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jeudi 11 décembre 2008

Wolf Parkinson White

Ma seule obsession du matin, pendant que, derrière la vitre, l'aube sèche se lève et que, plus tard (plus de vitre à traverser), après avoir croisé ce type aux gants gris qui ramassait des mégots par terre pour les fumer froids, le ciel sec du matin grimpe en rose sur St-Eustache, ma seule obsession, c'est de maintenir ma migraine d'hier soir le plus loin possible, à des kilomètres, pour ne pas devenir dingue à fixer sur l'écran ma douleur prise en écho pendant sept heures de suite.

Puis trois heures plus tard, vers midi sans doute, j'ai le bout du crâne qui s'écrase littéralement sur le mur du bureau, en face de la porte d'entrée, puis un carton de trucs aigus qui vient se caler dans le coin bien gentiment, parce que grosso modo j'avais les mains prises, j'ai pas lâché le carton qui me prenait les mains, m'a déséquilibré vers l'avant, m'a poussé par terre, et donc c'est ma tête qui a amorti, avec le mur de devant comme mon point de chute.

Bah oui dis donc, ça pèse au moins quinze kilos ce carton, il me fait, mon responsable, après coup, alors je lui réponds ah ouais ah bon, parce que franchement.

Alors je reste sonné pendant cinq minutes, le cul sur une chaise, à regarder le sable qui s'éparpille devant, puis j'essaie de me souvenir des trucs qu'ils disent, dans Urgences, après un traumatisme crânien, parce que j'ai le coude qui tremble un petit peu et un vide clair-aigu entre les côtes qui m'a bouffé mon appétit. Mais impossible de me souvenir, sinon que faudrait voir à s'inquiéter si j'ai des vertiges ou des nausées ou des trucs pas normaux dans les prochaines heures. Tout ce dont je me souviens, c'est que si je tire la langue face à un miroir et que ma langue dévie sur le côté sans que je lui demande, c'est probablement que j'ai une tumeur dans la tête, mais c'est pas le bon problème, et puis de toute façon y a pas de miroir au bureau alors bon. Alors bon : je reste juste immobile à me dire que j'ai l'impression d'avoir Bonebomb  en boucle dans ma tête, et d'ailleurs c'est peut-être le cas, parce que je l'ai vue passer ce matin entre mes écouteurs, elle est peut-être restée depuis.


Brian Eno - Bonebomb


Petit saut à la pharmacie du coin où une ex-catcheuse d'ex-URSS me regarde le front, ecchymose-écorchure légère côté gauche, puis me tend une espèce de compresse d'une main et un flacon d'antiseptique de l'autre, tire sur sa clope avant de tout recracher par le nez et de me grogner un allez faites-le, vous, moi j'ai les mains trop sales, puis me vend une pommade gratos que je lui ai pas demandée.

Responsable : Alors, ça fait quoi d'avoir son premier accident du travail ?
Moi : Ça pique.

Puis le reste de la journée ne se fait pas réellement sentir, jusque que c'est brûlant à fleur de peau et que ça se diffuse mollement comme un mauvais coup ; du moment que ça ne traverse pas le crâne et que la douleur ne gagne pas l'envers de l'os, je me dis, ça ne me dérange que moyennement.

Pourtant je me vois en surimpression, dans le train du retour, un peu après avoir croisé le clone de Jessica Fletcher

C'était comme un homme qui aurait fait un cosplay travesti en Jessica Fletcher, l'héroïne de la série Arabesque, un homme à forte carrure, avec du maquillage sur les joues et qui se gratterait le coin des lèvres en se plaignant du retard des trains et de sa jambe cassée de jadis.

mais avant d'avoir subi la conversation accentuée banlieue qui m'entourait sur les sièges

En face une jeune fille plutôt jolie, étudiante-infirmière, et à droite une voix de type avec accent qui lui explique sa dernière visite à l'hôpital machin à grand coup de j'y suis allé t'sais c'était pour des tests d'aptitudes que je devais passer là-bas et les médecins là-bas on aurait dit, c'était bizarre, genre c'était pas des médecins, juste des types normaux avec des blouses, c'était bizarre, mais j'avais des tests d'aptitudes parce que j'ai un truc au cœur tu vois, un truc de naissance hein, personne savait j'avais ça mais ils l'ont vu, Wolf Parkinson White ça s'appelle, c'est un syndrome, et en fait ça veut dire mon cœur il bat trop vite c'est chaud, alors les médecins ils vont me mettre une caméra dans la fémorale et ils vont la faire remonter jusqu'au cœur pour voir si le truc c'est pas trop collé au cœur ou vers une artère, c'est un rythmologue il me suit, c'est un type, il sait tout ce que sait un cardiologue, mais il est encore plus balèze, il est encore au dessus, c'est un rythmologue, enfin bon voilà, on sait pas encore si c'est grave, on peut pas savoir encore, juste que j'ai le cœur qui bat trop vite tu vois. Dernière phrase soufflée vers elle amoureusement pendant qu'elle s'étouffe sur son brownie.

