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Tag - Le Mans

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mercredi 11 août 2010

Retour

à l'envoyeur. Les vacances sont terminées. Avons quitté Morlaix ce matin 7h30. Arrivé au Mans quatre heures plus tard. On y retrouve les parents de H. pour déjeuner à l'Auberge des 7 plats, notre restaurant favoris au Mans quand on y était. Avant de les retrouver un tour dans la ville pour constater que

a) rien n'a changé depuis deux ans

b) la ville entière est enfermée dans l'air de Divine Comedy (Count Grassi's Passage Over Piedmont, A Lady of a Certain Age) , comme une éponge relâche sa sueur quand on l'écrase (métaphore 1), comme une armoire de vieux enferme sur les vêtements de vieux qu'elle contient une odeur idem (métaphore 2) et ça ne me déplaît pas forcément de réentendre ces airs, faire résonner ces rues : Go back from whence you came...



c) la librairie L'herbe entre les dalles que je fréquentais à l'époque non seulement n'a pas fermé, comme je l'avais craint un moment, mais en plus s'est agrandie, déménagée de la rue des Ponts Neufs, sombre, étroite, minuscule, à la rue de Rostov sur le Don (voisine), plus large et plus passante. J'y trouve deux livres cherchés en vain à Brest et Morlaix (les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon et Formation de Pierre Guyotat en poche) ainsi que Atelier 62 de Martine Sonnet, trouvé par hasard et acheté dans la foulée.


Plus tard retour Y., 16h30, les vacances sont terminées. Dans la boîte au lettre un avis de passage, courrier recommandé AR, qui m'annonce très certainement mon licenciement, dernier jour de travail fixé au 20 août. J'irai le prendre demain. Vendredi virée Paris, Apple, Carrousel du Louvre, pour y chercher mon MacBook réparé : ils ont appelé hier : ils ont changé le disque dur (comme prévu) ainsi que la carte mère et le topcase (pas prévu). Lundi entamerai ma dernière semaine blanche de boulot. J'irai sans âme, comme un somnolent (et c'est prévu).

lundi 15 juin 2009

150608 1956 0050 SLD0?

setram.JPGLe marque-page improvisé des Carnets de bord de Guyotat s'est renversé, face contre moi, les inscriptions tapées à l'encre sur le ticket ont défilées comme des lignes de codes incohérentes. Suffit de décoder la chose pour revenir en arrière : mon marque-page improvisé est un ticket de tram marqué 2008 d'il y a un an au Mans.

Sur la colonne de gauche la date. Ensuite l'heure. Sur les colonnes de droite peu importe. Reprise des dates et horaires : savoir du coup que tel jour est un vendredi (aller 8h, retour 12h, puis nouveau voyage 15h : entre temps meubler les heures, manger et lire au jardin des plantes), que le suivant est un lundi (aller 12h, retour 16h). Par déduction deviner le jeudi. Puis la boucle s'emballe à nouveau, c'est le même schéma qui se développe, dans la limite forcée des dix voyages obligatoires.

Les codes me rassurent, ils me prouvent que tout à un sens. La lecture du quotidien douze mois plus tard me rappelle combien tout est fixé d'avance dans un ordre immuable qui ne me lâchera pas. Mais tristesse de ne pas pouvoir me détacher de ces artifices là : ces béquilles fictives que je me traîne et m'impose par paresse d'essayer sans. Puis de tristesse à soupir et de soupir à rien : tout coule, tout s'évacue.

Je me suis fait la réflexion il y a quelques semaines : déjà un an que j'enseignais-misère au collège Prévost du Mans. Bientôt nous rattraperons les temps de fin d'année, le Brevet, les vacances, les visites-éclair au Formule 1 d'Y., les démarches éléphantesques pour trouver un logement, le déménagement qui s'en suit. Bientôt ces deux instants vivront côte à côte ou par transparence : ces évènements mineurs-anniversaires et le présent, quotidien, banal, celui qui me voit marcher le long des trottoirs, Ipod en main, presque tous les matins.

On n'invente rien et au fond tout se répète : je me souviens déjà ma deuxième année de fac, à Sainté, passant Archos à la main le long des salles SR-trucs et leurs vitres aquarium. Je regardais pressé les visages de ceux (premières années) qui y étaient entassés. Je cherchais le mien, pensant longer simplement les instants de l'année précédente le même jour, la même heure, me souvenant précisément des emplois du temps d'alors, et voyant avec une clairvoyance nette mon propre visage, regard flou, coiffure idem, se tourner vers le mien par pure paresse et anticipation fictive de ce moment à venir (ou du moins il me semblait qu'il l'était). La boucle est bouclée.

J'ai peut-être un peu peur du moment où tournera août, septembre, octobre. Les instants à An-1 seront les mêmes que ceux que je continuerai de vivre : plus de progression, de virages, de changement. Simplement les mêmes escalators, les mêmes chaussures, les mêmes démarches. D'ici là, peut-être, ce présent fictif encore en pointillés se dérobera sous mes pas. Je prendrai les devants : je ne prolongerai pas, passé août, mon contrat actuel, nous verrons bien où tout ça mène.
Je me pose la question à voix haute, Ajay : combien de voyage(s) me reste-t-il ?

