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Tag - Chuck Palahniuk

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dimanche 28 juin 2009

Chuck Palahniuk, Snuff

Après Choke et Rant et avant Pigmy (sorti le mois dernier aux US, les t-shirt dédiés sont déjà en vente sur le site du Culte) voici Snuff, signe que Chuck Palahniuk aime trouver le titre de ses livres en éternuant. Autrement je ne vois pas.

snuff.jpg
Snuff movies (ou Snuff films) : films courts généralement sous forme d'unique plan-séquence mal filmé et instable qui mettent en scène un meurtre réel, parfois précédé de pornographie avec viols de femmes ou d'enfants.
Cassie Wright, célèbre porn-star de son état, organise un nouveau record mondial : baiser devant caméras avec 600 hommes au cours d'une seule nuit. Les corps huilés des acteurs pornos ou simples anonymes venant profiter de l'aubaine attendent dans le couloir que leur tour sonne. On a inscrit sur leur peau un numéro – leur numéro – qui correspond à leur ordre de passage dans le film à venir. Une caméra fictive se balade entre les rangées des candidats pour prendre leurs témoignages sur le vif ou leurs pensées tacites du moment (quelques rares élus sont conservés au montage : Mr 72, Mr 137, Mr 600 et Sheila, l'assistante de Cassie Wright). Le roman est en quelque sorte le making-of écrit de ce world wild record qui se met en place au fil de la nuit.

Avec Snuff, Chuck Palahniuk prend une recette qui fonctionne : celle de Rant notamment (Peste en français). Il abandonne la narration fixée-panoramique au dessus des personnages ou la première personne pure pour un récit multiforme et polyphonique qui s'articule autour de témoignages, qu'ils soient ici oraux ou flux de conscience. Exactement comme pour Rant (mais à plus petite échelle : beaucoup moins de voix sont ici concernées), le récit prend la forme d'une enquête, enquête de seconde zone peut-être, mais enquête malgré tout. L'enjeu : décrypter l'envers d'une réalité donnée par le biais de visions multiples et fragmentées.
The reason they're shooting dudes out of order is so the editor can cut the pop shots together, one to six hundred. After that, Cassie will moan and flop around as much with number 599 as she does with number 1. In between, she'll only lie there like she's sleeping, but really in a coma. Or worse. Nobody here, none of us shmucks, will know any different than the official press release: "Adult Superstar Dies After Setting World Sex Record."
Ce roman, censé être un pamphlet, n'en est pas un. On reste dans le tout divertissant, un pied suffisamment loin dans le trash pour rester dans une gamme marketing ciblée, un autre suffisamment ancré dans des bases narratives somme toute assez classiques. Le monde du porno est effleuré en surface et les témoignages alternés empilent les lieux communs et autres légendes urbaines d'une voix métallique. Une légère intrigue familiale se développe, on l'attend malsaine, elle l'est, mais fragile, qui ne prend pas vraiment. Certaines pages mentent mieux que d'autres, certaines accroches sont intéressantes, mais trop vite noyées dans un défilé de latex et de chair trop systématique pour être véritablement pertinent.
One could always ask Bacardi about the mass-production aspects, the assembly lines in China where sweatshop workers wrap and package endless silicone-rubber copies of his erection, still hot from stainless-steel molds. Or they package and ship jiggling armies of pink plastic vaginas cast from the shaved pussy of Cassie Wright. Chinese slave labor, by hand, tweezing in pubic hairs or airbrushing different shades of red or pink or blue. Accurate down to Cassie's episiotomy scar. Bacardi's every vein and wart. The way people used to make death masks, casting plaster faces of celebrities in the hours between their demise and their decomposition.

Long after Cassie Wright becomes old and demented or dead and rotten, her vagina will still haunt us, tucked under beds, buried in underwear drawers and bathroom cabinets, next to dog-eared skin magazines. Or, showcased in antique stores, Bacardi's rubber erection, priced the same as the hand-carved scrimshaw dildos of lonely, long-dead Nantucket whaling wives.

A kind of immortality.
On reconnaît facilement un roman de Chuck Palahniuk : il répond toujours aux mêmes schémas, structures, concepts. Le parti pris est toujours volontairement chargé, osé, trash, la narration est toujours brève et sèche, les paragraphes courts et les constructions répétitives. Il y a toujours ces petits slogans qui reviennent toutes les cinq ou dix pages pour forger une marque de fabrique qui accroche, idem pour les paragraphes-phrases dont le but est de renforcer lapidairement en quelques syllabes le propos du paragraphe précédent. C'est souvent sec et cynique, c'est souvent acide et violent, tant pis pour l'Amérique bien pensante. Puis humour noir, citations de demeurés et questions rhétoriques empilées sur la page. Ensuite on mélange un peu de sang, sueur, sperme et tripe et la légende urbaine se poursuit : mesdames et messieurs les gens s'évanouissent en lisant du Chuck Palahniuk.
Dudes tell a joke. They say, "How many queer fuck films end as snuff films?" The answer being, "You wait long enough—all of them!"
Snuff est un roman plaisant mais mécanique. Palahniuk a trouvé une recette et il s'y tient. Ce n'est pas désagréable en soit, mais très peu inspiré. Avec Rant, Palahniuk essayait de sortir de ses névroses narratives sans y parvenir. Il reprend avec Snuff les bonnes vieilles habitudes de son écriture. S'il nous arrive de sourire par moment à la lecture de ces pages, l'arrière-goût permanent est moins flatteur : difficile de trouver plus anecdotique dans la bibliographie de Chuck Palahniuk que ce Snuff bancal et fainéant. Passons à autre chose.

vendredi 22 février 2008

Chuck Palahniuk, Peste

On reproche souvent à l'auteur de Fight Club de réécrire sans cesse le même roman (reproche que tout le monde fait à tous les auteurs tout le temps et en permanence, entendons-nous bien). On le qualifie d'auteur trash, qui fait dans le n'importe quoi et dont les récits sont toujours agencés de la même manière : truc bizarre > personnages bizarres > révélation super-bizarre > trucs invraisemblables. Peste, probablement, ne déroge pas à la règle. Peste, paru en France en janvier dernier, est un roman-type de Chuck Palahniuk, c'est vrai, ce qui ne l'empêche pas d'être bourré de promesses et de bonne volonté. Réellement enthousiasmant.



