NPAI      

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Tag - Cinéma

Fil des billets

vendredi 27 août 2010

À propos de Two Lovers de James Gray

J'écris ces quelques notes depuis un vaisseau fantôme nommé Insomnie, errant dans la nuit comme un oeil entre des planètes invisibles qui pourraient s'appeler Morpheus DX 9, Urkh 24 ou bien que sais-je encore. Je me repasse sous les paupières le film Two Lovers de James Gray, vu avant-hier. (L'intégralité de l'intrigue du film est dévoilée dans les lignes ci-après.)

two-lovers-poster.jpg

1
L'affiche du film ne correspond pas au film. Aucune des affiches choisies pour le film ne correspondent. Two lovers n'est pas un tendre mélo ni une comédie romantique pour nuit d'été. Même la lumière est étrange, étrangère au film. Une lumière venue d'ailleurs, un ailleurs proche pourtant plus connu sous le nom famous de Photoshop, je crois. Il faut passer le cap de l'affiche (ici de la couverture DVD) pour pouvoir lancer Two lovers.

2
Two lovers s'articule autour de deux points géographiques qui sont aussi des points de fuite possibles ou épouvantables : l'ici et l'ailleurs. L'ici se définit progressivement, plan par plan, comme un zoom propulsé à la molette depuis un satellite Google Earth qui montrerait d'abord un continent, puis un pays, une ville, un quartier, une rue, une maison, une fenêtre, une ombre. L'ici se nomme d'abord New York, Brooklyn, Brighton Beach, l'appartement familial, la tête malade du personnage incarné par Joachim Phoenix, ses névroses existentielles, la dépression : une panne de bonheur. L'ailleurs est dévoilé par touches sur une palette quatre couleurs. L'ailleurs est une femme, l'ailleurs est une fuite, un amour impossible, des désirs contrariés.

3
Au coeur de ces deux destinations contradictoires la narration pose deux femmes. L'une, la brune, Sandra (Vinessa Show), verrouille l'ici, cadenasse le présent. L'autre, la bonde, Michelle (Gwyneth Paltrow), propulse l'ailleurs, se fait détonateur d'un fantasme qui s'appellerait passion.



4
Si Sandra verrouille l'ici, elle n'en est pas complice, mais plutôt victime maladroite des circonstances. Sandra est cautionnée par l'ici :
- par la famille de Leonard (Joachim Phoenix), d'abord, qui fait la médiation
- parce qu'elle est juive (en opposition à Michelle complètement étrangère à la famille)
- parce qu'une union avec elle permettra aussi une fusion professionnelle, et donc une stabilité future
- parce qu'elle remplace l'ex-fiancée de Leonard pour devenir (hors film ?) une mère
- parce qu'elle propose une vision du bonheur confortable (La mélodie du bonheur)
- pour le cadeau qu'elle fait à Leonard : des gants : des gants comme cocon confortable qui le coupe de tout contact avec sa réalité
- enfin quand il décide de prendre des photos pour elle (de lui offrir ses yeux) c'est pour fixer des scènes de banalités familiales : des scènes « avec des gens dedans » pour remplir ses paysages décharnés de quartier désaffecté qui reflètent (pourtant) son identité.

twolovers3.jpg

5
Et Michelle propulse, ouvre vers l'ailleurs, elle est l'actrice de Leonard :
- parce que sa simple présence permet l'extravagance : la scène du night club vient rappeler à Joachim Phoenix qu'un jour il était en vie, rameute des souvenirs supposés d'une vie d'avant la dépression, tisse aussi une filiation avec le film précédent de James Gray, La nuit nous appartient, et ses scènes de night club 80's
- parce qu'elle est elle-même une drogue dont Leonard ne peut décrocher
- pour le jeu permanent qu'elle permet : jeu de regards d'une fenêtre vers l'autre, jeu de textos disséminés au fil du film
- parce que son amour pour elle est secret (leurs conversations se font au téléphone portable, donc privé) quand Sandra impose un amour familial (réunions de famille, téléphone fixe de l'appartement familial), aux yeux de tous
- parce qu'elle est infertile
- parce qu'elle est mouvement, parce qu'elle est nomade, parce qu'elle vient de et va vers l'ailleurs.

6
Les péripéties et marivaudages du film poussent Joachim Phoenix vers Sandra, ce qui décuple sa passion pour le personnage de Gwyneth Paltrow. L'apparition de l'amant de Michelle le transforme en second rôle de cabaret : un corps caché derrière la porte. Un meilleur ami. Un confident. Une ombre inconfortable.

7 Si les lieux traversés par Leonard et Sandra sont des lieux familiaux (l'appartement des parents de Leonard est cloisonné, minuscule, étouffant), ceux qui caractérisent le couple Léonard / Michelle condamnent à l'avance leurs efforts pour se rapprocher l'un vers l'autre. Les deux espaces privilégiés empêchent toute fuite : la cour intérieur de l'immeuble dans lequel ils vivent, et le toit de l'immeuble. Les murs sont des barrières. Même le toit, censé être ouvert sur l'ailleurs, est froid, cloisonné (les angles de caméra sont découpés, hachés par les pans de murs qui s'intercalent entre les corps), fermé finalement. Lorsqu'il arrive que Leonard investisse un lieu qui appartient à Michelle, il en est toujours exclu (le night club, l'opéra). Même après invitation dans cet appartement qu'elle ne paye pas elle-même, Leonard découvre un lieu étonnamment vide, dépouillé de meubles, comme si le décor qu'il observait depuis la fenêtre de sa chambre n'était qu'une façade sans envers. Seule la chambre est meublée, mais du strict minimum : un lit, une porte, et de quoi séparer encore les corps.

twolovers2.jpg

8
Il y a en réalité deux espaces libres, infinis, qui permettent l'ouverture fictive vers l'ailleurs : la baie dans laquelle Leonard se jette au début du film et retient de se jeter à la fin du film, et l'Internet, discret, qui permet la réservation en ligne de billets d'avion pour organiser la fuite. Tous les autres espaces du films sont cloisonnés et, comme la chambre et la tête de Leonard, encombrés, bouchés, verrouillés.

9
La possibilité d'une fuite avec Michelle ramène à l'adolescence : Leonard fugue, remonte le temps. Il achète une bague miteuse avec ses économies. Il quitte sa famille sans dire au revoir. Il jette son sac par la fenêtre. Il ne prend pas ses médicaments. Il jette le portrait de son ex-fiancée. Il remonte le temps non pas vers un avant la névrose, la dépression, mais vers un ailleurs où ces instants n'auront jamais pu voir le jour.

10
Le film s'ouvre sur le silence : le corps de Joachim Phoenix immergé dans la baie, puis repêché, pathétique, trempé. Le film se ferme sur le silence : le corps de Joachim Phoenix, sur la plage face à la baie, devant une fuite devenue impossible. Les murs minutieusement érigés autour de Michelle verrouillent à leur tour l'ailleurs pourtant caressé du bout des doigts. Les dernières images aussi sont silence. Quelques mots chuchotés. De la musique minuscule. L'ailleurs s'est tellement resserré sur Leonard qu'il ne reste plus que l'ici.

two-lovers4.jpg

11
Après les avoir jetés, Leonard récupère les gants offerts par Sandra.

samedi 29 décembre 2007

I'm not there

Voilà un film qu'il fallait absolument que je vois, sans trop savoir pourquoi d'ailleurs parce que : aucune critique de lue jusque-là et à peine une couverture de je ne sais quel magazine cinéma aperçue, avec Cate Blanchett en couverture et le concept vaguement entendu comme ça, à la radio : une biopic sur Bob Dylan avec six acteurs différents pour l'interpréter. Résultat quasi instantané : faut-absolument-que-j'aille-le-voir-ce-truc.



Et donc je suis allé le voir ce truc. Premières impressions éclaires et quasi instantanées : bien fait, par un heureux hasard, d'avoir lu la biographie de François Bon il y a quelques mois, parce que le film de Todd Haynes n'est une biopic ordinaire, voire même pas une biopic du tout : un film pour initié, voilà ce que c'est, où l'on n'explique pas, on montre, on suggère, on hallucine, point barre. Alors quand on associe ce parti pris avec les quelques modifications d'identités des personnages (peu de vrais noms utilisés, on retrouve surtout des personnages fictifs, parfois un peu dur à identifier quand on ne maîtrise pas bien l'époque), on se retrouve avec un film parfois difficile à suivre.
Mais passé ces incongruités premières, I'm not there, c'est du tout bon. Six personnages différents, six facettes de la personnalité ou de la carrière de Bob Dylan (dont le nom n'est par ailleurs jamais prononcé), qui se succèdent ou s'entrecroisent voire se complètent. Ces fictions, recoupant des périodes incontournables comme le Dylan protestataires ou le Dylan en pleine transition électrique et des facettes moins évidentes (le Dylan rimbaldien, par exemple) trouvent leur place naturellement dans un film au montage énergique et incisif (surtout au début) et dont le rythme est peut-être son principal atout (exception faite pour la fin, peut-être).



Autre atout fort : le casting. Excellent, diversifié et cohérent, qui rassemble pourtant, pour le même « rôle », Christian Bale, Richard Gere et surtout Cate Blanchett, sidérante en Dylan star androgyne huée et épuisée par les tournées successives. Sans conteste le personnage clé du film, qui s'illustre également dans la scène phare : cette mise en image psychédélique et géniale de Ballad of a thin man (cf. la radio), version live revisitée par Cate Blanchett pour le coup. On y explore l'imaginaire dylanien brutalement, aux frontières du clip et de la rêverie. Impressionant.



Côté face, on peut regretter que deux fictions restent quand même moins percutantes que les autres : la partie « familiale » de la vie de Dylan , malgré une Charlotte Gainsbourg exemplaire, comme toujours, se révèle un peu anecdotique et surtout la partie « Billy the Kid », incompréhensible pour le non-initié que je suis, partie avec Richard Gere en vedette qui correspond également aux zones de longueurs que l'on peut déceler dans le film.
Toujours au niveau des bémols, et toujours pour un non-initié d'ailleurs, la difficulté parfois de s'y retrouver dans la fictionalisation des personnalités, disons, parallèles. Exemple : le nom de Joan Baez n'étant pas mentionné, on le travestit en nom fictif. En revanche, d'autres personnalités comme Allen Ginsberg, par exemple, gardent leur nom. Mystère.



I'm not there, c'est donc un très bon film (et dont le titre, « Je ne suis pas là », affirme d'entrée le parti pris osé du réalisateur : produire un film sur Dylan sans Dylan, l'évoquer sans le montrer, le réécrire sans le dire), certainement l'un des tous meilleurs vus cette année me concernant, mais tellement facile d'y passer à côté qu'il peut sans doute facilement décevoir. On sent que Todd Haynes, également réalisateur de Velvet Goldmine il y a quelques années (film qui reprenait la même recette, appliquée à la période glam des années 70), a gagné en maturité, parvenant à construire une (série de) fiction(s) de qualité, par rapport à un Velvet Goldime gentil et finalement très caricatural. Reste ce problème d'accessibilité qui devrait (a du) barrer l'accès du film au grand public, très certainement : être obligé de se farcir une biographie avant de se déplacer en salle pour comprendre un minimum d'éléments et de sous-entendu, il est clair que ce n'est pas idéal. La réussite intrinsèque du film passait peut-être par ce sacrifice là...