mardi 1 juillet 2008

Théodore Monod

Cet endroit que je croise tous les matins depuis la vitre du tram et qui tous les matins me fait penser à Dachau. Je ne sais pas pourquoi. Je sais simplement que je n'y ai jamais mis les pieds, je me contente de l'apercevoir et de glisser autour, selon la courbe des rails au sol, je vois simplement ces haies taillées, ces arbres droits, la grande allée centrale. Il y fait toujours beau d'un soleil fixe et fort. C'est peut-être ça. Cette image de champ ouvert sur canicule dure me ramène huit ans plus tôt, à Dachau justement.
Il me reste peu de souvenirs, en réalité, de ce « voyage linguistique » de quatre ou cinq jours effectués en 2000 durant l'année de quatrième.
Je me souviens en revanche de toute la réticence agacée de mon prof d'allemand de l'époque, qui refusait pertinemment de se joindre au voyage, argumentant que ces séjours linguistiques n'avaient de linguistique que le nom, ce en quoi il n'avait pas tout à fait tort : nous sommes toujours restés entre nous, évidemment, nous n'avons pas parlé un seul mot d'allemand, et je me rappelle d'une des heures de cours qui avaient suivi notre retour et les moqueries du prof en question devant une élève qui disait ne pas connaître le mot Apotheke (pharmacie) alors que des pharmacies, si elle avait un peu levé le nez durant le voyage, elle en aurait croisées, cela aurait au moins pu servir à ça.
Il me semble que nous étions allé « visiter » Dachau sur la fin du séjour. Il faisait très chaud, le soleil était dur.
J'avais pris des coups de soleil les jours précédents, n'ayant bien évidemment pas pensé à prendre de la crème solaire (ou bien alors j'en avais et je n'avais pas pensé à m'en servir). On m'explique alors de ne pas mettre d'eau par dessus au risque de favoriser un effet loupe sur la peau mais je le fais quand même parce que ces brûlures me lancent.
Je revois l'immensité du champ principal. Des allées en gravier et les marques au sol de ce qui soutenait soixante ans plus tôt les baraquements des détenus. La pelouse est finement tondu, sur la gauche il y a un petit coin d'ombre, un chemin encadré de haies, un sentier agréable qui conduit aux fours crématoires qui ont été conservés en l'état. Je n'ai aucun souvenir du film documentaire que l'on nous passe le matin, dans l'une des salles de projections du bâtiment principal, mais je me souviens de l'intérieur des fours, des traces qui s'y sont creusées et qui dessinent vaguement l'ombre d'un squelette accroché aux parois. Les marques des poignets pèsent à l'intérieur. Je prends des photos inutilisables à cause du manque de luminosité.
A l'époque il s'agit encore d'appareil photo argentique. Impossible de voir l'aperçu du cliché s'afficher dans l'instant, comme maintenant. Je rate la moitié de ces photos sans le savoir.
Plus loin le chemin, qui devient peut-être sentier, s'enfonce et j'ignore où il mène.
Cet endroit je le croise aussi les après-midi sur les coups de seize ou dix-sept heures, en sens inverse. Ce qui veut dire que j'aperçois d'abord la grande allée principale encadrée d'arbres, eux-mêmes encadrés par des tuteurs massifs, disposés en croix autour des troncs. Je pense d'autant plus à Dachau que c'est bien cette allée massive saturée de lumière qui me renvoie au champ gigantesque amputé de ses baraquements
Ils n'en ont gardé qu'un ou deux en l'état, des volières étroites que nous visitons rapidement, les autres ont tous été rasés, démontés, découpés. Au sol se découvrent encore les traces des fondations sèches à présent.
, celui-là même où nous nous étions posé un moment, dix minutes ou bien une heure, sur cette photo irréelle qui s'altère quelque part dans un placard à St-Etienne.
Cette photo perce quelque chose que je n'identifie pas. C'est peut-être le temps. De mémoire, on nous y voit
nous, c'est à dire notre petit groupe d'une petite dizaine de personnes, parmi lesquels C., M., J., P., R. et moi-même. D'autres peut-être.
allongés au sol, à l'ombre d'un arbre hors champ, les mains sous la nuque, le ciel bleu-plastique. Derrière nous peut-être, je revois l'un de ces baraquements en friches dont la surface occupée alors est à présent aplanie par de gros graviers ternes. Je crois que nous avions quartier libre pour la visite du camp, je crois que nous sommes en avance par rapport à l'horaire fixé pour le retour. Alors on attend, on patiente, à l'ombre de cet arbre hors champ et de ce baraquement dont l'ombre n'éclaire plus qu'un passé trop abrupte pour nous. Je ne sais pas si nous prenons réellement conscience de l'énorme décalage qui existe entre le sol que l'on foule et l'attitude que l'on a. Nous sommes en vacances, allongés dans l'herbe. Je ne sais pas si je vois déjà ce décalage pendant que je le vis ou si ce sont mes propres regards successifs sur cette même photo qui, après coup, d'année en année, ont déteint sur mes souvenirs d'alors. De cet instant ne reste que cette photo, qui, peut-être, a duré des heures.
Il m'est arrivé parfois d'apercevoir dans les allées ou sur les pelouses du parc Théodore Monod des silhouettes pieds ou torse nus, allongées dans l'herbe à attendre que l'air chaud tout contre se dissipe lentement. Qu'on puisse s'y prélasser me paraît banal, quand bien même c'est Dachau à nos portes.

vendredi 13 juin 2008

Vendredi 13

...enfin la paix (ou l'impression d'avoir la paix) puisque « mes » monstres se sont enfin comportés comme des gamins normaux (ou tout du moins tel qu'on aimerait qu'ils le soient) ; comme quoi, ô surprise, il suffit de leur coller un devoir pour qu'ils se calment ; il suffit de les menacer à coup de moins un moins deux moins trois et ainsi de suite ; il suffit de ; en sortant du collège, croiser l'un des monstres en question qui demande, pendant que je sors mon MP3 de ma veste, ce que j'écoute ; lui répondre : un groupe disco-punk hongrois de la fin des années 80 et puis de l'accordéon minimaliste aussi évidemment ; et en quittant le collège (en week-end !), une conversation qui se répète de semaine en semaine ; exactement ; au mot près ; un collègue, vacataire comme moi (ou « deux cent heures » comme aiment le marteler grassement un autre de mes « collègues », avec guillemets cette fois) qui me raconte ses malheurs de vacataire et que l'éducation nationale, ça va plus, c'est plus possible, on va droit dans le mur, c'est déplorable ; et moi qui acquiesce en face de lui ; hmm hmm ; jusqu'à ce qu'il finisse par descendre du tram en question ; parce que quoi dire d'autre que je ne lui aurais pas déjà dit lors de nos discussions des semaines précédentes ? ; entre temps je commence à me rappeler (des fois que j'aurais oublié) que la course des 24 heures du Mans c'est ce week-end et c'est... au Mans ; chic ; je vois défiler les grosses voitures et les gros beaufs à l'intérieur ; la palme à tous ceux qui klaxonnent comme des veaux ; la palme à ceux qui font ronfler le moteur avec des sourires de gars-bien-satisfait-de-l'engin ; la palme à tous ceux qui, déguisés, s'agglutinent dans les trams ; déguisés, je veux dire, avec des casquettes et des t-shirt et des lunettes officielles (o-ffi-i-ciel-les!) des 24 heures du Mans ; ceux-là, particulièrement, me font un drôle d'effet ; mais les autres aussi ; et puis le portrait-type du touriste-fan de course automobile : grand, large, le crane rasé, de grosses lunettes de soleil en travers de la tronche, un t-shirt ou une casquette qui a un rapport, de près ou de loin, avec un quelconque sport automobile ; évidemment, il parle soit anglais, soit allemand et il prend deux places à lui tout seul dans le tram ; et les rues bien propres du centre-ville ; et les petits panneaux/photos/affiches qui nous rappellent que c'est bien ce week-end, ouais, trop bien ; du coup, je me dis, Le Mans, ce week-end : à éviter... je foire mes titres ces temps-ci...

jeudi 12 juin 2008

Un Tom Selleck dépressif en réalité

Journée d'hier postée le lendemain et datée de la veille.

...malgré ce que j'ai déjà pu en dire, commencer sa journée sur la gueule-à-Tom-Selleck qui tire la tronche quand il ouvre les portes de son bus, ça donne pas très envie de la poursuivre ; faut dire que conduire la bus-NRJ-à-fond dès sept heures et demi le matin ça doit être moyennement motivant comme perspective de journée ; ne nous racontons pas d'histoire, la perspective de retrouver mes chieurs m'inspire tout autant ; chacun sa merde ; et de devoir errer dans les allées irradiées aux néons d'un Carrefour pris d'assault par des p'tits vieux ; et de devoir poireauter à la caisse dix minutes, tout ça pour une bouteille de Destop, pas particulièrement épanouissant non plus ; de plus Le Mans (24h ou pas) sous la pluie, ça craint ; trois heures de cours de suite dans l'après-midi, ça craint aussi ; ramper jusqu'au bureau de la secrétaire pour piteusement demander si son contrat (qui se termine le lendemain) sera ou non reconduit jusqu'à la fin de l'année, c'est un peu pénible également ; surtout quand la secrétaire en question se fend d'un « ah ouais tiens ben chépa trop en fait » ; puis d'un « non mais vous inquiétez pas hein Mme X elle est pas prête de revenir hein » ; du coup non, du tout, je m'en fais pas ; pénible aussi de ne toujours pas savoir si je suis attendu pour le conseil de classe (qui a lieu je-sais-pas-quand) ; du coup, je me dis, on me prend pour un con donc je joue au con (et je sais bien jouer au con) donc je fais comme si de rien n'était, donc je demande rien à personne, donc je me prépare à ne pas aller au conseil de classe ; c'est pas comme si j'avais des choses à y dire de toute façon ; agaçant enfin de devoir apprendre par « ses » élèves que « la semaine prochaine vendredi on sera pas là parce qu'on part avec la prof de Maths à Poufville » (troisième semaine de suite qu'un truc comme ça se produit, parfois les élèves me préviennent le matin pour l'aprem...) ; information de suite corrigée par les plus attentifs ; « oui mais par contre y a que les filles qui y vont » ; « oui parce que les garçons presque tous ils viennent pas parce qu'ils sont trop pénibles » ; du coup se préparer à occuper six ou sept emmerdeurs, vendredi prochain ; du coup, continuer de jouer au con (je sais très bien jouer au con) et rien leur préparer du tout, simplement leur filer un film ou une série à regarder ; j'ai été engagé pour faire la nounou, rien de plus normal, donc, à ce que je me comporte comme telle ; fin de journée où je remarque en rentrant que j'ai laissé ma voix entre les murs de la salle 202 ; et s'amuser à compter le nombre d'occurrences du mot « pénible » et ses dérivés dans ce billet, voilà qui devrait occuper...

samedi 7 juin 2008

Croquis #1

Dans le tram d'hier depuis République jusqu'à terminus, bout de course sur (entre autres) Right.