Qui est Buster 'Rant' Casey ? Voilà la question structurelle du livre. Le personnage-clé. Celui qui, habituellement, dans un roman de Palahniuk dirais « je » et entraînerait dans son sillage diverses remarques glauques, réflexions atroces et autres imagerie gore. Buster Casey, clairement le personnage principal du roman, d'autant plus que le livre est d'entrée de jeu identifié comme étant une biographie. Une « biographie orale », même, ce qui signifie que le roman se construit selon une suite de témoignages (oraux, donc) recueillis auprès de celles et ceux qui ont connus le Rant (« peste », en anglais, c'est d'ailleurs le titre du livre en VO) en question. Ce qui veut dire que Rant ne prend jamais la parole. Le portrait bâti ici est diffracté, à faces multiples, en perpétuelle évolution : les « témoins » se contredisent en permanence, les versions alternatives se succèdent et s'enchevêtrent, l'énonciation est polymorphe, la vérité, si tant est qu'il y en ait une, est perpétuellement à débusquer entre les déclarations des différents intervenants ; bref, qu'on n'adhère ou pas au procédé, peu importe, il se trouve que l'évolution majeure de l'écriture de Palahniuk passe par lui.

Le premier tiers du livre est d'ailleurs très enthousiasmant : on suit avec plaisir (sans tout comprendre encore mais qu'importe) l'évolution de Rant, ce tueur en devenir, cet ennemi public numéro un du futur, on contemple le spectacle de ses premières anomalies (cf. le passage des morsures, cité l'autre jour), on admire la naissance du monstre, celui-là même qui, on nous le dit dès le début, propagera cette épidémie de rage au travers de l'Amérique. Jusque-là, le principe de la biographie orale est parfaitement maîtrisé, on adore découvrir les différentes facettes de la réalité ; on adore.
L'ambiance mise en place est également bien posée : le flou de l'époque est agréable (il s'agit d'un futur proche, jamais réellement identifié), la « semi Science Fiction » qui s'en dégage est solide : l'intrigue s'étale sur une sorte de société chaotique, divisée entre les diurnes et les nocturnes, séparée par un couvre-feu, déchirée par ces courses underground de « Party crashing » titanesques et où les rabiques, merci à Buster Casey, ont grave la classe, deviennent les icônes de toute une génération, comme les grunges ou les punks en leur temps.

La langue est habile, prudente. Palahniuk ne tombe pas dans le piège de la « trashisation » à outrance (contrairement à ce que l'on pourrait croire, Peste n'est pas réellement gore, il s'agit plus d'une violence et d'une saleté de série Z, à l'extrême limite de la parodie en permanence, on s'en amuse plus qu'on en souffre) et parvient à varier logiquement les niveaux de langue : des péquenauds s'expriment autant que des mères de famille, des psychopathes en puissance, des scientifiques, des ados révoltés, des historiens, etc. Toute l'intelligence du récit se caractérise d'ailleurs dans cette alternance permanente de points de vue : le texte se construit petit à petit, par bribes, par instants.
On a même par moments l'impression que les enjeux du texte, comme ceux de l'intrigue par ailleurs, se rejoignent dans cette démultiplication des champs de vision : il s'agit d'un livre sur l'épidémie, sur la propagation des maladies. Or, le texte se propage, lui aussi, via ces interminables suites de témoignages, d'interrogations, de réponses, de variations. Et plus on progresse dans l'intrigue et plus les déclarations se contaminent les unes les autres, comme des rumeurs, comme des virus. Rant, au centre des débats, catalyse tous ces discours comme, le bras plongé au fond du trou, il catalysait les morsures de serpents avant de contracter la maladie. Sur ce point là : brillant.



Mais ce constat ne vaut peut-être que pour une partie du livre seulement. En s'enfonçant dans les travers de l'intrigue, on comprend finalement que cette révolution que tente d'opérer Palahniuk avec Peste n'est que partielle. La progression du roman nous donne tort. On se retourne encore dans ses vieux démons. La structure générale du livre est exactement la même que Choke, Berceuse, Journal Intime, etc. ; la structure générale du livre : celle-là même que je schématisais dans mon introduction.
L'aspect Science-Fiction a beau être préservé, le grand écart expérimenté par le disciple de Spanbauer est délicat à maintenir : les déclarations successives se contredisant sans cesse, les « grandes vérités » qui permettent de dénouer les noeuds du scénario (on peut réellement parler de scénario ici) sont en permanence contre-balancée par d'autres révélations qui pencheraient plutôt vers l'hypothèse de la folie furieuse. La tentative est intéressante, quoique résolument classique : poser des probabilités, des éventualités, que la narration ne prend jamais le risque de confirmer ou d'infirmer. Le texte est ouvert à interprétation. Malheureusement, si l'idée est sympathique, le carcan de la « biographie orale » la radicalise complètement : on établit donc une vérité bicéphale beaucoup trop manichéenne pour être intéressante. On retombe dans le dilemme des diurnes VS les nocturnes. Le politiquement correct VS la culture underground. Eux qui contrôlent la société VS nous, les marginaux exploités par elle. Facile. Trop lisse pour pouvoir être pertinent.

Que reste-t-il de ma lecture de Rant, pourtant ? Du plaisir. Un peu de déception-frustration. On salue la tentative, on s'attache aux scènes amusantes et autres clins d'oeil porno-trash à peine déguisées (Rant est capable de deviner le régime alimentaire d'une femme sur plusieurs semaines simplement via un cunnilingus), on rigole par moment, on reconnaît dans certains passages furtifs le génie singulier de Palahniuk à traquer l'absurdité du monde moderne, mais au-delà ? Peste laisse un arrière-goût un peu amère dans la bouche : on mesure les immenses capacités du livre pour au final retomber sur une prose habituelle, convenue. C'est l'impression que laisse tous les livres de Palahniuk, malheureusement (tous ceux que j'ai lu, en tout cas). Tous apparaissent comme agréables, sympathiques, « pleins de bonnes idées », mais aucun ne s'élève vraiment au rang de livre important, puissant, pertinent. Dommage. Cette percussion, je l'attends toujours. J'attends encore qu'il franchisse un palier, j'attends toujours un American Pycho, rien de moins.

Au-delà :

- L'extrait des "morsures" cité il y a quelques jours.
- La critique de Fluctuanet.
- La critique du Cafard cosmique.
- The Cult, le site web de Chuck Palahniuk.
- Le site officiel du livre (avec quelques extraits audio, en anglais bien sûr).

