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dimanche 6 juin 2010

6393

Numéro du TGV du jour. Étudiants japonais investissent le wagon et je me dis que peut-être ce serait cool d'en vrai encore être étudiant. Ou que ce que serait cool de partir vivre à l'étranger le temps d'y croire et d'oublier que ça aurait pu être différent. Plus loin Bronsky fait portier de nuit pendant trois semaines (Fuck America) et je me dis que peut-être ce serait cool de bosser de nuit pendant trois semaines. Plus loin corps voisin monté gare de Perrache traverse le sas Converse noires montantes aux chevilles et je me dis que peut-être ce serait cool, etc.

100_2201.jpg

Je relis encore Coup de tête, j'y comprends rien : tout est à chier depuis que je lis Hilsenrath : fuck lui. Larbaud au moins était envahissant, lourd à traîner, ok, mais avec lui j'avais pas ce problème. Dans le train aussi difficulté à se concentrer. Faut être ailleurs. Faut mieux bosser.

Vendredi vu L. et I. pour une soirée. Pas vu L. depuis quoi ? des années ? Je lui dis salut. Prends des nouvelles. Elle me demande où j'en suis maintenant : la dernière fois qu'on s'est vu tu vendais des machins sur Internet. Je lui dis putain mon Journal est en ligne et t'es même pas foutue d'avoir accès à ma vie privée ? Puis je lui explique. C'est à dire que je sais plus trop où je suis ni trop où je vais ni quand. Elle me ramène dans sa voiture en panne. Me dit faudra se revoir.

Le contrôleur du 6393 me dit franchement faudra changer la photo de la carte 12-25 parce qu'on n'a plus 16 ans. Lui réponds que j'ai pas demandé à plus l'être.

Voisine de droite chiale retournée contre sa vitre place 80. Elle vérifie de temps en temps qu'autour on l'entend bien chialer et qu'on est là. Voilà maintenant qu'elle me demande un kleenex.

Aperçu hier P. comme Pierrot qui s'endormait quand il m'a vu. J'ai pris des photos à bout portant droit sur l'écran, droit sur la cam quand il dormait. J'ai pas cadré le visage, enfin je crois pas. Je crois plus qu'il pourra être mon personnage de kiss bye boy qui est un ado, certes, mais qui n'est pas lui, et surtout qui est ailleurs. Et puis kiss bye boy n'existe pas, c'est juste un titre avec des notes que je complète des fois. Tout à l'heure corrigé le fichier, j'y ai supprimé toute la ponctuation, j'arrive à trois pages titre compris, alors on est nulle part. D'ailleurs il me parle par monosyllabe et il s'endort encore. Je lui dis bonne nuit Pierrot et me déconnecte. Torse nu figé sur la cam qui freeze quand on éteint.

J'aimerais juste être partout où je suis pas (c'est à dire à côté) mais quand je bouge y a tout qui suit, alors je râle. J'ai dit hier la fameuse phrase à P. : « rien ne sera jamais possible entre nous parce que je suis marié ».

vendredi 28 mai 2010

Larbaud #4

Gioventu.jpg1932 : Larbaud lève enfin la tête : c'est la première incursion de l'Histoire dans le Journal, et c'est Naples. Un regard au hasard entre les rangs d'un défilé militaire et ce que voit Larbaud c'est la mode, c'est les silhouettes, c'est l'uniforme. Quelle allure !
Remarquables et même beaux types de jeunes garçons et de jeunes hommes, à Pozzuoli et dans le tram ; presque tous appartenant aux diverses organisations fascistes : avant-gardistes (aiguillettes blanches sur chemise noire), jeunesses fascistes (mouchoirs aux couleurs de Rome noués autour du cou). Même la figure d'un gosse de 14 ans avait un caractère extraordinaire, une puissance d'expression qui arrêtait l'attention. Ces jeunes gens sont heureux de pouvoir mettre cette espèce d'uniforme le dimanche ; cela leur donne tout de suite de l'importance, un air de responsabilité et de maturité, qui est juste ce qu'ils désirent, et cela fait valoir le physique de ceux qui en ont un. C'est très bien trouvé ; parce que c'est plus « homme » que la tenue des boy-scouts ou des bataillons scolaires (le nom même de bataillons scolaires était mal trouvé.) Le gars de 17 ans, Pza Plebiscito, avec sa toque noire, sa chemise noire à aiguillettes blanches, ses culottes gris-vert, ses bottes, et ses gants BLANCS, - quelle allure ! Et il y aussi des hommes faits, et mûrs même, qui sont contents de se parer de ces uniformes, au moins le dimanche et les jours de revue d'exercices ; ils font tout ce qu'ils peuvent pour avoir l'air d'officiers, et j'en ai vu un avec la petite tunique noire à brandebourgs noirs et bordée de fourrure, qu'un règlement récent vient d'interdire. Le pantalon long, gris clair à deux bandes noires, et la toque galonnée, avec le fiocco de soie noire, - un officier, mesdames ! Et il était avec sa dame, plein de sérieux, d'importance, et de self-respect. Bien entendu ce sont les gardes-nationales de 1850, mais il y en a moins et on les choisit mieux ; pas une bedaine.

