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dimanche 21 février 2010

Emmanuelle Pagano, L'Absence d'oiseaux d'eau

J'aime beaucoup la langue d'Emanuelle Pagano, mais pas celle-là : celle-là je l'ai lue comme un somnolent, et jamais réellement en phase avec le texte.

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Peut-être que l'avant livre a pris le pas sur le pendant lecture. Parce que nous avions suivi les coulisses en ligne de l'écriture de ce livre : livre-romance entre deux écrivains. Et une romance entre deux écrivains se propage, se propulse par écrit. C'était censé être un roman épistolaire. Et entre temps l'un des deux je a coupé court, et « en partant il a repris ses lettres », comme l'indique le petit paragraphe en préambule. Peut-être pour ça que je suis resté dehors ?
Je ne veux pas savoir si ces lettres sont fictives ou réelles, mens-moi si tu veux, si tu peux. Moi je peux. Au point dont tu parles : au point du langage du droit. J'écris quelque chose et ça arrive, ça devient. J'écris notre histoire, elle grandit. Mais elle ne deviendra pas comme comme je l'écris, comme je la veux, parce que tu l'écris.

Emmanuelle Pagano, L'Absence d'oiseaux d'eau, P.O.L, P.17
Les lettres sont à sens uniques, il n'y a jamais de réponses, on devine parfois les réponses, mais elles ne sont jamais là. Peut-être stockées quelque part, dans un tiroir, ou plus vraisemblablement dossier perdu dans quelque disque dur endormi. On connaît son propriétaire, mais chut, car son nom n'est jamais prononcé.
Nous, c'est notre métier de raconter la vie des gens, privée ou pas. On ne doit jamais se censurer, sinon, autant arrêter tout de suite ce livre. S'il avait fallu se taire, je n'aurais jamais écrit mes romans. Tu sais les libertés que j'ai prises avec eux. Tout est vrai dans mes livres. La fiction n'est que dans l'assemblage. Elle colle ensemble les morceaux de réel hétéroclites que je trouve autour de moi. Elle leur donne une cohérence, elle les tient ensemble, c'est tout.

P. 57
Je cherche les raisons qui me poussent à traverser ce livre sans rien en retirer. Ce n'est pas un mauvais livre et l'autofiction (si c'en est une) ne me pose pas problème. J'ai corné beaucoup de ses pages, souligné beaucoup de ses lignes, même métaphoriquement, la langue n'est pas en cause. Mais comme un somnolent je l'ai lu et c'est un mot très dur : ce livre n'a aucun pouvoir sur moi et moi je ne retiens que son absence.
Je suis un de tes personnages. Je suis une femme dans ta tête, un fantasme, juste un fantôme. Mais il suffit que ce fantôme te regarde, te parle, t'écrive, pour que le désir bouge, sorte de mes lettres et s'installe en toi. Je connais ce pouvoir immédiat que j'ai sur toi, ça me donne une sensation de puissance, mêlée de tristesse, dont j'ai envie d'abuser.

P.97
On dit souvent Emanuelle Pagano, c'est l'écriture du corps. Les corps ne parlent pas mais battent, pulsent, craquent. Ces corps là parlent trop de leurs corps en train d'éprouver : c'est le piège de la lettre. L'érotisme est décalqué voyeurisme mais même ça ce n'est pas le problème. D'autres fois les corps s'éventrent et battent durs en plein sur le texte et là, oui, j'ai corné la page.
J'ai l'impression que quelque chose à l'intérieur de mon thorax découd mes muscles et ma peau, je ne sais pas bien comment, me défait, crève la plèvre de mes poumons, ça fait mal, je mets mes mains pour retenir mon souffle et mon coeur, pour qu'ils ne sortent pas. Ma respiration s'accélère et me submerge, je ne la maîtrise plus. J'ai l'impression de craquer sous elle, quand je pense à toi, il me semble tendre les bras, comme un joueur d'accordéon sans air, abîmé de musique et le souffle court, ouvrant son geste à s'en décrocher la poitrine. Je me replie dans tes bras de musique, mais il n'y a plus de bras, il n'y a plus de musique. L'air me manque dans le silence envahissant. Je tousse. Cette toux fait le même bruit de déchirure qu'un papier gras dont on se débarrasse. J'essaie doucement de respirer, de rester calme, mais tu as donné à mes poumons des gestes d'accordéoniste malade.

P.256-257
En route j'ai abandonné ma chronique, et sans doute n'ai-je jamais eu l'intention de la commencer. Je n'ai pas trouvé quelles étaient les raisons qui m'ont conduit à rater ce livre. Je ne suis donc pas compétent pour en conseiller ou déconseiller la lecture. Je garde seulement les derniers mots du livre, ceux qui accompagnent tellement bien ma lecture, unique et déjà défaite : « C'est juste une carte postale, juste un décor de livre. »

jeudi 18 février 2010

Mâchoires à leur place


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Ils ont poussé si loin les poings que l'os tremble, articulations forcées ouvertes, joues bleues sous les coups, hématome et relief sur l'épiderme. Lunettes émiettées : branches tordues, verre incrusté pommettes, éclats de glace sous les paupières. Les coups se taisent. Les poings dans les poches, poches battues contre les cuisses. On marche ailleurs, on n'est plus là. Les néons battent. Le sang se tait. Marques de semelles brunes sur le thorax et sous la gorge, sur le dos moulés le nom de la marque et le logo. Silence capitonné, lieu inédit. Mâchoires sous les mâchoires, upercut seulement les remettraient en place. Terre grasse dans les cheveux. Cheveux traînés dans la terre, le sol, des étincelles au bord des barres électriques. Séquelles pour ceux qui dorment comme des cadavres, séquelles soufflées dans les poumons. Avant de partir, après avoir poussé si loin les poings, ont précisé : avec ça dans les dents il devrait la fermer. Mais gueule ouverte pourtant, mâchoires sous les mâchoires, douleurs mécaniques tracées jusqu'au crâne, il crache, il dit, il chante : parole est la dernière pornographie, parole est la dernière pornographie, etc.

