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vendredi 25 septembre 2009

Guyotat #7

Le Tombeau suite et fin, même si pas réellement. Fuite, hostie et napalm.
Kment prend Giauhare à la taille ; la fille lui caresse son sexe durci, ils traversent les nefs dévastées, les serpent se jettent sur les jambes de Kment ; le garçon, Giauhare renversée dans ses bras, saute dans les herbes sèches. La mer déborde ; la pluie sur les montagnes brûlées, déchirées, napalmées, gonfle les sources, emporte les familles des villages empuantis, roule dans les rues les cadavres d'enfants que leurs mères nourrissaient avec du crottin, roule et lave les cadavres mutilés des enfants d'Elö, éclabousse, comme le feu, sur la forge des galets, crépite sur les tôles noircies ; sur les plages, creuse le sable, roule les écorces, les os, les cordes, crible la mer, s'enflamme au ressac.
Kment court dans la haute ville, ses pieds nus s'enfoncent dans la boue sanglante qui sort des villas pillées, des jardins éventrés, il serre Giauhare dans ses bras, la main de la fille couvre son front ; une porte bat sous le dôme de la cathédrale, Kment y plonge : un jeune diacre échappé au massacre, prie, la tête entre ses mains, agenouillé sur un petit banc ; Kment traverse la crypte, il monte jusqu'à l'autel, le jeune diacre lève les yeux, Kment ouvre le tabernacle d'une main, l'autre retenant Giauhare renversée, les seins découverts et la robe enfoncée, ruisselante, entre les cuisses ; Kment, les reins cambrés, serre le ciboire dans son poing, il l'ouvre, il prend deux grandes hosties, il en mange une, l'autre, il l'enfonce entre les lèvres de Giauhare ; le jeune diacre recule vers le fond de la crypte ; Kment prend deux autres hosties, en met une dans la poche de sa chemise, l'autre, sous la robe de Giauhare, entre les cuisses ; puis, il redescend, Giauhare, réveillée, mâche l'hostie ; Kment sort, court sous la pluie, il avale l'hostie, il court jusqu'à Titov Veles, s'écroule au pied de la roche des esclaves, couche Giauhare sur l'herbe ruisselante et glacée, se couche sur elle, souffle sur son visage, Giauhare caresse les tempes de Kment :
- Un enfant bouge en moi depuis ce matin : Touche. C'est le dernier né du monde, et c'est un rat qui l'a fait.

Pierre Guyotat, Tombeau pour cinq cent mille soldats, L'imaginaire, P.482.

mardi 11 août 2009

6693-16-103-01

DSC00055.JPGJe monte dans le premier train sans savoir qu'il en existe un deuxième, plus loin sur le quai, amarré au premier, et combien d'autres encore, enchaînés cul-tête les uns aux autres sur des kilomètres de rail et graviers. Je pourrais tout aussi bien ne plus être un nom, prénom, identité valsée sur la surface des vitres, mais une lettre, un âge, un code ou souffle que personne ne pourrait traduire ni comprendre. Disons simplement que je glisserais sur le quai comme un fantôme, fantôme que les miroirs pourraient capter, que le circuit interne de climatisation pourrait happer et laisser racler entre la coque et les gaines. La porte s'ouvre.

Je remonte appui-tête après l'autre l'allée centrale, premier étage, à rebours du sens de la marche encore à venir. Je remonte face contre tête contre corps voisin sur l'accoudoir, déchiffre le A et B ou 9 ou 8 de mon code client imprimé sur le billet, le numéro de voiture, de train, de place, fenêtre-couloir, étage ou pas. Entre les sièges, la chaleur progressivement se décompose et le roulis de la climatisation tressaute.

Surgissent depuis le quai les vibrations crissées de corps qu'on fourre dans le ventre du train. Les sièges sont tous occupés. Les visages tournés vers dehors, attendant que dehors défile et que dedans décolle. Les premiers voyageurs de trop s'excusent : vous êtes à ma place, disent-ils, ce à quoi on leur répond, voix de gorge mal à l'aise qui crépite sous climatisation : ça franchement ça ça m'étonnerait. On compare billet à billet, peau contre peau, pouce sous l'index, les numéros de train, voiture, place, étage, fenêtre, couloir, horaire, ville, destination, date, horaire encore, train encore, voiture encore. Toutes les informations imprimées sur chacun des deux billets sont à la fois correctes et absurdes mais les deux adjectifs ne peuvent cohabiter, l'un étant toujours en contradiction avec l'autre. Il n'y a aucune place libre dans le wagon et, à en juger par la foule qui s'épaissit sous ma fenêtre et qui enfle doucement depuis le bord du quai, aucune voiture ne semble plus pouvoir accueillir de voyageurs, clients, usagers ou ombres mortes.

L'heure du départ sonnée, le train ne démarre pas, le quai s'accroche bondé bruyant à la fenêtre côté droit.

L'heure tourne. Il n'y a plus un seul contrôleur SNCF dans ce train ou sur le quai voisin. Chaque passager déjà installé voit apparaître un double qui le défie : sortez votre billet et voyons qui à tort. L'opération se répète plusieurs fois : ils sortent, déballent, mesurent et comparent. Les numéros sont identiques. Personne n'a tort. Les moins patients abandonnent et se frayent un chemin entre les corps vers la sortie, empruntent l'accès souterrain vers la gare et disparaissent. Les autres font front, regardent de haut les corps qui s'accumulent encore sur le bord des quais. Je me vois reflété, moitié bouffé par le ciel grisâtre, moi qui n'ai encore été défié par personne.

Personne ne capitule, les foulent s'épuisent. Debout sous cagnard d'août tout contre rail, la moitié des passagers a déserté le quai. Les assis s'accrochent à la mousse des sièges seconde classe comme à leurs privilèges. Un même train réservé deux fois : seule la moitié des passagers pourra partir. Peu à peu la voiture 16 reprend forme humaine. Il n'y a plus que quelques ombres errantes sur les quais qui, peut-être, peut-être, ne font qu'attendre un prochain train, prochains rails, prochaine destination, et n'ont plus rien à voir avec celui-là, déjà saturé de paroles et arguments.

Un dernier corps se présente et se plante devant moi, doigts dépliés sur son billet ouvert et dit : c'est ma place je crois, comme tant d'autres avant lui, mais cette fois devant moi, moi qui regardais ailleurs et dois maintenant me retourner. A notre tour encore nous comparons les codes et les mots. Nos deux billets sont identiques. Sans accord trouvé entre nous, le train ne partira pas. Tous les regards, littéralement ou par l'intermédiaire des reflets détournés, ceux des vitres ou bien des bandes plastiques collées-vissées sous plafond, se tournent maintenant tout contre nous.

