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mercredi 3 février 2010

Couloirs de fictions

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Depuis que je bosse pour PDG je ne traite plus directement avec les clients, ça ne me manque pas. Les yeux perdus dans des tableurs à longueur de journée je n'ai contact avec personne sinon formules Excel =somme(L6:L12) et autres listes + pourcentage & moyenne statistique. Mon téléphone perso en ligne de mire, rarement utilisé, ligne fermée souvent, simplement décroché pour contact direct avec la chaîne de production pour préciser des évidences quand il en manque. Mais non, la voix des clients soufflée-outrée dans micro-casque ne me manque pas : me manque en revanche les montagnes de conneries balancées pour les calmer, détourner, perturber, les couloirs de fiction déversés à coup de casse transport + palette perdue + mauvais tracking + dysfonctionnement paroxystique transitoire pour masquer nos erreurs à tous, nos incohérences à tous, nos lacunes à tous : mais qu'au moins l'entreprise ne soit pas responsable des problèmes rencontrés. Des jours c'était : aujourd'hui je serai honnête avec tout le monde et sur tous les sujets, mais jamais j'y parvenais.

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Un jour H. et moi partions pour trois semaines, voyage en transsibérien jusqu'en Chine, au moins. En train, assis, je rêve de train, je suis comme ça. Le poivrot à ma gauche me déborde et me presse contre la vitre glacée : il sent l'orange ou mandarine gelée.

3

Depuis ce matin 17h34 est de nouveau accessible : j'ai renseigné à la main le fichier conf défiguré il y a quinze jours. D'autres couloirs de fiction s'apprêtent à déferler.

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Salon K., la dépressive me coiffe encore. Pas un mot du début à la fin, pas un sourire. Je sais bien que c'est une requête spéciale de ma part pour qu'on me foute la paix mais a-t-elle besoin d'être mutique à ce point ?

David Menear, Journal des sens vol 3.

mardi 20 octobre 2009

Cette incrédulité là

cdt.jpg
J'aurais aimé pouvoir enregistrer cette conversation qu'on a eu H. et moi avant qu'il parte travailler ce matin, comme j'aurais aimé pouvoir enregistrer n'importe quelle conversation qui compte et sur lesquelles je n'ai jamais beaucoup de prise : une fois que les mots ont été dits, rien ne reste, on a encore perdu les phrases, les sons. Il y a cinq six mois, aussi, j'aurais aimé pouvoir enregistrer la conversation qu'on a eu, V. et moi, sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, parce qu'on s'y est dit, je crois, des trucs importants, mais des trucs déjà un peu éparpillés et que je me rappelle mal.

Il y a dix jours quand j'ai vu N. je lui ai dit : Coup de tête ça n'avance plus, je suis en panne sèche, je brasse de l'air. Avant-hier dans mon mail à V. j'écrivais : Coup de tête se termine, je n'en ai plus que pour quelques mois, j'ai la trouille de voir ce qui va venir après. Parfois je me dis que s'ils s'échangeaient entre eux les différentes versions des discours que je leur tiens, ils pourraient bien se marrer. On le fait bien, nous aussi, de temps en temps.

Je reviens à Coup de tête. Plus que quelques pages encore et la partie III sera terminée, chronologiquement terminée, avant quelques semaines de relectures assidues. J'arrive à un passage que je ne savais pas indispensable, tellement pas qu'il me semblait d'ailleurs qu'il pouvait être coupé au montage. Ce que j'ai fait. Pas indispensable, mais important. C'est un dialogue qu'il y a entre le narrateur et un autre, c'est un de ces moments où l'un des personnages dit : voilà, je vais te raconter mon histoire. Ces moments que je crains, que je fuis, que je découpe, car ils me paraissent toujours trop artificiels et je ne les maîtrise pas. Personne ne dit jamais, face à son interlocuteur : voilà, je vais te raconter mon histoire. Alors pourquoi lui devrait le faire ? Ce problème est lié à un autre problème, celui de raconter une histoire, n'importe laquelle. J'ai toujours trouvé cons les gens qui disent : aujourd'hui on ne peut plus raconter d'histoires. Je découvre à présent que je me plie aussi à ces salades, car ces histoires là me font peur, ou plutôt : j'ai peur des histoires que moi j'ai envie de raconter. Alors le plus souvent je m'échappe et je coupe : j'ampute le texte directement. Les choses sont dites, les paroles prononcées, les histoires racontées, simplement le texte les écarte. Les personnages réagissent en fonction de ces évènements masqués, restés hors champs. Voilà le sujet de notre conversation de ce matin. H. m'a dit : écris quand même et assume et j'ai dit oui mais (comme souvent). J'ai quand même tranché dans le texte, retiré cette partie là. Je m'en arrangerai autrement, par des moyens détournés car je ne peux toujours pas assumer cette image d'un personnage qui dit, face relevée contre la caméra : voilà, je vais te raconter mon histoire.
Il a commencé par : quand j'avais quinze ans, mon père était vivant, je détestais mon père. On n'habitait pas là, on habitait ailleurs, j'avais une chambre à moi. Il a invité un gamin de mon âge, il avait quoi deux ans trois ans de plus que moi, ok, mais moi je savais qu'il avait mon âge, qu'il était de mon monde je veux dire et pas celui de mon père. Dans d'autres vies ça aurait pu être mon pote ou un connard qui t'agresse après les cours à coups de barre de fer mais au moins, tu vois, ça aurait été normal. Je sais pas pourquoi il est venu vivre avec nous, j'ai pas demandé et je m'en foutais, dans ma tête il avait pas de famille et c'était mieux comme ça. La nuit ma chambre c'était sa chambre, mon lit c'était son lit, mes murs c'était ses murs. Moi je dormais ailleurs dans une autre pièce, une pièce qui était pas une chambre. Des fois il se tirait pendant des semaines, on le revoyait même pas. Des fois il revenait pendant des mois, il vivait avec nous. J'en ai jamais parlé à mon père. J'ai jamais parlé avec mon père. Quand il me parlait, lui, je lui répondais d'aller se faire foutre et honnêtement j'avais raison. Je veux dire : c'était ce que je pensais vraiment, vraiment quand je le voyais. Je me barrais en claquant la porte, y a des nuits où je revenais pas. Ma mère elle disait rien. Ma mère jusqu'à ce qu'elle claque la porte aussi elle a jamais rien dit. Ma mère elle trainait dans l'ombre de la cuisine et elle regardait les trucs se passer et je vois pas pourquoi elle aurait pu faire autrement parce qu'en vrai elle savait pas faire. La journée l'autre gamin il y était pas, il était ailleurs. La nuit mon lit redevenait son lit. Entre temps on se voyait pas assez pour se parler, on se croisait trop pour s'en foutre. Un jour j'ai vu mon père et je lui ai dit, je lui ai gueulé : lui c'est juste un autre moi que tu peux avoir à ma place, un autre que tu peux baiser et il m'en a pas retourné une, non, il m'a pas claqué les mâchoires, il a juste rien dit et il a fait comme si mes mots c'était que dalle. La nuit dans ma chambre qui était pas ma chambre j'aurais bien aimé qu'il vienne pour m'écraser les côtes et me tabasser par terre mais jamais il l'a fait. Après le gamin c'était plus un gamin, il est parti bosser, il est plus revenu. On a déménagé. Ma mère elle est partie. Mon père il a continué à vivre sa vie, ça veut dire qu'il était tout seul et que de temps en temps y avait des types comme l'autre ou des types comme toi qui venaient gratter à sa porte et lui il leur ouvrait. Après je suis parti aussi. Mon père il est mort tout seul parce qu'il avait personne, je vais pas pleurer sur lui. On l'a cramé, jeté ses cendres, fait tout comme il voulait pour plus en entendre parler. Aujourd'hui il me reste cette boite bourrée de merdes qu'il voulait qu'on donne. A toi, aux autres, je m'en fous, je vais pas m'amuser à trier. Puisque t'es là prends la et pars avec. Après on vendra tout, on reviendra plus. Viens, la boite est à la cave.
Ce paragraphe ne me paraît pas mauvais, c'est le comble, mais comme détaché du reste de Coup de tête, il n'est pas crédible, certes, mais il n'est pas cohérent, surtout, et c'est ça qui dérange. Ces trucs là, j'ai envie de dire, on s'en fout. Qu'est-ce qui est important ? La sensation physique de se trouver en face de lui à ce moment là, de savoir que ce moment est important. La fuite qui suit la scène et conduit les deux personnages un étage plus bas. La façon dont le narrateur régurgite cette même scène, un peu plus tard, et la façon dont il l'a assimilée, comment il se l'est appropriée. Ce n'est pas un problème d'histoire à raconter ou d'histoire qu'on voudrait raconter mais bien de personnage : cette histoire est celle d'un autre, mon narrateur ne voit que la sienne. Celle-ci est une parenthèse, une amputation de plus à faire sans état d'âme entre lui et les autres. L'écrire ici me permet aussi de le comprendre, d'apprendre et d'assumer.