mercredi 13 janvier 2010

Droite & gauche

Précisément parce que celui/celle qui

s'accroche à moi pour ne pas sombrer dans ses vertiges intérieurs, quand bien même le wagon ne bouche pas
se bouche les oreilles et ferme les yeux pour hurler des on va tous crever, on va tous crever, on va tous crever ! au moindre fracas sur la voie
déverse à voix haute et par téléphone l'intégralité de sa vie sexuelle de ces six derniers mois en utilisant à plusieurs reprises le qualificatif pathétique
fredonne puis chante puis danse sur son siège, malgré wagon bourré-comprimé, son MP3 branché ouvert pour que tout le monde en profite
déverse à voix haute et par téléphone l'intégralité de son agenda professionnel pour la semaine à venir en utilisant à plusieurs reprises le qualificatif overbooké
s'enfonce à l'intérieur de sa capuche douteuse pour y mâcher la boucle de son sac plastique
déborde sur moi de tous ses bourrelets et ses spasmes durant son paisible sommeil
encourage à voix haute Elie Domota et toute l'équipe de football du Cameroun 1990 avant de s'enfoncer dans son cou
ronfle sa bière sur mes genoux quasi
prend une opération marketing pour une « mission » sur son petit calepin ouvert
lit par dessus mon épaule durant mes prises de notes sauvages
se frotte lentement la main sous la poche de jean pendant que les corps tout devant se succèdent
hurle des bouge tes yeux ! à qui ose axer son regard sur sa paire de cuisses débordée
bave durant sommeil et malheureusement tâche sa belle chemise

choisit toujours la place voisine de la mienne pour s'asseoir dans le RER, je finis par m'imaginer que tous ces corps que je côtoie sans le vouloir sont des monstres en puissance.
Ou des monstres tout court.

lundi 11 janvier 2010

Les avions volent notre air(e)

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« Moi j'y crois. Pas parce que j'sais ou j'crois vraiment ou parce que c'est graphé sur les murs du métro mais parce que celui qui nous le hurle dans la tête le hurle à coup de bombe au torse et de détonateur dans les dents. » Témoignage anonyme, un jour.

Collectif, Apologie de la lutte armée en milieu souterrain, Editions des sans, P.182.
Image empruntée à la brigade anti-pub.

mercredi 28 octobre 2009

À vendre

Ils remontent les voies par troupeau, maintenant ils traversent les villes. Ils avancent en silence, battent le gravier, tordent les muscles et les os. Certains sont poussés hors des rangs, ils toussent leurs poumons tuberculeux agenouillés par terre, on leur tape dans le dos à coup de semelle, ils se relèvent, font quelques pas, s'effondrent encore, toussent par terre le peu de poussière qui leur reste. Les autres en tête continuent d'avancer, maintenant ils traversent les villes.

On les observe depuis les étages et les clochers, on les compte. Les doigts s'animent et déroulent le long des mains, phalanges dépliées. Certains s'arrêtent pour boire aux fontaines, robinets, flaques. D'autres défilent sous les murs, exhibent des panneaux à vendre délavés dont on sait qu'ils se servent aussi pour se protéger des pluies torrentielles de novembre. Ils circulent plusieurs minutes, face aux fenêtres, le panneau décalé, puis se retournent pour se montrer aux bâtiments d'en face. La boue leur gèle les chevilles et déferlent entre les jambes décomposées. La peau craquelée crépite au soleil, ceux dont la toue fait convulser les os ne trouvent jamais preneur. Dans les villes comme ailleurs, on a peur des maladies qui ne portent pas de nom.

Les troupeaux après quelques gorges rassasiées aux abreuvoirs repartent ou, si la nuit tombe, cherchent un abri pour y dormir. Ils ne s'éloignent jamais des voies ferrées, à l'aube il faudra reprendre la marche. Certains corps sont happés par les étages, les panneaux à vendre posés au bas des portes, les portes closes plusieurs minutes. Ils en ressortent le ventre plein, souvent, les plus chanceux repartent avec du cuivre ou du laiton, qu'ils pourront revendre dans la prochaine ville, dans le dos des macro-trafiquants. Certains laissent leurs panneaux à vendre et ne repartent pas. La plupart ne croit pas aux délires idéologiques des réfugiés climatiques mais se contentent de suivre la meute. Aux marges subsistent de petits groupes déstructurés, comme ceux qui récoltent le corps, les membres, des malades, parfois des fioles remplies de sang, d'urine ou de salive. Ceux là trafiquent dans les villages pour quelques brouettes rouillées ou bâches plastique qu'ils découpent. Parfois ils accrochent à leurs brouettes d'autres enseignes à vendre héritées des vieilles agences immobilières et se rassemblent sur les anciennes places du marché pour faire le leur. Les réfugiés climatiques crachent sur les fossoyeurs quand ils les tolèrent, les gens des villes crachent sur les réfugiés climatiques quand ils se traversent.

dimanche 25 octobre 2009

D'autres excipits

closed.pngCe n'est plus l'après Coup de tête que je vois pointer à présent, c'est la fin. Une autre. Comme lorsque je gribouillais Cette vie et que je modifiais la fin à la moindre relecture. C'est encore la même chose. Chaque version propulse une fin qui lui est propre. Mon plan imprimé-papier noir sur blanc en a verrouillé une, qui n'est sans doute pas la bonne. Il dit : Et j'appuie exprès sur la négation : je t'en supplie ne me lâche plus. Vraiment. Je repense depuis ces derniers jours à la fin, la bonne, celle qui doit s'imposer, mais je ne la trouve pas. Je réfléchis à l'élaboration d'un Répertoire des fins parallèles qui pourraient être mais n'ont pas ce qu'il faut pour (abécédaire exhaustif) que j'ouvrirais par exemple par l'entrée suivante :
A – Abandon par la chute (Cf. l'anticipation de l'an dernier)

Quand je regarde au fond de l'asphalte, y a ces formes que j'arrive pas à identifier vraiment, et je me demande est-ce que c'est toi, est-ce que c'est moi, est-ce que c'est des bouts de carrosserie ou bien|

Et toi Ajay, tu t'es déjà cherché dans le chaos-goudron d'une autoroute au mois d'août, à rassembler les pièces du puzzle, à faire semblant d'être en vie, à croire que ton corps existe ? Réponds Ajay. Juste : pour une fois dans ta vie réponds-moi.
Je continuerais ensuite par :
F – Face ou pile

Je compte le nombre de pièces qu'on se retient de me lâcher ou qu'on tord au chaud bien froid dans le fond d'une poche. Je compte le vide croissant de mes poches à moi, jusqu'à ce qu'une âme en short me lance une pièce de deux euros que j'attendais plus. Je la ramasse, elle pèse que dalle dans ma paume, main droite figée-ouverte. Je l'attrape main gauche, la pose doucement sur l'ongle du pouce, main opposée, calée sous l'index. Je compte un, deux, trois, et ça y est, je me lance. La pièce décolle et retombe sur le sol, impossible à rattraper. Je la ramasse et recommence. Je recommence aussi souvent qu'il faut.