Le double statique devant moi, jean râpé noir sur t-shirt blanc cassé trop lâche et col ouvert, gorge et peau brune cheveux courts-brillants, me dit quelque chose comme il faudrait ou il faudrait que ou j'ai besoin de, mais j'écoute ailleurs et comprends mal. Je lui explique simplement sans m'excuser que je suis le dernier qu'ils attendent (je dis « ils » comme s'ils existaient, justement, et que le train prenait corps comme une entité symbiotique et que moi aussi j'en faisais partie) et qu'il est hors de question hors de question que je cède. Cette place que j'ai payée, et donc que je possède, est la mienne et je ne la lâcherai pas. Ne cèderai pas.

Regard sur le ciel haut à droite qui s'étend, les rails s'ouvrent et le train démarre, lentement, très lentement d'abord. Paradoxalement, le quai béton fumé s'épaissit sous la vitre. La voie vers Paris s'ouvre et contre elle un retour chez moi. Je me lève, rappelle mon double, le train s'arrête, peut-être dans un ordre différent : je ne cède pas car j'ai déjà cédé. Je lui montre mon billet à nouveau et il me tend le sien. Composté l'autre non, j'ignore dans quel ordre. Je ne lui dis pas c'est d'accord, ni allons-y ou finissons-en mais ok c'est bon, sans une syllabe supplémentaire. Nous nous écartons et fuyons l'allée étriquée de la voiture seize, étage, où tout le monde s'est remis à nous fixer, et marchons jusqu'à l'entre-deux voitures, quelque part entre les miroirs, toilettes, escaliers et portes coulissantes, là où, à l'ombre des regards, nous serons moins visibles. T-shirt blanc cassé contre le mien trop gris, pantalon noir contre pantalon blanc, peaux communes presque interchangées. Le contraste aperçu entre son thorax et le mien, l'un presque noir et l'autre blanc plaqué. Je ferme par dessus moi la fermeture éclaire de son jean, son billet ou le mien rangé-froissé dans ma poche arrière droite, c'est à dire la sienne. Salut, au revoir et je m'en vais, nous n'avons pas besoin de plus. Je vois le train sortir depuis le quai. Je m'éloigne et m'enfonce dans le bourdonnement de la gare souterraine. Je ne le regarde pas disparaître, la voie vers Paris s'est ouverte. J'ignore encore vers quelle direction je vais à présent me tourner.

lundi 13 avril 2009

Roberto Bolaño , Les détectives sauvages

Comme Mantra lu précédemment, Les détectives sauvages est un livre pré-adoré, déjà apprécié avant lecture. Suffit de voir le titre, l'auteur, la couverture, la quatrième, quelques extraits, quelques autres et c'est bon, voilà, on sait précisément que cette littérature nous parle et nous bouleverse. Avant lecture, précisément. Les pages tournées, les mots lus, au fond, outre le plaisir de se perdre là-bas dedans, ce n'est qu'une simple formalité. On savait, ensuite on vérifie, on constate que oui, c'est de la bonne, très bonne littérature.

detectivessauvages.jpg

Le titre implique l'enquête, l'enquête sous-entend des protagonistes en mouvement, mouvement vers une vérité quelconque qui tenterait de leurs échapper. Les détectives sauvages, c'est un peu ça et en même temps pas vraiment. Les détectives sauvages, c'est une enquête qui tourne à vide et dont on ne sait pas toujours qui la conduit. Les protagonistes sont là, prêts à témoigner. Ils n'attendent qu'un micro tendu depuis le tumulte des années pour faire entendre leurs voix.

Roberto Bolaño présente un récit en trois temps dont Rodrigo Fresán s'inspira sans doute pour composer la structure tentaculaire de Mantra : une première partie façon journal intime (1975), qui commence superbement comme suit :
J'ai été cordialement invité à faire partie du réalisme viscéral. Évidemment, j'ai accepté. Il n'y a pas eu de cérémonie d'initiation. C'est mieux comme ça.

Roberto Bolaño, Les détectives sauvages, Christian Bourgois, P.13
La deuxième partie (les trois quarts du livre) rassemble entre 1976 et 1996 des dizaines de témoignages, les voix répertoriées sont celles de personnages plus ou moins secondaires, qui ont, à un moment donné, gravité autour de l'intrigue, autour de l'œil du cyclone réal-viscéraliste et de leurs deux meneurs, Ulises Lima et Arturo Belano. La troisième et dernière partie reprend le journal intime (1976) là où il s'était interrompu quelques centaines de pages plus tôt. Entre les deux extraits de carnets du narrateur Garcia Madero, des dizaines de vie ont eu le temps de s'écouler.

Le livre est une double enquête dans le sillage de. Celui de Cesárea Tinajero, tout d'abord, mère présumée du mouvement réal-viscéraliste. Les détectives (sauvages) s'articulent autour de Lima et Belano, fascinés par la disparition de cette artiste sans œuvre (voir la réédition chez Verticales de l'essai de Jean-Yves Jouannais ce mois-ci, nous auront l'occasion d'en reparler), peut-être ou peut-être pas réelle. Les figures fuyantes s'inversent par la suite, puisqu'elles sont celles, suiveuses, de Belano et Lima. Ils apparaissent aux carrefours des différents témoignages (deuxième partie) mais ne parlent jamais de leurs voix propres. Leurs discours, tous comme leurs images, actions et mouvements, sont rapportés, indirects. L'enquêteur reste dans l'ombre, hors champ, de l'autre côté du micro, sur le revers de la bande dictaphone, il mène le jeu depuis la surface des pages imprimées.

