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lundi 20 septembre 2010

48.545275, 2.576658

Hier dimanche, direct Corbeil – Melun. Le train s'appelle ZIPE, il traverse la campagne, la campagne d'une banlieue de banlieue bien écartée de Paris. Retrouve N., chez lui, plus tard sommes rejoints par E. Bien des années plus tôt, encore à la fac, nous passions nos journées, heures, semaines, grosso modo tous les trois. Aujourd'hui, plus ou moins dispersés dans la carte et le territoire, c'est un miracle si on arrive à s'accrocher tous trois trois fois par an. Dans le ZIPE aussi je termine Lichen, lichen, d'Antoine Emaz, car le bouquin n'est pas à moi et que je dois le rendre à ma mère, prochainement.
Faire figure est fatigant. Mieux vaut tenir tête, ou même simplement se tenir, être à la hauteur, pas davantage. Bref ne pas séparer le poète du commun des mortels : une peau, des os, des mots.

Antoine Emaz, Lichen, lichen, Editions Rehauts, P.9
Le RER entre Corbeil et Melun longe la Seine. Très peu de corps pris dans l'habitacle, beaucoup de sièges libres, quelques écluses bien monstrueuses à quelques points névralgiques de l'eau. Certaines, plus gigantesques encore, plantent sur l'eau des grues métalliques et surréelles.
Dans chaque poème il y a au moins un point où, si l'on poussait plus loin, tout s'effondrerait, et nous avec. On retournerait, plus bas, dans l'agitation muette qui a précédé.
Ecrire reviendrait donc à s'écarter, puis se rapprocher sans rejoindre, sous peine de se perdre à nouveau.

P.30
Arrêt Saint-Fargeau-Ponthierry. En face, derrière la Seine, qui dépasse sous l'ombre des arbres, un autre métallique, celui-là plus imposant, et des pylônes qui crépitent au soleil. Et au sommet des ces pylônes, tout en haut du zinc, au-delà de l'alu, et bien, juste, rien, car ils soutiennent que dalle.
S'il n'y a pas d'issue, explorons la cage. Elle deviendra plus vaste.

P.37
Et est-ce une carcasse, est-ce un OVNI, est-ce superman ? Est-ce que, déjà, c'est quelque chose et si oui où, quand et pourquoi ?
Le manque est moteur.

(…)

Pas besoin de beaucoup d'espace si on creuse.

P.40
Si c'est un OVNI, c'est crashé, si c'est ailleurs, pourtant, c'est bien là, et si c'est un homme c'est un géant, un de ces poteaux électriques à forme humaine qui galopent en Islande.
Noter, c'est comme être à côté. On sait que l'on n'a pas la meilleure place, mais à un moment, peut-être, on aura le meilleur angle de vue.
Noter, c'est un travail de photographe. Penser, c'est du cinéma.

P.48
Les rails tournent autour de la forme : je la retrouve à Boissise-le-roi. Je n'ai pas meilleure prise sur la forme car la forme est cachée : ne dépasse que les pylônes. Je n'ai même pas pensé à sortir le Kodak pour en prendre une photo. Simplement je me suis dit : back home passer par dessus, Google Earth, et voir vraiment ce qui s'étale sous le métal, ce que cache la forêt et ce qu'abrite la forme.
« la nuit tombe / jusqu'où // tout un sac de nerfs nus / et chacun serré cherchant de quoi / rire »
Ensuite le poème a versé, s'est perdu, est devenu incontrôlable ; une plongée sur plusieurs pages vers rien.

P.66
Back home, en effet, j'ai dégainé Google Earth, mais Google Earth ne m'a rien offert. J'ai trouvé le lieu mais aucun corps de métal à l'intérieur. Les pylônes, écrasés par la perspective, littéralement bouffés par la vue satellite, se fondent pratiquement avec le nu du sol. Il faut zoomer fort pour les apercevoir. Et autour, juste, rien. Même pas usine, même pas centrale électrique, même pas prison, même pas, même rien. Simplement, peut-être, quelques antennes extra-terrestres, légèrement décollées du sable pour émettre vers un ailleurs plus vrai puisque, justement, bien ailleurs.

forme2.png

Mélancolie, spleen n'ont pas de point de départ visible. C'est brusquement et sans raison sentir le vide de vivre, creuser la mort dans vivre. On ne s'explique pas ce basculement dans le dégoût de tout, l'inertie, l'insipidité, sinon par un masque tombé, celui du clown ou du vainqueur, peu importe.

P.92
Google Maps, pas mieux. J'espérais un nom, un code, une forme sur la carte dépouillée du cadastre. Mais là encore, que dalle. Juste un point A planté nulle part dans le vide du décor, celui précisément du Livre blanc de Philippe Vasset : une carte vierge de territoire, un gouffre dans la cartographie du réel.

forme1.png
« Bird, I cannot see a thing. / It's all in your mind »

vendredi 17 septembre 2010

17 sept.

Paris gare de Lyon en travaux : bientôt gare va s'extirper de l'ombre dans laquelle je l'ai fixée en écrivant Coup de tête. Ce n'est pas, en soit, un sacrifice puisque la gare telle que je l'ai arpentée en repérages et fréquentée au quotidien n'a jamais pu correspondre au lieu évoqué dans le texte, le temps du récit étant situé quelques années trop tôt. V. me demandait autrefois pourquoi ces détails liés aux lieux étaient si importants : je n'ai pas vraiment pu répondre à l'époque, je n'ai toujours pas la réponse aujourd'hui.

J'attends, Gare de Lyon, l'arrivée de E. au pied du TGV : c'est pour cette raison que je traverse encore cette gare. Rien à voir avec Coup de tête. E. arrive à l'heure, son TGV sur les épaules. Aux guichets, près des Départs Express Pro dont il est brièvement question dans la deuxième partie elle change son billet de retour. Midi différé quatorze heures mangeons thaï au Num proche les Halles. Plus loin Tuileries via le Louvre. Météo : soleil, 15 degrés de septembre. Je lui raconte mercredi, mon entretien Pôle Emploi. Les phrases retenues sont les suivantes : 
1) Pôle Emploi n'est pas là pour vous trouver du travail
2) les licenciés économiques comme vous ne sont pas comptabilisés dans les chiffres du chômage et
3) désormais c'est un cabinet privé qui va vous prendre en charge.
E. me parle de faire le tour du monde. Je lui dis tous les deux on se supporterait pas, quelque part ce serait marrant. Je lui dis je sais pas trop si faire un tour du monde ça me tenterait. Je lui dis tu crois pas qu'au fond on y retrouverait quand même notre même petite vie banale, même au bout du monde ? Elle me dit si. Derrière nous des mecs jouent au foot, se foutent à poil. Au cœur de Paris elle me déplie New York, la ville qui n'existe pas. Elle me parle de ceux qu'elle croise. Sans prononcer son nom, elle demande P., des nouvelles ? Je lui réponds nous avons disparu simultanément l'un pour l'autre. Peut-être, sans doute, est-ce une fiction factice de plus qu'il me faudra gommer. Et kiss bye boy n'existe plus.

Avant de repartir je lui demande si elle veut bien lire Coup de tête une fois que le truc sera bien terminé. Elle me laisse pas finir ma phrase pour accepter.