Nil m'a dit un jour : face ou pile, tu veux savoir ? Et à l'époque j'ai dit : je sais pas. Maintenant je veux savoir.

Je compte le nombre de tentatives infructueuses. Je compte longtemps, je compte beaucoup. Quelque part, je compte encore.
Ou peut-être par :
P – Prothèse

Nil ouvre son sac qu'il me remue sous la tronche : moi je lui ai rien demandé. Il me dit regarde, et je regarde. Y a pas de mouches là-dedans, il me fait, et je lui réponds non, c'est vrai, y a pas de mouches. C'est un procédé de conservation, il me fait, et moi je réponds rien. Tout est dans la conservation. J'ouvre les yeux malgré l'odeur formol-acide qui se dégage de l'intérieur. Les chairs sont fermes, les coupes bien nettes, même pas une goutte de sang. Combien t'en as ?, je lui demande, mais il sait pas me répondre. Je me retiens de compter dans l'ombre pour dénicher le chiffre exact. Les chiffres exacts ont déjà plus la moindre importance. Nil me dit : tu peux en prendre une, tu peux prendre ce que tu veux. Je regarde Nil et lui dis : sérieux ? Et il acquiesce, signe que ça doit être vrai. J'en prends une au hasard de mes doigts, je la remonte, je la regarde l'oeil humide collé à la peau. Peut-être celle-là, je lui dis, je peux ? Je l'essaye. Je la porte. J'écarte les tissus pour que les doigts s'adaptent et que la peau retroussée fasse la jonction jusqu'au poignet. Je me regarde dans le reflet de la vitre en face, les deux poings sur les hanches. Je regarde mon ombre détachée sur les pavés. Je remue les doigts dans la lumière électrique du lampadaire. Peut-être laisser craquer une ou deux phalanges. Je laisse craquer une ou deux phalanges. Nil crache par terre un mollard déjà jaune. Mes belles mains humaines, je lui dis.
Voir même :
Y – Yang

Je l'aperçois au bout de la rue qui m'échappe. Nil s'échappe. Nil sait rien faire d'autre que m'échapper, ici fuite si lente entre les corps incarcérés. Aujourd'hui, je pense – crois, sais – j'irai pas le chercher. Je le laisserai pourrir, oublié derrière les murs et les tags. Tant pis pour|

Je me retourne. Son poids m'a percuté plein fouet épaule gauche, m'a forcé à me retourner, son ombre déjà glissée de quelques pas encore palpable. Je le vois pas, relève la tête, devine à peine sa présence, connaît même pas son nom ni son visage et lui gueule : eh ! connard ! Il se retourne pas sous mes insultes : je lui crache un mollard droit dans la nuque. Là il se retourne.

Et puis la suite, Ajay, tu la connais.
La fin ne pose pas vraiment problème mais est un problème en soit : tous ces mois – jours, années – où je n'aurais pas eu de cap, je ne sais toujours pas où je vais. Quelque part, je me dis, j'ai dû louper quelque chose. Je ne sais pas où je vais : est-ce que ça ne va pas déteindre sur le reste du récit, est-ce que ça ne va pas tout gâcher et invalider l'ensemble du roman ? Crainte. On verra bien. Alors je ralentis exprès la cadence, bientôt j'effacerai les dernières pages et remonterai ainsi toutes les autres.
Idée pour un truc susceptible d'exister un jour : matérialiser l'un de ces répertoires pour en faire un Répertoire des fins possibles pour un récit inexistant (abécédaire exhaustif) où je pourrais archiver des dizaines de fins différentes sans avoir à me poser la question du début, du milieu et du reste.

lundi 19 octobre 2009

Chute mécanique

radio_genou.gifJ'ai manqué une marche, escaliers Gare de Lyon, pris le rebord sec sur genou droit : la marque de la marche est restée imprimée sur la peau. Une seconde arrêté le temps de me dire : putain de merde, temps de me demander : est-ce que quelqu'un m'a vu ? je suis remonté sur une jambe, me suis traîné jusqu'à la ligne 14. N'ai pas pu faire une station, me suis retenu de vomir sur les gens autour, ai dit pardon à ceux qui bouchaient la porte, un pardon que j'ai vu prononcé mais pas entendu, les visages autour ont viré flou et je suis tombé contre l'armoire électrique près du wagon de tête. J'ai pensé entre deux souffles : j'étais sûr que je tomberai quelque part et aussi : au moins j'ai pas bloqué le métro (c'était une peur primaire). Deux ombres sans tête m'ont demandé : vous voulez qu'on appelle les secours et j'ai dit oui. Un type est arrivé, m'a demandé qu'est-ce qui s'est passé ? et j'ai raconté. Allongé par terre dans un courant d'air devant les portes du métro je voyais rien, je voyais à peine la tête du type penché sur moi à qui je parlais, je voyais le néon plaqué plafond par dessus moi, me suis dit pendant dix minutes : cette photo tu devrais la prendre, mais l'ai pas prise, de peur que l'autre penché sur moi me dise : mais qu'est-ce que vous foutez ? Le type penché sur moi m'a demandé vous avez froid ? et j'ai dit oui parce que c'était vrai. Il a sorti la couverture allu et attendu à côté de moi que les pompiers arrivent. J'ai attendu avec lui en silence, en me disant : il doit penser que je n'ai aucune conversation et il aurait raison. Sur la droite j'aurais pu compter le nombre de métros entrants, portes ouvertes, corps vidés, échangés, portes fermées, métros sortants : au moins dix, au moins quinze, ce qui me donne vaguement une idée du temps qui passe. Le type penché sur moi m'a dit : vous êtes très pâle quand même, et je lui ai dit non, ça c'est normal.