En bonus : ces deux vidéo avec un trailer (pour une fois) plutôt bien fichu et un extrait amusant (bien que non sous-titré) d'une rencontre Dylan/Ginsberg décalée. Et puis aussi : qu'en pense le biographe ? Le billet de François Bon en réaction au film.

[Article également disponible sur Culturopoing]

lundi 17 décembre 2007

La vie intérieure de Martin Frost

La vie intérieure de Martin Frost, dernier film de Paul Auster, ne passait cette semaine que dans quatre salles en France. Quatre, c'est tout. Et parmi ces quatre, un cinéma du Mans, notre ciné, disons, habituel. Quelle chance, n'est-ce pas ? Et tant pis si la critique est négative, tant pis si ça ressemble à un accident de parcours, c'est un film de Paul Auster, il devrait bien y avoir quelque chose à en retirer. C'est du moins ce qu'on (ce que je) peut (peux) légitimement croire avant de gagner le cinéma en question. Et quand on arrive, le type à la caisse, parlant avec un client régulier peut-être des films du jour : « Y a La vie intérieure de Martin Frost, un navet... un film de Paul Auster ». Le ton est donné.



L'idée de départ était pourtant intéressante : prendre dans Le livre des illusions, roman d'Auster de la fin des années quatre-vingt dix, un des films d'Hector Mann, personnage fictif, que décrit le narrateur. Un film que personne ou presque n'a vu, décrit en quelques pages qui m'avait laissé une très bonne impression. L'idée de départ : réaliser le « film dans le livre » d'un personnage fictif, c'était pour moi une idée vraiment pertinente. Peut-être parce que je croyais naïvement qu'Auster s'évertuerait effectivement à réaliser ce film là, celui de son personnage. Mais non : mésentente. En réalité, Auster s'est évertué à réaliser une merde qui devrait (en tout cas je l'espère !) sceller une bonne fois pour toute son destin cinématographique.

Martin Frost (David Tewlis), « écrivain à succès », se retire quelques jours dans la maison de campagne de deux de ses amis histoire de se ressourcer après l'écriture de son dernier « roman à succès ». Bien vite, pourtant, une nouvelle idée viendra le titiller, suffisamment pour le pousser à interrompre ses vacances et se remettre au travail : une histoire courte, quarante pages maximum. Les problèmes arrivent le lendemain lorsqu'à ses côtés, à son réveil, il découvre cette femme, Claire (Irène Jacob) avec qui il vient vraisemblablement de passer la nuit. Après quelques minutes de quiproquo poussif, ils décident de se partager la maison et de cohabiter. Et, accessoirement, de « tomber amoureux ». Les choses se corsent lorsque Claire commence à tomber malade, et son état empire à mesure que Martin achève son histoire... Voilà pour les grosses lignes du scénario.



Difficile de savoir par où commencer quand un film, comme celui-là, est mauvais de la tête au pied. Commençons peut-être par le problème numéro un, le plus handicapant : Auster ne réalise pas un film, il fait gigoter ses acteurs devant une caméra et fait semblant de confondre littérature et cinéma. L'écueil le plus agaçant l'est d'autant plus qu'il est quasi omniprésent : le film est soutenu par une voix off qui fait (très mal) la narration. Pas une narration cool à la Fight Club, non, il s'agit d'une narration à la troisième personne du genre : c'est alors que Martin décida de sortir une vieille machine à écrire du placard et de se mettre au travail alors même qu'à l'écran, on voit Martin sortir une vieille machine à écrire du placard et se mettre au travail. Pour un spectateur qui naïvement croyait pouvoir tirer quelques bons moments d'un film qu'il sait d'avance moyen, c'est assez gênant de constater comme ça, dès le début, l'énormité de son erreur.
Le constat est identique pour les acteurs : tous (il n'y en a que quatre) sont très mauvais ou bien très mal dirigés ou bien les deux. Les dialogues eux-mêmes sont mal écrits (qu'est-ce que c'est que cette manie, Paul Auster, de ponctuer chaque réplique du nom du personnage à qui elle s'adresse, hein, dis-nous, Paul Auster ?), on se croit dans un mauvais téléfilm sans même avoir l'excuse de blâmer la version française puisque c'est de la VO dont il s'agit. Le scénario lui-même est d'une naïveté sidérante (naïveté dans le mauvais, très mauvais sens du terme !), rien à voir avec ce film à peine esquissé entre les pages du Livre des illusions, il s'agit là d'une fable affligeante sur la création artistique et on ne comprend pas qu'un créateur chevronné comme Auster ait pu tomber dans des maladresses pareilles. Irène Jacob, dans son rôle de femme mystérieuse est pathétique et le « truc » qui permettait de résoudre le mystère du scénario original devient ici un quiproquo transparent et ridicule à souhait. Et je passe sur les ralentis affligeants, et je passe sur la musique agaçante à souhait et je passe sur les ellipses foireuses et les fondus au noir gênants. Et je passe sur le rôle sur mesure créé pour Fifille (Sophie Auster) qui montre à tout le monde (enfin, ceux qui auront vu le film) comment elle chante bien et comment elle joue bien histoire de pourquoi pas lui trouver du boulot après... Et je passe sur les transitions aberrantes où l'on se retrouve à observer une machine à écrire modélisée en 3D qui lévite et roule à la fois.



Incompréhensible accident de parcours que cette Vie intérieure de Martin Frost. D'un matériau de base intéressant (ce film décrit dans le Livre des illusions), Auster bâtit une première partie excessivement médiocre. La seconde est, elle, un désastre embarrassant, surtout quand, comme moi, on apprécie beaucoup le monsieur en général. De toute évidence, l'équipe du film n'avait pas prévu d'aller au-delà de cette première partie (qui correspond à deux ou trois choses prêt au scénario d'Hector Mann) et s'est lancée au hasard dans des directions farfelues et niaises à souhait histoire de boucler le travail (la fin, mon Dieu, la fin, mais quelle horreur !). Et dire qu'il y a quelques années, Auster déclarait dans je ne sais plus quelle interview qu'il ne souhaitait plus faire de cinéma... Il aurait été sage de suivre ton souhait de l'époque, Paul Auster... (Au passage, je vous livre ici la bande annonce : en VO sous titré espagnol parce que j'ai pas trouvé autre chose)



Un seul mot pour conclure vite vite vite et vite vite vite en finir avec cette chronique qui m'agace : affreux. Vraiment.

[Article également disponible sur Culturopoing]

lundi 3 décembre 2007

My Blueberry Nights

Un Wong Kar-Wai ça ne se manque pas. Ou alors ça se manque, et ça se redécouvre plusieurs années plus tard en DVD (le coffret La révolution Wong Kar-Wai m'attend sagement depuis Noël dernier). Mais dans l'idéal, ça ne se manque pas et ça se voit en salle, tant qu'à faire, parce que c'est toujours plus agréable et que ça égaye les jours de pluie (des fois qu'il pleuve, bien sûr, parce que sinon, c'est plus embêtant). Bref, un Wong Kar-Wai ça enthousiasme, c'est toujours ça de gagné, et c'est d'autant plus vrai quand le titre est aussi charmant, car charmant ce titre l'est : My blueberry nights, je trouve que ça pète.



Le parti pris du film est de présenter un road-movie très américain (après tout pourquoi pas) où trois lieux centraux de l'Amérique sont exploités : New-York, Ploucville (Memphis en réalité) et Vegas. Ces trois espaces, le personnage central, Elizabeth (Norah Jones), les traverse en une heure et demie (durée du film) pour bâtir une sorte de récit initiatique dont on ne comprendra jamais réellement les motivations (si ce n'est une sombre histoire d'amour qui, bien entendu, finit mal). Durant son périple, Elizabeth (tantôt Lizzie, Betty ou, tout simplement, Elizabeth) croise de nombreux personnages secondaires qui l'accompagneront le temps de ses multiples séjours mais qui ne resteront jamais bien longtemps car Lizzie est une nomade, toujours en mouvement, toujours en transit. Parmi ces personnages, Jude Law le beau gosse, David Stratharin le flic bourré, Rachel Weisz le femme fatale du pauvre et Natalie Portman la joueuse de poker. Du beau monde, réellement.

My blueberry nights est un film assez difficile à chroniquer (j'ai déjà dit la même chose il y a peu me semble-t-il) car c'est un film relativement inégal. Pire : c'est un film qui s'éfile. Le tout début, pourtant, laisse augurer du meilleur : c'est la partie new-yorkaise. Elle se déroule quasi intégralement dans un bar, géré par Jérémy (Jude Law), carrefour des pas perdus dans lequel chacun, au fil du temps, y laisse ses ambitions amoureuses déchues et ses amours perdues, symbolisées ici par des clés qu'on abandonne dans un bocal. Elizabeth fait partie de ses propriétaires de clé en mal d'amour, c'est à cette occasion qu'elle rencontre Jeremy. L'esthétisme à outrance de Wong Kar-Wai s'exprime ici pleinement : les métros qui filent dans la nuit comme autant de destins nocturnes qui se croisent, les reflets perpétuels et saturés que l'on découvre dans le bar et le jeu de vitres et de lettrines superposées aux images (la caméra glisse souvent le long des vitres du bar, joignant aux images du couple les inscriptions extérieurs des vitrines, inscriptions le plus souvent à l'envers par ailleurs, signe que le sens ne se trouve pas en ces lieux) sont superbes. C'est également dans cette première partie que les ralentis syncopés et saccadés du chinois s'expriment le mieux, profitant des plus belles lumières, des plus belles nuits (cf. l'affiche, très jolie). Idem pour le montage, ingénieux, qui instaure un rythme fort et prenant à travers quelques ellipses bien venues et de nombreuses superpositions de scènes. Malheureusement cette partie du film n'est qu'une introduction fugace qui ne dure pas. Malheureusement, disais-je, car le film ne tiendra plus par la suite ce niveau là.



Les deux autres parties du film ont pour avantage de confronter Elizabeth à d'autres personnages qui lui permettront de s'accomplir (quête identitaire etc.). Ce n'est, en soi, pas problématique. Mais le film perd en rythme et en intensité. A mesure que Lizzie croise les destins d'autres personnages, elle-même est de fait mise en retrait, elle devient spectatrice à son tour ; elle devient par ailleurs serveuse dans les bars qu'elle fréquente et non plus cliente, comme au début. Elle glisse lentement dans le décor. Les intrigues parallèles ne sont pas inintéressantes en elles-mêmes mais on sent le fil se détendre : on accroche moins, les effets de caméras et autres altérations de l'images semblent forcés. Dommage.
Idem dans la troisième partie, à Vegas, où les bémols sont plus problématiques : de spectatrice, Betty devient transparente au contact d'une joueuse de poker (Natalie Portman) beaucoup trop percutante comparée à la fade Elizabeth. C'est un comble dans l'économie narrative du film, puisque le personnage d'Elizabeth est censé voguer en pleine quête identitaire, alors même qu'elle s'efface de plus en plus à mesure que le film s'écoule. Le problème est double, de plus : Norah Jones en tant qu'actrice principale est loin d'exéler dans sa performance. A côté de Rachel Wiesz ou Natalie Portman, toutes deux très bonnes dans leurs rôles, du coup, cette mauvaise performance s'en ressent d'autant plus. Dommage (bis).