Valery Larbaud, D'Annecy à Corfou in Journal, Gallimard, P.942.

dimanche 2 mai 2010

Coup de tête 4/5

Coup de tête 4 prend fin. Relectures sur liseuse cette semaine et corrections le soir, hier, ce matin aussi pour appliquer au texte les notes furtives de la lecture. Rappelons que la partie 5 initialement prévue sur le papier a été amputée, fondue avec la 4, j'arrive donc au bout du récit, bientôt au bout du roman, du projet qui me tient en haleine depuis plus de 4 ans.

D'autres retouches restent à venir. Relectures globales des 4 parties les unes à la suite des autres, reprise de la première partie encore imparfaite et correction de certaines incertitudes, réécritures de quelques passages. Peut-être envisager un point final avant la fin de l'été ? Rappelons encore qu'à l'origine Coup de tête était censé s'écrire fulgurant, en quelques semaines, pour surfer sur la spontanéité des premières phases d'écriture. On voit où ça mène et comment ça penche.

L'extrait copié/collé ci-dessous reprend le début de la partie 4, assez court car j'ai déjà proposé d'autres extraits de la partie 4 par le passé. La partie 4 miroir de la première mais déformant, alors le narrateur aussi (se) déforme et plonge.
Je passe une main, la gauche, dans mes cheveux moches pour les exploser. Je tire sur mon T-shirt Quicksilver pour en défaire le col. Qu'on voie la peau dans l'échancrure. Qu'on voie les os tracés qui pointent. Je remonte un peu le jean par dessus mes Van's : les semelles ouvertes trahissent orteils bien crades sous le cuir. Je m'assois calé contre le mur du tabac, derrière panneau fourrière. J'ouvre à mes pieds mon sac Lafuma : qu'on y mette au moins ce qu'on pourra y mettre. Détail : je remonte main gauche la manche droite de mon blouson Lévis. Qu'on voie au moins que je suis

Répète après moi et découpe les syllabes, Ajay : moi-gnon.

cassé. Qu'on voie trop bien que j'ai besoin de leur fric pour vivre et bouffer

Dans cet ordre.

Après des jours de centimes et de pièces rouges, je sais – sens, sue – : ça marche mieux comme ça.

Je compte le nombre de pièces récoltées dans le sac Lafuma. Je compte un, deux, trois euros. Après les euros je compte les centimes. Après les centimes je compte la crasse. Après la crasse je compte les pieds sans tête qui me dépassent, traversent, et vivent sans voir.

Les gars c'étaient des pères de famille. Ils allaient acheter un paquet de clopes et ils ressortaient. Me captaient pas. Disparaissaient. Des fois c'était mon père, des fois c'était ton père. Des fois ils me lâchaient une clope ou deux. Des fois même ils l'allumaient.

Devant le tabac les trams traversent toutes les cinq, six minutes. Trafic réduit du mois d'aout, sièges vides, wagons sans corps. Mais ils traversent encore, glissent. Des fois font demi-tour. Ils sonnent encore pour éparpiller piétons aveugles du bord de la nuit. Ils s'arrêtent de rouler passées vingt-trois heures. Des fois je m'assois entre les rails pour me donner du|
Des fois je me couche entre eux, jambes contre rails qui montent au sud, la tête attrape le nord, et j'attends qu'on les tranche. Les corps autour, montés sens inverse sur la pupille, me dévisagent. J'ai un mégot éteint entre les dents. Un filtre froid qui sent que dalle. Je leur demande du feu qu'ils ont jamais. Personne ne fume et moi non plus.

mercredi 28 avril 2010

2 x Rimbaud

rimbaud.jpg
On parle au on, c'est mieux quand le je bégaye. On reçoit domicile des fax à en-tête « cabinet neuro-psychiatrique mon cul » qui disent « rappelez-nous c'est urgent » mais
1) la hotline elle déborde
2) c'est faux numéro
3) y a pas de téléphone

Alors on parle au on, c'est mieux que le ils, ça fait moins faux. On fabrique des photos inédites. Des portraits de Rimbaud jamais vus. Quand il marche c'est à l'envers sur les voies ferrées désamorcées. Les cratères déforment le rail. Les gravats charcutent les plots. Il fuse intacte, trace impeccable dans les champs de mine. On essaye de suivre sa trace mais
1) l'envers est pas prenable
2) le sens de lecture c'est autre chose
3) l'ombre de l'ombre elle coule trop loin

