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Tag - Emmanuelle Pagano

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dimanche 21 février 2010

Emmanuelle Pagano, L'Absence d'oiseaux d'eau

J'aime beaucoup la langue d'Emanuelle Pagano, mais pas celle-là : celle-là je l'ai lue comme un somnolent, et jamais réellement en phase avec le texte.

oiseauxdeau.jpg

Peut-être que l'avant livre a pris le pas sur le pendant lecture. Parce que nous avions suivi les coulisses en ligne de l'écriture de ce livre : livre-romance entre deux écrivains. Et une romance entre deux écrivains se propage, se propulse par écrit. C'était censé être un roman épistolaire. Et entre temps l'un des deux je a coupé court, et « en partant il a repris ses lettres », comme l'indique le petit paragraphe en préambule. Peut-être pour ça que je suis resté dehors ?
Je ne veux pas savoir si ces lettres sont fictives ou réelles, mens-moi si tu veux, si tu peux. Moi je peux. Au point dont tu parles : au point du langage du droit. J'écris quelque chose et ça arrive, ça devient. J'écris notre histoire, elle grandit. Mais elle ne deviendra pas comme comme je l'écris, comme je la veux, parce que tu l'écris.

Emmanuelle Pagano, L'Absence d'oiseaux d'eau, P.O.L, P.17
Les lettres sont à sens uniques, il n'y a jamais de réponses, on devine parfois les réponses, mais elles ne sont jamais là. Peut-être stockées quelque part, dans un tiroir, ou plus vraisemblablement dossier perdu dans quelque disque dur endormi. On connaît son propriétaire, mais chut, car son nom n'est jamais prononcé.
Nous, c'est notre métier de raconter la vie des gens, privée ou pas. On ne doit jamais se censurer, sinon, autant arrêter tout de suite ce livre. S'il avait fallu se taire, je n'aurais jamais écrit mes romans. Tu sais les libertés que j'ai prises avec eux. Tout est vrai dans mes livres. La fiction n'est que dans l'assemblage. Elle colle ensemble les morceaux de réel hétéroclites que je trouve autour de moi. Elle leur donne une cohérence, elle les tient ensemble, c'est tout.

P. 57
Je cherche les raisons qui me poussent à traverser ce livre sans rien en retirer. Ce n'est pas un mauvais livre et l'autofiction (si c'en est une) ne me pose pas problème. J'ai corné beaucoup de ses pages, souligné beaucoup de ses lignes, même métaphoriquement, la langue n'est pas en cause. Mais comme un somnolent je l'ai lu et c'est un mot très dur : ce livre n'a aucun pouvoir sur moi et moi je ne retiens que son absence.
Je suis un de tes personnages. Je suis une femme dans ta tête, un fantasme, juste un fantôme. Mais il suffit que ce fantôme te regarde, te parle, t'écrive, pour que le désir bouge, sorte de mes lettres et s'installe en toi. Je connais ce pouvoir immédiat que j'ai sur toi, ça me donne une sensation de puissance, mêlée de tristesse, dont j'ai envie d'abuser.

P.97
On dit souvent Emanuelle Pagano, c'est l'écriture du corps. Les corps ne parlent pas mais battent, pulsent, craquent. Ces corps là parlent trop de leurs corps en train d'éprouver : c'est le piège de la lettre. L'érotisme est décalqué voyeurisme mais même ça ce n'est pas le problème. D'autres fois les corps s'éventrent et battent durs en plein sur le texte et là, oui, j'ai corné la page.
J'ai l'impression que quelque chose à l'intérieur de mon thorax découd mes muscles et ma peau, je ne sais pas bien comment, me défait, crève la plèvre de mes poumons, ça fait mal, je mets mes mains pour retenir mon souffle et mon coeur, pour qu'ils ne sortent pas. Ma respiration s'accélère et me submerge, je ne la maîtrise plus. J'ai l'impression de craquer sous elle, quand je pense à toi, il me semble tendre les bras, comme un joueur d'accordéon sans air, abîmé de musique et le souffle court, ouvrant son geste à s'en décrocher la poitrine. Je me replie dans tes bras de musique, mais il n'y a plus de bras, il n'y a plus de musique. L'air me manque dans le silence envahissant. Je tousse. Cette toux fait le même bruit de déchirure qu'un papier gras dont on se débarrasse. J'essaie doucement de respirer, de rester calme, mais tu as donné à mes poumons des gestes d'accordéoniste malade.