En quittant Gare de Lyon je me rends compte que tous les Escalators traversés aujourd'hui étaient inversés depuis mes derniers jours de boulot. Bizarre. Ça fait déjà un mois, ça fait à peine deux heures. 

samedi 29 mai 2010

Morphing

1



P. m'envoie dimanche cette vidéo en m'indiquant « clin d'oeil pour ton truc 17h34 » et je lui réponds que c'est fascinant quoiqu'un peu monstrueux en fait. Réponse : c'est assez égocentrique, ton projet c'est autre chose. Pas vraiment : 17h34 reprenant à son compte un système d'autoportraits quotidiens, synthétisant en une série de clichés séparés une période assez importante. L'autoportrait est différent car le regard fixé est le mien. Et forcément cet autoportrait poussera vers l'effacement, le reflet, le spectre, puisque c'est moi qui représente, suis représenté. On pourrait par exemple s'amuser à compter le nombre de photos sur lesquelles on m'aperçoit, quelques dizaines sans doute, guère plus. P. me demande si je compte faire durer la série huit ans, comme notre ami, et je réponds non, sans doute, l'objectif initial ayant toujours été de pousser l'expérience jusqu'au jour #1734, pas un de plus. Et c'est faux : cette idée n'ayant germé qu'en cours de route, quand je ne sais plus. D'autres autoportraits animés, avec morphing parfois, ont depuis écumé le net : une mode : façon de faire du rien un spectacle en streaming. Quel sera le format final de cette série ? Je ne sais pas. Une version animée de 17h34 n'aurait, de toute façon, pas beaucoup d'intérêt.

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E. au téléphone, sur le point de partir pour New-York, découvre après coup que mes trucs Publie.net ne sont pas format papier mais écran only et s'étonne. Mais les livres, elle me dit, mais les pages, elle me dit, mais comment toi, toi qui sniffes les pages, les vraies, à longueur de temps, tu peux cautionner ça ?

mardi 20 avril 2010

Ashitaka

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1


L'impression (aussi) d'avoir traversé des jungles (mais lesquelles ?) et au bout du périple l'impossibilité toujours de pouvoir « porter sur le monde un regard sans haine », comme dit Ashitaka.





2

Appel de E. fin d'après-midi, Saint-Lazare / Gare de Lyon. J'arrive train D, départ imminent. E. me demande si je suis bien arrivé chez moi. Lui réponds non, encore une heure et demi de rail à suivre. J'aime aussi porter sur moi l'image d'un martyr des transports, voie ferrée sur le dos, heures enroulées au cou qui serrent, marchant pieds nus sur des cailloux bouillants. C'est pas exactement ça.

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H. est parti dimanche pour la semaine, l'appartement est vide. E. tout à l'heure m'explique qu'elle a déménagé. Je regarde mois d'août prochain mes vacances, ou essaie de les imaginer. Ce que je vois ? La même chose qu'ici : Iphone / Macbook, coque blanche aussi, lignes de codes sur l'écran, peut-être un peu de texte. Cette semaine (et les précédentes) aucun mort sur les voies ferrées : Accident de personne, comme notre ciel bleu d'Islande, stagne encore.

dimanche 7 février 2010

Au diable


De : G.V.
À : N.J.
Cc: E.D.
Objet : Paris, etc.

Cher N.,

Me suis bien occupé de la p'tite, te la rends (j'espère) en bon état. Nous sommes trouvés 14h55 gare de Lyon sous les destinations, numéros de trains, numéros de quais, entre palmiers. Ensuite avons remonté boulevard Diderot et avenue Philippe Auguste jusqu'au Père Lachaise. N'avons pas vraiment vu les tombes connues mais n'avons pas cherché. À un moment vue de Paris depuis sommet, tombes et caveaux contre-plongé, la même que F. et moi et H. avions fixé plusieurs minutes il y a quelques années, mêmes arbres février, même gris du ciel et silence capitonné.

Nous avons marché plus de cent mètres, sommes à présent lessivés. Passé 17h enfermés dans un bar, retour Châtelet, au Diable des Lombards, proche Beaubourg, parlé de toi aussi un petit peu, mais pas trop. D'après E. les chiottes du Diable sont psychédéliques mais n'ai pas vérifié moi-même. Ai pris plusieurs photos de la petite, séance lumière tamisée mais visage toujours gommé-flou par ailleurs et aspiré derrière, rarement visible (vois par toi-même). Derrière nous couple d'étudiants première année philo qui dissertait concepts entre deux bières puis s'échangeait entre eux des vignettes dinosaures (« pas juste, tu m'as filé tous les herbivores »). E. s'est moquée d'eux et moi aussi un peu.

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Ensuite séparés 18h10, elle devrait te revenir dans le courant de la soirée. Prends bien soin d'elle.

Merci encore pour Psychose, hier.

À bientôt,

Guillaume

PS : E., j'ai vérifié dans le train ma série photos pour 17h34 du jour, navré de t'apprendre qu'une seule a prise, les autres buguées indéchiffrables, celle où tu grimaces avec les dents. Elle sera mise en ligne dimanche prochain, pensais qu'il valait mieux t'avertir.

mardi 25 août 2009

Usure

Je délaisse définitivement les brèves et ne sais plus les écrire. //

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Je marche vite au matin : mes pas rythmés sur celui du MP3 poche droite, plus lentement le soir pour ces mêmes raisons. // Ce matin perdu au changement de rythme intempestif (je le connais pourtant par cœur) de Lady day de Lou Reed (album Berlin), fin du premier couplet, chute vers le refrain : arrivé là je ne sais littéralement plus où mettre les pieds ni comment.

Étrangement, le 7h37 est plus calme et silencieux que le 7h52 habituel. // La simple perspective que gare de Lyon puisse devenir au fil du temps un de ces espaces banals traversés quotidien me dégoûte voire me révulse, et pourtant...

Ce matin levé plus tôt pour gagner bureau & fenêtre le premier, pouvoir ainsi maquiller mon crime de la veille, laissé oublié-impuni, je transporte le cadavre jusqu'au mur, ouvre la fenêtre, le laisse basculer après gouttes de sueur traversées t-shirt, chute d'une charogne sur l'asphalte en contrebas, referme la fenêtre. Voilà, ce n'est déjà plus mon crime, mon problème.

Hier enfin vu Les chansons d'amour recommandé par E. il y a des mois maintenant. Outre les errances et autres inégalités chroniques, l'impression que ce film est de ceux qui touchent, à retardement même, puisque la bande son m'a repris toute la journée, ce matin déjà chansons traversées MP3 après Lady day, j'en suis resté triste (être un corps je suis d'accord, etc.), non pas triste des situations, pensées ou personnages, mais triste de ne pas y être. Pas le regret de n'avoir pas créé moi-même une fiction telle que celle-ci, plutôt regret de ne pas pouvoir en faire partie, n'être pas à mon tour dévasté car fictif et inversement. Pendant des jours probablement je ne pourrais rien regarder d'autres et je ne changerai plus l'ordre des chansons MP3.

Hier tenté d'ouvrir Tuer Catherine de Nina Yargekov. N'ai pas pu, refermé de suite ou presque (50 pages). Été tenté de le vendre au bouquiniste au coin de la rue St H. mais était fermé. // Commencé aujourd'hui sans m'en rendre compte la version Publie.net des Notules dominicales de culture domestique de Philippe Didion, puis demande de réception des notules tous les dimanches : me voilà devenu notulien.
Repris doucement Accidents de personne (faut-il vraiment garder le pluriel ?), évidemment. Je dis évidemment parce que cette violence imminente l'exige.
Départ Gare de Lyon au soir : « le train X voie 4 à destination de Z restera arrêté quelques minutes suite au déclenchement d'un signal d'alarme à bord du train ». Comment se retenir de l'actionner ?

lundi 6 juillet 2009

Bloody Mary

Ma dernière crise de somnambulisme

Je n'y aurais pas pensé moi-même si H. n'avait pas formulé la chose en toutes lettres entre deux retards de voies et changements de quai. Il a dit : quand j'étais somnambule, etc.

