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Tag - José Lezama Lima

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samedi 20 juin 2009

Rapatrié par l'image

Cyclocomsia 2, paru la semaine dernière, lu entre deux (trois, quatre ?) rames. J'ai corné plusieurs pages, deux plus que les autres. L'une critique, l'autre fiction. La première décortique l'analogie chez Lezama Lima, la seconde élabore le crurriculum vitae de Michel Crubisco, star de la faim de son état. Pour lire les quelques deux cents autres pages, c'est par là que ça se passe.
Avant de parler de comparaison et de métaphore, revenons aux fondamentaux : définie par Aristote, l'analogie (analogon) est une figure double. A la différence de la comparaison qui associe de façon simplifiée un « comparé » et un « comparant », l'analogie comporte quatre termes qui correspondent deux à deux. Le schéma de base se construit sur le type : « A est à B ce que C est à D » et permet ensuite des permutations. Ainsi l'énoncé « le glaive est à Arès ce que la coupe est à Dionysos » devient-il par exemple « la coupe d'Arès est le glaive de Dionysos ». Pour en arriver à la métaphore, on procède à l'élision d'un ou de plusieurs termes. Or, dans Paradiso, c'est précisément l'analogie qui scelle le destin poétique de Cemi : au sixième chapitre, le Colonel montre à son fils deux gravures en vis-à-vis dans les pages d'un livre, la première représentant un rémouleur et la seconde un bachelier. Mais dans sa précipitation, le jeune Cemi pose son index sur l'image du rémouleur lorsque son père désigne nommément le bachelier, créant ainsi un quiproquo dans la tête de l'enfant. Deux noms et deux images : nous avons bien quatre termes qui vont permuter pour donner naissance à une métaphore. Lorsque le Colonel demande à son fils s'il sait ce que c'est qu'un bachelier, Cemi répond : « Un bachelier, c'est une roue qui lance des étincelles et, à mesure que la roue va plus vite, les étincelles se multiplient au point d'éclairer la nuit. » (Paradiso, p.197). Nous avons ici un nouvel exemple de « faute heureuse » rédimée en poésie par le pouvoir de la métaphore. Malgré le rapprochement arbitraire des deux termes, la métaphore sonne juste, elle ne paraît pas gratuite comme dans certains poèmes surréalistes. Le terium comparationis, bien que lointain, a été rapatrié par l'image.

Julien Frantz, Hétérogenèse de l'image : absence, distance et différence dans la poétique de Lezama Lima in Cyclocosmia 2, P.100.
Des clous des vis des écrous de tout diamètre certes. Des bottins téléphoniques et des appareils en bakélite aussi. Des dizaines et des dizaines d'outils de toutes sortes, des centaines de verres et de bouteilles polymorphes, des kilomètres de fils électriques et de tuyaux plus ou moins flexibles, des hectolitres d'essences de produits ménagers de détergents et de trichloréthylène, de l'arsenic même ! Et puis 33 Encyclopédies Larousse 27 téléviseurs 15 lave-linges 15 machines à écrire 8 ou 9 caddies de supermarché 7 bicyclettes 2 lits en fer 1 Fiat 500 1 Peugeot 404/break 1 zodiac de la gendarmerie et même un car Berliet GRL de la Compagnie Républicaine de Sécurité ayant fait mai 68 (?). Incroyable mais véridique, ce listing non exhaustif de mangeaisons crubrisquiennes – ce crurriculum vitae – est dûment attesté par les archives de Maître Pignon, notaire à Hauterives, département de la Drôme. Qui pourrait, chez nos contempteurs contemporains, se targuer d'un semblable palmarès ?

Alain Giorgetti, Apologie d'une star de la faim in Cyclocosmia 2, P.46-47.

dimanche 31 mai 2009

Cyclocosmia 2 (lancement)

Je relaye, je relaye : le 11 juin prochain, etc., il suffit de lire ce qui suit (il est possible que j'y sois) :
AGENDA | CYCLO 2 = 9 juin + 11 juin
>>>Le second numéro de CYCLOCOSMIA consacré à José Lezama Lima paraît mardi 9 juin 2009. Disponible dans les librairies strasbourgeoises à cette date, il sera placé dans la semaine à Paris, entre autre. Il est possible de le précommander directement à l'association (voir modalités) ou de le réserver chez votre libraire n'importe où en France, qui vous le fera parvenir.
On y trouve comme à chaque fois, des textes d'invention (nouvelles, proses poétiques) autour de thèmes, et un large dossier consacré à un auteur : l'extraordinaire cubain José Lezama Lima. Une vingtaine d'auteurs et d'artistes ont participé au numéro, on pourra découvrir le sommaire ici. Le numéro fait plus de 200 pages et est au prix de 22 euros.

