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Tag - Ernst Jünger

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dimanche 21 mars 2010

Qu'est-ce qu'un Journal

journal.pngEt j'ai pas la réponse, pour ça que j'y joindrai pas de point d'interrogation. En bloguant j'ai jamais l'impression d'en écrire un, de Journal, même si j'ai toujours l'impression d'en écrire un. En bricolant Spip pour la plateforme qui sera amenée à avaler Omega Blue dans quelques mois tout est Journal, tout est fragment de Journal, rien n'est Journal.

Exemple : j'ai toujours du mal à poser première phrase dans mes fichiers, pas parce que je sais qu'ils seront lus dans l'instant (c'est pas forcément le cas), mais parce que j'ignore comment entrer dans une entrée Journal. Des fois je me dis : et si c'était pas vraiment écrire Journal qu'écrire comme ça. Je cogite deux minutes puis j'arrête de cogiter : j'écris mon truc et puis voilà.

Des fois je prends aussi tous les journaux dispos à portée de main et je vérifie : comment eux font pour entrer dans leurs fragments ? Je sélectionne au hasard des pages traversées par le doigt un échantillonnage de fragements attrapés, liste exhaustive et étude comparée de quoi commence quoi et surtout comment. Je note la première phrase, ou les deux premières en fonction des cas, après c'est déjà plus le début. L'une de ces études, si elle existait réellement, pourrait poser le résultat suivant :
Since I left writing here, I have had days of almost perfect health, days of illness too, and days when the Mood assailed me. (Larbaud) / Rêvé, dans la nuit, des tranchées durant la première guerre mondiale. (Jünger) / Conférence d'une certaine Mme Ch. sur Musset. Habitude qu'ont les femmes juives de faire claquer leur langue. (Kafka) / Ce n'est pas l'inconscient qui a surchargé mon livre de ce trop que je m'efforce d'éliminer. (Bauchau) / In the morning the conditions were unaltered. Went for a ski run before breakfast. (Capitaine Scott) / Mon fils Nathan. Mon coeur se serre souvent quand je pense à Nathan, mon petit garçon. (De Jonckheere) / Ma belle-soeur a appelé dans la matinée, elle est à New-York. Elle veut me vendre un vibromasseur à 90 dollars parce qu'elle en a acheté trois et qu'elle ne se sert pas de tous. (Warhol) / Je rentre at home par le 13 heures 44. Je scrute : pas trace de Gérard Longuet, ni même d'un obscur conseiller général de canton rural. (Didion) / Rouges et Blancs [de Milklós Kancsó] : nudité, rituel du déshabillage, extrême audace de scène du baiser « rouge » ↔ infirmière, indifférence atroce où surgissent quelques actes cruels (« rouges » jetés à l'eau et pieutés avec gaffe pointue), épopée nouvelle, temps étiré, syncopes, symbolisme des regards. (Guyotat) / Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de Trafalgar, et hier fut le jour mémorable de la publication de Nuit et Jour ; mes six exemplaires me sont parvenus ce matin, et il en est déjà reparti cinq, de sorte que j'imagine cinq becs d'amis plantés déjà dedans. (Woolf) / Emotion. L’émotion vécue, impact ou contrecoup, est sans mots. (Emaz)
Voilà les données brutes, à suivre pour analyse ?

samedi 7 février 2009

De métal et de pierre

Jünger, de Paris au front russe où il s'embourbe, contemple une guerre qui n'est plus la sienne. Un temps qui glisse vers des horizons qu'il redoute. Son temps, c'est 14-18 et les vestiges de la vieille chevalerie. Plus tard il n'en reste plus que des ossements qu'on devine sous la terre. Le regard de l'écrivain, c'est aussi celui d'un homme qui voit son temps se dérober, son ombre s'étendre. Entre le métal et la pierre c'est le métal qui recouvre.
Pendant la première guerre, la question qui se posait était de savoir lequel des deux serait le plus fort, de l'homme ou de la machine. Entre temps, tout n'a fait que croître et embellir ; il s'agit aujourd'hui de savoir à qui, des hommes ou des automates, doit échoir la domination du monde. Le problème, tel qu'il se pose, entraîne de tout autres ruptures que celles, rudimentaires, qui semblent diviser le monde en nations et groupes de nations. Ici, tout homme est à son poste dans la bataille. C'est ce qui fait qu'en esprit, nous ne pouvons approuver tout à fait aucun des partenaires ; on se rapproche seulement plus ou moins d'eux. Nous devons avant tout combattre en notre propre cœur ce qui voudrait s'y durcir, y devenir de métal et de pierre.
(...)
On est mené à l'automatisme par le vice entièrement devenu habitude – si terrible chez les vieilles prostituées devenues de simples machines à plaisir. Les vieux avares font une impression du même genre. Ils ont lié leur cœur à la matière, et ils vivent dans le métal. Parfois, une décision particulière précède cette métamorphose : l'homme renonce à son statut. Il doit y avoir aussi, au fond de cette évolution générale vers l'automatisme, qui nous menace, un vice génétique – le découvrir serait la tâche des théologiens, dont précisément nous manquons.

