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Tag - David Bowie

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lundi 17 mai 2010

Mate la révolution

Il mate la révolution. Jumelles ou sniper dans l'oeil, c'est pareil. Il mate les corps minuscules contrebas qui s'agitent. Le champ de bataille c'est terrain vague. Le terrain vague des voies ferrées. Les voies ferrées points de fuite éteints sur l'horizon qui crame. Les toits des immeubles maintenant des balcons où on mate. Il est fatigué de mâcher une vie qui est loin d'être la sienne. Plus bas il reconnaît l'un des corps, grenade F-1 à la main prêt à dégoupiller. Foulard collé au cou qui l'étouffe à moitié mais protège bien des vagues lacrymo. Lunettes de ski, de nage ou plongée pour pas chialer. Épaule en sang, droite ou gauche. S'abrite derrière un quai fauché par une mine. Attend le bon moment. Voit dans ses verres défiler un passé minuscule. Sous sa gorge le viseur du sniper, objectif des jumelles, le marqueur pour voir juste le bordel trop lointain. Pression du doigt cramerait d'un coup sa vie, la grenade lui péterait dans les moignons. Mais il hésite. Son taf à lui c'est dire ce qu'il voit et il se tait. Son taf à lui c'est faucher par balles traçantes la vie des autres à découvert, sauf qu'il fauche pas. Il a encore dans son chargeur les 7 cartouches déjà chargées mais sans détente. Il attend de voir. Il mate le show. L'autre en bas sort de son trou, balance derrière sa bombe. La grenade pète : kilos de sable que ça soulève : rails éventrés, points de fuite foutus, et quelques corps s'enfoncent sous la fumée. La fumée masque l'oeil du sniper, il perd sa trace. Il le cherche entre les dunes de zinc mais aucun corps à l'horizon pour porter le même foulard, les mêmes lunettes, la même ceinture de TNT autour des hanches. Quand il le trouve il a changé. C'est peut-être plus le même. Le sang séché sur l'autre épaule, foulard défait, lunettes fondues. Il arme un peu le PGM Hécate II et il vise sec juste à côté de ses pompes. Presse la détente. Tire. L'autre en bas se jette par terre, lève la tête et voit. Il lance des codes à coup de miroir qu'on bouge face au soleil et qui veulent dire : réponds-moi, j'y comprends rien. Et il attend sa réponse.



Je mate la révolution. Jumelles ou sniper dans l'oeil, c'est pareil. Je mate les corps minuscules contrebas qui s'agitent. Le champ de bataille c'est terrain vague. Le terrain vague des voies ferrées. Les voies ferrées points de fuite éteints sur l'horizon qui crame. Les toits des immeubles maintenant des balcons où on mate. Je suis fatigué de mâcher une vie qui est plus la mienne. Plus bas je reconnais l'un des corps, grenade F-1 à la main prêt à dégoupiller. Foulard collé au cou qui l'étouffe à moitié mais protège bien des vagues lacrymo. Lunettes de ski, de nage ou plongée pour pas chialer. Épaule en sang, droite ou gauche. S'abrite derrière un quai fauché par une mine. Attend le bon moment. Je vois dans ses verres défiler un passé minuscule. Sous sa gorge le viseur du sniper, objectif des jumelles, le marqueur pour voir juste le bordel trop lointain. Pression du doigt cramerait d'un coup sa vie, la grenade lui péterait dans les moignons. Mais j'hésite. Mon taf en fait c'est dire ce que je vois et je ferme ma gueule. Mon taf en fait c'est faucher par balles traçantes la vie des autres à découvert, et moi je regarde. J'ai encore chaud dans mon chargeur les 7 cartouches déjà chargées mais sans détente. J'attends de voir. Je mate le show. L'autre en bas sort de son trou, balance derrière sa bombe. La grenade pète : kilos de sable que ça soulève : rails éventrés, points de fuite foutus, et quelques corps s'enfoncent sous la fumée. La fumée m'étouffe, je perds sa trace. Je le cherche entre les dunes de zinc mais aucun corps à l'horizon pour porter le même foulard, les mêmes lunettes, la même ceinture de TNT autour des hanches. Quand je le retrouve il a changé. C'est peut-être plus le même. Le sang séché sur l'autre épaule, foulard défait, lunettes fondues. Je charge un peu le PGM Hécate II et je vise droit contre ses pompes. Presse la détente. Tire. L'autre en bas se jette par terre, lève la tête et voit. Je lance des codes à coup de miroir qu'on bouge face au soleil et qui veulent dire : réponds-moi, j'y comprends rien. Et j'attends sa réponse.



Tu mates la révolution. Jumelles ou sniper dans l'oeil, c'est pareil. Tu mates les corps minuscules contrebas qui s'agitent. Le champ de bataille c'est terrain vague. Le terrain vague des voies ferrées. Les voies ferrées points de fuite éteints sur l'horizon qui crame. Les toits des immeubles maintenant des balcons où tu mates. T'es fatigué de mâcher une vie qui est peut-être pas la tienne. Plus bas tu reconnais un corps, grenade F-1 à la main prêt à dégoupiller. Foulard collé au cou qui l'étouffe à moitié mais protège bien des vagues lacrymo. Lunettes de ski, de nage ou plongée pour pas chialer. Épaule en sang, droite ou gauche. S'abrite derrière un quai fauché par une mine. Attend le bon moment. Vois dans ses verres défiler un passé minuscule. Sous sa gorge le viseur du sniper, objectif des jumelles, le marqueur pour voir juste le bordel trop lointain. Pression du doigt cramerait d'un coup sa vie, la grenade lui péterait dans les moignons. Mais t'hésites. Ton taf en vrai c'est dire ce que tu vois et tu la fermes. Ton taf en vrai c'est faucher par balles traçantes la vie des autres à découvert, sauf que tu mates. T'as encore dans ton chargeur les 7 cartouches déjà chargées mais sans détente. Alors t'attends de voir. Tu mates le show. L'autre en bas sort de son trou, balance derrière sa bombe. La grenade pète : kilos de sable que ça soulève : rails éventrés, points de fuite foutus, et quelques corps s'enfoncent sous la fumée. La fumée t'arrache la gueule, tu perds sa trace. Tu cherches entre les dunes de zinc mais aucun corps à l'horizon pour porter le même foulard, les mêmes lunettes, la même ceinture de TNT autour des hanches. Quand tu le retrouves il a changé. C'est peut-être plus le même. Le sang séché sur l'autre épaule, foulard défait, lunettes fondues. Tu charges sans âme le Hécate II et tu vises juste, mais à côté de ses pompes. Presses la détente. Tires. L'autre en bas se jette par terre, lève la tête et voit. Tu lances des codes à coup de miroir qu'on bouge face au soleil et qui veulent dire : réponds-moi, j'y comprends rien. Et t'attends sa réponse.

