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Tag - Coup de tête

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samedi 27 février 2010

Quatre

Coup de tête est malade : je relis (encore) Coup de tête. Compilation des trois premières parties bouclées (ou presque), c'est la première fois que je les lis à la suite en format livre. Besoin de me replonger dans le texte, puisque la dernière mouture date de novembre. Besoin aussi de voir comment s'articulent ensemble ces parties distinctes, écrites à part, séparément. Pour ça je me suis forcé à couper ma lecture, j'ai bousculé l'ordre habituel des paragraphes : je me suis arrêté avant la fin de telle ou telle scène pour mieux pouvoir ensuite lire l'entre deux dans la continuité. De cette façon j'ai pu tracer un pont entre les parties. Et je vois que ça fonctionne, première satisfaction. L'autre, c'est que le texte vit, il pourrait être écrit par quelqu'un d'autre, il pourrait être livre, il serait cohérent. Je serais quidam et je lirais ce livre écrit par un autre, je ne serais peut-être pas bouleversé, mais j'irais au bout de ma lecture et je ne demanderais pas remboursement à l'éditeur. Alors ce n'est pas parfait (la première partie, notamment, la plus ancienne, devra être remaniée), mais je commence à voir.



Coup de tête est malade car je dois (encore) m'y remettre. Et me remettre à ce texte, dans ce texte, dans l'écriture brute, est une douleur, chaque fois. Je freine avant de voir poindre le jour où il faudra encore écrire quelque chose. Je freine par pure paresse, bien sûr, parce que s'y remettre m'engage loin, m'engage pour des mois. Je freine aussi car je sens venir la fin, toujours la même, et que je veux la retarder le plus possible.

J'ai abandonné l'idée de réécrire un plan complet pour la dernière partie. Le plan composé en 2008 n'est plus bon, mais peu importe, je ne le suis pas de toute façon. Je sais d'avance grosso modo la façon de procéder. Fragmenter plus et taper plus fort. Je voulais y aller à l'aveugle, fragmenter tout seul. Semi échec. Me faut pourtant des notes tracées sur la page. Alors j'ai repris le plan 2008, je l'ai recouvert d'annexes manuscrites à la va vite. C'est sans sens, sans ordre, sans temps : comme la partie IV elle-même. Demain je reprendrai où je me suis arrêté aujourd'hui.

samedi 5 décembre 2009

Coup de tête 3/5

potable.pngEn réalité, et comme il a déjà été indiqué précédemment, il s'agira plutôt d'un 3/4, la cinquième partie de Coup de tête ayant été préventivement supprimée – avortée, amputée. Cette troisième partie, terminée depuis dix jours environ, aura duré cinq mois. Un peu moins peut-être, juillet/août ayant été consacré à 1) repos et 2) Ernesto & variantes.

La troisième partie plus courte que la deuxième (deux mille mots de moins), ce qui n'était pas nécessairement prévu mais tombe finalement sous le sens, puisque cette partie voit le déroulement d'une journée complète, pas plus. On ne pouvait pas vraiment aller au-delà.

Par rapport à la partie précédente (enterrée sous gare), le narrateur s'élève, gagne en altitude. Les cartes, photos et souvenirs m'ont été utiles, mais pas trop. Je me rappelle qu'à l'époque des premiers/deuxième jet (c'est à dire il y a trois ou quatre ans) V. s'étonnait que j'ai besoin, pour progresser dans mon récit, de repérages géographiques sur les lieux du crime, ville, gare ou montagne. À présent je n'en ai plus besoin, car chaque lieu, chaque plan, a déjà été malaxé suffisamment et digéré par le texte. Maintenant les lieux traversés sont clairement fixés à l'intérieur et ce travail, déjà effectué en amont, n'est plus nécessaire.

Court extrait pour illustrer la partie 3 : court car d'autres extraits ont déjà été publiés ici ou au fil de la plume. Dans celui-ci, autre dialogue, narrateur plongé dans une supérette, corps miné et dicté par la faim. Rencontre avec un employé qui le prend sur le fait en plein vol.
- Qu'est-ce t'as dans la poche, il me fait, la gueule bien droite, bouteille Schwarzkopf fermée remise sur les rayons, qu'est-ce tu caches, montre, montre-moi ce que c'est que tu caches.
- Moi ?, je lui réponds, sac Lafuma fermé omoplate-gauche, ma main, main droite, découpée-brève sous les coutures et pisse bouillante à l'envers de mes tripes.
- Sors ta main de ta poche et montre.
Je me recule, paume frôlée contre le bord du tapis roulant. Je cherche un truc à attraper au vol et lui balancer dans la tronche, je pense, je cherche une batte moisie pour lui défoncer le crâne, une agrafeuse à lui scotcher dans la tempe, je pense, sauf que sur le PVC du tapis, je constate, tout ce que je trouve, tout ce qui s'accroche sous ma paume gauche, c'est une de ces barres plastique marquée « client suivant ». Je pourrais la lui balancer dans les dents ou lui enfoncer dans la nuque, mais franchement je vois pas trop quel genre de dégât ça pourrait lui faire.

Il s'est collé devant moi pour me boucher la sortie. Autour y avait des paquets de lessive et barils de bouffe pour chien. Moi j'étais derrière. Le seul moyen pour lui passer devant, c'était soit de faire le tour par le rayon boucherie, soit de lui foncer dessus pour dégager les portes automatiques.

Il attend que je bouge pour réagir. Là où il est, je pense, tout seul, je pense, l'un contre l'autre et lui face à moi, je vois, c'est juste impossible qu'il puisse appeler les flics. Impossible.
- Tu vas enlever la main de ta poche et tu vas|
Je regarde autour de moi : aucune issue frontale, aucun hachoir caché que je pourrais lui planter entre son œil et l'autre.
- Quelle main ?
Il se penche sur sa droite, donc ma gauche, m'attrape par le col de mon blouson Lévis. Il tend le bras pour atteindre le combiné qui dépasse de sous sa caisse, je crois, sauf que son bras est trop court pour pianoter sur les touches, on dirait, et donc son équilibre il est en train de le perdre. Ce gars, je pense, pendant que ma main, main droite, se défait et que sa main, main droite, se gonfle depuis les veines du poignet jusqu'au bout des doigts

Le poignet : artère radiale, artère ulnaire, arcade palmaire superficielle, nerf médian, tendons fléchisseurs, nerf ulnaire, muscles courts et opposants, lombricaux... L'affiche d'anatomie de l'époque collée en face de mon lit, même quand je veux pas la voir je la vois quand même.

il a pas dû regarder beaucoup de films d'action dans sa vie, je me dis, parce que sinon, sinon, il saurait qu'on peut pas retenir un type en le serrant d'une main par le col. Une main c'est pas assez. Du coup, il me voit pas m'arracher vers l'arrière pour le déséquilibrer complètement, me défaire de ses doigts trop mous, et sortir, sortir ma main, main droite, de sous ma poche, main droite vraiment, pour la lui coller sous le pif, calibre 9 ou 11mm entre les doigts, détente pressée dans l'instant, cervelle crachée lourde sur le carrelage derrière et cadavre tombé sec à mes pieds. Une gerbe de sang projetée du sol au faux plafond, ma sale gueule fouettée par la décharge, douche hémoglobine prise 37° entre Le Chat Machine et Canigou Viandes Blanches. Sous mon t-shirt et sous mes bras, la sueur se remet à couler comme si mon corps réagissait au reste.

samedi 28 novembre 2009

Fin novembre

1

Semaine plus longue qu'aucune autre, des heures à attendre qu'enfin elle se termine. Heures à fixer murs blancs, ciels blancs derrière les fenêtres, rues silencieuses et brises glacées de fin novembre. Un degré perdu par jour au moins, dit la météo. Cet air là gagne l'intérieur de l'appartement. Je ne chauffe pas pour autant : je me retiens de chauffer plus : j'attends de ne plus avoir d'autre choix que de chauffer plus : je garde les genoux repliés contre moi et attends que les heures passent.

2

Hier, appel de PDG qui souhaiterait savoir si je suis « toujours disponible » pour travailler chez eux, je réponds oui. Quand commencer ? Le 7 décembre. Je réponds oui. Mes horaires proposés, salaire, je réponds oui. Je raccroche. Durée de la communication : 1'27min, le vide m'attend.

3

Mercredi dernière correction apportée à Coup de tête troisième partie. J'ai créé le fichier « Coup de tête III version potable » que j'ai copié pour H. sur le réseau. Une fois qu'il aura lu et commenté, continuer d'avancer vers 46° 16,8' latitude nord / 86° 40,2' longitude est et, au-delà, Coup de tête IV.

4

Ernesto & variantes sera lisible en février prochain dans le prochain numéro de la revue Cyclocosmia (ce n'est pas moi qui le dis).