Ernst Jünger, Premier journal parisien, Livre de poche, trad : Henri Plard, P. 134-135.
Hier, un grand nombre de Juifs ont été arrêtés ici pour être déportés – on a séparé d'abord les parents de leurs enfants, si bien qu'on a pu entendre leurs cris dans les rues. Pas un seul instant, je ne dois oublier que je suis entouré de malheureux, d'êtres souffrants au plus profond d'eux-mêmes. Si je l'oubliais, quel homme, quel soldat serais-je ? L'uniforme impose le devoir d'assurer protection partout où on le peut. On a l'impression, il est vrai, qu'il faut pour cela batailler comme Don Quichotte avec des millions d'adversaires.

P.149-150.
Note : Des prisonniers russes que, sur l'ordre de Maigweg, on avait triés dans tous les camps pour aider aux travaux de reconstruction – spécialiste du forage, géologues, ouvriers des raffineries du voisinage – furent réquisitionnés dans une gare par une troupe combattante pour servir de porteurs. Sur les cinq cents hommes de ce groupe, trois cent cinquante périrent sur le bord des routes. Et, sur le chemin du retour, cent vingt de ceux qui avaient été épargnés moururent d'épuisement, si bien qu'il ne resta que trente survivants.
Le soir, on fêta la Saint-Sylvestre au Quartier général. Malheureusement, les conversations d'usage provoquèrent en moi un malaise. Le général Müller nous fit, par exemple, le récit des monstrueux forfaits auxquels se livrèrent les Services de Sécurité, après la prise de Kiev. On évoqua aussi, une fois de plus, les tunnels à gaz où pénètrent des trains chargés de Juifs. Ce sont là des rumeurs, que je note en tant que telles ; mais des meurtres sur une grande échelle doivent sûrement se commettre. Je songeai alors au brave potard de la rue Lapérouse et à sa femme pour qui il s'était tant inquiété, jadis. Quand on a connu des cas individuels et qu'on soupçonne le nombre des crimes qui s'accomplissent dans ces charniers, on découvre un tel excès de souffrance que le découragement vous saisit. Je suis alors pris de dégoût à la vue des uniformes, des épaulettes, des décorations, des armes, choses dont j'ai tant aimé l'éclat. La vieille chevalerie est morte. Les guerres d'aujourd'hui sont menées par des techniciens. Et l'homme est devenu cet homme annoncé depuis longtemps, et que Dostoïevski décrit sous les traits de Raskolnikov. Il considère alors ses semblables comme de la vermine, ce dont précisément il doit se garder s'il ne veut pas devenir insecte lui-même. Pour lui et pour ses victimes, entre en jeu, le vieux, l'incommensurable : « Ce que tu vois là, c'est toi-même. »

P.289-290.

mercredi 4 février 2009

De toute trace de sang leur métal brillant

(L'instant où)
Paris, 19 mai 1941


Au flot de choses adverses qui m'accablent, s'ajoute ceci : qu'on me charge de surveiller l'exécution d'un soldat condamné à mort pour désertion. J'avais d'abord songé à me déclarer malade ; mais c'était s'en tirer à trop bon compte, m'a-t-il semblé. Et je me suis dit aussi : peut-être vaut-il mieux que ce soit toi qui sois là que n'importe quel autre. Et il est certain que j'ai pu, de mainte manière, rendre la chose la plus humaine qu'il n'était prévu.
Je dois bien m'avouer aussi que c'est un mouvement de curiosité supérieure qui l'a finalement emporté. J'ai déjà vu bien des êtres mourir, mais aucun à un moment connu d'avance. Comment se présente-t-elle, cette situation qui, de nos jours, menace chacun de nous et jette une ombre sur son existence ? Et comment se comporte-t-on, face à elle ?

(...)