P.256-257
En route j'ai abandonné ma chronique, et sans doute n'ai-je jamais eu l'intention de la commencer. Je n'ai pas trouvé quelles étaient les raisons qui m'ont conduit à rater ce livre. Je ne suis donc pas compétent pour en conseiller ou déconseiller la lecture. Je garde seulement les derniers mots du livre, ceux qui accompagnent tellement bien ma lecture, unique et déjà défaite : « C'est juste une carte postale, juste un décor de livre. »

mercredi 19 novembre 2008

Emmanuelle Pagano, Les mains gamines

Nous sommes presque deux ans après la parution des Adolescents troglodytes, dernier roman d'Emmanuelle Pagano déjà paru chez P.O.L à l'époque. Presque deux ans plus tard où je me lance dans le roman suivant, Les mains gamines, sortie fin août pour la rentrée littéraire. Il y a relativement peu d'auteurs français dont j'attends réellement les nouveaux livres. Emmanuelle Pagano en fait partie.
Les mains gamines étaient très jeunes et malhabiles, inexpérimentées, presque analphabètes, d’autant plus brutales.

Crier ne servait à rien.

Pour supporter, je me disais crier ne sert à rien. Je tenais en me disant plus tard, j’écrirai, et ce sera plus violent encore, plus adroit. Je rentrais en classe, et j’essayais d’apprendre très vite, de tout comprendre, pour aller plus loin, bien plus loin que leurs gestes limités de petits garçons.

J’ai des mains de petite fille, gants taille 5-6, 12 ans. N’empêche, je sais écrire. J’ai des mains qui ont l’air d’être des mains de petite fille, mais ne vous y trompez pas, ce sont des mains d’adulte. Avec elles, j’écris. Je suis allée beaucoup plus loin en moi que cet endroit dont leurs doigts n’ont aucun souvenir.
Un peu comme Lignes de faille, Les mains gamines proposent une narration composée de monologues enchaînés, en l'occurrence de quatre femmes, dont on saisit rapidement le temps qui les unit, un temps révolu, un temps déjà vieilli sous les décennies écoulées. Toutes ces femmes gravitent autour de leurs souvenirs, communs ou non, et décrivent à leur rythme, à leur voix, les aléas du corps dont elle sont momentanément victimes. Les trois narratrices adultes se retrouvent dans leurs douleurs d'oreilles internes, la dernière, elle, se révèle produit des dysfonctionnements du passé avec sa démarche bancale et son hernie déplacée. Et la douleur des sexes, également, sexes dont on devine qu'ils ont un jour été pris de force, sexe en attente lente de la menstruation, sexes déchirées aux épines par des bogues aux épines trop tranchantes.

C'est encore une histoire de « corps empêchés », pourrait-on dire, oui, sans doute, mais ça n'a pas d'importance puisque Pagano creuse son sillon dans des thématiques qui résonnent fort chez moi, fort et juste. C'est encore une histoire de corps empêchés, de corps forcés, habités par d'autres corps, étrangers ceux-là, à l'image de cet insecte qui se blottit puis se frotte, non-invité, tout contre le tympan de la première narratrice.
On frappe discrètement à la porte. Je suis tellement ailleurs que je bondis.
C'est elle.
Elle me dit j'ai une petite idée.
Elle referme la porte.
Je la laisse approcher. Mon cœur est dans ma tête, dans mon ventre, mon cœur est partout et, à sa place habituelle, une énorme main s'est installée, elle frappe, fort, et disperse mon sang à toute vitesse jusqu'au bout de mes phalanges.
Elle s'assoit sur le lit.
Elle me prend la lampe et la colle sur mon oreille intolérable, en chuchotant la plupart des insectes sont attirés par la lumière.