Je vois aussi d'autres choses, sans doute importantes. Les choses dites, celles qui me paraissent, justement, artificielles, le sont trop simplement, d'un coup sec, comme si c'était réel. Or ça ne l'est pas. Le discours est chaotique, haché, il s'ampute lui-même. Mes personnages ne parlent pas clairement mais par ellipse : ils enjambent, reviennent en arrière, se coupent, s'arrêtent. Au risque de (et parfois pour) ne pas se comprendre, passer à côté des choses. Mes personnages passent à côté des choses, ils se manquent, s'évitent et se haïssent. Ils se trouvent nez à nez sans rien avoir à se dire et partagent un silence qu'ils meublent accessoirement et ensuite ils se séparent et se disent, sans doute chacun de leur côté : voilà ce que j'aurais dû faire, voilà ce que j'aurais dû vivre. C'est aussi pour cette raison que ce paragraphe-confession face caméra n'est pas crédible, pas possible : il est frontal, il confronte l'autre, il part à l'assaut. Comment pourrait-on l'envisager ?

lundi 19 octobre 2009

Chute mécanique

radio_genou.gifJ'ai manqué une marche, escaliers Gare de Lyon, pris le rebord sec sur genou droit : la marque de la marche est restée imprimée sur la peau. Une seconde arrêté le temps de me dire : putain de merde, temps de me demander : est-ce que quelqu'un m'a vu ? je suis remonté sur une jambe, me suis traîné jusqu'à la ligne 14. N'ai pas pu faire une station, me suis retenu de vomir sur les gens autour, ai dit pardon à ceux qui bouchaient la porte, un pardon que j'ai vu prononcé mais pas entendu, les visages autour ont viré flou et je suis tombé contre l'armoire électrique près du wagon de tête. J'ai pensé entre deux souffles : j'étais sûr que je tomberai quelque part et aussi : au moins j'ai pas bloqué le métro (c'était une peur primaire). Deux ombres sans tête m'ont demandé : vous voulez qu'on appelle les secours et j'ai dit oui. Un type est arrivé, m'a demandé qu'est-ce qui s'est passé ? et j'ai raconté. Allongé par terre dans un courant d'air devant les portes du métro je voyais rien, je voyais à peine la tête du type penché sur moi à qui je parlais, je voyais le néon plaqué plafond par dessus moi, me suis dit pendant dix minutes : cette photo tu devrais la prendre, mais l'ai pas prise, de peur que l'autre penché sur moi me dise : mais qu'est-ce que vous foutez ? Le type penché sur moi m'a demandé vous avez froid ? et j'ai dit oui parce que c'était vrai. Il a sorti la couverture allu et attendu à côté de moi que les pompiers arrivent. J'ai attendu avec lui en silence, en me disant : il doit penser que je n'ai aucune conversation et il aurait raison. Sur la droite j'aurais pu compter le nombre de métros entrants, portes ouvertes, corps vidés, échangés, portes fermées, métros sortants : au moins dix, au moins quinze, ce qui me donne vaguement une idée du temps qui passe. Le type penché sur moi m'a dit : vous êtes très pâle quand même, et je lui ai dit non, ça c'est normal.

Quand je suis parti avec les pompiers le type qui jusque là était penché sur moi, je l'ai loupé, je sais pas où il est passé, mais j'ai pas pu lui dire merci au revoir, ce qui était quand même la moindre des choses. On est parti à pieds, mon genou droit me faisait mal, on a pris les escalators. On a pris mon nom, mes coordonnées, ma tension, on m'a dit : vous êtes très pâle quand même et j'ai dit oui je sais, c'est normal. Arrivé devant l'Hôtel Dieu les pompiers ont roulé sur un pigeon et moi j'ai repensé au jour où j'avais accompagné N. à l'hôpital de Bellevue il y a trois ans.

Salle d'attente de l'hôpital, sur la télé fixée au mur ils passent un épisode de Bob l'éponge mais en allemand. J'appelle H. qui me dit j'arrive, je lui dis non, c'est idiot, tu vas pas venir pour ça, puis raccroche, tout en sachant qu'il viendra quand même parce qu'il aura écouté l'inverse de ce que j'aurais pu lui dire et il aura raison de le faire. Je suis pris en charge par une infirmière qui me transfère à Lucy Knight qui fait mon examen. Je raconte pour la cinquième ou sixième fois la même histoire, chaque fois différemment, me disant que chaque version sera archivée dans un rapport et qu'on pourra voir, en les compilant, l'évolution de la scène à mesure que la mémoire avale, déforme ou régurgite la ou les images originelles. Sur son écran d'ordinateur années 90 Lucy Knight écrit : chute mécanique, puis elle me dit je pense que vous avez fait une réaction vaso-vagale suite à la douleur et je lui dis oui, c'était aussi mon diagnostique. Ensuite Lucy Knight me transfère à un interne qui valide le diagnostique après successions d'examens identiques et questions idem. Je sors au bout d'une heure, parvis de Notre Dame. J'appelle H., lui dis ne vient pas, sinon on va se croiser. Je boite jusqu'au métro, puis boite jusqu'aux tapis roulants à Châtelet. Perdue au milieu de la foule une femme demande : can you help me please I don't speak french please alors je lui dis hi, how can I help you ? Je pensais qu'elle cherchait une direction et même si je ne sais pas trop où je me trouve je me dis que j'aurais pu l'aiguiller malgré tout, mais elle me demande de quoi manger et ça je n'ai pas. Je lui dis sorry I don't have any cash right now et c'est vrai, je n'en ai pas, puis je m'éloigne en boitant, rejoins le deuxième tapis roulant plus loin qui m'emporte.

vendredi 11 septembre 2009

Sinnlos

sinnlos.jpgVoilà deux semaines que mon contrat a pris fin. Drôle de simultanéité : ces vacances forcées commencent au moment où celles de H. s'achèvent. Nous nous sommes croisés dans nos temps libres et n'avons pas vraiment pu les partager. Ce que nous partageons, c'est la garde d'un appartement vide, une solitude alternée durant le jour.


Je me suis accordé quelques jours de repos, c'est-à-dire de vide, avant de reprendre plus soutenue la troisième partie de Coup de tête. Je n'ai pas noté grand chose dans le Journal de ces derniers jours car bien peu de notes m'ont traversé. Je regarde par la fenêtre le même ciel, mêmes feuilles agitées et volets clos. Je vois depuis celle de la cuisine les RER alternés à heures fixes. Je regarde Code Quantum qui repasse sur France 4 : Scott Bakula y incarne un personnage par épisode et change de corps tous les jours, exactement comme il y a quinze ans lorsque je le regardais sur M6. Je n'écris pas beaucoup. Coup de tête demande des temps de relecture importants, ou bien peut-être que je me retiens moi-même de peur de terminer quelque chose. Je n'ai pas repris Accident de personne, projet fantôme qui ne veut pas de moi (plus tard, peut-être, lorsque je reprendrai le train régulièrement ?). J'ai terminé Ernesto & variantes avant mon dernier jour. Je réfléchis vaguement à l'idée d'une guerre telle qu'elle s'affiche sur les pages successives de Novembre 1918, une révolution allemande et Tombeau pour cinq cent mille soldats. Je fixe le plafond trop blanc éclairé par les canicules extérieures. Je n'ai pas encore jeté un œil aux diverses petites annonces qui pourraient peut-être m'ouvrir vers un autre emploi kleenex qu'il faudra poursuive. J'ai le temps. J'attends encore versement de mon solde de tout compte. J'attends encore que quelque chose tombe et que le reste suive.