Le problème tient également dans cette incertitude permanente que ne résout jamais le film : tient-on à mettre en image une quête initiatique ou s'intéresse-t-on à la relation Jude Law / Norah Jones ? Les deux, de toute évidence, ou plutôt ni l'un ni l'autre, puisque ces deux versants ne sont visiblement pas compatibles. On ne sait pas sur quel pied danser, du coup, et on ne saisit plus les intentions premières du réalisateur, comme ces narrations en voix off qui apparaissent et disparaissent sans réelles raisons ni utilités, clairement de mauvais goût d'ailleurs.

Du coup, mon impression générale est partagée. La première partie du film est géniale, l'image est souvent sublime (malgré les récurrences du réalisateur, les ralentis, et tout et tout), la bande son l'est également (très beau remix pour l'un des thèmes d'In the mood for love par ailleurs), mais quelque chose manque. On sent le film hésitant, parfois incohérent. On sent un film agréable qui passe à côté de quelque chose de très fort et, finalement, bien vite, on se surprend à regretter que le film en entier n'ait pas été pensé dans la première partie uniquement, comme un huis-clos dans ce bar génial où les échanges Norah Jones / Jude Law, tantôt amusant, tantôt touchant et émouvant, auraient pu trouver leur pleine mesure. Vraiment dommage.

[Article également disponible sur Culturopoing]

jeudi 15 novembre 2007

Les promesses de l'ombre

Réglons de suite la question : je ne connais pas les films de Cronenberg. Aucun. Les promesses de l'ombre, c'est le premier film de lui qui me motive suffisamment pour me déplacer jusqu'au ciné ; en règle général, je ne suis pas vraiment attiré par ses productions (allez savoir pourquoi). Cette chronique vaut donc ce qu'elle vaut, c'est à dire pas grand chose, c'est à dire l'opinion d'un type qui est allé voir un film par défaut et qui n'a aucune idée du background artistique du réalisateur. Bien, c'est dit.



Les premières images, d'entrée, nous plonge dans la communauté russe de Londres qu'on ne quittera plus jusqu'au générique de fin. Les premières images, d'entrée, nous plonge dans une ambiance glaciale, glauque au possible, gore, parfois (la scène d'introduction est particulièrement forte à ce niveau là). Les premières images, donc, donnent le ton d'un film sombre, dur, sanglant.
Le rayon de soleil du film, c'est Anna (Naomi Watts), cette sage-femme tout ce qu'il y a de plus normale, qui accouche « un beau jour » une prostituée/droguée russe de quatorze ans. Elle meurt, pas sa fille. Se sentant responsable du bébé, Anna récupère le journal intime de sa mère et part à la recherche de sa famille, à la recherche d'un foyer pour l'enfant. Elle tombe bien vite sur le milieu mafieux russe qui s'articule autour de Semyon, vieux chef de gang, son fils Kirill (Vincent Cassel, un poil agaçant) et Nikolaï (Viggo roi de la pomme de terre Mortensen), le « chauffeur » : celui qui s'occupe d'anonymer et de se débarrasser des cadavres (cf. la vidéo, ci dessous, en VO non sous-titré, je sais, mais on fait ce qu'on peut, hein). Voilà pour les grandes lignes.



Les premières minutes sont très bonnes : incisives comme il le faut, des ellipses bien placées. Le décor peu à peu se met en place via quelques petites scènes qui posent un décor, une ambiance. Les personnages se détachent tous grâce à des personnalités variés : Semyon et ses allures de vieux sage, Kirill, complètement allumé, Anna, la gentille pas trop cruche mais un peu naïve quand même parce qu'il le faut bien et surtout, surtout, Nikolaï, le chauffeur-homme à tout faire de Kirill (« I'm just the driver », qu'il dit avec l'accent russe, mais en fait, il est un peu plus que ça). Pourquoi surtout ? Parce que clairement, le film tourne autour de ce personnage clé et de la performance d'acteur de Viggo Mortensen pour l'incarner. Froid, secret, mystérieux, calme, pro. Tout ce qu'il faut pour intriguer l'oeil du spectateur. Et ça marche. L'équilibre du film repose là dessus : sur ce personnage dont, au fond, on ne sait rien, et qui pourtant rempli l'écran de sa simple présence. Du coup, petit problème, petit déséquilibre : les autres personnages passent au second plan. Mais ce n'est qu'un détail.

Car le véritable problème du film est ailleurs. Plus d'une heure durant, une atmosphère se déploie, s'impose sur la pellicule, une atmosphère réussie, prenante, dense, et tant pis si parfois le côté redite des films de gangster se fait sentir, cette ambiance là est bonne, point barre. Mais au trois quarts du film environ, un twist scénaristique fait chavirer le film. Et d'agréables, Les promesses de l'ombre deviennent l'un de ces films banales qu'on apprécie vaguement, du coin de l'oeil, en oubliant instantanément les grandes lignes tellement les ficelles scénaristiques sont énormes. D'autant plus dommage que la base était là, bien ancrée, prête à accueillir un dénouement plus percutant.
Et d'un coup tout s'enchaîne : cette énorme maladresse en révèle d'autres qui, bien que plus discrètes, ressortent d'autant plus. Les personnages principaux, parfois, ne survivent pas aux quelques lignes qui servent à les définir (c'est le cas du personnage de Naomi Watts, agréable au début, mais qui devient bien rapidement inutile, malheureusement) et certaines astuces narratologiques sont naïves (le parallèle entre l'image et la voix de la jeune mère du début qui raconte avec son bel accent russe les horreurs de son journal intime : l'effet est souvent moyen, la narration parfois ratée).



Dommage, car les possibilités qui se dégageaient de la première heure semblaient énormes. Le personnage monstrueux développé pour et par Viggo Mortensen est fascinant, et quelle scène superbe, la scène centrale, celle de « l'adoubement » où Nikolaï, au corps parfait, plongé dans une cave à la luminosité étrange, reçoit les « insignes », les marques qui ancrent dans sa chair les symboles de son nouveau grade.
Dommage, donc, car loin d'être un mauvais film Les promesses de l'ombre déçoivent au moment même où elles promettent le plus : c'est au sommet du crescendo apparent que se défait l'intrigue. De quoi se renseigner sur Cronenberg, du coup, et peut-être mieux apprécier ses précédents films.



[Article également disponible sur Culturopoing]

mercredi 7 novembre 2007

Le rêve de Cassandre

Chaque année, la même chose, au même moment, à la même époque (quasiment jour pour jour, il suffit de comparer les dates), pas les mêmes cinémas, certes, mais le même genre de cinéma (vous savez, les cinémas où on diffuse des films coréens à tour de bras, toujours en VO), et le même réalisateur, au même moment, à la même époque. Abrégeons. Il s'agit du Woody Allen dernier cru, bien sûr, et avec lui, de quoi clore sa « trilogie londonienne », entamée avec Match Point et poursuivie l'année dernière avec Scoop.



L'affiche est surprenante (j'ai d'abord cru à un thriller... mais c'est pas le cas), le casting également (pas de Scarlett Johansson cette fois-ci, mais un couple Ewan Mc Gregor / Colin Farrell assez inattendu). Le titre, quant à lui, indique de suite que c'est plutôt du côté de Match Point que ce film va lorgner et non vers Scoop (comédie légère et agréable) : il s'agit en effet d'une tragédie au sens le plus strict du terme.
On est de nouveau à Londres, donc, à suivre les déambulations de deux frères qu'on pourrait légitimement qualifier de losers. Le premier (Colin Farrell) est un joueur invétéré, amateur d'alcool, mécanicien aux rêves somme toute assez terre à terre. Le second (Ewan Mc Gregor) est plus ambitieux, il collectionne les conquêtes féminines et se voit déjà à la tête de plusieurs hôtels aux States alors même qu'il travaille toujours dans le restaurant de son père. Heureusement, ces deux là, peu vernis, ont un oncle millionnaire, capable de les aider à réaliser leurs rêves (rêves matérialisés par l'achat de ce bateau, au début du film, baptisé « Le rêve de Cassandre »), en échange de quelque service peu scrupuleux...

L'atmosphère générale du film est agréable : on sourit volontiers, on rit parfois, les personnages sont dans l'ensemble relativement attachants. On passe un bon moment. L'intrigue met du temps à se mettre en place (mais après tout pourquoi pas), de nombreuses idées sont bienvenues (le personnage de l'actrice, qu'incarne Hayley Atwell, est sans doute le plus intéressant) et certaines scènes sont plaisantes (bien qu'extrêmement Allenienne) : celle-là en fait partie (pas d'extrait Youtube car sur Youtube, on ne trouve que la bande annonce complètement nulle, il faut donc aller du côté d'Allociné, et supporter la pub du début).



Mais (car il faut un mais)...

Le film est de toute évidence mal construit, le montage semble hésitant : le tout début est très mauvais, de nombreuses scènes sont noyées dans des redites perpétuelles qui, en plus de décrédibiliser certains personnages (Colin Farrell, identique du début à la fin, qui répète sans arrêt les mêmes monologues et surtout, surtout, Colin Farrell, quoi : quel agaçant acteur), nous font vite perdre le fil de l'intrigue. Des ellipses semblent mal placées, certaines transitions sont à la limite de l'incompréhensible. La fin semble bâclée (mais peut-être est-ce accessoire). Bref : un film plaisant, mais quelles drôles d'impressions en ressortant, celles d'un film bricolé, pas réellement exploité, un film fait en pensant à autre chose. Voilà l'impression que j'ai eu.

Et le fait est que les défauts sont trop nombreux, à commencer par le plus dérangeant : le fait qu'on ne sache jamais où on est. Le parti pris de la tragédie est fait dès le début (le titre) et pourtant on sent le film hésitant : est-ce qu'on veut faire rire ? est-ce qu'on veut se concentrer l'agencement des situations ? on ne sait pas vraiment, alors on fait un peu des deux, très maladroitement. Et pareil pour la gestion des personnages : celui de Colin Farrell finit par agacer, et celui d'Ewan Mc Gregor semble sous exploité, d'autant plus qu'il n'est qu'une reprise du héros de Match Point (Johnatan Rhys-Meyer), à peine modifié. Quel intérêt, dans ce cas ? Le personnage le plus intéressant, la comédienne, a beau faire remonter l'intérêt du film, sa présence nous rappelle tout de même perpétuellement l'absence d'une autre actrice : Scarlett Johansson, que l'on ne retrouve pas au casting (Hayley Atwell joue bien, mais elle n'impose que peu d'impact à l'écran, et elle reste physiquement lisse du début à la fin, dommage pour celle qui est censée incarner le désir et l'arrogance).
Et ne parlons pas des à côtés, des contingences de la post-production : les affiches, l'habillage, la bande-annonce, tout laisse penser à un thriller psychologique, ce que le film n'est pas. Et ne parlons pas non plus de la bande-son ronflante et gonflante confiée à Philip Glass qui semble éternellement bloqué sur trois notes qu'il répète à l'infini (autant la bande-son de The Hours était géniale, autant toutes les autres que j'ai eu l'horreur de subir étaient à chier).