je me vois dans la vitre et je vois la trace que ça a laissé sous ma peau, ça se reflète mal quand on passe par dessus l'autoroute, ça se reflète mal et puis ça se reflète mieux lorsque la pleine lune tourne droit dans l'axe, collée au bord. Ça me lancera pendant que je remonterais la rue froide et que je déciderais de pas passer par la Poste, par pure flemme, puis ça me lancera toujours une fois rentré chez moi, l'appart vide et noir, pendant que je reconnaîtrais encore l'odeur de cheminée qui me colle aux fringues et aux cheveux, comme tous les jours où je sors du train à cette heure là.

jeudi 18 janvier 2007

Le minimalisme baroque

Un oxymore ? Où ça ? Non, le « minimalisme baroque », en partant du principe que ça existe et que ça veuille dire quelque chose d'un minimum sensé, ça existe, ou plutôt on peut en retrouver des traces dans certaines oeuvres intéressantes (qui m'intéresse) et s'en servir pour bâtir quelques réflexions plus ou moins pertinentes. (Ça y est, avec une intro de ce type, j'ai déjà perdu tout mon lectorat !)
Qu'est-ce que j'entends par « minimalisme baroque », d'abord ? En fait c'est très simple, et ça se passerait presque d'explications : il s'agit en fait d'un mélange de deux courants a priori opposés, mais qui, en fait, comme on le découvrira au fil des oeuvres citées ici, se marient très bien.

C'est un peu un sucré-salé artistique, un mélange aigre-doux (quelle belle métaphore culinaire !). Bref, le minimalisme baroque, c'est l'union d'une simplicité accrue qui peut aller jusqu'à l'épurement et une représentation (une démonstration) qui favorise la profusion, l'effet de masses, jusqu'à la limite du surplus voire du « trop ». Le problème qui se pose ensuite (si problème il y a) consistera à savoir comment marier les deux, mais il se trouve que la question est ici posée de travers, il me semble déjà plus intéressant de savoir qui marie les deux et on peut trouver ces « mélanges ».

Le plus naturel est d'abord de songer à une collaboration qui réunirait deux extrêmes pour un résultat décapant. Et cette collaboration extrême, mes goûts musicaux personnels me poussent à la trouver dans les travaux produits par la doublette Brian Eno / David Bowie, et par cette doublette j'entends mentionner la fameuse « trilogie berlinoise » (trois albums issus de cette première collaboration : Low, Heroes et Lodger sortis entre 1977 et 1979 dont a reprise par le très minimaliste Philip Glass n'a pas donné grand chose) mais surtout, surtout, je pense à Outside (tout simplement le meilleur album de Bowie), véritable chef d'oeuvre minimaliste-baroque. Avec ce disque on a la froideur d'Eno (créateur de la « musique d'ambiance » et dont l'album phare Before and after science est un monument de pop minimaliste) et l'excentricité d'un Bowie cinquantenaire au top du top de sa forme ; avec ce disque on a les riffes de guitares de Carlos Alomar mis en lumière par la présence feutré du piano de Mike Garson bref, ce disque est un disque des extrêmes, à la fois glacial et volcanique (glacial sur « The Motel », volcanique aliéné sur « Hallo Spaceboy ») et l'exemple type que ces extrêmes peuvent être rassemblés et transcendés, quoiqu'un peu marqué par la froideur électronique de l'époque (1995).
Bowie période Outside/Earthling Brian Eno

Une autre collaboration qui me vient en tête est une collaboration cinématographique, celle qui, sur des films comme In the mood for love ou 2046, et avec des artistes comme Wong Kar Wai et Tony Leung, ont permis de construire deux très bons films aux plans décalés. Le minimalisme baroque de ces films, ce sont ces scènes au ralenti, sur fond de musique lancinante, où les couleurs des costumes se révèlent comme des peintures animées, ce sont ces échanges de paroles laconiques, ces regards perdus, ces cigarettes fumées en silence pendant qu'autour, à côté, tout s'anime, tout prend forme (et que dire de cette photo superbe qui nous servira d'illustration : le silence des protagonistes, les couleurs de l'au-delà du kitsch, le tout rayé d'ombre noire...). La sobriété du jeu de Leung, mis en parallèle avec la maestria d'un Wong Kar Wai inspiré, c'est exactement le type d'échange qui donne naissance à des scènes à la fois surréalistes, intimes et spectaculaires. C'est cette ambiguïté omniprésente qui permet à la fois à la « magie » de la fiction de se mettre en place, tout en explosant véritablement les codes de représentations qui pouvaient avoir été établis jusque-là.