cyclolancement.gif

>>>A l'occasion de la parution du numéro, Antonio Werli & plusieurs auteurs du numéro feront une présentation à la Librairie L'Arbre à Lettres Denfert à Paris le jeudi 11 juin à partir de 19h00 !! Au programme : présentation du projet CYCLOCOSMIA et du nouveau numéro, lectures de textes, rencontre avec les auteurs, évocations et conversations autour de José Lezama Lima (écrivain cubain né en 1910 et mort en 1976) qui aurait eu cette année 99 ans, ainsi que quelques surprises...
Il est possible de réserver un exemplaire du numéro auprès de votre libraire. Les revues seront disponibles à L'Arbre à Lettres le jour de la sortie.

LIBRAIRIE L'ARBRE A LETTRES
DENFERT-ROCHEREAU
14, rue Boulard - 75014 Paris
Tél. : 01 43 22 32 42
M° Denfert-Rochereau
Ouvert du lundi au samedi de 10h à 19h30 et le dimanche de 10h à 13h30
denfert@arbrealettres.com

lundi 18 mai 2009

Vers Cyclocosmia 2 (et d'autres ensuite)

Comme le signalait déjà g@rp il y a plusieurs semaines, et comme le faisait remarquer X. par l'intermédiaire d'un commentaire sauvage à peu près à la même époque, le numéro deux de la revue Cyclocosmia (dont le premier numéro avait été décortiqué ici-même l'automne dernier) s'apprête à paraître. Le site officiel pour l'occasion s'actualise, je vous y renvoie pour plus d'informations sur cette revue. Prévu pour sortir le 9 juin prochain, le sommaire du numéro est le suivant (quelque part, paraît-il, mon nom s'y trouve) :

CYCLOCOSMIA II
- totem : condylura cristata
- mots-clefs : bulle, étoile, nourriture
- dossier : José Lezama Lima
- parution : 9 juin 2009
- 125 x 202 mm - 208 pages - 22 euros
- ISBN : 978-2-9528908-9-2

cyclocosmia2.jpg

Blason :
- José Lezama Lima : "Le Cours Delphique" (inédit)

Invention :
- garp : "Entre les deux"
- David Schnee : "Poésie 26"
- Emmanuel Bourdaud : "Dans la poussière"
- Guillaume Vissac : "Melliphage"
- David Gondar : "L'Arrastre"
- Emilie Notéris : "Moleskin Weapon"
- Eric Schwald : "L'Auditorium"
- Alain Giorgetti : "Apologie d'une star de la faim"

- Julien Frantz : "Emmett Grogan, digger with attitude" (essai)

Observation :
- William Navarrete : "José Lezama Lima - Un étrusque, un être anachronique - Hors du commun"
- Antonio Werli : "José Lezama Lima - Repères chronologiques, bibliographie sélective"
- Olivier Renault : "Lezama Lima - La foi dans l'encre"
- Julien Frantz : "Hétérogenèse de l'image - Absence, distance et différence dans la poétique de Lezama Lima"
- Pacôme Thiellement : "L'objectif ultime de la littérature"
- José Lezama Lima : "Nouveau Mallarmé" (inédit)
- Pedro Babel : "Lezama Lima, le "Proust" des caraïbes ? - Jeux de miroirs transatlantiques"
- David Gondar : "Bestiaire pour une décapitation - Du jeu de mains au "je" de vilains"
- Benito Pelegrin : "Miroir, double, homologue et homosexualité dans Oppiano Licario de José Lezama Lima"
- Armando Valdés Zamora : "Le corps écrit de José Lezama Lima"
- Ivan Gonzalez Cruz : "Lezama ou l'invité de pierre"
- Enrique del Risco : "Lezama : le calamar et son encre"

Illustrations :
- Bertrand Secret : "Extrospections"
- José Lezama Lima : "dessins" (inédits)

Tothématique :
- Julien Frantz & Antonio Werli

(Je m'excuse platement auprès de garp, chez qui j'ai volé tous les liens menant vers tous les participants au sommaire, mais la galaxie était déjà toute reliée chez lui, je l'ai donc reproduite ici-même histoire de tisser quelque chose.)

Le prix de cette (belle) revue est fixé à 22 euros. Pour vous la procurer, voyez de ce côté par l'intermédiaire du site officiel.