Puis Coup de tête III reprend, tous les jours relire les mêmes pages jusqu'à ce que la forme de l'écran me convienne. Encore quelques jours et je pourrai avancer. Je ne pense pas m'y enfoncer aussi longtemps que la deuxième partie. Aujourd'hui ce paragraphe commence à s'imposer de lui-même, ensuite le reste.
Y a des jours ou on a rien dans le ventre et où le vide résonne. Ça s'appelle pas l'autosuggestion cette fois, ça a plutôt à voir avec les calvaires du corps, ceux qu'on soupçonne même pas. Les nerfs et tendons qui se défont, bientôt vont péter sous l'effort. Encore quelques longueurs et je le sais, sens, mes bras viendront couler au fond de l'eau, la chair et les os arrachés au niveau des épaules. Alors à ce moment là je lutterais juste avec les jambes, battement de pieds battement de pieds battement de pieds, pour pas finir la tête sous l'eau. Une fois arrivé au bout de la ligne, plus aucun gouvernail pour faire demi-tour ni mains valides pour me hisser : je m'exploserai la tête sous le plongeoir et l'eau trop bleue trop verte de la piscine municipale se laissera fendre d'un peu de rose en plein milieu qui déteindra.

mardi 2 juin 2009

Ligne 14

Hier, lundi chômé, trains coupés entre J. et gare de Lyon, il a fallu détourner, prendre le C jusqu'à Bibliothèque François Mitterrand. En attente à J. : foule stagnante prise sur le quai du milieu : des trains de marchandise défilent de toute part, frôlent les bordures de quai et les corps immobiles. Nous avons alterné wagons vides et peau pressée contre les vitres : wagons pleins. Nous n'étions pas nombreux à venir travailler hier mais encore moins nombreux les trains pour nous y tirer : nous avons suffoqué seconde classe sous les rayons du soleil déjà chaud.

Arrivé Bibliothèque François Mitterrand, je prends la ligne 14 jusqu'à Châtelet. J'aime beaucoup – ai toujours aimé – la ligne 14 : celle sans pilote. Le pare-brise du wagon de tête est intégral, on voit défiler les couloirs de métro directement plein axe. Hier je suis monté dans le premier wagon. J'aime la ligne 14, celle qu'il nous fallait prendre, bien des années plus tôt, lorsque H. venait me chercher gare de Lyon à mon arrivée à Paris pour quelques jours (un week-end, parfois quatre-cinq jours, jamais plus). Nous prenions la 14 jusqu'à Châtelet

Hier, Châtelet, matin puis après-midi : les escaliers déserts, portiques inutiles et large allée-ciment devant les vitrines vierges : presque obscène cette vision d'espace où l'on ne peut caser aucun corps.

ensuite nous changions pour la 4 jusqu'à Montparnasse, où il vivait alors avec son monstre de l'époque.

J'aimais la ligne 14 car c'était la plus propre, les barres ne collaient pas lorsqu'on les agrippaient (c'est toujours le cas). J'aimais la ligne 14 pour ses cages de verre ou plexiglas qui encadrent les voies, et doivent ruiner tous les espoirs de ces corps fréquents en quête d'accident de personne qui rôdent ou tombent autour des rails. J'aimais la ligne 14, automatique, car elle ne bougeait pas d'un iota, et que ses fréquences d'arrêts et départs étaient toujours régulières (c'est toujours le cas). Depuis cette époque ils ont rajouté un arrêt. Cette ligne n'est pas si immuable que ça, ça ne m'empêche pas de la prendre.

14garedelyon.jpg

Aujourd'hui les trains remarchent, c'est une journée comme les autres, je n'ai pas pris le C ni la ligne 14. Les Halles se sont ouvertes plein phare, la lumière a coulé jusque sous la place Carré. Dans le wagon du retour (sauna, vitres fumées, train penché, rails en travers), Antoine Compagnon doit pousser le volume au maximum pour correctement se faire entendre (vitres ouvertes, rafales soufflées, tunnels frappés). Au tout début du huitième épisode de son feuilleton Écrire la vie, après sept heures de cours déjà proposées depuis janvier, il commence : « j'aimerais bien parvenir aujourd'hui à la fin de la première partie de mon introduction » (rires discrets dans l'assemblée).

Plus tard, la chanson d'Elliott Smith, Needle in the Hay, revient encore. Je n'arrive pas à m'en défaire : elle dure depuis dimanche...

mercredi 27 mai 2009

En cacher une autre

Le week-end dernier, H. et moi nous sommes rendus au Grand Palais pour l'exposition Une image peut en cacher une autre (dans la rue adjacente, quelques dizaines de mètres plus haut, l'entrée d'une exposition Andy Warhol que nous aurions pu visiter mais qui ne s'est pas imposée à nous). Nous avons attendu une heure plein soleil que le flux de visiteurs devant nous se désengorge, ensuite nous sommes entrés. Il commençait déjà à faire chaud, mais rien en comparaison des lourdeurs polluées de ce lundi.

image.jpg

Je ne sais pas exactement combien de temps nous sommes restés à l'intérieur. Les distorsions spatiales, temporelles, projetées parallèles sur tous les murs du musée nous ont conduit dans un sas hors temps, ailleurs. Chacun des tableaux présentés dans cette exposition avait pour point commun de présenter des images tronquées, des double-sens de lecture, des dissonances amenant à, projetant vers, des images cachées en creux d'autres images, comme le résume si bien l'intitulé. La surface des murs, des toiles, n'était plus vraiment plate. Nous avons descendu des escaliers d'Escher qui ne descendaient pas, nous avons emprunté des couloirs qui ne menaient nulle part. Le labyrinthe s'est ensuite resserré, les œuvres étaient parfois tatouées directement au plafond, d'autres bougeaient sur écran LCD, des miroirs déformaient la réalité puis la régurgitaient ensuite dans son ordre-origine. Les formes, visages et choses que nous avons vus n'étaient pas réellement ce qu'elles étaient ou ce qu'elles pouvaient être. L'art est un jeu, l'art est manipulation (dans l'ordre d'importance qu'on voudra, sur fond musical perdu de Debussy).

Nous avons traversé cette exposition, peut-être ne nous est-il pas resté grand chose. Mes souvenirs, très probablement, n'en conserveront qu'un : ce tableau dont je n'ai relevé ni le titre, ni le peintre (il était sur la droite). Après recherches intensives sur Google Images et autre, je ne suis pas parvenu à le retrouver. Il ne me reste qu'une image inexacte (voilà mon souvenir en question) qui ne pourra jamais être complétée.

Le tableau présente le baptême du Christ. Il n'est pas très grand, format rectangulaire aligné vertical. La ligne de fuite de la toile est un fleuve qui s'enfonce au fond du panorama. Il est le garant de l'équilibre et de la symétrie. Au premier plan un Christ adolescent, nu, côtes saillantes, une main cache-sexe, l'autre en l'air. A côté de lui Saint Jean Baptiste, évidemment. L'eau doit couler ou s'apprête à ou vient juste de. Dans le fond du ciel, Dieu en médaillon observe la scène. Central, il tient l'équilibre là où le fleuve ne peut plus suivre. Je ne sais plus très bien ce qu'il y a sur les berges, au bord de l'eau. Rien peut-être. Sur le côté gauche, surplombant la scène, deux silhouettes, elles m'ont paru banales aux premiers regard. C'est H. qui m'explique que l'incongruité de la scène provient moins de la présence du diable sur cette colline gauche que d'un deuxième Christ à ses côtés.

C'est le principal reproche que l'on pourrait faire à cette exposition : s'agissant d'une présentation ludique, le spectateur est placé devant le dilemme du tableau. Chaque œuvre est une énigme à résoudre. Un point particulier est mis en valeur : celui qui permet de basculer d'un sens de lecture vers un autre. Il y a parfois des solutions cachées (retourner le paquet de céréales pour connaître la réponse à la question), décalées tu tableau. Principal reproche : de cette manière, le tableau en est réduit à un Où est Charlie ? généralisé. Chaque œuvre est une énigme à résoudre. Une fois résolue, passons à la suivante. H. et moi n'avons pas résolu grand chose. Nous avons essayé (essayé) de faire abstraction de ces histoires.