5

Journal des sens, volume 2, David Menear, années quarante sans doute, à l'envers du temps perdu :
Aujourd'hui comme hier le miroir du salon éclaté devenu inutile. Frappé par terre, poignardé au sol, impact étoile bord du cadre, coin bas et gauche. Toute la surface est déformée. Ce miroir ne sera pas remplacé, je me le suis promis. Je m'y suis regardé, couteau de boucher sous la gorge, souriant comme une photo d'identité, bave aux lèvres, avant de lâcher le couteau et frapper le miroir, je me suis fait cette promesse tacite à moi-même de ne jamais, jamais le remplacer. Que faire des restes de celui-là ? Au feu, cadavre.

vendredi 13 novembre 2009

Vendredi 13

Aujourd'hui vendredi 13 : surdité oreille gauche. C'est aussi celle qui entend fuser les conversations des passants, deux étages plus bas, dans la rue adjacente. Aujourd'hui vendredi 13 : aucune conversation.

46° 16,8' latitude nord / 86° 40,2' longitude est se cherche. J'ai déjà écrit cinq premiers paragraphes différents, ce n'est pas encore ça. Ma récente lecture d'Invisible m'invite à chercher le changement de narration : parler au tu, au vous, par exemple. Parler à l'infinitif, au participe passé, alterner un paragraphe sur deux rêve/réalité, dans le sillon de Volodine. Mes actuelles obsessions musicales me conduisent à calquer le récit sur la chanson Exit music (for a film) de Radiohead : d'en faire un crescendo, de gueuler à la fin. La trame est là, un peu vague, issu d'un rêve de 2008. Ce sont des idées éparpillées, ce n'est pas encore bien réel.

J'ai terminé le week-end dernier une version satisfaisante de la troisième partie de Coup de tête. Après avoir relu tout court, je relis sur liseuse, bascule d'un format vers un autre, écrème ce qui accroche encore. D'ici la fin du mois ce sera bouclé. Je crois avoir trouvé ma fin : elle me conduira très probablement à amputer la cinquième partie, qui jusque là faisait office d'épilogue. Je n'ai aucun scrupule à le faire.

Demain croiser V. et N. à Paris, entre deux gares. Nous y échangerons quelques anecdotes et autres informations sur nos actualités respectives. La mienne sera la suivante : je me rendrai ce lundi à un entretien d'embauche, le premier depuis plus d'un an, je ne suis plus très sûr de savoir comment faire et, pire, quoi dire. Je ne pense pas être pris. Je ne suis pas sûr de le vouloir.

A la date du vendredi 13 d'un mois quelconque, probablement milieu ou fin des années quatre-vingt, David Menear écrit (Journal des sens, Vol 1) :
Aujourd'hui vendredi 13, vu dans le miroir un premier poil poussé sous la gorge, entre clavicules. Observé à la loupe, curiosité. Quel âge avoir ? Quand est-ce qu'on est ? J'en ai craché par terre. Je détesterai que cela puisse se produire encore : j'ai eu la sensation très réelle (et donc la certitude) que je n'avais pas été assez désiré, et je ne peux être désiré qu'imberbe.
Une fois arraché, je trouverai bien d'autres dizaines de corps sans visages qui voudront bien me baiser imberbe et recommencer. Qu'au moins cette image là s'accroche et qu'ils daignent bien s'y laisser prendre.
Aujourd'hui vendredi 13, métro du jour d'avant, l'un de ces vieux types au pardessus passé collait sa bite contre le cul d'une fille, elle-même plaquée contre la vitre. Le wagon était vide hormis nous trois, alors je me suis collé à lui à mon tour pour voir ce qu'il dirait ou bien pourrait sentir.

dimanche 25 octobre 2009

D'autres excipits

closed.pngCe n'est plus l'après Coup de tête que je vois pointer à présent, c'est la fin. Une autre. Comme lorsque je gribouillais Cette vie et que je modifiais la fin à la moindre relecture. C'est encore la même chose. Chaque version propulse une fin qui lui est propre. Mon plan imprimé-papier noir sur blanc en a verrouillé une, qui n'est sans doute pas la bonne. Il dit : Et j'appuie exprès sur la négation : je t'en supplie ne me lâche plus. Vraiment. Je repense depuis ces derniers jours à la fin, la bonne, celle qui doit s'imposer, mais je ne la trouve pas. Je réfléchis à l'élaboration d'un Répertoire des fins parallèles qui pourraient être mais n'ont pas ce qu'il faut pour (abécédaire exhaustif) que j'ouvrirais par exemple par l'entrée suivante :
A – Abandon par la chute (Cf. l'anticipation de l'an dernier)

Quand je regarde au fond de l'asphalte, y a ces formes que j'arrive pas à identifier vraiment, et je me demande est-ce que c'est toi, est-ce que c'est moi, est-ce que c'est des bouts de carrosserie ou bien|

Et toi Ajay, tu t'es déjà cherché dans le chaos-goudron d'une autoroute au mois d'août, à rassembler les pièces du puzzle, à faire semblant d'être en vie, à croire que ton corps existe ? Réponds Ajay. Juste : pour une fois dans ta vie réponds-moi.
Je continuerais ensuite par :
F – Face ou pile

Je compte le nombre de pièces qu'on se retient de me lâcher ou qu'on tord au chaud bien froid dans le fond d'une poche. Je compte le vide croissant de mes poches à moi, jusqu'à ce qu'une âme en short me lance une pièce de deux euros que j'attendais plus. Je la ramasse, elle pèse que dalle dans ma paume, main droite figée-ouverte. Je l'attrape main gauche, la pose doucement sur l'ongle du pouce, main opposée, calée sous l'index. Je compte un, deux, trois, et ça y est, je me lance. La pièce décolle et retombe sur le sol, impossible à rattraper. Je la ramasse et recommence. Je recommence aussi souvent qu'il faut.

Nil m'a dit un jour : face ou pile, tu veux savoir ? Et à l'époque j'ai dit : je sais pas. Maintenant je veux savoir.

Je compte le nombre de tentatives infructueuses. Je compte longtemps, je compte beaucoup. Quelque part, je compte encore.
Ou peut-être par :
P – Prothèse

Nil ouvre son sac qu'il me remue sous la tronche : moi je lui ai rien demandé. Il me dit regarde, et je regarde. Y a pas de mouches là-dedans, il me fait, et je lui réponds non, c'est vrai, y a pas de mouches. C'est un procédé de conservation, il me fait, et moi je réponds rien. Tout est dans la conservation. J'ouvre les yeux malgré l'odeur formol-acide qui se dégage de l'intérieur. Les chairs sont fermes, les coupes bien nettes, même pas une goutte de sang. Combien t'en as ?, je lui demande, mais il sait pas me répondre. Je me retiens de compter dans l'ombre pour dénicher le chiffre exact. Les chiffres exacts ont déjà plus la moindre importance. Nil me dit : tu peux en prendre une, tu peux prendre ce que tu veux. Je regarde Nil et lui dis : sérieux ? Et il acquiesce, signe que ça doit être vrai. J'en prends une au hasard de mes doigts, je la remonte, je la regarde l'oeil humide collé à la peau. Peut-être celle-là, je lui dis, je peux ? Je l'essaye. Je la porte. J'écarte les tissus pour que les doigts s'adaptent et que la peau retroussée fasse la jonction jusqu'au poignet. Je me regarde dans le reflet de la vitre en face, les deux poings sur les hanches. Je regarde mon ombre détachée sur les pavés. Je remue les doigts dans la lumière électrique du lampadaire. Peut-être laisser craquer une ou deux phalanges. Je laisse craquer une ou deux phalanges. Nil crache par terre un mollard déjà jaune. Mes belles mains humaines, je lui dis.
Voir même :
Y – Yang

Je l'aperçois au bout de la rue qui m'échappe. Nil s'échappe. Nil sait rien faire d'autre que m'échapper, ici fuite si lente entre les corps incarcérés. Aujourd'hui, je pense – crois, sais – j'irai pas le chercher. Je le laisserai pourrir, oublié derrière les murs et les tags. Tant pis pour|

Je me retourne. Son poids m'a percuté plein fouet épaule gauche, m'a forcé à me retourner, son ombre déjà glissée de quelques pas encore palpable. Je le vois pas, relève la tête, devine à peine sa présence, connaît même pas son nom ni son visage et lui gueule : eh ! connard ! Il se retourne pas sous mes insultes : je lui crache un mollard droit dans la nuque. Là il se retourne.

