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lundi 26 mars 2007

Où est Charlie ?

Tiens, on va jouer à un petit jeu histoire d'égayer ce lundi (pourtant ensoleillé) : voici une photo prise lors du Colloque François Bon (et oui, encore), sur laquelle je figure. Le jeu est bien entendu de me retrouver (c'est pas dur, franchement). La photo a été rajoutée au billet de jeudi histoire d'illustrer mes quelques lignes déjà mises en lignes ces derniers jours. Je remercie au passage l'auteur de la photo, François Bon himself, pour l'autorisation d'emprunt (de vol).



Le ou les gagnant(s) recevra(ont) le droit de poster un commentaire pour dire qu'il(s) m'a(ont) trouvé ainsi que le privilège de s'autocongratuler !

samedi 24 mars 2007

Colloque François Bon (vendredi)

Retour au colloque hier matin, à trois toujours, mais avec Nico et Laurianne cette fois-ci. En avance, on poireaute un peu devant la porte, le temps pour Nico de passer un coup de fil, pour Laurianne de fumer une clope et pour nous trois de se goinfrer de bonbons apportés par Laurianne (parce que les fleurs c'est périssable et sans aucun jeu de mot foireux vis à vis de l'auteur sanctifié par ce colloque). Évidemment, ça fait pas très sérieux de piocher dans le gros sac multicolore et gélatineux (et acide, et sucré) pendant les interventions (les « communications ») alors on préfère faire des réserves et descendre la moitié du sac avant de rentrer dans la salle, question d'apparence.

Pas besoin de trop se dépêcher : on se rend compte en s'asseyant quelque part au milieu de la salle que le colloque (à prononcer en insistant bien sur le double « l » histoire d'accentuer le degré de pédanterie de la situation) a pris facilement trois quart d'heure de retard. Du coup, on se tape une « communication » qu'on ne voulait pas voir (pas qu'elle ait été nulle, simplement qu'on n'avait pas lu la majorité des bouquins dont il était question), tant pis.
Deux rangs devant nous, se trouve l'un de nos profs qui doit intervenir pendant l'après-midi. Tête baissée sur ses genoux il ne regarde pas l'universitaire italien qui déblatère ses histoires « d'espaces ». Tête baissée sur ses genoux, je remarque quelques feuilles dactylographiées que j'identifie aussitôt comme le texte de son intervention de l'après-midi. Il le relit, vérifie quelques derniers détails et angoisse silencieusement sur son siège. Petit bonheur tacite et sadique, je dois l'avouer, de voir le prof revenu dans une posture d'étudiant, d'étudiant qui stresse avant son oral. Amusant, également, surtout quand on sort soit même d'un oral stressant (la veille).

Ce qu'on est venu voir commence avec beaucoup de retard, donc, et ce n'est pas un universitaire qui prend la parole mais un écrivain, Pierre Bergounioux (idole de ma mère), un drôle de type à la drôle de tête de type malade et dont la drôle de voix laisse émerger de drôles de phrase qui, sans notes aucune, donnent la vague impression de directement sortir des pages d'un bouquin. L'intervention en question (« Hétérogamie et littérature ») est passionnante, quoiqu'un peu courte. Bergounioux identifie deux « lignées » parentales chez François Bon : la lignée paternelle, l'élite ouvrière et la lignée maternelle, des instituteurs/trices. Deux pôles du monde social qui, « n'auraient pas du » se rencontrer. L'amour vu comme puissance irrationnelle qui va à l'encontre du « choix matrimonial ». L'Oeuvre de Bon serait donc déterminée par cette union « qui n'aurait pas du être » : lorsqu'il claque la porte de l'école d'ingénieurs (lignée paternelle), il se tourne vers sa mère, il « écrit sous la dictée de sa mère ce que fait son père », d'où l'inattendue alliance de la littérature et du « monde ouvrier ». L'écriture de Bon tout comme son existence est donc irrationnelle. C'est ce qui lui permet d'écrire l'usine, par exemple, alors que « les autres » souffrent d'un langage inadéquat ou bien demeurent profondément silencieux. La double activité de François Bon est donc vue comme une « aberration sociologique ».
Pas d'accord du tout avec ce qu'il dit, mais quelle intervention de Bergounioux qui, sur le ton décontracté de la conversation, sans la moindre de note (du moins c'est comme ça qu'il nous est apparu), énonce ces idées étonnantes, sans doute plus réalisables et concevables quand on l'applique aux générations plus « anciennes » que les nôtres, devant l'auteur lui-même, présent au deuxième rang comme spectateur de sa propre « sociologie génétique ».