Ensemble ils observent la scène dans une boucle temporelle paradoxale. Ils ne se disent rien. Ils ont la main tendue (laquelle ?), je crois. Ils sont presque main dans la main et dans son médaillon, en l'air, Dieu ne les voit pas. Sans eux l'équilibre du tableau serait parfait, sobre. Leurs deux corps déposés à gauche cassent la symétrie de la scène. Le baptême perd son sens fondateur, il devient prétexte à la manipulation temporelle. Le diable voit ce premier Christ baptisé et dit à l'autre : voilà l'acte premier qui t'a conduit vers moi. Autour, l'eau est calme et les pelouses bien vertes. Sans ce Christ à gauche auquel je veux bien croire (I want to believe), ce cliché déteindrait, sans raison d'être et sans passion.

Nous sommes ressortis, il pleuvait déjà et la chaleur tombait. Plus tard, le long des Champs Elysées, nous avons déjeuner dans un restaurant qui n'existait pas.

dimanche 3 mai 2009

A corps ouverts

Sarl, personnage de Scapulaire, agresse un corps silencieux au hasard d'un lieu de passage, il le plante, le retourne et lui découpe la peau du dos pour en extraire la scapula (omoplate) tant recherchée : celle qui lui manque.

X, monstre de Melliphage se laisse nourrir de la peau vers les lèvres chaque jour, à la même heure, plongée dans un océan boueux de difformités visqueuses (étoilées diront certains).

Y, narrateur de Cette vie, se laisse envahir par les cadavres et larves d'insectes, névrose phobique qui le recouvre petit à petit en l'espace-fiction d'un battement de paupière.

Z, narrateur de Coup de tête, avance mains dans les poches dans l'été Canicule que l'on sait, main droite amputée qui lui remonte du poignet jusqu'au coude et parfois vers l'épaule lorsque la sueur s'écoule. Plus tard, il s'arrache la peau du moignon au scalpel improvisé et s'écrase sur l'asphalte fumant d'une autoroute : corps pris contre la tôle comme démantibulé, noyé entre pare-chocs gratuits et autres enjoliveurs.
Le saviez-vous ? Il y a 230 articulations dans le corps.
Plus généralement, tous mes personnages (les miens ou ceux des autres, ceux qu'il m'arrive de frôler) ont des syndromes, des membres en moins, des peaux arrachées. Entre les plaies on voit les muscles battre et les artères gonfler. Lire ou créer un personnage, pour moi, c'est assister à une séance d'autopsie vivante, une galerie-webcam seconde par seconde à ciel ouvert. Alors je ne pouvais pas ne pas me rendre à cette exposition, ne pas céder à la tentation d'ouvrir les corps à mon tour, depuis plus d'un an que j'y pense et que je rêve d'y aller.

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H. et moi arrivons fin de matinée devant les portes vitrées, peu de corps (vivants ceux-là) nous précèdent. J'ai dans l'idée que H. m'accompagne dépourvu d'enthousiasme et que sa présence à mes côté tient plus du compromis que d'une réelle envie viscérale qui le pousserait à admirer tripes et boyaux précipités plastiques ou autres alvéoles pulmonaires devenues fractales polymériques. Mais cette phrase je la pense avant de l'écrire et d'acheter (cher) les billets pour l'exposition et je me demande comment on peut ne pas se laisser presser contre elle avec envie. Je crois supposer dans les silences qu'on se partage que c'est là un caprice qu'il m'accorde et que j'assume (essaie d'assumer).
Le saviez-vous ? Le cerveau envoie les informations à plus de 380 kilomètres par heure.
Ils ont remplacé tous les fluides corporels (lit-on) par de l'acétone. Ensuite ils ont plongé les « spécimens » dans du polymère liquide (lit-on) qui a pris la place de l'acétone. Ensuite sèche-cheveux (déforme-t-on) puis sortie d'usine des Ken plastifiés et autres corps en miettes. Ensuite ils les ont piqué sur des tiges et suspendu en l'air ou installé sur des vélos d'appartement.
Le saviez-vous ? La surface de la peau humaine représente 2 mètres carrés.
Les corps sont mis en scène, selon les situations présentées les os s'accordent et muscles désaccordés se répondent, détendus ou fléchis en fonction des positions rencontrées et des efforts fournis. Un écorché joue au football, l'image est figée au moment où. Les tissus s'attachent par dessus les muscles bandés pendant l'effort. Le mouvement coure sous la peau invisible et pourtant rien ne bouge.
Le saviez-vous ? 15 millions de cellules sanguines sont détruites chaque seconde dans le corps humain.
Nous frôlons l'ombre des organes suspendus, des crânes figés sous verre. Nous comptons le nombre de plaques assemblées sous la vitre (frontale, temporale, pariétale, occipitale), nous détachons délicatement les maxillaires (si seulement), nous retirons en silence, à l'abri des regards, l'arrière de l'occiput, nous retournons la plaque, nous y plaquons une loupe emportée au cas où ; nous cherchons au juste où ont pu être gravées les millions d'inscriptions millimétrées que la mémoire a dû stocker sur les parois intérieures de l'os. De cette façon, j'explique à H., c'est le passé d'un mort, d'un spécimen, que nous pourrons retracer en brail, son histoire brute directement sous l'ongle à décoder.

ourbody3.jpg Midi passé, il fait trop chaud contre les murs noirs. Je perds lentement mon souffle. Mes genoux craquent au moindre pas. Pas vraiment le temps de faire une pause, ni même de s'accrocher aux vitres pour admirer les bronches cristallisées. La masse de corps qu'on souhaiterait morts mais qui ne l'est pas se presse, derrière, devant, autour, et force un flux tendu de visiteurs qui ne s'arrête jamais. Trente seconde par vitrine, trente seconde par organe. Dix, quinze, pour les os, les fémurs, les clavicules, banales, pour lesquels on a trop peu de patience. Quelques étudiants prennent notes et croquis, blouse blanche sous le coude. L'un d'entre eux me regarde le regarder. J'explique à H. que si ce corps là était découpé vertical comme la figure 12-C précédente, c'est mon visage, peut-être, que l'on verrait remonter depuis la pupille jusqu'au cortex visuel primaire, projeté inversé contre les parois cérébelleuses, puis peu à peu dissipées, évaporées dans la mémoire, disparu contre les parois trop lisses de son crâne poreux.
Le saviez-vous ? Nous clignons des yeux environ 20 000 fois par jour.
Je cherche une main, main droite, coupée-ouverte de haut en bas et dénudée, peau retroussée. Je cherche l'omoplate de Scapulaire, extrait au cutter puis perdu dans le liquide-ciment d'à côté. Je cherche, je cherche au fond toutes ces situations un jour apparues, la seconde suivante fixées ailleurs sur papier et jamais réellement retranscrites comme il aurait fallu. Je cherche au fond ce que j'ai failli à matérialiser. Peut-être que quelqu'un, avant moi, a déjà pu produire ce même travail à ma place. Peut-être que ces corps là sont quelque part, devant, derrière, autour de moi et que je les ai manquées. Je demande à H. d'ouvrir l'œil de son côté, histoire de ne pas les louper.
Le saviez-vous ? Le corps humain a besoin de 39 kilos d’oxygène par jour.
Nous quittons l'exposition en début d'après-midi, l'estomac ouvert sur une faim timide mais réelle. Je demande à H. ce qu'il en a pensé, j'essaie de trouver ce que moi-même je pourrais en dire. Quelque part, sans doute, une certaine déception. Le corps démembré comme objet, mais non pas comme œuvre d'art, comme il aurait dû. Les foules pressées autour de nous nous ont empêché de clairement apprécier la déambulation parmi les tissus éclatés. L'éclairage pesant, le kitsch de la mise en scène, nous rappelle que ces cadavres n'en sont pas, que ces spécimens le sont trop, que la chair n'est pas tendre et que la machinerie ne tourne plus, que le sang brut ne jaillira pas des artères. Le plastique de ces peaux n'a réveillé en moi aucune des vérités fantasmées que je croyais enfouies quelque part sous l'épiderme. L'autopsie n'a pas eu lieu, ou plutôt si, nous l'avons ratée simplement. Ne restent que les images papier glacé que l'on connaissait déjà : vascularisation du foie, aorte, bronches-fractales éparpillées et chiasma optique. On aimerait tendre la main et frôler l'objet froid derrière la vitre, sauf que... Le seul corps qui m'ait ému, j'explique à H., c'est ce spécimen en pleine foulée, muscles contractées selon l'effort, qui au fur et à mesure de sa course voit les strates de son organisme se défaire : muscles décollés, nerfs et tendons détachés, artères et valves ouvertes, éparpillées. Course lente, étape par étape, d'un corps sain vers sa propre destruction plastique. Nous aurions pu tirer sur ces lamelles désinfectées, les détacher, ne rien laisser que le squelette et son tuteur, nous aurions emporté ses tissus, cellules, comme un souvenir, un mug, une branche préservée d'ADN. Et puis nous sommes sortis les mains vides, les yeux tournés vers ailleurs. Un peu plus loin, marchant toujours, H. m'explique qu'il savait, savait d'avance que ces corps là ne pouvaient pas me satisfaire. Je réfléchis longuement à une phrase fameuse que je pourrais lui répondre dans l'optique de la retranscrire ensuite entre ces lignes mais je n'en trouve aucune. Sarl, personnage de Scapulaire, cutter dans la main, scalpel dans la tête, n'aurait même pas franchi le seuil de cette exposition, il n'aurait rien eu à y faire. Moi-même, stylo en main, scalpel en tête, je n'étais pas au bon endroit, dans la bonne salle.