Mais abrégeons. Le rêve de Cassandre est un film bourré de défauts, pas mauvais en valeur absolue, mais très moyen une fois remis dans le contexte des deux très bons premiers opus de la fausse « trilogie londonienne ». Je n'en ai pas passé un mauvais moment pour autant, ce qui peut être difficile à comprendre à la lecture de cette armada de critiques. Je reste un fidèle du juif bègue quoiqu'il arrive et cet « accident de parcours » ne m'empêchera pas de retourner voir son prochain film, l'année prochaine, au même moment, à la même époque, presque jour pour jour. Dommage tout de même que cette belle brochette de bons films s'achève par un dernier opus aussi anecdotique.

[Article également disponible sur Culturopoing]

jeudi 21 juin 2007

Ocean's 13

Quelques mois à peine après The Good German, le tiquet Steven SoderberghGeorge 'What else ?' Clooney est de retour avec Ocean's 13 (ou Thirteen pour la version originale et qui aurait aussi du être, logiquement, le titre en France compte tenu de ceux des autres épisodes, mais curieusement, cette fois on nous a foutu le chiffre...), troisième volets de la saga « Ocean » qui comptait jusque-là un « Eleven » excellent et un « Twelve » agréable. Le film est sorti hier en France et c'est hier soir que j'y suis allé, sans prendre en compte l'accueil mitigé qu'a reçu le film à Cannes et sans lire aucune des critiques globalement négatives émises sur le sujet, histoire de ne pas être influencé dans mon jugement par quoi que ce soit...



On prend les mêmes et on recommence, c'est comme ça que démarre le film, tout en assumant parfaitement cet aspect répétitif qu'impose la suite d'une grosse licence : on trouve un concept scénaristique un peu bancale mais qui tient plus ou moins la route et on repart sur les fondamentaux, à savoir le braquage de casino à Vegas. Bancale, la motivation initiale de nos braqueurs préférés l'est certainement : le personnage interprété par Elliott Gould (j'ai oublié son nom dans le film !) est arnaqué par un meuchant patron de casino (Al Pacino) qui monte un casino tout nouveau super classe super cool super-dur-à-braquer. Il perd son argent et, accessoirement, est victime d'une crise cardiaque ; l'équipe menée par Danny Ocean va donc se charger de le venger en faisant perdre à Pacino (qui s'appelle « Willie Banks » dans le film, d'où les nombreux jeux de mots zalacon qu'on peut imaginer) le maximum de fric lors de la soirée d'ouverture. La suite, on la connaît avant même de voir le film : Ocean's 13 est pratiquement un remake d'Ocean's Eleven tant les similarités sont grandes...

On prend les mêmes ? Oui mais pas complètement. Ce casting est par exemple totalement dépourvu de femmes (à une exception près) : exit Julia Roberts et Catherine Zeta-Jones, donc, et on évacue le problème dès les cinq premières minutes du film. Braquer des casinos, de toute évidence, c'est un truc de mecs. Et le gros problème du film est là : le casting. Impeccable quand on regarde les noms à l'affiche (c'est quand même une belle brochette de stars), cette liste impressionnante est vite relativisée par la non-importance de leurs personnages dans le film (défaut qu'on pouvait déjà remarquer dans Ocean's Twelve) : Brad Pitt, Andy Garcia, Don Cheadle et, dans une moindre mesure, Matt Damon sont complètement inutiles. Leur non importance n'égale pas celle de Vincent Cassel, cela dit, totalement dispensable sur le plan scénaristique et qui n'a en tout et pour tout qu'une seule réplique dans tout le film. Mais la plus grande déception reste Al Pacino, qui aurait du être ce treizième atout qui relève la sauce : son personnage n'existe pas, tout simplement car c'est une redite du personnage de Terry Benedict (Andy Garcia) dans le premier volet de la série. La belle homogénéité trouvée dans Eleven et perdue dans Twelve on ne la retrouve pas. Dommage. On a juste l'impression que chacun vient dire sa réplique pour toucher son cachet, sans réellement y croire, sans dégager quoi que ce soit (Brad Pitt, à part deux ou trois moments marrants, est totalement transparent)...
L'autre versant du problème tient dans l'existence même de ce troisième épisode : quelle nécessité de produire un autre opus à la série quand le numéro trois vient refaire ce qui avait déjà été fait dans le premier ? Si Ocean's Twelve n'était pas parfait, il avait au moins le mérite d'exporter le concept ailleurs (en Europe en l'occurrence), ce qui, en soit, apportait un petit renouveau. Là, rien ; on retourne à Las Vegas, on retrouve un patron pas sympa et on retrouve un défi impossible à tenir. On perd de fait l'effet de surprise tellement percutant dans le un : la fin est ici évidente, banale, et à aucun moment on n'est « soufflé » par les techniques, pirouettes ou stratégies élaborées par Ocean et sa bande. A ce niveau-là, autant ressortir son (vieux) DVD d'Ocean's Eleven et économiser le prix de la place de ciné...



Oui mais... Oui mais ce n'est pas aussi simple que ça. Car Ocean's 13 est loin d'être un mauvais film ou, en tout cas, un mauvais divertissement. Car Soderbergh parvient à conserver cette touche particulière qui faisait le charme des opus précédents : l'humour. Et peu importe si les absurdes conversations Pitt/Clooney ne sont plus aussi fluides et évidentes que précédemment, l'autodérision est là, elle fonctionne, et c'est ce qui sauve le film. Les références (semble-t-il, car moi je n'y connais rien) aux vieux films de braquage sont là, toujours aussi assumées et second degré, les stratégies mises en place pour déjouer les systèmes de sécurité sont superbement invraisemblables (de même que les nouveaux systèmes de sécurité eux-mêmes, d'ailleurs, cf. l'ordinateur qui gère la sécurité de l'hôtel) et les dialogues sont truffés de petites références qui font sourire : répliques clichées de méchants qui se la joue avec réaction faciale de Clooney en prime (cf. la bande annonce). Mention spéciale pour les costumes et les déguisements, complètement barrés également : Clooney et sa moustache, le costume d'Elliott Gould (qui rappelle un épisode de Friends !), Brad Pitt en scientifique pseudo hippie et surtout Matt Damon et son petit air de Lambert Wilson, tout ça est excellent.
Tout dans ces petits détails et dans cette autodérision latente laisse à penser que l'équipe a complètement conscience de l'absurdité d'une telle suite : ils enfoncent donc les clichés à tous les niveaux et semblent (semblent seulement) prendre du plaisir et s'amuser ; pour en juger, je vous laisse d'ailleurs visionner la bande-annonce, qui symbolise très bien l'ambiance générale du film.


Je suis partagé vis à vis de ce film, vous l'aurez compris en observant attentivement la structure-même des paragraphes de ce billet. Non, de toute évidence, Ocean's 13 n'est pas un bon film, mais en aucun cas je ne peux dire que j'ai passé un mauvais moment hier soir. Nul doute que le fait de ne pas avoir payé ma place a sans doute joué (carte d'abonnement empruntée). Nul doute qu'en l'ayant payé plein pot au Gaumont, je l'aurais probablement regretté. Il m'est donc difficile de le conseiller tant qu'il reste à l'affiche ; mieux vaut peut-être l'attraper lors d'une de ses diffusions futures à la télé (et espérer, pour le coup, qu'un « Ocean Fourteen » n'est pas prévu, car là, avec ce troisième épisode, la boucle est bouclée pour de bon).

vendredi 27 avril 2007

12 and holding

J'avais vu il y a quelques temps déjà Long Island Expressway (ou LIE pour les intimes et les autres), film intelligent et intéressant centré sur l'adolescence et qui a voulu à Michael Cuesta, son réalisateur, de se faire « recruter » pour réaliser quelques épisodes de Six Feet Under. Le bonhomme m'intéressait donc doublement, vous l'aurez compris. Deux ou trois ans plus tard, Michael Cuesta se trouve à la tête d'un nouveau film indépendant prometteur, 12 and holding, illustrant, cette fois-ci, la passerelle entre enfance et adolescence, l'âge charnière des douze ans cher au titre, le tout à travers trois portraits qui se complètent et se croisent. Trois personnages de douze ans, trois univers, trois problèmes existentiels et donc, au final, trois histoires.



Le point de départ de l'intrigue (qui fonctionne comme un prologue) est une histoire de gamins (de « pré-ados » comme on dit) : un conflit entre deux groupes de potes qui dégénère. Il y a une cabane dans l'arbre, eden des héros du film et un accident qui brise brutalement le temps mystérieux de l'enfance, et qui détruit l'arbre en question, la cabane, et aussi le terrain sur lequel elle était érigée. Le petit groupe s'éclate alors et chacun en viendra à s'isoler pour lutter contre ses propres démons.
Il y a d'abord Jacob qui doit faire face au drame psychologique de « l'accident » subi par son frère jumeau et un rapport étrange qui s'instaure entre lui et les deux agresseurs, déclencheurs de l'accident, envoyés en « prison juvénile ». Il y a ensuite Leonard, obèse et privé de son odorat à la suite de l'accident « fondateur » du prologue. Ce manque opère une révolution alimentaire et le pousse à se révolter contre le mode de vie de sa famille, obèse, elle aussi. Enfin, Malee, fille de psy privé de père, s'enamourache d'un homme, un adulte, un des patients de sa mère. Elle croit être devenue adulte trop tôt et se transforme en Lolita moderne en quête de repères et d'affection.
Trois personnages, donc, et un regard porté sur une jeunesse américaine (occidentale ?) enfermée dans une errance identitaire propre à son âge, ces fameux « twelve and holding » reflété par le titre.



Le principal point fort du film réside dans son ingénieuse discrétion. La caméra ne se fait pas remarquer, les acteurs (qui, il ne faut pas hésiter à le souligner, ont tous l'âge correspondant à leur rôle, c'était déjà le cas dans LIE et c'est assez rare pour être mis en valeur) jouent sans complexe, avec une sobriété et un naturel qui impressionne tout au long du film. Rares sont les jugements moraux que l'on s'attendrait à retrouver dans ce type d'oeuvres et les habituels effets cinématographiques renforçant la narration restent dissimulés : on a parfois l'impression de se retrouver dans une sorte de documentaire scénarisé. Le film demeure tout de même drôle, par moment, quand il le faut, sans excès ni comique exagéré. Juste quelques scènes, de temps en temps.