J'ai cru m'évanouir.

La main sur mon cœur se calme, petit à petit.
Je sens la bête remuer plus qu'avant, ça me fait mal à hurler, mais on dirait qu'elle remonte.
Glisse.
Remonte.
Puis s'affole.
J'écarte sa main.
Non, maintenant non.
Maintenant, si j'approche une main, mon oreille est chaude et gonflée, dedans et dehors. Maintenant les bruits m'enflamment, bouger m'enflamme.
Entendre c'est boursoufler ma douleur.
Elle éteint la lampe et reprend son carnet.
Elle se lève.
Essayez de faire une petite sieste, alors, essayez d'oublier quelques heures.
Moi je croyais qu'il faisait nuit déjà.
Je croyais que vous veniez pour me dire qu'il faisait nuit, que vous aviez fini.
Elle sourit, il n'est que trois heures.

C'est moi la nuit.

Emmanuelle Pagano, Les mains gamines, P.O.L, P.50-51.
On oscille souvent, dans ce livre, entre le cheminement physique de la douleur (la sensation, la retranscription du son, du bruit, des maux) et la métaphore filée du viol, puisqu'ici, au fil de tous ces monologues, c'est bien le sexe qui s'excentre, le sexe est dans l'oreille, pris de force et déformé à l'extrême, un mal révélateur d'autres pénétrations, qu'elles soient gamines ou non, enfouies loin dans le temps mais jamais complètement étouffées. Pour autant, ce n'est pas un livre de victime, les témoins directs du récit étant toujours périphériques aux évènements (la victime, c'est bien cette cinquième narratrice, absente des pages du livre, uniquement présente via la quatrième de couverture recopiée plus haut). Les mains gamines, c'est bien un livre de souffrance tacite, bien calée sous la peau, inaccessible à main nue. La douleur est diffuse est permanente, elle fait corps avec la voix de ces femmes qui s'alternent au fil des pages. Pour la déterrer, il faudra plus que de l'ether, il faudra creuser sec au cœur de l'épiderme et c'est autant de blessures, diffusées longues dans le temps, qui en ressortiront.

Les mains gamines est un livre touchant à la langue précise, jamais crue, toujours exacte, souvent décalée dans cet ailleurs isolé qui tapisse toujours les décors des récits d'Emmanuelle Pagano. A la fois livre-chorale et cercle intime que l'on a peur de percer. Et même si dans les têtes Les adolescents troglodytes reste un livre à part, supérieur sans doute, celui-ci mérite clairement qu'on s'y penche et qu'on y creuse un peu.

Ajout du 23 novembre au matin

A signaler, depuis quelques jours, la réouverture du blog d'Emmanuelle Pagano "Les corps empêchés", toujours à la même adresse.

jeudi 13 novembre 2008

Vendredi moins un

A un jour près on était vendredi 13 mais non. Le temps se rétracte, peut-être parce que sur mon écran décoré de tire-bouchons, je passe mon temps à rentrer les paramètres du lendemain pour pouvoir saisir les données de la veille, c'est à dire du jour même. Alors je me crois le jour d'après. Vendredi 14. Et non 13. Presque.