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Midi déplacé quatorze-heures, nous mangeons en silence un tournedos saignant à l'Auberge des sept plats, rue de Sèze. L'ironie, aujourd'hui, est carnassière. L'exposition du jour est un double échec, quelque part (ce que j'explique à H. pendant que le sang ronge liquide le reste de purée au milieu de mon assiette), puisqu'elle ne m'aidera pas à mieux écrire les corps sur la page, pas plus qu'elle ne me permet de décoder les raisons opaques qui m'ont poussé à m'y rendre. Au contraire (H. me répond, son assiette déjà vide et la purée avalée), ce n'est pas rassurant d'avoir pu écrire Scapulaire et le reste sans avoir eu besoin de cette expo ? Puis je termine mon tournedos (ce qui veut dire que j'en laisse la moitié). Remettre les choses en perspective (ça s'appelle).
Le saviez-vous ? Dans une vie, le cœur pompe l’équivalent d’1 million de tonneaux de sang.

vendredi 24 avril 2009

Dans la foulée des corps défaits

Journal des coïncidences volume trente-sept (au moins) : cette semaine fut celle des corps détruits, désassemblés, déstructurés, recomposés, entreposés, désarticulés, démantibulés, déboités depuis nulle part et projetés secs dans les pleins phares de l'actualité (la vraie ou la mienne). Raison pour laquelle je me suis laissé tendre ou tordre vers le chaos de Guyotat, hier et d'autres jours, raison pour laquelle j'avais besoin de m'y replonger.

1

Je commence mercredi sans âme L'odyssée barbare et titanesque de Daniel Sada. Commence par la phrase Les cadavres arrivèrent à trois heures de l'après-midi. et moi je m'endors avant la fin du chapitre. Les cadavres sont déjà arrivés, j'ai juste loupé leur entrée. Ce n'est pas un livre pour maintenant, je me dis, il est même trop lourd pour mes poignets qui plient progressivement sous le poids des pages.

2

L'annonce mercredi après le jingle radio habituel de la suspension d'une exposition : Our body, A corps ouvert. J'avais dit à H., une semaine plus tôt tout juste, il faudra, il faudra absolument y aller, plus que quelques semaines pour le faire mais il faudra. Ou pas. Les corps imprégnés polymérique seront séquestrés à l'envers et soustraits aux regards pervers du monde. Il y aura des scotches jaunes autour des membres et des scellés fondus contre les muscles. Les tissus éclatés ne me frôleront pas. Moi je devais y être, il fallait que je les frôle, aurait fallu, mais ça n'arrivera jamais et je ne frôlerai pas.

3

J'entends chanter Bright Eyes, le son crépite, les marches remontent sous mes semelles et les mêmes clodos s'articulent autour des emplacements comme chaque matin que je les chante. Derrière mes écouteurs, Conor Oberst chante : And I kissed a girl with a broken jaw that her father gave to her et moi je ne vois que la mâchoire pétée, pas la fille ni le père, je m'imagine X, narrateur anonyme de Coup de tête, la fin du récit, sa mâchoire pétée, son corps détruit des dizaines et des dizaines de fois, jamais la même destruction mais toujours le même corps foutu, je vois sa mâchoire pétée et comme l'empreinte d'une semelle par dessus, et la douleur que c'est peut-être de se laisser embrasser sur mâchoire enfoncée et maxillaires en miettes.

4

Lecture publique des mémorandums sur la torture, les journalistes aux premières loges applaudissent, projecteurs rivés sur le rictus de Bush-Cheney, qui lit chaque ligne de ces mémorandums avec salive et claquement de langue en percussion :
Privation de sommeil, 007. Vous avez indiqué que votre objectif quant à l'utilisation de cette technique consistait dans la réduction des capacités intellectuelles de l'individu, à cause de l'inconfort de la position d'une part et du manque de sommeil ensuite. Nous sommes persuadés, Agent Bauer, que cette technique le motivera à coopérer. Les effets d'une telle privation se dissipent généralement au bout d'une ou deux nuits de sommeil ininterrompu. Vous nous avez informé, Jason Bourne, que vos recherches ont prouvé que, en certaines occasions, quelques individus qui étaient déjà prédisposés à des problèmes psychologiques pouvaient expérimenter des réactions anormales à la suite de privation de sommeil. Même dans ces cas, cependant, l'individu est autorisé à dormir après diminution des effets secondaires. De plus, le personnel médical est formé pour réagir et intervenir dans le cas peu probable où l'un de ces effets pourrait subvenir. Vous nous avez informé oralement, Solid Snake, que vous n'utiliseriez pas cette technique plus de onze jours en tout et que vous ne le priveriez pas de sommeil plus de soixante-douze-heures d'affilée au cours desquels aucunes séquelles mentales ou physiques ne pouvaient subvenir. Évidemment, si ces informations venaient un jour à être diffusées à la presse ou au grand public, le gouvernement niera toute implication dans cette|
La foule s'élève et acclame le rictus illuminé sur scène, qui redemande le calme en gonflant mou son double-menton. De sa voix suave il dit : chapitre deux, waterboarding (panneaux applose soulevés, tournés, puis soustraits aux regards, ensuite le silence).

5

H. de retour de S. m'offre Tombeau pour cinq cent mille soldats. J'ouvre le livre au hasard, comme je fais toujours, et se détache alors une phrase aléatoire, comme il arrive toujours, qui s'isole du reste de la page :
- Touchez-moi, touchez-moi tous afin que ma mort ne soit pas solitaire. (L'imaginaire, P.211)

jeudi 1 janvier 2009

Train fantôme



Il ne devait pas y avoir grand monde, hier matin, pour partir travailler - 31 décembre oblige - car mon train était vide, et les sièges autour également. Simplement quelques manteaux éparpillés entre les rangées et la voix du conducteur étouffée par les hauts-parleurs. Les accoudoirs entre les ombres pratiquement tous inutiles. L'écho des portes qui s'ouvrent puis se ferment à intervalles réguliers, puis l'air froid qui s'engouffre un moment. Et les battements du wagon tout contre le crâne gauche refroidi à force de s'endormir successivement contre la vitre. Prélude en coton pour une journée remplie de rien.

Au boulot nous étions deux, comme les jours précédents. Peu de questions clients en attente, encore moins de fiches-suivi à compiler. Simplement la blancheur de l'écran qui résonne par dessus la soufflerie du chauffage. Quelques coups de fils le matin

- Comment ça se fait que ma commande elle soit pas encore arrivée dites donc ?
- C'est normal, ça s'appelle les fêtes de fin d'année gros malin.
- Ah bon.

puis barrière psychologique infranchissable passé midi : le téléphone ne sonnera plus. Je vérifie plusieurs fois qu'il fonctionne encore, que je ne suis pas déconnecté mais non. La tonalité fantôme pulse dans le combiné, sans voix autour. Je vois fluctuer la fréquentation du site en temps réel, celle-ci ne fléchit pas vraiment, mais personne pour composer le numéro du service client ni même pour passer commande. Ce qui me rend de fait inutile.