mercredi 14 avril 2010

Croquis #21

oui c'est moi rappelle moi vite stp c'est urgent ça concerne le gorille merci

20 ans, fleurs dans une main : dans son sillage vieillard sur les rotules

elle joue à être un corps mais écrasée par le monde ne relève pas la tête

moi
j'adore
les fesses
des mecs
(dans la sueur de la foule)


il enlève sa casquette entrant dans le métro et se recueille yeux fermés devant la liste des stations desservies

elle fourre les coudes au fond du sac Versace, y sonde enfin aussi un puits sans fond

il marche fier, un parapluie léopard à la main

métro : sa tête et nuque émergent seulement des corps et on dirait qu'il est nu vraiment

mercredi 31 mars 2010

Larsen Déglingue

mboy.jpgÉtonné par ma lecture express de Mannish boy entre hier et demain (passant par là seulement mais suffisamment entraîné par la langue pour bien tourner les pages). Vu de loin intordable le texte saccadé, on passe d'une voix à l'autre, corps à l'autre, langue à l'autre en quelques minuscules phrases syncopées. Pourtant curieusement limpide et frêle à la lecture. On a ôté au texte tout ce qui pouvait défaire. Reste au centre une moelle irréductible au coeur de quoi coule la langue. Fragments de paroles, notes de passage, le tout composé comme une impro solo corsée, « jouant un blues sur sa guitare ». Entre les choeurs des poches de vide, « ennui, morosité familiale ».
Il pleurait à jamais dans la cour de la maternelle. Serrant sa main. Courant vers la barrière qu’elle refermait. Se roulant au carrelage salle à manger. Criant. Cognant rude au dos de son frère. Poin-poin du collège qui traînait en vélo sur le chemin du retour. Le nul en maths. Le paresseux. Ennui, morosité familiale.
Bribes d’une vie en famille. Clichés enfilés. Ce qu’elle savait de lui. Ce qu’elle en disait. Ce qu’il en croyait.
Fin : le type chez lui, seul dans son appart’, jouant un blues sur sa guitare.
Il était là. Étalé en mots. Banalités de circonstance. Peu et rabâché.
Larsen Déglingue. Banale histoire d’un type ordinaire. La haine peut-être à exprimer. Poings serrés au fond des poches. Cette violence...
Hésitait.
Dire aussi le besoin d’air. Envie d’ailleurs.
Pierre serait bien allé boire un verre de cognac au bowling d’à côté. Souffler enfin sous les néons. Affalé au fauteuil. Boire dans le fracas imbécile des quilles qui tombent et des lascars qui glissent au parquet.
Que dire d’eux Ses parents ! Montrer leur vide Clamer leur ennui.
Quitter ce cercle familial un moment. Cercle étroit.
Étriqué. Ce cercle attriste. Ce cercle étouffe.
Né chez Clampin !... Importe à qui
Chanson fanée.Trop monotone.
Portrait Son visage dans la glace du buffet de la gare.
Comment parler de lui Qui voudrait de son texte
Trop peu cultivé pour être brillant, suffisamment pour être malheureux...
Ces pages finiraient dans un tiroir. Passe-temps de monsieur le professeur.
A workin’ class hero is somethin’ to be !...
Classe moyenne. Belle invention ! Fourre-tout où l’on s’enlise.
Dire. Se dire.

Michel Brosseau, Mannish boy, Publie.net, P.97-98.

mercredi 3 mars 2010

Tétris

Je n'ai pas mis les bons verres, pourtant c'est les bons, peut-être un problème de pupille alors, ou de filtre directement déposé sur le panorama frontal. J'ai l'impression de marcher sur des tessons de bouteille, de flotter contretemps entre deux air. Le décor bouge mais ce ne sont pas des vertiges. Mon abonnement Publie.net se termine. J'ai émergé d'un rêve où la mort d'un anonyme remplissait tout l'écran : encore un deuil que je ne pourrais jamais connaître mais qui lui me traverse. Dans l'après-midi une voix téléphonique me dit « vous êtes merdique ». Moi perdu entre deux lignes tableurs sur mon écran, confondues puis retournées, brouillées déjà dans ma tête, je lui réponds « oui quelque chose », sans me débattre, signe que déjà je sais, j'avoue, j'assume, je suis merdique et toutes mes voix ont raison. Au retour je laisse le Pont de l'Alma me mener par le bout : je m'y perds, vaincu déjà par les microfictions. Je cherche ce que je lirai ensuite. Je n'ai pas trouvé. Sur l'Iphone je traque application utile pour dissiper l'ennui : existe en version payante 7.99€ un Tétris érotique où les corps s'empilent, ce qui me rappelle une scène particulière d'Heavy Rain, mais à l'envers. Hier je me suis dit peut-être écrire une fable où des corps tomberaient inanimés du ciel et il faudrait que tu les répares.