Quand je suis parti avec les pompiers le type qui jusque là était penché sur moi, je l'ai loupé, je sais pas où il est passé, mais j'ai pas pu lui dire merci au revoir, ce qui était quand même la moindre des choses. On est parti à pieds, mon genou droit me faisait mal, on a pris les escalators. On a pris mon nom, mes coordonnées, ma tension, on m'a dit : vous êtes très pâle quand même et j'ai dit oui je sais, c'est normal. Arrivé devant l'Hôtel Dieu les pompiers ont roulé sur un pigeon et moi j'ai repensé au jour où j'avais accompagné N. à l'hôpital de Bellevue il y a trois ans.

Salle d'attente de l'hôpital, sur la télé fixée au mur ils passent un épisode de Bob l'éponge mais en allemand. J'appelle H. qui me dit j'arrive, je lui dis non, c'est idiot, tu vas pas venir pour ça, puis raccroche, tout en sachant qu'il viendra quand même parce qu'il aura écouté l'inverse de ce que j'aurais pu lui dire et il aura raison de le faire. Je suis pris en charge par une infirmière qui me transfère à Lucy Knight qui fait mon examen. Je raconte pour la cinquième ou sixième fois la même histoire, chaque fois différemment, me disant que chaque version sera archivée dans un rapport et qu'on pourra voir, en les compilant, l'évolution de la scène à mesure que la mémoire avale, déforme ou régurgite la ou les images originelles. Sur son écran d'ordinateur années 90 Lucy Knight écrit : chute mécanique, puis elle me dit je pense que vous avez fait une réaction vaso-vagale suite à la douleur et je lui dis oui, c'était aussi mon diagnostique. Ensuite Lucy Knight me transfère à un interne qui valide le diagnostique après successions d'examens identiques et questions idem. Je sors au bout d'une heure, parvis de Notre Dame. J'appelle H., lui dis ne vient pas, sinon on va se croiser. Je boite jusqu'au métro, puis boite jusqu'aux tapis roulants à Châtelet. Perdue au milieu de la foule une femme demande : can you help me please I don't speak french please alors je lui dis hi, how can I help you ? Je pensais qu'elle cherchait une direction et même si je ne sais pas trop où je me trouve je me dis que j'aurais pu l'aiguiller malgré tout, mais elle me demande de quoi manger et ça je n'ai pas. Je lui dis sorry I don't have any cash right now et c'est vrai, je n'en ai pas, puis je m'éloigne en boitant, rejoins le deuxième tapis roulant plus loin qui m'emporte.

mardi 6 octobre 2009

En guise de visage

Puisqu'il y a eu cette page et que je l'ai reconnue, je n'ai pas tout à fait raté ma lecture.
Deux, trois, deux, et encore un.
Qu'est-ce qu'il fait, l'autre, Stevän ? Il est accroupi dans un coin et il grommelle en chuchotant. Qu'est-ce donc qu'il compte et recompte sans cesse ? Je le vois mal au milieu de toute cette marmelade d'obscurité qu'ils m'ont laissé ce matin après la torture, en guise de visage. En reprenant conscience, j'ai cru tout d'abord qu'ils avaient oublié de me dénouer le bandeau noir qu'ils m'avaient placé sur les yeux. Et ensuite, comme j'étais en train de tâtonner avec précaution sur le devant de ma tête en bouillie, j'ai mieux compris. Il n'y a aucune étoffe entre moi et l'espace. Mais pour l'instant je ne distingue pas grand-chose : ils ont dû me saboter un circuit à force de cogner en mesure.
Deux, deux, un, deux, trois.
Ca reviendra. A chaque fois ça revient : maintenant j'en ai la preuve. Il y a toujours un petit peu d'appréhension en plus du dégoût de souffrir : et si, cette fois-ci, ça ne marchait pas ? Si cette fois-ci les limites allaient être franchies sans retour ? Mais finalement ils ont beau tordre et écarteler, fouler et briser, ils ont beau y aller de toute la force de leurs tentacules, il y a bien un moment où ils se découragent. Et une fois que tu es retombé sur le sol de ta cellule et que tu as entendu la serrure cliqueter derrière eux, tu peux te dire : ça reviendra, ça repoussera, ça se cicatrisera. Tu te dis ça, et ensuite tu te retournes sur toi-même avec un bruit de chiffons et tu te noies dans ta fatigue et ta douleur. Une idée unique te console et c'est à cela que tu te raccroches pendant des heures : ce n'est pas encore cette fois-ci qu'ils auront réussi à te faire crever.

Antoine Volodine, Biographie comparée de Jorian Murgrave, Denoël, P.150.

dimanche 4 octobre 2009

Exit

Ce vendredi retour sur les lieux du crime, un mois plus tard. Entretien d'embauche infructueux dans un cabinet rue Montesquieu. Même train, même station, même Châtelet, même heure d'arrivée. Même Halles brièvement traversées. Mêmes clodos disséminés, ont simplement changé de place depuis que moi, au quotidien, je ne les croise plus. Je ressors rue Montesquieu

AGENT DE CLASSEMENT "JOB" H/F 
X RECHERCHE ETUDIANT(E) POUR CLASSER ET METTRE A JOUR LES COLLECTIONS JURIDIQUES DES NOTAIRES ET AVOCATS. EXCELLENTE PRESENTATION, PONCTUALITE RIGUEUR ET METICULOSITE. PLANNING A CONVENIR DU LUNDI AU VENDREDI
SALAIRE HORAIRE : 9,50 Euros (62,32 F)
+TICKETS REPAS

avec la certitude de ces jours où les fiches ANPE traversées ne me motivent pas, de ces jours où je ne présente pas bien devant les recruteurs, de ces jours où je me saborde tout seul, consciemment ou non. Poignée de main, salut, au-revoir, on vous rappellera. Je garde mon téléphone entre les doigts (il est 9h40) et je dévie vers Saint-Germain pour y occuper une partie de ma journée. Ne pas être venu uniquement pour le plaisir de repartir. Ne pas, non plus, lever la tête le long de la rue du L. et me dire : et si, et si, et si.