Je sors en trombe à 16h29, une minute de gagnée rapport aux vingt de perdues hier, heures sup régulières mais non payées bien sûr alors, oui, je sors en trombe une minute plus tôt, et sans scrupule avec ça, histoire de pouvoir attraper mon 16h37, mollets durs sur béton sec, sinon c'est 17h07 et ça fait rentrer plus tard. En m'engouffrant dans le train pile à l'heure, je croise la silhouette avachie d'une voix qui dit les filles de Paris elles sont pas mal mais elles sont trop superficielles, sa voix tracée, son reflet biaisé, à parler comme chante Abd al Malik entre deux sièges, et puis le train s'extrait du sous-sol alors j'arrête de le voir. Lorsqu'on émerge passée Gare de Lyon, je vois sur le ciel autour s'étaler la plus belle des lumières de journée close. Quasi. Lumière granulée, lumière saisie entre les voies qu'on prend. Quelque part, je ne sais pas trop où, entre deux pages des Mains gamines, avant de voir basculer le soleil couchant plus près de mon ouest mais après avoir rangé mon mp3 dans mon manteau : des reflets dorés-progressifs, au fil de la courbe, transforment les façades des HLM barrées en papier doré pour boite de chocolats de noël. Cinq secondes, ça dure, cinq secondes pas plus.

Le matin je m'étais levé avec Madeleine dans la tête qui n'a plus voulu en sortir. En slalomant sur mon quai, avant mon 7h52, je me suis vu échanger la vie de gens abstraits pour sauvegarder cette chanson ou toutes les autres si jamais un cataclysme fictionnel voulait que. Ensuite je me suis vu échanger ma vie présente, quotidienne, laborieuse, contre ces chansons que j'aime et dans cette vision trop fraîche je n'hésitais pas. Mais une telle balance n'existe pas, je dois toujours partir travailler, retrouver mes collègues, gentils au demeurant, mais nous n'avons rien à voir les uns avec les autres c'est tout, alors je tombe sur mon siège, toujours le même, places larges devant l'escalier pour étaler mes genoux, et les portes se referment dans leur bip et je ne sors pas Les mains gamines, je ne me sens pas de lire, juste écouter Brel parce que le truc est parti, et la lumière dehors est une lumière du matin brumé par la buée des vitres. Il n'y a rien à voir le long des voies à l'aller.

A midi je ressors mes salades-sous-vide à deux euros, les mêmes que je m'engloutissais déjà au Mans, pris entre mes murs de l'époque, les murs du collège Prévost, et, exactement comme durant ces mois, je me mets à lire le Désordre, non plus la version Publie.net à présent mais bien le fil actuel. Quelque part, c'est comme si l'esprit du Désordre était pour moi lié à ces salades-sous-vide, parfois sans saveur, parfois surprenament mangeables. Rien à voir pourtant, Philippe de Jonckheere étant rarement indigeste, simplement la superposition des sensations et saveurs qui est à l'œuvre dans l'inconscient culinaire de mes lectures méridionales.

Puis revoilà l'heure de quitter à nouveau, et cette fois-ci, précisément parce que c'est la deuxième fois que l'instant arrive, que la sauvegarde me permet de reprendre l'agencement des choses, je décide de couper nette la minute d'hésitation de 16h28, je quitte une minute plus tôt que la première fois, une minute plus tôt que la minute plus tôt précédente, je quitte à 16h28, et mes mollets calmes sur les trottoirs droits peuvent souffler, j'ai mon train quoiqu'il arrive, je le sais bien, je le sais car je l'ai déjà vécu, la boucle est bouclée et les paradoxes temporels, en réalité, n'en sont pas, le temps malléable pendant que je le pense, pendant que je longe les jardins des Halles, avant de me laisser engloutir par dessous.

jeudi 6 novembre 2008

Publie.net

Je m'intéresse à Publie.net grosso modo depuis les premières annonces publiques nous informant de son existence alors à venir. L'évolution est rapide : de perspective d'avenir à plateforme bien ancrée en quelques mois. Publie.net présentait ces dernières semaines une nouvelle version, plus accessible, plus pratique, plus ergonomique. Prétexte tout trouvé pour en parler plus en détails.

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Brochette des dernières parutions.