dure depuis des jours maintenant, ça se répand cyclique dans l'arrière tête depuis les premières grosses chaleurs je crois. Jour après jour je continue de forger sans âme, comme un somnolent. Plus de cornées, semelles, plus d'émotion. Je traverse fantôme une à une les escales de mon calendrier. Plus que dix, neuf, huit, etc. Je compte à rebours pour le geste, je suis là sans y être, je reste en surface sur le filtre additionnel. J'attends là que tout se recompose.
Une vie aveugle où tout était clair comme de l'eau. (Roberto Bolaño, 2666, Christian Bourgois, trad : Robert Amutio, P.211).
En bas de l'immeuble les marteaux-piqueurs déchaînés pilonnent : les vibrations remontent la pierre jusqu'à l'occiput. Je presse fort index gauche le clapet fictif du tympan, me concentre sur l'oreille droite et le casque-oreillette sous le lobe. Oui monsieur, non madame, oui, bien, non, c'est à dire que, je fais mon possible pour, je vous appelle dès que j'en sais plus sur. Mais au fond je ne comprends pas ce qu'ils me disent. Je jongle avec les chiffres qu'ils me soufflent et me répètent : liquide binaire qui se répand sur mon écran sous forme de un un un zéro un un zéro zéro un zéro zéro zéro. Puis la vérification d'usage : les numéros de carte bancaire sont rejetés par la plateforme, les numéros de téléphone sonnent dans le vide, les adresse e-mail répondent des accusés mauvaise réception. Des fautes de frappe. L'oreille ailleurs. Je hoche la tête devant l'écran mais n'écoute pas. Ah oui, ah bon, puis on verra. Je touche du poing l'écran Dell devant moi : allumé tout le week-end, il est bouillant. Bientôt mes phalanges disparaitront une à une à l'intérieur, qui sait ce qui se découvrira de l'autre côté ?

Il est difficile dans ces situations de prendre l'ordre chronologique comme point de repère. Dans un tel état de somnolence décalée, tout n'est que fait plus fait plus fait plus fait. Addition-succession, sauvegardes éparpillées. Divers éléments (évènements) ensemble agglomérés peuvent faire sens mais jamais pareil, toujours bis, ter et parallèle. Le fait, par exemple, qu'aucun digicode ne se soit ouvert sous mes doigts de sept heures ce matin jusqu'à dix-neuf heures ce soir ne prouve rien. Entre ces deux extrémités pourtant, des kilomètres de chiffres m'ont fuient encore, j'ai noté les numéros de pages de 2666 à l'envers (112 pour 211, 491 pour 114), j'ai travesti des numéros clients, intervertis des numéros CB. Ce ne sont que des faits, je les traverse.
Je me suis dit défais-toi de ce pseudo là, prends un pseudo de femme en parallèle, prends-en plusieurs. Je prendrais celui de V. ou de X. et ferais croire dans mon journal que ce nom là est un autre de mes avatars médians. Je lui dirais : maintenant attendre les premiers articles
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et premières études comparatives de style qui nous confondront tous les deux et défendront notre fiction. On nous prendra pour des cons et des lâches, d'accord, mais d'ici là qu'est-ce qu'on aura vendu !
E. m'appelle en absence ce midi mais je ne décroche pas. Je regarde vibrer son 06 quelque chose en mâchant mon sandwich mousse de canard. Je n'ai pas le temps, je lui dis, de faire semblant de décrocher, je rappellerai bientôt-indéterminé.

Le siège de devant : je ne vois que sa nuque. Ça pourrait être un croquis, un de plus. Mais je ne vois que sa nuque, le reste ne se dévoile pas. Il s'injecte à l'envers des giclées de Red Eye
Le Red Eye est une drogue fictive dans l'anime Cowboy Bebop. Cette drogue s'injecte à l'aide d'un aérosol directement dans l'œil de l'utilisateur et lui permet d'avoir pendant un laps de temps plus ou moins long des réflexes surhumains et une perception du temps plus lente. Beaucoup pensent que la drogue améliore la connexion entre les yeux et le cerveau (les informations provenant de l'environnement sont alors si rapides que tout bouge plus lentement) au point d'éviter des coups ou même des balles. Le Red Eye semble être le produit le plus vendu des organisations criminelles du système solaire. Comme beaucoup de drogues réelles, une utilisation intense et prolongée peut entraîner de nombreux effets néfastes pour l'utilisateur.


(une pulsation par paupière) puis jette la seringue usagée hors du train en marche, poignet délié par la fenêtre. C'est peut-être ça, me dis-je, c'est peut être ça que je me suis fixé sous la paupière sans le savoir, il y a dix jours maintenant, ce qui a déclenché ma transe, ce qui me retient de la briser ?

J'ouvre au hasard La dernière fille avant la guerre sur l'étalage d'une bibliothèque qui pourrait être la mienne et lit : « Stinky Toys, Taxi Girl, Indochine, Etienne Daho ». Je referme le livre tatoué Off 03/57 (ou 07 ?) en première page. Un peu plus loin sur le même rayon Belle du Seigneur sent cette odeur de Chouans que je découvrais, dégoûté, en cours d'année de quatrième, et que je refermais dans la foulée sans le lire. Dans le reste de la librairie je regarde mais ne trouve pas. Je cherche un livre qui n'existe pas. Le gros Journal de Valery Larbeau est introuvable, et je sais bien, d'ailleurs, que je ne veux pas l'acheter, mais simplement le voir.
Ces journées s'écoulent sans forme, sens, ni ouverture. Je les traverse à reculons, le train que je longe est à l'arrêt, de l'autre côté du quai un autre train, autre destination, défile TGV sous mes yeux secs (bloody). Je forge toujours sans âme, comme un pas grand chose : d'ailleurs je n'écris plus beaucoup : Coup de tête s'enlise partie III, page 8, j'ai fait semblant de commencer Ernesto & variantes sans poursuivre et j'oublie lentement mon Accident de personne qui trop bref se décompose...

mardi 12 mai 2009

Décentré quinze

L'orage de cette nuit ayant fait gonfler les plaines et vomir les marais, ils nous font passer par les voies ce matin pour accéder au quai les pieds au sec. Le tunnel souterrain (bref regard entre les rubans jaunes, reflets dans l'ombre grise) est complètement inondé. Les pompiers, hommes et femmes, vissés autour, regardent, leurs polos bleus moulés au corps.

A l'intérieur (du train), tous les sièges sont tournés ensemble dans la même direction, nous prenons place. Les visages ce matin renversés ne s'affichent pas. Ne restent que les nuques étalées dans la profondeur du wagon jusqu'au bout de l'escalier. Tous corps tournés, regards hors champ, vers un point de fuite plastique, sorte d'écran qui n'y est pas. Je suis au premier rang. Je me retourne mais ne distingue pas les visages restés derrière. Le corps d'un croquis potentiel pourtant s'y présente, mais rien ne vient. Je me force à dresser cette esquisse en une phrase qui n'accroche pas, elle reste en langue, à l'intérieur1. Seulement des nuques, des nuques brisées, derniers boutons ouverts sur gorge serrée, le roulis du train subi.

Durant ma pause de midi (déplacée treize heures dix), E. m'appelle sur mon portable : je suis perdue dans Paris, dit-elle. Cette journée (je lui réponds) est juste horrifique du début au lendemain. Passé ce préambule, nous nous résumons sommairement nos expériences mutuelles. En raccrochant je me rends compte que je ne l'ai pas aidée à retrouver sa route, signe qu'elle n'avait probablement pas besoin de moi.