L'enquête pousse pourtant vers l'absence de mouvement, la fuite ensablée, le vide le plus pur. Belano et Lima sont des poètes sans plume, au fond ils n'écrivent pas. C'est dans leurs vies propres que doivent s'incarner ces idéaux qu'on ne peut (ou qu'on ne parvient pas à) fixer sur papier. Le dénominateur commun de cette affaire, c'est bien le vide qui articule tout : une fuite inexistante, un mouvement vers le rien, une pure et simple disparition soudaine (cf. le passage au Nicaragua). Le réalisme viscéral, en tant que mouvement littéraire, l'illustre parfaitement : au fond personne ne sait ce que ça peut bien être, personne ne creuse rien pour le définir, personne n'écrit pour le porter. Personne n'écrit. Ne reste plus que la vie comme on arrive à la vivre, en boitant. L'exemple le plus représentatif est sans doute ce passage absurde de duel à l'épée sur la plage : Belano y provoque un journaliste pour une critique sur son livre qu'il n'a non pas écrite mais qu'il pourrait écrire. Vu comme ça, cette vie d'artiste-sans-œuvre peut apparaître comme une plaisanterie qu'on manque et qu'on ne comprend pas.
Le temps d'une seconde de lucidité j'ai eu la certitude que nous étions devenu fous. Mais cette seconde de lucidité a été dépassée par une superseconde de superlucidité (si vous me permettez l'expression) pendant laquelle j'ai pensé que cette scène était le résultat logique de nos vies absurdes. Ce n'était pas un châtiment mais un pli qui s'ouvrait soudain pour que nous nous voyions dans notre humanité commune. Ce n'était pas la constatation de notre oiseuse culpabilité mais la marque de notre miraculeuse et inutile innocence. Mais ce n'est pas ça. Ce n'est pas ça. Nous étions immobiles et eux étaient en mouvement et le sable de la plage bougeait, moins à cause du vent que de ce qu'ils faisaient et de ce que nous faisions, c'est-à-dire rien, c'est-à-dire regarder, et tout ensemble c'était le pli, la seconde de superlucidité. Ensuite rien.

P.693
Récit polyphonique sur le chaos et le temps (rappelons la déchéance brutale d'Ernesto San Epifanio), Les détectives sauvages, c'est aussi, sans doute, le récit de la sécheresse et du dégout. Sécheresse de fuites arides incontrôlées, d'abord (où qu'on aille on se perd, qu'il s'agisse du désert de Sonora, d'Israël, du Nicaragua ou de l'Afrique), puis sécheresse des échecs renouvelés à se perdre pour de bon : le monde n'est pas (encore) assez vaste pour qu'on puisse y disparaître convenablement. Dégout d'une réalité trop pauvre, qui ne permet pas l'accomplissement des mouvements hors normes (le réalisme viscéral), qui ne permet pas (plus) l'initiation telle qu'on a pu la connaître dans les fictions passées. Dégout du fantôme de son identité, sans doute, également, incarné sec par la carcasse du chilien Arturo Belano, double flagrant de Roberto Bolaño dans la fiction : il apparaît tantôt maigre, insignifiant, impuissant et nécrosé. Un coup de vent pourrait suffire à l'emporter définitivement hors champ, sa silhouette s'accroche pourtant toujours dans l'entre-deux de cette brise là.
Tout ce qui commence en comédie s'achève en tragédie.
Tout ce qui commence en comédie s'achève en tragicomédie.
Tout ce qui commence en comédie s'achève indéfectiblement en comédie.
Tout ce qui commence en comédie s'achève en exercice cryptographique.
Tout ce qui commence en comédie finit en film de terreur.
Ce qui commence en comédie s'achève en marche triomphale, non ?
Tout ce qui commence en comédie indéfectiblement s'achève en mystère.
Tout ce qui commence en comédie s'achève comme un répons dans le vide.
Tout ce qui commence en comédie finit comme monologue comique, mais nous ne rions plus.

P. 696 – 719
Puis le livre se termine, on serait franchement tenté de le reprendre à zéro tant on ignore comment faire pour apprendre à (re)lire autre chose. Voyage dans le chaos démultiplié, fuite dans le temps et le sillage d'autres fuyards, c'est sans cesse la même odyssée qui se perpétue. On oscille sans savoir entre le tout et le rien. Reste pourtant le souvenir des visages apparus au fil des pages : ils ont la peau palpable, ils seraient presque là. Un peu avant, le livre s'achève sur une question sans réponse : « Qu'est-ce qu'il y a derrière la fenêtre ? »

Points de fuites sauvages :

Ici et pour d'autres extraits cités en internet et
- Le Matricule des Anges
- Chronicart
- Peau neuve
- Dernière marge

vendredi 7 novembre 2008

Impressions

J'ai passé les trois premiers jours de ma semaine à voir venir le jeudi, début de mon week-end allongé, pour finalement arriver au seuil de mon vide habituel, rien, il n'y a rien, tant de choses écrire et pourtant, non, il n'y a rien devant.



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J'aimerais ne plus avoir à vivre entre les impressions périphériques qui s'écoulent, contre les vitres d'un train ou ailleurs, latérales, permanentes, interminables. Passer mon temps à subir ces impressions, à les émettre parfois moi-même, continuer de creuser ce vide incompressible qui me sature l'œil en permanence. Je suis étudiant en lettres, j'imprime l'impression d'un amateur de littérature qui connaît son sujet quand il en parle, développe une image bombée vers le haut pour masquer un gouffre d'ignorance opposée encore plus large. Je suis vendeur en librairie, parenthèse, je donne l'impression que ce livre que je n'ai pas lu, ne lirai jamais, est bon, excellent, qu'il faut absolument le lire, l'acheter, l'offrir. Je suis prof-vacataire, je dois imposer l'impression de celui qui sait, qui est sûr de, qui transmet des savoirs réels, quand bien même je ne sais rien et n'ai pas envie de savoir. Je suis chargé de la relation clientèle, j'oppose mes impressions d'ensemble, je connais par cœur les produits dont je parle mais que je découvre, j'assure des clauses intenables, je promets des délais idylliques. J'essaie d'écrire : je tisse une impression de bien-huilé, de réalité travaillée, quand en réalité, justement, je laisse aller les mots au hasard du moment. A force d'aller voir l'envers des choses, j'en viens à ne plus croire en rien, car rien n'est suffisant, rien ne marche, tout est décevant.
Ces impressions s'enchaînent les unes aux autres, elles tiennent ce qu'elles tiennent mais finissent toujours par crever. Idem pour les personnes autour, réseau d'impressions plus ou moins bien trempées, en attente de crever à leur tour, tout autour de moi.



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Je suis fatigué de toutes ces virtualités réunies autour et à l'intérieur de moi. Tous ces filtres censés me faire détourner les yeux du vide originel. Fatigué que les personnes croisées ne soient pas à la hauteur de l'impression qu'elles diffusent, parfois sans le savoir. Fatigué de traquer un objectif-accessoire, chimérique, l'atteindre, et n'y rien trouver d'autre qu'un nouveau stage clear incohérent. Fatigué de toujours avoir à en revenir au vide, au vide et non pas à l'ennui, non, le vide, vraiment, celui qui me donnerait l'humeur de relire Un roi sans divertissement, parce que c'est bien de cela dont il s'agit, de vide.