Vous trouverez également sur le site de Cyclocosmia les présentations pour les futurs numéro 3 et 4, respectivement prévus pour paraître à l'automne 2009 et au printemps 2010. Du beau monde en perspective : Roberto Bolaño et Antoine Volodine. En attendant ces deux là, vous l'aurez sans doute compris, c'est José Lezama Lima qui est à l'honneur avec le numéro 2.

mardi 11 novembre 2008

Un rite réclamé par ses pores

Je termine aujourd'hui Paradiso (dans un train, parce qu'il le faut), pris par le chaos diffus des quelques deux cents dernières pages pas toujours bien comprises. Peu importe. Je m'échoue sur ce passage très proustien de Licario à l'opéra. Je lis et relis ces deux pages plusieurs fois pendant que je reporte ces lignes à l'écran et ne parviens pas à m'en détacher. C'est devant ce genre de livre que je me dis qu'il serait utile de pouvoir lire l'espagnol dans le texte. Devant ce genre de livre qu'il me faudra relire, et relire encore. Je suis passé à côté de beaucoup de choses et, c'est étrange, mais je me sens à la fois frustré d'avoir traversé une lecture incomplète et soulagé de n'avoir pas épuisé Paradiso en une seule fois. Soulagé, oui.
Ce pouvait être un quart d'heure avant les premiers accords du prélude de Faust. L'opéra représentait pour Licario un rite réclamé par ses pores. De l'inquiétude traîtresse de la cravate dans la glace à l'étirement du sorbet de minuit, il sentait chaque portion du temps qui confluait dans l'opéra comme une grande peau où il pouvait entrer ou sur laquelle il pouvait tirer pour capturer, dans sa flasqueté, quelques nouveaux jeux visuels de cône cristallin. Les mains qui semblaient brûler devant le guichet comme à la tribune des Gracques ; les queues constituées et rompues comme pour un exorcisme à l'épaisse psalmodie, et le siège qui reste vacant à côté de nous tandis qu'on dessine le visage de Charmide et l'Eros communicatif de Phèdre, institué avec notre dernier ami en date. A mesure que le parterre se remplissait, le silence donnait des ordres aux fougères et aux lichens de ce monde archétypique désireux de s'offrir, d'être respiré. Ce cosmos rocheux nouvellement découvert avait un sourire d'or marin : matin de valve entrouverte, cheveux frappant les flancs du cheval aidé par un courant de petits cailloux et de stalactites accroupies. Dans les couloirs entraient les maréchaux chamarrés et les médecins aux soucis et aux rides calculés, se quittant à voix très basse comme s'ils gardaient d'insaisissables secrets ; les éventails provisoirement lâchés par des mains très brièvement ironiques battaient la neige tressée des jabots aux boutons de platine à initiales, ils jouaient le rôle d'une lentille mordillée par des souris blanches. Alors Licario s'aperçut que le parterre était complet à l'exception du fauteuil voisin du sien. En lui prit encore une fois son essor, tel un lent tourbillon, une expression qui l'avait déjà occupé à deux occasions, séparées par un temps qu'il ne pouvait plus déterminer. Cette expression : « à côté de soi, à gauche », venait de lui redevenir visible lorsque entra avec une confiance désinvolte, quantité venue arrondir le reste de la pâte homogène en s'y ajoutant sans s'en distinguer, le mélomane qui devait compléter la somme des deux mille têtes pomponnées du parterre. Le rideau allait se lever dans une minute et Licario s'emparait enfin du corps qui avait échappé dans les deux précédentes occasions pour compléter l'expression : « à côté de soi à gauche ». Il le cerna sur-le-champ : un visage rose, mais d'un rose acéré, consciencieusement nerveux ; un thorax insaisissable par la délicatesse volontaire de la respiration, qui semblait absorber l'atmosphère comme font les végétaux, et des jambes libérées du souci de vouloir paraître immobiles, qu'il plaçait de façon à montrer sa maîtrise en un arc de cercle dans le prolongement du fauteuil qu'avec un élégant détachement il s'abstenait d'occuper dans sa totalité. Celui qui semblait descendu de l'éternité pour se placer à la gauche de Licario occupait si parfaitement son siège que Licario ne se sentit même pas frôlé. Licario savourait le portrait instantané, obtenu en un clin d'œil, quand se dressa en son for intérieur une autre phrase au lent tourbillon : tu ne pourrais pas lui adresser la parole à l'entracte.