Le montage est également une étape qui a visiblement été soignée : les trois histoires s'enchevêtrent, se croisent et se succèdent sans jamais lasser, ni laisser des effets de suspens trop déstabilisant. On passe naturellement d'un personnage à l'autre parce que les transitions sont appliquées, et que les personnages eux-mêmes se croisent les uns les autres durant leurs errances respectives.
L'équilibre est, lui, géré de main de maître, ce qui veut tout simplement dire qu'à aucun moment une histoire ou un personnage ne prend le pas sur les autres : les trois intrigues connaissent leurs évolutions, leurs points forts et leurs acmés.



Plus particulièrement, on peut quand même souligner la grande finesse des rapports enfants/adultes, principalement caractérisés par la relation ambiguë Malee/l'homme sur lequel elle a « flashé ». Mais le rôle des parents n'est également pas à négliger : ils apparaissent sur le même niveau que leurs progénitures, c'est à dire en crise, en perpétuelle perte d'équilibre, jamais sûrs de leurs décisions, de leurs comportements. Le manichéisme dans le comportement enfants/adultes est de fait évité et ce n'est pas plus mal, de même que de nombreux clichés habituels des films et/ou séries télé destinés à cette tranche d'âge et, là encore, on en est reconnaissant.

Passé ces points positifs, qui marquent quand même la lecture du film, quelques écarts de conduite auraient sans doute pu être évité. Quelques symboliques un peu trop tarte à la crème, par exemple (on construit une maison sur le terrain qui représente l'enfance des personnages), ainsi que la fin du film, pour moi beaucoup trop ancrée dans une réalité improbable, qui, pour le coup, se rapproche plutôt des films et séries dont je parlais précédemment. Une facilité qui détonne par rapport au reste du film, comme si ces personnages qui suscitent beaucoup d'affection et auxquels on s'attache ne pouvaient pas se détacher du syndrome : tout doit être résolu. Mais heureusement, ces bémols n'entachent que peu la qualité globale du film.

Pourtant 12 and holding est passé relativement inaperçu lors de sa sortie en France, que ce soit aux yeux de la critique ou du public, un peu comme LIE en son temps, d'ailleurs. Dommage. On est visiblement passé à côté de quelque chose. Le sujet du film est pourtant intéressant et finalement très peu abordé au cinéma, quoi qu'on en dise : la fin de l'innocence, le passage à une autre vie que l'on ne peut pas vraiment appeler « adulte ». A l'heure actuelle, je ne sais pas quand ce film sortira en DVD (et s'il est déjà sorti), mais zyeutons tout de même sa sortie, parce que le film vaut sans aucun doute l'attention.

dimanche 11 mars 2007

The Good German

Je ne suis pas un grand cinéphile, je peux largement supporter de ne pas aller au ciné pendant des semaines et je n'ai pas de réalisateur adoré ou préféré. Cela dit, je reste relativement sensible à l'esthétique et à l'approche artistique de certains « noms » du septième art. Et parmi ces « noms », je citerais volontiers celui de Steven Soderbergh (Solaris, Ocean's Eleven et Traffic, entre autres). Ca tombe bien, Soderbergh a justement réalisé le film dont je vais vous parler et que j'ai vu pas plus tard qu'hier. The Good German, tel est son nom.



On le remarque tout de suite, avant même que le film sorte officiellement, il suffit de jeter un oeil plus ou moins attentif sur les affiches qui fleurissent ici et là, The Good German s'ancre dans une esthétique typique du film noir et/ou du film de guerre des années cinquante. Et c'est exactement pareil une fois son cul posé sur le siège du ciné, face à l'écran : The Good German est un film qui se veut le plus proche possible de cette esthétique, à tel point que son réalisateur a utilisé le même matériel qu'à l'époque (caméras, décors, prise de son et j'en passe), que les acteurs se réfèrent au jeu des grands acteurs de cette période et que la bande son elle même semble être le résultat de l'imitation du style à la fois pompeux et sirupeux des ces standards. On note au passage l'utilisation d'images d'archives (durant le générique de début, notamment) qui ancrent à la fois le film dans un contexte historique particulier (l'après seconde guerre mondiale à Berlin, la conférence de Potsdam) mais qui tendent à le « décrédibiliser » également, puisque les transitions entre film et archives sont assez maladroites et déconstruites, dans le but, toujours, de rester proche de l'esthétique des films des années cinquante.



L'histoire, elle, est aussi sombre et brumeuse que l'atmosphère qu'elle dégage. Jacob Geismar (George Clooney), journaliste, revient à Berlin après y avoir vécu avec l'espoir (plus ou moins) secret de retrouver une ancienne maîtresse (Cate Blanchett) qui, elle, n'a pas déserté Berlin pendant la guerre. La ville, totalement brisée et à demi détruite, est soumise au contrôle des puissances étrangères (USA et Russie en tête). Geismar, dans ses recherches, fait connaissance de Tully (Tobey Maguire), un petit escroc de l'armée américaine, lui-même amant de Lena, le personnage incarné par Cate Blanchett. Les quêtes et les fuites des différents personnages qui s'entrecroisent en viendront peu à peu à se confondre avec, en toile de fond, la « question » de quelques scientifiques ayant travaillé à l'élaboration des V2 allemands, ayant collaborés avec les nazis et que recherchent désormais les USA et la Russie pour leurs propres recherches...



L'histoire est donc relativement compliquée, vous l'aurez compris, d'autant plus compliquée qu'il s'empile dans ce film plusieurs strates différentes : l'intrigue sentimentale, l'intrigue policière, l'intrigue politique et d'autres évènements parallèles également. Pour être tout à fait franc, donc, dans The Good German, on a souvent l'impression de patauger. En sortant du cinéma, également, on n'est pas totalement sûr d'avoir saisi toutes les subtilités des différentes intrigues qui nous a été présentées. Mais j'ose croire que ce n'est pas ici l'important. Dans The Good German, ce qui frappe, c'est avant tout la restitution d'une ambiance, l'esquisse de personnages solides et intéressants et une intrigue principale qui tient suffisamment en haleine pour que l'on s'y jette à corps perdu. Le fait de ne pas avoir assimilé toutes les subtilités du scénario, c'est assez secondaire ; l'envie de revoir le tout une seconde fois pour mieux comprendre certains élément, c'est plutôt positif.
On retiendra également la superbe esthétique noir et blanc de l'image. La photographie est simplement remarquable, les jeux de lumière, de clair-obscure et certaines interactions avec la fumée, par exemple, sont réellement magnifiques. Le jeu des acteurs, quant à lui, s'il peut dérouter au début (George Clooney semble assez pataud lors des premières minutes) est exemplaire : il est très « rafraîchissant » de les retrouver dans des rôles qui les détourne de leurs rôles habituels (pour cela il ne faut pas se fier aux apparences). Dans ce registre, l'interprétation de Cate Blanchett est excellente. Les personnages sont d'autant plus mis en valeur que la narration elle-même amplifie leur caractère déroutant (le film peut être divisé en trois grosses parties qui possèdent chacune son personnage centrale).

Pour conclure rapidement (match du PSG qui commence dans cinq minutes !), je recommande The Good German à ceux qui souhaitent se laisser glisser dans un univers à part entière et dans un film à l'esthétique irréprochable. Pour ceux qui ne supportent pas de ne pas tout comprendre d'une intrigue, en revanche, il ne faudra pas s'y attarder. Le dernier Soderbergh n'a rien d'un très grand film, mais il est agréable et c'est bien tout ce que je lui demandais lorsque je suis allé le voir hier.

samedi 10 février 2007

La vie des autres

Je vois assez peu de films allemands. D'ailleurs, le très sympathique Good bye Lenin mis à part et le dernier Haneke (tourné en langue française), je crois que je n'ai jamais vraiment vu aucun film allemand. Il n'y a pas vraiment de raison à cela, c'est simplement dû au fait qu'il s'agit d'un cinéma assez peu représenté en France, certainement. Ce ne m'a pas empêché de filer voir La vie des autres avec Nico hier midi (séance à 3€50 au Méliès), convaincu par pas mal de bonnes critiques (que ce soit chez Matoo ou bien dans l'émission Le Cercle, sur Canal +). Je ne l'ai pas regretté.



L'intrigue du film prend place en Allemagne de l'Est, un peu avant la chute du mur de Berlin. Le dramaturge Georg Dreyman (Sebastian Koch), un des rares auteurs « non-subversif » du pays est placé sous la surveillance de la STASI, et par la même occasion celle qui partage sa vie, l'actrice Christa-Maria Sieland (Martina Gedeck). L'agent qui se charge de la surveillance, Hauptmann Gerd Wiesler (Ulrich Mühe), est un homme froid et méthodique, une incarnation brute des services secrets qu'il sert. Il se met à surveiller l'appartement de l'écrivain jour et nuit et supervise lui-même les opérations. Peu à peu, il se laisse attendrir par la vie quotidienne du couple qui le place dans une position de spectateur permanent. Dès lors, le film devient une sorte de théâtre où les regards se croisent à travers des miroirs sans teint et des téléphones sur écoute. Les personnages, eux, errent jusqu'à se détourner de ce qu'ils étaient jusqu'alors.



Ce qui frappe tout d'abord lorsque l'on regarde La vie des autres, c'est l'extrême justesse de sa mise en scène (sobre, froide, méthodique) combiné à une direction d'acteur exemplaire. Les personnages sont incarnés et non simplement évoqués, mention particulière à Ulrich Mühe, très impressionnant de calme et de froideur d'abord, puis d'humanité ensuite. Il personnalise à lui seul la STASI pour qui il sacrifie toute sa vie, dans un jeu tout en verticalité (une silhouette petite, discrète, effacé, ses vêtements gris, ses mains dans ses poches ; une ombre parmi les ombres qu'il file, qu'il interroge, qu'il surveille). Un personnage qui deviendra, au fil de l'intrigue, de plus en plus piégé, pris entre son organisation et la « sécurité d'Etat » qu'ils sont censés protégés et son intérêt personnel, humain, affectif pour ceux qu'il surveille (un étau qui se ressert, superbement illustré par une remarquable scène d'interrogatoire, LA scène du film).

D'abord, on se dit que ça va être un de ces films où on place le spectateur dans la peau d'un salaud et ainsi de suite et ainsi de suite... Mais ce n'est pas exactement ça. Parce que ce qui intéresse le réalisateur (Florian Henckel von Donnersmarck, nom particulièrement simple à se remémorer, vous enconviendrez), ce n'est pas tellement de mettre en place une intrigue résolument cohérente, non, il s'agit plutôt de bâtir un espace vraisemblable où pourront se débattre les personnages.
Car le personnage, la notion de personnage, semble primer sur tout le reste. Le spectateur se retrouve assez vite dans la position de celui qui « entre » dans cet anti-héros de l'ordinaire, agent secret de la STASI pas franchement sympathique à première vue : il devient, comme lui, le voyeur, celui qui surveille, celui qui écoute les faits et gestes du couple central, de leur vie intime à leur vie publique. Si bien que très rapidement, les réactions du personnage deviennent celles espérées par le spectateur, un peu comme dans Shortbus avec le personnage du voyeur.