Il y a bientôt un an, François Bon détaillait sur son site son projet d'agence littéraire numérique qui dispose déjà d'un nom, d'une adresse, d'une marque de fabrique : Publie.net. Cet article expliquait déjà les premières perspectives visées par le projet, doublé d'une analyse précise du marché actuel et à venir concernant le livre numérique. Les nouvelles générations de liseuses débarquaient sur le marché et l'expérience américaine montrait qu'il était possible de s'engouffrer dans la brèche. Ambition affichée par Bon à l'époque : explorer ce nouveau marché, Arlésienne des années 2000, pour le mettre au service du texte numérique contemporain. Près d'un an plus tard, les gros se sont aussi lancé dans l'aventure : Gallimard et plus récemment la Fnac, ont, par exemple, lancé leurs plateformes de livres numériques. Prix de vente exactement identique au livre papier (les frais d'impression, de stockage ou d'expédition seraient-ils pris en compte dans le prix d'un livre numérique ? étrange, pour ne pas dire choquant), mise en page sacrifiée alors même que le confort de lecture sur écran en dépend, deux points noirs irréversibles qui nous ramènent vers Publie.net, qui a au moins l'avantage de ne pas prendre le lecteur-consommateur pour un c|

Très rapidement, plusieurs impératifs s'imposent et structurent l'aventure. D'abord, un prix de vente accessible qui n'excède jamais le prix d'un livre poche avec deux formats présentées : les formes brèves (20 à 30 pages) proposées « au prix du journal », soit 1,30€ et le gros du catalogue, les « plus de trente pages » (souvent bien bien plus) au prix unique de 5,50€. Autre certitude : le refus du drm, ces verrous numériques qui ont fleuris avec l'arrivée de la vente légale de musique en ligne qui entrave l'utilisation du fichier téléchargé. Ici, la confiance est offerte à l'utilisateur. On n'oublie pas, non plus, que la vie du livre papier file de la même façon, avec possibilité de passer de main en main selon les conseils d'amis et autres recommandations. Enfin, la mise en place d'un système qui garantit que sur l'achat d'un livre-fichier, 50% du prix de vente sera directement touché par l'auteur, les cinquante autres servant à faire tourner la machine. Trois principes de base sur lesquels repose la plateforme, toujours d'actualité aujourd'hui, près de d'un an et quelques deux cents textes plus tard.

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Ma tante Sidonie en lecture écran via Adobe Digital Editions.


Voilà pour hier. Aujourd'hui la v2, avec refonte totale du système de commandes et réorganisation ergonomique du design (avec nouveau logo et charte graphique pour les couvertures très réussie, coup de cœur pour les couvertures-radiographies). La création d'un compte est désormais possible, avec bibliothèque personnelle contenant les livres précédemment téléchargés. Plus besoin de délais entre l'instant de la transaction et le moment où l'on peut télécharger le livre, ce qui était un peu agaçant, le fichier est désormais disponible dans la seconde, en plusieurs formats qui plus est, selon que l'on souhaite le lire sur ordinateur classique ou sur liseuse. Apparition également, d'offres promotionnelles pour séduire le lecteur sceptique : deux livres offerts (Autoroute de François Bon et le Contre Sainte-Beuve de Proust) pour toute ouverture de compte avant le 10 novembre, un livre gratuit pour cinq achetés... toujours appréciable.

Oui mais sur Publie.net, qu'est-ce qu'on lit ? Des textes qui n'auraient pas forcément pu trouver leur place par le biais de l'édition traditionnelle, des textes qui prennent le risque d'explorer une littérature peu rentable, mais aussi des auteurs importants, par exemple Eric Chevillard, Chloé Delaume ou Emmanuelle Pagano, des textes critiques comme celui de Dominique Viart cité il y a quelques semaines, des incontournables du domaine public (pas toujours bien composés lorsqu'ils sont lâchés sur les habituels sites de partage) et des fragments de laboratoire d'écrivains, des journaux ou blogs recomposés pour découvrir l'envers du travail d'écriture. Un peu moins de deux cents textes disponibles cela veut dire aussi beaucoup de diversité, de choix, de perspectives.