Passé 14h la nuit tombe sur Paris et la musique limitée qui tourne depuis l'ordinateur de ma collègue n'arrange rien à l'ambiance. Je suis en train de m'endormir sur mon écran, me confesse-t-elle entre deux clics, à moins que ce ne soit ma propre voix qui s'emballe d'elle même. L'un de nous deux répond que elle/moi aussi, avant que le chat du site ne clignote pour la dernière fois cette année.

Après avoir accepté l'invitation du visiteur du site, voilà ce que j'ai la chance de déchiffrer sur mon écran : elle a qan bien cette cava vin ? Instant d'hésitation. Ce n'est jamais évident de faire comprendre à son interlocuteur que ses propos n'ont aucun sens. Je le garde pourtant artificiellement en ligne en gonflant la conversation - on s'occupe comme on peut - puis il se déconnecte... pour mieux revenir : aaaaaaaaaah ! j'avai compléteman oublié de vous souhaitez les fétes !

Comme je ne gagne aucune de mes parties de Solitaire, je quitte plus tôt. Je rejoins H. dans la foulée d'une fin d'après-midi au ciel abstrait. Nous nous y perdons complètement en traversant la cour carrée du Louvre : un air d'apocalypse ambiant qui émerge des horizons autour, l'écho de la circulation étouffé et les lumières de la nuit qui effleurent les reliefs du Louvre. Puis l'eau s'engouffre chargée de reflets sous le pont des Arts et je me rends compte que toutes ces images se trouvent à moins de cinq minutes du bureau où je stagne trois jours par semaines ; ces décors là, pourtant, restent à des kilomètres de moi-même, tenus à l'écart de mes journées réglées.

31


Juste avant de rentrer pour notre réveillon-coton, alors que notre train s'éternise sur l'écran de la RATP, une annonce crépite au micro pour demander l'arrivée au plus vite d'une équipe de police au quai X. Un peu plus tard, deux officiers traversent notre quai Z et disparaissent. Ils reviennent après quelques minutes d'ellipse, puis une voix explique dans le talkie-walkie de l'un d'eux que le monsieur il est sorti du train, il est en train de se masturber. Bonne année.

lundi 18 août 2008

1888

Posté le 19 mais daté du 18 pour cause de blackout bis.

J'ai toutes ces clés dans la main qui ne servent à rien, copies d'autres clés qui elles ouvrent quelque chose mais elles, ce rouleau de cinq entre mes lignes de vie et de chance, elles sont là, elles rentrent bien dans les serrures qui correspondent mais ne vont pas plus loin, ne tournent pas, ne servent à rien, résolument à rien, et pourtant je les regarde, je les laisse tomber dans le vide d'un tiroir, certes, mais elles sont là et je les garde, j'ai payé onze euros pour les avoir, je les garde, indépendamment de ces considérations financières d'ailleurs, je les garde, parce qu'elles m'amusent en réalité, ces cinq clés inutiles qui gisent dans mon tiroir, ces clés made in Italy qu'on a fait faire à Y., ça coïncide, mais elles ne servent à rien, ça non, puisque justement elles ne tournent pas dans la serrure, elles n'ouvrent pas, elles n'ouvrent rien.

Le type qui nous les a doublées ne comprend non plus, pourquoi elles ne tournent pas comme ça dans la serrure, alors qu'elles sont strictement identiques à celles de l'autre trousseau, le trousseau qui fonctionne, qui tourne, qui ouvre. Alors il nous demande de venir jusque chez nous, le type en question, qui prend sur sa pause de midi (l'intégralité en réalité) pour venir voir ce qui, au juste, ne tourne pas, justement. Donc on l'emmène jusque chez nous, heureusement c'est à côté, et puis il voit, savoir ce qu'il voit ça c'est au-dessus de mes forces, mais il doit forcément voir quelque chose, autrement il ne serait pas reparti dans l'autre sens, et nous avec, pour nous refaire nos doubles, toujours sur sa pause de midi, et nous sur la nôtre. On reste finalement une heure de plus les bras croisés devant sa devanture à se dire que non c'est pas possible, y a bien qu'à nous que ça arrive, en somme le couplet habituel que tout un chacun se répète sans y croire, et donc en y croyant forcément un peu pourtant, dans ces situations identiques qui nous amènent toujours à disserter comme ça, pour passer le temps, de tout et de rien, les bras croisés sur rien justement. Au moment de repartir, notre homme se rend compte qu'il a peut-être interverti les trousseaux de doubles, l'ancien qui ne fonctionne pas et le nouveau qui potentiellement tournera correctement, alors il repart dans l'autre sens, notre homme, il remonte sur sa boîte rectangulaire qui lui permet d'atteindre correctement le sommet de sa machine à fabriquer les clés, à doubler le cisaillement du métal, à dupliquer-minute les passe-partout de tout le quartier peut-être, il revient parfois, il va et il vient, entre sa machine issue d'un autre temps et la lumière de midi, pour vérifier le bon alignement des dents, le double sur l'original, l'original contre le double, les métaux doublés-plaqués ensemble, identiques et pourtant défaillants.



Finalement seul le double de la boîte aux lettres tourne, les autres non. Je glisse les deux trousseaux manqués dans mon tiroir et me demande ce que je vais pouvoir en faire. Mes doigts sentent le métal d'avoir trop manipulé ces sésames éraillés. Je referme le tiroir. Rouvre le tiroir. Prends la photo qui est là. Referme le tiroir. Rouvre le tiroir. Toujours là. Inutiles.

vendredi 8 août 2008

888

Je me fais mentir mais tant pis.
Depuis ce matin 11h15 précise nous avons de l'eau chaude. Avant nous n'en avions pas. Depuis samedi dernier donc. Longue histoire.

Ces derniers mois nous vivons grosso modo les mêmes journées en permanence et en symétrie. Plusieurs semaines à empiler nos vies respectives dans des boites et des cartons ; à présent au moins autant d'heures à ressortir toutes nos choses. A les chercher. Les classer. Les ranger. Les poser. Le plus souvent les poser. Les oublier.

Aucune vacance en perspective cela dit, malgré le mois d'août. On a déjà trop bougé, trop remué, trop claqué. A présent on aimerait juste pouvoir souffler deux secondes dans un appartement clean. Ce n'est pas encore le cas. Ça progresse. Encore deux meubles à acheter. Une housse de canapé à changer. Deux chaises aussi. Des affiches à fixer. Des bureaux, des ordis, à ordonner. Beaucoup d'infinitifs. D'impératifs. L'impression de ne plus penser qu'en terme de contraintes à suivre. Contraintes matérielles. Qui dicteront dans les mois ou années à venir la chaleur de notre quotidien le plus élémentaire. Parce que les murs sont encore trop vides, encore trop blanc. Parce que ce n'est pas encore exactement chez nous. Parce qu'il nous reste encore à nous approprier les lieux.
Difficile de nous approprier les lieux en nous référant exclusivement à des modèles de mobilier produits et vendus en série cependant (Ikéa pour ne pas nommer la chose). En attendant, on ne se paie pas le luxe de créer des intérieurs sur mesure que l'on pourrait pourtant avoir en tête. Nous sommes quelque part imbriqué dans le flou connexe d'une transition : un appartement d'adulte pourtant encore fourni de mobilier provisoire ou de récup. Quelques astuces de déco font cheap, les rideaux traînent. Pourtant il nous faudra cette année apprendre à gérer un loyer conséquent. Et l'impression aussi de ne penser qu'au matériel, de catégoriser en permanence les tâches à venir. Proches. Habituelles. Quotidiennes. Peu de place pour les livres dans ces plannings saccadés. Le peu de Zola que j'attrape entre deux allers-retours à la déchetterie ou ailleurs se lit par bloc. Je ne parle même pas d'écriture brute. Je voudrais retrouver un rythme dès que possible.