Assis terrasse rue de Seine je regarde le temps – les corps, carcasses de voiture pas encore désarticulées – passer. Ipod éteint, Exit music (for a film)

N'ai jamais vraiment écouté ni aimé Radiohead, domaine musical réservé par mon frère, mais à cet instant oui.

Je ne me suis jamais permis de lorgner vers ses territoires car beaucoup plus tôt sans doute l'avais trop fait. C'est pour cette raison que jamais ô grand jamais je n'écouterai réellement Radiohead ni Nirvana d'ailleurs. Exit music (for a film) et même Lucky font exception, le second utilisé dans la bande originale de Six Feet Under (saison 4, feu de joie), le premier générique de fin de Romeo + Juliette revu hier avec plaisir : film idolâtré d'adolescence que moi je n'avais pas vu à l'époque mais bien des années plus tard comme le veut la formule.

résonne encore (quelque part). Je suis parti pour prendre des notes mais n'écris rien. Noter où, noter quoi ? Je ne lis pas non plus : depuis un mois je lis mal. Me lancer encore dans la Biographie comparée de Jorian Murgrave m'effraie : il y a trop de murgrave, je m'y perds. Devant, autour, foule de corps éparpillés qui crépite, comme un samedi pratiquement, je compte les jambes, les bras, les troncs sans tête, les lunettes énormes plaquées larges sur les visages qu'on ne voit plus. Je compte et j'oublie de poursuivre les chiffres à mesure que. Je vois tartinées sur les trottoirs les vitrines de mode effervescentes : je dessine en blanc sur blanc quelque part dans ma tête les schémas préparatoires d'un nouveau type de mannequins plastique sur lesquels ils pourraient étaler des pièces de tissu acrylique : des charognes dépecées, cadavres décapités ou écorchés bien mis

EXCELLENTE PRESENTATION RIGUEUR ET METICULOSITE

ne pourraient-ils pas présenter à merveille les nouvelles tendances ou futures ringardises ? Sur la table d'à côté les conversations qu'on épie sans jamais tourner la tête, nouveau croquis qu'on prend sans prendre, qu'on garde en tête.
Croquis #15

terrasse Haagen Dazs rue de S., cocottes bobo, carafe Ricard : ''je suis pas raciste, mais''
Je compte ensuite le nombre de clavicules visibles malgré les degrés en moins et le vent soufflé entre les rues. Peau découverte sous le nombril, entre les reins, lorsqu'ils passent le bras par dessus l'épaule. Poitrine ouverte, t-shirt plaqué lin bien découpé, forme des hanches, masculin-féminin entre les ombres. Souvent ils traversent juste, ne restent pas. Moi même, je ne reste pas. Rentrer tôt pour avoir la possibilité d'écrire et ne rien en faire, rentrer tôt le soleil encore ambivalent par dessus les wagons dans le train du retour. J'y reprends Volodine. Demain nuit blanche.

lundi 21 septembre 2009

Guyotat #6

Le Tombeau, suite. Un extrait où l'humour est présent, parfois grotesque. Un décalage avec la masse informe de texte qui suit et précède où l'on retrouve malgré tout cet impératif de tout broyer, mixer, institutionnaliser selon une logique de prostitutionnalisation : vous ne parlez plus à un général, mais à un patron de bordel.
Les deux sections envoyées à la poursuite d'Illiten reviennent au palais le lendemain matin, avant la relève de la garde : les soldats se jettent sur leurs paillasses, les camions sont mangés par le sel.
Le capitaine obtient du général que les soldats restent couchés pendant le rassemblement :
- J'irai les voir dans leurs chambrées.
- Mon général, ils dormiront.
- C'est dans cette position qu'ils sont les plus charmants.
- Je vous supplie, mon général.
- Couchés sur le côté, le treillis moulant leurs fesses, le ceinturon roulé sur leurs cuisses.
- Mon général.
- Vous vous battez, vous obéissez, je n'ai aucun désir pour vous. La guerre est bientôt achevée, nous sommes vaincus. Vous ne parlez plus à un général, mais à un patron de bordel. Faites venir vos hommes.
- Mais, général, vous avez permis qu'ils se reposent.
- Je veux les voir. Je sais qu'ils ont massacré un enfant cette nuit, je veux les voir.
Le capitaine va chercher ses soldats, il les réveille et les pousse vers le rassemblement. Le général ordonne qu'ils se mettent torse nu. Les soldats se déshabillent :
- Vous resterez ainsi jusqu'à midi.
Les soldats jettent leurs vêtements à terre :
- Décoiffez-vous.

Pierre Guyotat, Tombeau pour cinq cent mille soldats, L'imaginaire, P.279-280.