Et puis la suite, Ajay, tu la connais.
La fin ne pose pas vraiment problème mais est un problème en soit : tous ces mois – jours, années – où je n'aurais pas eu de cap, je ne sais toujours pas où je vais. Quelque part, je me dis, j'ai dû louper quelque chose. Je ne sais pas où je vais : est-ce que ça ne va pas déteindre sur le reste du récit, est-ce que ça ne va pas tout gâcher et invalider l'ensemble du roman ? Crainte. On verra bien. Alors je ralentis exprès la cadence, bientôt j'effacerai les dernières pages et remonterai ainsi toutes les autres.
Idée pour un truc susceptible d'exister un jour : matérialiser l'un de ces répertoires pour en faire un Répertoire des fins possibles pour un récit inexistant (abécédaire exhaustif) où je pourrais archiver des dizaines de fins différentes sans avoir à me poser la question du début, du milieu et du reste.

mardi 20 octobre 2009

Cette incrédulité là

cdt.jpg
J'aurais aimé pouvoir enregistrer cette conversation qu'on a eu H. et moi avant qu'il parte travailler ce matin, comme j'aurais aimé pouvoir enregistrer n'importe quelle conversation qui compte et sur lesquelles je n'ai jamais beaucoup de prise : une fois que les mots ont été dits, rien ne reste, on a encore perdu les phrases, les sons. Il y a cinq six mois, aussi, j'aurais aimé pouvoir enregistrer la conversation qu'on a eu, V. et moi, sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, parce qu'on s'y est dit, je crois, des trucs importants, mais des trucs déjà un peu éparpillés et que je me rappelle mal.

Il y a dix jours quand j'ai vu N. je lui ai dit : Coup de tête ça n'avance plus, je suis en panne sèche, je brasse de l'air. Avant-hier dans mon mail à V. j'écrivais : Coup de tête se termine, je n'en ai plus que pour quelques mois, j'ai la trouille de voir ce qui va venir après. Parfois je me dis que s'ils s'échangeaient entre eux les différentes versions des discours que je leur tiens, ils pourraient bien se marrer. On le fait bien, nous aussi, de temps en temps.

Je reviens à Coup de tête. Plus que quelques pages encore et la partie III sera terminée, chronologiquement terminée, avant quelques semaines de relectures assidues. J'arrive à un passage que je ne savais pas indispensable, tellement pas qu'il me semblait d'ailleurs qu'il pouvait être coupé au montage. Ce que j'ai fait. Pas indispensable, mais important. C'est un dialogue qu'il y a entre le narrateur et un autre, c'est un de ces moments où l'un des personnages dit : voilà, je vais te raconter mon histoire. Ces moments que je crains, que je fuis, que je découpe, car ils me paraissent toujours trop artificiels et je ne les maîtrise pas. Personne ne dit jamais, face à son interlocuteur : voilà, je vais te raconter mon histoire. Alors pourquoi lui devrait le faire ? Ce problème est lié à un autre problème, celui de raconter une histoire, n'importe laquelle. J'ai toujours trouvé cons les gens qui disent : aujourd'hui on ne peut plus raconter d'histoires. Je découvre à présent que je me plie aussi à ces salades, car ces histoires là me font peur, ou plutôt : j'ai peur des histoires que moi j'ai envie de raconter. Alors le plus souvent je m'échappe et je coupe : j'ampute le texte directement. Les choses sont dites, les paroles prononcées, les histoires racontées, simplement le texte les écarte. Les personnages réagissent en fonction de ces évènements masqués, restés hors champs. Voilà le sujet de notre conversation de ce matin. H. m'a dit : écris quand même et assume et j'ai dit oui mais (comme souvent). J'ai quand même tranché dans le texte, retiré cette partie là. Je m'en arrangerai autrement, par des moyens détournés car je ne peux toujours pas assumer cette image d'un personnage qui dit, face relevée contre la caméra : voilà, je vais te raconter mon histoire.
Il a commencé par : quand j'avais quinze ans, mon père était vivant, je détestais mon père. On n'habitait pas là, on habitait ailleurs, j'avais une chambre à moi. Il a invité un gamin de mon âge, il avait quoi deux ans trois ans de plus que moi, ok, mais moi je savais qu'il avait mon âge, qu'il était de mon monde je veux dire et pas celui de mon père. Dans d'autres vies ça aurait pu être mon pote ou un connard qui t'agresse après les cours à coups de barre de fer mais au moins, tu vois, ça aurait été normal. Je sais pas pourquoi il est venu vivre avec nous, j'ai pas demandé et je m'en foutais, dans ma tête il avait pas de famille et c'était mieux comme ça. La nuit ma chambre c'était sa chambre, mon lit c'était son lit, mes murs c'était ses murs. Moi je dormais ailleurs dans une autre pièce, une pièce qui était pas une chambre. Des fois il se tirait pendant des semaines, on le revoyait même pas. Des fois il revenait pendant des mois, il vivait avec nous. J'en ai jamais parlé à mon père. J'ai jamais parlé avec mon père. Quand il me parlait, lui, je lui répondais d'aller se faire foutre et honnêtement j'avais raison. Je veux dire : c'était ce que je pensais vraiment, vraiment quand je le voyais. Je me barrais en claquant la porte, y a des nuits où je revenais pas. Ma mère elle disait rien. Ma mère jusqu'à ce qu'elle claque la porte aussi elle a jamais rien dit. Ma mère elle trainait dans l'ombre de la cuisine et elle regardait les trucs se passer et je vois pas pourquoi elle aurait pu faire autrement parce qu'en vrai elle savait pas faire. La journée l'autre gamin il y était pas, il était ailleurs. La nuit mon lit redevenait son lit. Entre temps on se voyait pas assez pour se parler, on se croisait trop pour s'en foutre. Un jour j'ai vu mon père et je lui ai dit, je lui ai gueulé : lui c'est juste un autre moi que tu peux avoir à ma place, un autre que tu peux baiser et il m'en a pas retourné une, non, il m'a pas claqué les mâchoires, il a juste rien dit et il a fait comme si mes mots c'était que dalle. La nuit dans ma chambre qui était pas ma chambre j'aurais bien aimé qu'il vienne pour m'écraser les côtes et me tabasser par terre mais jamais il l'a fait. Après le gamin c'était plus un gamin, il est parti bosser, il est plus revenu. On a déménagé. Ma mère elle est partie. Mon père il a continué à vivre sa vie, ça veut dire qu'il était tout seul et que de temps en temps y avait des types comme l'autre ou des types comme toi qui venaient gratter à sa porte et lui il leur ouvrait. Après je suis parti aussi. Mon père il est mort tout seul parce qu'il avait personne, je vais pas pleurer sur lui. On l'a cramé, jeté ses cendres, fait tout comme il voulait pour plus en entendre parler. Aujourd'hui il me reste cette boite bourrée de merdes qu'il voulait qu'on donne. A toi, aux autres, je m'en fous, je vais pas m'amuser à trier. Puisque t'es là prends la et pars avec. Après on vendra tout, on reviendra plus. Viens, la boite est à la cave.
Ce paragraphe ne me paraît pas mauvais, c'est le comble, mais comme détaché du reste de Coup de tête, il n'est pas crédible, certes, mais il n'est pas cohérent, surtout, et c'est ça qui dérange. Ces trucs là, j'ai envie de dire, on s'en fout. Qu'est-ce qui est important ? La sensation physique de se trouver en face de lui à ce moment là, de savoir que ce moment est important. La fuite qui suit la scène et conduit les deux personnages un étage plus bas. La façon dont le narrateur régurgite cette même scène, un peu plus tard, et la façon dont il l'a assimilée, comment il se l'est appropriée. Ce n'est pas un problème d'histoire à raconter ou d'histoire qu'on voudrait raconter mais bien de personnage : cette histoire est celle d'un autre, mon narrateur ne voit que la sienne. Celle-ci est une parenthèse, une amputation de plus à faire sans état d'âme entre lui et les autres. L'écrire ici me permet aussi de le comprendre, d'apprendre et d'assumer.

Je vois aussi d'autres choses, sans doute importantes. Les choses dites, celles qui me paraissent, justement, artificielles, le sont trop simplement, d'un coup sec, comme si c'était réel. Or ça ne l'est pas. Le discours est chaotique, haché, il s'ampute lui-même. Mes personnages ne parlent pas clairement mais par ellipse : ils enjambent, reviennent en arrière, se coupent, s'arrêtent. Au risque de (et parfois pour) ne pas se comprendre, passer à côté des choses. Mes personnages passent à côté des choses, ils se manquent, s'évitent et se haïssent. Ils se trouvent nez à nez sans rien avoir à se dire et partagent un silence qu'ils meublent accessoirement et ensuite ils se séparent et se disent, sans doute chacun de leur côté : voilà ce que j'aurais dû faire, voilà ce que j'aurais dû vivre. C'est aussi pour cette raison que ce paragraphe-confession face caméra n'est pas crédible, pas possible : il est frontal, il confronte l'autre, il part à l'assaut. Comment pourrait-on l'envisager ?

mercredi 23 septembre 2009

Excipit(s)

Coup de tête terminé à peu près aussi souvent que commencé, c'est à dire beaucoup. Je n'ai pas compté, estimé juste. Je me demande combien d'octets précisément pourraient peser toutes les fins conjuguées jusqu'à présent. Interrogation en suspens.