Alors on stagne. Alors on fuit. Paraît que certaines zones de la ville sont propices au genre d'exploration qu'on souhaite. La chasse au corps c'est populaire. On traque le mâle. On traque le jeune. Pour fabriquer aussi le Rimbaud qui nous échappe. Une bombe humaine prête à péter. Les corps aussi sont juste des corps à apprêter. Les modèles ils prennent tout. Après on coupe. Après on colle. Charcute. Redresse les épaules. Écarte le torse. Bois la lumière. Faut pas bouger pendant qu'on te peint le ventre. Dedans ficher les bouts de Semtex chinois reçu la veille au port. Le signal déclencheur c'est ton portable. Le mot de passe c'est genre un code. Le code une autre connerie en prose. Et fais ce qu'on te dit. Et tiens-toi droit. Et force dehors droit vers la ville pour qu'on te voit bien. Entre autres, là-bas, tirs de roquette, quelques appels au meurtre. Mais toi comme t'es, beau comme tout avec ton masque qu'on t'a craché, ils te butteront pas. On parle au tu pour t'impliquer, que tu comprennes mieux comment là-bas ça va tracer mais
1) oublie pas que le déguisement c'est temporaire
2) fais juste comme si t'étais pas toi et
3) on réserve la traduction

mercredi 14 avril 2010

Croquis #21

oui c'est moi rappelle moi vite stp c'est urgent ça concerne le gorille merci

20 ans, fleurs dans une main : dans son sillage vieillard sur les rotules

elle joue à être un corps mais écrasée par le monde ne relève pas la tête

moi
j'adore
les fesses
des mecs
(dans la sueur de la foule)


il enlève sa casquette entrant dans le métro et se recueille yeux fermés devant la liste des stations desservies

elle fourre les coudes au fond du sac Versace, y sonde enfin aussi un puits sans fond

il marche fier, un parapluie léopard à la main

métro : sa tête et nuque émergent seulement des corps et on dirait qu'il est nu vraiment

dimanche 21 février 2010

Emmanuelle Pagano, L'Absence d'oiseaux d'eau

J'aime beaucoup la langue d'Emanuelle Pagano, mais pas celle-là : celle-là je l'ai lue comme un somnolent, et jamais réellement en phase avec le texte.

oiseauxdeau.jpg

Peut-être que l'avant livre a pris le pas sur le pendant lecture. Parce que nous avions suivi les coulisses en ligne de l'écriture de ce livre : livre-romance entre deux écrivains. Et une romance entre deux écrivains se propage, se propulse par écrit. C'était censé être un roman épistolaire. Et entre temps l'un des deux je a coupé court, et « en partant il a repris ses lettres », comme l'indique le petit paragraphe en préambule. Peut-être pour ça que je suis resté dehors ?
Je ne veux pas savoir si ces lettres sont fictives ou réelles, mens-moi si tu veux, si tu peux. Moi je peux. Au point dont tu parles : au point du langage du droit. J'écris quelque chose et ça arrive, ça devient. J'écris notre histoire, elle grandit. Mais elle ne deviendra pas comme comme je l'écris, comme je la veux, parce que tu l'écris.

Emmanuelle Pagano, L'Absence d'oiseaux d'eau, P.O.L, P.17
Les lettres sont à sens uniques, il n'y a jamais de réponses, on devine parfois les réponses, mais elles ne sont jamais là. Peut-être stockées quelque part, dans un tiroir, ou plus vraisemblablement dossier perdu dans quelque disque dur endormi. On connaît son propriétaire, mais chut, car son nom n'est jamais prononcé.
Nous, c'est notre métier de raconter la vie des gens, privée ou pas. On ne doit jamais se censurer, sinon, autant arrêter tout de suite ce livre. S'il avait fallu se taire, je n'aurais jamais écrit mes romans. Tu sais les libertés que j'ai prises avec eux. Tout est vrai dans mes livres. La fiction n'est que dans l'assemblage. Elle colle ensemble les morceaux de réel hétéroclites que je trouve autour de moi. Elle leur donne une cohérence, elle les tient ensemble, c'est tout.

P. 57
Je cherche les raisons qui me poussent à traverser ce livre sans rien en retirer. Ce n'est pas un mauvais livre et l'autofiction (si c'en est une) ne me pose pas problème. J'ai corné beaucoup de ses pages, souligné beaucoup de ses lignes, même métaphoriquement, la langue n'est pas en cause. Mais comme un somnolent je l'ai lu et c'est un mot très dur : ce livre n'a aucun pouvoir sur moi et moi je ne retiens que son absence.
Je suis un de tes personnages. Je suis une femme dans ta tête, un fantasme, juste un fantôme. Mais il suffit que ce fantôme te regarde, te parle, t'écrive, pour que le désir bouge, sorte de mes lettres et s'installe en toi. Je connais ce pouvoir immédiat que j'ai sur toi, ça me donne une sensation de puissance, mêlée de tristesse, dont j'ai envie d'abuser.

P.97
On dit souvent Emanuelle Pagano, c'est l'écriture du corps. Les corps ne parlent pas mais battent, pulsent, craquent. Ces corps là parlent trop de leurs corps en train d'éprouver : c'est le piège de la lettre. L'érotisme est décalqué voyeurisme mais même ça ce n'est pas le problème. D'autres fois les corps s'éventrent et battent durs en plein sur le texte et là, oui, j'ai corné la page.
J'ai l'impression que quelque chose à l'intérieur de mon thorax découd mes muscles et ma peau, je ne sais pas bien comment, me défait, crève la plèvre de mes poumons, ça fait mal, je mets mes mains pour retenir mon souffle et mon coeur, pour qu'ils ne sortent pas. Ma respiration s'accélère et me submerge, je ne la maîtrise plus. J'ai l'impression de craquer sous elle, quand je pense à toi, il me semble tendre les bras, comme un joueur d'accordéon sans air, abîmé de musique et le souffle court, ouvrant son geste à s'en décrocher la poitrine. Je me replie dans tes bras de musique, mais il n'y a plus de bras, il n'y a plus de musique. L'air me manque dans le silence envahissant. Je tousse. Cette toux fait le même bruit de déchirure qu'un papier gras dont on se débarrasse. J'essaie doucement de respirer, de rester calme, mais tu as donné à mes poumons des gestes d'accordéoniste malade.