lundi 22 février 2010

100222

odoramaiphone.jpgRéveillé 4h30 par ce qu'on peut appeler une rupture de sommeil : d'un coup les yeux ouverts, d'un coup blanc dans la tête, d'un coup pulsé dans les épaules comme endorphines, endorphines convulsées. Je tourne ensuite et tourne encore : éventre des rêves agressifs dans lesquels je me frotte, épines et os pointus, contre la peau des autres mais ça ne passe pas. Levé 6h30. Averse. Trop chaud et dix degrés déjà. Clodo (jeune) me dit bouge-toi, me faut 10 000€. Clodo (vieux) me demande 50 centimes. RER : wagon ouvert, une odeur de cadavre et d'alcool. Regards croisés des uns contre les autres, on tente d'identifier la source : qui c'est qui pue comme ça ? J'ai mes favoris. J'ai mon tiercé quinté gagnant. Je les vois déjà classés ligne d'arrivée. J'ouvre Mangez-moi (Marina Damestoy). Je me dis l'odeur c'est fait pour aller avec le livre, c'est un livre en odorama. J'ai du mal à me concentrer. Une vieille débarque, gare de C., tartine un mouchoir de parfum plastique quelle se colle dans les narines pour sentir mieux. L'odeur plastique recouvre les sièges. Quelle odeur est la pire ? Bifurque premier étage, balcon sur puanteur, assaut de mp3 crépité, conversations insipides. Je peux plus lire. Quelle nuisance est la pire ? Douleur fixée tempe gauche que les nerfs alimentent : c'est optique : c'est viscéral. Des lapins morts défilent derrière mes yeux. Wagon arrière, voix mexicaine, commentateur de catch, El Pollo Loco s'élance, écrase des mâchoires et hurle à la victoire. Maintenant il chante. J'entends des voix ? Je lance Hallo Spaceboy version Live in Dublin pour enfoncer marteau-piqueur ma migraine sous le crâne. Ça marche : elle se fige au soleil. J'entends des voix.

mardi 9 février 2010

Coming out d'écriture

Je n'ai jamais caché à personne que j'écrivais : alors mon titre est faux. Mais pas faux comme on croirait qu'il pourrait être : je détourne simplement les choses.


Au boulot tout le monde sait que j'écris : c'est à dire qu'ils ne savent rien. Je n'ai pas pris trente-six pseudonymes pour rien : j'ai toujours eu en tête l'idée de cloisonner les vies, les périodes : étant par exemple vendeur-éclair de librairie, il n'était pas question que je recommande un livre frappé de mon propre nom. Il en va de même pour les autres fragments de carrières que j'ai brièvement traversées, essayées, puis reposées.

Je travaille chez PdG depuis novembre : autrement dit je ne les connais pas, là-bas, je les côtoie, c'est tout. Ils n'ont peut-être pas à savoir ce qui s'écrit, ce qui se montre : je n'ai pas besoin d'une autocensure de plus entre les touches du clavier. Je ne les connais pas, d'accord : pas comme on pourrait penser, mais sept heures par jour je suis avec eux et sept heures par jour nous traversons des tempêtes ensemble. Tempêtes de bureaucratie pure, oui : mais tempêtes aussi.

Écrire, aussi, surtout, est prise de risque. En bloquant sciemment ce regard là je fais encore ce que je sais faire de mieux : je me retiens, je me protège. Contre quoi : ça je ne sais pas.

Là-bas on ne sait pas exactement ce que j'écris : lorsqu'on me demande, je résume simplement Coup de tête par « une histoire d'amputé cherchant sa main », mais je ne m'étends pas sur la question. Le laboratoire qu'est le blog, les fictions complémentaires et parallèles que j'éparpille : ça je n'en parle pas. Même 17h34 n'est officiellement qu'un « projet d'archives personnelles pour transformation de la vie privée en sanctuaire désespérant » : privé, lui aussi, de fenêtre sur cour, d'angle ouvert au public. Alors voilà comment on se construit soi-même sa propre petite coquille numérique : voilà comment moi je l'ai tracée, et voilà comment elle se développe.

Et maintenant, depuis Cyclososmia, depuis Publie.net, je serais une sorte d'auteur (je ne sais pas si j'ai le droit d'utiliser ce mot ?) : peut-être que c'est différent. Je pourrais ôter les verrous puisque j'écris, cette fois, sans italique : je prise de risque.

Il y a quelques mois coup de sang qui m'a conduit à supprimer d'un geste toutes les photos identifiables de mon compte Facebook et celles du blog : ne reste plus que les reflets incongrus quotidiens de mes 17h34 successifs. À la suite de cette pulsion frénétique, touche échap martelée, croisé F. pour une de nos trop rares conversations numériques qui m'avait dit : « tu me rappelles C. : son cauchemar est que l'on sache qu'il écrit ». Il est inutile de savoir ici qui est C. : moi-même, je ne suis plus très sûr de savoir, car je mélange maintenant les initiales amputées, ne retrouve plus toujours les corps auxquels ils correspondent. Peut-être que mon cauchemar est que l'on sache, non pas que j'écris, mais ce que j'écris : et peut-être que pour cette raison, sans italique encore, je prise le risque. Dois le prendre. Mais, comme à mon habitude, avec discrétion : discrétion méticuleuse : discrétion slash invisibilité.

lundi 10 août 2009

Croquis #15

Ne pas chercher de lien entre l'un et l'autre : se sont simplement traversés en faisant mine de ne pas se voir.