La fin pour moi reste une impasse. N'importe laquelle. Je redessine au fur et à mesure des réécritures des bouts de bout du tunnel. Parfois plusieurs embranchements possibles, parfois fins à choix multiples. Les premières fins esquissées étaient, à quelque chose près, celles de In the city of shy hunters. Les autres à présent ne me satisfont plus, même vaporeuses, même virtuelles encore, même seulement esquissées entre deux jours.

Je réfléchis depuis ce matin à l'élaboration d'une nouvelle fin fumeuse qui viendrait (forcément) tout gâcher. Car j'ai beau reprendre en arrière les livres adorés de ces dernières années, je ne vois pas vraiment quelle fin m'aura particulièrement marqué. Même les vertiges temporels et boucles déviantes de Bolaño ne m'enthousiasment pas plus que ça. La fin de Lockpick Pornography, pourtant réellement réussie dans la continuité du récit, correspond finalement à un tête à queue de feuilleton télévisé. Idem pour le fameux In the city of shy hunters qui finalement ne me convainc plus. Disons plutôt que ces fins là, je ne peux pas les transposer vers les miennes.

Je reprends le plan de la chose : la quatrième partie, Ville II, est celle des destructions totales et osseuses. Que pourrait-il bien y avoir après ça ? La cinquième partie est un épilogue déguisé censé se terminer par le mot « vraiment ». Plus j'y réfléchis (c'est à dire depuis ce matin) et plus je suis persuadé que la rencontre avec Ajay doit être repoussée hors texte. Ne pas savoir, trancher dans une suite de mots qui ne vient pas, voilà la vraie réalité de cette relation inexistante. Cette idée me plaît. Mais ne m'avance pas. Trancher quelque part, trancher dans un mot, peut-être, trancher avant même la fin de la quatrième partie, trancher en plein mouvement, pleine pensée, pleine démarche, trancher sans attendre que la tête s'écrase dans le béton d'en face, trancher avant que le sang coule et que les pupilles tournent. Puis tourner la page, tourner la page vraiment.

vendredi 11 septembre 2009

Sinnlos

sinnlos.jpgVoilà deux semaines que mon contrat a pris fin. Drôle de simultanéité : ces vacances forcées commencent au moment où celles de H. s'achèvent. Nous nous sommes croisés dans nos temps libres et n'avons pas vraiment pu les partager. Ce que nous partageons, c'est la garde d'un appartement vide, une solitude alternée durant le jour.


Je me suis accordé quelques jours de repos, c'est-à-dire de vide, avant de reprendre plus soutenue la troisième partie de Coup de tête. Je n'ai pas noté grand chose dans le Journal de ces derniers jours car bien peu de notes m'ont traversé. Je regarde par la fenêtre le même ciel, mêmes feuilles agitées et volets clos. Je vois depuis celle de la cuisine les RER alternés à heures fixes. Je regarde Code Quantum qui repasse sur France 4 : Scott Bakula y incarne un personnage par épisode et change de corps tous les jours, exactement comme il y a quinze ans lorsque je le regardais sur M6. Je n'écris pas beaucoup. Coup de tête demande des temps de relecture importants, ou bien peut-être que je me retiens moi-même de peur de terminer quelque chose. Je n'ai pas repris Accident de personne, projet fantôme qui ne veut pas de moi (plus tard, peut-être, lorsque je reprendrai le train régulièrement ?). J'ai terminé Ernesto & variantes avant mon dernier jour. Je réfléchis vaguement à l'idée d'une guerre telle qu'elle s'affiche sur les pages successives de Novembre 1918, une révolution allemande et Tombeau pour cinq cent mille soldats. Je fixe le plafond trop blanc éclairé par les canicules extérieures. Je n'ai pas encore jeté un œil aux diverses petites annonces qui pourraient peut-être m'ouvrir vers un autre emploi kleenex qu'il faudra poursuive. J'ai le temps. J'attends encore versement de mon solde de tout compte. J'attends encore que quelque chose tombe et que le reste suive.

Puis Coup de tête III reprend, tous les jours relire les mêmes pages jusqu'à ce que la forme de l'écran me convienne. Encore quelques jours et je pourrai avancer. Je ne pense pas m'y enfoncer aussi longtemps que la deuxième partie. Aujourd'hui ce paragraphe commence à s'imposer de lui-même, ensuite le reste.
Y a des jours ou on a rien dans le ventre et où le vide résonne. Ça s'appelle pas l'autosuggestion cette fois, ça a plutôt à voir avec les calvaires du corps, ceux qu'on soupçonne même pas. Les nerfs et tendons qui se défont, bientôt vont péter sous l'effort. Encore quelques longueurs et je le sais, sens, mes bras viendront couler au fond de l'eau, la chair et les os arrachés au niveau des épaules. Alors à ce moment là je lutterais juste avec les jambes, battement de pieds battement de pieds battement de pieds, pour pas finir la tête sous l'eau. Une fois arrivé au bout de la ligne, plus aucun gouvernail pour faire demi-tour ni mains valides pour me hisser : je m'exploserai la tête sous le plongeoir et l'eau trop bleue trop verte de la piscine municipale se laissera fendre d'un peu de rose en plein milieu qui déteindra.

lundi 20 juillet 2009

5-0-5 : le zéro

Écrit sur un coin de table, avant de l'oublier. Coup de tête partie III, un peu plus loin que cette page 8 qui depuis dix jours n'a pas avancé. Je préfère écrire en suivant la chronologie mais cet instant s'est présenté le premier, je respecte. J'ai pris note et construis premier jet cet ersatz de page. La montée vers les cimes, dans la troisième partie, est calqué sur le rythme de la chanson 505 des Arctic Monkeys. Ce passage là, ce passage précisément, correspondrait plutôt au zéro.
Trop de pas stoppés nets dans la poussière de l'effort. Mes Van's traînées par terre découpent un je sais pas quoi dans la pente fumée derrière. Silence-douleur trop dur à digérer, je respire ou j'essaye. Coup d'œil derrière l'épaule pour voir ce qui s'étend, le chemin parcouru. Silence lourd dans les mâchoires et yeux plissés : moi, je me dis, je me dis en voyant ça, je voulais juste, je voulais juste. Mais ma phrase, je sais pas pourquoi, devant la pente censée se trouver derrière, je la termine pas. Je la soulève juste et elle se laisse défaire comme si c'était, comme si c'était pas si important que|

Ma main, la gauche, fondue dans ma hanche comme si ça pouvait m'aider à me tenir, mon dos quatre-vingt-dix degrés contre mon ombre que je vois par terre avec le reste. Je vois aussi celles, découpées-brèves dans la poussière, des cimes portées au sol qu'on voit à peine et qu'on subit.

Je sens doucement le sang noir me descendre à la tête. Je me sens plus lourd, je constate, plus lourd qu'en bas des pistes, plus lourd que ces jours d'avant où le vide était plus fort. Je respire par saccade entre les décharges régulières de ma main, main droite, qui s'étendent depuis coudes, épaules et retombent par dessus clavicules et poumons jusqu'au ventre. Estomac déformé qui tremble sous la peau, d'autres aiguilles avalées se répandent par le nombril pour gagner plus haut jusqu'aux côtes et thorax. Je pourrais compter les lancés qui se croisent, je pourrais analyser la rencontre de ces deux couleurs vives et différentes mais je m'abstiens. Je reste là, plié en deux sous les décharges et aiguilles croisées, à attendre que ça passe ou que les jambes reprennent, d'elles-mêmes, l'ascension sous la poussière. Bientôt les décharges côté droit et anguilles sous l'estomac se rejoignent et projettent ensemble les mêmes vagues sous la peau. Chaque pulsation, du poignet jusqu'à la hanche provoque aiguë une pression qui lacère. Chaque pulsation me ramène à ma faim, mes manques. Je lève la tête quand mon œil se défait sous mon sang : je fais semblant de reprendre de fausses respirations. Le sommet est en vue, plus loin, plus haut, derrière les ombres et téléphériques mais qu'est-ce que ça peut faire ? C'est pas l'envers du décors que je pourrais trouver ici, je me dis. L'envers, l'envers, l'envers, toujours l'envers, que ce putain de mot à la|

L'envers du pire ou du reste, au mieux il me fera tomber plus vite, je me dis, mais sur le même versant, autre solstice, même matin. Nouveau silence. C'est comme ça, on n'y peut|

Cinq secondes de plus à y croire et à me le répéter et je dévale la pente et j'oublie le reste. Je compte un, deux, trois. Cinq secondes, c'est plus long quand on tient.

dimanche 21 juin 2009

Coup de tête 2/5

Et trois mois plus tard, à son tour, la deuxième partie. Deux fois plus courte que la première, la voilà à présent à peu près terminée. Donnée à lire à H. pour son avis à chaud, la partie III reprise depuis quelques semaines en parallèle. A présent nous y sommes, sans doute, j'ai les trente-cinq pages que je voulais avoir, j'ai sculpté mon matériau de départ comme il semblait qu'il fallait ; j'ai quelque chose de solide qui devrait forcément ressembler à la partie II finale-imprimée (oui mais quand ? dans un an ? deux ?).