[Article également disponible sur Culturopoing]

mardi 19 février 2008

Eclipse

Le dernier Chuck Palahniuk, ça ne se loupe pas, surtout une biographie orale comme il l'explique lui-même dans le sous-titre de ce roman, disons, particulier qu'est Rant (Peste en français). Passage issu des premiers chapitres, où Rant Casey (personnage principal du livre mais qu'on ne "voit" jamais, le récit étant bâti sur une série de témoignages oraux recueillis parmi ses proches) se plonge littéralement dans ses premiers abîmes de monstruosité. Pour ceux que l'anglais rebute, j'ai également mis en ligne une traduction personnelle (et probablement truffée d'erreurs, je n'avais juste pas le temps d'y passer la journée), puisque je ne possède que la version original publiée par Doubleday.

Bodie Carlyle (Childhood Friend) : Summers, most folks would go fishing over along the river in hot weather. Rant would head the other way.
It wasn't nothing to find Rant walked straight all morning out in the desert, laid down flat on one side, his arm disappeared up to the elbow in some dirty hole. Didn't matter what critter – scorpion, snake, or prairie dog – Rant would be reaching blind into the dark underground, hoping for the worst.
That black widow spider on Easter Sunday, since it didn't kill him, Rant figured to hunt down what might. « I been vaccinated against measles and diptheria », Rant used to say. « A rattlesnake's just my vaccination against doing chores. »
Pit vipers, just about half the time they forget to inject their venom. According to books, Rant says, rattlesnakes, cottonmouths, they truly are more scared of you. A human being, giving off so much heat, that's what a pit viper sees. Something so big and hot shows up, and it's all a snake can get done to unfold those swing-down fangs and – kah-pow – sink them in your arm.
Nothing more pissed off Rant than getting dry bite. Pain but no poison. A vaccination without the medicine. Those double holes marching up his arms, ringed around his shins, no red welts. Dry bites.

(...)


Dr. David Schmidt (Middleton Physician) : The little screw-up, that Casey boy, he was presenting symptoms before he bothered to let his folks know he'd been bit. With rabies, the virus is carried in the saliva of an infected animal. Any bite or lick, even a sneeze, can spread the disease. Once you have it, the virus spreads through your central nervous system, up your spine to your bain, where it reproduces. The early stage is called the « eclipse » phase of the disease, beacause you present no symptoms. You can be contagious as all get-out, but still look and feel normal.
This eclipse phase can last a couple days to years and years. And all that time, you can be infecting folks with your saliva.

Chuck Palahniuk, Rant, Doubleday, P.68-73.
Lire ma traduction personnelle et approximative.

lundi 22 octobre 2007

Hugues Jallon, Zone de combat

L'actualité littéraire, au fond, d'ordinaire, je la suis de loin, zyeutant parfois les critiques de livres juste parus qui seraient susceptibles de m'intéresser et puis n'allant pas plus loin parce que, mine de rien, les livres neufs, c'est cher, trop cher alors voilà, c'est comme ça, on n'y peut rien : je préfère attendre que ces mêmes livres soient disponibles d'occasion ou bien en poche (quand ils sortent en poche, bien entendu), c'est plus é-co-no-mique. Ces derniers temps, pourtant, j'ai fait quelques exceptions concernant certains livres tout récents (c'est le cas de Bob Dylan une biographie pour lequel j'ai profité de mes fugitifs avantages de libraire de l'époque) et c'est le cas aussi de cette Zone de combat, que je me suis procuré plus ou moins sur un coup de tête, répondant aux coups de coeur expressifs de Chloé Delaume (entre autre) sur son blog. Voilà pour l'histoire de l'objet livre ; pour le texte en lui-même, suivez-moi s'il vous plaît.



Zone de combat (Verticales, 13.90€) est un livre inclassable : pas un roman, pas de la poésie, pas vraiment de la prose, qu'est-ce que c'est, au juste ? Un « texte de fiction », selon l'auteur lui-même (son deuxième, après La base). Une sorte de Chuck Palahniuk mais français (c'est important, la nuance est énorme), sans intrigue, sans personnage, sans conscience. Ne reste plus rien, semblerait-il, mais non : reste le langage. Le discours. Discours gris, dit Hugues Jallon, celui de la littérature d'épanouissement personnel, celui des rapports administratifs, aussi. Et de ce discours, de ce langage, naissent des situations, des scènes, des ombres, des fantômes qui, s'ils ne sont pas en eux-mêmes des personnages, permettent, à travers les non-dit, l'émergence de formes sous-jacentes, de personnes que l'on n'arrive jamais à cerner, à identifier, à comprendre. Des ombres en perpétuel mouvement : des mouvements de fuites, qui disparaissent à peine sont-elles apparues. Et la zone de combat, au juste, qu'est-ce que c'est ? Ce n'est jamais dit : toujours l'implicite. Ce n'est pas une vision noire de notre société même, ce n'est pas une contre-utopie à la 1984, ce n'est pas non plus un groupe de soutien particulier, mais bien tout ça à la fois : une vision universalisante de la peur (« un seul mot nous rassemble : la peur », dit la quatrième de couverture). La peur dans ce qu'elle a de plus commune à tous et à tout. La peur dans la représentation même que fournie le langage : ces relents de dépêches que l'on retrouve cristallisées dans des expressions-slogans qui reviennent sans cesse : lié à / passé par (par exemple). La peur comme mal à combattre et comme attitude de survie. C'est un peu tout ça à la fois, la zone de combat.

Et sur le blanc de la page vide, rien d'autre. La mise en page est d'ailleurs importante, on lorgne vers la poésie : les retours à la ligne sont légions, les rythmes sont étudiés, les phrases fragmentées. Rien n'est dit et pourtant tout est discours, tout est parole. Ça parle au « nous », ça parle au « vous », on est dans un vrai groupe de soutien, un groupe de dialogue, un groupe qui oeuvre contre et dans la peur. On y entrevoit des relents de société terrorisée post onze septembre, on y ressent les absences chroniques de confiance en soi, de sécurité, de sérénité : scènes d'enfants sacrifiés, bribes de thérapie de couple, agoraphobie... La peur vue comme une dimension pathologique, avec tout ce que cela peut sous-entendre de discours socio-critique. Et le refus permanent d'un quelconque lyrisme (« n'essayez pas de former des images » est-il répété sous arrêt, comme un leitmotiv, comme un slogan), le refus de sortir de ce langage gris, de ce discours au « nous », de ces thérapies qui ne résolvent rien. C'est ça, la « zone de combat ».