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1 En pareille occasion, David Menear écrirait (d'ailleurs c'est ce qu'il a fait) : « Il aimerait bien disparaître au noir sur mon rétroviseur : trop facile, regard ailleurs, il aimerait bien. » (Journal des sens, Volume 3)

lundi 30 mars 2009

Juste un va et vient

Parfois l'impression que les jours se pressent comme dans ce court métrage (Paris je t'aime : Faubourg Saint Denis). On répète, au fond, toujours les mêmes paroles, puis les gestes qu'on trace ce sont les mêmes encore, levé même heure, même écran, mêmes flux, même douche, même bulletin d'info-radio. Puis le même train ensuite, même nom (horaires sensiblement identiques), même siège souvent, même ciel défilé sur les vitres même si une heure de moins. Même heure arrivée Châtelet, même portique emprunté, même geste pour déverrouiller, même musique qui résonne dans la tête (Biolay, La monotonie, hasard de l'aléatoire), même fermeture éclaire, même type planté devant les portes, même place carrée derrière, mêmes escalators, des fois en panne, des fois pas, même rue Berger au sommet du reste, même rue Saint-Honoré croisée entre, même rue du Louvre qui débouche sur. Même code figé fait à l'entrée, même porte qu'on ouvre et qu'on tient pas derrière, même porte (deuxième) déjà ouverte, même poignée qui tombe des mains quand on la frôle, même salut qu'on s'adresse puisqu'il faut bien. Même ordinateur qu'on allume, même téléphone qui sonne et fond d'écran qui charge. Même ton, même voix, mêmes adjectifs qu'on articule et qu'on écorche. Même gorgée d'eau qu'on prend quand on a soif, même bouteille quand elle est là.

J'ai commencé sur ce court métrage, je continue. L'impression, c'est vrai, que ma voix intérieure (narratrice des mes actions au moment où je les fais) ressemble un peu à celle de Nathalie Portman ou de l'autre comédien dont j'ignore le nom, la vie en accéléré des fois (le recul permet) et puis des bribes de journée prises entre, qu'on articule comme on peut.

Association d'idée : Nathalie Portman > E. > mon rêve de la nuit dernière : elle y mangeait une plante verte en pot qui bullait au niveau de la terre. Je ne (me) l'explique pas.

Du coup, on sait jamais trop comment ça finit, comment ça peut finir. Ça se poursuit c'est tout, ça fonce dans le mur des fois, mais on se rend pas trop compte au fond. Ce matin lundi, je me suis dit c'est absurde toutes ces actions répétées encore, presque six mois après. Il se pourrait que j'y enterre ma vie en répétant sans voir. Et puis l'instant passe, je sais pertinemment qu'en fait ce n'est pas le boulot qui pose problème : même au chômage ma vie serait toujours réglée, peut-être pas comme elle l'est actuellement

même pause qu'on prend sur le pouce rigoureux, mêmes vitrines qu'on longe, même somme qu'on dépense, même sac qu'on remonte au bureau, qu'on avale, mêmes merdes qu'on déballe et qui sentent, mêmes sushi qu'on trempe dans la barquette, mêmes appels qu'on ignore, même sac qu'on referme, même poubelle où s'entasse, même heure ou l'on reprend

mais réglée quand même. Le soir, repartir même retard, mêmes escaliers qu'on dévale, même train qu'on loupe, même siège où l'on s'assoit, mêmes Détectives sauvages qu'on traverse, même nombre de pages à chaque fois, même bruit des rails crissés pendant qu'on tombe (de sommeil) sur la barre métallique, mêmes appels qu'on prend entre deux tunnels, mêmes appels qu'on loupe parce que ça sonne plus, mêmes gares qu'on retient par cœur dans l'écoulement, même ciel qui débouche et mêmes visages qu'on suit lorsqu'il est l'heure, toujours la même, de descendre. Mêmes voitures qui s'arrêtent et klaxonnent, même fleuriste le long des rues, même boite aux lettres qu'on ouvre, ferme, même courrier qui manque encore, mêmes étages à monter et portes à ouvrir, mêmes mots sur le seuil et étreinte derrière, mêmes oreilles entre lesquels on gratte et même menu fonction des jours qu'on collecte, même billet qu'on poste aux mêmes horaires, grosso modo, même note qu'on esquisse et qu'on ne publie pas, mêmes peurs qu'on recense et qu'on laisse mûrir, même télé devant laquelle on tombe et mêmes répliques qui nous aident à supporter, même sang qui s'égosille entre les veines et des fois en dehors, mêmes blouses blanches et vertes et mêmes scalpels qu'on envie. Mêmes formules qu'on adore et qu'on ne comprend pas, mêmes « nfs, chimie, iono » et « iv-push ». Même lit dans lequel on plonge et côté droit sur lequel on plie. Seuls les rêves diffèrent, eux qu'on ne contrôle pas et qu'on ne peut retenir.

mercredi 14 janvier 2009

Autonomie de la fiction

Je me pose depuis quelques jours la question du rêve. Paradoxalement, elle m'empêche de rêver. Filtre toutes les nouvelles images, ne laisse passer que des bribes inutiles. Au réveil je ne retrouve qu'un débat intérieur, celui que je me suis imposé la veille. C'est la question du rêve. Comment le prendre pour base (solide) et comment s'en défaire ; comment transformer une trame onirique en fiction autonome.

Ochracé comme exemple tout trouvé : l'année dernière, même mois de janvier, locaux différents, je modelais cette histoire de dix pages, le rêve d'Elise comme patron. Elle m'envoie par mail les grandes lignes de son récit et me laisse carte blanche pour le reste (carte blanche pour la terre bleue). Libre à moi de tout tordre comme je l'entends, ce que je ne me prive pas de faire. Le récit en lui-même est globalement reproduit, je retrace avec elle toutes les étapes importantes et les suis plus ou moins scrupuleusement une fois venu le temps de l'écriture.
C'est avant tout un bon exemple car probablement un exemple manqué. Je ne dis pas raté, mais manqué, ce n'est pas la même chose. Au bout de ce processus, Ochracé est pour moi un texte satisfaisant, pour Elise également. Mission accompli, tout va bien. Mais le texte, comme nouvelle, manque le côche. Ce que m'explique Fabienne Swiatly par courrier, lorsque Ochracé est refusée par le comité de lecture de l'Espace Pandora. La fin de la nouvelle, disons le dernier quart, est dissonante. Le texte ne tient plus. Il manque de cohérence et d'unité.

Le problème d'Ochracé tient en un mot : cassure. Il y a une cassure narrative entre le début et la fin, déséquilibrée. Jusqu'à l'apparition du père, des sœurs, le texte, pourtant collé au rêve, ne révèle aucune transparence. Passé ce twist narratif, qui se révèle surtout le point de fusion du rêve original, le calque devenu liquide laisse entrevoir le truc : le rêve redevient visible, l'espace narratif est bousculé et la continuité générale s'égare pour se révéler esthétique de rêve, impression d'ensemble. La fiction n'est pas autonome, elle échoue à se fixer en tant que telle. La métamorphose donne l'illusion d'exactitude, puis le truc se laisse surprendre, et c'est le numéro tout entier qui en pâtit. Le dernier tiers est trop flagrant, il pousse le lecteur vers l'arrière, on ne peut plus par la suite se raccrocher au wagon, le soleil couchant des jours de sable est percé, irrécupérable.

Avant de réitérer les mêmes maladresses pour des projets du même type, j'ai commencé à réfléchir sur la spécificité de ce type d'écriture. Le soucis majeur est clairement identifié (c'est aussi la tentation de raccourci la plus tentante car la plus directe) : ne pas se contenter de retranscrire une trame onirique, ne pas en rester à figer une impression. Les rêves se propagent de cette façon : images, impressions d'ensemble, hallucinations. Il n'est pas tellement question de travestir le rêve, mais plutôt d'en assimiler les symboles, les sensations, afin de pouvoir les greffer sur des situations terrestres, de terrain. C'est en partie pour cela que j'utilise souvent une sorte de « mise en pathologie » qui consiste à fixer le personnage, le narrateur, dans une position de dépendance physique vis à vis de ses maladies, qu'elles soient physiologiques ou non. Cet artifice sert, dans Ochracé, à ancrer réellement la narratrice dans sa propre réalité personnelle (dans le cas présent, l'utilisation d'un psychotrope – la terre bleue – comme vecteur de personnalité). La pirouette est identique dans Scapulaire et Melliphage, idem pour des récits plus long, type Cette vie et Coup de tête.

