Je suis une ville dont beaucoup sont partis enfin pas tous encore mais ça se rétrécit. Et toute la ville autour de nous, les parcours sont bien dessinés. C’est surtout un trou au milieu de la ville dans lequel on s’enfonce avant de revenir à la surface. Je suis une ville qui ne se voit pas ailleurs. Écrire la ville c’est marcher dans ses rues et savoir s’y perdre. Jouer avec la vitesse et tous ceux que l’on rencontre. Celui-là qui s'y voit mais à qui ça fait peur. Et celle-là qui ne sait plus, qui est trop abrutie. Certains autres s'y mêleraient, qui y redirait quoi ? On ne voit presque rien. On entend la rumeur, toute la ville autour de nous. Comment en rendre l’infini foisonnement ? Toute la ville autour de nous, qui ne sait pas où elle est ou, qui se croit partie. Créer un mouvement ininterrompu de phrases qui ne se ferment pas, s’ouvrent sans cesse sur d’autres phrases, donnant ainsi une image en mouvement du monde. Et toute la ville autour de nous serait belle, serait silencieuse.
Je me dis qu'il faut me dépêcher, qu'il faut garder ce qui peut l'être encore. Je suis une ville où l'on ne voit même plus qu'un tel n'est pas au mieux, lui qu'on a toujours vu avec les joues bien bleues, avec les yeux rougis, ou avec le teint gris, mais bon, avec l'air d'être en vie. Ce qui appelle ou nous rappelle, ce que nous fûmes et ce que nous serons. Je jette de temps en temps un coup d’œil vers le ciel. Un jour il est foutu et peu comprennent alors que la mort a frappé quelqu'un de déjà mort. Toujours bien faire ce qu’on a envie de faire et s’en tenir là. Ce silence où tout soudain s'arrête sans pourtant s'arrêter. Je suis une ville de chantiers ajournés, de fêtes nationales, de peu de volonté. Le tremblé du monde qui s’y imprime dans l’avancée qu’on lui impose. Les fils qu’on suit, et qui fuient. Et puis : nos corps, nos corps qui se posent, qui s’interposent sur l’écran, comme des zones opaques empêchant la lumière de traverser. Je suis une ville couchée la bouche de travers.
Raconter, c'est raconter quelque chose. Ils ne demandent qu'à dire combien ils sont heureux, d'être là à nouveau, qu'on les y aide un peu. Ce n'est pas vouloir dire mais vouloir faire. C'est dans cette intention de faire qui veut ce que l'on dit qu'en nous l'inconnu peut parler. Ce que je ne sais pas, ce que je devine, ce que j'invente, ce que j'avance, dans l'oubli de chaque pas, l'éblouissement des mots, ce sera donc ici. Les villes ont sans doute besoin de telles expériences pour éprouver le ciel. Les nuages au-dessus d’elles. Ils ne savent rien de rien et pourtant ils sont là. Je suis dans ce que je ne peux pas dire. Je suis une ville dont beaucoup sont partis, enfin pas tous encore mais ça se rétrécit. J'y suis, mais je ne le vois pas, pour le voir j'essaye d'oublier. Les souvenirs aveuglent, il faut toujours entrer dans ce mouvement, le temps immobile. Je suis une ville foutue qui ne sait plus lire l'heure, qui a oublié l'heure, qui ne sait plus lire l'heure, qui a oublié l'heure.
Je suis une ville, extrait de l'album Remué, de Dominique A., Lithium - Labels, 1999.
Tiers Livre et Scriptopolis sont à l'initiative d'un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Pour ce 16e numéro, j'ai le plaisir d'accueillir Pierre Ménard, qui lui-même accueille l'un de mes textes sur Liminaire, le texte proposé ici est aussi un extrait des Lignes du désir, actuellement en cours d'écriture. Le texte propulsé sur Liminaire est une prolongation de mon précédent vase communicant avec Juliette Mézenc il y a six mois et qui pourrait faire partie d'un ensemble appelé "Cartographies".
Liste des vases communicants d'octobre :
François Bon et Daniel Bourrion
Michel Brosseau et Joachim Séné
Christophe Grossi et Christophe Sanchez
Christine Jeanney et Piero Cohen-Hadria
Cécile Portier et Anne Savelli
Juliette Mezenc et Louis Imbert
Michèle Dujardin et Jean-Yves Fick
Guillaume Vissac et Pierre Ménard
Marianne Jaeglé et Jean Prod’hom
David Pontille de Scriptopolis et Running Newbie
Anita Navarrete-Berbel et Gilda
Matthieu Duperrex d’Urbain trop urbain et Loran Bart
Geneviève Dufour et Arnaud Maisetti
Jérémie Szpirglas et Jacques Bon
Maryse Hache et Candice Nguyen
Nolwenn Euzen et Olivier Beaunay
Lambert Savigneux et Brigitte Célérier


Étonné par ma lecture express de




UN.
Toujours non identifiés, les miasmes continuent de se propager. Chaque jour de nouveaux cas recensés dans les villes et provinces, chaque jour de nouveaux symptômes indétectables qui rendent difficile l'élaboration d'une classification précise et exhaustive des agents infectieux actuellement à l'oeuvre dans les populations.
DEUX.
Les recherches menées sur le terrain pour l'identification des miasmes n'ont pour l'heure apporté aucune réponse précise sur ces épidémies, leurs symptômes, ou leur traitement possible.
TROIS.
Les miasmes progressent malgré la prévention. Qui peut savoir comment ceux-ci se propagent est un menteur. Liste des cas de transmissions recensés, à ce jour : par contact de la peau, des muqueuses, frôlements, postillons, haleines, regards, pensées. Tout existe, tout mouvement est désormais susceptible de porter en lui les germes dégénérescents présents et à venir.
QUATRE.
Ne pas céder à la panique. Eviter les rassemblements de corps interdits. La parole orale est prohibée. Les contacts autorisés, sous réserve de plastification des peaux. Les grossesses actuellement en cours doivent être désamorcées jusqu'à nouvel ordre.
CINQ.
La parole orale est prohibée.
SIX.
Paradoxe, injustice. Personne ne peut vivre sans mot. Viendra le jour où le prochain mot, éclat de gorge, soupir, sera soufflé à nouveau sur les autres. Ce jour-là anéantira des mois de mutisme. Prévision : les parlants seront traqués, chassés et exécutés par les masses silencieuses.
SEPT.
Est-ce une vie pour nous autres habitants de ces ruines ?
HUIT.
Colère, révolte : pourquoi se plier à la fatalité du silence ? Pourquoi aucune solution n'a encore été inventée ?
NEUF.
Réponse, soulagement : ces solutions existent. La synthèse vocale, doublée d'une totale et sécurisante plastification des peaux, nous permet déjà de pouvoir briser notre silence, de rassembler à nouveau nos corps et nos âmes.
DIX.
Soulagement : ces solutions existent. Nouveaux artefacts de synthèse vocale vendus et manufacturés exclusivement par les lycanthropes dans votre ville.
ONZE.
Ces solutions existent. Nouveaux artefacts de synthèse vocale disponibles dès à présent au nouveau Forum des Trocs, place Carrée souterraine. Stock limité ! Prix à débattre ! Venez nombreux !
Ceci est un message du comité général de lutte contre la contagion des masses et la propagation sinistre des maladies infectieuses.






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