José Lezama Lima, Paradiso, Points, trad : Didier Coste, P. 637-638.

dimanche 9 novembre 2008

Titre à une voix

melliphage.jpgJe ne cesse de répéter dans ce carnet de bord que je ne suis pas un bon donneur de titres. J'en suis rarement satisfait ; je les attrape au vol et les fixe dans la foulée par pure haine de voir un fichier anonyme, un dossier-point-d'interrogation. Alors je trouve des titres provisoires, rarement fameux, et à force d'habitude, de provisoires ils passent définitifs. Pire encore pour les titres reliés au recueil-à-venir sur Careysall, forcés de se limiter à un mot, ce qui entrave bien évidemment toute marge de manœuvre. Je travaille depuis jeudi sur un nouveau texte court censé figurer dans Careysall. Je lui donne aujourd'hui le titre suivant : Melliphage, peut-être provisoire, peut-être pas.

Melliphage naît de deux choses, outre la volonté de poursuivre la fragmentation de l'univers Careysall : ma lecture actuelle de Paradiso de José Lezama Lima et ce bout de zapping daté du 6 aperçu ces jours-ci ; on pouvait y voir les bras d'un homme dévorés par des verrues tropicales, gonflées sur sa peau comme des écailles, élargies au bout des doigts comme des racines. Bluffant et beau à la fois. Je l'ai intégré à Melliphage en cours de route et ne le regrette pas.

Comme tous les fragments issus de Careysall (à ce jour : Ochracé, Scapulaire et Sablier dont il pourrait constituer la suite possible), Melliphage développe (poursuit) l'idée d'une obsession du temps fragmenté, découpé, modulé. Je m'en suis rendu compte après coup, ce n'était pas volontaire, mais la corrélation existe. Le temps est étendu dans Sablier, claustrophobique, ralenti ; il est coupé dans Ochracé pour permettre les instants précipités ; il est mer d'huile dans Scapulaire où le passé se superpose au présent, suivant le rythme des pas de Sarl. Melliphage poursuit cette drôle de destruction temporelle ciblée tout en déclinant une idée déjà utilisée pour Perf via le concours JE (texte lauréat du dit concours et qui, soit dit en passant, a été très récemment lu et enregistré en studio par Eva-Li pour le site du Scriptocrate Avisé, suivre le lien pour y voir plus clair). A voir ; pour l'instant je nage surtout en terre inconnue.
Careysall, ville du temps mort ou déplacé, ce n'était pas spécifiquement recherché, la coïncidence est venue d'elle-même, je la remarque en traçant ces dernières pages. Mais c'est évident à présent : c'est aussi la ville de Cette mort (exemple de titre mauvais, non-définitif, que je ne parviens pas à chasser, même si d'autres bien meilleurs se sont précipités depuis) dont la narratrice souffre de la maladie de la mémoire. C'est aussi cette ville au temps rythmé par les jours de soufre et les jours de suie ; le vent coloré par ce qu'il porte et qui tartine sans vergogne les façades des immeubles jusqu'au centre-ville.

Mais le titre est foutu, je le sais déjà, il a pris place dans ma tête, il a colonisé mon perfectionnisme lacunaire. Alors Melliphage ce sera ; cinq pages à peines, une dizaine de milliers de signes, sans doute l'un des textes anecdotiques du recueil-à-venir-sauf-qu'on-sait-pas-quand. Melliphage : la toute première phrase commence par alors, c'est une accroche (réitérée) qui me plaît bien.