jeudi 17 septembre 2009

Guyotat #5

C'est un passage qui illustre parfaitement l'esthétique Guyotat, du moins dans Tombeau pour cinq cent milles soldats, qui est abyssal. Ici les corps débités ne pullulent pas comme ils pourraient mais crépitent. Font irruption des soldats anonymes et floutés qui déversent littéralement sur leur monde des montagnes d'excréments. Une fois que l'environnement repose enfoui sous des tonnes de merde, la narration, qui n'est ni focalisée ni temporalisée, installe une beauté de cinéma, un corps qui fume au cœur de la scène. La langue y est impeccable et insupportable aussi : énumération habituelle de calvaires quotidiens. On n'est pas encore dans l'enfer d'Eden Eden Eden mais c'est pas loin.
A l'aube une jeep roule avec une remorque, dans les eucalyptus, s'arrête devant le tas d'ordures, trois soldats sautent de la jeep, détachant la remorque. Sur le tas frémissant, vibrant déjà sous le soleil cru, deux corps : les deux enfants qui se battaient la nuit, l'un étranglé, l'autre le corps lacéré, les plaies noires, couvertes de mouches brillantes. Les soldats blêmissent, baissent les yeux, se tournent l'un vers l'autre, hésitent, la gorge battante ; puis ils renversent la remorque, la boue fétide, rose et verte, se répand sur les deux corps que l'aube a lavé. Les soldats crachent, ils chassent les mouches avec leurs mains. A midi, une jeep (et une remorque) roule sur le sable, pénètre dans l'eau. Des enfants se baignent en contrebas. Les soldats montent dans la remorque où sont deux tonneaux d'excréments et les font basculer sur l'eau..
- Arrêtez, il y a des gamins qui se baignent.
- Ils s'en foutent, sale race, dégueulasse, dégueulasse. Ils ne se torchent même pas le cul. Vas-y, verse la merde. De toute façon, ils sentent toujours mauvais, ces putains. Les soldats renversent les tonneaux. Les excréments éclaboussent l'eau blanche, formant une ombre sur l'eau qui descend vers les enfants, les enveloppe et salit leurs épaules ; ils nagent vers la rive, suffoquant, vomissant dans l'eau tiède. Ils sortent de l'eau et se traînent sur le sable comme des rats. Les soldats remontent les tonneaux avec des chaînes. Au camp, ils les remettent sous les fosses d'aisance, leurs souliers collant à la boue noire grouillante de vers ; un moment enivrés, puis les voici dressés dans le soleil, éblouis, les reins brisés, ils essuient leurs mains à leurs hanches, la toile du treillis, brûlante, se froisse avec un bruit sec, puis marchent lourds vers les tentes ; au-devant sont les tables couvertes de morceaux de viande noire, de bave et de mousse de bière ; les soldats, d'une main lasse prennent des morceaux, les mangent, frottant leurs mains l'une contre l'autre, se glissent sous les tentes, se laissent tomber sur leurs paillasses, sur le dos, les jambes écartées, leurs mains luisantes enfoncées dans le ceinturon, dont la pointe étincelle comme un dard, dans l'ombre du feu, la vapeur du soleil et la vibration des corps..
Dans la cave, les femmes assoupies, remuent un bras, un pied ; la poussière du charbon, mêlée de sperme, de sueur et de bave séchée, coule sur la peau indifférente et glacée dans les rayons ; le jeune garçon, debout, une jambe repliée contre le mur, fume, immobile, la main à sa ceinture..
Dans les sous-bois, au dessus des tentes, le passage lent et obstiné d'un insecte, déclenche au cœur des feuillages calcinés, l'écoulement et la chute du sable et de la cendre. .
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Pierre Guyotat, Tombeau pour cinq cent mille soldats, L'imaginaire, P.189-190.

dimanche 23 août 2009

Alvéole

Récits d'un jeune médecin, j'y reviens régulièrement. Lu-étudié au collège pour la première fois, et depuis à chaque relecture cette infime impression de déjà vu, comme si chaque événement avait déjà été expérimenté par moi-même dans un passé parallèle dont j'aurais perdu la trace. Tous les actes, chaque procédure, les instruments utilisés pour je ne sais quelle opération : tous font partie de mon paysage mental, tatoués dans mon dos à l'époque sans que j'ai pu m'en rendre compte. Ici plus surprenant, un passage de raté chirurgical qui débouche littéralement sur une fiction du bord de l'oeil, une vraie.
C'était un soldat qui revenait parmi tant d'autres du front laissé désorganisé après la révolution. Je me rappelle fort bien également l'énorme dent cariée, robuste et solidement plantée dans la mâchoire. Clignant les paupières d'un air savant et poussant de petits gloussements préoccupés, je sais la molaire entre mes pinces, sur quoi, cependant, me revint distinctement à l'esprit le célèbre récit de Tchékov sur l'histoire du diacre à qui l'on avait arraché une dent. Et à cet instant, je trouvai pour la première fois que ce récit n'était pas drôle du tout. Quelque chose craqua bruyamment dans la bouche, et le soldat poussa un bref hurlement :
- Oho-oh !
Après quoi toute résistance cessa dessous ma main, et mes pinces se trouvèrent expulsées de la bouche, serrant entre leurs mâchoires un objet blanc et ensanglanté. Je me sentis alors le cœur défaillir, car l'objet en question dépassait en volume quelque dent que ce fût, quand bien même c'eût été une molaire de soldat. D'abord de je ne compris rien, mais ensuite je manquai éclater en sanglots : la pince étreignait bien, c'est vrai, une dent avec ses racines interminables, mais à la dent était pendu un énorme morceau d'os rugueux d'un blanc éclatant.
« Je lui ai brisé la mâchoire... » pensais-je, et mes jambes fléchirent. Bénissant le sort que ni le feldscher ni les sages-femmes ne fussent auprès de moi, j'enroulai d'un geste de voleur le fruit de mon fier labeur dans de la gaze et escamotai le tout dans ma poche. Le soldat vacillait sur son siège, cramponné d'une main au pied du fauteuil gynécologique, et de l'autre au pied du tabouret, et me regardait, les yeux exorbités, au bord de la démence. Ne sachant que faire, je lui fourrai sous le nez un verre rempli d'une solution de permanganate de potassium et lui ordonnai :
- Rince-toi la bouche !
(...)
Je vécus une semaine comme dans un brouillard, je maigris terriblement et commençai à dépérir.
« Le soldat va attraper la gangrène, une septicémie... Ah, nom de nom : qu'est-ce qui m'a pris d'essayer mes pinces sur lui ? »
D'absurdes tableaux se peignaient à mon esprit. Ça y est, le soldat commence à grelotter. D'abord il va et il vient, il parle de Kérenski et du front, puis il devient de moins en moins bavard. Il n'a plus l'esprit à Kérenski. Il repose, la tête sur un oreiller recouvert d'indienne, et il délire. Il a 40 de fièvre. Tout le village vient le visiter. Puis voilà le soldat gisant sur une table, sous des icônes, la narine pincée.
Les commérages, au village, commencent à aller bon train.
« Comment ça a bien pu lui venir ? »
« Le toubib lui a enlevé une dent... »
« Voilà, c'est ça ! »
Ensuite : de pire en pire. Une enquête. Un homme rude et sévère arrive.
« C'est vous qui avez arraché une dent au soldat ?... »
« Oui... c'est moi. »
On exhume le corps du soldat. Jugement. déshonneur. Je suis la cause de la mort. Et voici que je ne suis plus médecin, mais un homme malheureux jeté par-dessus bord, ou plutôt : l'ombre d'un homme.