Semaine 5

Vous reprenez les exercices.

L'été en fin d'après-midi. Volets clos. Fenêtres bien verrouillées.
Reste de lumière chaude.

Après dîner, vous êtes restés seuls tous les deux, vous baissez le son de la télévision, assis sur une chaise face à face, vos genoux se touchent à peine, vous devez vous sentir très proche l'un de l'autre pendant toute la durée de la séance.

Dans un premier temps, vous instaurez entre vous un contact visuel direct
dense et prolongé.

Deux minutes de silence.

Vous éprouvez ce moment partagé.
Au plus profond de vous-mêmes.

Trois minutes de silence.

A tour de rôle, vous prenez alors la parole en détachant bien les mots :

Nous avons du mal parce que.
Nous nous sommes réunis ce soir parce que.

Puis vous enchaînez par une minute de silence.
Souriez-vous.
Longuement.

Vous reprenez en détachant bien les mots :

Merci de nous avoir permis de partager ce moment ensemble.
Promettons-nous d'y attacher la plus grande importance à l'avenir.

Vous recommencez en inversant les positions, trois fois de suite.

A la fin, souriez-vous à nouveau.
Etreignez-vous cinq minutes, c'est long vous verrez, mais vous découvrez à quel point vous en aviez envie.

C'est terminé
vous ouvrez grandes les fenêtres, vous n'avez plus peur du monde à l'extérieur. Vous n'avez pas peur de le laisser vous traverser complètement.

Vous tenez bon, c'est évident.
Vous êtes en train de faire la différence.

Hugues Jallon, Zone de combat, Verticales, P. 33-34
Zone de combat est un livre hybride, pas réellement livre d'ailleurs tant le texte puise sa force dans son oralité : il suffit d'entendre quelques extraits du texte lu pour s'en convaincre (ici, par exemple, lors de l'émission Poésie sur parole sur France Culture, à écouter). L'oralité est le maître mot de ce monologue thérapeutique et lobotomisant, c'est entre autre pour cela que je pense à Palahniuk, mais pas seulement : je pense également à une chanson de Florent Marchet qui, durant toute ma lecture, m'est revenue en tête, en boucle, en permanence : cette chanson c'est Les cachets sur l'album Rio Baril. On n'est pas loin, c'est vrai.



Zone de combat, c'est certainement un livre à lire, un livre qui permet d'élargir le champ de la littérature à autre chose (c'est une prose de science sociale, une poésie pathologique) et une manière non pas de nier le champ fictionnel mais bien de le redéfinir : tout épurer (l'intrigue, la scène, le personnage) pour mieux révéler par la parole uniquement (révéler l'intrigue, la scène le personnage). Un livre fort, certainement, très fort.

[Article également disponible sur Culturopoing]

dimanche 28 janvier 2007

La "nouvelle" littérature française

Saviez-vous que tout enseignant et/ou toute personne reliée de près ou de loin à l'Education Nationale se doit (c'est stipulé dans les contrats) de souscrire à une lecture régulière et approfondie soit de Télérama, soit du Nouvel Obs ? Non, vous ne saviez pas ? Tant pis, ce billet n'a de toute façon pas vraiment de rapport direct avec l'un ou l'autre de ces hebdomadaires. Enfin si, mais de loin, puisque c'est en tant que digne fils d'instit' que j'ai parcouru le dernier numéro de Télérama... Et dans le dernier numéro de Télérama (numéro 2976, du 27 Janvier 2007), Nathalie Crom, journaliste, se propose de réagir à

l'essai de Tzetan Todorov, La littérature en péril (dont vous pouvez lire un entretien sur le site de La Croix) sur la dégénérescence du roman français actuel dans un article pas vraiment polémique intitulé, pourtant : « Le roman d'une polémique ». Cet article, je l'ai lu avec attention et j'en ai suivi les échos bloguesques ici ou sans que ni les uns, ni les autres ne contentent mon propre point de vue sur la chose.

En substance, l'article de Nathalie Crom s'oppose à la thèse développée par Todorov dans son essai qui voudrait que le roman français actuel soit « réducteur », « étriqué », « objet langagier clos, autosuffisant, absolu » et dont l'écriture serait victime d'une « attitude complaisante et narcissique » ; en un mot, le roman français serait vidée de sa substance, notamment par l'élan autofictionnel systématique et insupportable (j'extrapole) qui caractérise la littérature hexagonale depuis quelques années maintenant. Bref, cet article de Télérama nous apprend que, contrairement à ce que Todorov (et bien d'autres) dénonce, le roman français se porte bien. Il se porterait même mieux que bien. En fait, il n'y aurait aucun problème, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Et l'article d'appuyer son propos via de lourdes références à Roland Barthes ou Marthes Robert, que, je vous rassure de suite, je n'appellerai pas à mon secours, Dieu merci, laissons-les bien au chaud où ils sont : dans les marges de mes feuilles de cours illisibles.

Les arguments défendus dans cet article (par des intervenants qui sont pour la plupart, ça me peine de le faire remarquer, soit des universitaires, soit des éditeurs, on retrouve finalement assez peu « d'acteurs » du roman) sont clairs et simples (voire simplistes) : il s'agit d'un catalogue d'exemples sans réelle réflexion sous-jacente.

Peut-on « parler de péril, de déclin, poursuit avec enthousiasme Bruno Blanckeman, lorsqu’on a la chance de vivre à une époque où écrivent des auteurs tels que Patrick Modiano, Jean Echenoz, Sylvie Germain, Antoine Volodine, Marie NDiaye ou Annie Ernaux ? » Des auteurs qui ont en commun de « continuer à inventer des démarches singulières pour nous donner les moyens de construire notre propre représentation du monde ».