mercredi 5 novembre 2008

Beauté jamais réconciliée

Ce livre immense, c'est à croire que je n'arrive à le lire que lorsque je me laisse porter par le mouvement longiligne d'un train, n'importe lequel. Le monde doit défiler sur les côtés pour me laisser filer au cœur de mon Paradiso. Ici les déambulations de Godofredo le Diable et un peu plus tard, une fois les pages retournées, le livre enfoui au sec, mes écouteurs vissés à nouveau, se rendre compte que le nice young man de la chanson de The Divine Comedy, c'est un Amaury, ni plus ni moins.
« Voici Godofredo le Diable », dit Fronesis pour rompre la monotonie du spectacle, tout en s'arrangeant pour n'être entendu que de José Cemi.
Devant le groupe en stationnement autour de la cuve passait en effet un adolescent d'une extrême beauté, aux cheveux rougeâtres comme la flamme du soufre et au visage très blanc ; les reflets de sa chevelure s'adoucissaient en une spirale rosée qui plongeait en rougissant dans le clair-obscur du cou. Il s'approcha ou plutôt s'arrêta pour considérer le groupe autour de la cuve, quoique avec une visible indifférence, il est vrai. Sa chemise à manches courtes était déboutonnée ; il portait le pantalon retroussé sans chaussettes ; ainsi Cemi put-il observer que la spirale qui débutait par des tons rosés s'avivait ensuite au point d'atteindre un rouge de fruit sur tout le corps, rendant visibles l'heureuse énergie de la marche et les démons de cette énergie, si chers à Blake. Quand Cemi entendit ce nom de Godofredo le Diable, il lui sembla entendre les noms de Tiriel, Ijina ou Heuxos, qu'il avait soulignés dans ses premières lectures de Blake.
Toute la beauté de Godofredo le Diable était envahie d'une fureur semblable à celle de l'ours du Tibet, également appelé diable de Chine, qui décrit des cercles incessants comme s'il allait se mordre lui-même, regardant tout le monde avec un défi de malin, comme si l'on avait été au fait de sa honte partout où il passait. L'œil obnubilé était le droit, celui que les théologiens appellent l'œil canonique, car l'homme à qui cet œil manquait ne pouvait pas lire les livres sacrés du sacrifice de la messe. Celui à qui manquait cet œil ne pouvait jamais devenir prêtre. On aurait dit que Godofredo savait inconsciemment la valeur attribuée à cet œil par les canons, puisqu'il se contentait d'être Godofredo le Diable. En arrière du nuage qui couvrait cet œil, la chevelure, d'une substance noble comme celle des animaux les plus sauvages, dardait à la corde des archers formant la suite du dresseur de poulains. Sa beauté inquiète le faisait ressembler à un guerrier grec qui, blessé à un œil, serait passé aux rangs des Sarmates dans leurs cruels soulèvements.
Beau Polyphène adolescent, en voyant tout le monde fixer son seul œil ouvert, il maudissait le monde par chaque pore de sa beauté jamais réconciliée.

José Lezama Lima, Paradiso, Points, trad : Didier Coste, P. 312-1313.

vendredi 31 octobre 2008

Figé dans la résine

Saint-Etienne ne bouge pas ou si peu ou bien mes retours échelonnés tous les trois mois rendent tout mouvement impossible car le temps trop lent s'y diffuse mal. Je profite tout de même de mon retour pour régler quelques petites choses qu'il aurait fallu régler plus tôt mais qui ne l'ont pas été à cause de. Je fais le tour de la fac pour y récupérer mon diplôme de Licence. Je le tiens là, dans la main droite, à l'abri des gouttes de pluie disséminées, inutile et laconique. Peut-être ma dernière visite à la fac, maintenant que j'y pense et que je n'ai plus rien à y faire ni personne à y retrouver. J'abandonne également mon ancien ordinateur, longtemps futur-ex mais désormais ex-tout-court depuis août. Je le vide intégralement de sa mémoire crade puis me charge de compacter puis exporter ailleurs l'intégralité de ma boite mail d'entre 2003-2007. Dans le hasard de mes coups d'oeil entre les lignes, j'y lis parfois : mais les gens me sont tellement incompréhensibles que lorsqu'ils sortent de ma vie, je ne fais jamais grand chose pour les retenir ou encore et si tu as l'occasion de lire Mantra, ne la loupe pas, c'est vraiment un bouquin énorme ! Autant d'instantanés piqués au fil de l'ascenseur, lorsque les messages s'affichent puis se détachent, pris dans la même seconde. Autant de moments différents dans des temps aplanis. Que je ne veux surtout pas perdre. Parce que tout est utile, tout à un sens. Parce que j'archive tout.

Ces jours-ci s'étalent entre deux quais, j'en ai conscience, mes minutes allongées sur les banquettes ou sur les sièges de trains, qu'ils soient de banlieue, de région ou à grande vitesse. Pour gagner la Gare de Lyon, hier matin, je fuse dans l'habitacle rouillé d'un RER type années soixante-dix, avec rails ondulés sous les roues pour secouer les voitures à chaque passage de blochet. Impossible de lire là-dedans, alors se contenter d'écouter filer les ondes.