L'après-midi commence elle aussi (c'est logique) avec du retard. Pendant qu'une chercheuse néerlandaise disserte habilement sur la notions de personne et/ou de personnages dans Daewoo, de l'illusion journalistique de cette vraie-fausse « étude », un des spectateurs, un type assez jeune, Master 2 peut-être ou bien rien à voir, pique du nez et s'endort, le buste tantôt avachi sur lui-même, et se redressant régulièrement suivant le rythme de sa respiration. Dix minutes, peut-être plus, ça dure, et ce qui me fait sourire, ce n'est pas tellement cette situation grotesque, c'est surtout la mine effarouchée de l'un des animateurs qui, depuis l'estrade, ne peut rien faire, ne peut rien dire, sinon s'offusquer intérieurement à chaque coup d'oeil et rougir des joues et du front à mesure qu'il se fâche sans se fâcher. Amusant.

Lorsque vient le moment de l'intervention de notre prof préféré (« Daewoo : un roman marxiste à l'âge d'or du capitalisme ? »), on se redresse tous les trois et on se concentre, sans doute plus que pour les autres « communications », sans doute parce que l'on est chauvins et sans doute parce qu'on le revendique et que ça nous amuse de l'être. L'étude avant tout stylistique est évidemment fascinante (nous avions d'avance décidé qu'elle le serait, moi le premier) : montrer la résistance, l'appartenance du lieu de l'usine aux ouvriers et l'appartenance de la langue, populaire, précise et imagée qui fait contraste avec la langue officielle qui « rend compte d'un rapport honteux au réel » : technocratique. Le slogan de la phrase inaugurale du roman est étudiée dans ce sens, au moment où l'écriture du slogan me paraît à moi évidente, plus encore dans certaines littératures américaines...
Et les questions qui en découlent, les difficultés de la pensée politique marxiste, les « que peut la culture » et le « comment contourner l'incontournable » qui, visiblement, auront lancé un pavé dans la marre à en juger par le nombre de « non-question » qu'aura entraîné l'intervention (« mais vous avez une question ou pas ? », répondu aux lentes et obscures réflexions à voix haute de certaines personnes que je n'ai même pas aperçues, fausse-réponse qui m'a fait sourire). Mais tant pis, nous, nous trois, bien alignés au centre de la salle, on a bien applaudi, on a applaudi plus fort que pour les autres, chauvins, un brin supporters aussi, avec une banderole imaginaire au-dessus de nos tête, parce que c'est comme ça et qu'on n'a pas pu s'en empêcher. Marrant plus qu'amusant.

La table ronde qui a suivi, avec son thème quelque peu tarte à la crème d'« écrire le réel » était peut-être un peu trop, parce que mine de rien, c'est pas évident d'être attentif trop longtemps (surtout moi). En vrac, quelques notes, encore une fois, difficile de rendre, comme ça, parce que c'est toujours difficile de retranscrire et parce que je n'en ai pas l'habitude. En vrac, donc, des « la littérature est complètement facultative », « le monde comme prestation subjective » et surtout, surtout, ce que j'ai gardé en tête, c'est cette façon de dire (François Bon) que l'écriture n'est qu'un passage, parce que « c'était déjà comme ça » (le « réel » en partant du principe que ça existe et que ça veuille dire quelque chose), « je n'aurai pas pu faire autrement ». De la à parler de « falsification » qui me rappelle ma récente lecture de Calvino...

Du colloque dans son ensemble, étrangement, ce que je retiens surtout (cf. le billet de jeudi), c'est cette drôle de façon de se positionner par rapport à « son Oeuvre » : c'est à dire Bon qui s'enterre sous lui-même pendant qu'on parle de ses livres, cette façon qu'à Bergounioux de dire « ce n'est pas mon colloque » dès qu'on parle de ses bouquins, et pareil pour les intervenants, qui baissent la tête, qui jouent les (faux ?) modestes dès lors qu'on parle de leur travail ou de leurs interventions... Étrange, non ? Comme s'il était impossible d'avoir une position réelle vis à vis de ce que l'on écrit, de ce que l'on fait. Comme si tout était tellement abstrait, comme si on (indéfini, je ne m'inclus pas dedans bien sûr) avait honte. Étrange et incompréhensible.