- dégarni à la brochure sécurité sociale écouteurs fixés dans les oreilles
- noir Converse au mp3 regard fixe hors de la fenêtre tape du pied en rythme au sol
- vieille à la béquille qui roule contre la vitre au démarrage puis se laisse tomber sur le siège préalablement retenu par quelqu'un qui l'aide à s'asseoir
- t-shirt orange Van's marrons mal rasé casquette large noire cheveux bouclés mi-longs en dessous poils du torse légers dans l'ouverture du t-shirt lunettes fumées regard en transparence derrière assurance superbe le dos très droit ses yeux fixes
- jeune crête au gel éparpillé lunettes montures larges fashion ou presque
- jeune veste costume noire sur chemise noire deux boutons ouverts au col jean's ceinture rouge sombre toutes petites lunettes de soleil comme un mauvais méchant d'un mauvais film de Hong-Kong un bouquet de fleurs enplastiquées dans la main droite
- fille jupe orange tendance hindou sur gilet blanc laine trois fleurs enplastiquées dans la main gauche sac bleu ornements dorés par dessus mal à l'aise s'assume mal
- robe mauve et grise seize ans chaussures de gamine de six et blouson cuir marron au coude
- air renfrogné lunettes sur le front cheveux attachés-détachés sac blanc cassé sur robe noire sac Eastpack aux pieds et sac Etam à côté par terre des airs de Carla Bruni ado
- sonnerie Soupe aux choux un moment puis décroche
- veste jaune mascara bleu petit sac forme trapèze cuir marron
- blouson rose sac turquoise trop gentille pour être vraie
- changement chauffeur faux playboy veste noir cheveux courts
- lycéen jean's gris sur chemise blanche deux boutons ouverts au col et chevilles visibles car jean's remonté par position assise et chaussettes baissées sous la malléole couché dans l'herbe en sortant face patinoire écoute musique électro-cheap qui crachote depuis portable accroché à la ceinture
- lycéen jean's bleu sombre chemise blanche ouverte sur faux maillot foot ou basket inscription bleu ciel sur fond blanc avec liserets bleus bras autour des genoux un moment assis dans l'herbe en sortant face patinoire
- mamie veste bleu et corsage ocre bouquet jaune bleu rouge dans main droite cheveux frisés-laqués grosses lunettes grosses montures boucles d'oreilles clipées en forme de boules sac de fringues à ses pieds chaussures blanches assise à l'envers du banc en sortant face patinoire bracelets qui brillent au soleil compte avec les doigts de sa main gauche regard dans le vide

question : ai-je épuisé tout le monde ?

vendredi 6 juin 2008

Syndrome de Judy Garland

Pour rejoindre le jardin des Plantes, à quelques minutes à pied du collège, je dois emprunter quelques petites rues mancelles sans saveur et, sur Count Grassi's Passage Over Piedmont de The Divine Comedy
j'ai mis des dizaines d'écoutes à comprendre que cette chanson fonctionnait sur un schéma que j'aime beaucoup, à savoir que les paroles chantées par l'une des voix sont exactement les mêmes que celles d'abord dites par la première voix
première voix qui est en fait la même que la seconde, celle de Neil Hannon, le chanteur, en l'occurrence, les deux s'enchaînant voire se recouvrant perpétuellement
suivre les pas d'une silhouette au bout de la rue, silhouette de taille et de corpulence moyenne, qui marche d'un pas ni rapide ni lent, silhouette parfaitement banale donc. La silhouette porte des Converse marron aux pieds et un jean's Lee Cooper presque taille basse comme-on-fait-maintenant et un blouson bleu imitation jean's et par dessus un sac à dos Converse rouge. Ce sac à dos Converse rouge me rappelle celui de Nico qui, s'il n'est pas de marque Converse, est de couleur rouge, lui aussi et la forme est grosso modo la même. Et de suivre cette ombre jusqu'aux portes du jardin des Plantes, ça me ramène une ou deux années en arrière : arriver en avance pour les cours à la fac, apercevoir Nico au bout de la rue ou au bout d'un couloir, en réalité n'apercevoir que son sac rouge qui tranche au milieu du flou ambiant, me retenir de gueuler son nom pour qu'il se retourne de peur qu'il ne se retourne pas et donc de passer pour un con pour les deux trois clampins qui pourraient éventuellement se trouver autour, prendre mon portable, faire son numéro
en réalité se contenter de le chercher parmi mes contacts puis de cliquer sur son nom
, attendre que la tonalité bipe, puis entendre sa voix sur le répondeur et le voir devant moi continuer de marcher, raccrocher, ranger mon téléphone dans ma poche, accélérer le pas, le rattraper coûte que coûte, le tirer par la bride, le faire enlever ses écouteurs, à lui dire eh ça fait une heure que je t'appelle tu pourrais entendre ta sonnerie quand même.
En réalité cette réminiscence est des plus improbables sachant que cette scène s'est peut-être produite une fois tout au plus en deux ans de cohabitation à la fac. Il se trouve en fait que c'est moi qui n'entend pas mon portable quand il sonne et que c'est lui qui me tire par la bride et qui m'engueule et c'est moi qui répond ah ouais tiens j'avais pas vu que tu m'avais appelé. Oui sauf que moi j'ai un sac à bandoulière et qu'il est noir
Tout ça pour un sac rouge.

Une fois arrivé au jardin des Plantes : ah s'asseoir sur un banc cinq minutes avec les gosses de derrière qui braillent
MASOCHISME, subst. masc.
Attitude d'une personne qui recherche la souffrance, l'humiliation ou qui s'y complaît.
à aiguiser à la fois son rhume des foins et aussi son aversion viscérale pour les insectes qui tombent sans crier gare. Signe que l'on est vendredi, je me dis, parce que j'ai fini ma semaine depuis midi et demi et que je viens ici meubler mes heures, au jardin des Plantes, à l'ombre des platanes et des peupliers
pourquoi les deux premiers noms d'arbre qui me viennent en tête sont-ils perpétuellement ces deux-là ?
à pirater la connexion laxiste d'un mystérieux inconnu (que je remercie d'ailleurs), et je mange ma salade-sous-vide en continuant-terminant Désordre, un journal de Philippe de Jonckheere.
et quelque part ça se sent, je m'en rends bien compte, cette lecture, et le regain d'intérêt soudain pour mon propre Journal et je me dis qu'au fond j'ai toujours été une éponge à me laisser influencer par tous ceux que je lis en arrière plan et puis je me dis qu'au fond (le fond du fond cette fois) tout ce qui importe, c'est que ça m'aide à tenir le Journal à jour, justement, et en plus ça me permet de matriochker régulièrement, ce qui est toujours appréciable
J'y reste vraisemblablement jusqu'à quinze heures, heure à laquelle je commencer timidement à me diriger vers l'arrêt de tram le plus proche, et via le tram lui-même, gagner le terminus de cette ligne et retrouver Hugo qui, lui, devrait arriver en voiture depuis Nuggets City au-même moment.