seul au milieu des rails, maillot Chelsea short blanc sur la peau, chaussettes blanches baissées sous talon, Nike Tiempo, il remonte en dribblant la voie du tram, un ballon contre le cuir, intérieur extérieur du pied, foulée lente qui claque sur les pavés, il remonte à contre sens, de la terre sous les crampons, les crampons atrophiés, remonte nuit plongée du nord au sud, à contre temps, inversion chronologique qui le ramène adolescence, les matchs du samedi après-midi puis dimanche matin puis samedi après-midi encore, sur un demi-terrain cette fois, les cages dépliées le long de la ligne de touche dans la largeur des plus grands, terrain pelouse puis synthétique puis stabilisé, le contact entre les doigts, les ongles lorsque la terre s'y glisse et racle, comme accrochés sur un tableau noir, craie figée sèche entre rainures des empreintes digitales, il remonte, une accélération, passements de jambes, feinte de corps puis jongle un, deux, trois coup de pied droit puis gauche et stop dans le creux de la nuque, déséquilibre, retombe, mauvais rebond sur le pavé en biais, puis reprend, passements de jambe, accélération, une Okocha ratée, ballon piqué, jongle un deux trois, genou droit puis gauche, cuisses lourdes et courbatures, la rue en pente un peu plus, la côte s'accentue, contre sens toujours, contre temps contre épaule, et cheville qui se délite sous les appuis, crampons trop longs sur les pavés, nuit noire plus noire au bout du bout de ces lignes d'horizons qui devant, loin devant, se défont, maillot Juventus short noir, chaussettes blanches baissées sans protège-tibias, ballon Nike, ballon Umbro, ballon crevé, ballon en mousse dont le cœur inégal se dépèce à chaque passe, frappe ou contrôle, ballon d'hélium qui n'accroche plus au sol et flotte, ballon fait d'air que l'on fait mine d'effleurer et qui ne rebondit plus trop lourd contre les murs et dont on raconte, après, plusieurs jours plus tard, les exploits nocturnes, fictifs et enragés, seul au milieu des rails bien avant que les rails ne fassent demi-tour, un, deux, trois jongles sur languette Puma repliée pince à linge durant la nuit, remonte à contre-sens et temps mêlés, chaussettes baissées sous les talons et peau marquée d'incisions diverses, crampons claqués sur mollet ou suture à la cuisse et tempe, tibias fracturé, ligaments rompus mal recomposés, malléole fendue et clavicule fêlée, la peau des mains éraflée dans la paume et rouge aux genoux de trop de tacles sur l'asphalte, remonte les rails à mesure qu'ils se prolongent, peau marquée sous l'ombre et le numéro sept dans son dos tatoué qui lentement se décompose à force de lavages, puis frappe pied gauche au loin où le ballon s'étend sous trajectoire, chaussures laissées bord du terrain près du banc de touche, chaussettes baissées puis enlevées, frappe pied droit pieds nus sur les pavés chauds d'après dix heures, entre les rails, se change encore entre deux matchs, sous les gradins, peau offerte vent du nord, poussière stabilisée, autre maillot à enfiler

jeudi 26 mars 2009

Croquis #9

Dans les trains, sur le bord des trottoirs qu'on traverse ou qu'on fuit, dans les trains encore, sur les quais des fois, entre tous ces trucs, je me dis : le nombre de croquis potentiels que je rate, juste comme ça, en tournant la tête à l'opposé du point fuite écran où il faudrait voir. En échange de tous ces cadavres en absence, j'en propose quatre, ceux qui existent vraiment, ceux qu'on rattrape et retient sur fond (par association d'idées) d'African night flight :


il : crâne semi-rasé du centimètre invisible sauf lumière discrète qui se reflète, cheveux clairs et reflet or, profil jeune et œil miné, hache la tête sur le reflet des parois d’en face, glisse les yeux sur la vitre à gauche, son crâne hoché menu rythmé sur la musique interne, écouteurs secs enfoncés contre et tympans brusqués, frappe du genou fort sur sol tendu, remue mâchoire en fonction des lyrics explicites et articule les mots sans dire, porte jean large et veste kaki des treillis déguisés commercial, sac bourré entre les malléoles et Van’s raclées par terre, sent propre des fringues sans tabac, voit dehors s’articuler les gares qui s’écoulent, les panneaux qui s’embranchent, sort ses billets SNCF destination E. qu’il vérifie compulsif à la lueur du poignet brusqué, range ses billets dans la pochète foutue, trouve dehors encore, attend les gares suivantes, me tape sur l’épaule finalement, écouteurs hors champ, savez-vous, savez-vous, dit-il, si c’est bien le bon, le bon train pour E ?

type bras ballants autour et bandeau bleu sur le front et la nuque, oreilles plaquées rugbyman par dessous, survêtement bleu le long et veste remontée jusqu'au col et adidas noires du siècle d'avant, il tend dans sa main (gauche) l'écuelle d'un chien rouge tatouée marqueur « s'il vous plaît aidez-nous », il la tend dans sa main (gauche) aux clients qui émergent, le dégoût en travers de la face ou bien la main tendue déjà pour y lâcher quelques pièces jaunes quand il y en a, rouges si la crise pèse, il la tend dans sa main (gauche) et de la droite il caresse mou le chien vautré qui roupille entre ses pieds, posé soyeux sur une serviette trop mauve et valise calée au sol, pavé noir des trottoirs de Paris, le chien par dessus le dos mâchouille un pull rouge qui le moule bien au corps et les pattes avant étirées comme si, comme si au fond l'on se prélassait devant Gosselin, boulangerie estampillée « Fournisseur de l'Elysée », voilà, comme si, vraiment, et d'ailleurs c'est le cas, la vitrine aux lettres dorées brillent, c'est bien le cas