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Jacques Josse en lecture sur Eeepc (même si plus de batterie).


Un gros bémol cependant, car si je reste persuadé qu'une plateforme de ce type est indispensable à l'heure actuelle, que le texte numérique doit pouvoir se développer en parallèle du livre papier, je suis sceptique quant à la clause du contrat établi avec ces auteurs numériques qui permet de retirer un fichier du site dès qu'on le souhaite, c'est à dire, souvent, en cas d'édition papier plus traditionnelle. Et d'une, c'est agaçant pour le consommateur que je suis qui se dit pendant six mois « un jour ou l'autre je me le prendrais bien celui-là » et puis qui, un jour ou l'autre, découvre que son fichier n'est plus en ligne, et de deux, c'est surtout un bien curieux message à envoyer : celui que le livre numérique serait une littérature par défaut, un intermédiaire « en attendant mieux », en attendant l'édition papier.

Reste que l'offre proposée par Publie.net, personne ne la propose ailleurs : une plateforme bien rodée, quelques deux cents textes d'ores et déjà disponibles et l'apport éditorial d'une équipe qui ne publie pas n'importe quoi. Les tarifs sont honnêtes et ne font pas semblant de nier la réalité pratique des fichiers mobiles. L'offre s'étend aussi, depuis quelques temps, vers des abonnements spéciaux pour les bibliothèques qui commencent à suivre. Le tournant numérique se joue sans doute en ce moment, tant pis pour les Gallifnac qui le prennent de travers. Pendant ce temps, Publie.net continue d'avancer.

mercredi 16 janvier 2008

Mon fils après tout

Lu hier dans la journée : le premier roman d'Emmanuelle Pagano chez P.O.L, paru deux ans avant Les adolescents troglodytes. Court, cent trente et quelques pages à peine et touchant : l'histoire d'une ado qui est aussi mère. L'écriture est simple et juste. Deux extraits qui me sont particulièrement restés en tête.

Je n'aime pas ça, le bain de Pierre. C'est pas que ce soit si dégoûtant, mais je m'ennuie. Il joue distraitement avec l'eau, de sa main gauche, la seule qui bouge avec un peu de précision. Je ne suis pas sûre qu'il joue, mais on dirait (il grogne). Je le regarde jouer, quand je le regarde. Je ne le regarde pas souvent, parce qu'il ne sait pas ce que c'est, regarder. Me voir le regarder et le voir me voir, comme avec Titouan, qui rit à s'en noyer lorsqu'il trouve mes yeux, éclabousse tout le petit espace derrière le rideau et même un peu dans la cuisine, avec des éclats d'eau jusque dans les yeux. Pierre garde les siens toujours au sec. Ses yeux sont au plafond, alors c'est pas la peine. Je le bloque dans la mousse, je m'assois sur le rebord au cas où, et je prends un magazine, je le feuillette. Ou j'en profite pour me couper les ongles, m'épiler un peu. Sinon je me cherche des boutons (ma peau est trop grasse, il faudrait que je me fasse un soin au salon). De temps en temps je le dévisage, comme ça, parce qu'on ne sait jamais, mais si je croise ses yeux, je baisse les miens, parce que son regard nu, ça me fait devenir seule.
Quand la main gauche ne remue plus, se crispe, quand les grognements diminuent, j'ai peur qu'il s'endorme. Je le redresse un peu pour attraper la chaînette, je regarde côté cuisine en tirant sur la bonde, j'entends la baignoire se vider sans voir les eaux sales. Je passe le gant sur tout son corps, en commençant par le visage (j'ai pris la précaution d'abord de rassembler ses cheveux dans une couette rapide). Il se laisse faire. Je finis par son derrière, et s'il fait caca, je tourne à peine la tête, c'est mon fils après tout.

Emmanuelle Pagano, Le Tiroir à cheveux, P.O.L, P. 20-21.