P.256-257
En route j'ai abandonné ma chronique, et sans doute n'ai-je jamais eu l'intention de la commencer. Je n'ai pas trouvé quelles étaient les raisons qui m'ont conduit à rater ce livre. Je ne suis donc pas compétent pour en conseiller ou déconseiller la lecture. Je garde seulement les derniers mots du livre, ceux qui accompagnent tellement bien ma lecture, unique et déjà défaite : « C'est juste une carte postale, juste un décor de livre. »

jeudi 18 février 2010

Mâchoires à leur place


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Ils ont poussé si loin les poings que l'os tremble, articulations forcées ouvertes, joues bleues sous les coups, hématome et relief sur l'épiderme. Lunettes émiettées : branches tordues, verre incrusté pommettes, éclats de glace sous les paupières. Les coups se taisent. Les poings dans les poches, poches battues contre les cuisses. On marche ailleurs, on n'est plus là. Les néons battent. Le sang se tait. Marques de semelles brunes sur le thorax et sous la gorge, sur le dos moulés le nom de la marque et le logo. Silence capitonné, lieu inédit. Mâchoires sous les mâchoires, upercut seulement les remettraient en place. Terre grasse dans les cheveux. Cheveux traînés dans la terre, le sol, des étincelles au bord des barres électriques. Séquelles pour ceux qui dorment comme des cadavres, séquelles soufflées dans les poumons. Avant de partir, après avoir poussé si loin les poings, ont précisé : avec ça dans les dents il devrait la fermer. Mais gueule ouverte pourtant, mâchoires sous les mâchoires, douleurs mécaniques tracées jusqu'au crâne, il crache, il dit, il chante : parole est la dernière pornographie, parole est la dernière pornographie, etc.

mercredi 13 janvier 2010

Droite & gauche

Précisément parce que celui/celle qui

s'accroche à moi pour ne pas sombrer dans ses vertiges intérieurs, quand bien même le wagon ne bouche pas
se bouche les oreilles et ferme les yeux pour hurler des on va tous crever, on va tous crever, on va tous crever ! au moindre fracas sur la voie
déverse à voix haute et par téléphone l'intégralité de sa vie sexuelle de ces six derniers mois en utilisant à plusieurs reprises le qualificatif pathétique
fredonne puis chante puis danse sur son siège, malgré wagon bourré-comprimé, son MP3 branché ouvert pour que tout le monde en profite
déverse à voix haute et par téléphone l'intégralité de son agenda professionnel pour la semaine à venir en utilisant à plusieurs reprises le qualificatif overbooké
s'enfonce à l'intérieur de sa capuche douteuse pour y mâcher la boucle de son sac plastique
déborde sur moi de tous ses bourrelets et ses spasmes durant son paisible sommeil
encourage à voix haute Elie Domota et toute l'équipe de football du Cameroun 1990 avant de s'enfoncer dans son cou
ronfle sa bière sur mes genoux quasi
prend une opération marketing pour une « mission » sur son petit calepin ouvert
lit par dessus mon épaule durant mes prises de notes sauvages
se frotte lentement la main sous la poche de jean pendant que les corps tout devant se succèdent
hurle des bouge tes yeux ! à qui ose axer son regard sur sa paire de cuisses débordée
bave durant sommeil et malheureusement tâche sa belle chemise

choisit toujours la place voisine de la mienne pour s'asseoir dans le RER, je finis par m'imaginer que tous ces corps que je côtoie sans le vouloir sont des monstres en puissance.
Ou des monstres tout court.

lundi 11 janvier 2010

Les avions volent notre air(e)

avions.jpg
« Moi j'y crois. Pas parce que j'sais ou j'crois vraiment ou parce que c'est graphé sur les murs du métro mais parce que celui qui nous le hurle dans la tête le hurle à coup de bombe au torse et de détonateur dans les dents. » Témoignage anonyme, un jour.

Collectif, Apologie de la lutte armée en milieu souterrain, Editions des sans, P.182.
Image empruntée à la brigade anti-pub.

mercredi 28 octobre 2009

À vendre

Ils remontent les voies par troupeau, maintenant ils traversent les villes. Ils avancent en silence, battent le gravier, tordent les muscles et les os. Certains sont poussés hors des rangs, ils toussent leurs poumons tuberculeux agenouillés par terre, on leur tape dans le dos à coup de semelle, ils se relèvent, font quelques pas, s'effondrent encore, toussent par terre le peu de poussière qui leur reste. Les autres en tête continuent d'avancer, maintenant ils traversent les villes.