Un peu plus loin sur ma gauche, une classe, visiblement une classe de primaire
quoiqu'en apercevant l'une des élèves dans le rang, je me mets à penser bien malgré moi d'ailleurs un bel et bah qu'est-ce qu'elle est grosse celle-là
le genre de différence de taille et de corpulence qui choque l'oeil parce qu'on le rattache automatiquement aux âges et aux silhouettes des autres individus qui l'entourent ; on appelle ça le syndrome de Judy Garland
jusqu'à ce que je comprenne qu'il s'agissait en réalité d'une accompagnatrice adulte, qui avait une silhouette tout à fait banale par ailleurs, et qu'elle n'avait rien d'une géante-boulotte au milieu de nains
qui s'affère sur les rives du petit étang
dans lequel soit dit en passant, et il s'agit là d'un rajout daté du 08 juin 2008 quinze heures, juste sous la ligne de la surface, flottent de nombreux poissons-zeppelins shootés à la vase et aux feuilles mortes
parce que maîtresse regarde maîtresse dis regarde y a des canards je te jure y en a y en a plein. Du coup ça se précipite et ça piaille et ça fait peur aux canards, qui devaient faire la sieste quelque part sur les bordures et les pelouses, parce que j'en vois deux (deux canards, pas deux gamins) qui s'extraient péniblement de la masse chahutante et qui, à la queue-leu-leu comme font les canards, traversent le petit chemin devant moi et me passe sous le nez en râlant d'un air de dire putain on peut pas pioncer tranquille ici et puis qui continuent pour gagner une autre pelouse, une autre bordure d'ombre, plus au calme. J'ai eu le temps de dégainer cela dit. J'ai pris la photo.

jeudi 5 juin 2008

Syndrome de Tom Selleck

Dix mois pratiquement que je vis ici et pourtant, toujours la même impression hasardeuse à mesure que défile autour de moi la campagne sarthoise. C'est à ça que je pense, le nez collé à la vitre, dans le bus vert de Tom Selleck

c'est à dire que le chauffeur est brun, la quarantaine, et qu'il a une moustache, c'est le syndrome de Tom Selleck que de rattacher tous les individus ayant la quarantaine, étant brun, et qui ont une moustache au nom de Tom Selleck


, NRJ à fond par dessus les écouteurs de mon MP3 qui m'explique que Cédric a été éliminé hier soir et que Montfils

« la gloire de Montfils titre l'équipe », explique le présentateur radio, avant de poursuivre : « probablement une référence au livre de Marcel Pagnol »


s'est qualifié pour la demi-finale de demain. C'est à ça que je pense et la campagne sarthoise me nargue à son tour. Dix mois que ce trajet je le fais relativement régulièrement. Dix mois à arpenter cette nationale qui nous raccorde au Mans, dix mois à reconnaître la même végétation, le même bestiaire. Et pourtant. Je reste étonné, exactement comme la première fois où on l'a traversée, comme je jour de notre arrivée ici, le jour du déménagement, comme le jour où j'ai dû expliquer à mes parents où tourner et quoi suivre, la fois où ils ont transités par chez nous. Parce que ce panorama devant moi me paraît toujours aussi absurde

et la curieuse impression de me sentir plus chez moi dans notre ancien appartement de Morlaix, dans lequel je ne suis resté que deux moi, qu'ici


et que je ne comprends toujours pas ce que je fais là. Moi qui suis pourtant (ai toujours été et serai toujours) un pur citadin, habitué à rejoindre le centre ville en moins d'un quart d'heure. Moi qui n'ai jamais habité à la campagne jusque-là. Et pourtant j'y suis. A transiter en direction du Mans. A traverser les champs, les arbres, les zones agricoles. A fuser le long de la nationale bordée d'ombres et de forêts comme dans un film de Guillaume Canet.



Entre le moment où je ferme la porte derrière moi en partant et celui où je dis mon premier bonjour grincé dans la salle des profs, c'est pratiquement une heure et demie qui s'écoule. Pourtant je ne m'en plains pas. Contrairement à mon précédent remplacement, la lourdeur des transports en commun ne m'affecte pas. Parce qu'en réalité j'aime les transports en commun. Tout comme le train d'ailleurs, j'aime m'enfoncer dans mon siège et regarder défiler le paysage, de la musique aléatoire qui me traverse les tempes. En bon soldat stéphanois j'apprécie beaucoup le tram, celui du Mans particulièrement parce qu'il est grand et neuf, mais le bus ne me dérange pas autant que ce que j'aurais pu croire (ou dire). Finalement, je l'aime bien le bus de Tom Selleck avec NRJ à fond dès sept heures et demi le matin.

Arrivé en salle des profs, je remarque deux nouvelles feuilles punaisées sur le tableau d'informations. La première concerne l'un de « mes » élèves, exclu

sur la feuille en question, qui est aussi la feuille « officielle » envoyée à la famille, je lis les chefs d'accusation listés par des tirets au centre de la page : coups envers un camarade sur la cour de récréation – refus d'obéir à l'Assistant d'Education – insultes envers l'assistant d'Education – violence physique envers l'Assistant d'Education – crachats envers l'Assistant d'Education – refus d'obéir aux ordres du Conseiller Principal d'Education – insultes et propos injurieux vis-à-vis du Conseiller Principal d'Education – tentative de dégradation du matériel du collège (porte en verre défoncée à coups de pied)


pour la semaine. La seconde est une lettre manuscrite en provenance de la prof que je remplace en ce moment même. Elle y explique qu'elle supporte la chimio et qu'elle ne peut rien faire d'autre que supporter la chimio et qu'au fond elle n'a pas trop le choix. Elle passe le bonjour à tout le monde. Je ne sais pas si je fais partie de ce tout le monde manuscrit, après tout je ne l'ai jamais rencontrée et nous ne nous sommes jamais parlé. L'un des professeurs (je n'ose pas dire « collègue ») me suggère de proposer à « mes » élèves de lui envoyer une petite carte de soutien. Je dis ouais ok ce serait sympa. Et puis je pense : à mes frais la carte ?

dimanche 25 mai 2008

Frontière d'un monde sans écran

...un des derniers week-end sarthois qu'on se le dise (ça se tire, ça se tire) ; enfin un climat potable dans notre campagne-à-volailles ; déçu cela dit de ne pas pouvoir migrer sur Lyon le temps d'une table ronde aux Assises du roman la semaine prochaine ; Rodrigo Fresan sera présent ; une bien belle soirée en revanche avec ce double concert d'hier soir ; le festival de l'Epau au Mans ; avec Francesco Tristano Schlimé d'abord et le Kronos Quartet ensuite ; ambiance très Télérama bien sûr mais peu importe ; de 19h30 à 23h15 environ pour six euros et vive les tarifs pour les jeunes gens dynamiques (comme nous) ; Schlimé qui nous sert un piano/laptop glacial (pas franchement péjoratif, qu'on se comprenne) avec ambiance électronique très intéressante ; le Kronos Quartet et une très belle interprétation d'un thème bollywoodien avec éléphants en fond sonore (entre autres) ; le tout dans une abbaye, soirée charmante ; un peu plus tôt un investissement que je retiens depuis plusieurs mois ; un petit Eeepc tout petit petit ; histoire de pouvoir continuer à écrire pendant mes heures de trou au collège Prévost ; et pourquoi pas histoire de m'occuper sur MSN durant ces mêmes heures de trou ; et avec cette acquisition là c'est un fantôme que j'enterre définitivement ; la frontière d'un monde sans écran est dépassée ; il n'y avait déjà plus beaucoup de moments de mon temps libre que je passais hors de l'écran jusque là ; à présent avec la possibilité de lire des livres électroniques et de surfer et d'écrire sur le petit Eeepc ça va devenir encore plus rare de me décoller du LCD ; le nombre d'écran qu'on commence à accumuler ici c'est assez impressionnant ; mais l'opportunité de continuer à corriger/reprendre « Coup de tête » à l'ombre du jardin des plantes, je l'admets, est assez séduisante...