L'article s'appuie d'ailleurs sur une citation d'Edmond de Goncourt saluée à droite à gauche comme un pied de nez aux défenseurs des théories de la dégénérescence, citation que voici : « Ma pensée, en dépit de la vente plus grande que jamais du roman, est que le roman est un genre usé, éculé, qui a dit tout ce qu’il avait à dire. »
« Regardez, en fait le roman est mort de puis longtemps, nous n'avons donc pas de soucis à nous faire, nous n'avons pas d'effort à produire pour le ressusciter et/ou le révolutionner », semble-t-on alors entendre. Mais n'y aurait-il pas un léger soucis vis à vis de l'Histoire Littéraire lorsque l'on cite un Goncourt ? Pourquoi, me direz-vous, mais parce que ce sont les frères Goncourt eux-même qui, dans la seconde moitié du dix-neuvième ont amorcé la rupture naturaliste, n'est-ce pas ? Un genre usé, éculé, qui a dit tout ce qu'il avait à dire... jusqu'à ce qu'on le renouvelle, jusqu'à ce qu'on le dépasse ! Quel exemple de pauvreté intellectuelle pour de soit-disant auteurs de littérature que de se retrancher derrière ce discours alors même que l'on n'est visiblement pas capable de le contextualiser, d'en saisir la portée : si le roman stagne, il ne reste plus qu'à le révolutionner, à le moderniser. Au contraire, on brandit ici les Goncourt en justifiant la stagnation actuelle et c'est ce qui choque le plus ma petite sensibilité : le problème du Roman français n'est pas qu'il soit vide, c'est que personne n'essaie de le « remplir », de le renouveler (personne de visible, en tous cas, mais j'y reviendrai).
Par ailleurs, si le Roman français se porte bien, j'aimerais que l'on m'explique pourquoi il s'exporte si mal et, surtout, pourquoi les auteurs ovationnés en France ne connaissent pas ou peu de succès hors de nos frontières quand les « raconteurs d'histoire » (sic), eux, trouvent leur public (cf. cet article du magasine Lire, datant de 1996, c'est un peux vieux, certes, mais je n'ai pas trouvé d'équivalent pour les années 2000). De la même façon, si le Roman français se porte bien, expliquez-moi, également, pourquoi il n'y a pas eu de prix Nobel de littérature français depuis plus de vingt-ans (Claude Simon, 1985) et pourquoi il n'y en a eu « que »trois (dont un refusé par Sartre) depuis 1960...

En fait, il n'y qu'un seul élément développé dans cet article avec lequel je sois à peu près d'accord, c'est René de Ceccatty qui le dit : « C’est vrai qu’il y a sans doute en France peu de grands romanciers, de raconteurs d’histoires, mais cela n’empêche pas qu’il y ait de très grands auteurs. » Et nous sommes là, selon moi, au coeur du coeur du problème. Des auteurs, actuellement, il y en a, mais qu'ont-ils à dire ? Comment est-il possible que, récemment (2005) le fameux prix Goncourt récompense un auteur qui utilise le matériau Roman comme espace de remplissage afin de combler sa propre incapacité à manier

le principe même de fiction (François Weyergans, Trois jours chez ma mère) ? Comment se fait-il que le Roman français se contente (parce qu'il s'agit bien de ne pas faire l'effort, pour le coup) d'auteurs qui ne savent produire que des auto-fictions en masse ? Et surtout, surtout, comment se fait-il que la paysage romanesque actuel ne présente aucun romancier moderne et visible ? Quels sont les équivalents français ou francophones des Brett Easton Ellis, Rodrigo Fresan, Gabriel Garcia Marquez, Gao Xingjian ou encore Chuck Palahniuk ?
A cela, certains répondent bien volontiers quelques noms, comme par exemple Houellebecq, Angot ou Nothomb... Mais lequel de ces trois-là (et de tous les autres soit disant grands noms de ce début de siècle) expérimente quoi que ce soit ? Lequel de ces trois-là fait progresser le genre romanesque ? Lequel de ces trois-là n'échoue pas dans sa tentative d'être en accord avec la modernité de son temps ? Lequel de ces trois-là, et de tous les autres, ont écrit un roman aussi moderne que La place de l'étoile (1968 !), exemple pris plus ou moins au hasard dans les derniers « gros » romans français ? Je vous laisse méditer...

D'autres me citeront le dernier Goncourt (c'est le cas de Nathalie Crom dans son article, qui brandit les 700 000 ventes des Bienveillantes comme une victoire automatique sur la soit-disante morosité décriée par Todorov) comme preuve de la capacité française à raconter. Mais le problème n'est pas là. Le problème est de savoir comment réinventer la fiction romanesque, comment créer la fiction du vingt et unième siècle. Est-ce en revenant sur un événement marquant du vingtième et en utilisant une esthétique du dix-neuvième (la question nazie traitée par le prisme du roman de type réaliste) ? Je n'ai personnellement pas (encore) lu ce fameux roman de Jonathan Littell (et on ne m'en tiendra pas rigueur) mais est-ce si difficile à comprendre, ce besoin, cette nécessité de progrès, de renouvellement ?

La littérature française actuelle est à la fois suffisante et étouffée. Elle semble incapable de se remettre en question, de se détacher de son propre objet d'étude (l'auteur ou la littérature elle-même), tout comme elle semble incapable de se détacher du lourd héritage des Rousseau, Chateaubriand ou Proust (la littérature du moi, en somme) alors que chacun d'entre eux sont parvenus à leur façon à opérer une réinvention littéraire ; alors que, pour prendre en comparaison la littérature anglo-americaine, qui sert souvent d'élément de comparaison, les auteurs anglophones, eux, sont parvenus à dépasser l'héritage des James Joyce et autre Virginia Woolf. Là où la fiction anglophone (pour ne citer qu'elle) parvient à dynamiter les carcans du passé, la fiction française stagne, étranglée par des « têtes de gondoles » qui peuvent certes être de bons auteurs mais qui restent figés dans un vingtième siècle déjà révolu depuis presque une décennie.
Au final, la « nouvelle littérature française » fait de la littérature franco-française et non de la Littérature, tout comme la « nouvelle scène française » fait de la chanson française, et non de la Musique. Certains pourraient être tenté d'appeler ça « l'exception culturelle française », moi je serais tenté de l'appeler un manque flagrant de curiosité et d'ambition artistique.