On les observe depuis les étages et les clochers, on les compte. Les doigts s'animent et déroulent le long des mains, phalanges dépliées. Certains s'arrêtent pour boire aux fontaines, robinets, flaques. D'autres défilent sous les murs, exhibent des panneaux à vendre délavés dont on sait qu'ils se servent aussi pour se protéger des pluies torrentielles de novembre. Ils circulent plusieurs minutes, face aux fenêtres, le panneau décalé, puis se retournent pour se montrer aux bâtiments d'en face. La boue leur gèle les chevilles et déferlent entre les jambes décomposées. La peau craquelée crépite au soleil, ceux dont la toue fait convulser les os ne trouvent jamais preneur. Dans les villes comme ailleurs, on a peur des maladies qui ne portent pas de nom.

Les troupeaux après quelques gorges rassasiées aux abreuvoirs repartent ou, si la nuit tombe, cherchent un abri pour y dormir. Ils ne s'éloignent jamais des voies ferrées, à l'aube il faudra reprendre la marche. Certains corps sont happés par les étages, les panneaux à vendre posés au bas des portes, les portes closes plusieurs minutes. Ils en ressortent le ventre plein, souvent, les plus chanceux repartent avec du cuivre ou du laiton, qu'ils pourront revendre dans la prochaine ville, dans le dos des macro-trafiquants. Certains laissent leurs panneaux à vendre et ne repartent pas. La plupart ne croit pas aux délires idéologiques des réfugiés climatiques mais se contentent de suivre la meute. Aux marges subsistent de petits groupes déstructurés, comme ceux qui récoltent le corps, les membres, des malades, parfois des fioles remplies de sang, d'urine ou de salive. Ceux là trafiquent dans les villages pour quelques brouettes rouillées ou bâches plastique qu'ils découpent. Parfois ils accrochent à leurs brouettes d'autres enseignes à vendre héritées des vieilles agences immobilières et se rassemblent sur les anciennes places du marché pour faire le leur. Les réfugiés climatiques crachent sur les fossoyeurs quand ils les tolèrent, les gens des villes crachent sur les réfugiés climatiques quand ils se traversent.

dimanche 25 octobre 2009

D'autres excipits

closed.pngCe n'est plus l'après Coup de tête que je vois pointer à présent, c'est la fin. Une autre. Comme lorsque je gribouillais Cette vie et que je modifiais la fin à la moindre relecture. C'est encore la même chose. Chaque version propulse une fin qui lui est propre. Mon plan imprimé-papier noir sur blanc en a verrouillé une, qui n'est sans doute pas la bonne. Il dit : Et j'appuie exprès sur la négation : je t'en supplie ne me lâche plus. Vraiment. Je repense depuis ces derniers jours à la fin, la bonne, celle qui doit s'imposer, mais je ne la trouve pas. Je réfléchis à l'élaboration d'un Répertoire des fins parallèles qui pourraient être mais n'ont pas ce qu'il faut pour (abécédaire exhaustif) que j'ouvrirais par exemple par l'entrée suivante :
A – Abandon par la chute (Cf. l'anticipation de l'an dernier)

Quand je regarde au fond de l'asphalte, y a ces formes que j'arrive pas à identifier vraiment, et je me demande est-ce que c'est toi, est-ce que c'est moi, est-ce que c'est des bouts de carrosserie ou bien|

Et toi Ajay, tu t'es déjà cherché dans le chaos-goudron d'une autoroute au mois d'août, à rassembler les pièces du puzzle, à faire semblant d'être en vie, à croire que ton corps existe ? Réponds Ajay. Juste : pour une fois dans ta vie réponds-moi.
Je continuerais ensuite par :
F – Face ou pile

Je compte le nombre de pièces qu'on se retient de me lâcher ou qu'on tord au chaud bien froid dans le fond d'une poche. Je compte le vide croissant de mes poches à moi, jusqu'à ce qu'une âme en short me lance une pièce de deux euros que j'attendais plus. Je la ramasse, elle pèse que dalle dans ma paume, main droite figée-ouverte. Je l'attrape main gauche, la pose doucement sur l'ongle du pouce, main opposée, calée sous l'index. Je compte un, deux, trois, et ça y est, je me lance. La pièce décolle et retombe sur le sol, impossible à rattraper. Je la ramasse et recommence. Je recommence aussi souvent qu'il faut.

Nil m'a dit un jour : face ou pile, tu veux savoir ? Et à l'époque j'ai dit : je sais pas. Maintenant je veux savoir.