___________


J'éteins la radio, je sors sur le balcon et je me chante une chanson, pour moi toute seule, pour essayer de me calmer.
Je faisais ça, chanter à voix très basse, quand j'étais enceinte de Titouan. Je dormais dans mon lit de petite fille, tout près de Pierre, chez mes parents. Je me mettais sur le côté gauche, une main au ventre pour savoir où ma paume était chaude. Je chantais pour moi toute seule et aussi pour Titouan, sous mes doigts. Je chantais pour ne pas entendre Pierre gémir. Et Pierre s'arrêtait. Ses yeux nus semblaient s'ombrer. Je le regardais se taire. Il était rare et endormi. Je pense qu'il dormait. Je commençais à m'habituer à lui. Ma fatigue est plus haute aujourd'hui. J'en ai marre, de chanter pour moi toute seule. Je n'ai jamais entendu la voix de Pierre autrement que sourde ou stridente, pénétrante comme des maux de tête, des maux de ventre. Je me demande quelle voix il pourrait avoir, en chantant par exemple, en disant des mots, ou même juste des syllabes doublées, comme Titouan quand il avait cinq six mois. Cette voix que je ne connais pas me manque.

Ibid, P. 38-39.

lundi 12 novembre 2007

Emmanuelle Pagano, Les adolescents troglodytes

Emmanuelle Pagano, je parcourais son blog sans avoir jamais rien lu d'elle, et je revenais sur son blog, je commentais parfois, je m'abonnais à son flux, tout ça, toujours sans avoir rien lu d'elle, pas de livre, j'entends, alors ces jours-ci j'ai corrigé mon erreur et j'ai (enfin) lu Les adolescents troglodytes (P.O.L, 2007), roman emprunté au préalable dans la bibliothèque familiale (maternelle), et lu dans la foulée de mon retour (ou quelque chose comme ça ; oui, je sais, la phrase est longue). Les adolescents troglodytes, mine de rien, ce n'est pas un livre évident à résumer, alors comme je ne suis pas un résumeur né et que j'aime les raccourcis faciles, je me permets d'emprunter au site web d'Emmanuelle Pagano un bout de ce résumé-tout-fait qui s'y trouve. Le voilà.


Adèle est conductrice de navette scolaire sur un plateau très isolé, en altitude. Elle transporte une dizaine d’enfants et d’adolescents, essentiellement des fratries, dont les histoires se mêlent à la sienne. Pendant les trajets, dans les intempéries, ses souvenirs, ses pensées, glissent sur les routes écartées, pendant que grands et petits parlent, se disputent, se taisent. Elle se souvient de son corps mal ajusté, de sa propre adolescence douloureuse. Adèle est une fille née dans un corps de garçon. Ni “ses grands”, ni “ses petits” n’ont connaissance de son passé. Elle est néee au milieu du plateau, à la la “ferme du fond”, aujourd’hui disparue sous une retenue d’eau. Elle y a vécu avec ses parents et son petit frère, Axel, puis elle est partie, avant de revenir au pays dans son nouveau corps : personne ne l’a reconnue.

Le narrateur des Adolescents troglodytes est donc une narratrice, ayant elle-même transité par un corps de garçon avant de devenir femme, après opération. Et cette narratrice, durant les deux cent et quelques pages que composent le roman, est omniprésente : on est dans sa tête, on est dans son corps, on est avec elle dans cette navette qu'elle conduit chaque jour, du plateau aux écoles, des écoles au plateau. Ses pensées sont le texte qui petit à petit s'articule, page à page, et découvre en silence (mais quel doux et beau silence) cette histoire qui est la sienne et dont, finalement, elle ne dit que si peu.
Des successions de moments, d'instants, voilà ce dont il s'agit. Des souvenirs, également, des réminiscences : le passé d'Adèle lorsqu'elle n'était pas encore Adèle, son présent, ses allers et retours, ces petits et ces grands et ces ados qu'elle emmène et qu'elle ramène chaque jour, qu'elle côtoie, finalement. Et ces petits bouts de pensée, attrapés au vol, le temps d'un paragraphe à peine, qui imposent une lecture lente : parce que le livre et court et que l'envie prend de ralentir, d'écourter, pour ne pas en une seule journée déjà arriver au bout. J'ai rarement ce genre de sentiment devant un livre ; avec Adèle, c'est le cas. Petits bouts de pensée, le temps d'un paragraphe, disais-je, comme celui-là, entre deux pages...