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Alors que faire de ce vide ? L'emmurer dans un système. Bâtir des plateformes d'entretien du vide. Instaurer des quotidiens-type et n'en jamais dévier. L'occuper. Le travestir.



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Et des paroles qui reviennent pour aider à le combler, même mal : just the librium and me |my libido splits on me | do you like girls or boys, it's confusing these days | she doesn't know if you're a boy or a girl | lights out boys | travel mode is the key et ainsi de suite.

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Et puis parce qu'il le faut, j'écris ce truc, pas trop long, six pages maxi, je ne sais pas où je vais ni pourquoi je l'écris mais je m'y enfonce, ça ne donnera rien de bon au bout, ce sont encore des lignes bâties sur le hasard, un autre mot pour le vide, et ça ne tiendra pas, ça ne tient jamais, j'ai juste l'impression que ça pourrait tenir.

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Ces impressions sont trop fragiles, je n'arrive pas à bâtir mon monde par dessus. J'aimerais pouvoir partir encore, fuir ce vide originel, justement parce que le mode voyage est la clé, qu'il faut rester en mouvement, encore, toujours, et ne jamais s'arrêter, ne jamais regarder autour, à l'intérieur, jamais, simplement avancer, peu importe où ni pourquoi, alors écrire, écrire évidemment, c'est bien la pire des options possibles, la pire, écrire c'est immobile, beaucoup trop immobile, j'ai besoin de marcher pour ne pas voir le vide, de courir même, voilà, de courir.

mardi 23 septembre 2008

Scénographie réelle appliquée aux territoires de la fiction

La vitesse de choses (suite) via la nouvelle La fille qui est tombée dans la piscine ce soir là. Mode d'emploi d'une fiction en filigrane sur le mode de la fugue, sur le mode de la fuite latérale et des fantasmes ambiants.
L'histoire (je veux parler de l'histoire qui est derrière celle-ci, l'ombre de cette nouvelle qui refuse qu'on termine de la coucher par écrit), commence ainsi :
Je traverse une rue dans une ville qui est celle où je dois commencer à écrire cette nouvelle mais pas celle où je la terminerai. C'est alors qu'il se passe quelque chose qui, heureusement, n'est pas facile à comprendre. Ce qui différencie peut-être les écrivains de ceux qui ne le sont pas, c'est que ces derniers se moquent de comprendre ce qui se passe alors. Ils se contentent de capituler face aux évènements. Ce qui se passe, c'est qu'en traversant la rue, une image me traverse l'esprit, celle d'une fille tombant un soir dans une piscine. C'est tout. Mon regard suit la chute de son corps (on l'a poussée ou elle a sauté ?) et j'ai à peine la perception nécessaire de ce qui l'entoure. Une fête. Des hommes et des femmes élégamment vêtus. Une musique de fond. Je monte dans la voiture où elle m'attend (elle conduit et me demande si je veux prendre le volant, je lui rappelle que je ne sais pas conduire mais elle insiste, tels sont les faits) et je lui raconte ce qui m'est arrivé. Je lui dis qu'en d'autres occasions, en traversant d'autres rues, j'ai imaginé des histoires complètes, des trames dont je connaissais jusqu'aux grands-parents des personnages. Je lui dis que, cette fois, ce n'est pas le cas que j'ai plus l'impression d'avoir trouvé une photo qu'une histoire. Je lui dis qu'il y a peut-être une nouvelle dans ce que je lui raconte. Alors, elle se lance dans un récit.
Maintenant nous ne sommes plus dans une voiture mais dans un lit. Privilèges de la scénographie réelle appliquée aux territoires de la fiction. Plus on voit le monde clairement, plus on est obligé de faire comme s'il n'existait pas. Cela arrive parfois. Il fait nuit, il fait noir et ce n'est qu'à compter de cet instant – je ne fume pas, elle non plus – que je comprends le sens des cigarettes après l'amour : deux petites pupilles de feu brillant dans la pénombre. Ce sont des signaux, comme ceux que s'adressent les bateaux qui se croisent au milieu de nulle part mais qui ont très envie de faire naufrage ensemble pour toujours. Elle s'était endormie, vient de se réveiller et me raconte son rêve, un cauchemar. Quand elle fait des cauchemars, je ne m'en aperçois jamais. Sa respiration reste égale, son corps ne bouge pas. Elle pousse juste un cri et quand elle ouvre les yeux, soulagée d'avoir simplement fait un cauchemar, elle éprouve le besoin immédiat de le relater pour le rendre moins vrai, s'assurer qu'il n'est pas et ne sera jamais.

Rodrigo Fresán, La vitesse des choses, Passage du Nord/Ouest, trad : Isabelle Gugnon, P. 469-470.

jeudi 28 août 2008

Segoe Script

Terminer ce texte (Q.) : comme une plongée dans la mélancolie du moment. Celui qui marque la fin d'un projet, mais pas la fin de l'entreprise générale. Il ne sera plus question que de mise en page dans les jours à venir. J'ai passé aujourd'hui près d'une heure à traquer une police qui corresponde à ma voix. Je ne suis pas sûr d'avoir trouvé. Je me suis laissé berné par l'idée que l'écriture manuscrite devait aussi quelque part correspondre alors même que seule la voix faisait sens. Les timbre, débit, saccade à remplir dans les déliés sur l'écran : pas plus facile qu'autre chose.

La fin d'un projet mais pas la fin de l'entreprise générale : parce qu'en réalité je ne suis pas allé au bout de moi-même. Il reste encore tellement à explorer, à retranscrire, avec les bons mots, les bonnes polices. La voix pas par hasard. Tellement que c'en est déjà vain. Coup de tête vient juste derrière et derrière Coup de tête tant d'autres bribes encore, déjà construites ou, pire, seulement pensées. J'imagine sans y croire le jour où je n'aurais plus besoin de tout ça. Où je serai débarrassé de la fiction. Mort pour elle. Je me demande quelle tête j'aurais devant la glace en me disant ça. Si je serai triste ou soulagé. Quelles seront mes lectures. La personne que je serai devenue. L'espace et les corps autour de moi. La couleur du ciel et si la lune est présente puisqu'il fera nuit. Si elle l'est je prendrai une photo et la lune coulera.

J'ai horreur de terminer quoi que ce soit, surtout quand c'est cyclique. Ce devrait (ce devra) être clos avant lundi.