La mise en pathologie comme raccourci n'est pas suffisante, d'où les discordances dans Ochracé. La fiction, comme je l'ai expliqué plus haut, n'est pas (encore) autonome. Afin de franchir un palier, il me faut comprendre la transition nette, le passage entre les deux. Je m'en tiens à ce que je sais déjà, s'agissant d'un texte court : brièveté de la situation (une journée, c'est déjà trop : une soirée, une heure, une fuite), concision des impressions crus (la fragmentation du texte, dans Ochracé, n'était pas là par hasard), mécanique ordonnée du récit (avec ou non présence de chute), et peut-être même : angoisse des espaces clos, pour l'unité de lieu, il est vrai, assez tentante. Pour parvenir à un résultat probant, ne pas hésiter à tordre la trame première pour la désosser complètement, n'en garder que les saveurs, les vertèbres, reconstruire brut par dessus, puisqu'il s'agit d'une histoire, brève ou pas, poser des lignes, des limites, organiser un sens, prêt à toujours pouvoir être basculé, amorcer le mouvement de bascule, puis attendre qu'on (lecteur) le déclenche. Au bout : une fiction autonome, enfin.

Vrac de réflexion toujours en cours, toutes ces notes ne sont qu'un brouillon, avec The harvest pour toile de fond ; ma tentative de comprendre comment fonctionne la fiction courte reste en suspens.

dimanche 2 novembre 2008

Comment j'ai failli aller voir le dernier Woody Allen...

...pour en réalité finir trempé entre les passages cloutés, sans rien derrière ni devant les yeux.

Nous avons rendez-vous avec Nico et Isa pour la séance de 16h, devant le Méliès et tout, pour voir le dernier Woody Allen , Vicky Cristina Barcelona, histoire de perpétuer la fameuse tradition cinématographique de saison. Des trompes d'eau sur les vitres, je pars de chez mes parents en regrettant un brin d'avoir laissé mon parapluie à Y. puis m'abrite sous l'abri-bus prévu pour. Sur l'écran de contrôle, je vois l'arrivée du prochain 4 pour 22 minutes plus tard. Il est trois heures et demie alors je me dis merde. Texto-éclair pour Nico qui, lui, est toujours très ponctuel : pas de tram avant 20 min, ça va être chaud pour être à l'heure puis retour écran de contrôle histoire de : un 5 dans deux minutes donc bon. Texto effacé-non-envoyé.

Retrouve Nico à l'heure ou presque pour finalement se dire que vis à vis de la séance de 4 heures, ça va être trop juste pour Isa (shocking !) donc non. Du coup, retour voiture-à-Nico sous trompes d'eau régulières pour bouger jusqu'à St-Roch histoire de se rapprocher de chez Isa et d'une et de payer moins cher le parcmètre ensuite. Petit tour de Sainté embuantée derrière les essuies-glace battus, puis slaloms entre les rues inroulables du centre-ville pour finalement s'échouer sur le parking St-Roch complètement vide. Entre temps, coup de fil d'Elise pour dire qu'effectivement on pourra sans doute pas se voir ce week-end puis répondre oui on avait un peu remarqué de notre côté. Z'allez voir quoi ?, elle demande, alors je lui dis ce qu'on est censé voir puisqu'elle demande, puis ah oui, ça a l'air nul, qu'elle répond, alors du coup ça motive. Retour St-Roch avec horodateur à gaver, puis douche lourde sur la nuque pendant que les pièces glissent à l'intérieur, jusqu'à ce que je fasse remarquer à Nico que, d'abord, c'était jour férié hier donc gratuit niveau stationnement et, ensuite, que puisqu'il s'était remis à pleuvoir, c'était peut-être moyen de redescendre à pattes pour retourner à notre point A. Certes. Donc retour au point A, oui, mais en voiture, donc compléter le tour initial et revenir se garer grosso modo au même endroit qu'avant.

Pause au sec dans un coin du Méliès, puis croiser ma tante et mon oncle entre deux coups de fil (un bonjour à Virginie-en-Irlande qui nous traverse le ciel-nuit-d'aprem par Skype interposé), puis redépart pour remonter jusqu'à vers chez Isa, soit notre point B inutile de tout à l'heure, pour passer la prendre, monter à Centre 2 et faire les courses pour les crêpes du soir. Courses et pâte à crêpe réglées, repartir, en voiture toujours, il est huit heures moins le quart, le film est à huit heures, le ciel solide nous tombe dessus par vagues, quatre fois le tour du centre-ville pour trouver une place, un œil perdu sur l'horloge de bord (oui mais elle avance donc en fait on est par en retard), puis garés sous-terrain, déboulés par dessus le sol glissant et inondé du dehors, carcasses trempées sur le tapis du Méliès, il est huit heures dix, film commencé depuis dix minutes, et oui. Du coup repartir direction le Gaumont, des fois qu'il y ait quelque chose de pas trop mal mais en fait non. Donc demi-tour aqueux jusqu'au parking sous-terrain, cheveux trempés et flotte dans les yeux puis sur les sièges d'Isa. Départ du point C pour un retour point B sans passer par la case machin ni toucher quoi que ce soit.

Dernier Woody Allen non vu, du coup (ouais bah il est nul alors ça va, dixit Elsa ), mais la poisse diffusée jusqu'au jour suivant, aujourd'hui donc, avec TER retardé de 50 minutes à cause des intempéries d'hier, avec la gueule du Gier puis du Rhônes qui déboulent sur la droite de la voie, les eaux brunes raclées du lit vers les berges puis les stigmates d'inondations passagères sur les rives ou les champs limitrophes. Et par dessus le soleil brille, première fois depuis que je suis arrivé, en cette belle journée qui commence, etc.

samedi 15 mars 2008

Il y a deux ans « le blocage »

Voilà que je repense au « blocage ». Deux ans plus tard, certaines images me reviennent en mémoire. Certaines images dont je n'ai encore pas parlé. Elles sont fragmentées, isolées de tout contexte. Elles sont là, c'est tout. Nous sommes le mardi 8 avril 2008 et j'antidate ce billet au 15 mars pour mieux coïncider avec le début du blocage à l'université Jean Monnet de Saint-Etienne en 2006 :
- parce que je n'aime pas beaucoup publier plus d'un billet par jour
- parce que le planning de la semaine est rempli pour ce qui concerne les billets à mettre en ligne
- parce que je détourne ces informations de la première page, par lâcheté
- parce que je sais que certaines personnes directement concernées peuvent lire par dessus mon épaule.
Je décide de classer les faits de façon totalement arbitraire, par ordre de ce qui me revient d'abord en tête et, ensuite, par association, le reste. J'emprunte à François Bon sa mise en page cut-up. J'écoute Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles sur Deezer.

0

Contrairement à ce que je laisse entendre lors du billet des un an, le blocage ne commence pas le 8 mars mais le 15. Je corrige cette anomalie d'anniversaire avec ce deuxième billet.

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Je repense effectivement à Nine Inch Nails quand je repense au blocage. Je repense d'abord à Only, chanson de mon album préféré With Teeth et à son refrain : « there is no you there is only me » que je placarde de façon totalement adolescente en sous-titre de mon pseudo MSN. Je parle à Virgil, souvent. Ce sous-titre est tacitement destiné à Fanny avec qui je suis en froid, c'est une revendication de mes convictions du moment. Je me fous totalement du CPE parce qu'il n'a strictement rien à voir avec moi.

2

Nous sommes en cours d'Histoire Littéraire avec M. V. Nous sommes le mercredi 15 mars, lorsque, débarquée de la dernière AG, la moitié de la promo se rassemble pour nous annoncer le blocage. M. V. décide d'amputer son cours ; que l'on se serve de cette heure et demie pour discuter des tenants et aboutissants de la chose. On nous explique le pourquoi du comment et surtout le pourquoi il faut les rejoindre et bloquer avec eux. Bien malgré moi, je fais partie de la partie sceptique de la promo, en compagnie de personnes qu'habituellement je ne fréquente pas. Elise, Nico et surtout Fanny sont de l'autre côté. Je les ai croisés dans le couloir avant de venir, ils m'ont mis au parfum et ça ne me plaît pas. J'ai du mal à le cacher, d'ailleurs je me demande si j'en ai simplement envie.