Je me pensais au féminin, en faisant les accords, depuis un bout de temps déjà. Mais comme j'étais bien la seule, je me sentais à la fois solitaire et désaccordée.

Emmanuelle Pagano, Les adolescents troglodytes, P.O.L, P. 76-77
Les accords, justement, tiennent une place centrale dans le roman : cet art de manier le « il » et le « elle » et d'ensemble les raccorder, les encorder, parce qu'ensemble uniquement ils parviennent à bâtir les fondements de son identité : Adèle, dont le premier prénom, sauf étourderie de lecteur, n'est jamais dévoilé. Et les jeunes également, clé du roman et mystère tout de même, eux qui avec leurs regards si neufs voient ce gars du pays qu'ils ne reconnaissent pas. De nombreux passages, globalement courts, s'enchaînent : Adèle, la silencieuse, qui en silence conduit les ados et les plus petits sans dire un mot mais qui observe, les tics et les manies, les capuches et les tatouages, les liens entre les personnages, les non dits, les mauvaises humeurs, les amours naissantes. « Ils sont mon bruit, ma vie, mon mensonge », pense-t-elle à la page 146 lorsque, justement, ils ne sont pas là derrière elle, et que ça lui manque.


Le beau temps ravitaille les conversations depuis quelques jours. C'est bon pour le tourisme d'hiver, ski de fond, skating, télémark, ski jorring, et sous le soleil le plateau est immense, comme artificiellement immense. C'est la belle, la grande stérilité de l'hiver. Les parois rocheuses en paraissent encore plus verticales et pittoresques. Le plateau pourtant, le plateau pour moi, n'est jamais aussi sérieusement touchant que sous la tourmente ou dans le brouillard. Le plateau, nos routes, nos champs, nos forêts et nos lacs, nos volcans. Nos pas souillés goutte à goutte dans les creux. Nos pas empêchés par le vent. Les noeuds des grillages accrochent les pertes des brouillards au bord des estives. Je préfère qu'elles soient bues par la tourmente que sucées aussi sec par les beaux jours.

Les adolescents troglodytes, ibid, P.129-130
Lors de ces trajets, d'autres pensées divaguent, qu'il s'agisse de contemplation ou de souvenirs, et tout est bon pour les laisser s'écouler sur les plateaux que parcoure la navette, sur la route accidentée et sur le paysage qui le borde. Les descriptions (ou devrais-je dire plutôt impressions) qui s'en échappent sont souvent les plus anecdotiques et pourtant les plus douces, les plus belles. Des descriptions qui, mises bout à bout, complètent en silence cette ébauche de personnage qui durant tout le roman pourtant se dessine. Adèle est autant ce qu'elle pense, ce qu'elle ressent, ce qu'elle rappelle à sa mémoire que ce qu'elle voit. Et que voit-elle ?

Le jour est bleu à s'ouvrir les plis du ciel. Il fait si beau et si froid que l'air se gerce par endroits, nous paraît impénétrable. Il va bien falloir passer dedans, pourtant.

Les adolescents troglodytes, ibid, P.166
Les adolescents troglodytes, roman poétique d'Emmanuelle Pagano, sorti au printemps, roman à lire, roman difficile à chroniquer - peut-être parce qu'on ne souhaite que l'effleurer - et puis pour ceux qui l'auraient déjà lu, des sites à voir, en complément : Les corps empêchés, site de l'autrice, et pour les autres qui déjà seraient intéressés, d'autres extraits à découvrir ici et .

[Article également disponible sur Culturopoing]