Greg Pratt le dos posé sur la rambarde et ses pieds blancs comme dans un ascenseur

elle, elle devant qui s'agite sur le bloc-notes retourné, elle d'abord qui fixe au loin dans le fond du wagon qui traîne, un peu trop peut-être mais ne remarque pas, elle ne remarque pas, non, la lenteur de la carlingue et le retard sur les horaires qui auraient dû être, elle qui griffonne et son stylo bic entre les dents des fois, elle qui voit dehors les arbres couler, elle qui jette un œil, souvent, mais ne regarde pas vraiment, elle, elle qui aurait pu être il mais qui n'est pas, elle et des faux airs de Charlotte Gainsbourg un peu, dans sa façon de ne pas voir peut-être, et cheveux bruns reflets bleus attachés derrière une queue de cheval, elle et les mains parfaites posées sur le noir du bic, le papier noirci, elle qui lève le nez en fonction des mouvements des autres, elle qui, elle qui, celle qui croque, au fond, comme moi sauf que sur papier, elle, celle qui enchevêtre les visages tellement les uns dans les autres qu'au fond on ne sait pas, on ne sait plus, où qui se trouve, et moi non plus, devant elle, mon faux bouquin sur les genoux à faire semblant de lire pour mieux la voir elle, je ne sais pas où je suis, ni si je suis quelque part, sous le bic là-bas, entre ses mains à elle, et dans son croquis vraiment

transsexuel qui lit Les détectives sauvages par dessus mon épaule puis descend ouvre la porte des toilettes embarquées qui ne s'ouvre pas force un coup puis deux puis renonce s'écarte disparaît dans le mystère indicible de l'étage du dessous

mercredi 7 janvier 2009

(redondances) Cycliques

la journée d'hier

vendredi 19 décembre 2008

6685


Mes journées passées en continu dans l'habitacle pressurisé d'un train. Pas toujours le même, mais le même au fond. Le RER qui part pas ou qui part mal, ou reste à quai ou attend que l'alimentation revienne par dessus lui. Le RER du retour annulé, téléporté une gare plus loin, les autres RER qu'on prend pour rejoindre la gare suivante, celle censée abriter la fuite du premier, puis le changement de quai qu'il faut traverser à coup de genoux sec sur les escalators. Les trains froids au chauffage éteint, les portes ouvertes, les néons défaillants, les courants d'air à chaque gare butée. Les gares au courant d'air bis, les grandes entrées scalpées, pas de distributeur en vue, simplement le vas et viens des bipèdes et bagages qui se croisent et s'inversent en fonction des horaires blanc sur bleu. Se dire au cœur de ce marasme là que pas une fois je n'ai pris en photo le plafond de la gare de Lyon sans pour autant dégainer l'appareil pour corriger l'oubli. Deuxième oubli d'une même pensée dans la foulée. Puis des repas chauds vendus froids au prix de formules exorbitées, les miettes de sandwich sèches sur le bec des pigeons, le bruit des rails en écho surexposé par dessus les quais en béton. L'autre train, celui-là plus rapide, qui grésille sa voie jusque vers le sud, c'est à dire emprunter les mêmes rails que ceux qui conduisent jusqu'à la gare, cette fois dans l'autre sens. Le silence de cette cabine là, au fond toujours la même, le petit bruit de l'air conditionné qui conditionne pendant que nous nous débarrassons de nos couches de tissus respectives. La voix dans le haut-parleur qui crépite et le train, le même, différent, à jamais identique, qui repart, mon siège 102 encadré par deux corps jeunes.

Croquis #6

Sur fond de I would be you're slave (parce que c'est vrai).



- 106 (gauche) : grand type châtain, lunettes effilées aux montures grasses et bords verts, rasé de près dont cou lisse, yeux clairs fixés sur les pages défilées d'un Clan des Otori tome II (poche) puis tome III (neuf), gourmette « Sébastien » au poignet gauche, montre opaque et large au poignet droit, fin soupir fatigué puis sommeil intempestif par dessus pages retournées, réveillé-sursaut par contrôleur qui traverse, carte 12/25 oubliée, amende potentiellement remboursable payée CB dans la foulée, t-shirt manches longues beiges sur gris et jean délavé au centre et effiloché au talon, chaussures Adidas de ville au cuir noir aplati et semelles clean impec par dessous, jambes gauche par dessus la droite, pied droit écrasé tordu sur repose-pieds

- 101 (droite) : grand brun aux piercings gauche asymétriques, un lobe puis deux sommets reliés par une barre fine métallique avec arcade gauche percée dans la hauteur, t-shirt noir mi-moulant sur jean neuf bleu nuit, nike air max d'il y a longtemps croisées sur sac Eastpack motifs fleur-camouflage verts et noirs, barbe de trois jours serrée mais souple sur torse qui lui remonte sous la gorge, peau chair de poule sur nuque lisse inclinée, cicatrices sur avant bras gauche intérieur et veines communicantes du coude droit saillantes et serrées sous la peau, mains aimantées à son A marche forcée, édition couverture souple, écriture large, qu'il lit une heure et demie puis referme sous 98 pages, puis mp3-clé usb avec mouvements régulier des doigts, ongles coupés net aux ciseaux, sur genou droit contre les rythmes hip-hop sucrés dans ses écouteurs


Puis de là attraper le pull de l'un pour le glisser dans le compartiment bagages par dessus les sièges et lui marcher accidentellement sur le pied gauche dans la foulée pendant que l'autre s'endort. Les premières neiges apparaissent sur le coup de 14h20, quelque part entre un point A et un point B, puis soleil d'orage couvé en arrivant sur Lyon. La neige il en reste un peu, on l'aperçoit lorsque la voix sans visage nous crépite un terminus qui s'égosille. Premiers mots du type de droite, place 101, qui grogne un ton de brute anesthésiée dans son portable SE puis referme. Se dire qu'après avoir examiné tous les détails de son image, voir sa voix qui d'un coup brise tout le charme emmagasiné ça fait chier. Le laisser sortir par la droite, et moi à gauche. Depuis la gare, attente frigorifiée des six minutes de délais avant arrivée du 5 Terrasse sur les bons rails. Le froid qui s'infiltre entre les deux wagons, pendant que mon sac grince à la jonction, sur la plateforme circulaire qui tourne à la moindre courbe. Les gamins des collèges et lycées en vacances qui sortent en bruit. Image furtive d'un lycée bloquée et puis se dire que plus les retours se répètent ici et plus mes souvenirs directs, mes images mentales, sont liés aux lieux ciblés par Coup de tête, aux faits fictifs qui en découlent, et non aux souvenirs personnels que je peux en avoir. Quelque chose comme de la tristesse derrière ce constat, de la justesse aussi. Tout sonne comme il devrait. Dernier arrêt Passerelle aux sièges presque vides autour, terminus moins un oblige. Portes ouvertes puis fermées : le froid sec et calme d'un décembre habituel, puis la côte trop forte à subir, mes kilos de sac par dessus l'épaule, l'épaule gauche, main droite serrée-coupée sous la bride.