C'est également dans cette lignée que je placerais un auteur que j'aime beaucoup (et ça se voit, a priori, vu qu'il s'agit d'un énième billet où son nom est mentionné), à savoir Tom Spanbauer. Un Spanbauer qui se laisse véritablement couler dans ce mouvement qui n'en n'est pas un à partir de In the city of shy hunters où, en bon suiveur de Amy Hempel, il développe une esthétique coup de point. Des bribes de phrases, des mots comme seuls paragraphes, une aisance dans l'utilisation de ce qu'on appellera le slogan (ces phrases rituelles qui semblent définir les personnages qui les prononcent et qui les suivent durant tout le roman) avec, en parallèle, des évocations qui sortent du domaine du possible, des soubresauts fantastiques, des rêves, des évocations de l'imaginaire de l'enfance, souvent. C'est un langage à la fois affûté, aiguisé, et survitaminé, une peinture précise, minutieuse, rigoureusement réaliste, tout en dégageant tout un horizon de souvenirs, de rêves, de fantasmes. C'est définitivement ça, l'écriture de Spanbauer : une écriture du fantasme. Fantasme qui se trouve toujours dans cet entre-deux : entre la mécanique rigoureuse d'une parole laconique et l'évocation sous-jacente de tout ce qu'elle ne dit pas, mais que le narrateur décrit toujours au-delà des limites de la réalité.

Mais dans ce billet un peu particulier, je voulais aussi (surtout) vous parler de celui qui a fait naître chez moi tout cette interrogation sur le minimalisme-baroque. On en revient à la musique, donc, mais différemment d'avec Outside. Chez Sufjan Stevens, puisque c'est de lui qu'il s'agit, il n'est pas question de collaboration, et c'est ce qui m'a beaucoup impressionné, notamment dans son dernier « vrai » album Illinoise, puisque cette réunion des extrêmes, il la bâtit lui-même et il la porte lui-même dans son album. Dans une chanson comme « Chicago » (qui est à votre disposition dans la Oblue Radio depuis un petit bout de temps maintenant),
par exemple, il est assez étonnant de voir à quel point Stevens arrive à allier naturellement des couplets simplissimes, répétitifs, lancinants, véritablement minimalistes à des refrains où chorales, fanfares et violons semblent s'entremêler. Et pourtant, la chanson ne perd jamais de son naturel, de son évidence. Cette chanson m'impressionne beaucoup, d'autant plus qu'elle illustre à merveille ces impressions dont j'ai essayé de vous faire part dans les paragraphes précédents : un mélange superbe de deux attitudes musicales a priori antithétiques et qui se rejoignent, se recoupent, se complètent de façon à dépasser le simple clivage simplicité/multiplicité. Ce clivage, ces clivages, perdent leur sens en même temps que se développe une nouvelle esthétique de représentation ; il s'agit d'aller au-delà d'une réalité figée dans des attitudes, dans des canons de représentation.

Je regrette cela dit d'avoir structuré mon billet de la sorte, puisqu'il laisse plus l'impression d'un catalogue d'exemples en vrac que d'une réelle réflexion sur comment fonctionne ce (faux) mouvement et sur quoi il repose. Je regrette également que des artistes comme Yoko Kanno n'ait pas été mentionné, de même que la superbe chanson « I want you » des Beatles qui demeure pour moi un exemple de cette alliance géniale des extrêmes. Je reviendrai donc sans doute, si vous le permettez (et même si vous ne me le permettez pas), sur cette histoire de minimalisme baroque un de ces jours, histoire d'approfondir tout ça, histoire de comprendre, d'expliquer, pourquoi cette représentation-là est une représentation qui me convient, qui me fascine, qui m'inspire.

jeudi 23 février 2006

Comment écrire le froid ?

Je réfléchissais, tout à l'heure (dans le tram, en route pour mon cours de Langue Médiévale si mes souvenirs sont bons), à ce travail que nous devons faire en Atelier d'Ecriture pour dans deux semaines (vacances obligent), tout en écoutant, de mes oreilles ébahies, le merveilleux mais court "Frosti", chanson sans parole issue de l'album Vespertine de Björk. Le travail en question, c'est d'écrire un court monologue plus ou moins poétique avec didascalie, inspirée de Tardieu. Mon idée, influencée par ce Frosti sublime (quelques notes de xylophone glacé dans le vide et c'est tout), c'était de suggérer, d'évoquer le froid, la glace, le dépouillement. Mais comment faire ?

De retour à la maison, de retour devant l'ordinateur et là, je retrouve le froid, la glace, le dépouillement, sur la page vierge de mon traitement de texte. Que faire ? Etre incisif, court, juste, fragmenté ? Etre dur, être métallique, être à la fois liquide et mousseux ? Facile à dire. Et puis, de toute façon, la poésie, c'est pas mon truc. J'écrirais autre chose, quelque chose qui n'a rien à voir avec ce travail, j'écrirais un parcours, un voyage, quelque part, ailleurs, dans le pays du froid. Oui, tiens, je vais faire ça. Brian Eno, Before and After Science comme musique "stimulatrice" et je commence. Allez, c'est parti, j'avance dans les terrains du froid...