Mais de ce colloque, je retiens aussi ce moment, hier (vendredi, donc), vers une heure, où tout le monde se lève pour aller manger, où notre prof préféré se retourne vers nous, nous voit pour la première fois et nous lance un « salut, ça va » assez déconcertant (le sacro-saint rapport prof/élève est brisé !). S'en suit une conversation sur « notre avenir » et surtout, surtout, la tête qu'il fait, la façon dont il se redresse, dont il écarquille les yeux et où il me dit : « very impressive » (un truc du genre, en anglais) lorsque je lui réponds que je veux écrire. Et, même s'il essaye de m'embrigader pour faire un Master avec lui, je garderai cette image insolite d'un prof assez insolite lui aussi... S'en est suivi une courte discussion, courte mais agréable, sur tout ça et des divergences, évidemment : « écrire un mémoire de Master, c'est déjà écrire » et « mais on n'écrit jamais pour soi ». Pas d'accord : j'écrirai de la fiction, et je l'écrirai pour moi.

Et le prochain colloque, ce sera pour quand ? Aucune idée...

Billet édité : Pour ceux que ça intéresse, voici trois articles en réaction à certaines "communications" du colloque sur le site du Tiers Livre :
- Calvaire du roman avant l'âge blog
- Il dirige quoi l'auteur ?
- D'avantage lu à la verticale qu'à l'horizontale

jeudi 22 mars 2007

Colloque François Bon (jeudi)

Jamais mis les pieds dans un colloque universitaire auparavant, jamais mis les pieds, non plus, du coup, dans un « colloque international » tel que l'indique le petit livret qui fait office de programme. Pour être complètement exact, l'intitulé entier du colloque est : « François Bon – Éclats de réalité ». Bref, tout ça pour dire que je reviens de ce dit colloque. Je n'en attendais pas grand chose, je me suis simplement laisser gagner par la curiosité et, bravant le froid, le vent, et la neige, je suis allé, en compagnie d'Elise et Nico, à la rencontre de ce François Bon dont, pour être

honnête, je n'avais lu qu'un seul bouquin, le fameux Daewoo dont je vous parlais l'autre jour (et dont je vous parlais mal, méconnaissant beaucoup de détails sur la conception du roman).
Quelques impressions, en vrac, parce que ce genre d'impressions ne peut se reconstituer qu'en vrac : le vrac des trois pages de notes (petit format) prises durant les quatre heures de débat et interventions de cette après-midi...

L'auteur.
François Bon semble extensible. D'abord, il se rétracte sur lui-même. Depuis ma place privilégiée (dans les derniers rangs) je peux l'observer lui pendant la première intervention (« François Bon – Edward Hopper : Peinture, archi-texture et fiction »), lui, l'auteur, assis au deuxième rang, tout à droite, c'est à dire tout à gauche si on se place du point de vue des intervenants. En le regardant je note : instable, mal à l'aise, gestes, tic, manies, main qui dissimule son visage, lunettes, regard lunatique, en haut, en bas.
Le demi visage qu'il me donne à voir semble renfrogné, fermé, un peu froid aussi, un peu dur, sans doute. Sa main, la gauche, toujours, vient se coller contre le haut de son visage, contre sa tempe ou bien autour de sa bouche ou bien elle vient saisir la branche de ses lunettes, les retirer, les essuyer, les remettre. Souvent en mouvement. Instable. Et sous sa main gauche, un corps, lui aussi, renfrogné, replié sur lui-même, inspiré à l'intérieur, enterré sous une paume qui l'écrase. Parfois, je le surprends aspiré dans l'ouverture de son pull à col roulé, col qui a tendance à le recouvrir peu à peu, d'abord le bas du visage, et on comprend que si c'était possible, sans doute, c'est tout son être qu'il laisserait recouvrir...
Pendant un moment, je me dis qu'il doit être bien absurde de se voir ainsi décortiqué, autopsié, en sa présence, sous ses yeux propres, inactifs, silencieux, imposés au mutisme. « Peur de passer pour un mort, oeuvre close.», comme il le dit lui-même. Alors je me dis que ça doit être normal, cette réserve, cette gêne, cette honte, aussi, peut-être. Pendant un moment (un autre), je me dis même que ce doit être une impression de torture que d'assister ainsi à l'empoussiérement de son Oeuvre. Mais avec le recul des autres interventions, de ses propres paroles, je me dis finalement que non, ce n'est pas exactement ça.
Lorsqu'il se retourne, parfois, trois ou quatre fois, pour observer le « public », les rangées de sièges à demi occupées, les gens qui, normalement, ne le regardent pas lui, mais observent et écoutent les intervenants, lorsqu'il se retourne, donc, je me dis que peut-être, alors que je le fixe comme ça, que je continue de le fixer lui, le stylo dans la bouche, peut-être sait-il, peut-être comprend-il ce que je suis en train de faire. L'observer lui. Et pouvoir rendre compte, ensuite, d'un regard (le mien) porté sur un regard (le sien) porté sur un regard (celui de l'intervenant) qui commente un regard (celui de François Bon l'écrivain) qui complète un regard (celui de Edward Hopper, le peintre) qui rend compte du réel. Comme un effet d'enchâssement infini qui rendrait à la fois compte des difformités du réel, et à la fois de sa singulière évidence (« la position du sujet fait que le réel est différent : le réel se rattache à celui qui l'expérimente », dira-t-il un peu plus tard en substance). Et comme si observer l'écrivain physiquement me plaçait dans une posture décalée vis à vis des universitaires et des commentateurs. Et comme si, aussi, l'atmosphère du colloque me rendait pédant, ces dernières lignes en témoignent...