La deuxième partie avait déjà été composée au trois quart en novembre-décembre, je n'ai fait que reprendre depuis fin mars. L'objectif, c'était de descendre en sous-sol (l'intégralité du texte se déroule dans une gare souterraine) avant de laisser le corps remonter en altitude pour la partie suivante. L'objectif, c'était aussi de s'y perdre, de mimer des mouvements aléatoires et contraires et de laisser miner l'organisme. Je crois que j'y suis parvenu.

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Entre temps, quelques centaines de mots ont sauté : 14000 environ pour la version non terminée de décembre, à qui il manquait cinq-sept pages et 13900 mots à présent pour la deuxième partie terminée. En tout trente-cinq pages, moitié moins que la première, on se situe grosso modo là où je voulais arriver.

Ci dessous extrait, on est pile au milieu de ces 13900 mots : le narrateur, déformé par la faim, y croise AMF, ou son fantôme peut-être, et ils ne se comprennent pas évidemment. Cet extrait plutôt qu'un autre car je me suis toujours considéré très mauvais dans les dialogues et que cette partie m'a fait travailler mes travers (aussi) :
Je me recule brusquement sous mon poids parce que le décor de devant roule doucement vers l'arrière. Pas normal, je me dis en me rattrapant sur le siège de derrière, puis une fois que l'en haut devient l'en bas et inversement, je commence à comprendre que le sol s'est barré de sous mes pieds et moi idem.
- Ça va ? on me demande depuis une voix décalée sur la gauche.
- Ouais, je fais, en me redressant fragile sur mon poignet trop flou. Puis du sol à la structure métallique du siège jusqu'au cul par dessus bien calé. Ouais, ça va. C'est juste un... Juste un|
Un quoi ?, je pense dans le silence de ma tête, emmuré sous mes veines. Mais rien qui vient, rien qui sort. Alors je laisse ma voix en suspens et naturellement elle se laisse recouvrir par le vacarme ambiant.
- Je vois le genre, elle répond, puis mes yeux remontent le fil et basculent sur sa gorge, ses lèvres. Cette femme superbe à la peau rouge, peut-être bien sortie d'une des pubs de tout à l'heure.
- On s'est pas déjà, je lui demande mais elle me laisse pas le temps de|
- Oui, peut-être bien. Monaco ? Genève ?
Probablement que non, alors. Même si son odeur m'est familière, même si sa silhouette en un sens a jamais quitté la surface de mes pupilles depuis je sais plus trop quand.
- Je crois pas, alors. C'est pas trop mon monde.
- Le mien non plus. Juste une question de professionnalisme.
J'ose pas lui dire que je capte rien de ce qu'elle me sort, je pense, parce qu'au fond si je fais ça, je sens que son visage va se tordre ou sa silhouette s'étendre et ça j'en n'ai pas envie. Alors je me contente juste d'acquiescer sans comprendre, comme je fais toujours. Et comme toujours, elle fait comme si elle me croyait sans chercher à aller plus loin. Je connais pas son nom, je pense, mais|
- Enchantée, elle me sort, main tendue face à moi, moi c'est Arjeen Manguel.
- Arjeen quoi ?, je lui réponds, puis main droite, main gauche, poignée de main, etc. Et le sol de devant se tapisse vers l'arrière une deuxième fois. Signe que je vais tomber, je pense, ou bien qu'il faut absolument que|
- Ça vous dérangerait de, je lui fais avant qu'elle me|
- Cigarette ? Voix grave de gorge serrée.
- Non, je réponds, la gerbe au pife tapie derrière, puis les trente milles mégots me remontent jusqu'aux genoux à nouveau, la pub brillante sur le mur voisin. Un euro, je lui demande, il me faudrait un euro.

Je lui ai demandé de répéter un nom qu'elle a jamais répété. Je suis toujours pas sûr que ce soit ça, ni que ça s'écrive comme je crois que ça puisse s'écrire. Des fois j'ai l'impression qu'elle est là au coin de mon œil, mais quand je tourne la tête pour la voir, l'impression reste en périphérie du reste. On gagne jamais à ce jeu là.

Plutôt l'habitude de récupérer les pièces collantes dans la fente Sélecta en bas à droite que de les y glisser froides contre le métal tout en haut. L'euro d'Arjeen Manguel précieux entre mes doigts. Le reste complété par mon butin du jour. Puis je tape le code qu'il faut et le sachet s'éclate doucement dans le bac. Pour le récupérer, je dois bien caler le volet trop lourd avec mon coude et tâtonner à pleine paume jusqu'à ce que|
- Merci, je lui lance, mon paquet de mini-madeleines-plastique à la main, mon cul bien dur dans l'angle du siège. Puis : ça te dit ?

Quand elle disait non à un truc, elle se contentait juste de le dire des yeux avant de cracher sa fumée avec sa bouche. Ça me balayait la gueule et m'alléchait la gorge, mais je m'en foutais. Elle faisait juste non des yeux et puis j'avais le goût de sa voix sur ma langue dans la foulée.

Pas évident d'éventrer le film plastique par dessus le paquet de mini-madeleines avec seulement deux doigts. Arjeen Manguel me regarde faire sans rien dire. Tant mieux. Je sens sa clope sur ma nuque doucement. Puis mes doigts glissent par dessus, mes doigts tremblent. Même coincée entre mon coude et ma cuisse, je pense, cette saloperie veut pas|
Puis le truc se perce et mes doigts s'enfoncent crades dans l'une des mini-madeleines. Tant mieux, tant pis, je sais pas, je m'en fous. Juste : la chair jaune entre les phalanges qui m'appâte. Ma langue qui salive et ma gorge qui se ressert.

Jamais eu autant la trouille de manger de ma vie, Ajay. Vrai de vrai.

Je laisse défiler les trois quarts de ma bouteille pleine entre mes dents histoire de noyer la mini-madeleine broyée-difforme deux secondes plus tôt. J'avale sans respirer autant de flotte que je peux pour engloutir la bouffe molle que j'ai plus l'habitude d'avoir au ventre. Je mâcherais presque le plastique de la bouteille, je pense, si ça pouvait aider.
- Soif à ce que je vois. La voix chaude d'Arjeen Manguel se lance, mais pas chaude comme le reste, je pense, chaleur différente, de l'intérieur, chaleur d'un corps juste là, à portée de main.
- Ouais, je lui réponds sans lui répondre, c'est pas comme si j'avais le|
Le TGV. Numéro. Deux. Mille. Cent. Quarante. En provenance de. Lyon Perrache. Entrera en gare. Voie. F. Éloignez-vous de la bordure du|
- C'est le tien ?, elle me demande, les yeux derrière le panneau d'affichage.
- Non, je lui dis, puis je corrige, oui, peut-être, je sais pas, ça se pourrait. Sourire lent derrière ses dents fines.
- Tu sais pas ou tu veux pas ?

Pendant qu'on faisait semblant de se parler sans se connaître, moi j'avais ma merde grouillante qui me remuait le bide toutes les dix ou quinze secondes. Je me décalais sur mon siège pour pas qu'elle s'en rende compte. A un moment elle a juste éclaté de rire comme si c'était juste marrant, tu vois. Dans ma tête, moi, j'essayais juste de me retenir de gerber sur elle, au cas où ça remonterait trop vite.

samedi 13 juin 2009

Syndrome court

J'ai reçu cette semaine le deuxième numéro de la revue Cyclocosmia fraîchement parue. J'ai commencé à la feuilleter comme n'importe quelle revue puis suis tombé sur mon texte Melliphage publié dans ce numéro. Je pensais ressentir quelque chose à la lecture de ces lignes imprimées papier, une émotion particulière, peut-être, et rattraper qui sait celle que j'ai loupée lors de la parution dans mon dos d'Assimilation dans Transforme(s) en 2007. Raté. J'ai lu ces lignes sans plaisir, un peu triste je crois, surtout déçu de n'avoir rien accompli avec ce texte de quelques pages. Ce n'est pas un problème d'ambiance, elle y est, il ne s'agit pas non plus de lacunes techniques, car il me semble que j'ai techniquement porté ce texte jusqu'où je pouvais. Non, cette nouvelle est inutile, plutôt, on la mâche longtemps pour bien peu de résultat. Elle manque d'âme, voilà. Elle manque d'âme.

