Jamais mis les pieds dans un colloque universitaire auparavant, jamais mis les pieds, non plus, du coup, dans un « colloque international » tel que l'indique le petit livret qui fait office de programme. Pour être complètement exact, l'intitulé entier du colloque est : « François Bon – Éclats de réalité ». Bref, tout ça pour dire que je reviens de ce dit colloque. Je n'en attendais pas grand chose, je me suis simplement laisser gagner par la curiosité et, bravant le froid, le vent, et la neige, je suis allé, en compagnie d'Elise et Nico, à la rencontre de ce François Bon dont, pour être

honnête, je n'avais lu qu'un seul bouquin, le fameux Daewoo dont je vous parlais l'autre jour (et dont je vous parlais mal, méconnaissant beaucoup de détails sur la conception du roman).
Quelques impressions, en vrac, parce que ce genre d'impressions ne peut se reconstituer qu'en vrac : le vrac des trois pages de notes (petit format) prises durant les quatre heures de débat et interventions de cette après-midi...

L'auteur.
François Bon semble extensible. D'abord, il se rétracte sur lui-même. Depuis ma place privilégiée (dans les derniers rangs) je peux l'observer lui pendant la première intervention (« François Bon – Edward Hopper : Peinture, archi-texture et fiction »), lui, l'auteur, assis au deuxième rang, tout à droite, c'est à dire tout à gauche si on se place du point de vue des intervenants. En le regardant je note : instable, mal à l'aise, gestes, tic, manies, main qui dissimule son visage, lunettes, regard lunatique, en haut, en bas.
Le demi visage qu'il me donne à voir semble renfrogné, fermé, un peu froid aussi, un peu dur, sans doute. Sa main, la gauche, toujours, vient se coller contre le haut de son visage, contre sa tempe ou bien autour de sa bouche ou bien elle vient saisir la branche de ses lunettes, les retirer, les essuyer, les remettre. Souvent en mouvement. Instable. Et sous sa main gauche, un corps, lui aussi, renfrogné, replié sur lui-même, inspiré à l'intérieur, enterré sous une paume qui l'écrase. Parfois, je le surprends aspiré dans l'ouverture de son pull à col roulé, col qui a tendance à le recouvrir peu à peu, d'abord le bas du visage, et on comprend que si c'était possible, sans doute, c'est tout son être qu'il laisserait recouvrir...
Pendant un moment, je me dis qu'il doit être bien absurde de se voir ainsi décortiqué, autopsié, en sa présence, sous ses yeux propres, inactifs, silencieux, imposés au mutisme. « Peur de passer pour un mort, oeuvre close.», comme il le dit lui-même. Alors je me dis que ça doit être normal, cette réserve, cette gêne, cette honte, aussi, peut-être. Pendant un moment (un autre), je me dis même que ce doit être une impression de torture que d'assister ainsi à l'empoussiérement de son Oeuvre. Mais avec le recul des autres interventions, de ses propres paroles, je me dis finalement que non, ce n'est pas exactement ça.
Lorsqu'il se retourne, parfois, trois ou quatre fois, pour observer le « public », les rangées de sièges à demi occupées, les gens qui, normalement, ne le regardent pas lui, mais observent et écoutent les intervenants, lorsqu'il se retourne, donc, je me dis que peut-être, alors que je le fixe comme ça, que je continue de le fixer lui, le stylo dans la bouche, peut-être sait-il, peut-être comprend-il ce que je suis en train de faire. L'observer lui. Et pouvoir rendre compte, ensuite, d'un regard (le mien) porté sur un regard (le sien) porté sur un regard (celui de l'intervenant) qui commente un regard (celui de François Bon l'écrivain) qui complète un regard (celui de Edward Hopper, le peintre) qui rend compte du réel. Comme un effet d'enchâssement infini qui rendrait à la fois compte des difformités du réel, et à la fois de sa singulière évidence (« la position du sujet fait que le réel est différent : le réel se rattache à celui qui l'expérimente », dira-t-il un peu plus tard en substance). Et comme si observer l'écrivain physiquement me plaçait dans une posture décalée vis à vis des universitaires et des commentateurs. Et comme si, aussi, l'atmosphère du colloque me rendait pédant, ces dernières lignes en témoignent...