Mais là où le film frise le coup de maître pour ce qui n'est, je le précise, qu'un premier long métrage, c'est dans la peinture d'une époque à la fois révolue (l'avant chute du mur) et également universel (il s'agit d'observer ici les rouages du totalitarisme en général). On assiste, impuissant, à la mise en mouvement d'une organisation tellement dure qu'elle brise tout individu qui risque de l'approcher, jusqu'à se briser elle même dans une sorte d'implosion progressive et sclérosée. On remarque alors une confrontation étonnante de deux réalités qui ne parviennent pas à se rejoindre, mimétisme d'une situation géo-politique qui coupe l'Allemagne en deux. Le monde des opposants, tourné vers l'Ouest, n'est pas celui de la STASI qui, peu à peu dénué de toute idéologie, bâtit des dossiers parallèles où sont surveillés des citoyens aux noms codés, aux témoignages dénaturés... Deux mondes vivant côtes à côtes et se détestant plus ou moins secrètement.



L'équilibre ne se trouvera jamais, sinon à la fin du film, épilogue contestable où le rythme se destructure peu à peu et où la continuité temporelle explose en douceur, dans de délicates scènes où le réalisateur procède par petites touches, petites retouches qui achèvent un film fort, un film qui, qui sait, lancera peut-être un nouvel élan pour le cinéma Allemand que je suis impatient de connaître, désormais. Pour vous donner une idée, voici la bande annonce (après la pub) en VOST.

jeudi 18 janvier 2007

Le minimalisme baroque

Un oxymore ? Où ça ? Non, le « minimalisme baroque », en partant du principe que ça existe et que ça veuille dire quelque chose d'un minimum sensé, ça existe, ou plutôt on peut en retrouver des traces dans certaines oeuvres intéressantes (qui m'intéresse) et s'en servir pour bâtir quelques réflexions plus ou moins pertinentes. (Ça y est, avec une intro de ce type, j'ai déjà perdu tout mon lectorat !)
Qu'est-ce que j'entends par « minimalisme baroque », d'abord ? En fait c'est très simple, et ça se passerait presque d'explications : il s'agit en fait d'un mélange de deux courants a priori opposés, mais qui, en fait, comme on le découvrira au fil des oeuvres citées ici, se marient très bien.

C'est un peu un sucré-salé artistique, un mélange aigre-doux (quelle belle métaphore culinaire !). Bref, le minimalisme baroque, c'est l'union d'une simplicité accrue qui peut aller jusqu'à l'épurement et une représentation (une démonstration) qui favorise la profusion, l'effet de masses, jusqu'à la limite du surplus voire du « trop ». Le problème qui se pose ensuite (si problème il y a) consistera à savoir comment marier les deux, mais il se trouve que la question est ici posée de travers, il me semble déjà plus intéressant de savoir qui marie les deux et on peut trouver ces « mélanges ».

Le plus naturel est d'abord de songer à une collaboration qui réunirait deux extrêmes pour un résultat décapant. Et cette collaboration extrême, mes goûts musicaux personnels me poussent à la trouver dans les travaux produits par la doublette Brian Eno / David Bowie, et par cette doublette j'entends mentionner la fameuse « trilogie berlinoise » (trois albums issus de cette première collaboration : Low, Heroes et Lodger sortis entre 1977 et 1979 dont a reprise par le très minimaliste Philip Glass n'a pas donné grand chose) mais surtout, surtout, je pense à Outside (tout simplement le meilleur album de Bowie), véritable chef d'oeuvre minimaliste-baroque. Avec ce disque on a la froideur d'Eno (créateur de la « musique d'ambiance » et dont l'album phare Before and after science est un monument de pop minimaliste) et l'excentricité d'un Bowie cinquantenaire au top du top de sa forme ; avec ce disque on a les riffes de guitares de Carlos Alomar mis en lumière par la présence feutré du piano de Mike Garson bref, ce disque est un disque des extrêmes, à la fois glacial et volcanique (glacial sur « The Motel », volcanique aliéné sur « Hallo Spaceboy ») et l'exemple type que ces extrêmes peuvent être rassemblés et transcendés, quoiqu'un peu marqué par la froideur électronique de l'époque (1995).
Bowie période Outside/Earthling Brian Eno

Une autre collaboration qui me vient en tête est une collaboration cinématographique, celle qui, sur des films comme In the mood for love ou 2046, et avec des artistes comme Wong Kar Wai et Tony Leung, ont permis de construire deux très bons films aux plans décalés. Le minimalisme baroque de ces films, ce sont ces scènes au ralenti, sur fond de musique lancinante, où les couleurs des costumes se révèlent comme des peintures animées, ce sont ces échanges de paroles laconiques, ces regards perdus, ces cigarettes fumées en silence pendant qu'autour, à côté, tout s'anime, tout prend forme (et que dire de cette photo superbe qui nous servira d'illustration : le silence des protagonistes, les couleurs de l'au-delà du kitsch, le tout rayé d'ombre noire...). La sobriété du jeu de Leung, mis en parallèle avec la maestria d'un Wong Kar Wai inspiré, c'est exactement le type d'échange qui donne naissance à des scènes à la fois surréalistes, intimes et spectaculaires. C'est cette ambiguïté omniprésente qui permet à la fois à la « magie » de la fiction de se mettre en place, tout en explosant véritablement les codes de représentations qui pouvaient avoir été établis jusque-là.



C'est également dans cette lignée que je placerais un auteur que j'aime beaucoup (et ça se voit, a priori, vu qu'il s'agit d'un énième billet où son nom est mentionné), à savoir Tom Spanbauer. Un Spanbauer qui se laisse véritablement couler dans ce mouvement qui n'en n'est pas un à partir de In the city of shy hunters où, en bon suiveur de Amy Hempel, il développe une esthétique coup de point. Des bribes de phrases, des mots comme seuls paragraphes, une aisance dans l'utilisation de ce qu'on appellera le slogan (ces phrases rituelles qui semblent définir les personnages qui les prononcent et qui les suivent durant tout le roman) avec, en parallèle, des évocations qui sortent du domaine du possible, des soubresauts fantastiques, des rêves, des évocations de l'imaginaire de l'enfance, souvent. C'est un langage à la fois affûté, aiguisé, et survitaminé, une peinture précise, minutieuse, rigoureusement réaliste, tout en dégageant tout un horizon de souvenirs, de rêves, de fantasmes. C'est définitivement ça, l'écriture de Spanbauer : une écriture du fantasme. Fantasme qui se trouve toujours dans cet entre-deux : entre la mécanique rigoureuse d'une parole laconique et l'évocation sous-jacente de tout ce qu'elle ne dit pas, mais que le narrateur décrit toujours au-delà des limites de la réalité.

Mais dans ce billet un peu particulier, je voulais aussi (surtout) vous parler de celui qui a fait naître chez moi tout cette interrogation sur le minimalisme-baroque. On en revient à la musique, donc, mais différemment d'avec Outside. Chez Sufjan Stevens, puisque c'est de lui qu'il s'agit, il n'est pas question de collaboration, et c'est ce qui m'a beaucoup impressionné, notamment dans son dernier « vrai » album Illinoise, puisque cette réunion des extrêmes, il la bâtit lui-même et il la porte lui-même dans son album. Dans une chanson comme « Chicago » (qui est à votre disposition dans la Oblue Radio depuis un petit bout de temps maintenant),
par exemple, il est assez étonnant de voir à quel point Stevens arrive à allier naturellement des couplets simplissimes, répétitifs, lancinants, véritablement minimalistes à des refrains où chorales, fanfares et violons semblent s'entremêler. Et pourtant, la chanson ne perd jamais de son naturel, de son évidence. Cette chanson m'impressionne beaucoup, d'autant plus qu'elle illustre à merveille ces impressions dont j'ai essayé de vous faire part dans les paragraphes précédents : un mélange superbe de deux attitudes musicales a priori antithétiques et qui se rejoignent, se recoupent, se complètent de façon à dépasser le simple clivage simplicité/multiplicité. Ce clivage, ces clivages, perdent leur sens en même temps que se développe une nouvelle esthétique de représentation ; il s'agit d'aller au-delà d'une réalité figée dans des attitudes, dans des canons de représentation.

Je regrette cela dit d'avoir structuré mon billet de la sorte, puisqu'il laisse plus l'impression d'un catalogue d'exemples en vrac que d'une réelle réflexion sur comment fonctionne ce (faux) mouvement et sur quoi il repose. Je regrette également que des artistes comme Yoko Kanno n'ait pas été mentionné, de même que la superbe chanson « I want you » des Beatles qui demeure pour moi un exemple de cette alliance géniale des extrêmes. Je reviendrai donc sans doute, si vous le permettez (et même si vous ne me le permettez pas), sur cette histoire de minimalisme baroque un de ces jours, histoire d'approfondir tout ça, histoire de comprendre, d'expliquer, pourquoi cette représentation-là est une représentation qui me convient, qui me fascine, qui m'inspire.

jeudi 21 décembre 2006

Shortbus

Vous l'aurez sans doute remarqué : ces temps-ci, je vais souvent au ciné. Ca se retrouve notamment dans les nombreux billets « Coups de coeur » que je mets en ligne régulièrement (et encore, je n'ai pas parlé de tous les films que je suis allé voir depuis la rentrée, la flemme). On mettra ça sur le compte de l'ouverture du nouveau Méliès et aussi du fait que les cours c'est chiant : c'est mieux d'aller voir des films à la place.
Bref, celui dont je vais vous parler aujourd'hui est un peu particulier. On est allé le voir (on, c'est à dire Fanny, Malika, Isa et moi-même) lundi soir, un peu comme une mini soirée de fin de partiels, même si des partiels, on en aura encore en janvier. Bref, on est allé voir Shortbus, film de John Cameron Mitchell dont vous avez peut être entendu parlé puisqu'il a fait pas mal parler de lui, notamment à cause des scènes de sexes non simulées qu'il présente à l'image explicitement (oh comme c'est joliment dit !). En gros, c'est un film avec des vrais morceaux de films de cul dedans (oh comme c'est joliment dit, bis). Mais ça ne se résume pas à ça pour autant, même si, ne nous le cachons pas, le film a fait une grande partie de sa promo là-dessus (à Cannes, notamment).