On donne lecture de la sentence. Le condamné écoute avec une extrême attention, et cependant j'ai l'impression que le texte lui échappe. Ses yeux sont grands ouverts, fixes, avides, immenses, comme si tout le corps était suspendu à eux ; la bouche, aux lèvres pleines, remue comme s'il épelait. Son regard vient à tomber sur moi et s'arrête une seconde sur mon visage, dans une interrogation intense et pénétrante. Je trouve que l'émotion lui donne quelque chose d'exubérant, de florissant, pour tout dire, d'enfantin.

(...)

Les soldats du peloton se sont mis sur une seule ligne, et ils se tiennent derrière le pasteur, qui cache encore le condamné. Puis il se retire, après l'avoir une fois encore effleuré de la main, d'un geste qui retombe. Viennent ensuite les commandements, et dans le même moment, je retrouve ma pleine conscience. Je voudrais détourner les yeux, mais je m'oblige à regarder, et je saisis l'instant où, avec la salve, cinq petits trous noirs apparaissent sur le carton, comme s'il tombait des gouttes de rosée. Le fusillé est encore debout contre l'arbre ; ses traits expriment une surprise inouïe. Je vois sa bouche s'ouvrir et se fermer, comme s'il voulait former des voyelles et parler encore, à grand effort. Cette circonstance a quelque chose de confondant, et le temps, de nouveau, s'allonge. Il semble aussi que l'homme devienne maintenant très dangereux. Enfin, ses genoux cèdent. On dénoue les cordes, et c'est alors seulement que la pâleur de la mort se répand sur son visage, tout d'un coup, comme s'il s'y déversait un seau de lait de chaux : « Cet homme est mort. » L'un des deux gardiens détache les menottes, et avec un chiffon nettoie de toute trace de sang leur métal brillant. On couche le cadavre dans le cercueil ; je croirais presque que la petite mouche de tout à l'heure danse au-dessus de lui dans un rayon de soleil.

Ernst Jünger, Premier journal parisien, Livre de poche, trad : Henri Plard, P.27-30.
Jünger est envoyé comme officier allemand à Paris, son Premier journal parisien retrace, de 1941 à 1943, sa vie d'alors. Difficile, dans ces conditions, de passer sous silence le contexte historique de ces mots particuliers. Ici l'exécution d'un homme, ailleurs les première étoiles jaunes que l'on croise entre les rues (« J'ai revu l'étoile dans l'après-midi, beaucoup plus fréquemment. Je considère cela comme une date qui marque profondément, même dans l'histoire personnelle. Un tel spectacle n'est pas non plus sans provoquer une réaction – c'est ainsi que je me suis senti immédiatement gêné de me trouver en uniforme. », P.136). Précieux, et pas seulement pour le témoignage.

vendredi 21 décembre 2007

Me souviens que

On était passé ensemble sur un oral avec Nelly en première année, je m'en rappelle très bien, c'était en bible (oui, on avait des cours de bible en première année) et c'était un extrait de la Salomée d'Oscar Wilde et je m'en rappelle parce qu'on avait défendu une interprétation féministe du texte et on avait eu 13 ou 14 peut-être. On avait d'abord bousculé quelques idées comme ça, pour commencer, assis sur les escaliers, vers le bâtiment du CIT. Une fois on avait fait sauter un des cours de bible pour bosser sur ce truc et à la place on était allé bouffer ou boire un verre à Centre Deux. A cette époque, première année, second semestre, la bible, c'était notre dernier cours de la semaine et on l'avait le mercredi de midi à une heure et demi. Le cours de bible, c'était ce moment où la prof nous disait que dans l'iconographie du moyen-âge, Judas était représenté en roux parce que ça symbolisait le diable ou quelque chose comme ça et la drôle de sensation que ça fait quand les deux tiers de la classe se retournent en même temps dans ma direction avec la prof qui me regarde en me disant « désolé ». Après coup, Nico m'a dit que c'était ce jour là qu'il avait réalisé que j'existais (corrige moi si je me trompe).

Nelly, je l'ai croisée hier en allant faire mes courses de Noël, c'est pour ça. Juste trois minutes entre la fac et le centre ville, et probablement que j'aurais changé de trottoir et fait semblant de l'éviter si j'avais eu mes lunettes ce jour là mais voilà, je les avais pas, je l'ai reconnue qu'à la dernière minute. On peut dire qu'elle est sympa pourtant Nelly, c'est pas le problème, juste que j'aime pas croiser d'anciennes connaissances à qui j'ai rien à dire, c'est agaçant.