Penser aussi à la veille, à dix-sept heures et quelques, au moment de retrouver-rencontrer Faro et Maïwenn du forum des JE,


Et je regrette l'espace d'une seconde ou deux de n'avoir pas réellement bien mémorisé les photos en ma possession pour pouvoir clairement aborder la bonne personne, et accessoirement aussi maudire mes verres inadaptés qui tracent tout contre moi une foule de visages flous-fuyants, des silhouettes en travers dans le vague, impossible à identifier, et encore moins à reconnaître.


au pied de la grosse tête fondue devant l'église St-Eustache. Deux heures et quelques en leur compagnie qui file dans la chaleur d'un bar voisin, puis déjà le temps de se séparer,


Au moment où on longe tous les trois la grosse tête, j'aperçois les rayons couchés-rouges du ciel qui s'ouvre pour une seconde par dessus la façade de l'église et le gris tout autour qui l'éponge, c'est un petit parfum d'apocalypse ratée par dessus le toit des Halles.


de rentrer en quatrième vitesse et de se plonger dans les bagages à farcir pour le lendemain, c'est à dire le jour avant aujourd'hui, donc hier.



Entre deux quais, plus ou moins comme on peut, essayer aussi de progresser dans la densité luxuriante du Paradiso de José Lezama Lima. Un peu avant d'arriver à Sainté, entre Come to me et One day, je traverse ce passage bouleversant de fin de chapitre, le sixième, et je prends conscience de la profondeur du truc. Ce qui ne m'empêche pas de le fermer puis de l'enfouir dans le vrac du fond de mon sac. Pas rouvert depuis.

Le programme du week-end un peu sec, je dois dire, cette fois-ci je reste peu, je repars dès dimanche pour cause de boulot lundi. D'ici là, revoir ceux que je pourrais attraper demain soir, c'est à dire grosso modo les habituels moins quelques autres. Puis reprendre le train le lendemain et rebondir sur une nouvelle semaine-type qui m'aide à y voir clair. Coup de tête en pause légère en attendant, ici je n'arrive plus à l'écrire. Puis les trains, les trains, encore les trains, puisque de toute évidence je n'arrive pas à me lasser d'ignorer le monde qui défile froid derrière la vitre.

mercredi 29 octobre 2008

Avec l'éclipse de la comète

A imaginer lu dans le silence de mes méninges capitonnés, tapissés pourtant de Mike Garson glacial en vase clos, et dehors-dedans l'air tout aussi sec qui glisse à chaque ouverture de portes, pendant que la nuit s'écarte tout d'un coup en sortant de la grotte, passé Gare de Lyon.
Quand José Eugenio s'en fut occuper sa place dans la première cour carrée de l'école, il eut l'impression de sentir passer, dans sa région cérébelleuse, une comète gouvernée par la grosse voix d'un nain bourguignon, avec une cravate chiffonnée par les compartiments étroits qui, dans l'armoire, ceignent les vêtements de la gaze camphrée des feuilles d'automne. Quand ses images coïncidaient avec l'éclipse de la comète, il extrayait des formes animées du tableau, tout en les tirant aussi de sa propre totalité, la diversité uniforme des bottines, et le style, traduction charnelle des différents âges, des cols.

(...)

Quand José Eugenio entra dans la classe, la figure qu'il distingua le moins clairement parmi le monstre scintillant et merveilleux étendu à sa portée fut celle du maître. Il la voyait à travers la brume et le feuillage, monstre armé de tridents, polyèdres qui s'entrouvraient pour dérouler des flagelles nerveux, tel un hippocampe posé sur la carapace d'une tortue tricentenaire. Et en face, un autre monstre, irréconciliable avec le premier, et qui le surprenait par son immobile étendue et le caractère matinal de ses téguments. Il commençait à pénétrer dans le monstre de l'étendue, quand le petit directeur, depuis ses valves, se mit à se dévoiler, comme retirant des robes de chambre bariolées sous les projecteurs d'intentions malicieuses à l'endroit de ses perversions et de ses monosyllabes. Parfois, pour souligner un son, il allongeait une main droite qui se terminait par un pouce et un index rejoints en deux arcs de cercle, pour enfin rompre rapidement, par de sifflantes syllabes finales, le cercle formé. Quelques claquements de mains, comme pour propulser les sons et briser leur coque. On aurait dit que son lent ânonnement allait reposer cette triste coquille sur le vernis gémissant de la table magistrale, nouvellement repeinte. Devant lui, le monstre d'étendue laissait à peine un instant à José Eugenio pour isoler quelques-uns de ses gestes ; il se perdait dans l'immensité abstraite du monstre enfermé dans cette grotte.

José Lezama Lima, Paradiso, Points, trad : Didier Coste, P.115-117
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jeudi 16 octobre 2008

Cyclocosmia

Disons que je zappe la partie du texte où je suis censé faire semblant de me prendre pour une araignée, ou un chasseur d'araignée, ou une quelconque bouche d'égout en forme d'araignée parce qu'à vrai dire les araignées, rares ou pas, bouche d'égout ou pas, me mettent mal à l'aise alors merci.

