer l'enceinte de Poulailler Quatre. Bientôt débutera Macadam Boulevard. Tout est très sombre. Les lampadaires n'ont pas été activés encore. On entend le chuintement de l'eau sous les roues. Par moments la rame traverse des flaques qui ressemblent à des étangs noirs. L'ombre des maisons en ruine se dresse des deux côtés de la route, mais sur notre droite elle forme une frontière crénelée, un dernier rideau d'éboulis avant le monde du ghetto. Les regards fatigués suivent cela, les brèches et les opacités de ce rempart, et soudain quelqu'un distingue là-dessus un fantôme furtif.
- Eh ! Regardez, là-bas ! crie une voix excitée. Une enfant-soldat !
Les passagers se déhanchent et se collent aux vitres. Personne n'aperçoit quoi que ce soit. Celui qui avait poussé une exclamation avoue qu'il s'est peut-être trompé. Il est penaud, il transpire dans l'obscurité, il bafouille.
- Maintenant je ne suis plus très sûr, bafouille-t-il.
Pour ma part, je continue à observer Mevlido sans me laisser distraire. Je ne me donne pas le mal de scruter vainement la nuit. Même si un enfant-soldat a été surpris en train de se faufiler à l'intérieur d'une maison écroulée – ce qui serait étonnant –, l'apparition n'a pas dû se prolonger au-delà d'une demi-seconde. Les enfants-soldats s'appliquent à ne pas révéler les endroits où ils se cachent. Certains parfois réussissent à se camoufler sous une identité d'emprunt, et ils mènent parmi nous une existence d'emprunt jusqu'à ce que quelqu'un les démasque, mais les autres préfèrent vivre et vagabonder loin des regards, en prenant les plus extrêmes précautions pour que nul ne les remarque.

Antoine Volodine, Songes de Mevlido, Seuil, P. 125-126.

vendredi 16 février 2007

En vrac...

En vrac, j'ai eu mon semestre avec ma meilleure moyenne de tout mon « parcours » « universitaire » (11.38, la moyenne en question, ça vous pose un parcours universitaire tiens !).

En vrac, j'erre depuis la fin de la matinée, amorphe, incapable de me détacher de mes perditions internautiques et tout ce qu'elles peuvent entraîner, incapable de lire une ligne de quoi que ce soit (Louise Labé, François Bon, Zola, Amy Hempel, rien...) sans aussitôt me retourner dans un sommeil latent qui se passe volontiers d'yeux clos. Incapable aussi d'écrire et d'achever le premier jet d'une nouvelle en cours, incapable, enfin, d'aligner deux mots au téléphone à Hugo.

En vrac, je ne suis pas allé voir Inland Empire, le dernier Lynch, qui passait ce midi au Méliès...

En vrac, j'ai arrosé mon anniversaire mercredi avec quelques amis et j'ai eu des cadeaux, parce que mes amis sont gentils.

En vrac, Elsa visite des musées en Espagne et elle peut dire adieu à sa troisième année à cause d'un engrenage de détails à la con et de non-réaction.

En vrac, l'interview de Tom Spanbauer (Faraway Places, Now is the hour) mise en ligne sur In cold blog est vachement bien.

En vrac, hier j'ai emprunté mes premiers bouquins à la BU depuis deux ans et demi que je suis inscrit à la fac.

En vrac, je retombe sur des épisodes de Tintin quand je rentre de la fac en fin (milieu) d'aprem. Jamais vraiment lu la BD (trop de texte), mais je connaissais le dessin animé par coeur quand j'étais gamin. Bizarre de revoir certaines scènes, réentendre certaines voix... Certains épisodes/tomes, comme Les sept boules de cristal me paraissent fascinants...

En vrac, je viens de lancer le téléchargement de l'intégral des Tintin (BD) sur la mule...

En vrac, je viens d'écrire « ingrétal » au lieu d'« intégral »... Est-ce un lapsus ? Est-ce révélateur ? De quoi peut être révélateur un mot qui n'existe pas ?

En vrac, la petite guirlande de gauche ment, je ne lis pas Des anges mineurs de Volodine, j'ai arrêté depuis un bon moment. La fiction française m'indispose en plus de m'ennuyer...

En vrac, il y a de fortes de chance pour que je fasse mon « mini-mémoire » de Littérature Comparée Option sur Moon Palace de Paul Auster.

En vrac, j'écoute M83, Dead Cities, Red Seas, Lost Ghosts.

En vrac, Virgil, j'ai vu que d'après ton sous pseudo MSN tu étais tombé dans la Debord-mania... mais que t'arrive-t-il ?

En vrac, le premier numéro de « En attendant l'or » va paraître sous peu. Je vais très certainement me la procurer...

En vrac, j'ai trouvé deux titres bizarres pour deux trucs que je n'ai pas encore achevé. « J'apprends à oublier de respirer » et « Fuir est une pulsion qui m'écartèle ». Je crois que je préférais mes habituels titres en un mot...