vendredi 23 mai 2008

Récits anonymes #11

Dans la rue à longer les trottoirs d'une banlieue résidentielle un peu fadasse. J'y croise un couple de retraités qui marchent lentement le long de la rue. Madame pousse un fauteuil roulant pendant que monsieur regarde ailleurs. Dans le fauteuil roulant, je remarque à plusieurs mètres de là, il n'y a personne. Peut-être qu'elle s'en sert comme d'un déambulateur ou que sais-je encore. Quand j'arrive à leur niveau et que je les croise, je jette un oeil au siège du fauteuil. Contrairement à ce que j'avais d'abord cru, il n'est pas vide. Quelque chose de posé. Un puzzle. Qu'on se comprenne bien : je parle d'une boite de puzzle, bien sûr, et non d'un humanoïde composé de pièces de puzzle en grande quantité. La nuance est importante.
Et s'il s'était réellement s'agit de cet humanoïde, je me mets à penser alors même que j'imagine l'écriture de ces lignes, plusieurs heures plus tard, pendant d'autres déambulations sur d'autres trottoirs, en croisant d'autres corps qui, eux, ne poussent pas de fauteuils roulants. Et si. Alors la personne, l'humanoïde, aurait croisé mon regard, j'aurais croisé le sien, on se serait mutuellement salué peut-être mais probablement que non parce qu'en général je ne vois pas pourquoi j'irais saluer un puzzle que je ne connais pas. Donc admettons qu'on se soit juste traversé du regard l'un et l'autre. Peut-être que j'aurais tourné la tête après ça et que je me serais désintéressé de lui et de ses reflets biseautés par dessus les traits de son visage, de son visage craquelé et de ses yeux-mosaïques. Et puis le fauteuil aurait roulé sur une bosse ou sur du mauvais gravier ce qui aurait entraîné, du coup, la chute silencieuse d'un bout de couleurs malaxés qui serait apparu sur le bord de mon regard. Je l'aurais ramassé, j'aurais interpellé madame qui n'aurait peut-être pas fait attention parce qu'elle a un peu les yeux ailleurs quand elle marche. J'aurais juste dit un truc du genre « scusez- moi, vous avez laissé tomber votre pied » et j'aurais tendu une grosse boule de pièces entremêlées et madame se serait retourné, aurait attrapé la grosse boule en question et m'aurait dit « oh merci, c'est bien gentil, merci » parce qu'après tout il est vrai que je suis éminemment sympathique avec les gens qui perdent une partie de leur anatomie en cours de route.
Je crois que j'ai reconnu sur la couverture de la boite en question la photo d'un paysage de montagne, avec des cimes enneigées dans le fond du fond. La boite était large, elle occupait toute la place sur le siège du fauteuil : ça devait être un vrai puzzle bien dur de 5000 pièces ou un truc dans le genre.R

mercredi 21 mai 2008

Perspectives (d'emploi) #7

On se répète, ça se répète. Coup de fil de Mme CS, principale du collège Prévost du Mans avant-hier. NG lui a donné mon nom et mes coordonnées : elle a besoin d'un vacataire pour remplacer un prof stagiaire IUFM absent jusqu'à la fin de l'année. Elle veut savoir si je suis disponible jusqu'à la fin de l'année. Oui, je lui réponds. J'ai rendez-vous deux jours plus tard pour un entretien. Ce matin donc.

Stagiaire IUFM, cela signifie deux classes uniquement et huit heures de cours effectives dans la semaine. Deux jours de libre au milieu. Tant mieux ; pas envie de laisser tomber « Coup de tête » comme ça. Ça veut aussi dire que la paye est divisée par deux, évidemment. Comme un mi-temps somme toute.

J'arrive un peu en retard ce matin parce qu'il se trouve que le collège Prévost se situe dans une faille dimensionnelle que seuls les aventuriers aguerris plus trois plus trois initiative-piétinement peuvent débusquer. Il se trouve que Mme CS est encore plus en retard que moi. Je me dis que Mme CS n'est pas une aventurière aguerrie plus trois plus trois initiative-piétinement. Mme CS ne ressemble à aucune actrice ou chanteuse connue. Mme CS s'habille en laine. Au téléphone, Mme CS sonne très BCBG.

On me prend encore sans savoir qui je suis, c'est une habitude. On me fait remplir les papiers officiels avant même l'entretien, qui n'est qu'une formalité. Quand je demande si je pourrais obtenir les coordonnées du prof que je remplace, on me répond que c'est pas possible parce qu'il est en phase terminale de je ne sais quoi. Je dis ah bon, je dis ok, je dis ah bah oui c'est sûr je comprends. Je récupère une vague progression annuelle qui tapisse les pages du cahier de texte de la classe concernée. Pas de noms de légumes pour cette fois. Juste des chiffres. Banal. 5e4 et 5e10. Visiblement, une classe agréable et une classe un peu moins agréable quand même. Quelque chose me dit que la 10 est la plus chiante.

Je rencontre divers professeurs, conseillers, surveillants, et autres personnels administratifs. Bonjour, bienvenue, on me dit. Et puis aussi : tu fais jeune quand même. Il fait jeune, hein ? C'est vrai qu'il fait jeune. T'as quel âge en fait ? Ah oui, t'es jeune alors. Je réponds : bah c't'à dire que oui.

Je commence demain. J'ai récupéré les manuels déjà. J'ai fait le tour de ce qui avait été fait cette année. J'ai constaté que les programmes de 5e sont loin d'être séduisants. Visiblement j'échappe de justesse au théâtre (je corrige : à Molière, le cauchemar de ma vie de collégien-lycéen-étudiant). J'arrive en pleine poésie visiblement (ceci n'est pas une métaphore) ; j'y suis diablement incompétent. On verra bien, je me dis. D'ici là les cours de la fin de la semaine (demain et vendredi) bien préparés : un truc sympa sur Buzzati. Je commence demain, jour de grève. Avec un peu de chance, y en aura peut-être qui auront la décence de faire sauter.

vendredi 18 avril 2008

Matriochkas ferroviaires

Hier.

Je suis assis dans le train à côté d'un type qui se cache derrière ses cheveux et de l'autre côté de ses cheveux traverse un regard qui s'étale sur l'écran LCD d'un portable de marque Apple à la carrosserie métallisée. Il regarde Je suis une légende, en version française probablement puisque je ne remarque pas de sous-titres (ou alors en version originale non sous-titrée ou alors en version polonaise parce qu'il doit bosser son polonais), l'image rame lorsque l'action se précipite un peu trop sur l'écran, l'image rame souvent.

Je me souviens avoir marché tout seul le long de l'avenue Mitterrand au Mans et avoir vu glisser sur l'asphalte les gommes d'un bus de la Setram sur les parois duquel on pouvait apercevoir les premières images promotionnelles du film Je suis une légende (de la pub donc) avec la tronche à Will Smith en gros plan et le titre JE SUIS UNE LEGENDE écrit en gros et en gras comme à l'instant. Ignorant tout de ce film (qui à l'époque n'était pas encore sorti en salle)...


et du bouquin aussi par la même occasion car j'ignorais que ce film en réalité était tiré d'un bouquin de Richard Matheson dont Hugo m'a expliqué le concept après coup.