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Ce qui m'ennuie de prime abord, c'est cette intrusion soudaine dans mon quotidien et l'incertitude des jours à venir. Ça m'énerve de ne pas pouvoir prévoir à l'avance le déroulement des jours. Ne pas aller en cours, évidemment, c'est bien le cadet de mes soucis.

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Je ne peux rien dire : je ne suis pas allé à l'AG. Si je voulais faire entendre ma voix, c'était là-bas qu'il fallait que je m'exprime. On me le fait remarquer, comme à quiconque qui aurait la curieuse envie de la ramener alors qu'ils n'ont pas fait l'effort de se déplacer jusque là-bas. Je reconnais l'argument mais me force intérieurement à le dédaigner, c'est ma mauvaise fois qui agit. Originellement, je devais aller à l'AG. Je change d'avis plusieurs fois. Je change d'avis une dernière fois lorsque Elise me reproche mon lunatisme sur la question – il est vrai que je lui ai déjà fait faux bon pour l'accompagner lors d'une précédente manif, quelques semaines plus tôt. Je prends donc la tangente et rejoint Malika à la BU pendant cette heure de trou.

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De retour en salle SR9 pour le cours d'Histoire Littéraire qui en réalité n'a pas lieu. Durant toute l'heure que dure ce petit débat improvisé, je scrute Fanny et les autres – mais surtout Fanny, parce que je peux lui en vouloir plus facilement, parce qu'entre nous c'est relativement habituel – de mon regard le plus noir. Parce que je leur en veux de me faire tenir de l'autre côté de la barrière. Parce que je leur en veux de ne pas partager mon point de vue. Surtout : je leur en veux de venir mettre les pieds dans mon quotidien le plus élémentaire.

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Je quitte la fac en trombe sans une parole pour les autres. J'appelle la seule personne de mon entourage à ne pas faire partie de la chose : Malika. On se plaint mutuellement dans le dos des autres parce que ça nous défoule l'un et l'autre.

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Le soir même, il me semble que j'appelle Elise, qu'on s'engueule, c'est peut-être la première fois mais peut-être que je confonds avec un autre coup de fil pour d'autres occasions. Je crois me souvenir qu'elle me reproche une conversation qui a eu lieu plusieurs semaines plus tôt à la Mie de pain ou dans l'un des nombreux kebabs autour de la fac (de mémoire : on ne fréquente que les gens qu'on est matériellement forcé de fréquenter, je ne crois pas aux amitiés longue-distance, elles finissent toujours par se déliter ; dans un an et demi je pars vivre ailleurs). La conversation se termine sans que notre différent soit tranché, réglé. Je déteste ça.

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Le soir même et les suivants, je m'engueule avec Fanny sur MSN.

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Je sais pertinemment ce qui me fait peur : que cette scission entre nous se creuse.

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Je ne participe pas au blocage le lendemain. Je me rends tout de même à l'AG suivante, le jeudi ou le vendredi qui suit. Les autres sont rassemblés autour d'un banc, juste devant l'entrée. Le portail est fermé, barricadé. On m'invite à passer par dessus la grille pour les rejoindre. Ce que je fais. Pendant que j'enjambe le truc, mon genou se bloque pendant un moment pendant que ma jambe continue de tourner. Je boite pendant le restant de la journée. Je ne sais plus si je dramatise la chose ou si, au contraire, j'essaie de le masquer. Je découvre avec amertume la présence de Malika qui construit des pancartes et des slogans comme si de rien n'était, comme si notre conversation de la veille ou de l'avant veille n'avait pas eu lieu. C'est cette facilité de travestir ses convictions pour un rien qui m'agace. Cette facilité que, par fierté ou par orgueil, moi, je suis sûr de ne pas posséder.

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Beaucoup m'ont tenu un certain discours avant le blocage et un autre complètement différent pendant. Beaucoup on fait partie du truc histoire de faire partie du truc.

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C'est peut-être à cette occasion que je rencontre Isa. Je me demande qui elle est, ignorant tout à fait qu'elle fait partie de notre promo depuis quelques mois au moins.

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C'est à cette occasion que je fais connaissance avec Virginie et Patrick.

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L'AG qui suit se déroule derrière la fac, à côté de la BU. Le nombre de personnes présentes est impressionnant. Il y a des caméras de France 3. Je décide de voter blanc, me foutant résolument du pour ou du contre. Il n'est pas évident de sentir cette masse de bloqueurs et d'anti bloqueurs hostile à son choix de « conscience ». Je me souviens avoir été mis à l'écart pour mieux décompter les votants, avec les autres « blanc », tout au fond ; une belle brochettes de gusses qui se demandaient résolument ce qu'ils venaient foutre là.

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Je fais en sorte de ne pas trop me faire marginaliser. Je compense comme je peux cette rupture d'opinion entre nous (ou, en l'occurrence, de non-opinion). Je tape le contenu d'un tract rédigé à l'avance dans un cybercafé. Je balaye deux ou trois idées quand j'en ai l'occasion. Je participe à une seule manif pour qu'on ne puisse pas, plus tard, me reprocher mon absence. Je déteste ça.

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Je déteste la formation progressive de ce groupe auquel je ne fais pas partie. Après coup, je déteste quand d'autres font références « au blocage » comme à une époque lointaine et idyllique, la nostalgie à fond la caisse.

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Je décide à l'avance de passer de temps en temps à la fac. Je ne participe pas au mouvement. Je me pointe aux AG, prétexte pour rejoindre les autres. Tous les deux ou trois jours en règle générale. Je m'interdis d'y retourner deux jours de suite. Mon esprit est généralement occupé par « Coup de tête », il y a désormais du REZ dans les oreillettes de mon MP3.

16bis

Je me rappelle la première fois que je m'apprête à passer par l'entrée latérale, côté Voltaire. Je me demande à moitié sérieux entre moi-même si on me laissera passer vu comment je suis fringué. A l'entrée, je retrouve François occupé à filtrer le flux d'entrants-sortants.

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Un jour où Fanny ne peut pas venir à une AG pronostiquée serrée parce qu'elle doit aider au blocage de Simone Weil, je lui propose de voter à sa place. C'est la seule fois où je vote « pour ». Ma conscience s'en accommode facilement : j'ai besoin de plus de temps vierge pour poursuivre « Coup de tête » qui s'enlise.

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Retour en arrière, au début du blocage. Notre prof de Dissertation propose à « ceux qui le souhaitent » de rendre une dissertation prévue depuis longtemps. Un délégué doit les ramasser sur les ruines cartonnées et barricadées de la fac. Je m'y pointe pour rendre la mienne, terminée pendant les vacances précédentes et donc avant le début du blocage – et, par ailleurs, totalement bâclée, ce qui amènera une bâche de plus dans cette matière. La pénible impression d'être pris pour un de ceux qui souhaiterait reprendre les cours au plus vite.

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Lorsque la fin du blocage est votée, c'est un état de déprime qui gagne tout le monde. Le CPE est déjà abrogé. Il n'y a plus rien à poursuivre, sinon peut-être toutes les luttes valables qui ont fait se fédérer autant de monde autour d'un seul prétexte. Le prétexte est sacrifié, de même que le premier ministre de l'époque, décapité. Comme je le pressentais, « nous » contribuons à dégager une voix royale pour Sarkozy 1er.