Donc Cyclocosmia est une revue littéraire semestrielle illustrée, d'invention et d'observation dont le premier numéro vient de paraître, publiée par l'Association Minuscule. Je me suis procuré ce premier numéro au début du mois (numéro tout chaud de fin septembre) et l'ai lu d'une traite dans la foulée, suite logique de / complément à ma lecture de V., ce premier numéro étant tout ou en partie consacré à Thomas Pynchon.

cyclocosmia.jpg

Cyclocosmia volume un est d'abord un bel objet. Cent-soixante pages environ, grosso-modo le format d'un Librio, jaquette noire sérigraphiée, police soignée, pages couleur blanc-cassé et charte graphique intérieure très fluide, voilà pour le rapide descriptif. Le sommaire, intercalé au centre de ces cent-soixante pages est lui-même très esthétique, il prend la forme d'une toile-constellation pynchonnienne contre laquelle s'articule tous les fragments qui composent le numéro. Au menu, deux parties invention et un dossier central dédié, comme précisé précédemment, à l'Oeuvre de Thomas Pynchon, de V. à Contre jour sorti ces dernières semaines, en passant par tous ses autres livres intermédiaire. En guise d'aération du textes, quelques « graphies » très agréables type tâches d'encre monochromes.

La partie observation d'abord. Elle prend la forme d'un dossier qui retrace chronologiquement le parcours de Thomas Pynchon (oui son apparition remarquée dans un épisode des Simpson est mentionnée) comprenant un précieux article introductif pour ceux qui, comme moi, n'auraient pas forcément lu tous ses livres. D'autres articles s'intéressent plus précisément à certaines vastes thématiques recentrées sur un ou deux titres (intérêt particulier de ma part pour le V., là où nous allons de François Monti puisque j'en sors et de Against the day, une alchimie de la lumière par Julien Schuh, approche très étonnante et décryptage lumineux du dernier Pynchon), parmi lesquels, notamment, deux contributions signées Rodrigo Fresán (cf. La vitesse des choses, le mois dernier) et Claro, traducteur de Contre-jour, particulièrement appréciables. Les quelques pages consacrées à Raymond Roussel sont peut-être plus surprenantes, puisque pas forcément rattachées à l'auteur central choisi pour ce numéro mais pourquoi pas. Au cœur de ces observations, on assiste même à une rencontre croisée entre Thomas Pynchon et Lee Harvey Oswald, rencontre brève de quatre pages pourtant très bien dressée, complètement inattendue (wow, comme on dit), fiction-éclair qui a le mérite d'aérer un peu le dossier critique.
à Dallas, le bus se vida de moitié et se remplit à peine – seulement deux vieilles dames et un homme muni d'une petite valise montèrent ; l'homme vint s'asseoir à côté de ce passager endormi la tête sur la mallette d'une machine à écrire – l'homme joua avec l'interrupteur de la veilleuse puis ferma les yeux comme le bus s'engouffrait sur la quatre voies – et alors plongé dans l'obscurité, l'habitacle trouva le silence puis le sommeil – et au petit matin, l'homme monté à Dallas salua d'un geste de la tête son voisin qui recopiait dans un carnet, d'une fine écriture mi-cursive mi-scripte, une page entière d'un livre ouvert sur ses genoux. Férus tous deux de littérature, les deux hommes entamèrent une discussion qui leur fit oublier l'heure des repas, la nécessité du sommeil ; à la question : tu lis quoi actuellement, Pynchon répondit Le Prince de Machiavel et Oswald Crimes & Châtiment (« dans le texte, je précise », fit Oswald – pas vrai fait voir – et l'homme de montrer la couverture cartonnée de Преступление и наказание – wow lâcha Pynchon, admiratif).