Ce n'est pas nouveau, c'est un problème que je rencontre fréquemment. Je ne sais toujours pas comment écrire des nouvelles, des textes courts. J'essaie vaguement mais ça ne fonctionne pas ou si peu. Il y a quelques années Sablier était brouillonne et trois fois trop longue mais avait au moins le mérite d'aller quelque part. Idem pour Ochracé et Scapulaire qui proposaient quelque chose (maladroitement d'accord, mais ce n'était pas des trompe l'œil). Tous les autres trucs écrits avant et depuis, dans l'ensemble, sonnent plutôt creux, Melliphage">Melliphage compris. Je crois – invente, imagine – que tous ces échecs manquent en fait d'acidité, de violence.

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Autre exemple, ce texte lâché il y a quelques semaines et envoyé dans la foulée au gratuit Delicious Paper, non retenu. Je le copie/colle ici car je ne saurai pas où le mettre ailleurs. Titre possible : Les tics du cordon. Là encore je suis allé au bout de ce que je souhaitais faire : je me suis simplement rendu compte après coup que ce que je souhaitais faire ne m'emmenait pas loin.
Je suis (ils m'ont appelé) Javier, Zain, Adam ou autre. Adam, je ne déteste pas. Au moins c'est honnête. Ça déborde de bonnes intentions (symbolisme bien pensant, certains disent). Tellement bien pensant que le kitch ressort. Tellement kitch qu'on pourrait le punaiser rose fushia sur le mur d'une chambre adolescente. Tellement adolescente que ça pourrait être la mienne.
Je suis (ils auraient pu m'appeler) Levothyrox slash Cervarix slash Tamiflu slash Prozac. Plus compliqué à épeler mais c'est une possibilité. Je suis (la presse m'a appelé) le bébé-médicament-du-troisième-millénaire. Du moins durant les jours de l'avant, pendant, après insémination in-vitro. Avant, pendant, juste après grossesse. Passé l'accouchement, la guérison du grand frère slash de la grande sœur, ce nom m'est tombé des bras qui ne tenaient plus rien. Passé l'accouchement, c'était différent déjà, et le fait est qu'on ne m'appelait plus du tout.

La grande sœur slash le grand frère avait, a, aura un nom normal. Un prénom de tous les jours qu'on connaît sans connaître, qu'on écrit sans buter. Le grand frère slash la grande sœur avant était malade mais ne l'est plus. Une histoire de maladie génétique super-rare (ils disent) ou d'anémie congénitale (les journalistes disent) ou de bêta-thalassémie majeure (les médecins disent). Ça veut dire qu'avant moi la grande sœur slash le grand frère manquait de rouge dans le sang. Ça veut dire qu'avant moi vivre correctement c'était compliqué. Qu'on avait besoin d'injection de bébé-médicament à l'intérieur pour faire couler tout ça. Ça veut dire, en gros, qu'on avait besoin de moi et que je ne suis pas né pour rien.

Venez voir ma chambre (j'ouvre la porte), elle est vide. Je suis devenu, au fil du temps, un maniaque de la propreté des choses. Rien ne dépasse et la poussière je ne la supporte pas. C'est un trait de mon caractère (ils précisent) qui n'a rien à voir avec l'éprouvette qui m'a un jour porté. Je suis un corps comme tout le monde (ils constatent), juste que je préfère m'asseoir par terre et attendre que le temps passe sans rien faire ni bouger. Le reste du temps je range : on est bien comme on peut. Encadrée au dessus de mon lit : la photo-Polaroïd de l'éprouvette qui m'a un jour porté (j'aimerais pouvoir le dire mais c'est faux). Éprouvette (ils définissent) : art d'éprouver.

Venez voir la chambre du grand frère slash de la grande sœur (je pousse la porte), elle est vide aussi. La grande sœur slash le grand frère n'est pas souvent là la journée ou la nuit. On a des amis qui sortent et qui font sortir, qui boivent et font boire, qui fument et incitent à fumer. On a des amis qui se droguent des fois ou fuguent aussi. On a des amis adolescents-normaux (les parents disent), ça passera (les parents disent aussi), on espère que ça va passer (les parents ajoutent en fermant la voix). Le grand frère slash la grande sœur a fugué une fois, il a fallu appeler la police puis le retour dans la nuit derrière un gyrophare. Au moins on est en bonne santé, on profite de la vie (ils disent pour rassurer quelqu'un mais j'ignore qui ça peut être). Au moins on a du sang rouge qui coule sous la peau et des fois on l'ouvre un peu pour vérifier qu'il est bien là.

Plus tard (j'explique) je serai pompier ou chômeur ou architecte. Plus tard (je sais) je ne serai ni médecin ni rien de tout ça. Pourtant (ils disent souvent) je dois être habitué à sauver des vies maintenant et je réponds oui en souriant poliment et mes parents déglutissent. Je suis (ils savent) un bébé-médicament très bien élevé, même à présent que je n'en suis plus un et que j'ignore quoi être pour dépanner. Mais (ils bafouillent vite pour se rattraper) c'est quand même vachement bien ce que t'as fait pour ta grande sœur slash ton grand frère. Oui (je réponds), c'est vachement bien.

D'après les spécialistes (les journaux de l'époque racontent), il a fallu écarter au moins quinze embryons avant de tomber sur un fœtus sain slash normal slash immuno-compatible. Parfois je pense à ces quinze copies erronées de moi-même et je me sens moins seul sur le sol de ma chambre. D'autres fois je vois juste la viande emportée par la chasse d'eau lâchée, puis la lumière éteinte dans la foulée d'un gant blanc. Mais (on me demande et m'ordonne) je ne dois pas penser à ces choses là qui me dépassent.

Plus tard (j'espère), allongé sur le sol de mon psy (ils disent qu'il faudrait sans doute), je parlerai à quelqu'un de tout ça et ce quelqu'un prendra des notes quelque part où tout existera. Je raconterai ce qu'il faudra raconter et percerai en moi ce qu'il y aura à percer. Le ton de ma voix sera le même que celui qui a toujours été et ne pourrait pas ne plus être. Je ne dois pas (le docteur Machin expliquera) laisser mes origines biologiques dicter le cheminement de ma vie présente (ou quelque chose comme ça). Oui (je répondrai) et je laisserai ma vie présente se construire autour de l'éprouvette qui m'a toujours porté. Ce sera ma déviance, pathologie, mon alcoolisme. Le grand frère slash la grande sœur pourra expérimenter la santé chaude des corps normaux, jusqu'à l'autodestruction peut-être, si ça lui chante, et moi je me laisserai couler dans mon Polaroïd désert, je vivrai la vie de ceux qui s'en fichent. Je regarderai les autres de loin et ce sera tout. J'ai déjà tout vécu avant de commencer à vivre (ils diront et certains répèteront à d'autres et le bon mot se propagera), à présent j'ai bien le droit de rester un peu à l'écart. Je cultiverai ma déviance, pathologie, mon identité (j'ai hâte). Je fermerai la porte derrière moi, personne n'osera plus l'ouvrir. Merci au docteur Machin et à l'alibi qu'il contre-signera, je me paierai le luxe de l'inutilité. Là (enfin) je pourrais souffler, je commencerai à vivre.
Je ne sais toujours pas comment résoudre ces lacunes, éradiquer ce syndrome. D'ici là je reprendrais Cyclocosmia 2 que je n'ai pas encore eu le temps de poursuivre, il n'y a pas de raison que le reste de la revue pâtisse de ces mauvaises impressions personnelles. En parallèle avancent les dernières relectures de la deuxième partie de Coup de tête (dernier week-end). Le texte est bien ancré et je suis convaincu, enfin, signe sans doute que je ne perds pas totalement mon temps avec ces choses là.

dimanche 7 juin 2009

Sept six neuf

Coup de tête deuxième partie se termine, je me répète. Une dernière relecture cette semaine et ce devrait être bon.

J'ai commencé en parallèle la reprise de la troisième partie. Les choses sont plus compliquées. Les parties un et deux ont été tellement réécrites que je les ai sous la peau, avec le recul le texte s'est décanté relativement naturellement. La troisième partie est différente. La troisième partie, de toute évidence, est une saloperie. Je ne sais pas trop par quel bout la prendre.