19bis

Lorsque la fin du blocage est votée, Hugo me téléphone, je lui annonce la chose, il me dit « c'est super », ou quelque chose comme ça, probablement parce qu'il essaie de dire ce qu'il croit que je suis en train de penser moi-même. J'essaie de m'éloigner un peu des autres, je n'ai pas réellement envie que cette bribe de conversation filtre ailleurs. Je lui réponds peut-être « oui, oui ». En réalité je suis amère. « Coup de tête » n'est pas terminé. J'ai besoin de plus de temps que ça. Les premiers partiels commencent déjà à poindre. Je n'arriverais plus à continuer d'écrire les jours suivants.

mercredi 12 mars 2008

M'sieur

Première (demie) journée de cours. Trois heures. Mes notes bien préparées, mes feuilles bien organisées de la veille. Je sais pourtant que je ne les lirai pas ou si peu. Je me dis que c'est juste comme un gros oral de fac mais en différent.

Ici, à Mushroom-Hunting, les classes n'ont pas de numéros ou de lettres, pas de 4e2 ou de 3e7. Non, ici, à Mushroom-Hunting, les classes sont organisées d'après des noms de légumes-pas-bons. C'est une drôle de façon de faire mais après tout pourquoi. Moi, j'ai les 3e Haricots, les 3e Fenouil, les 4e Aubergines et les 4e Blettes aux choux de Bruxelles avec de la sauce au poivre périmée par dessus. Moi je ne suis pas là pour juger, je constate, c'est tout.

La première heure se passe très bien. Il s'agit des 4e Aubergines. Une classe calme, sympa, qui participe, qui comprend, qui ne me demande pas sans arrêt « m'sieur c'était quoi la phrase d'avant ? ». Sympa, vraiment. On fait tout ce que j'avais prévu.

Deuxième classe, les 3e Haricots : difficile à dire, ils ne sont que six. Z'étaient pas au courant que Mme Mai était remplacée qu'ils disent. Ça sert à rien de faire ce que j'avais prévu, du coup. Petite heure histoire de me tenir au courant de leur niveau, où ils en sont, tout ça. Le dialogue est plutôt cool même s'ils ne sont pas super à l'aise, comme ça, en petit comité. Ils parlent à voix très basse, limite pour que je ne puisse pas les entendre. Finalement j'embraye sur ce que j'avais prévu à la base, je l'adapte juste pour en faire un petit exercice d'oral un peu décontracté.

La troisième classe, c'est la pire. C'est les 4e Blettes aux choux de Bruxelles avec de la sauce au poivre périmée par dessus. Comme quoi, le hasard des noms de classe... François Berléand me présente en début de cours, en me disant de ne pas hésiter à lui en envoyer (des élèves) s'il le faut. Le ton est donné. Hier, cette classe, on me l'a décrite comme ayant un « électroencéphalogramme plat ». Dans ma tête, je me suis dit qu'ils devaient être neurasthéniques. En fait non, ils sont juste complètement cons. La neurasthénie me manque déjà. Il sont lents, bruyants, n'ont pas leurs bouquins, ce qui fait que je dois occulter toute une partie de mon cours, si ce n'est l'intégralité de ce que j'avais préparé. Obligé de gueuler toutes les cinq minutes, et je n'aime pas ma voix quand je gueule : l'impression qu'elle ressemble à celle de mon frère.
Certains sortent du lot : d'au-ten-thi-ques-pe-tits-cons. Le problème c'est que ceux qui sortent du lot, ils représentent bien la moitié de la classe. Ils sont le lot.
Ils ne comprennent rien, il faut tout leur dire. Alors que les 4e Aubergines sont limite prêts à commencer une prise de notes légères ou partielle, eux ne sont pas capables d'écrire une phrase sans que je répète dix fois, sans que j'écrive cinq mots au tableau. Bref, des chiants. Et des chiants qui ne ne peuvent même pas se permettre de l'être vis à vis du niveau général de la classe. Du coup : aucun scrupule à leur coller un devoir pour demain, même si déjà prévu de longue date.

Ce qui me saoule, c'est que cette demie-journée c'est plutôt bien passée, mais je reste sur cette dernière impression avec l'arrière-goût des blettes par dessus. Du coup : ça me force à faire le prof chiant, jamais sympa, qui va coller des exos de grammaire complètement cons pour avoir la paix alors qu'avec les 4e Aubergines je pourrais faire des trucs plus sympas. Et devenir le prof que j'ai toujours détesté étant élève (même si j'étais moi-même un p'tit con), ça ne m'enthousiasme pas du tout. Enfin, gardons déjà le positif. Pour un appelé de dernière minute qui n'a eu qu'une demie-soirée pour préparer sa rentrée, je crois que je ne m'en suis pas si mal tiré que ça.

Et puis maintenant, c'est comme ça que je m'appelle, « M'sieur ». Bizarre : j'étais à leur place il y a quelques années seulement...

Bonus : Viens d'avoir Elise au téléphone, lui raconte ma journée, me plains un peu au sujet de mes 4e Blettes aux choux de Bruxelles avec de la sauce au poivre périmée par dessus. Je lui dis quelque chose comme « ouais, ils font chier, ils parlent tout le temps, ils écoutent rien, ils dérangent les autres, je dois leur dire de se taire en permanence ou des trucs du genre arrêtez vos bavardages et tout, comment ça craint grave ! ». Elle, elle me répond :
« Waaw, comment t'es gonflé, nous l'année dernière encore, on faisait que parler dans tous les cours et on faisait chier tout le monde, oh l'autre eh ! »

(Note : non, non, je vous rassure, Elise et moi ne parlons pas réellement comme ça dans la vraie vie...)

jeudi 14 février 2008

Ochracé

Ma dernière nouvelle mise en ligne sur le blog, c'était en août. Six mois plus tard, c'est un troisième texte "papier" qui vient garnir le sommaire de cette catégorie de nouvelles, disons, traditionnelles. Ce qui l'est moins (traditionnelle), c'est la genèse du projet qui a donné naissance à Ochracé ; à l'origine, cette nouvelle est une sorte de commande. Il y a un mois, en effet, Elise m'appelle pour me raconter l'un de ses rêves : j'ai pensé à toi tout de suite en me réveillant, elle me dit, ce qui pourrait être flatteur, mais en réalité la trame du rêve étant relativement tordue voire malsaine, c'est un peu plus délicat. Qu'importe, elle me le raconte et puis me demande de le mettre en mots. Le projet me tente dès le début, parce que je sais d'avance comment je vais m'y prendre. J'ai déjà un univers tout prêt dans ma tête, il ne me reste plus qu'à intégrer la trame en question, que je respecte quasi religieusement. Cet univers, c'est aussi celui de Sablier, celui de Décompte. J'en reparlerai sans doute.

L'écriture glisse toute seule. Contrairement à Scapulaire, je ne rencontre pas ou peu de difficulté. En quelques semaines, c'est bouclé, j'en suis content, satisfait. A en juger par les premiers échos que j'ai reçu d'Elise, elle est également satisfaite, sa commande est bien accueillie. Je me dis que je vais monter une entreprise d'écriveur de rêves, les gens viendraient ou m'appelleraient ou m'écriraient la trame général de leurs rêves, et moi je les mettrai en forme. Je ferai des nouvelles, des recueils, des romans, des sagas familiales. Des rêves. Agréable comme idée.
En attendant, et avec l'accord de ma première cliente, je propose cette première tentative que je mets en ligne à l'instant même. Je précise au passage que le fichier mis à disposition est un fichier PDF, parce que la mise en page (bricolée) de la nouvelle nécessite une forme fixe. Commentaires bienvenus, of course.

La terre bleue compresse le temps, l'impression qu'on en a. Les heures, broyées en minutes. Les instants, gonflés jusqu'à l'absurde, sont des semaines entières.
Les aiguilles de ma montre sous mon poids dérapent. Mes yeux plissés laissent glisser la poussière. Signe que la terre en moi se laisse couler, elle aussi, que ses effets fonctionnent. En moi elle gagne centres nerveux, sinus, siège de la parole. Mes pensées s'altèrent, fixées pourtant sur ces grains sales. Ce n'est pas la première fois que je prends de la terre bleue. Mais pour la première fois dans ces quantités.