François Bon semble extensible. Lorsqu'il parle, lorsqu'il répond à quelques questions, à quelques idées décalées qu'il entend dans la bouche d'une intervenante, l'auteur semble sortir de lui, sortir de cette position de replis et de recouvrement ; il s'étire, il rebondit, il sourit, il dit « truc, type, connerie, bouquin, mec » parle comme un type normal tout en restant clair et pertinent, malgré une certaine tendance à la digression. Lorsqu'il parle, on le ressent comme une sorte de boule de neige, il s'auto-enthousiasme, il s'entraîne lui-même ailleurs, vers d'autres sujets, d'autres problématiques, d'autres horizons. Ses yeux s'ouvrent, ils ne sont plus plissés, ses traits se détachent, se décrispent, il gesticule, contraste saisissant par rapport à ces moments où il semblait creuser son siège pour s'y dissimuler, des moments où le nom « François Bon », martelé frénétiquement par les intervenants, commençait à perdre tout son sens et devenait une succession de son sans rapport avec rien.



Le reste.
Le colloque, ou bien ce qu'il y est dit et ceux qui le disent. Plusieurs choses, d'abord, que je n'ai pas entendues, que je n'ai pas notées, que je n'ai pas comprises. Et puis quelques phrases, prises au vol, fixées aussi vite et exactement que possible, mais mal, évidemment. Il y est beaucoup question de la ville, de la géométrie, des intertextes, de « l'extrême » de son écriture (« L'ouverture de Décor Ciment : une courte pratique de l'extrême chez François Bon »). On y discute langue vue au microscope et comme un microscope, le texte « en action », les mots « effacements », « vides », « imaginaire spectaculaire » résonne à droite à gauche (« Les friches industrielles dans l'oeuvre de François Bon », même si le titre du programme a changé depuis, tant pis, je ne me souviens plus du titre définitif). La ville n'est pas appréciée comme « présence fixe » mais comme « conjonction d'éclat de temps », et d'ailleurs ce n'est pas tellement la ville qui intéresse Bon mais plus le monde et « l'obsession du corps dans l'espace ».

Difficile de rendre des notes de façon pertinente le jour même, le soir même, le tout sans avoir l'impression de dénaturer les paroles exprimées, avec la peur, aussi, peut-être, de n'avoir pas saisi tout ce qu'elles sous-entendaient. Mais cette « posture devant les mots » semble aller dans mon sens : « humilité, refuser le lyrisme immédiat, nommer ce que d'habitude on ne nomme pas ». Cette façon d'appréhender le langage : cette « force hypnotique qui tente de remplacer le monde ». Et puis surtout, cette phrase, sortie de nul part ou presque, et que j'encadre au centre de mon cahier à spirale : « Les livres ont remplacés le monde ».

Et puis une drôle de position vis à vis de son oeuvre, aussi, et cette incapacité à se satisfaire pleinement de ce que l'on fait ou plutôt ce que l'on a fait, ce qui est derrière : « masse derrière qui me gêne considérablement » dit-il en parlant de ses « bouquins » précédents. Ou encore, lorsqu'il dit, en désignant son dernier livre « ce truc Tumulte ». Et quant à la poésie, « je n'y ai pas le droit », dit-il l'air résigné ou bien désolé ou bien blasé, avant de terminer sur des « je ne m'appartiens pas » et des « je ne suis pas dans la littérature, je suis ailleurs » que je ne parviens pas à recontextualiser, malheureusement.

De ces quatre heures passées à la médiathèque centrale de Tarentaize, je retiendrais surtout la fin, c'est à dire la table ronde entre François Bon (seul moment où on l'a entendu lui, parler), Jean-Bernard Vray et Jean-Noël Blanc. Très agréable et très peu « universitaire », vivant et parfois passionnant. Dommage que mes notes ne puissent pas en rendre réellement compte.

Demain, vendredi, j'y retournerai sans doute, après les cours, avec d'autres, peut-être pour toute l'après-midi encore, je vous en transmettrai donc probablement le compte rendu...