L'histoire de Shortbus n'en est pas vraiment une. C'est plus une accumulation de petites histoires, de personnages qui se croisent, qui se font et se défont, le tout dans le théâtre carton pâte de New York, seule vive à même d'accueillir une telle intrigue, bien évidemment. Afin de vous le résumer un minimum, voici quand un même une espèce de synopsis : le Shortbus est un établissement assez particulier, entre lieu de rencontres, salle de projection et théâtre d'orgies permanentes, établissement où se rencontre des personnages un peu perdus, voire même complètement paumés. Parmis eux, en vrac, une sexologue qui n'a jamais eu d'orgasme, un couple homo qui cherche à « s'ouvrir sexuellement » ou une dominatrice en mal de relations « humaines », etc. Le film présente alors des personnages divers et diversifiés qui tentent de résoudre leurs problèmes existentiels en même temps qu'ils essaient de résoudre leurs problèmes sexuels puisque, après tout, c'est l'approche qu'a choisit le film.

Autant le dire tout de suite, Shortbus est un film assez trash au début (le premier quart d'heure), puis il redevient « normal » par la suite. Il ne s'agit pas, comme j'ai pu le craindre de prime abord, d'un film qui cherche à justifier les scènes de cul qu'il propose. Il semblerait plutôt que le film cherche à choquer dès le début, histoire de pouvoir ensuite passer à autre chose et raconter l'histoire (ou plutôt les histoires) qu'il veut raconter. De ce point là, c'est plutôt positif. Pareil concernant le jeu des acteurs, qui étaient pourtant amateurs pour la plupart d'après ce que j'en ai compris. Le film est superbement interprété et, compte tenu de la nature particulière du film, ça mérite d'être signalé, car ce n'était pas forcément gagné dès le départ.
Le parti pris du film est lui plus contestable. Il se propose de porter un regard simple et neutre sur la sexualité de ses personnages. Il s'agit de montrer le sexe comme un acte du quotidien, à la limite de la pathologie par moment. C'est contestable, notamment à cause du caractère profondément a-érotique (ça se dit ?) du film : Shortbus n'est pas un film érotique, il ne véhicule aucun désir. Les scènes de sexe sont banalisées, ancrées dans un quotidien qui les démystifie forcément. En cela, je comprends tout à fait qu'on puisse être déçu en sortant du cinéma...

Je ne vous dirai pas que Shortbus est un film génial et révolutionnaire comme j'ai pu le voir ou l'entendre à droite à gauche. C'est un bon film, simplement, perfectible et très maladroit par moment. Mais un film révolutionnaire, certainement pas, et c'est pourquoi j'ai choisi d'en parler (ça et pour attirer le visiteur avec les mots clés Google of course !), la majorité des critiques bloguesques que j'ai visité étant plutôt (très) positives.
D'abord, le principe même du film m'a un peu rebuté. On prend un personnage avec un problème dans la vie et on le symbolise dans sa vie sexuelle. C'était aussi simple (voire simpliste) que ça. Et évidemment ça dénote complètement avec l'aspect humain et touchant qu'on essaie d'insuffler à ces dits personnages.
De la même façon, tout le côté symboliste du film est exagéré, oserais-je même dire hypertrophié. Tout est symbole et, au as où le spectateur n'ai pas compris, tout est fait pour que l'on comprenne ce que le film a voulu dire. Les indicateurs sont ainsi multipliés, grossis au maximum jusqu'à ce que ça en devienne excessif. Non seulement c'est simpliste (voire simplet), mais c'est également nié le rôle du spectateur qui n'a pas besoin de tout ces codes énormes pour interpréter le film.
D'autant plus que certains messages fonctionnent à contre-sens : l'exemple même étant ce personnage (voire ce duo de personnages) qui semble constituer une incarnation dans le film du spectateur (le tout en jouant avec la thématique centrale du voyeurisme)qui est en soit une très bonne idée, qui sert véritablement à approfondir les personnages pendant que la trame cinématographique, elle, refuse l'interprétation en multipliant les indicateurs et les codes, cf. le paragraphe précédent.
En un mot, c'est dommage et c'est carrément maladroit, surtout que le « message » délivré par la conclusion du film est franchement planplan (oui, planplan !). On n'en dira pas plus pour ceux qui ne l'ont pas vu mais c'est pas l'envie qui m'en manque... Notons au passage que de tout centrer autour du sexe et de la sexualité paraît, là encore, franchement simple (voire simpliste, voire simplet)...

Un petit mot positif pour finir sur la bande son, élément du film réellement génial. La musique est simple, mais envoûtante est superbement interprétée notamment par Scott Matthew (quelle surprise de le retrouver au beau milieu d'un tel film, d'autant plus qu'on le voit en vrai !), qui a beaucoup collaboré avec Yoko Kanno, entre autres, pour ceux qui ne le connaîtraient pas (je parlerai de lui bientôt, promis).

Bon allez, je me radoucis un peu : Shortbus est sans aucun doute une expérience à vivre, c'est certainement un film intéressant mais très très perfectible et très très maladroit. Dommage pour lui mais bon, ça ne va pas m'empêcher de dormir... En même temps, j'ai bien peur que mon billet sur le sujet soit inutile : c'est typiquement le genre de film dont on doit se faire une opinion soit-même et pis c'est tout ;) .
PS : Vous pouvez, grâce à Youtube, visionner la bande annonce ci-dessus (censurée) du film en anglais non sous-titrée. J'essairai de le proposer à chaque fois que je parlerais d'un film dorénavant.

samedi 16 décembre 2006

Paprika

Une fois n'est pas coutume, je vais vous parler dans mes coups de coeurs d'un film d'animation japonais, c'est à dire que je vais retomber le temps de quelques lignes dans mes anciennes amours (Mangasland remember !). Et le film en question, c'est Paprika, dernier né des studios Mad House en général et de Satoshi Kon en particulier. Ce nom ne vous dira peut-être rien, mais sachez tout de même qu'il s'agit là d'un des grands noms actuels dans ce domaine, réalisateur entre autres de Perfect Blue, Millenial Actress et Tokyo Godfathers, trois très bons films (même si je triche un peu, je n'en ai vu que deux sur les quatre ! :P). Mais peu importe, il ne sera ici question que de Paprika, pour un film qui s'avère au final terriblement... épicé ! (Navrant jeu de mot, je le reconnais...)

Paprika, c'est justement le genre de film que l'on ne peut pas vraiment résumer. C'est pourquoi ma tâche ne va pas être facile mais peu importe, c'est bien moi qui ai choisi de vous en parler, n'est-ce pas ? Je vais donc essayer d'essayer, histoire de vous donner une idée, même vague, de l'intrigue principale de Paprika...
Dans un monde qui pourrait tout à fait être le nôtre, une invention scientifique vient révolutionner le rapport que l'on peut entretenir avec l'inconscient. Cette invention, ce « gadget » si l'on peut dire, la « DC Mini » pour utiliser son nom exact, est une petite machine qui ressemble fort à un serre-tête high-tech que l'on porte dans son sommeil et qui ouvre la porte des rêves... On peut ainsi « visiter » les rêves des autres, afin, par exemple, de « psychanalyser » les rêves de certains patients et de les aider dans leurs traitements ou bien, pourquoi pas, d'enquêter via l'inconscient sur des cas qui, eux, sont bien réels. Mais il y a un hic (il y a toujours un hic !) : plusieurs modèles de DC Mini sont volés par Dieu sait qui et quelques perturbantes anomalies apparaissent peu à peu autour de « l'équipe » de personnages principaux, c'est à dire l'équipe responsable de son développement qui doit retrouver la trace des gadgets manquants. Bien vite, l'inconscient envahiront « l'espace narratologique » (waw !) du film, si bien que rêve et réalité deviendront parfois indissociables l'un de l'autre... Voilà donc pour la trame principale du film, pour ce qui est des détails, il va de soit que je vous laisserai je luxe de les voir par vous-mêmes, dans une salle de ciné chauffée ou bien dans votre canapé devant un bon (et illégal) DivX...

Autant le dire de suite, Paprika n'est pas vraiment l'un de ces animes qui en met techniquement plein la vue. Techniquement, donc, c'est juste « normal », on est loin d'un Ghost in the Shell Innocence, par exemple (bon Dieu, ce film m'ennuie rien que d'y repenser !), mais cela reste cohérent et, au final, j'en attends rarement plus. En fait, ce qui « choque » un peu au début, c'est cette habileté avec laquelle l'équipe du film parvient à contraster des personnages finalement assez classiques (je parle de graphisme uniquement, expressions des visages, attitudes corporelles, etc.) avec des décors ou des accessoires souvent extravagants et hauts en couleur (tout ce qui se rattache à l'esthétique du rêve, bien entendu). C'est un contraste qui mérite que l'on s'y habitue mais, une fois que c'est fait, on peut aisément se plonger dans la complexité de l'intrigue et se détacher de l'aspect purement esthétique du film.
Côté musique, brièvement, pas grand chose à constater, elle colle relativement bien à l'atmosphère du film (notamment le thème qui se rattache au rêve central du film, assez délirante mais très bien exécuté), même si le générique (de début, de milieu et de fin) peut paraître assez pénible, surtout aux décibels proposés par les salles de cinéma, puisqu'il s'agit d'une sorte de morceau J-Pop technoïsé mais finalement assez sympathique quand même...

Là où il faut s'accrocher, par contre, c'est au niveau de la trame scénaristique. Comme vous l'avez certainement déjà compris, celle-ci est d'autant plus embrouillée que se mêlent à la fois rêve et réalité, mais également parce que plusieurs intrigues personnelles viennent s'entrecroiser dans l'enquête principale ce qui, évidemment, n'arrange rien au niveau de la compréhension.
L'intrigue peut donc paraître confuse, voire obscure (d'autant plus que certaines scènes sont entrecoupées de petits effets de mise en abyme, voire même d'explications de théorie cinématographique, sans oublier les petits « auto clin d'oeil », vers la fin) mais à vrai dire, ce n'est pas vraiment ça l'important. L'important, dans Paprika c'est que tout coule naturellement, que la réalisation est impeccablement léchée et que le spectateur (c'est à dire moi) prend un réel plaisir à suivre les courses croisées des différents protagonistes du film : courses à la fois professionnelles (l'enquête) que personnelles (les relations qui se nouent entre les uns et les autres). Certaines scènes sont d'ailleurs tout simplement prodigieuses (je pense à cette scène en particulier où plusieurs personnages se poursuivent les uns les autres en passant de rêves en rêves, d'univers graphiques en univers graphiques).
On soulignera également l'obsession structurante de Satoshi Kon qui parcourt ce nouvel opus, c'est à dire la mince frontière entre fiction et réalité, idée déjà creusée (et bien creusée) dans des films comme Perfect Blue et, à en croire le résumé, Millenial Actress. Ici, Kon s'intérèsse surtout aux influences de la réalité sur le rêve et inversement : la conscience humaine étant perçue comme une sorte d'échange permanent entre conscient et inconscient. La réalité nourrit donc la fiction autant qu'elle s'inspire d'elle. Une vision profondément artistique, évidemment, pour un réalisateur qui a toujours insufflé dans ses oeuvres l'image de personnages équilibristes toujours prêt à faire un faux pas qui les condamneraient à « tomber » dans la fiction mais sans pour autant leur refuser un retour ultérieur à la réalité.