Je compte le nombre de tentatives infructueuses. Je compte longtemps, je compte beaucoup. Quelque part, je compte encore.
Ou peut-être par :
P – Prothèse

Nil ouvre son sac qu'il me remue sous la tronche : moi je lui ai rien demandé. Il me dit regarde, et je regarde. Y a pas de mouches là-dedans, il me fait, et je lui réponds non, c'est vrai, y a pas de mouches. C'est un procédé de conservation, il me fait, et moi je réponds rien. Tout est dans la conservation. J'ouvre les yeux malgré l'odeur formol-acide qui se dégage de l'intérieur. Les chairs sont fermes, les coupes bien nettes, même pas une goutte de sang. Combien t'en as ?, je lui demande, mais il sait pas me répondre. Je me retiens de compter dans l'ombre pour dénicher le chiffre exact. Les chiffres exacts ont déjà plus la moindre importance. Nil me dit : tu peux en prendre une, tu peux prendre ce que tu veux. Je regarde Nil et lui dis : sérieux ? Et il acquiesce, signe que ça doit être vrai. J'en prends une au hasard de mes doigts, je la remonte, je la regarde l'oeil humide collé à la peau. Peut-être celle-là, je lui dis, je peux ? Je l'essaye. Je la porte. J'écarte les tissus pour que les doigts s'adaptent et que la peau retroussée fasse la jonction jusqu'au poignet. Je me regarde dans le reflet de la vitre en face, les deux poings sur les hanches. Je regarde mon ombre détachée sur les pavés. Je remue les doigts dans la lumière électrique du lampadaire. Peut-être laisser craquer une ou deux phalanges. Je laisse craquer une ou deux phalanges. Nil crache par terre un mollard déjà jaune. Mes belles mains humaines, je lui dis.
Voir même :
Y – Yang

Je l'aperçois au bout de la rue qui m'échappe. Nil s'échappe. Nil sait rien faire d'autre que m'échapper, ici fuite si lente entre les corps incarcérés. Aujourd'hui, je pense – crois, sais – j'irai pas le chercher. Je le laisserai pourrir, oublié derrière les murs et les tags. Tant pis pour|

Je me retourne. Son poids m'a percuté plein fouet épaule gauche, m'a forcé à me retourner, son ombre déjà glissée de quelques pas encore palpable. Je le vois pas, relève la tête, devine à peine sa présence, connaît même pas son nom ni son visage et lui gueule : eh ! connard ! Il se retourne pas sous mes insultes : je lui crache un mollard droit dans la nuque. Là il se retourne.

Et puis la suite, Ajay, tu la connais.
La fin ne pose pas vraiment problème mais est un problème en soit : tous ces mois – jours, années – où je n'aurais pas eu de cap, je ne sais toujours pas où je vais. Quelque part, je me dis, j'ai dû louper quelque chose. Je ne sais pas où je vais : est-ce que ça ne va pas déteindre sur le reste du récit, est-ce que ça ne va pas tout gâcher et invalider l'ensemble du roman ? Crainte. On verra bien. Alors je ralentis exprès la cadence, bientôt j'effacerai les dernières pages et remonterai ainsi toutes les autres.
Idée pour un truc susceptible d'exister un jour : matérialiser l'un de ces répertoires pour en faire un Répertoire des fins possibles pour un récit inexistant (abécédaire exhaustif) où je pourrais archiver des dizaines de fins différentes sans avoir à me poser la question du début, du milieu et du reste.

lundi 19 octobre 2009

Chute mécanique

radio_genou.gifJ'ai manqué une marche, escaliers Gare de Lyon, pris le rebord sec sur genou droit : la marque de la marche est restée imprimée sur la peau. Une seconde arrêté le temps de me dire : putain de merde, temps de me demander : est-ce que quelqu'un m'a vu ? je suis remonté sur une jambe, me suis traîné jusqu'à la ligne 14. N'ai pas pu faire une station, me suis retenu de vomir sur les gens autour, ai dit pardon à ceux qui bouchaient la porte, un pardon que j'ai vu prononcé mais pas entendu, les visages autour ont viré flou et je suis tombé contre l'armoire électrique près du wagon de tête. J'ai pensé entre deux souffles : j'étais sûr que je tomberai quelque part et aussi : au moins j'ai pas bloqué le métro (c'était une peur primaire). Deux ombres sans tête m'ont demandé : vous voulez qu'on appelle les secours et j'ai dit oui. Un type est arrivé, m'a demandé qu'est-ce qui s'est passé ? et j'ai raconté. Allongé par terre dans un courant d'air devant les portes du métro je voyais rien, je voyais à peine la tête du type penché sur moi à qui je parlais, je voyais le néon plaqué plafond par dessus moi, me suis dit pendant dix minutes : cette photo tu devrais la prendre, mais l'ai pas prise, de peur que l'autre penché sur moi me dise : mais qu'est-ce que vous foutez ? Le type penché sur moi m'a demandé vous avez froid ? et j'ai dit oui parce que c'était vrai. Il a sorti la couverture allu et attendu à côté de moi que les pompiers arrivent. J'ai attendu avec lui en silence, en me disant : il doit penser que je n'ai aucune conversation et il aurait raison. Sur la droite j'aurais pu compter le nombre de métros entrants, portes ouvertes, corps vidés, échangés, portes fermées, métros sortants : au moins dix, au moins quinze, ce qui me donne vaguement une idée du temps qui passe. Le type penché sur moi m'a dit : vous êtes très pâle quand même, et je lui ai dit non, ça c'est normal.