Ce billet est un peu trop véhément, le trait est (volontairement) forcé, je le concède volontiers, mais il se propose plus comme une réaction aux discours comme celui de Nathalie Crom (qui n'est pas la seule à les tenir, bien entendu, je n'ai par ailleurs rien contre cette journaliste que je ne connaissais pas avant jeudi dernier). Non, la littérature française en général et la fiction romanesque en particulier ne se portent pas bien actuellement. Mais non, le roman français n'est pas pour autant « en péril », puisqu'il « suffit » de le relancer, de le renouveler, de le porter dans la modernité. Reste simplement à trouver qui opérera cette rupture et quand, mais ça, c'est un autre débat.
Au passage, et en guise de conclusion, je vous conterai cette petite anecdote que j'ai vue en tant que téléspectateur, pas plus tard que ce matin. Il s'agissait de l'émission « I matin week end » sur I TV et il s'agissait d'une chroniqueuse littéraire (dont je ne connais pas le nom), qui rebondissait, justement, sur cette affaire de « Roman d'une polémique » et qui concluait sur un « le roman français se porte très bien » très énergique avant d'enchaîner sur son « roman de la semaine » qui était, je vous le donne en mille, un roman étranger... De la même façon, dans le numéro 2976, les deux critiques complètes de roman présentées par Télérama sont des critiques de romans étrangers...

vendredi 22 décembre 2006

Souffle

Je vous propose aujourd'hui un petit (très petit) texte écrit la semaine dernière en cours (lors de mon cours mensuel de latin, pour être précis), qui a pour titre "Souffle". Que dire de plus, sinon que son concept est pompé à une nouvelle de Chuck Palhaniuk ("Guts", dans Haunted). En voici le copié/collé intégral, puisqu'il est assez court pour tenir sur un billet uniquement.

Texte à lire d'une traite, sans reprendre sa respiration.

Je m'appelle Aesserlink et à la fin de ce souffle je serais mort le temps me manque mon corps me tue mes larmes sèchent derrière mes yeux mais je ne souffre pas non je ne souffre pas si je pense à autre chose je ne souffre pas je ne souffre plus souviens toi comme c'était il y a longtemps et les courses autour du lac et l'hiver et son eau opaque à la surface qu'il fallait faire céder en un éclat en un fragment la violence de ce coup tu sais tu te souviens n'est-ce pas mes doigts engourdis dans le vent aiguisés chez moi chez nous et la façon dont nos rires dont nos voix frappent contre les parois les montagnes et éclatent et résonnent et s'évaporent jusque dans les propres silences de nos corps mais ça aussi je le sais tu ne l'as pas oublié j'aimerais me souvenir plus et plus vite tout ça me permet de rester hors de moi tu comprends hors de mon corps qui devient cet air qui sort d'entre mes lèvres et qui me manque je sais que ça ne va pas tarder il ne me reste plus beaucoup de temps plus beaucoup de ce souffle mais avant ce moment oui avant ce moment je voulais juste dire oui je voulais juste te dire que.

Lire le texte dans une fenêtre séparée.

lundi 26 juin 2006

Hurlements

Voilà une nouvelle nouvelle (aha) qui en fait n'est pas si récente que ça. Il me semble l'avoir écrit assez rapidement au début de l'année (scolaire), c'est à dire en septembre, et l'avoir oublié aussitôt, en même temps qu'une autre (à venir un de ces jours également), écrite à la même période. Celle-là, je l'ai relue plus ou moins par hasard l'autre jour, et, l'ayant complètement oublié, je dois dire que je l'ai beaucoup aimée. Elle m'a beaucoup fait rire, comme si ce n'était pas moi qui l'avait écrite. J'ai donc décidé de la mettre en ligne, d'autant plus que ma dernière nouvelle mise en ligne remonte au mois de mars, il fallait donc que je comble une attente insoutenable de votre part (non ? tant pis...).

Il s'agit d'un texte assez court, plutôt humortistique, teinté d'un peu de macabre. A la relecture de ces quatre pages, il me semble me souvenir qu'elles ont été légèrement inspirées par le Berçeuse de Chuck Palahniuk. Je compte sur vous pour me dire ce que vous en pensez ;) .

Il y a deux façons de vendre une maison hantée. La bonne, et la mauvaise. La mauvaise, c’est de régler l’affaire discrètement, rapidement et à n’importe quel prix. C’est la vieille méthode. La bonne, c’est de s’adresser à Screaming Houses, spécialiste des maisons hantées depuis trente ans. En règle générale, à cause d’un regrettable manque d’informations, les gens préfèrent opter pour la mauvaise méthode.

Lire la suite.

lundi 1 mai 2006

Le martyre de saint Moi

Afin d’inaugurer cette nouvelle catégorie, j’ai choisi un sujet inspiré par ma lecture du Choke de Chuck Palahniuk. Afin de résumer un peu simplement, Choke « met en scène » deux personnages majeurs : le narrateur (Victor Mancini, figurant dans un « musée vivant » où tout se déroule comme en 1734, accro au sexe et fils d’une paranoïaque criminelle mourante) et son meilleur pote (Denny, également accro au sexe mais qui lutte son addiction en ramassant des pierres, qui travaille pour le même « musée vivant » que le narrateur). Victor raconte comment il ne combat pas son addiction, comment sa mère l’a élevé n’importe comment, comment il rencontre de nouvelles conquêtes lors de ses réunions de « sexooliques », comment il s’occupe de sa mère placée dans un hospice, comment il endosse toutes les responsabilités de tous les problèmes rencontrés par les pensionnaires de cet hospice et, surtout, comment il se force à s’étouffer avec sa nourriture dans divers restaurant (d’où le titre, « to choke » voulant dire s’étouffer) afin de se faire aider par les bons samaritains qui traînent dans le coin. C’est de là que vient cette expression, le « martyr de saint Moi » : elle désigne l’entreprise de Victor, qui prend sur lui (qui s’étouffe, qui accepte d’assumer n’importe quel problème antérieur de n’importe quel patient qui n’a plus toute sa tête) pour accorder un peu d’importance à son prochain, pour le faire se sentir mieux, pour lui donner l’impression qu’il est important. C’est un pseudo Jésus moderne, en quelque sorte…

Ce bouquin de Palahniuk porte un regard assez trash sur la société actuelle mais me semble assez pertinent sur trois points : d’abord l’aspect overdose de sexe à l’heure de la pornographie universelle (voilà des mots clés qui m’amèneront des visiteurs !), ensuite l’ultra culpabilisation de notre monde moderne et, enfin, l’insatiable besoin d’affection. Le « martyre de saint Moi » est surtout concerné par ces deux derniers points.