Résumé : Paprika c'est bien, même si ça mérite certainement deux voire trois visionnages :) . Au passage, je vous copie/colle l'adresse du site officiel (en français) des fois que, pourquoi pas... (avec un petit apperçu du thème principal, mais en version softisé ;) : http://www.paprika-lefilm.com/

PS : Je suis trop un geek, j'ai reconnu de suite la voix de Megumi Hayashibara dans le film... La honte...

lundi 11 décembre 2006

The Departed

Ou Les Infiltrés pour le titre français (c'est bien connu, j'aime me la péter en utilisant les titres anglish), soit le dernier film de Martin Scorsese qui se trouve être également le remake d'un thriller hongkongais très agréable, j'ai nommé Infernal Affairs (le premier). Autant le dire d'entrée, je ne suis pas un grand fan du cinéma de Scorsese. La dernière tentation du Christ mise à part (film sublime), les Casino, Affranchis ou même Taxi Driver (ne parlons même pas de Gangs of New York où je me suis tout simplement fait chier) m'ont laissés assez froid, pour ne pas dire indifférent. Pourquoi se déplacer jusqu'au Méliès pour voir son dernier né, dans ce cas ? A cause d'Infernal Affairs, d'une part, film qui m'avait pas mal enthousiasmé et dont l'annonce du remake m'intriguait et à cause du (grâce au) casting de ces Departed, jugez plutôt : Matt Damon, Leonardo Di Caprio et surtout Jack Nicholson, tout simplement énorme (sans mentionner les seconds rôles très bons eux aussi). C'est donc avec beaucoup de plaisir que je m'y suis rendu et que j'en suis ressorti...

Le remake américain reprend exactement la même trame scénaristique que son aîné asiatique, donc de ce côté là, pas de surprise, le tout transposé dans le Boston actuel (la mafia irlandaise), ce qui implique une plongée dans une autre culture (ça veut dire que y a pleins de fuck à tout bout de champ, sans mentionner la violence omniprésente). « C'est l'histoire » de deux flics, l'un (Léonardo Di Caprio) infiltré auprès du big boss du crime de Boston, Frank Costello (Jack Nicholson) et l'autre (Matt Damon) protégé de ce même Frank Costello, infiltré au sein de la police d'Etat de Boston. Vous me suivez ? Ce point de départ, à la fois simple et efficace, donnera lieu à un chassé croisé permanent entre flics et truands, qui ne sont pas forcément les « gentils » et les « méchants ». Evidemment, le tout va se retrouver entremêlé d'intrigues parallèles plus ou moins importantes (la relation de Matt Damon avec une psy, entre autres).

The Departed est ce qu'on pourrait appeler un remake réussi. D'abord parce qu'il parvient à adapter plus qu'à copier/coller et ensuite parce qu'il devient, sous la direction d'un grand réalisateur, à se détacher complètement de son modèle. Le film est donc à la fois très proche d'Infernal Affairs et en même temps très éloigné. Parfois, même, il n'a rien à voir. Du point de vue de la réalisation, déjà, la différence se fait sentir dès le début. On ne retrouve pas dans The Departed les plans léchés, minimalistes et épurés d'Infernal Affairs. Ici, tout est plus brut, plus saccadé, plus violent. La violence est d'ailleurs l'un des éléments clé du film, qui se déroule tout de même dans les milieux mafieux des Etats-Unis.
On remarquera aussi (surtout) l'effort de Scorsese qui parvient à « gonfler » les silhouettes qui se dessinaient dans l'original asiatique. Il se sert de ces silhouettes, de ces ébauches et il en fait de réels personnages et c'est en ça que le film est très réussi. Les personnages interprétés par Damon et Di Caprio sont, justement, des personnages et non plus simplement des types d'agents infiltrés. Mais le grand challenge de ces Infiltrés, c'est précisément le rôle clé de Frank Costello, véritablement négligé ou délaissé dans Infernal Affairs et qui dévoile un Jack Nicholson épatant de violence, de cynisme et de folie. C'est bien simple, Nicholson vampirise le film et lui donne de l'intérêt à lui seul (cf. une scène particulière et pas franchement indispensable, à l'opéra, avec Nicholson concentré, une image rougit par un filtre brut, et deux femmes qui l'entourent ; du grand art). Frank Costello, c'est le diable, c'est le Mal à l'état pur, celui-là même qui sera le plus capable de révéler les deux autres personnages principaux.

Autre point fort du remake, autre point qui le distingue du modèle, c'est le soin tout particulier apporté au mimétisme qui vient unir les deux personnages principaux. Leur ressemblance est autant physique que psychologique. Ils sont à la fois ennemis, complices et surtout ils représentent les deux faces d'une même pièce, élément particulièrement bien montré lors d'une scène de poursuite nocturne. Même démarche, même occupation, même casquette, mêmes pensées... Et c'est ce point qui vient apporter une autre dimension au film, dimension qu'on ne trouvait pas dans Infernal Affairs et qui, selon moi, confère tout son intérêt à ce remake.

Très agréable, peu de défauts, très prenant, The Departed est sans aucun doute l'un des films à voir de cette fin d'année (avec Babel, Little Miss Sunshine ou le dernier James Bond, tiens !), c'est pourquoi je vous le recommande dès à présent ;) .

lundi 20 novembre 2006

Babel

Si vous n'avez jamais entendu parler de Alejandro Gonzalez Inarritu, je ne vous félicite pas. Je dirais même que je ne suis pas content. Pourquoi ? Tout simplement parce que Inarritu est un bon réalisateur, qui produit de bons films (on lui doit notamment Amours Chiennes et 21 grammes). Si vous ne le connaissez pas, je vous encourage donc à le découvrir et à retenir son nom (j'avoue avoir eu un peu de mal au début, mais après qu'Elsa me l'ait rabâché quelques dizaines de fois, bizarrement, ça a fini par rentrer). Mais bon, peu importe son nom, puisqu'il est ici question de son dernier film, primé à Cannes (prix de la mise en scène) au printemps dernier, j'ai nommé Babel.

En plein désert marocain, un coup de feu retentit. Il va déclencher toute une série d'événements qui impliqueront un couple de touristes américains au bord du naufrage, deux jeunes Marocains auteurs d'un crime accidentel, une nourrice qui voyage illégalement avec deux enfants américains, et une adolescente japonaise rebelle dont le père est recherché par la police à Tokyo. Séparés par leurs cultures et leurs modes de vie, chacun de ces quatre groupes de personnes va cependant connaître une même destinée d'isolement et de douleur...

(Ce synopsis est tiré du site Allociné tout simplement parce que j'ai déjà écrit un billet sur Babel hier (bien meilleur, évidemment), mais cette saloperie d'Open Office de merde a planté et n'a rien enregistré, donc je dois tout refaire ce matin, mais pas le résumé, parce que ça me gonfle !)

Si Babel est un bon film, on le doit avant tout à sa structure, chère à Inarritu, à savoir une structure « puzzlesque » ou bien kaléidoscopique. Elle propose en effet trois histoires a priori indépendantes les unes des autres, mais qui finissent par toutes se recouper avec quatre pays concernés (c'est là qu'on constate que le réalisateur mexicain voit plus grand que pour ses précédents fims) : le Maroc, les Etats-Unis, le Mexique et le Japon. Les trois intrigues principales vont donc se succéder, s'entremêler, voir se recouper pour produire au final un film cohérent et jamais confus (ce qui n'était pas évident vu l'exercice de style) et, surtout, sans jamais connaître de longueurs, ce qui est largement appréciable compte tenu de la longueur du film (près de deux heures trente). Si le film est si réussi, c'est probablement grâce à son montage, impeccable, qui permet au spectateur non seulement d'être tenu en haleine mais également de ne jamais ni se lasser de l'histoire qu'il suit, ni d'être frustré de passer d'une intrigue à une autre. Babel est également superbement maîtrisé dans sa réalisation, présentant des plans intimistes sur ses personnages, allant même jusqu'à « interniser » sa narration (notamment lorsqu'il se met dans la peau de l'adolescente japonaise qui, soit dit en passant, est sourde-muette). De ce fait Babel va bien au-delà de son simple impact type « effet papillon » qu'on dénoncé certaines critiques (mauvaises, évidemment). Ce n'est pas simplement l'histoire d'un fusil qui fait des dégâts aux quatre coins du globe, c'est moins simpliste que ça.

Saluons également la distribution et la direction des acteurs, irréprochables toutes les deux. Le couple Brad Pitt / Cate Blanchett est sur ce point là exemplaire de justesse et d'émotion, alors que le spectateur passe toute la partie « Maroc » du film juste derrière eux, contre eux, avec eux. Mais sur cet aspect, la palme revient certainement à Rinko Kikuchi (la jeune adolescente sourde-muette), simplement parfaite, et superbement utilisée dans quelques scènes clés du film (ses déambulations dans les rues silencieuses quoiqu'animée, le passage dans la boite de nuit et la dernière image du film, également).


Pour ceux que ça intérèsse, cette superbe image est aussi le fond d'écran de mon portable cette semaine !

Je disais un peu plus tôt que Babel était un peu plus profond que ce qu'on laissé entendre certains critiques, c'est notamment vrai concernant toute la reflexion mise en place concernant le rapport à l'autre. Car c'est cette thématique qui traverse réellement les trois intrigues du film et qui les relie les unes aux autres. Tous les conflits du film naissent d'une incompréhension entre différentes cultures. Comme on ne se comprend pas, on a peur les uns des autres et comme on a peur les un des autres, on finit par se détester. Tous les personnages clés du film sont par ailleurs plongés dans une réalité qu'ils ne connaissent pas ou bien qui leur est hostile. Les personnages de Babel sont des personnages perdus, comme le laissent sous entendre les paysages gigantesques du film (le Maroc, la frontière mexicaine, et même les grands espaces bondés du Japon). De la même façon, Inarritu s'interroge sur la problématique de la frontière. Il développe dans son film une vision totalement absurde et aliénante de la notion même de frontière, notion que l'on retrouve dans chacune des parties du film. La frontière, c'est cet espace désertique et inconnu dont on ne sait même pas s'il se trouve aux USA ou au Mexique à la fin de l'histoire mexicaine. La frontière, c'est cette barrière sonore qui entoure l'adolescente japonaise et qui la coupe du reste du monde. La frontière, enfin, c'est ce bus (climatisé) de touristes occidentaux en plein désert marocain, qui non seulement isole ses occupants des « autochtones » mais en vient également à les monter les uns contre les autres. La frontière, thème clé de Babel, ce n'est pas seulement une barrière physique, c'est une zone qui n'existe pas, irréelle, dans laquelle on ne peut que se perdre (cf. la photo ci-dessus).

Babel est certainement l'un des films de cette année, et je ne regrette pas d'avoir fait fauter un cours de Stylistique et Semniotique, mercredi, pour être allé le voir (merci Elise !). Je le recommande à tous, bien entendu, et je vous invite au passage, à consulter la critique qu'en a fait Matoo sur son blog.

- page 1 de 2