Quand je suis parti avec les pompiers le type qui jusque là était penché sur moi, je l'ai loupé, je sais pas où il est passé, mais j'ai pas pu lui dire merci au revoir, ce qui était quand même la moindre des choses. On est parti à pieds, mon genou droit me faisait mal, on a pris les escalators. On a pris mon nom, mes coordonnées, ma tension, on m'a dit : vous êtes très pâle quand même et j'ai dit oui je sais, c'est normal. Arrivé devant l'Hôtel Dieu les pompiers ont roulé sur un pigeon et moi j'ai repensé au jour où j'avais accompagné N. à l'hôpital de Bellevue il y a trois ans.

Salle d'attente de l'hôpital, sur la télé fixée au mur ils passent un épisode de Bob l'éponge mais en allemand. J'appelle H. qui me dit j'arrive, je lui dis non, c'est idiot, tu vas pas venir pour ça, puis raccroche, tout en sachant qu'il viendra quand même parce qu'il aura écouté l'inverse de ce que j'aurais pu lui dire et il aura raison de le faire. Je suis pris en charge par une infirmière qui me transfère à Lucy Knight qui fait mon examen. Je raconte pour la cinquième ou sixième fois la même histoire, chaque fois différemment, me disant que chaque version sera archivée dans un rapport et qu'on pourra voir, en les compilant, l'évolution de la scène à mesure que la mémoire avale, déforme ou régurgite la ou les images originelles. Sur son écran d'ordinateur années 90 Lucy Knight écrit : chute mécanique, puis elle me dit je pense que vous avez fait une réaction vaso-vagale suite à la douleur et je lui dis oui, c'était aussi mon diagnostique. Ensuite Lucy Knight me transfère à un interne qui valide le diagnostique après successions d'examens identiques et questions idem. Je sors au bout d'une heure, parvis de Notre Dame. J'appelle H., lui dis ne vient pas, sinon on va se croiser. Je boite jusqu'au métro, puis boite jusqu'aux tapis roulants à Châtelet. Perdue au milieu de la foule une femme demande : can you help me please I don't speak french please alors je lui dis hi, how can I help you ? Je pensais qu'elle cherchait une direction et même si je ne sais pas trop où je me trouve je me dis que j'aurais pu l'aiguiller malgré tout, mais elle me demande de quoi manger et ça je n'ai pas. Je lui dis sorry I don't have any cash right now et c'est vrai, je n'en ai pas, puis je m'éloigne en boitant, rejoins le deuxième tapis roulant plus loin qui m'emporte.

mardi 6 octobre 2009

En guise de visage

Puisqu'il y a eu cette page et que je l'ai reconnue, je n'ai pas tout à fait raté ma lecture.
Deux, trois, deux, et encore un.
Qu'est-ce qu'il fait, l'autre, Stevän ? Il est accroupi dans un coin et il grommelle en chuchotant. Qu'est-ce donc qu'il compte et recompte sans cesse ? Je le vois mal au milieu de toute cette marmelade d'obscurité qu'ils m'ont laissé ce matin après la torture, en guise de visage. En reprenant conscience, j'ai cru tout d'abord qu'ils avaient oublié de me dénouer le bandeau noir qu'ils m'avaient placé sur les yeux. Et ensuite, comme j'étais en train de tâtonner avec précaution sur le devant de ma tête en bouillie, j'ai mieux compris. Il n'y a aucune étoffe entre moi et l'espace. Mais pour l'instant je ne distingue pas grand-chose : ils ont dû me saboter un circuit à force de cogner en mesure.
Deux, deux, un, deux, trois.
Ca reviendra. A chaque fois ça revient : maintenant j'en ai la preuve. Il y a toujours un petit peu d'appréhension en plus du dégoût de souffrir : et si, cette fois-ci, ça ne marchait pas ? Si cette fois-ci les limites allaient être franchies sans retour ? Mais finalement ils ont beau tordre et écarteler, fouler et briser, ils ont beau y aller de toute la force de leurs tentacules, il y a bien un moment où ils se découragent. Et une fois que tu es retombé sur le sol de ta cellule et que tu as entendu la serrure cliqueter derrière eux, tu peux te dire : ça reviendra, ça repoussera, ça se cicatrisera. Tu te dis ça, et ensuite tu te retournes sur toi-même avec un bruit de chiffons et tu te noies dans ta fatigue et ta douleur. Une idée unique te console et c'est à cela que tu te raccroches pendant des heures : ce n'est pas encore cette fois-ci qu'ils auront réussi à te faire crever.

Antoine Volodine, Biographie comparée de Jorian Murgrave, Denoël, P.150.

dimanche 4 octobre 2009

Exit

Ce vendredi retour sur les lieux du crime, un mois plus tard. Entretien d'embauche infructueux dans un cabinet rue Montesquieu. Même train, même station, même Châtelet, même heure d'arrivée. Même Halles brièvement traversées. Mêmes clodos disséminés, ont simplement changé de place depuis que moi, au quotidien, je ne les croise plus. Je ressors rue Montesquieu

AGENT DE CLASSEMENT "JOB" H/F 
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avec la certitude de ces jours où les fiches ANPE traversées ne me motivent pas, de ces jours où je ne présente pas bien devant les recruteurs, de ces jours où je me saborde tout seul, consciemment ou non. Poignée de main, salut, au-revoir, on vous rappellera. Je garde mon téléphone entre les doigts (il est 9h40) et je dévie vers Saint-Germain pour y occuper une partie de ma journée. Ne pas être venu uniquement pour le plaisir de repartir. Ne pas, non plus, lever la tête le long de la rue du L. et me dire : et si, et si, et si.