Ajout du 30 août 2008

Avant lundi effectivement : comme quoi je peux tenir mes délais et autres lignes mortes. Les six derniers fragments nécessitant une mise en page particulière ont été bouclés dans la journée. Depuis jeudi, c'est une vingtaine de ces fragments que j'aurais organisé de cette façon, soit un peu moins de la moitié de la production totale. Une dernière relecture en fin d'après-midi, histoire de vérifier qu'il n'y a pas d'oubli (en réalité il y en a un), histoire de mettre les heures fastidieuses de pixels disséqués derrière moi. Plus que deux ou trois ultimes relectures et ce devrait être bon. Ne restera alors que les derniers détails à régler (pages qui gravitent autour du projet en lui-même, test de chaque page sur diverses machines, navigateurs et résolutions, traque au bug, etc.) avec, en ligne de mire, la mise en ligne de l'ensemble, courant septembre, j'ignore exactement quand.


Ajout du 15 novembre 2008

Mise en ligne de
Qu'est-ce qu'un logement disponible intégralement sur l'écran (cliquer pour ouvrir).

vendredi 4 avril 2008

D #7 ~ Épaule (de Marcelo)

Description comme exercice anatomique. Marcelo comme modèle.

C'est une épaule de la main tendue, elle plonge dans la continuité du bras, remonte le long de l'humérus et se fond dans la ligne éminemment verticale qu'elle imprime à son mouvement. Une épaule de la main tendue.

Lorsqu'elle se replie, c'est pour ramener le bras vers le corps. N'importe quel corps. C'est un mouvement qui protège. Qui ne s'écarte pas. N' abducte pas. Un mouvement qui embrasse.

La peau se décolore à mesure qu'elle glisse le long de l'acromion puis s'enroule tout contre le tubercule majeur de l'humérus. La peau n'est pas épaisse, pourtant l'os ne ressort pas à travers. Il n'émerge pas. Il ne découpe pas la chair ouverte. Il soutient en silence le muscle deltoïde qui s'emballe par dessus, le maintient serré-rigide sous lui. Sec. Droit.

La veine céphalique sous-jacente cisèle la clavicule, le masque est léger, il s'applique par dessus la peau, on peut la sentir battre quand son sang brusquement s'anime. En plein effort.

Vus de près, les tubercules de l'humérus un peu rêches, la ciselure est nette, elle tranche dans le vide et la peau sous ces écarts se dérobe. Pourtant aucune main ne s'est jamais dérobée contre eux. L'épaule de Marcelo accueille, on y logerait des crânes entre le renfoncement sous l'acromion et le grand pectoral. Pourtant l'épaule de Marcelo s'écarte, elle glisse entre les mouvements succincts du reste du corps. Elle s'écarte. Disparaît au loin. Sa main tendue n'est plus qu'un mirage de plus dans le flou ambiant de son existence quotidienne. Marcelo est un mythe, son épaule roule sur l'air qui la berce en même temps que la décharge de ses pas – elle remonte depuis l'impulsion du gros orteil jusqu'au déhanché du bassin, puis le soulèvement saccadé de ses côtes et de son thorax qu'aspire sa respiration, et enfin la double virgule de ses deux bras qui tracent des sillons parallèles quoique impalpable à l'oeil autour de son buste – avant de se recroqueviller dans l'espace infime qu'on ne voit pas, peut-être parce que justement aucun crâne ne s'est jamais logé entre le renfoncement sous l'acromion et le grand pectoral. Marcelo se défile encore, il est là, à suivre la courbe des rails, il marche sur les blochets en béton, un pied par dessus, un pied entre, dans les interstices bourrés de caillasse et d'argile, son épaule érode ce relief silencieux qui le traverse en contre jour. Il fuit, en avance sur mes pas.

_____________

Ajout du 8 juin 2008 ; variante écrite pour un concours JE

ta main sur mon épaule m'a comme
tiré vers l'arrière
tes doigts sur mes artères
mon sang sous ton pouls
ma gueule brisée en deux
mon regard dans la tienne

mon sang sous ton pouls
mon cul dans les gravats
on entendait tu sais
les lignes à haute tension
défiler par dessus

ma gueule brisée en deux
prise entre les blochets
les rails on les sentait
vibrer sous nos veines

ta main sur mon épaule Marcelo je la
hais je l'adore
ta main sur mon épaule s'imprime
à son revers
à mon insu

tes doigts sur mes artères
le sang pressé-serré dis moi
que tu l'écoutes
tes doigts absent-présent
en incomplète
urgence.

ta main sur mon épaule connard
un souvenir de trop
ta ligne de fuite en friche
floutée par l'horizon

j'attends le train qui bat
j'attends le train qui traîne

vendredi 15 février 2008

J'archive tout

Je n'écris pas. Ochracé terminé depuis plus d'une semaine, Scapulaire en pleine impasse, Coup de tête au repos : je n'écris pas. Impossible de prévoir quoi que ce soit niveau écriture tant que je ne saurais pas de quoi mon quotidien sera fait dans les prochaines semaines à venir. Je fonctionne comme ça. Ne fonctionne pas, en l'occurrence. Et comme je n'écris pas, peut-être pour combler un vide, peut-être pour occuper mes doigts lâchés par habitude sur le clavier, j'archive. J'archive tout.

Je dis j'archive, je devrais dire je numérise. Tout. J'ai récupéré, rassemblé, réunis, tous ces carnets, ces lettres, ces mails, ces peu-importe-ce-que-ça-peut-être. Juste : des traces écrites de ces dernières années. Des mots inscrits comme ça, des fois par hasard, des fois par ennuis. Des conversations écrites sur nos feuilles de lycée. Des engueulades par phrases interposées. Des résidus. Des phrases-témoins. Et tous ces trucs, je les empile, je les classe, je les compile. Je les tape. Numérise. Archive. Voilà ce que je fais depuis ces derniers jours.
Tout est compilé dans le dossier « Journal » qui trône / qui traîne sur mon disque dur. De 1998 à aujourd'hui, dix ans de prise de notes. Parfois incomplètes, parfois idiotes. Souvent lacunaires. Et même : j'aurais pu remonter plus loin, si tous les cahiers, les notes, les feuilles, si tout était encore en ma possession. Le nombre de trucs que j'ai égaré, perdu, oublié, le nombre de trucs que j'ai moi-même détruit sûrement, le nombre de trucs que d'autres personnes ont gardé ; j'aurais du faire des doubles de toutes les lettres que j'ai envoyé. J'aurais du. Mais j'ai pas. Donc tant pis.