On se sert ensemble sur la banquette arrière de la voiture. Quatre corps les uns à la suite des autres, contre les autres. Les roues vrombissent sur l'asphalte écaillé, les hauts-plateaux défilent contre les vitres, sur les côtés. Les lignes rouges tracées le long de la route fusent, avalées-courbées entre les deux pare-chocs. Je ne connais pas le conducteur. Peut-être que la terre en lui se diffuse également, c'est possible, ça ne me surprendrait pas.
La terre bleue compresse le temps, l'impression qu'on en a. On m'a tendu le sachet et sept cristaux ridicules ont roulé contre ma paume. Et du creux de ma paume à l'espace confiné entre mes gencives et l'intérieur de ma lèvre inférieure. Je les y ai placés un par un. Les picotements salés et le goût du sang un peu qui se mêle à mon haleine. Les effets sont dilués dans ma bouche. Ça coule un peu entre mes dents, mais l'hémorragie ne dure pas. Les boucles de la route sur les hauts-plateaux s'enchaînent, s'enroulent entre elles. En une minute peut-être les kilomètres sont broyés. La voiture s'arrête, les portes s'ouvrent. Le paysage souffreteux ; des maisons terreuses sur le haut des plateaux.


Lire la suite.

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Ajout du 27 juillet 2008

Ci-dessous copie des deux lettres reçues de l'Espace Pandora et Fabienne Swiatly en réponse à ma participation au concours Quelles nouvelles ?.

Le jury du concours Quelles nouvelles ? s'est réuni suite à un long examen des nouvelles reçues : 182 cette année. De nombreux textes ont fait l'objet de vives discussions. Nous avons le regret de vous informer que votre nouvelle n'a pas été retenue pour faire partie de la future anthologie. Cependant, nous tenons à souligner le fait que votre nouvelle a suscité les encouragements du jury.

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En tant qu'écrivain, je fais partie du jury Quelles nouvelles ? de l'Espace Pandora, je voulais personnellement vous faire part que votre texte Ochracé n'a pas été retenu pour le recueil de nouvelles 2008.
Mais par cette lettre, il faut que vous sachiez qu'il y a eu une belle discussion autour de ce texte. Et que l'ayant défendu, je me permets de vous faire quelques remarques.

Certaines audaces d'écriture m'ont vraiment séduite alors qu'elles pourraient apparaître comme de simples trucs. Ainsi vos traits continus qui mènent à la ligne, définissent un espace-temps narratif intéressant.

D'ailleurs votre texte explore bien cet espace-temps de la conscience altérée. Pas facile. Cela m'a fait penser à certains textes de Jean-Michel Maulpoix ou encore Le livre des ciels de Leslie Kaplan sans que je puisse dire exactement pourquoi.

Vous parvenez à décrire la fière qu'elle soit émotionnelle ou chimique.
On y est. On vous croit.

Par contre, l'histoire en sa deuxième partie - l'arrivée du "père" nous a semblé moins convaincante et mal amenée. Soudain, la tension se dilate. L'histoire se décentre mollement (même s'il y a violence). Dommage.

L'histoire de la seringue n'est pas très crédible. Le narrateur se démultiplie et quelque chose ne fonctionne plus aussi bien. La nouvelle devient artificielle.
Et la question qui me vient est : la nouvelle est-elle une forme littéraire qui vous est familière ?
Et peut-être qu'en conservant une histoire racontée de la femme et uniquement de la femme, le texte aurait tenu jusqu'au bout. Peut-être.
Mon propos est très direct, mais si nous n'avions pas été séduits par une partie du texte, cette lettre ne se justifierait pas.

Et vous dire aussi, que nous serions très heureux que vous participiez au concours 2009 en tenant compte ou pas (mais alors il faudra mieux affirmer ce qui semble m'avoir échappé ici) de mes remarques.

En espérant que vous comprendrez que cette lettre est un encouragement.

Avec mes salutations les plus cordiales

dimanche 23 décembre 2007

Fac côté tram / Devant Méliès

Passé un mois de décembre plutôt absent niveau relation au monde extérieur, la faute à « Coup de tête » qui m'occupait un peu trop la tête, justement. Alors un coup de fil par ci, quelques mails par là, sûr que c'est pas l'idéal, surtout quand on avait l'habitude de côtoyer certaines personnes tous les jours pendant plusieurs années. Et comme je sais que je coupe très facilement (et sèchement) les ponts avec les autres, et comme je sais que j'ai pas envie que ça arrive avec ces personnes là, ça fait du bien de pouvoir les revoir de temps à autre. Genre (prononcez « jare ») quand je retourne sur Sainté, par exemple.



Alors j'ai vu Virginie, vendredi, parce que j'arrivais l'avant-veille seulement et qu'elle partait le lendemain alors du coup : pas évident de se croiser. Le temps de se voir au Voltaire, notre bar à glande près de la fac, et de passer quelques heures à discuter de tout et de rien, et des clips à la con en fond sonore et visuel et parler de nous et des autres, ce genre de choses. De Nuggets City, de mes écrits, de son mémoire. De films, de bouquins. De mon projet 17h34 qu'elle a dû subir elle-même comme sujet photographié parce qu'il était 17h34 quand on s'est posé.
Et puis Virginie, c'est bizarre, parce que j'ai l'impression qu'on s'est « rapproché » à partir du moment où moi je suis parti de Sainté, en juin dernier. L'impression que c'est une personne à laquelle je tiens et avec qui j'apprécie beaucoup discuter, que ce soit par mail ou devant un verre de Coca Light au Voltaire. De littérature ou d'autre chose. L'impression d'avoir loupé un truc, du coup, de pas avoir su se rapprocher d'elle au(x) moment(s) où je la croisais pourtant régulièrement dans les couloirs de la fac.

Le lendemain, samedi, j'ai retrouvé Nico, en ville, devant le Méliès, pour finalement passer notre aprem là-bas : plus pratique. Le temps de boire un verre au Méliès Café, puis d'aller voir Là nuit nous appartient dans la foulée (pas de chronique pour ce film pourtant sympathique, pour la simple et bonne raison que Léo a déjà écrit une critique qui exprime très bien ce que j'en pense sur Culturopoing), puis retourner au Méliès Café pour manger un morceau, le soir venu.
Nico, c'est un peu l'un de ceux sur lesquels je sais que je peux me reposer si jamais y a besoin. Nico, ça sera le premier que j'appellerais au cas où, et rien à voir (ou si peu) avec le fait que ce soit un numéro gratuit et illimité. Idem pour Elise, d'ailleurs (sauf qu'elle, elle est payante). Sorte de triangle Elise-Nico-Moi sur lequel on pouvait tous mutuellement s'appuyer à l'époque. Triangle éclaté, à présent, puisque que moi à Nuggets City, lui à Sainté et elle à Grenoble, mais triangle quand même. On devrait se retrouver tous les trois cette semaine si tout va bien.
Bref, Nico, disais-je : de quoi discutailler sur son master, sur son Capès qu'il prépare en parallèle (ou bien serait-ce l'inverse ?), sur d'autres que je n'ai pas pu ou ne pourrais pas voir ces jours-ci, sur mes écrits, etc. Du coup : parfois l'impression de répéter des phrases que je disais déjà mot pour mot à Virginie la veille mais quelle importance.

D'ici le 31, date de mon départ : voir Elise et Nico et Laurianne aussi et d'autres peut-être si c'est possible, si on arrive à se croiser.
Dans la semaine : l'habituel marathon familial de ces périodes festives, qui s'annonce cette année anémique. A vérifier.

Bizarre, sinon, de parler à voix haute de personnes dont on sait qu'ils liront ces lignes d'ici quelques heures ou quelques jours ; voilà ce qui arrive quand on n'est pas un habitué du blog introspectif.

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