Olivier Roussilhe, Le double et son masque in Cyclocosmia I, Association Minuscule, P.38-39.
Deux volets d'invention encadrent le dossier Pynchon central : une dizaine d'œuvres de fiction, nouvelles pour la plupart, assez courtes, certaines plus accrocheuses que d'autre, c'est le jeu dans ce type de compilation. Cette double anthologie répond à une contrainte à plusieurs branches : les textes sélectionnés ont du se plier à la to-thématique du numéro, c'est à dire respecter à la fois l'animal totem choisi pour le numéro (la cyclocosmia truncata en l'occurrence, la fameuse araignée-bouche d'égout) et les trois mots-clefs qu'étaient, pour l'occasion : souterrain, bouclier et toile. De ces nouvelles, quelques unes, plus que d'autres, me restent en tête, comme Garde contre de g@rp (P.120) ou le début (oui le début) de Sur la piste (Jérôme Lafargue, P.146). Et puis il y a ce vertigineux Six fois la mort d'Oscar Sonia Gamarra qui revient me hanter plusieurs jours après, à l'image de son narrateur, condamné à mourir à la chaîne six fois de suite comme son titre l'indique. Résolument un texte fort, certainement l'un des bons moments de ce Cyclocosmia numéro un.
Je respire. Je respire profondément. Diable ! Que c'est bon de vivre ! Je suis trempé de sueur.

J'entends des voix. « Regardez-lui les ongles. Si c'est la gangrène, amenez-le au bloc. » « Bien, docteur. » Une infirmière et une bonne sœur passe ; je ne vois pas le brancard qu'elles poussent mais j'entends le faible grincement de roues.

J'ai mal, quelque chose me brûle la poitrine, près de l'épaule ; mais ce n'est rien en ce qui me concerne. Le gamin à côté, pauvre petit, demande d'une voix affolée, dans son mauvais castillan, qu'on ne lui coupe pas le bras – comment travaillerait-il ! -, qu'il préfère mourir, qu'on ne lui coupe pas.

La tête de l'infirmière est au-dessus de la mienne. Ses mains déposent le masque d'éther.

- Mais, c'est moi... Ce n'est pas pour moi..., je proteste.
- Comptez jusqu'à dix, m'ordonne une voix lointaine.
- Ce n'est pas à moi... Qu'on ne me coupe pas...

Oscar Sonia Gamarra, Six fois la mort, trad : Gianina Suárez et Antonio Werli, in Cyclocosmia I, P.22.
Bref, outre l'araignée-bouche d'égout : Cyclocosmia, revue littéraire semestrielle illustrée, d'invention et d'observation, 125 x 202 mm, 160 pages, 20 euros, dont voici le site internet avec possibilité de commander en ligne via la librairie L'usage du monde. Bref, disais-je, une revue intéressante, qui mérite qu'on la signale entre deux pages de Pynchon et de Kawabata avec, en prime, le copié/collé du sommaire, histoire de reprendre plus en détail le contenu de ce premier numéro, et peut-être de vous convaincre d'y jeter un œil attentif (et signalons au passage que pour le deuxième numéro, dont la parution est prévue pour le printemps prochain, le corps de l'auteur allongé sur la table de dissection-observation sera celui de José Lezama Lima) :
Invention :
- Eric Schwald : "La Muraille"
- Emmanuel Bourdaud : "Emplafonné"
- Oscar Soria Gamarra : "Six fois la mort"
- Marie Heimburger : "Fait divers"
- David Gondar : "Utérus vaudou"
- Marion Collé : "1 fil"
- Jérôme Lafargue : "Sur la piste"
- Jean-Pierre Zubiate : "Achille en terre"

Observation :
- Antonio Werli : "Slow Learner : Thomas Pynchon, un portrait de l'invisibilité"
- Olivier Roussilhe : "Le double et son masque" (fiction)
- François Monti : "V. : là où nous allons"
- Olivier Lamm : "The Crying of Lot 49, Gravity's Rainbow, Vineland : "Slow Whirlwind", d'un jour d'avant au jour d'après, genèse d'une cosmologie du doute en trois étapes"
- Julien Frantz : "Gravity's Rainbow : infra-film en molécules longues"
- Julien Frantz : "Vineland : à travers le Bardo médiatique"
- Gilles Chamerois : "L'incipit de Mason & Dixon : l'arc-en-ciel de la création"
- Claro : "Mason & Dixon : entre les lignes"
- Marc Courtieu : "Comment interpréter les événements du monde : paraboles et lignes droites, la géométrie paranoïaque de Thomas Pynchon"
- Pedro Babel : "The funny Tom show : brève et insuffisante notule sur l'humour de Pynchon"
- Rodrigo Fresan : "Against the Day : l'hystérie interminable"
- Julien Schuh : "Against the Day : une alchimie de la lumière"
- garp : "Garde contre" (fiction)

- Julien Frantz : "Raymond Roussel : la transparence et son double"

Illustrations :
- Florence Lelièvre : "Méandres"
- Antonio Werli : "Graphies"

Tothématique & Blason :
- Julien Frantz & Antonio Werli