Archiver-numériser, ça n'a pas vraiment de but en soi. Peut-être pour pouvoir ensuite se permettre de négliger ces notes/textes/lettres/conversations sur support papier. Mais même pas. Je me vois mal tout balancer, quand même. Simplement, sans doute, bâtir un dossier où tout est réuni. Comme si c'était par ce biais là que ma vie pouvait se matérialiser. Rendre ces dernières années concrètes, matérialisées. Être productif en permanence, voilà mon obsession. Parce que vivre les trucs, ça ne suffit pas si derrière ça ne se cristallise pas ailleurs. Dans ce dossier là.
Le Journal comme squelette de ma mémoire, aussi. Parce que les évènements importants, je les zappe avec une facilité alarmante, parce que je ne me souviens que des détails, que des trucs pas importants. Squelette de ma mémoire mais je ne suis pas dupe pour autant : au moins aussi mensonger que n'importe quoi d'autre.

Dans le tas de souvenirs, des bribes importantes. Des réalités qui transparaissent depuis des tournures de phrase maladroites, des mots isolés, des silences. Surtout des silences. Toutes ces vérités dans tout ce que je ne dis pas, dans tout ce que je contourne, habilement ou non d'ailleurs. Tout ce que je ne nomme pas. Tout ce que je travestis dans l'orthographe, par hasard ou par jeu. (C. pas une fois je l'ai écris correctement)
Dans ce tas de souvenirs, la genèse de mon projet de laboratoire internet, c'est sûr (voir Désordre de Philippe De Jonckheere, énorme révélation). J'ai déjà trouvé le nom. Je fais des essais. Je sais comment ça va s'articuler. Je sais que ce sera privé. Je connais le mot de passe. Je ne sais pas encore comment organiser le jeu de pistes en revanche. On verra. 17h34, le projet, ça fait aussi partie de ce même élan. C'est la même chose.
Dans le tas de souvenirs, il y a aussi tous ceux que j'ai croisé, ou juste effleuré, même, ils y ont laissé leur empreintes. Malgré tout, à la lecture de ces notes beaucoup trop parcellaires à mon goût : le regret de n'avoir pas tout écrit en permanence. Toutes les idées, toutes les pensées, tous les actes. Tout. Pour réellement pouvoir tout archiver. Pour réellement pouvoir bâtir un dossier cohérent. En attendant, je comble les énormes vides avec ces bribes rachitiques, bribes de phrases, bribes de mots, bribes d'instant. Mes notes, radicalement imparfaites, éternellement incomplètes. Le Journal, éponge de tout ce qui est un jour passé par la lettre, squelette émietté de ma mémoire qui, elle, s'en fout.

jeudi 3 janvier 2008

Silence radio

Peut-être que ça m'a fait cogité, ces quelques échanges de mail avec Matoo à la suite d'un commentaire que je pensais anecdotique même si, je le reconnais : acide. Au moins. Cogiter, donc. Pas tellement vis à vis de la « pédéblogosphère » (sic) d'ailleurs. Pas tellement vis à vis de mon homosexualité à moi, en fait, ni même de ma faculté à (ne pas) en parler ici (ou ailleurs). Simplement : ma faculté à (ne pas) parler de rien, de tout. L'absence de tous les trucs persos qu'on trouve habituellement sur les blogs. Silence radio, en (quasi) permanence. On peut d'ailleurs expérimenter le truc dans l'instant : faire une recherche, n'importe laquelle, qu'on penserait rattachée de prêt ou de loin à quoi que ce soit d'important pour moi et pouf, que dalle, rien du tout, ou si peu si peu si peu. Si, si, je vous assure.

Parce que mon truc à moi, en vrai, c'est la fiction. Et donc que la plupart des textes qui diront un minimum de vérités (si tant est que ça existe) sur moi c'est la fiction. Les miennes ou bien celle des autres. Parce qu'une chronique d'un Spanbauer ou d'un Bowie exprime beaucoup, beaucoup plus qu'un état d'âme ponctuel que je vais d'ailleurs perpétuellement travestir, maquiller ou fractionner. De sorte qu'en réalité, rien est vrai et pourtant, avec une sincérité toujours accrue : la volonté toujours identique de vouloir s'effacer de tout ça. La plupart des gens qui auront la chance de me côtoyer « en société », c'est à dire avec plus de trois personnes autour de moi, pourront reconnaître l'application textuelle (bloguesque ?) d'un comportement pathologique appliqué tous les jours (ou presque).

La plupart des choses importantes, pourtant, je les écris, c'est vrai, je les pense, au moins, mais rien ne filtre ou si peu. Parce que : je préfère les garder de côté, les mettre en ligne ailleurs. Je préfère. Et ce n'est pas une question d'auto-censure, pas du tout. Simplement : corriger corriger corriger jusqu'à ce que de moi il ne reste plus rien. Ou si peu. Fantasme ultime. Précepte que j'applique volontiers dans ma conception même de ma fiction à moi : c'est comme ça que je construis un personnage. Parce que pour le faire exister (et c'est le but numéro un) il faut que je m'en efface au préalable. Alors ça prend du temps, c'est compliqué et certainement, jusqu'à un certain point : c'est malsain. Ce qui ne m'empêche pas de continuer d'ailleurs : sorte de boucle masochiste que je me plais à compléter à mesure que les brouillons devant moi s'entassent.
La plupart des choses importantes, disais-je, c'est vrai, je les écris. Dans des journaux, dans des carnets, ou juste dans des notes, ou des fois je me contente de me les répéter dans ma tête et ça suffit. Des fois, je les écris, et puis les cahiers se perdent, se retrouvent plusieurs années plus tard ou bien il s'agit de disque dur, des qui ont foiré ou bien des formatages intempestifs ou bien ce fichier retrouvé dans le ventre du vieux 486 que je n'arrive pas à ouvrir, faute de mot de passe qui ne revient pas ; bref, tous ces vieux mots qui traduisaient une réalité de l'époque (s'agissait-il déjà de fiction d'ailleurs ?) que parfois l'on retrouve et parfois pas. Les trucs persos de la vie d'avant, oubliée.

Pourtant rien de ce que je peux bien dire (écrire) n'est vrai. Pas parce que je décide délibérément de raconter n'importe quoi (et pourtant, parfois, je me dis que je devrais) mais parce que jamais deux minutes ne se passent sans que ces trucs écrits ne deviennent faux. Juste : ça fluctue, ça change, ça bouge. Et au fond je peux bien m'en foutre ; rien de ce que je pense n'a d'intérêt pour la simple et bonne raison que rien de ce que je pense ne subsiste plus de quelques moments. Instants. Alors quand on me parle de conviction ou de croyance ou d'engagement, voilà pourquoi ça me fait sourire. Parce que je n'ai même pas encore fini de formuler ce que je pense que déjà je pense autre chose. Ou à autre chose.