Afin de mettre les pieds dans le plat d’entrée de jeu et de débarquer avec des phrases clichés et définitives que j’adore, disons le tout de suite : nous vivons dans une société extrêmement culpabilisante. Vestige de l’éducation chrétienne, très certainement, car, comme je l’ai lu dans mon cours de stylistique l’autre jour (coïncidence) : dans le système chrétien, celui qui s’accuse ne peut être que bon (cf. l’acte II de Tartuffe). Cela rejoint d’ailleurs le fameux dicton (assez dérangeant quand on y pense) : « faute avouée est à moitié pardonnée ». Pas étonnant, cette culpabilisation (et cette culpabilité) permanente, quand on voit que la réponse quasi automatique et universelle a n’importe quelle mauvaise nouvelle qui ne nous concerne pas est : « je suis désolé ». Ton chien est mort ? Merde, je suis désolé. Même si on y est pour rien, et bah on le dit quand même, c’est plus pratique, c’est une manière de tout prendre sur ses épaules comme… une croix ? Au passage, il est intéressant de constater qu’au niveau du langage la fameuse formule « je suis désolé » (ou encore « excusez-moi », ou encore « pardon ») n’est plus seulement une formule passive mais bien une phrase qui provoque l’action. Exemple : dans le bus/tram/train/peu importe un peu bondé, afin de se faufiler dans cette masse souvent malodorante il faut dire la formule magique « excusez-moi » (ou encore « pardon », ou encore « désolé »). Ce n’est plus simplement une phrase de réaction mais bien une phrase d’action, qui entraîne quelque chose. D’une certaine manière, évidemment, s’excuser à outrance permet aussi de faire ce qu’on veut, dans tout le « n’importe quoi » que ça peut supposer… Petit extrait histoire d’appuyer mon propos :

Tout ça est tellement facile. Ce n’est pas une question d’avoir belle allure, en tous cas pas en surface – mais c’est toujours vous le gagnant. Acceptez juste de vous faire briser et humilier. Et, pour toute votre vie, continuez juste à répétez aux gens : Je suis désolé… Je suis désolé… Je suis désolé… Je suis désolé… Je suis désolé…

Mais le « martyre du saint Moi », c’est aussi le constant besoin d’affection. L’affection, ça peut être une baise vite fait dans le placard de la salle de réunions des sexooliques, ça peut être l’étreinte d’un type qui sauve la vie de celui qui s’étouffe, ça peut être les cartes de ce même type qui ne veut pas être oublié, ça peut être les regards des visiteurs du « musée vivant » vers celui qui est mis au pilori, et ça peut également être un sourire, un geste, une parole pour quelqu’un qui porte un bébé dans ses bras… La recherche de l’affection, c’est le personnage de Denny qui l’incarne plus ou moins dans le bouquin. C’est lui qui passe son temps à être mis au pilori pour « anachronismes » dans son musée de 1734. C’est lui, aussi, qui rapporte ses pierres à la maison enveloppées dans une couverture rose, avec une fausse tête de bébé dessus. De cette manière, il reçoit ces sourires, gestes et paroles et il peut s’asseoir dans le bus. Que demander de plus ? Mais elle n’est pas tellement étonnante cette constante recherche d’affection au milieu de ce monde froid, ce monde du slogan et du leitmotiv, ce monde cru et porno et mécanique. Notez que tous ces adjectifs conviennent parfaitement pour décrire le style de Palhaniuk. Peut être que tous ce que tout le monde cherche, c’est ce qu’on trouve sur la couverture Folio (française) de Choke, à savoir un Jésus qui tend les bras, toujours prêt à enlacer tout le monde. Et peu importe qu’il soit vrai ou faux. Du moment qu’il ouvre les bras, du moment qu’il est là pour prendre à son tour la responsabilité des autres sur les épaules, à son tour. C’est peut être ça dont parle le bouquin de Palahniuk… En tous cas c’est comme ça que je l’ai lu et ressenti.

Etrange billet, j’en conviens, mais ce sera à peu près toujours le cas dans la catégorie des « Chroniques en vrac ». J’aurai pu écrire un « Coup de cœur » concernant Choke, j’y ai d’ailleurs pensé, mais ce n’est pas vraiment ce que je voulais faire. Je voulais mettre en valeur ces deux points majeurs du livre qui, selon moi, méritent leur importance, car étant extrêmement pertinent concernant la société actuelle. Tiens, au passage, petit jeu : amusez-vous à compter le nombre de fois où je m’excuse sur ce blog, je suis sûr que le résultat doit être assez intéressant ^_^. Au passage, par ailleurs, j’en suis désolé…

dimanche 26 mars 2006

Exercice minimaliste

Il y a un livre que j’affectionne particulièrement. Il est signé Chuck Palahniuk (l’auteur de Fight Club) et il s’appelle Stranger than Fiction (je donne le titre original, non pas par snobisme, mais simplement parce que le titre français est grotesque). Ce livre, qui n’est pas un roman, regroupe en fait beaucoup de petites anecdotes, pensées et tout ce que vous voulez de cet auteur que j’apprécie beaucoup, et pour cause, en plus d’être un « disciple » de Tom Spanbauer (je vous parlerais un jour de cet homme, il a écrit mon livre culte) il est simplement brillant.

Dans le passage qui m’intéressera aujourd’hui (un chapitre nommé Amy, parce qu’il y parle, entre autres, de Amy Hempel, auteur (autrice) éminemment minimaliste), Palahniuk parle du minimaliste et débute comme suit :

Quand vous étudiez le minimalisme dans l’atelier d’écriture de Tom Spanbauer, le premier texte qu’il vous fait lire, c’est The Harvest d’Amy Hempel. Puis vous vous attaquez à Strays de Mark Richard.
Et après ça, vous êtes démoli.
Si vous aimez les livres, si vous aimez bouquiner, c’est une ligne que vous ne devriez jamais franchir.
Je ne plaisante pas.
Parce que dans le cas contraire, ensuite, vous trouvez nuls tous les romans que vous ouvrez. Tous ces pavés à la troisième personne bourrés d’intrigues piquées dans les journaux… Après Amy Hempel, vous économiserez un paquet de temps et de pognon.

Je garde quelques réserves concernant les « pavés à la troisième personne bourrés d’intrigues piquées dans les journaux », ce n’est pas mon genre ni mon but de ne subir l’influence que d’un seul courant, quel qu’il soit. Pas question, donc, de dénigrer d’autres auteurs ou d’autres mouvements sous prétexte que j’apprécie cette démarche minimaliste. Bref.