...je me demandais sérieusement, en voyant défiler ces affiches mouvantes autour de moi, pour quel film on faisait là la promotion et pourquoi le slogan de la pub recouvrait toute l'affiche ; en gros je me disais « je suis une légende, ok, on a compris, mais c'est quoi le titre du film ? »


Le film dure peut-être quarante-cinq minutes ou une heure (ou une heure dix) avant de se figer dans le flou d'une image noire : plus de batteries.

Le plan précédent faisait glisser Will Smith dans un piège grossier, un taxi tombe à la renverse depuis le bord d'un pont et le corps de Will Smith bascule à l'envers, pendu par le pied à un mètre du sol, son chien autour s'agite et lui saute autour et l'image noir se fige à ce moment là.


Mon voisin de siège ferme le capot de son portable de marque Apple et sort son lecteur MP3 de marque Apple sur l'écran duquel il regarde quelque chose, autre chose, que je n'arrive pas à identifier parce que l'écran est trop petit, je remarque juste qu'il y a des sous-titres cette fois-ci.

Pendant ce temps je sors un bouquin parce que j'ai toujours des scrupules à visser les écouteurs de mon MP3 dès le début du voyage. Des scrupules, j'en ai également en ouvrant les pages d'Eden, Eden, Eden, ou plutôt non, pas des scrupules, mais plutôt un léger embarras, parce que lire ce genre de livre en public, ça fait bizarre. Donc je m'enfonce sur mon siège.

Et pendant ce temps là je ne lis pas la suite de Mao II comme indiqué sur la banderole de droite...


ou d'ailleurs si jamais un visiteur du futur décide de s'intéresser à ce billet et qu'entre temps le design ait changé


...tout simplement parce qu'il ne m'emballe que moyennement.


Sur la surface filante-panoramique de ma vitre personnelle...

Dans la mesure du possible, j'essaie de toujours prendre des places côté fenêtre, ci-possible à l'étage, pour mieux pouvoir observer le paysage tartiné autour des wagons qui défilent.


L'autre raison c'est que je n'aime pas avoir à me lever pour faire de la place quand mon voisin décide brusquement d'aller aux toilettes ou bien de gagner la voiture bar : cela m'emmerde.



...je remarque ou plutôt j'attends...

Depuis que j'emprunte cette ligne et ces TGV, je suis toujours alerte et impatient quand ce moment arrive, c'est une habitude et un plaisir parfaitement inexplicable.



... l'irruption soudaine-pas-si-soudaine de la gare de Massy...

Elle est enterrée dans le sol, sorte de long couloir obscur dans un trou bordé de quais et, parfois, de voyageurs en file indienne sur ces quais et, au bout du bout du tunnel, parfois, un morceau de ciel sur lequel fusent les réacteurs silencieux d'un avion qui décolle ou bien se pose.



...et surtout l'après Massy, parce que le paysage filant-panoramique exhibe quelques unes de ces zones industrielles que j'aime particulièrement observer, pas parce qu'elles sont esthétiques bien sûr mais justement parce qu'elles sont affreuses et grandioses et que s'enchaînent sur les asphaltes à la fois des usines bétonnées et rouillées ou encore des immeubles écaillés ou bien des champs de voitures brillantes à perte de vue ou bien des sorties d'autoroutes entortillées ou bien des échangeurs ferroviaires qui s'entremêlent et qu'on traverse tout à fait accessoirement.

Je me demande par ailleurs comment fonctionnent ces fameux échangeurs : comment organise-t-on les passages de tels TGV pour telles destinations et comment le planning doit être minuté pour ensuite ouvrir d'autres voies pour d'autres TGV qui eux-mêmes filent déjà vers d'autres destinations, probablement situées à l'autre bout de la France par rapport à celles pour lesquelles je me suis engagé, et probablement, à l'intérieur, des centaines de passagers qui lisent, dorment ou mangent, se déplacent peut-être, à trois cent kilomètres heure et qui ne se demandent pas une seule fois comment fonctionnent ces fichus échangeurs ferroviaires qui ne s'appellent d'ailleurs probablement pas des « échangeurs » en réalité car je dois confondre avec les échangeurs autoroutiers...


Après piètre vérification, Wikipédia ne clarifie pas ni ne confirme ma confusion vis à vis de cette histoire d'échangeurs.


Ajout du 20 avril 2008 : Dans son commentaire d'hier, Tom me suggère fort sympathiquement le mot "aiguillage" . Va pour "aiguillage".



Lorsque ces moments arrivent, je colle mon coude contre la bouche d'aération-climatisation...

L'air froid se colle contre la manche de mon pull et s'infiltre à l'intérieur.


...et mon regard contre la vitre sur laquelle s'animent ces panoramas tant attendus et je fixe les masses défilantes de choses qui s'échouent par dessus la carcasse du TGV.

Je sors par ailleurs mon portable et commence à filmer ces zones fuyantes qui ne cessent de s'échapper de la surface de « ma » vitre.


Depuis que je prend cette ligne et ce TGV pour revenir à Sainté, je me dis que « la prochaine fois j'emporte ma toute petite caméra-vidéo et je filme la vitre sur laquelle s'échouent mes paysages » mais je ne le fais jamais, faute de mémoire, faute de temps, de peur d'avoir l'air d'un pitre.


Cette fois je filme et je fixe l'image mouvante elle-même fixée sur l'écran de mon portable. Deux ou bien trois fichiers (je ne sais plus) pour une durée totale d'un quart d'heure environ. Massy et sa banlieue.


La banlieue parisienne et sa banlieue.


La campagne à portée d'oeillade.



Pendant mes observations panoramiques, tenant mon portable à droite, je zappe les musiques défilantes de mon MP3 à gauche. Je cherche avec plaisir les musiques tirées des duels de la série Utena dans laquelle nous nous sommes replongée, avec Hugo, depuis quelques jours. Quelques musiques tirées du film, également. Arrivant sur l'une des nombreuses chansons de Bowie qui fleurissent entre mes 20 giga de mémoire...

Letter to Hermione, en l'occurrence, tirée de l'album Space Oddity.



...je me remets à penser à ce concert hypothétique et purement fictif que Bowie donnerait si jamais il décidait de rechanter en live toutes les chansons qu'il néglige habituellement dans ses tournées (récentes, tout du moins). J'y repense de temps à autre et au fur et à mesure que se bâtit le temps, je bâtis moi-même ma propre playlist que je ne manquerais pas de proposer au thin white duke lorsque celui-ci décidera enfin de se lancer dans une telle entreprise. Outre Letter to Hermione, je verrais bien des chansons comme Lady Grining Soul...
...Scream like a baby...
ou encore Thru these architect's eyes...
...soit trois chansons pas forcément très connues de Bowie que j'apprécie beaucoup.

En étendant mes jambes parce que trois heures de TGV c'est long je fais craquer mon genou gauche qui me lance toujours depuis mardi.

Mardi, dans les rues du vieux Mans, alors que nous cherchons négligemment un restau pour le soir et qu'on se prépare à opter pour une pizzeria qui à l'air sympathique...


En réalité cette pizzeria sera dégueulasse, comme la première pizzeria mancelle qu'on avait essayé plusieurs mois plus tôt sur la place de la République.


Apparemment les manceaux ne savent pas faire des pizzas : ça fait deux fois qu'on se retrouve avec des espèces de tartes pseudo croustillantes et pleines d'huile dans nos assiettes, et ce n'est pas bon du tout. A noter donc : ne pas manger de pizzas quand on se trouve au Mans. Les glaces (chocolat liégeois, dame blanche), en revanche, sont bonnes.


...je me tords la cheville entre deux pas et deux pavés et je m'étale par terre, sur les genoux en vrac, et les avant-bras un peu, parce que j'avais un sac avec des bouquins dedans entre les mains et, par instinct peut-être, par bêtise sans doute, j'ai préféré les préserver.