Au fond ce n'est pas la structure du truc qui me fait peur, mais plutôt l'altitude. Le vide du panorama, l'air pur et l'herbe verte. Me manque la crasse, le ciment, l'écho plein sous les escalators. Me manque le bruit, l'asphalte et le reste. Ici je me perds en altitude. J'ai laissé filer le personnage en cours de route. Il faut le reconditionner. Il faut oublier ce qu'il était dans les versions précédentes et qui ne correspond plus à grand chose. Il faut faire, défaire, et refaire encore.

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Je me suis rendu compte il y a quelques jours que Coup de tête était au centre de tout, depuis des mois, années. Ce n'était pas conscient, bien sûr, mais tous les projets, fictifs ou réels, aboutis ou ratés, pointaient vers ce roman là. Le textes du blog, les nouvelles écrites au fil du temps, et même quelques tentatives de trucs plus longs, les Qu'est-ce qu'un logement., Livre des peurs primaires ; tout devient laboratoire à visée unique C'est avec Ochracé que j'ai appris à manier l'ellipse saccadée, c'est sur Scapulaire que je me suis entraîné à multiplier les points de vue, c'est avec Sablier que j'ai appliqué la première fois une méthode de travail efficace. Idem avec le Livre des peurs primaires où tout arrive et n'arrive pas dans le même mouvement. Le seul truc à part, c'est peut-être Cette vie, encore que.

Bientôt il me faudra terminer non pas un roman, un projet, mais un cycle. Ces difficultés actuelles deviennent usantes, j'ai encore l'impression de buter comme aux premières pages des premières versions. Nous sommes trois ans plus tard, et tant d'expériences ont été effectuées, comment se fait-il que la décoction soit toujours aussi douloureuse ?

Correction : j'ai repris plus tard tout ce qui avait été écrit aujourd'hui (si peu). J'ai tout repris. C'est mieux. Mais toujours obligé de fixer une personnalité dans des comportements cadres, des tics de vie. Comment faire autrement ? Peu importe. J'aurais au moins réussi à renverser la vapeur. La page médiocre s'est changé en page moyenne susceptible de. C'est déjà un début.

samedi 30 mai 2009

Coup de tête II (presque)

J'avance au rythme d'une relecture complète par semaine. La deuxième partie est pratiquement bouclée. J'ai changé de support, suis passé sur liseuse pour avoir un format de page différent, une autre perspective. L'angle dégagé me permet de décaper le texte, de repérer les fragments inopportuns, d'avoir une vision panoramique de l'ensemble.

Globalement je suis satisfait. Le début, surtout, m'a particulièrement soulagé. Le catapultage est brusque, total, dans un environnement complètement étranger (hostile) à la lecture. On s'enfonce progressivement dans l'espace, on comprend peu à peu où on se trouve. Ce n'est pas trop brutal, ce n'est pas trop doux. L'équilibre est bien tenu. Je ne pensais pas que ce pouvait l'être. En réalité je ne pensais pas grand chose. Reste à voir à présent comment peut se produire la jonction avec la première partie, mais je ne suis pas trop inquiet.

Il y a pourtant un creux dans cette partie (deux fois plus courte que la première, grosso modo), je l'ai relevé de suite. Les changements d'étages, les déambulations, peuvent parfois conduire à ces ventres mous qui servent d'intermédiaire, pas toujours très finement. Il faut couper tout ça. Je m'y suis mis. Comme pour le nettoyage de la première partie, je taille beaucoup dans le texte. Certains paragraphes entiers sont supprimés. Je ne veux rien qui ne soit pas indispensable. La fin est également satisfaisante. J'y ai travaillé durant plus d'un mois, j'ai bien réparé les dégâts esquissés en décembre. Tant mieux. J'espère que je ne changerais pas d'avis dans les semaines, mois, relectures à venir.

Je pensais terminer ces relectures ce week-end mais je n'ai pas assez travaillé cette semaine. H. absent jusqu'à mardi, je perds mes repères et plannings habituels. Mon rythme est détraqué. Mais c'est peut-être simplement une excuse. Je devrais finir demain cette deuxième relecture. Une troisième sera encore nécessaire pour tout contrôler, une lecture de routine, somme toute. Je ne suis pas sûr qu'une quatrième soit indispensable. Quoiqu'il en soit ce devrait être bouclé pour mi-juin, grand maximum. Ensuite je ferai lire ces trente-cinq pages à H. Ensuite j'enchaînerai avec la troisième partie, censée être la plus fraîche : le climat de cet été ne s'y prêtera pas, dommage. Les grosses chaleurs repointent, je n'en aurais même pas profité. Ensuite, et bien ensuite on verra comment tout avance...

A peine terminé pourtant ; j'écris comme elle.

vendredi 15 mai 2009

L'illusion d'y être

Dehors

Depuis trois jours tombe sans interruption la même averse, le même orage. La nuit, les éclairs convulsent contre la vitre gauche de la chambre. Les trains à l'extérieur restent exposés au ciel toutes vitres ouvertes. Le matin, dans les wagons inondés, le sol coule fonction du sens de la marche, du rythme des arrêts. Les sièges sont imbibés, on s'assoit un sur deux. On se croirait pressé dans une fiction-bis qui aurait pu être, un tracé parallèle potentiellement prenable mais qu'on s'est retenu d'emprunter. On n'y est pas, pourtant. La journée (mettons onze heures), il fait déjà nuit dehors, et les façades d'immeuble reflètent le gris des nuages. Dans les rues l'humidité s'avale et se respire.

Dedans

Coup de tête deuxième partie arrive à son terme. Depuis deux semaines, je relis les mêmes dix dernières pages, celles qui viennent d'être ajoutées, corrigées et greffées au reste (qui date de décembre dernier). Durant le week-end, sans doute, je construirai une version liseuse de cette partie II, à emporter la journée, à relire entre deux trains ou deux heures de rien. Nous ne sommes pas loin d'une version quasi-définitive, semblable au travail effectué sur la première partie en début d'année. Se pose (pourtant) toujours le sempiternel problème de la fin (de partie j'entends). Je ne sais pas vraiment comment (où) couper, j'ai tendance à trop en faire. Je m'interdis d'arrêter un chapitre en plein milieu d'une phrase, c'est peut-être une déviance, une erreur. Je veux trop bien faire, trop bien enrober les choses. Que tout sonne juste et soit joli. Je dois m'en défaire et trancher vif, utile, en accord avec le reste.

A la fin de la partie II, le narrateur doit être dans une configuration mentale qui permettrait l'espoir d'accéder à. Je dois transmettre à la page cette illusion d'y être – tour de passe-passe – pour aussitôt la trancher net. Délicat.
Idem pour la sensation de faim, de chaleur stagnante, qui sont censées traverser le récit, rester palpable mais non visible, gardée cachée sous la surface. Manipulation peu évidente à appliquer. Illusion d'y être, là encore. Je dois reprendre les impressions ressenties à la lecture de Faim de Knut Hamsun, prendre ce que j'ai à y prendre, laisser le reste. Gérer cet équilibre qui peine à prendre. J'ai peut-être encore trop le nez dessus pour avoir une vision juste et panoramique de ce degré du texte. D'où la nécessité de changer de format, peut-être même virer papier, gagner cette hauteur là.

J'ai cru il y a quelques semaines que mon emploi du temps actuel n'était plus compatible avec l'écriture longue sur la durée. L'écriture courte, quotidienne, fragmentaire de mes projets parallèles semblait plus adapté. Bien sûr, c'est une excuse. Le mot adapté, justement, ne l'est pas : c'est confortable qu'il vaudrait mieux dire. Coup de tête avance lentement, avance quand même, je bataille, je m'en contente parfois, je me reprends souvent. La partie II sera lisible d'ici la fin du mois sans doute, ensuite je passerai à la III, en attendant le reste.

dimanche 3 mai 2009

A corps ouverts

Sarl, personnage de Scapulaire, agresse un corps silencieux au hasard d'un lieu de passage, il le plante, le retourne et lui découpe la peau du dos pour en extraire la scapula (omoplate) tant recherchée : celle qui lui manque.

X, monstre de Melliphage se laisse nourrir de la peau vers les lèvres chaque jour, à la même heure, plongée dans un océan boueux de difformités visqueuses (étoilées diront certains).

Y, narrateur de Cette vie, se laisse envahir par les cadavres et larves d'insectes, névrose phobique qui le recouvre petit à petit en l'espace-fiction d'un battement de paupière.