lundi 15 décembre 2008

A l'endroit/l'envers


...je descends sur le bon quai cette fois ; la condensation sur la vitre grésille sous les lumières de la nuit ; le MP3 traverse Forward and reverse de Bang Gang et Keren Ann ou bien l'inverse ; dans mes rêves où je me crashe, c'est vrai, je ne vois jamais la gueule de la voiture, simplement de l'intérieur, mais c'est peut-être bien toujours la même ; au passage du train par dessus l'autoroute, il chante dans ma tête (et aussi sur l'écran du MP3 turquoise) que always crashing in the same car ; je vois dehors le ciel tomber, les yeux trop secs de n'avoir pas les bons verres ; le type d'à côté écrit au fait t'es qui ? sur son téléphone portable ; du coup c'est comme si je relisais le même livre deux fois de suite mais c'est peut-être une excuse pour simplement ne pas en sortir ; l'impression aussi de reprendre le même jeu depuis le début, en new game + cette fois, en ayant conservé tous mes objets, compétences et inventaire de la partie précédente ; l'impression d'avoir mal lu les consignes et d'avoir traité les deux sujets à la suite sans comprendre que c'était au choix ; je me rends compte que j'ai mal compris le mode d'emploi de Marelle, il fallait choisir entre les deux possibilités (lecture dans l'ordre ou dans le désordre) et non les enchaîner l'une à l'autre ; je monte dans le train, il est 16h37 précisément, même si le quai habituel n'est pas le bon ; j'écoute discrètement les confidences de mon chef pour les mois à venir mais ce ne sont que des bulles d'hypothèses en suspension ; mon ordinateur refuse de me laisser aller sur d'autres sites que celui pour lequel je travaille : tant pis pour Google ; la joie de devoir dialoguer avec une espagnole en anglais sur le chat, de régler un problème de commande par téléphone, tout en vérifiant la commande en question sur un logiciel qui plante, et le reste de mon internet explorer également (tout ça en même temps) ; un coup d'œil en sortant de l'escalator et la lune a coulé dans le ciel plus clair ; ces quelques minutes d'attente en plus font qu'en plus j'arrive en retard de quelques minutes ; pendant que la carcasse du wagon se refroidit dehors et se réchauffe dedans, une dame crache dans son téléphone qu'il n'en est pas question, tu ne rentres pas à la maison, et c'est qui qui bloque d'abord ? je m'en fous, tu ne rentres pas, tu te débrouilles pour aller en cours et tant pis si ça te prends une heure pour traverser les barrages ; train qui reste immobile sur la voie pendant un quart d'heure en tout, peut-être un suicidé devant nous mais j'en doute ; la lumière de la lune brille fort à la verticale du reste ; mon train habituel remplacé par un autre à l'acronyme peu reluisant, il me faut pourtant m'y enfoncer sans y réfléchir plus en détail, puis reprendre à zéro ma lecture de Marelle : je dois m'en aller de tous les côtés comme il dit...

vendredi 7 novembre 2008

Impressions

J'ai passé les trois premiers jours de ma semaine à voir venir le jeudi, début de mon week-end allongé, pour finalement arriver au seuil de mon vide habituel, rien, il n'y a rien, tant de choses écrire et pourtant, non, il n'y a rien devant.



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J'aimerais ne plus avoir à vivre entre les impressions périphériques qui s'écoulent, contre les vitres d'un train ou ailleurs, latérales, permanentes, interminables. Passer mon temps à subir ces impressions, à les émettre parfois moi-même, continuer de creuser ce vide incompressible qui me sature l'œil en permanence. Je suis étudiant en lettres, j'imprime l'impression d'un amateur de littérature qui connaît son sujet quand il en parle, développe une image bombée vers le haut pour masquer un gouffre d'ignorance opposée encore plus large. Je suis vendeur en librairie, parenthèse, je donne l'impression que ce livre que je n'ai pas lu, ne lirai jamais, est bon, excellent, qu'il faut absolument le lire, l'acheter, l'offrir. Je suis prof-vacataire, je dois imposer l'impression de celui qui sait, qui est sûr de, qui transmet des savoirs réels, quand bien même je ne sais rien et n'ai pas envie de savoir. Je suis chargé de la relation clientèle, j'oppose mes impressions d'ensemble, je connais par cœur les produits dont je parle mais que je découvre, j'assure des clauses intenables, je promets des délais idylliques. J'essaie d'écrire : je tisse une impression de bien-huilé, de réalité travaillée, quand en réalité, justement, je laisse aller les mots au hasard du moment. A force d'aller voir l'envers des choses, j'en viens à ne plus croire en rien, car rien n'est suffisant, rien ne marche, tout est décevant.
Ces impressions s'enchaînent les unes aux autres, elles tiennent ce qu'elles tiennent mais finissent toujours par crever. Idem pour les personnes autour, réseau d'impressions plus ou moins bien trempées, en attente de crever à leur tour, tout autour de moi.