En l'occurrence, Le pendule de Foucault d'Umberto Ecco pour Hugo et une version anglaise de Moby Dick imprimée sur du papier chiotte (very dick). De son côté, Hugo porte des petits sacs avec à l'intérieur de nouveaux écouteurs pour mon MP3, un recueil de nouvelles de Roberto Bolano dont j'ai oublié le titre et la saison 4 d'X-Files expressément attendue.


Du coup je me relève avec une boule mouvante dans le genou gauche et des éraflures sur la peau et la surface de mon jean est abîmée.


Tout comme, bien des années en arrière, lorsqu'on jouait au foot dans la rue et donc sur l'asphalte et que j'étais goal souvent et que je plongeais sans hésitation et bizarrement, à cette époque, le sol ne me paraissait pas aussi dur qu'il m'a paru mardi dernier, probablement parce qu'à cette époque je tombais de moins haut ou peut-être parce que c'était une nécessité obligatoire ; mes pantalons, eux, finissaient souvent dans ce même état.



Proche de Lyon, le conducteur nous annonce que nous « arrivons bientôt à la gare de Lyon-Part-Dieu dix minutes d'arrêt » et le type à côté de moi...

Le même qui regardait Je suis une légende à travers ses cheveux et les batteries de son portable.



...me demande si « c'est bien la gare de Lyon-Part-Dieu. Je lui réponds « ouais ! » parce que je ne vois pas quoi lui répondre d'autre. Arrivé à Lyon, comme souvent, le TER pour Sainté se trouve sur le quais d'en face quand je débarque de mon TGV...

Qui, sans moi à l'intérieur, poursuit son parcourt jusqu'à Montpellier.


Où se trouve aujourd'hui (vendredi) Elise qui recherche des apparts, et que je devrais croiser dans les jours à venir.



...donc je poireaute sur ce quais là sans passer par les labyrinthes nains (comparés à la gare de Lyon j'entends) de la gare de Lyon-Part-Dieu. Les rafales d'air froid me rappelle qu'au pays des poulets, ces derniers jours, il faisait plutôt bon. Mon TER a cinq minutes de retard. J'attends en compagnie de trois théâtreux qui, de toutes évidences, se rendent à Sainté dans le but de passer le concours de la Comédie de Saint-Etienne.

Je vérifie bien qu'il ne s'agit pas de la soeur d'Hugo qui doit également se rendre à Sainté pour ce même concours dans les jours à venir (ou aujourd'hui peut-être, je ne sais plus), mais en fait non, il y a deux filles...


Dont une qui fait tomber sa pomme par terre et sa pomme roule sur le quais et manque de tomber au milieu des rails mais en fait non, arrêtée à temps par la main de la fille en question.


...et un mec.


Qui porte des Converse bleues qu'il qualifie lui-même de « chaussures de clown ».



Une fois dans le TER, ils martèlent le nom de « Saint-Etienne »...

Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne, Saint-Etienne...



...suffisamment souvent pour me donner l'impression que cette suite de sons n'est plus un mot mais une espèce de lieu légendaire qui n'existe pas, plus. Autour de nous s'étalent des paysages qui s'engrisent. On remarque parfois les crassiers naissants.

Du côté des sièges de devant, occupés par les théâtreux, j'entends certaines bribes de leurs paroles. Ou plutôt non : je baisse volontairement le volume de mon MP3 pour les entendre.


Ils répètent que ça fait chier pour une fois qu'on va dans le sud et bah il fait froid. Ou encore que pour une fois qu'on va dans le sud et bah c'est moche en fait, beurk.


Ce qui me fait repenser aux premiers temps où Hugo et moi nous connaissions mal...


Voilà qui date de 2002, l'année du fiasco nippo-corréen.


...je pestais déjà contre ceux qui (Hugo compris) faisaient référence à Saint-Etienne comme étant « dans le sud » alors que moi en réponse, souvent, je leur sortais des « hein ? quoi ? Pardon ? » parce que franchement il suffit de regarder une carte pour voir qu'on est dans le ventre mou quoi.


Et aussi que et bah j'avais un peu peur en partant parce qu'avec mon jambon dans mon sac, j'avais peur qu'il se mette à frire mais là comme il fait froid et bah non. Ou enfin que non mais Machin il abuse, je veux dire, voilà quoi, d'accord je sais ce que c'est que de vivre dans une famille monoparentale, m'enfin faut pas abuser non plus, quoi.


Ensuite je remonte le volume de mon MP3 parce que voilà quoi.



Je pose le pied sur le quais de la gare, le ciel est gris, il commence peut-être même à crachoter. Arrivé le jeudi, je repartirai jeudi prochain et entre temps le circuit habituel, je vois celles et ceux que je n'ai pas vu depuis des mois et je fais imprimer des trucs aux photocopieuses près de la fac (je dois aussi récupérer mon diplôme de licence).

Je termine de retenir mon souffle ; j'ai fait long aujourd'hui.

dimanche 6 avril 2008

« Cette vie », deuxième salve

Cinq mois après l'envoie de la première salve, plusieurs mois et/ou semaines après les différents refus égrenés par lettres et coups de fil interposés, comme annoncé ici et , je prépare la deuxième salve.



Six nouvelles moutures du manuscrit réimprimés hier (à un prix prohibitif, comparé à la dernière fois, à l'avenir je reviendrai toujours à Sainté pour faire faire mes impressions !) et pendant l'heure qu'il a fallu pour cracher ces nouvelles rames de papier, on s'est un peu baladé dans les rues du Mans. Passage à la Fnac, à la librairie Thuaaard. Déambuler au milieu des livres et mes yeux qui glissent automatiquement maintenant sur le bas des couvertures, découvrir peut-être des éditeurs inconnus, des éditeurs susceptibles d'éditer ce que je fais tout en sachant pertinemment que je perds mon temps. Surtout à la Fnac.

Je ne suis pas réellement découragé (pour ça, il aurait fallu être encouragé à un moment ou un autre), je me dis simplement que la production littéraire française (francophone) manque cruellement de diversité. Et s'il n'y a pas que de mauvaises choses, le problème réside probablement dans le fait qu'il s'agit souvent de la même (ou des mêmes) chose(s). Je suis curieusement persuadé que « Cette vie » serait moins mal accueilli si je le travestissais en roman étranger (peu importe la langue) traduit en français. Curieux, je sais. A garder dans un coin de la tête pour l'avenir, peut-être...

D'ici trois à cinq mois, je recevrai les prochaines réponses, accusés de réception, lettres ou autres. Je ne sais pas si, au bout de ces six nouveaux éditeurs, j'en trouverai d'autres susceptibles de motiver une troisième salve. J'ai déjà l'impression de contacter des éditeurs qui ne sont pas du tout appropriés. Par défaut. Alors que ces mêmes éditeurs croulent déjà sous les manuscrits quotidiennement refusés, au point de camoufler leurs adresses de livraison sur leurs sites internet. Voire même, pour certains, d'expliquer clairement et textuellement qu'ils ne souhaitent plus de nouveaux textes pour les mois à venir.

Voilà qui m'apprendra à écrire des trucs que personne n'écrit, que personne ne lit, que personne ne veut. Je ferais mieux de revenir à « Coup de tête ». Ça tombe bien, c'est prévu.

jeudi 20 mars 2008

Récit anonyme #10

Devant le secrétariat où je me rends pendant mon heure de trou, ce matin : le CPE, un prof que je ne connais pas, la principale adjoint, le principal.