Déjà nous avons l'eau chaude, c'est un mieux. Ne pas oublier que c'est un luxe. Des fois que ça se reproduise. On ne sait jamais.

jeudi 7 août 2008

Blackout #2

Grosso modo un an plus tard et toujours les mêmes problèmes. D'ici probablement le courant de la semaine prochaine le blog fonctionnera au ralenti (et j'imagine que certains ont déjà remarqué que c'était le cas depuis une semaine au moins). Les causes sont encore identiques. Déménagement. Initialisation de la ligne. Activation du truc. Du coup : en être réduit à capter l'ombres des ondes du hotspot d'en face (quand celui-ci fonctionne). Et attendre que tout soit lancé.

Pour le reste tout est à peu près bon. Nous sommes arrivés samedi. Ce qui veut dire que depuis ce jour nous ne faisons rien d'autre que déballer, ranger, jeter, ranger, déballer, acheter, acheter, ranger. D'ici le début de la semaine prochaine, il est fort probable (souhaitable) que tout rentre dans l'ordre. Qu'on ait un chez nous. Qu'on puisse reprendre le quotidien et les trucs en cours. Les étagères remplies sur les bons murs. Les livres organisées dans les bonnes étagères. Les rideaux coupés aux bons endroits. Ce genre de trucs.

*


Ces premiers jours à vivre à Y. dans l'Essonne sont particuliers. Parce que cela fait plus d'un an à présent qu'H. et moi vivons ensemble, or j'ai parfois l'impression qu'il s'agit de notre premier appartement. Que les deux mois à Morlaix et les dix passés à Nuggets City en réalité ne comptent pas. Et la grosse semaine passée à Sainté qui n'arrange rien. L'impression de quitter la ville, les amis, la famille à nouveau. Impression agaçante parce que je la sais forcée.

Je n'ai pas envie de résumer cette dernière semaine (pourtant hautement fournie). Simplement me laisser couler dans l'air autour pour enfin reprendre le cours de mes occupations. Profiter un minimum du mois d'août avant qu'il ne se termine. Et régler les détails administratifs encore en plan. Remplir un dossier de demandes d'APL. Postuler pour tel job à l'ANPE. Ce genre de trucs.

Et reprendre (et terminer) Qu'est-ce qu'un logement avant de trop m'excentrer de l'oeil du cyclone. Et Coup de tête dans la foulée. Et puis tout le reste et un peu plus encore.

lundi 14 juillet 2008

14/07

Je suppose que c'est à cause du lieu. Je veux dire : jusque là je m'étais laissé dicter mes destinations successives et parce qu'elles m'étaient imposées, j'avais appris à les laisser glisser d'elles-mêmes, elles ne dérivaient pas de ma responsabilité, je n'y étais pour rien, c'était, en définitive, plus facile comme ça. Morlaix parce que H. y avait son boulot d'intermitent. Puis Nuggets City pour cause de Capes intempestif. Et puis maintenant dire que cette troisième destination en un an n'est pas imposée, ce serait un peu gros. Simplement nous n'avons qu'une zone. Un demi-département. A nous ensuite de nous y retrouver là-bas dedans. A nous de choisir un lieu qui nous déplairait moins qu'un autre (partant de Nuggets City, ce ne devrait pas être trop compliqué).

Trouver quelque chose selon nos propres critères, nos propres priorités. Prendre le risque de se tromper de cible et d'ensuite devoir en prendre la responsabilité (reconnaissons qu'il était pratique, cette année, de blâmer l'Education Nationale pour cette destination un peu trop sarthoise à mon goût). C'est peut-être ça qui m'a bloqué durant nos successives recherches d'appartement. Avoir la possibilité d'avoir tort. De viser mal. De se tromper d'objectif. D'être à côté. Je me pose donc légitimement la question. Peut-être aurions nous dû retourner sur place une deuxième fois, quitte à endurer le Formule 1 d'Y. à nouveau. Parce qu'une seule visite-éclair ce n'est pas suffisant. Et puis les autres questions qui découlent. A-t-on bien fait de choisir tel ou tel endroit. Tant ou tant de m². Telle fourchette de loyer. Évidemment je ne possède aucune de ces réponses. Je m'y confronterai au quotidien dans le courant des prochaines semaines, des prochains mois.

*


D'ici là : une belle zone de flou. Parce que le logement de fonction de Nuggets City, nous devions le quitter vendredi dernier au plus tard. Parce que l'emménagement futur n'aura probablement pas lieu avant début août, grand maximum. Parce qu'entre les deux nous voilà sans domicile fixe. A errer à droite à gauche. De la Bretagne (où j'écris ces lignes) à Sainté, on admet que l'errance est plutôt lâche. Les dates je ne les connais pas encore. Ça se fera au jour le jour. Une semaine de chaque visiblement, avec l'espoir de pouvoir « attraper » Virginie avant son départ Dieu-sait-quand en Irlande et féliciter Nico pour tous les trucs qu'il réussit en ce moment.

Pendant ce temps : la légère impression de patauger, les chevilles fondues dans le rien. Ce mois de juillet où officiellement nous n'habitons plus nulle part. Ce mois de juillet qui ne nous offre visiblement que peu voire pas de vacances. Et puis à peine de quoi se le dire et ça y est, voilà un an qu'H. et moi vivons ensemble et la vitesse et la banalité avec laquelle cette année a passé. Cette année qui dans ma tête sonne plus comme une année X-Files qu'une année Chapon hardi. Et dire que je n'ai ramené de rillettes à personne. Ni de poulets d'ailleurs. Et aucune photo du magasin de tondeuses. C'est peut-être à ce genre de trucs que l'on mesure les années ratées qui sait.

Scully, j'ai bien peur que nous soyons toujours sous l'emprise du champignon. Nous ne sommes pas sorti du Formule 1 d'Y., nous y sommes encore !

vendredi 27 juin 2008

Quelque peu de vide

Légère impression de déjà vu...

Florilège des instants les plus pénibles et/ou glauques qui nous ont poursuivis, Hugo et moi, ces trois derniers jours, durant nos recherches de logement pour l'année prochaine le mois prochain :

Mardi

- autoroute autoroute autoroute sous cagnard d'entre onze et deux heures
- arrêt sur une aire d'autoroute pour manger : 17,40€ pour trois sandwichs et une bouteille d'eau
- arrivée hôtel Formule 1 où on restera au moins deux nuits, peut-être trois
- début des recherches sur place : une petite dizaine d'agences immobilières
- toujours les mêmes réponses. Quelques variantes : c'est très calme en ce moment / ah non on n'a rien du tout / on fait pas les locations / faut voir avec la personne qui s'occupe des locations mais la personne en question elle est là que le lundi entre trois heures et quart et trois heures vingt-deux / c'est vraiment très très calme en ce moment / le marché locatif du moment est quasi nul
- quelques pistes tout de même : j'ai peut-être quelque chose à vous proposer, c'est une maison XXm² avec XXXm² de terrain autour pour 800€ par mois, en revanche c'est un bail précaire, donc on peut vous mettre dehors du jour au lendemain, mais c'est une bonne affaire à saisir, hein, faut pas croire / mais pourquoi vous n'essayez pas d'acheter plutôt ?
- retour hôtel fin d'aprèm : mort de chez mort, énervé parce que rien du tout, rien de visité, aucune piste, coups de soleil un peu partout, début de migraine, fait chier fait chier fait chier
- repas dans un bar infect avec poulet pas cuit farci aux litres de beurre et frittes molles en accompagnement : 20€
- croiser des mecs qui sortent des douches à moitié à poil dans les couloirs
- soir englué sur le couvre-lit douteux de la chambre 225 devant la télé
- tiens, si on regardait M6 ?