Alors quand je dis « silence radio », en réalité c'est complètement faux. On pourrait plutôt parler de brouillage permanent, de la neige sonore. Des nuisances. Je dis (j'écris) un truc qui, dix minutes plus tard, n'est déjà plus d'actualité. Peut-être aussi pour ça que j'écris (je dis) si peu de ces trucs persos que d'autres trouvent importants. Chez moi : anecdotiques, au mieux. Mon réconfort à moi je le trouve dans la fuite ; et pourtant moi jamais je ne bouge. Et essayer un peu de trouver du sens dans toutes ces dégringolades...

En réalité, tout est complètement faux. Probablement la seule chose à retenir d'ailleurs.

samedi 3 novembre 2007

Ce « Et... » que je ne saurais voir

On revient quelques semaines en arrière, on revient début septembre : on vient d'arriver à Nuggets City, le déménagement, tout ça, les affaires sont encore posées en vrac dans la pièce centrale, on est encore crevé des préparatifs bousculés de la semaine précédente, la livebox mets des jours à se synchroniser et voilà que j'apprends que mon nom est dans une revue. Enfin, quand je dis revue, c'est parce que je n'ai pas d'autre mot plus adéquat pour qualifier l'objet : on pourrait aussi bien dire recueil, ou truc. Peu importe. C'est ma mère qui m'apprend ça au téléphone, peut-être même le jour du dit déménagement d'ailleurs, je ne sais plus. C'est une amie à elle qui lui a passé la revue (ou recueil ou truc) en question et effectivement, c'est bien moi, mon nom. Un texte à mon nom. Ma première publication, pourrait-on dire. Dans une revue (ou recueil ou truc).

C'est un texte écrit en janvier ou février dernier, qui s'intitule « Assimilation ». Je l'avais écrit parce qu'avec mes charmants camarades de l'atelier d'écriture, à la fac, on avait participé à un truc, on savait pas trop ce que c'était : on nous avait confié des photos et on devait écrire sur les photos (enfin, sur, s'en inspirer, quoi). Les textes devaient être courts : une demie page word, peut-être. Et on avait envoyé tout ça, on s'en était aussitôt désintéressé, on l'avait oublié. Et voilà que plus de six mois plus tard, on me dit que je suis dedans. Première publication, disais-je, et pour un peu j'aurais pu ne pas être au courant. Lorsque je l'ai appris, j'ai filé voir si j'avais toujours ce texte sur mon disque dur : par erreur, je l'avais glissé dans mon dossier dépotoir.

Je n'en parle que maintenant, pourquoi, et bien parce que j'avais souhaité avoir l'objet en question sous le nez avant d'en mentionner l'existence, de cette revue, ce recueil, cette plaquette (voilà, c'est ça le mot adéquat : plaquette). C'est un bel objet : plus long que large, cartonné, ça s'ouvre des deux côtés. Et dedans, on alterne : une photo, un texte, une photo, un texte. Etc. Et mon texte, avec le recul, je me dis que je n'aurais pas du l'écrire comme ça. Ou plutôt non : que j'aurais du m'arrêter avant le dernier mot, que ce dernier mot ne sert à rien, qu'il est évident, que c'est dommage : ce « et... » tout seul perdu dans le fond blanc de la page. D'où le titre du jour.

Dedans, il y a également ce texte commun, qu'on avait, disons, improvisé ensemble, mes charmants camarades et moi, durant notre atelier et que nous avons tous eu beaucoup de surprise à retrouver là, dans la sélection finale, malgré sa, euh, particularité... A l'intérieur aussi : un Cd-rom, qui contient tous les textes envoyés lors du concours général. Le truc s'appelle Transforme(s), c'est édité par les Frères de la côte. Et je suis dedans, donc. Fierté de voir mon nom imprimé sur du papier glacé mais ça ne va pas plus loin. Ce n'est pas encore un roman. C'est une étape. A moi de poursuivre correctement cette voie qui vient de s'entrouvrir.



Ci dessus, une photo du texte et une autre de la photo en question qui avait inspiré le texte (cliquer pour la taille normale) : et oui, c'est sombre.

vendredi 21 septembre 2007

Le spectre en question

Suite à mes jérémiades sur le spectre de la répétition : un bout de roman retrouvé. Un incipit d'un projet entamé en août 2006 et avorté un mois et cent vingt pages plus tard. Ça s'appelait (mal) « Incrustation » (puis « J'apprends à oublier de respirer », fut un temps) et c'est toujours susceptible d'être repris. Bref, un incipit donc, d'un roman qui se foutait éperdument de cette question des répétitions (et pour cause, c'est un premier jet !). Comme quoi ça doit être possible d'éradiquer le spectre...

- Monte.
La porte passager du van s’ouvre et se referme. Un homme monte et s’assoit, sa chemise porte une petite étiquette marquée du nom « Gaspard », accrochée à la poche droite. C’est une chemise blanche et bleu marine, suffisamment humide pour coller au corps qu’elle habille. L’homme pose un plateau hexagonal sur ses genoux et attache sa ceinture. Le voyant du clignotant s’allume, le van se déporte sur la gauche et repart.
- Tu vas où ?
Les mains posées à plat sur le plateau,l’homme qui s’appelle Gaspard s’évertue à maintenir le plus de stabilité possible pour ce qui s’avère être un plateau de jeu. Le bruit des billes qui s’entrechoquent s’échappe à chaque virage. Les billes sont entreposées dans les petites gouttières qui encadrent une étoile remplie de petits trous, c'est-à-dire le plateau lui-même. Une goutte d’eau tombe dans l’un de ces trous, depuis les cheveux de Gaspard.
- N’importe où.
Le conducteur fronce les sourcils, affine son regard, et l’une de ses mains vient frotter le coin de son oeil droit. Avec ce geste, c’est un peu de maquillage qui s’étale, qui se diffuse, qui s’écrase sur sa pommette. Son visage est a demi démaquillé seulement. Le noir qui entoure ses yeux n’est pas parti. Le blanc de sa peau est effacé du menton jusqu’au cou. Sa chemise est entrouverte, son nœud papillon défait. Son crâne tout entier finit par imprimer un mouvement las, de bas en haut, de bas en haut…
Sa main droite se décolle du levier de vitesse et attrape un paquet de cigarettes difforme. Il en sort une et la place entre ses lèvres. Elle est tordue. Il repose ensuite le paquet, passe une vitesse, saisit un briquet, sous le paquet, et allume sa cigarette. Il jette le briquet quelque part sur le sol, tout en prenant une bouffée, puis deux, puis la fumée s’échappe en un soupir embrumé.

vendredi 16 février 2007

En vrac...