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Je suis fatigué de toutes ces virtualités réunies autour et à l'intérieur de moi. Tous ces filtres censés me faire détourner les yeux du vide originel. Fatigué que les personnes croisées ne soient pas à la hauteur de l'impression qu'elles diffusent, parfois sans le savoir. Fatigué de traquer un objectif-accessoire, chimérique, l'atteindre, et n'y rien trouver d'autre qu'un nouveau stage clear incohérent. Fatigué de toujours avoir à en revenir au vide, au vide et non pas à l'ennui, non, le vide, vraiment, celui qui me donnerait l'humeur de relire Un roi sans divertissement, parce que c'est bien de cela dont il s'agit, de vide.



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Alors que faire de ce vide ? L'emmurer dans un système. Bâtir des plateformes d'entretien du vide. Instaurer des quotidiens-type et n'en jamais dévier. L'occuper. Le travestir.



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Et des paroles qui reviennent pour aider à le combler, même mal : just the librium and me |my libido splits on me | do you like girls or boys, it's confusing these days | she doesn't know if you're a boy or a girl | lights out boys | travel mode is the key et ainsi de suite.

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Et puis parce qu'il le faut, j'écris ce truc, pas trop long, six pages maxi, je ne sais pas où je vais ni pourquoi je l'écris mais je m'y enfonce, ça ne donnera rien de bon au bout, ce sont encore des lignes bâties sur le hasard, un autre mot pour le vide, et ça ne tiendra pas, ça ne tient jamais, j'ai juste l'impression que ça pourrait tenir.

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Ces impressions sont trop fragiles, je n'arrive pas à bâtir mon monde par dessus. J'aimerais pouvoir partir encore, fuir ce vide originel, justement parce que le mode voyage est la clé, qu'il faut rester en mouvement, encore, toujours, et ne jamais s'arrêter, ne jamais regarder autour, à l'intérieur, jamais, simplement avancer, peu importe où ni pourquoi, alors écrire, écrire évidemment, c'est bien la pire des options possibles, la pire, écrire c'est immobile, beaucoup trop immobile, j'ai besoin de marcher pour ne pas voir le vide, de courir même, voilà, de courir.

jeudi 2 octobre 2008

Fou

Ou variante (titre) : les yeux tout à l'envers. Coïncidence : scène du zapping ce midi où des candidats de télé-réalité américaine (Fear Factor) devaient crever des yeux de vaches avec leurs dents pour en extraire le jus noir qui leur coulait entre les molaires, recueillir le fameux jus dans un verre, en mordre suffisamment à la suite pour le remplir puis le boire ensuite sans sourciller. Des fous, il y en a déjà tellement qu'il ne sert peut-être plus à rien d'en inventer (question en l'air). Finalement un bon titre après tout.
Et il parla, parla toujours, demandant des nouvelles de chaque arbre de son jardin, s’arrêtant aux détails les plus minimes du ménage, montrant une mémoire extraordinaire, à propos d’une foule de petits faits. Marthe, profondément touchée de l’affection tatillonne qu’il lui témoignait, croyait voir une délicatesse suprême dans le soin qu’il prenait de ne lui adresser aucun reproche, de ne pas même faire la moindre allusion à ses souffrances. Elle était pardonnée ; elle jurait de racheter son crime en devenant la servante soumise de cet homme, si grand dans sa bonhomie ; et de grosses larmes silencieuses coulaient sur ses joues, pendant que ses genoux se pliaient pour lui crier merci.

« Méfiez-vous, lui dit le gardien à l’oreille ; il a des yeux qui m’inquiètent. – Mais il n’est pas fou! balbutia-t-elle ; je vous jure qu’il n’est pas fou!… Il faut que je parle au directeur. Je veux l’emmener tout de suite. – Méfiez-vous », répéta rudement le gardien, en la tirant par le bras. Mouret, au milieu de son bavardage, venait de tourner sur lui-même, comme une bête assommée. Il s’aplatit par terre ; puis, lestement, il marcha à quatre pattes, le long du mur.

« Hou! hou! » hurlait-il d’une voix rauque et prolongée.
Il s’enleva d’un bond, il retomba sur le flanc. Alors, ce fut une épouvantable scène : il se tordait comme un ver, se bleuissait la face à coups de poing, s’arrachait la peau 2 avec les ongles. Bientôt il se trouva à demi nu, les vêtements en lambeaux, écrasé, meurtri, râlant.
« Sortez donc, madame! » criait le gardien.
Marthe était clouée. Elle se reconnaissait par terre ; elle se jetait ainsi sur le carreau, dans la chambre, s’égratignait ainsi, se battait ainsi. Et jusqu’à sa voix qu’elle retrouvait ; Mouret avait exactement son râle. C’était elle qui avait fait ce misérable.
« Il n’est pas fou! bégayait-elle ; il ne peut pas être fou!… Ce serait horrible. J’aimerais mieux mourir. »
Le gardien, la prenant à bras-le-corps, la mit à la porte ; mais elle resta là, collée au bois. Elle entendit, dans le cabanon, un bruit de lutte, des cris de cochon qu’on égorge ; puis, il y eut une chute sourde, pareille à celle d’un paquet de linge mouillé ; et un silence de mort régna. Quand le gardien ressortit, la nuit était presque tombée. Elle n’aperçut qu’un trou noir, par la porte entrebâillée.
« Fichtre! dit le gardien encore furieux, vous êtes drôle, vous, madame, à crier qu’il n’est pas fou! J’ai failli y laisser mon pouce, qu’il tenait entre ses dents… Le voilà tranquille pour quelques heures. » Et, tout en la reconduisant, il continuait :
« Vous ne savez pas comme ils sont tous malins ici!… Ils font les gentils pendant des heures entières, ils vous racontent des histoires qui ont l’air raisonnable ; puis, crac, sans crier gare, ils vous sautent à la gorge… Je voyais bien tout à l’heure qu’il manigançait quelque chose, pendant qu’il parlait de ses enfants ; il avait les yeux tout à l’envers. » Quand Marthe retrouva l’oncle Macquart dans la petite cour, elle répéta fiévreusement, sans pouvoir pleurer, d’une voix lente et cassée : « Il est fou! il est fou! »

Zola, La conquête de Plassans, Chapitre XXII.
Coïncidence (bis) : la chanson I'm deranged de Bowie (Outside) traverse mes enceintes au moment où.