Mercredi

- levé tôt air encore frais sous soleil de plomb nuages annoncés par la météo absents, au bord de la crise de nerf en permanence fous rire (nerveux ?) parfois
- écumer les bleds autour et les agences immobilières encore
- toujours les mêmes réponses. Quelques variantes : c'est très calme en ce moment / ah non on n'a rien du tout / on fait pas les locations / faut voir avec la personne qui s'occupe des locations mais la personne en question elle est là que le vendredi entre onze heures et onze heures seize / c'est vraiment très très calme en ce moment / le marché locatif du moment est quasi nul
- zéro piste cette fois
- payer le RER à chaque saut de puce : 2.90€ / 4.78€ / 4.10€ / 3.22€
- deux sandwichs, une bouteille de Cristaline, une bouteille de Schwepps Agrumes, à consommer assis sur l'asphalte d'une gare de RER à l'ombre à attendre le dit RER loupé de peu dix minutes plus tôt
- retour Formule 1 en début d'aprem
- forfait wi-fi 3h sur petit Eeepc : 10€
- refaire la liste des sites immobiliers et des sites de petites annonces encore et encore parce que réduit à
- en un jour à peine les agences sur place déjà écumées en totalité
- noter des numéros, barrer des notes griffonnées sur carnet, entourer des trucs, écrire des emails, laisser des messages
- que dalle que dalle que dalle
- attendre qu'on nous rappelle ou qu'on nous réponde
- faire quelques pas dehors et aller passer le temps à l'Intermarché d'à côté et faire le tour des rayons frais histoire de
- attendre qu'on nous rappelle et qu'on nous réponde
- attente d'une visite prévue à 20h
- soirée engluée sur le couvre-lit douteux de la chambre 225 devant la télé
- tiens, si on regardait un documentaire sur Brigitte Bardot ?

Jeudi

- levé tôt mais sérieusement pour quoi faire ?
- balade dans petit parc pas trop loin avec taupes et insectes goulus en option
- attente agacée d'une visite prévue à 16h
- retour hôtel avec provisions minimes histoire de : 9.21€
- attente agacée de la visite prévue à 16h
- midi englué sur le couvre-lit douteux de la chambre 225 devant la télé
- tiens, si on regardait Le scaphandre et le papillon qui passe à midi sur Canal ?
- migraine qui pointe
- comas-ennui
- prendre l'air, c'est à dire : faire le tour de l'Intermarché à pied puis marcher jusqu'à la zone industrielle suivante
- retour « centre-ville » pour visite 16h
- partir dans la foulée
- partir partir partir et vite
- soleil pleine poire tout du long avec migraine en option

Et ce début d'épisode de Friends qui me traîne derrière les yeux à chaque fois qu'on se retrouve à errer dans le Formule 1 / passer le temps à l'Intermarché / attendre assis par terre sur les marches d'une gare de RER / attendre n'importe où ailleurs / jeter un oeil sur la télé turque qui tourne pendant qu'on essaye d'avaler le poulet-au-beurre et les frites molles. C'est l'épisode 403 (The one with the 'Cuffs) et c'est la réplique de Chandler juste avant le générique : Could we be more white trash ?



Plus

- coût réservation trois jours / trois nuits au Formule 1 : 90€
- essence pour aller-retour : 85€
- un tas de trucs que j'ai dû oublier : X€

mardi 3 juin 2008

EDEN (Ville I, troisième jour)

Des passages à problème y en a toujours. Celui-là plus que les autres. Et dans la durée en plus. Depuis deux ans que ça dure et pas deux fois je l'ai écrit pareil. Je l'ai toujours modifié, je l'ai toujours transformé, bouleversé. Parce qu'il y a un truc qui cloche. Quoi, je sais pas encore. Mais ça bloque, ça bute, ça fait chier.

On est dans la première partie du truc (Ville I), on se situe à la fin du troisième jour. Dans les versions précédentes, c'était pas exactement le troisième jour. Des fois c'était le quatrième ou le cinquième. Des fois ça se passait plutôt ici et puis ensuite plutôt là (fac en vacances, Méliès en relâche, EDEN en friches). Ça bougeait, ça évoluait, c'était jamais fixe. A chaque réécriture, je me disais, tiens et si plutôt et puis je faisais encore autre chose et je déménageais tout une fois de trop. En pleine troisième (ou quatrième, je sais plus) réécriture, il faudrait peut-être arriver à un compromis. Se fixer une bonne fois pour toute. Je croyais y être parvenu mais nom de| qu'est-ce que c'est laborieux.

Le truc, c'est que le passage en question (Ville I, troisième jour) a d'abord trouvé son utilité pour raccorder deux passages entre eux. Autrement dit : meubler. Autrement dit : se-planter-comme-c'est-pas-permis. Pourtant au fil des réécritures, le passage en question est resté, a gagné en importance, si bien qu'il est aujourd'hui essentiel. Il ne s'agit plus de meubler. En première plongée, cela dit, j'ai l'impression de me faire avoir quand même.

Le truc (l'autre), c'est que le passage en question nécessitait également une série de renseignements formels que j'avais du mal à débusquer. Mon passage se déroule dans un squat. Il me fallait donc une ambiance, des impressions d'ensemble. Or jusque là, ma façon de faire était toujours la même : caser des évènements et des personnages fictifs dans des lieux réels. Là, inversement, patatra : assembler des conversations réelles dans un lieu fictif. Et je patauge. Et même avec les informations que m'a gentiment confiées Virginie il y a quelques mois, et même avec tout un tas de visites diverses sur tout un tas de réseaux internet sur la chose, je ne me sens toujours pas dans mon élément. Parce que la phase de repérages me fait défaut. Parce que je ne peux pas repérer quelque chose qui n'existe pas.



Les astuces ne manquent pas. Je ne me prive pas de les utiliser d'ailleurs. J'ai opté pour une retranscription stroboscopique de la soirée. Parce que mon personnage-narrateur ne reçoit que quelques impressions fixes. Parce qu'il capte aléatoirement ce qui lui coule devant les yeux. Je me sers aussi du film La quatrième guerre mondiale vu avant-hier comme outil pour hacher le rythme (plus qu'il ne l'est déjà).
Avant hier je regarde le documentaire avec mon cahier bleu (anciennement vert) sous la main histoire de prendre des notes. Je traque les phrases clé, j'épluche les sous-titres. Pendant que les explosions pleuvent et que les corps s'entassent et que les récits miséreux glissent, moi je me penche sur ma page et j'écris ce que je viens d'entendre ou de lire
j'écris
- d'un côté, un système d'une rare violence et de l'autre, nous...
- leur guerre anéantit le langage
- occupation veut dire que chaque jour tu meures et le monde te regarde en silence
- en me promenant dans les rues de Séoul de nuit, même moi j'arrive presque à croire
- les rues sont pleines de fantômes
- nous luttons pour un nouveau monde
- nous sommes tous des clandestins
- l'autre c'est moi
- la mort des gens c'est toujours pareil : comme si personne n'était mort, rien
- nous refusons de nous rendre
- et les rues nous appartiennent
- c'est l'heure de la dignité
- marche et parle
- notre regard avance
- tu ne seras plus toi, maintenant tu es nous
content d'avoir enfin ce que je cherche et là Hugo se tourne vers moi et me dit Tu m'étonneras toujours, alors je tourne la tête, j'appuie sur la barre d'espace pour mettre le documentaire en pause et je lui dis, mon stylo encore entre les dents : pourquoi ?
Mais quelque chose manque encore et si le résultat actuel est résolument meilleur que n'importe laquelle des étapes précédentes ce n'est toujours pas ça.

Cette manière de buter de façon répétée sur les mêmes erreurs, sur les mêmes ratés, au fur et à mesure des réécritures, mine de rien, ça plombe. Parce que je sais que ce Ville I, troisième jour n'est qu'une des multiples étapes à franchir.
Parce que toute la deuxième partie est elle-même un passage à problème.
Parce que la fin de la troisième partie est hésitante.
Parce que la quatrième est encore neuve.
Parce que la cinquième est probablement encore susceptible de changer d'ici à ce que je la rattrape.
Parce que le troisième jet (bancal et chaotique) était tellement mauvais, qu'il faudra encore de nombreux efforts pour rectifier le tir.

J'ai mis deux ans à trouver l'équilibre idéal entre le poids de la narration et la personnalité de mon narrateur. J'ai mis trois réécritures différentes pour comprendre où je devais aller. Mais ces passages-à-problème sont toujours là. Il n'en serait probablement même pas question si j'avais à la base bâti un plan digne de ce nom. Je me console en me disant que je ne fais qu'apprendre et que la prochaine fois je ne me planterai pas.

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