Z, narrateur de Coup de tête, avance mains dans les poches dans l'été Canicule que l'on sait, main droite amputée qui lui remonte du poignet jusqu'au coude et parfois vers l'épaule lorsque la sueur s'écoule. Plus tard, il s'arrache la peau du moignon au scalpel improvisé et s'écrase sur l'asphalte fumant d'une autoroute : corps pris contre la tôle comme démantibulé, noyé entre pare-chocs gratuits et autres enjoliveurs.
Le saviez-vous ? Il y a 230 articulations dans le corps.
Plus généralement, tous mes personnages (les miens ou ceux des autres, ceux qu'il m'arrive de frôler) ont des syndromes, des membres en moins, des peaux arrachées. Entre les plaies on voit les muscles battre et les artères gonfler. Lire ou créer un personnage, pour moi, c'est assister à une séance d'autopsie vivante, une galerie-webcam seconde par seconde à ciel ouvert. Alors je ne pouvais pas ne pas me rendre à cette exposition, ne pas céder à la tentation d'ouvrir les corps à mon tour, depuis plus d'un an que j'y pense et que je rêve d'y aller.

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H. et moi arrivons fin de matinée devant les portes vitrées, peu de corps (vivants ceux-là) nous précèdent. J'ai dans l'idée que H. m'accompagne dépourvu d'enthousiasme et que sa présence à mes côté tient plus du compromis que d'une réelle envie viscérale qui le pousserait à admirer tripes et boyaux précipités plastiques ou autres alvéoles pulmonaires devenues fractales polymériques. Mais cette phrase je la pense avant de l'écrire et d'acheter (cher) les billets pour l'exposition et je me demande comment on peut ne pas se laisser presser contre elle avec envie. Je crois supposer dans les silences qu'on se partage que c'est là un caprice qu'il m'accorde et que j'assume (essaie d'assumer).
Le saviez-vous ? Le cerveau envoie les informations à plus de 380 kilomètres par heure.
Ils ont remplacé tous les fluides corporels (lit-on) par de l'acétone. Ensuite ils ont plongé les « spécimens » dans du polymère liquide (lit-on) qui a pris la place de l'acétone. Ensuite sèche-cheveux (déforme-t-on) puis sortie d'usine des Ken plastifiés et autres corps en miettes. Ensuite ils les ont piqué sur des tiges et suspendu en l'air ou installé sur des vélos d'appartement.
Le saviez-vous ? La surface de la peau humaine représente 2 mètres carrés.
Les corps sont mis en scène, selon les situations présentées les os s'accordent et muscles désaccordés se répondent, détendus ou fléchis en fonction des positions rencontrées et des efforts fournis. Un écorché joue au football, l'image est figée au moment où. Les tissus s'attachent par dessus les muscles bandés pendant l'effort. Le mouvement coure sous la peau invisible et pourtant rien ne bouge.
Le saviez-vous ? 15 millions de cellules sanguines sont détruites chaque seconde dans le corps humain.
Nous frôlons l'ombre des organes suspendus, des crânes figés sous verre. Nous comptons le nombre de plaques assemblées sous la vitre (frontale, temporale, pariétale, occipitale), nous détachons délicatement les maxillaires (si seulement), nous retirons en silence, à l'abri des regards, l'arrière de l'occiput, nous retournons la plaque, nous y plaquons une loupe emportée au cas où ; nous cherchons au juste où ont pu être gravées les millions d'inscriptions millimétrées que la mémoire a dû stocker sur les parois intérieures de l'os. De cette façon, j'explique à H., c'est le passé d'un mort, d'un spécimen, que nous pourrons retracer en brail, son histoire brute directement sous l'ongle à décoder.

ourbody3.jpg Midi passé, il fait trop chaud contre les murs noirs. Je perds lentement mon souffle. Mes genoux craquent au moindre pas. Pas vraiment le temps de faire une pause, ni même de s'accrocher aux vitres pour admirer les bronches cristallisées. La masse de corps qu'on souhaiterait morts mais qui ne l'est pas se presse, derrière, devant, autour, et force un flux tendu de visiteurs qui ne s'arrête jamais. Trente seconde par vitrine, trente seconde par organe. Dix, quinze, pour les os, les fémurs, les clavicules, banales, pour lesquels on a trop peu de patience. Quelques étudiants prennent notes et croquis, blouse blanche sous le coude. L'un d'entre eux me regarde le regarder. J'explique à H. que si ce corps là était découpé vertical comme la figure 12-C précédente, c'est mon visage, peut-être, que l'on verrait remonter depuis la pupille jusqu'au cortex visuel primaire, projeté inversé contre les parois cérébelleuses, puis peu à peu dissipées, évaporées dans la mémoire, disparu contre les parois trop lisses de son crâne poreux.
Le saviez-vous ? Nous clignons des yeux environ 20 000 fois par jour.
Je cherche une main, main droite, coupée-ouverte de haut en bas et dénudée, peau retroussée. Je cherche l'omoplate de Scapulaire, extrait au cutter puis perdu dans le liquide-ciment d'à côté. Je cherche, je cherche au fond toutes ces situations un jour apparues, la seconde suivante fixées ailleurs sur papier et jamais réellement retranscrites comme il aurait fallu. Je cherche au fond ce que j'ai failli à matérialiser. Peut-être que quelqu'un, avant moi, a déjà pu produire ce même travail à ma place. Peut-être que ces corps là sont quelque part, devant, derrière, autour de moi et que je les ai manquées. Je demande à H. d'ouvrir l'œil de son côté, histoire de ne pas les louper.
Le saviez-vous ? Le corps humain a besoin de 39 kilos d’oxygène par jour.
Nous quittons l'exposition en début d'après-midi, l'estomac ouvert sur une faim timide mais réelle. Je demande à H. ce qu'il en a pensé, j'essaie de trouver ce que moi-même je pourrais en dire. Quelque part, sans doute, une certaine déception. Le corps démembré comme objet, mais non pas comme œuvre d'art, comme il aurait dû. Les foules pressées autour de nous nous ont empêché de clairement apprécier la déambulation parmi les tissus éclatés. L'éclairage pesant, le kitsch de la mise en scène, nous rappelle que ces cadavres n'en sont pas, que ces spécimens le sont trop, que la chair n'est pas tendre et que la machinerie ne tourne plus, que le sang brut ne jaillira pas des artères. Le plastique de ces peaux n'a réveillé en moi aucune des vérités fantasmées que je croyais enfouies quelque part sous l'épiderme. L'autopsie n'a pas eu lieu, ou plutôt si, nous l'avons ratée simplement. Ne restent que les images papier glacé que l'on connaissait déjà : vascularisation du foie, aorte, bronches-fractales éparpillées et chiasma optique. On aimerait tendre la main et frôler l'objet froid derrière la vitre, sauf que... Le seul corps qui m'ait ému, j'explique à H., c'est ce spécimen en pleine foulée, muscles contractées selon l'effort, qui au fur et à mesure de sa course voit les strates de son organisme se défaire : muscles décollés, nerfs et tendons détachés, artères et valves ouvertes, éparpillées. Course lente, étape par étape, d'un corps sain vers sa propre destruction plastique. Nous aurions pu tirer sur ces lamelles désinfectées, les détacher, ne rien laisser que le squelette et son tuteur, nous aurions emporté ses tissus, cellules, comme un souvenir, un mug, une branche préservée d'ADN. Et puis nous sommes sortis les mains vides, les yeux tournés vers ailleurs. Un peu plus loin, marchant toujours, H. m'explique qu'il savait, savait d'avance que ces corps là ne pouvaient pas me satisfaire. Je réfléchis longuement à une phrase fameuse que je pourrais lui répondre dans l'optique de la retranscrire ensuite entre ces lignes mais je n'en trouve aucune. Sarl, personnage de Scapulaire, cutter dans la main, scalpel dans la tête, n'aurait même pas franchi le seuil de cette exposition, il n'aurait rien eu à y faire. Moi-même, stylo en main, scalpel en tête, je n'étais pas au bon endroit, dans la bonne salle.

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Midi déplacé quatorze-heures, nous mangeons en silence un tournedos saignant à l'Auberge des sept plats, rue de Sèze. L'ironie, aujourd'hui, est carnassière. L'exposition du jour est un double échec, quelque part (ce que j'explique à H. pendant que le sang ronge liquide le reste de purée au milieu de mon assiette), puisqu'elle ne m'aidera pas à mieux écrire les corps sur la page, pas plus qu'elle ne me permet de décoder les raisons opaques qui m'ont poussé à m'y rendre. Au contraire (H. me répond, son assiette déjà vide et la purée avalée), ce n'est pas rassurant d'avoir pu écrire Scapulaire et le reste sans avoir eu besoin de cette expo ? Puis je termine mon tournedos (ce qui veut dire que j'en laisse la moitié). Remettre les choses en perspective (ça s'appelle).
Le saviez-vous ? Dans une vie, le cœur pompe l’équivalent d’1 million de tonneaux de sang.

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