Mikhaïl Boulgakov, Récits d'un jeune médecin, Livre de poche, trad : Paul Lequesne, P.79-81.

jeudi 2 juillet 2009

Croquis#13

Sur fond de rien parce que l'air (le fond de l'air) est trop lourd. Il paraît (il paraît) que ça porte malheur.

veines saillantes pieds et mains jointes, chaînes bracelets or et boucles argents, faux ongles, bronzée UV, gooffy mascara & coupe garçonne blond décoloré : voyage dans le pire du pire des années 90

elle, maniaque, se lime les ongles jusqu'au sang, se mouche sonore dans un kleenex à la menthe

tragédien-cadre : prostré-costard les poings aux tempes : pourquoi, pourquoi tant de monde ? pas de réponse, chemise froissée, veste à l'écart, boutons ouverts

casquette à damier vissé arrière, meuf-débardeur collée à lui, prise entre sueur et hanche droite : coup brutal contre distributeur de capotes puis éclat de voix sur la carlingue : ça se voit pas que je suis en train de péter les plombs je dors genre deux heures par nuit toi tu dis huit toi tu t'en fous vous êtes tous en train de me faire monter de me faire monter en pression je suis toujours en train de vous dire arrêtez arrêtez putain mais vous vous continuez encore dis moi non et je te pètes la mâchoire sur le si je t'ait dit d'arrêter pourquoi tu le fais tu cherches quoi sincèrement sincèrement tu cherches quoi

allée ouverte plein axe-cagnard : torses fondus au sol et sueur luisante : peau, chair et os même huile-adolescence : les gravillons dans la peau (donc les os) intercalés, roller Roces moulés aux chevilles et malléoles bouillantes : skate park à ciel ouvert, shooting ouvert

dimanche 3 mai 2009

A corps ouverts

Sarl, personnage de Scapulaire, agresse un corps silencieux au hasard d'un lieu de passage, il le plante, le retourne et lui découpe la peau du dos pour en extraire la scapula (omoplate) tant recherchée : celle qui lui manque.

X, monstre de Melliphage se laisse nourrir de la peau vers les lèvres chaque jour, à la même heure, plongée dans un océan boueux de difformités visqueuses (étoilées diront certains).

Y, narrateur de Cette vie, se laisse envahir par les cadavres et larves d'insectes, névrose phobique qui le recouvre petit à petit en l'espace-fiction d'un battement de paupière.

Z, narrateur de Coup de tête, avance mains dans les poches dans l'été Canicule que l'on sait, main droite amputée qui lui remonte du poignet jusqu'au coude et parfois vers l'épaule lorsque la sueur s'écoule. Plus tard, il s'arrache la peau du moignon au scalpel improvisé et s'écrase sur l'asphalte fumant d'une autoroute : corps pris contre la tôle comme démantibulé, noyé entre pare-chocs gratuits et autres enjoliveurs.
Le saviez-vous ? Il y a 230 articulations dans le corps.
Plus généralement, tous mes personnages (les miens ou ceux des autres, ceux qu'il m'arrive de frôler) ont des syndromes, des membres en moins, des peaux arrachées. Entre les plaies on voit les muscles battre et les artères gonfler. Lire ou créer un personnage, pour moi, c'est assister à une séance d'autopsie vivante, une galerie-webcam seconde par seconde à ciel ouvert. Alors je ne pouvais pas ne pas me rendre à cette exposition, ne pas céder à la tentation d'ouvrir les corps à mon tour, depuis plus d'un an que j'y pense et que je rêve d'y aller.

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H. et moi arrivons fin de matinée devant les portes vitrées, peu de corps (vivants ceux-là) nous précèdent. J'ai dans l'idée que H. m'accompagne dépourvu d'enthousiasme et que sa présence à mes côté tient plus du compromis que d'une réelle envie viscérale qui le pousserait à admirer tripes et boyaux précipités plastiques ou autres alvéoles pulmonaires devenues fractales polymériques. Mais cette phrase je la pense avant de l'écrire et d'acheter (cher) les billets pour l'exposition et je me demande comment on peut ne pas se laisser presser contre elle avec envie. Je crois supposer dans les silences qu'on se partage que c'est là un caprice qu'il m'accorde et que j'assume (essaie d'assumer).
Le saviez-vous ? Le cerveau envoie les informations à plus de 380 kilomètres par heure.
Ils ont remplacé tous les fluides corporels (lit-on) par de l'acétone. Ensuite ils ont plongé les « spécimens » dans du polymère liquide (lit-on) qui a pris la place de l'acétone. Ensuite sèche-cheveux (déforme-t-on) puis sortie d'usine des Ken plastifiés et autres corps en miettes. Ensuite ils les ont piqué sur des tiges et suspendu en l'air ou installé sur des vélos d'appartement.
Le saviez-vous ? La surface de la peau humaine représente 2 mètres carrés.
Les corps sont mis en scène, selon les situations présentées les os s'accordent et muscles désaccordés se répondent, détendus ou fléchis en fonction des positions rencontrées et des efforts fournis. Un écorché joue au football, l'image est figée au moment où. Les tissus s'attachent par dessus les muscles bandés pendant l'effort. Le mouvement coure sous la peau invisible et pourtant rien ne bouge.
Le saviez-vous ? 15 millions de cellules sanguines sont détruites chaque seconde dans le corps humain.
Nous frôlons l'ombre des organes suspendus, des crânes figés sous verre. Nous comptons le nombre de plaques assemblées sous la vitre (frontale, temporale, pariétale, occipitale), nous détachons délicatement les maxillaires (si seulement), nous retirons en silence, à l'abri des regards, l'arrière de l'occiput, nous retournons la plaque, nous y plaquons une loupe emportée au cas où ; nous cherchons au juste où ont pu être gravées les millions d'inscriptions millimétrées que la mémoire a dû stocker sur les parois intérieures de l'os. De cette façon, j'explique à H., c'est le passé d'un mort, d'un spécimen, que nous pourrons retracer en brail, son histoire brute directement sous l'ongle à décoder.