En première année, je connaissais pas encore assez Nico et Elise, on faisait que se croiser (et encore), et Fanny et Malika étaient dans l'autre groupe, difficile d'avoir des horaires qui concordent. Du coup, je passais le plus clair de mon temps avec Nelly et avec une des nombreuses Caroline que j'ai connu dans ma vie. Avec Nelly et Caroline, on est passé ensemble pour un autre oral, en Dissert, deuxième année, me souviens plus du sujet sinon que c'était une citation de Barbey d'Aurevilly. On s'est planté : quatre ou six, je sais plus combien on a eu. Hors sujet complet. Me souviens que ça m'avait gonflé grave, après coup, et que j'avais passé tout mon cours de stylistique à dessiner sous le nez de ce brave S.C. et je crois même que j'avais gonflé pas mal de monde autour de moi aussi ce jour là.

Retour en première année : les absences et claquements de doigts intempestifs de M. Mc Machin le mercredi matin et la nullité abyssale de son cours. Mon commentaire-super-génial parfait sur Jünger que m'a piqué Elise sous le nez et le truc minable que j'avais fait après sur Buzzatti. Je crois que j'ai encore le petit mot de remerciement qu'elle m'avait adressé à la fin de ce cours. Me souviens m'être dit qu'à défaut de cartonner avec mon commentaire-super-génial, je garderai une preuve de ma propre générosité histoire de, question d'égo.

En première année toujours : me souviens d'une après-midi passée avec Fanny et Fred et on était allé à Simone Weil ensemble, je sais plus trop pourquoi, et c'est peut-être le plus de temps que j'ai passé avec Fred de toute ma vie et on s'est peut-être échangé cinq mots maximum. Première année : C. pas encore revenu de Lyon et pas encore en fac d'anglais où je l'ai recroisé par hasard l'année dernière et l'arrière goût que ça faisait ce jour là, trois ans après, un mardi après le cours de 16e. Première année et l'insupportable impression de pas savoir ce que je foutais là, à l'époque. Et dur dur dur de se dire qu'il faudrait encore subir deux ans de plus.

Je ne sais plus quand exactement, l'année dernière : je croise Nelly en sortant de la fac, prêt à rentrer chez moi avec la migraine, des mois qu'on s'est pas parlé, je lui apprends qu'elle n'a pas cours parce que sa prof est pas là. Merde, elle me dit, ça veut dire que j'ai je sais plus combien d'heures de trou, qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire en attendant... Tiens, ça te dirait d'aller boire un verre ? Aucune idée de ce que je lui ai prétexté pour dire non. Peut-être bien la migraine, du coup.

mercredi 9 mai 2007

Guten Abend

Petit instantané fugace de ma lecture du moment, un bref épisode de la guerre des tranchées décrit par la plume d'Ernst Jünger. La scène n'est pas sans rappeler Joyeux Noël, film de 2005, sans doute en un peu plus froid...

Soudain, un coup de feu parti de l'autre bord, renversant l'un des nôtres mort dans la boue, fit disparaître les deux partis comme des taupes dans leurs boyaux. Je me rendis dans le segment de nos défenses situé en face de la tête de sape anglaise et cirai vers la ligne adverse que je demandais à parler avec un officier. Et, de fait, quelques Anglais partirent vers leur arrière et ne tardèrent pas à me ramener de leur ligne principale un jeune homme qui, comme je pus l'observer à la jumelle, se distinguait d'eux par la plus grande élégance de sa casquette. Nous commençâmes à parlementer en anglais, puis, un peu plus couramment, en français, tandis que les hommes de troupe alentour prêtaient l'oreille. Je me plaignis de ce qu'un de nos hommes eût été tué d'un coup tiré en traître, à quoi il répondit que ce n'était pas sa compagnie, mais celle d'à-côté qui l'avait fait : « Il y a des cochons aussi chez vous », remarqua-t-il, quand quelques balles parties du secteur voisin claquèrent non loin de sa tête, sur quoi je me préparai à me planquer. Mais nous bavardâmes longtemps encore sur un ton où s'exprimait une estime quasi sportive et, pour finir, nous aurions volontiers échangé des cadeaux en souvenir.
Pour en revenir à une situation sans équivoque, nous nous déclarâmes solennellement la guerre sous trois minutes à compter de la rupture des négociations, et après un Guten Abend ! De sa part et un « Au revoir ! » de la mienne, malgré les regrets de mes hommes, je tirai contre sa plaque de blindage un coup de feu auquel répondit sur-le-champ un second qui failli m'arracher le fusil des mains.

Ernst Jünger, Orages d'acier, Christian Bourgeois, pp. 95-97