David Bowie - I'm Deranged - Outside

vendredi 4 juillet 2008

Vases communicants

Drôle de temps. Les cartons s'entassent, les piles de livres aussi et puis les piles de livres disparaissent dans les cartons et les cartons restent scotchés au sol. Les fringues débordent des panières, les sacs poubelle viennent à manquer. Rien de bien inhabituel en réalité : simplement le troisième déménagement en un an. On s'y fait d'autant plus que quitter la Sarthe ce n'est pas franchement un crève-cœur (dix mois c'est suffisant).

Depuis quelques jours c'est un peu le principe des vases communicants par ici. D'un côté on dénude les murs de leurs étagères, affiches, bouquins, petits objets divers, de l'autre, l'ouvrier du collège refait le couloir, repeint les encadrements de portes, tapisse. D'un côté, on se sépare de notre table basse qui n'est pas à nous, on range la vaisselle dont on se sert peu ou pas, on déplace la commode, de l'autre, l'ouvrier du collège transforme la pièce interdite en pièce tout court. Déconstruire d'un côté pour rebâtir de l'autre.

Pour une fois, on apprécie le luxe d'avoir le temps, tant pis s'il est drôle. Fini les préparatifs-catastrophes, fini le déménagement-en-trois-jours (j'ai testé pour vous, c'est loin d'être agréable). On peut enfin s'y mettre petit à petit, sans trop se crever, sans trop souffrir de la pression d'une deadline qui n'existe pas. Très différent de septembre dernier, donc. Simplement : la légère impression de se précipiter à pieds joints dans le vague, dans le vide. Parce qu'au jour d'aujourd'hui nous préparons un déménagement qui ne nous conduit nulle part. Simplement dans le flou d'un coup de fil qui tarde à venir. Et s'il ne vient pas, quel point de chute vers lequel se rabattre ? Bonne question. Nos recherches de la semaine dernière ne nous ont pas fourni le luxe de pouvoir envisager un plan B.

En attendant : préparer le départ sans trop subir le stress de l'arrivée. Un retour en Bretagne pour quelques jours et d'autres quelques jours à passer sur Sainté également. En attendant, on continue de transvaser de notre vie d'ici vers une vie d'ailleurs encore fictive : récupérer des cartons au Super U du coin, monter les cartons, remplir les cartons, refermer les cartons, badigeonner les cartons de scotch, stocker les cartons. Une histoire de cartons, donc. Pour le reste : trier, caser, jeter, choisir. On ne pourra pas tout emporter. Ce matin, j'ai déjà jeté deux manuscrits imprimés, soit trois cent et quelques pages, un vieux truc qui n'avait pas trouvé preneur parce qu'effectivement mauvais et que j'avais gardé jusque-là Dieu sait pourquoi. Le tout sur des airs d'Alabama Song.

samedi 7 juin 2008

Croquis #1

Dans le tram d'hier depuis République jusqu'à terminus, bout de course sur (entre autres) Right.


- dégarni à la brochure sécurité sociale écouteurs fixés dans les oreilles
- noir Converse au mp3 regard fixe hors de la fenêtre tape du pied en rythme au sol
- vieille à la béquille qui roule contre la vitre au démarrage puis se laisse tomber sur le siège préalablement retenu par quelqu'un qui l'aide à s'asseoir
- t-shirt orange Van's marrons mal rasé casquette large noire cheveux bouclés mi-longs en dessous poils du torse légers dans l'ouverture du t-shirt lunettes fumées regard en transparence derrière assurance superbe le dos très droit ses yeux fixes
- jeune crête au gel éparpillé lunettes montures larges fashion ou presque
- jeune veste costume noire sur chemise noire deux boutons ouverts au col jean's ceinture rouge sombre toutes petites lunettes de soleil comme un mauvais méchant d'un mauvais film de Hong-Kong un bouquet de fleurs enplastiquées dans la main droite
- fille jupe orange tendance hindou sur gilet blanc laine trois fleurs enplastiquées dans la main gauche sac bleu ornements dorés par dessus mal à l'aise s'assume mal
- robe mauve et grise seize ans chaussures de gamine de six et blouson cuir marron au coude
- air renfrogné lunettes sur le front cheveux attachés-détachés sac blanc cassé sur robe noire sac Eastpack aux pieds et sac Etam à côté par terre des airs de Carla Bruni ado
- sonnerie Soupe aux choux un moment puis décroche
- veste jaune mascara bleu petit sac forme trapèze cuir marron
- blouson rose sac turquoise trop gentille pour être vraie
- changement chauffeur faux playboy veste noir cheveux courts
- lycéen jean's gris sur chemise blanche deux boutons ouverts au col et chevilles visibles car jean's remonté par position assise et chaussettes baissées sous la malléole couché dans l'herbe en sortant face patinoire écoute musique électro-cheap qui crachote depuis portable accroché à la ceinture
- lycéen jean's bleu sombre chemise blanche ouverte sur faux maillot foot ou basket inscription bleu ciel sur fond blanc avec liserets bleus bras autour des genoux un moment assis dans l'herbe en sortant face patinoire
- mamie veste bleu et corsage ocre bouquet jaune bleu rouge dans main droite cheveux frisés-laqués grosses lunettes grosses montures boucles d'oreilles clipées en forme de boules sac de fringues à ses pieds chaussures blanches assise à l'envers du banc en sortant face patinoire bracelets qui brillent au soleil compte avec les doigts de sa main gauche regard dans le vide

question : ai-je épuisé tout le monde ?

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