En relisant ce petit chapitre, et les quelques « instructions minimalistes » (que j’ai, bien sûr, soit accepté, soit ignoré selon mes désirs) j’ai décidé de me livrer à un petit exercice. Je voulais écrire, depuis hier, un petit « fragment » sur le non-dit. Un instantané du non-dit, en fait. Je me suis donc laissé tenter par l’optique d’écrire un premier jet que je remodèlerais par la suite, dans un mouvement de simplification (peut-on parler de minimalisme dans ce cas précis, à vrai dire je n’en sais rien, mais ce n’est pas vraiment ça qui importe). J’ai donc écrit quatre versions du même texte (qui fait moins d’une page). Ou en fait non, j’ai écrit une version qui s’est par la suite vu amélioré trois fois. Je suis donc toujours resté sur la base de mon premier jet puisque, de toute façon, il n’y a que comme ça que j’arrive à quelque chose (je vous parlerais un jour, peut être, de mon attachement au premier jet). Voici donc les résultats :

Non-dit, première version.
Non-dit, deuxième version.
Non-dit, troisième version.
Non-dit, quatrième version (définitive).

Ce petit exercice est assez révélateur de la façon dont j’écris. Le premier jet constitue une sorte de grosse statue obèse, que j’affine au fur et à mesure jusqu’à en arriver à la forme voulue, plus fine, plus mince. Maintenant, je ne respecte pas toutes les règles du minimalisme dont parle Palahniuk dans son chapitre. J’ai essayé, une fois, de me lancer dans un projet de ce type, projet qui n’a abouti sur rien car, si le texte en lui-même me satisfaisait je savais pertinemment qu’il s’agissait d’un « texte à la manière de » (en l’occurrence, à la manière de Tom Spanbauer) et ce genre d’entreprise ne m’intéresse pas. J’ai donc pris ce que je voulais dans ces règles et j’ai laissé le reste. J’ai complété le tout par mes propres envies, mes propres idées, sans quoi je ne ferais jamais rien de réellement satisfaisant. Tout ça pour dire qu’en fait, le titre de ce billet est trompeur… Mais peu importe, n’hésitez pas à commenter cette évolution (plus ou moins bien réussie d’ailleurs) de ce petit « fragment ».

mercredi 15 février 2006

Ces maniaques de la vérité...

Enfin une journée bien depuis vendredi (et ce jour fatal qui m'a transformé en adulte) ! Je peux le dire, désormais, je suis guéri (même si, au passage, j'ai refilé ma maladie à ma maman auprès de qui je m'excuse par ailleurs :( ). Cette guérison n'a malheureusement pas débouché sur grand chose, pire : je me suis pas mal fait chier aujourd'hui, la faute aux cours. Le mercredi, y a pas à dire, c'est mortel. Passer deux longues heures à parler de (que dis-je ! à écouter, à subir !) Jaccottet en cours, c'est terrible. Surtout quand on se rend compte que, concernant le commentaire super chiant qui nous a occupé deux bonnes semaines, il s'agissait "du commentaire le plus difficile du bouquin" et que ce "locataire" que l'on prenait pour une allégorie de l'être humain dans toute sa précarité était enfait, aussi un "petit oiseau". Y a pas à dire, ça calme. Pire encore, on apprend que le Jaccottet en question, il se méfie des images poétiques parce que ce sont des mensonges... Merde alors. Des mensonges. C'est terrible. A cause d'elles, l'oeuvre n'est plus vraie.

C'est pareil pour Multatuli, le loser qu'on étudie(ait) en Littérature Comparée, il raconte sa propre histoire (pourrie, bien sûr) et ne cesse de justifier toutes les trois pages (ça en devient vite gonflant) concernant son soucis d'être honnête, de faire vraie, et ainsi de suite. En rentrant chez moi, j'allume la télé, et je tombe sur cette jeune cinéaste qui vient de sortir son premier film et qui raconte que, oui son film parle de ce qu'elle a vécu dans sa jeunesse, que c'est tout pareil, que c'est vrai, blablabla. Plus généralement, c'est tout le monde qui se met à faire du vrai désormais. C'est terrifiant. C'est le règne de l'autobiographie, du de l'oeuvre autobiographique et, pire que tout, du témoignage. Il faut donc dire la vérité de notre époque, ne pas trahir le réel, représenter la vie de tous les jours. L'artiste qui marche de nos jours n'est pas foutu de se décoller de sa gentille petite personne, comme le dernier vainqueur du Goncourt (désolé, son nom m'est volontairement sorti de la tête) qui a écrit son bouquin en suivant l'idée "je vais écrire un livre sur un écrivain qui ne sait pas quoi écrire". Le prochain, a-t-il confié dans une interview, racontera peut être la suite ou "comment l'auteur de ce livre reçoit un grand prix littéraire". Voilà, c'est ça la littérature et, pour parler plus généralement, l'art d'aujourd'hui. Et bien il ne me plait pas. C'est bien gentil de savoir écrire, encore faudrait-il avoir quelque chose à dire, mieux, quelque chose à raconter. Donc je ne lirais pas le Goncourt de cette année, je ne lirais pas non plus Houellebecq, Roth ou encore je ne sais qui. J'attends plutôt le prochain Palahniuk, je préfère regarder American Beauty et écouter Björk ou Yoko Kanno. Je préfère laisser ici ce clavier et partir, comme ça, et m'envoler quelque part, n'importe où, où je pourrais voir des choses qui n'existent sur papier, entendre des langues qui ne veulent rien dire et voir des pétales de roses dégouliner dans l'air. C'est comme ça.

Ca me rapproche finalement de mon sujet de dissert à faire pour après les vacances, qui parle de la moralité de l'artiste qui équivaut à "peindre le réel". Moi, le réel, je n'ai pas envie de le retrouver dans la fiction, je le vois tous les jours, et ça me suffit. C'est comme ça. D'ailleurs, pour moi, la moralité de l'artiste et "peindre le réel" ça veut dire autre chose : être honnete, en tant qu'artiste, c'est d'être conforme à l'idée que l'on se fait de la représentation du monde. Moi, je veux que les choses soient comme elles ne peuvent pas être. Alors, puisque j'ai ce pouvoir, le pouvoir d'inventer, je l'utiliserais, ne serait-ce que pour me satisfaire en tant que lecteur.

Ouah, ce billet est on ne peut plus décousu, c'est complètement irréel !