En vrac, j'ai eu mon semestre avec ma meilleure moyenne de tout mon « parcours » « universitaire » (11.38, la moyenne en question, ça vous pose un parcours universitaire tiens !).

En vrac, j'erre depuis la fin de la matinée, amorphe, incapable de me détacher de mes perditions internautiques et tout ce qu'elles peuvent entraîner, incapable de lire une ligne de quoi que ce soit (Louise Labé, François Bon, Zola, Amy Hempel, rien...) sans aussitôt me retourner dans un sommeil latent qui se passe volontiers d'yeux clos. Incapable aussi d'écrire et d'achever le premier jet d'une nouvelle en cours, incapable, enfin, d'aligner deux mots au téléphone à Hugo.

En vrac, je ne suis pas allé voir Inland Empire, le dernier Lynch, qui passait ce midi au Méliès...

En vrac, j'ai arrosé mon anniversaire mercredi avec quelques amis et j'ai eu des cadeaux, parce que mes amis sont gentils.

En vrac, Elsa visite des musées en Espagne et elle peut dire adieu à sa troisième année à cause d'un engrenage de détails à la con et de non-réaction.

En vrac, l'interview de Tom Spanbauer (Faraway Places, Now is the hour) mise en ligne sur In cold blog est vachement bien.

En vrac, hier j'ai emprunté mes premiers bouquins à la BU depuis deux ans et demi que je suis inscrit à la fac.

En vrac, je retombe sur des épisodes de Tintin quand je rentre de la fac en fin (milieu) d'aprem. Jamais vraiment lu la BD (trop de texte), mais je connaissais le dessin animé par coeur quand j'étais gamin. Bizarre de revoir certaines scènes, réentendre certaines voix... Certains épisodes/tomes, comme Les sept boules de cristal me paraissent fascinants...

En vrac, je viens de lancer le téléchargement de l'intégral des Tintin (BD) sur la mule...

En vrac, je viens d'écrire « ingrétal » au lieu d'« intégral »... Est-ce un lapsus ? Est-ce révélateur ? De quoi peut être révélateur un mot qui n'existe pas ?

En vrac, la petite guirlande de gauche ment, je ne lis pas Des anges mineurs de Volodine, j'ai arrêté depuis un bon moment. La fiction française m'indispose en plus de m'ennuyer...

En vrac, il y a de fortes de chance pour que je fasse mon « mini-mémoire » de Littérature Comparée Option sur Moon Palace de Paul Auster.

En vrac, j'écoute M83, Dead Cities, Red Seas, Lost Ghosts.

En vrac, Virgil, j'ai vu que d'après ton sous pseudo MSN tu étais tombé dans la Debord-mania... mais que t'arrive-t-il ?

En vrac, le premier numéro de « En attendant l'or » va paraître sous peu. Je vais très certainement me la procurer...

En vrac, j'ai trouvé deux titres bizarres pour deux trucs que je n'ai pas encore achevé. « J'apprends à oublier de respirer » et « Fuir est une pulsion qui m'écartèle ». Je crois que je préférais mes habituels titres en un mot...

vendredi 4 août 2006

Run the risk...

Je ne sais pas pourquoi, si c’est une coïncidence, ou juste un acte inconscient, mais à chaque fois que j’ai envie de partir, que j’ai envie d’être quelqu’un d’autre, je me retrouve à écouter la chanson « The libertine » de Patrick Wolf. Le refrain, si refrain il y a, est le suivant :

But I still have to go
I've got to go, so here i go
I'm going to run the risk of being free

Mais comment fait-on pour « courir le risque », au juste ?

Pour le moment, j’ai la très désagréable impression de faire surplace. Quatre mois de vacances, c’est long. Le problème, c’est que maintenant qu’on ne tourne pas le film qu’on a écrit l’année dernière, le mois d’août est vide. Normalement, ça devrait me laisser le temps d’écrire, mais je n’écris que quelques bouts épisodes de Mécanismes, sans réelle motivation (aujourd’hui en tous cas). Et si je m’y mettais sérieusement, pour une fois ? Même si ça voudrait dire mettre de côté cette « série » bizarre.

J’ai des dizaines d’idées en tête que je ne concrétise pas. J’ai un roman à finaliser que je ne finalise pas. Alors qu’est-ce que je fais ? Comment je le prends, mon risque, et quel risque, au fait ?

Oh et, au passage, c’est le mois d’octobre aujourd’hui. Il fait moche et gris et froid. J'ai classé ce billet dans une catégorie au piffe.

jeudi 20 avril 2006

Pendant le cours de Médiévale je pense à...

J’aimerai pouvoir partir, demain, prendre un train au hasard, traîner quelques bagages, m’arrêter où le paysage ne me rebutera pas, m’arrêter dans une petite chambre d’hôtel vide et terne, m’asseoir à une petite table, poser un ordinateur portable qui ne sait rien faire d’autre que du traitement de texte et écrire. Et repartir, quand je me serais lassé de cet endroit. Et aller ailleurs. Et écrire encore. Et repartir, toujours. Et bosser quand j’en aurai besoin, jamais trop longtemps la même chose, toujours des boulots précaires. Et continuer jusqu’à ce que j’en aie mare, jusqu’à ce que je n’aie plus de fric, jusqu’à ce que j’aie écrit quelque chose de bien. Le reste n’a pas d’importance.

Mais il y a la fac. Et les partiels. Et les exams. Et le reste. Je n’aurai jamais le courage de faire ça. C’est sans doute le truc le plus déprimant qui puisse m’arriver. En l’occurrence, c’est ce qui n’arrive pas qui me déprime. Ca me tue d’avoir à interrompre la meilleure chose que j’ai jamais écrite à cause des cours. Ca me fait vraiment, vraiment chier. J’imagine que je vais m’y faire, mais je sais déjà que c’est faux. Je ne vais pas me forcer à bosser pour les partiels et les exams qui arrivent, et j’aurai tout de justesse, comme d’habitude… Ce monde est déprimant.

Je n'ai pris aucune note pendant cette heure et demie de Langue Médiévale, encore une fois.