- Non mais là, c'est les parents aussi, je veux dire y a un problème quelque part, non ?
- Ah mais tout à fait.
- Du coup ça en est où ?
- On a reçu un courrier du tribunal pour enfants pour nous certifier qu'il était bien hospitalisé.
- Et qu'est-ce qui va se passer après ?
- Il va falloir voir avec le psy.
- Oui, on verra quand le psychiatre décidera de le faire sortir.

Glups.

Plus tard, après les cours, remontée de l'avenue du Général Leclerc, au Mans, avant d'aller attraper un truc à manger, la une d'un journal quelconque : Violence en collège et lycée, des profs témoignent.

mardi 18 mars 2008

M'sieur #2

On va rebaptiser les classes. Voir ce qu'on peut tirer de ces noms de légumes une fois déformé par le voile de la fiction. Deux quatrièmes, deux troisièmes. Voilà :
- les 4e blettes : 4e putain-j'vais-les-foutre-dans-un-mixeur
- les 4e aubergines : 4e on-se-laisse-aller
- les 3e fenouil : 3e neurasthéniques
- les 3e haricots : 3e j'vais-en-passer-un-par-la-fenêtre-ça-va-pas-tarder.

Bien.

On ne peut pas dire que ce soit idéal, jusque là. Jusque là, c'est à dire : cinq jours de cours ou un peu moins de vingt heures de cours. Je dis « cours », je devrais plutôt dire « baby-sitting ». De toute évidence je suis là pour meubler, pour empêcher les gamins d'oublier l'intégralité de ce qu'ils ont vu ces derniers mois. C'est tout. Je ne suis certainement pas là pour leur apprendre quoi que ce soit. Et on oublie le brevet blanc de la semaine prochaine ou bien les orientations en cours de réflexion parce qu'eux-mêmes, ils s'en tapent. Moi, je suis là pour les occuper un peu, boucher les trous de leurs emplois du temps. Je suis une nounou à 28€ de l'heure. Soit.

Les cours que je prépare ne sont pas franchement très élaborés. Je prends appuis sur le livre qu'ils utilisent. Je poursuis les séquences interrompues lors de l'absence de Mme Mai. Je l'ai de temps en temps au téléphone. Elle me donne un sujet de devoir à leur donner, je m'exécute. Je le corrige. J'y passe des heures, même si ce n'est qu'un banal questionnaire de lecture (la journée de jeudi est atroce : levé 5h30, je finis de corriger mon premier paquet de copies à 21h, sans avoir eu le temps de préparer les cours du lendemain ; je me couche en ayant la certitude que je n'y retournerai pas le vendredi). Je me sers aussi des erreurs et des fautes récurrentes que je lis dans leurs copies. Ils ont un faible niveau dans l'ensemble. J'emprunte à un manuel de cinquième une série d'exercices sur les participes passé, parce qu'ils ne comprennent visiblement pas la différence entre un participe passé, un infinitif et un verbe conjugué de type futur ou passé simple. Leurs phrases sont des successions de sons additionnés entre eux sans aucune cohérence. Ils écrivent « j'e » ou « m'est » pour « je » et « mais » sans scrupule, sans penser. Des sons, c'est tout. En début de cours avec mes 4e putain-j'vais-les-foutre-dans-un-mixeur, je leur dicte ce paragraphe qu'ils connaissent par coeur mais qu'ils n'appliquent pas : « une phrase commence par une majuscule et se termine par un point », etc. Oooh, m'sieur, on l'sait ça, on est pas nuls quand même. De toute évidence, si ; ils sont nuls-quand-même. Ou alors c'est qu'ils s'en foutent. Pour moi ça revient au même. Je leur fais encadrer. Je sais que ça ne sert à rien. Ça m'occupe une partie de l'heure. Je demande le silence quinze fois au bas mot. Quand j'en ai marre de gueuler, je la ferme et je me m'assois. J'attends. Ras le bol de me laisser prendre au piège. Dans ma tête, je pense aux euros qui s'écoulent, gagnés sans effort. Ça m'aide à m'en foutre, à mon tour. Alors bien sûr, ça me fait chier pour les six ou sept qui en ont marre de leur classe de merde et qui essaient de garder la tête hors du marasme ambiant. Mais je ne peux pas faire cours que pour eux. Pas que ça me déplairait. Simplement que c'est la classe entière que je dois baby-sitter.

Le reste passe de lui-même. La discipline me prend la majeure partie de mon temps. Dans ma tête, je sais que je ne suis pas crédible quand je gueule pour du calme, du silence, quand je dis, à la fin d'un devoir, « relisez-vous correctement », alors qu'il y a un an à peine, je bâclais encore mes dissert en partiel, trois heures maximum, et tant pis pour les fautes d'orthographe.
La discipline, je disais. Le problème, c'est qu'il faut se battre pour tout. Dès que je demande le moindre petit truc, dès que je pose la moindre sanction, c'est cinq minutes qu'on passe à subir les négociations minables de l'élève concerné. Alors qu'il n'est évidemment pas question de négocier. Peu importe ce qu'on leur dit, ils disent non et ils font perdre le temps de tout le monde jusqu'à ce qu'ils finissent par obéir, parce qu'ils n'ont pas le choix. Ce n'est pas juste usant, c'est aussi une perte de temps collective. Pareil quand il faut se résoudre à exclure un élève qui refuse de fermer sa gueule une bonne fois pour toute, quand il faut le faire conduire chez le principal (M. Berléand), quand il faut que je le rejoigne moi-même après le cours et que je prenne sur mon temps libre (en l'occurrence, mon temps de course-après-les-cars) pour qu'il comprenne qu'il ne faut pas me casser les couilles (je deviens très facilement vulgaire au contact de leur chiantise perpétuelle ; je me retiens en permanence de me lâcher verbalement quand ils me saoulent). Au final, une perte de temps pour tout le monde : l'élève, moi, le principal. On s'en passerait bien.

Et puis quelques perles désespérantes, aussi, quotidiennes également. Du genre, quand j'explique que dans un récit fantastique, la description du monstre est « vague » et qu'on me répond qu'on ne voit pas ce que des vagues viennent faire là-dedans, parce que bah ouais m'sieur y a pas d'eau là en fait. Même texte, même chose : le monstre est décrit comme une « combinaison de choses difformes, indescriptibles », etc. Quand je leur demande de décrire l'apparence du monstre à leur tour, j'entends des « le monstre porte une combinaison, etc. ». On voit bien la créature de Lovecraft sortir de son château en ruines de temps en temps histoire de faire quelques slaloms à Courchevel...

Heureusement que j'ai mes 3e neurasthéniques, du coup. Avec eux, je me repose un peu, même si je passe mon temps à parler tout seul, étant donné que personne ou presque ne participe. On ne peut pas tout avoir. D'ailleurs ça n'a pas d'importance, je me dis, puisque je suis juste là pour meubler. Je finis la semaine, c'est tout.

En sortant, tout à l'heure, à onze heures et quelques, j'attrape de justesse un car pour avoir enfin le privilège de rentrer pour 13h et non pour 17h/18h. Je vois glisser sur les vitres les panoramas gris-cendres de Chumuche-chumuche. Il ne fait ni beau ni moche, dehors. Je dialogue avec Fanny par texto interposé, je lui dis que l'un de mes élèves ressemble beaucoup à l'un de ses ex. Juste que je ne me souviens pas du nom de l'ex en question...

Il me reste encore une dizaine d'heures à meubler. Vendredi à 12h35, j'en aurais terminé. Et un petit week-end prolongé en Bretagne histoire de respirer un petit peu.

Rappel : pendant ces deux semaines là, aucune ligne écrite, celles du Journal mises à part. Et puis je bute sur La bâtarde, parce que plus de temps de lire, ou alors si peu. A rythme normal, je l'aurais déjà fini depuis longtemps...

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