François Bon semble extensible. Lorsqu'il parle, lorsqu'il répond à quelques questions, à quelques idées décalées qu'il entend dans la bouche d'une intervenante, l'auteur semble sortir de lui, sortir de cette position de replis et de recouvrement ; il s'étire, il rebondit, il sourit, il dit « truc, type, connerie, bouquin, mec » parle comme un type normal tout en restant clair et pertinent, malgré une certaine tendance à la digression. Lorsqu'il parle, on le ressent comme une sorte de boule de neige, il s'auto-enthousiasme, il s'entraîne lui-même ailleurs, vers d'autres sujets, d'autres problématiques, d'autres horizons. Ses yeux s'ouvrent, ils ne sont plus plissés, ses traits se détachent, se décrispent, il gesticule, contraste saisissant par rapport à ces moments où il semblait creuser son siège pour s'y dissimuler, des moments où le nom « François Bon », martelé frénétiquement par les intervenants, commençait à perdre tout son sens et devenait une succession de son sans rapport avec rien.



Le reste.
Le colloque, ou bien ce qu'il y est dit et ceux qui le disent. Plusieurs choses, d'abord, que je n'ai pas entendues, que je n'ai pas notées, que je n'ai pas comprises. Et puis quelques phrases, prises au vol, fixées aussi vite et exactement que possible, mais mal, évidemment. Il y est beaucoup question de la ville, de la géométrie, des intertextes, de « l'extrême » de son écriture (« L'ouverture de Décor Ciment : une courte pratique de l'extrême chez François Bon »). On y discute langue vue au microscope et comme un microscope, le texte « en action », les mots « effacements », « vides », « imaginaire spectaculaire » résonne à droite à gauche (« Les friches industrielles dans l'oeuvre de François Bon », même si le titre du programme a changé depuis, tant pis, je ne me souviens plus du titre définitif). La ville n'est pas appréciée comme « présence fixe » mais comme « conjonction d'éclat de temps », et d'ailleurs ce n'est pas tellement la ville qui intéresse Bon mais plus le monde et « l'obsession du corps dans l'espace ».

Difficile de rendre des notes de façon pertinente le jour même, le soir même, le tout sans avoir l'impression de dénaturer les paroles exprimées, avec la peur, aussi, peut-être, de n'avoir pas saisi tout ce qu'elles sous-entendaient. Mais cette « posture devant les mots » semble aller dans mon sens : « humilité, refuser le lyrisme immédiat, nommer ce que d'habitude on ne nomme pas ». Cette façon d'appréhender le langage : cette « force hypnotique qui tente de remplacer le monde ». Et puis surtout, cette phrase, sortie de nul part ou presque, et que j'encadre au centre de mon cahier à spirale : « Les livres ont remplacés le monde ».

Et puis une drôle de position vis à vis de son oeuvre, aussi, et cette incapacité à se satisfaire pleinement de ce que l'on fait ou plutôt ce que l'on a fait, ce qui est derrière : « masse derrière qui me gêne considérablement » dit-il en parlant de ses « bouquins » précédents. Ou encore, lorsqu'il dit, en désignant son dernier livre « ce truc Tumulte ». Et quant à la poésie, « je n'y ai pas le droit », dit-il l'air résigné ou bien désolé ou bien blasé, avant de terminer sur des « je ne m'appartiens pas » et des « je ne suis pas dans la littérature, je suis ailleurs » que je ne parviens pas à recontextualiser, malheureusement.

De ces quatre heures passées à la médiathèque centrale de Tarentaize, je retiendrais surtout la fin, c'est à dire la table ronde entre François Bon (seul moment où on l'a entendu lui, parler), Jean-Bernard Vray et Jean-Noël Blanc. Très agréable et très peu « universitaire », vivant et parfois passionnant. Dommage que mes notes ne puissent pas en rendre réellement compte.

Demain, vendredi, j'y retournerai sans doute, après les cours, avec d'autres, peut-être pour toute l'après-midi encore, je vous en transmettrai donc probablement le compte rendu...