ourbody3.jpg Midi passé, il fait trop chaud contre les murs noirs. Je perds lentement mon souffle. Mes genoux craquent au moindre pas. Pas vraiment le temps de faire une pause, ni même de s'accrocher aux vitres pour admirer les bronches cristallisées. La masse de corps qu'on souhaiterait morts mais qui ne l'est pas se presse, derrière, devant, autour, et force un flux tendu de visiteurs qui ne s'arrête jamais. Trente seconde par vitrine, trente seconde par organe. Dix, quinze, pour les os, les fémurs, les clavicules, banales, pour lesquels on a trop peu de patience. Quelques étudiants prennent notes et croquis, blouse blanche sous le coude. L'un d'entre eux me regarde le regarder. J'explique à H. que si ce corps là était découpé vertical comme la figure 12-C précédente, c'est mon visage, peut-être, que l'on verrait remonter depuis la pupille jusqu'au cortex visuel primaire, projeté inversé contre les parois cérébelleuses, puis peu à peu dissipées, évaporées dans la mémoire, disparu contre les parois trop lisses de son crâne poreux.
Le saviez-vous ? Nous clignons des yeux environ 20 000 fois par jour.
Je cherche une main, main droite, coupée-ouverte de haut en bas et dénudée, peau retroussée. Je cherche l'omoplate de Scapulaire, extrait au cutter puis perdu dans le liquide-ciment d'à côté. Je cherche, je cherche au fond toutes ces situations un jour apparues, la seconde suivante fixées ailleurs sur papier et jamais réellement retranscrites comme il aurait fallu. Je cherche au fond ce que j'ai failli à matérialiser. Peut-être que quelqu'un, avant moi, a déjà pu produire ce même travail à ma place. Peut-être que ces corps là sont quelque part, devant, derrière, autour de moi et que je les ai manquées. Je demande à H. d'ouvrir l'œil de son côté, histoire de ne pas les louper.
Le saviez-vous ? Le corps humain a besoin de 39 kilos d’oxygène par jour.
Nous quittons l'exposition en début d'après-midi, l'estomac ouvert sur une faim timide mais réelle. Je demande à H. ce qu'il en a pensé, j'essaie de trouver ce que moi-même je pourrais en dire. Quelque part, sans doute, une certaine déception. Le corps démembré comme objet, mais non pas comme œuvre d'art, comme il aurait dû. Les foules pressées autour de nous nous ont empêché de clairement apprécier la déambulation parmi les tissus éclatés. L'éclairage pesant, le kitsch de la mise en scène, nous rappelle que ces cadavres n'en sont pas, que ces spécimens le sont trop, que la chair n'est pas tendre et que la machinerie ne tourne plus, que le sang brut ne jaillira pas des artères. Le plastique de ces peaux n'a réveillé en moi aucune des vérités fantasmées que je croyais enfouies quelque part sous l'épiderme. L'autopsie n'a pas eu lieu, ou plutôt si, nous l'avons ratée simplement. Ne restent que les images papier glacé que l'on connaissait déjà : vascularisation du foie, aorte, bronches-fractales éparpillées et chiasma optique. On aimerait tendre la main et frôler l'objet froid derrière la vitre, sauf que... Le seul corps qui m'ait ému, j'explique à H., c'est ce spécimen en pleine foulée, muscles contractées selon l'effort, qui au fur et à mesure de sa course voit les strates de son organisme se défaire : muscles décollés, nerfs et tendons détachés, artères et valves ouvertes, éparpillées. Course lente, étape par étape, d'un corps sain vers sa propre destruction plastique. Nous aurions pu tirer sur ces lamelles désinfectées, les détacher, ne rien laisser que le squelette et son tuteur, nous aurions emporté ses tissus, cellules, comme un souvenir, un mug, une branche préservée d'ADN. Et puis nous sommes sortis les mains vides, les yeux tournés vers ailleurs. Un peu plus loin, marchant toujours, H. m'explique qu'il savait, savait d'avance que ces corps là ne pouvaient pas me satisfaire. Je réfléchis longuement à une phrase fameuse que je pourrais lui répondre dans l'optique de la retranscrire ensuite entre ces lignes mais je n'en trouve aucune. Sarl, personnage de Scapulaire, cutter dans la main, scalpel dans la tête, n'aurait même pas franchi le seuil de cette exposition, il n'aurait rien eu à y faire. Moi-même, stylo en main, scalpel en tête, je n'étais pas au bon endroit, dans la bonne salle.

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Midi déplacé quatorze-heures, nous mangeons en silence un tournedos saignant à l'Auberge des sept plats, rue de Sèze. L'ironie, aujourd'hui, est carnassière. L'exposition du jour est un double échec, quelque part (ce que j'explique à H. pendant que le sang ronge liquide le reste de purée au milieu de mon assiette), puisqu'elle ne m'aidera pas à mieux écrire les corps sur la page, pas plus qu'elle ne me permet de décoder les raisons opaques qui m'ont poussé à m'y rendre. Au contraire (H. me répond, son assiette déjà vide et la purée avalée), ce n'est pas rassurant d'avoir pu écrire Scapulaire et le reste sans avoir eu besoin de cette expo ? Puis je termine mon tournedos (ce qui veut dire que j'en laisse la moitié). Remettre les choses en perspective (ça s'appelle).
Le saviez-vous ? Dans une vie, le cœur pompe l’équivalent d’1 million de tonneaux de sang.

jeudi 30 avril 2009

Vertiges acier

Veille de pont, on est bien peu dans la carcasse du train lancé mou sur les rails franciliens. Arrivé Châtelet, trébuché sur le premier quai trouvé, j'ai les vertiges du matin qui inversent le haut et le bas au moindre coup d'œil sur les côtés (compliqué). J'ai les vertiges dans les mains au moment de renouveler l'abonnement transport exorbité, taper mon code de carte bleue contre l'inox des numéros, récupérer le ticket craché blanc dans le réservoir gris. J'ai les vertiges de l'escalator lorsqu'il m'extirpe de la place Carré et que le sol s'éloigne dessous mes yeux. Peut-être que j'ai trop pris d'amphétamines, peut-être aussi que l'asphalte se dérobe sous mes pas à mesure que j'avance à plat ventre (reculons) vers la porte (close) du bureau (fermé) donc. La perspective de passer sept heures de plus dans ce grand (pas vraiment) bureau vide (quasiment) fait vriller le bord de mon champ de vision depuis l'occiput jusqu'à l'oreille interne. Ou l'inverse. Ou bien alors, ou bien alors je ne sais pas, moi, ce que ça peut bien être. Je m'ouvrirais bien la tête (ou celle d'un autre) pour découvrir désarticulé-plastique ce qui peut s'y produire (polymère), mais ce n'est plus possible : pour la deuxième fois en l'espace d'une semaine ce n'est plus possible, les écorchés sont scellés.

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