Assis terrasse rue de Seine je regarde le temps – les corps, carcasses de voiture pas encore désarticulées – passer. Ipod éteint, Exit music (for a film)

N'ai jamais vraiment écouté ni aimé Radiohead, domaine musical réservé par mon frère, mais à cet instant oui.

Je ne me suis jamais permis de lorgner vers ses territoires car beaucoup plus tôt sans doute l'avais trop fait. C'est pour cette raison que jamais ô grand jamais je n'écouterai réellement Radiohead ni Nirvana d'ailleurs. Exit music (for a film) et même Lucky font exception, le second utilisé dans la bande originale de Six Feet Under (saison 4, feu de joie), le premier générique de fin de Romeo + Juliette revu hier avec plaisir : film idolâtré d'adolescence que moi je n'avais pas vu à l'époque mais bien des années plus tard comme le veut la formule.

résonne encore (quelque part). Je suis parti pour prendre des notes mais n'écris rien. Noter où, noter quoi ? Je ne lis pas non plus : depuis un mois je lis mal. Me lancer encore dans la Biographie comparée de Jorian Murgrave m'effraie : il y a trop de murgrave, je m'y perds. Devant, autour, foule de corps éparpillés qui crépite, comme un samedi pratiquement, je compte les jambes, les bras, les troncs sans tête, les lunettes énormes plaquées larges sur les visages qu'on ne voit plus. Je compte et j'oublie de poursuivre les chiffres à mesure que. Je vois tartinées sur les trottoirs les vitrines de mode effervescentes : je dessine en blanc sur blanc quelque part dans ma tête les schémas préparatoires d'un nouveau type de mannequins plastique sur lesquels ils pourraient étaler des pièces de tissu acrylique : des charognes dépecées, cadavres décapités ou écorchés bien mis

EXCELLENTE PRESENTATION RIGUEUR ET METICULOSITE

ne pourraient-ils pas présenter à merveille les nouvelles tendances ou futures ringardises ? Sur la table d'à côté les conversations qu'on épie sans jamais tourner la tête, nouveau croquis qu'on prend sans prendre, qu'on garde en tête.
Croquis #15

terrasse Haagen Dazs rue de S., cocottes bobo, carafe Ricard : ''je suis pas raciste, mais''
Je compte ensuite le nombre de clavicules visibles malgré les degrés en moins et le vent soufflé entre les rues. Peau découverte sous le nombril, entre les reins, lorsqu'ils passent le bras par dessus l'épaule. Poitrine ouverte, t-shirt plaqué lin bien découpé, forme des hanches, masculin-féminin entre les ombres. Souvent ils traversent juste, ne restent pas. Moi même, je ne reste pas. Rentrer tôt pour avoir la possibilité d'écrire et ne rien en faire, rentrer tôt le soleil encore ambivalent par dessus les wagons dans le train du retour. J'y reprends Volodine. Demain nuit blanche.

lundi 21 septembre 2009

Guyotat #6

Le Tombeau, suite. Un extrait où l'humour est présent, parfois grotesque. Un décalage avec la masse informe de texte qui suit et précède où l'on retrouve malgré tout cet impératif de tout broyer, mixer, institutionnaliser selon une logique de prostitutionnalisation : vous ne parlez plus à un général, mais à un patron de bordel.
Les deux sections envoyées à la poursuite d'Illiten reviennent au palais le lendemain matin, avant la relève de la garde : les soldats se jettent sur leurs paillasses, les camions sont mangés par le sel.
Le capitaine obtient du général que les soldats restent couchés pendant le rassemblement :
- J'irai les voir dans leurs chambrées.
- Mon général, ils dormiront.
- C'est dans cette position qu'ils sont les plus charmants.
- Je vous supplie, mon général.
- Couchés sur le côté, le treillis moulant leurs fesses, le ceinturon roulé sur leurs cuisses.
- Mon général.
- Vous vous battez, vous obéissez, je n'ai aucun désir pour vous. La guerre est bientôt achevée, nous sommes vaincus. Vous ne parlez plus à un général, mais à un patron de bordel. Faites venir vos hommes.
- Mais, général, vous avez permis qu'ils se reposent.
- Je veux les voir. Je sais qu'ils ont massacré un enfant cette nuit, je veux les voir.
Le capitaine va chercher ses soldats, il les réveille et les pousse vers le rassemblement. Le général ordonne qu'ils se mettent torse nu. Les soldats se déshabillent :
- Vous resterez ainsi jusqu'à midi.
Les soldats jettent leurs vêtements à terre :
- Décoiffez-vous.

Pierre Guyotat, Tombeau pour cinq cent mille soldats, L'imaginaire, P.279-280.

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