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Tag - Littérature

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jeudi 2 septembre 2010

Quelques notes sur Le fond du ciel, de Rodrigo Fresán

J'ai terminé hier Le fond du ciel, dernier livre de Rodrigo Fresán. Ce que j'écris ici n'est pas vraiment chronique, mais plutôt prise de notes désordonnées, préambule pour autre chose qui se voudrait plus clair. Cette fausse chronique d'ailleurs est semblable au bouquin : elle n'a pas d'ordre, de forme ou de sens imposé et certains de ses fragments sont masqués.

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Le fond du ciel n'est pas un livre de science-fiction il est la science-fiction. Sans barrière spatiotemporelle pour encadrer, dicter, former la narration, celle-ci soudain en expansion prend la taille de l'univers tout en entier et se raconte : raconte son univers.

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Que les livres de Rodrigo Fresán en France paraissent avec un mépris total pour l'ordre chronologique d'écriture correspond finalement à une réalité palpable. Ces parutions anarchiques caractérisent l'écriture de Fresán elle-même : sans forme, sans ordre, sans ligne chronologique précise ou préétablie. En France deux éditeurs se partagent les droits de parution de ses livres : le Seuil pour les romans récents (Les jardins de Kensington, Le fond du ciel) et Passage du Nord-Ouest pour les plus anciens (Mantra, La vitesse des choses et Vies de saints). Le Seuil fait paraître ces livres dans l'ordre de leur écriture, pendant que Passage du Nord-Ouest publie à rebours, si bien que deux Fresán se croisent, comme deux doubles identiques issus d'un monde parallèle altéré.

2
Il est toujours difficile de résumer un livre de Rodrigo Fresán. Le fond du ciel est un roman d'amour, un amour triangulaire, un amour cosmique, paranormal, surnaturel, aliénigène.
Il était une fois deux garçons appelés Isaac Goldman et Ezra Leventhal, mais je crois avoir déjà trop longuement parlé d'eux.

Rodrigo Fresán, Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.266
Les deux garçons sont cousins, les deux cousins des fans de science-fiction des années d'avant le futur, des années ou 2001 n'est pas encore une date butoir. La jeune fille qui les regardent ce jour là « fabriquer pour elle une planète de neige » est issue d'un souvenir d'autres livres de Fresán : une redondance cyclique de l'auteur : une silhouette échappée des limbes de l'écriture. Elle n'a pas de nom. Elle est « la fille qui est tombée dans la piscine ce soir-là », déjà fantôme guest-star dans La vitesse des choses et fantôme d'un fantôme dans Mantra. Alors Le fond du ciel, c'est à la fois l'histoire d'un amour interminable, immense comme l'univers tout entier, et aussi l'histoire d'un amour fictif, qui n'aura réellement pu durer qu'un instant : instant pris au piège de la photographie, cet instant intemporel, aux limites, là encore, de la science-fiction, qui aura vu la création par Isaac et Ezra d'une planète de neige entièrement conçue pour qu' « elle » puisse la voir. Les voir.
Alors les flocons de neige se sont mis en mouvement, poussés par une décharge d'énergie, et nous étions là, comme si nous vivions dans l'un de ces globes de plastique et de verre agité par un être supérieur – ou seulement un géant – pour créer une tempête blanche et prisonnière.
Une tempête tenant dans la paume de la main qui l'invoque et la soutient.
Et nous – moi et Ezra – étions à l'intérieur, heureux prisonniers de tes doigts.
Nous, nous deux, qui nous faisions appeler les Lointains, commencions et finissions en nous-mêmes.

P.17
3
Comme Mantra Le fond du ciel se décompose en trois parties. Une partie de l'ici (la Terre, la nôtre), une partie de l'entre-deux (Urkh 24, planète voisine et parallèle) et une partie de l'ailleurs (l'ailleurs étant ici nulle part, c'est à dire partout : lorsque la science-fiction prend la parole en fin de livre c'est l'univers lui-même qui s'articule et qui raconte). L'enjeu majeur du texte sera de rendre ces échanges naturels (et il y parvient), dresser des ponts (parfois en cours de construction) entre une réalité possible et toutes les autres sortes de réalités probables qui auraient pu voir le jour. Le fond du ciel est un hommage à toutes les formes de science-fiction possibles : il met à plat une carte du monde qui aboli le temps, la forme, les dimensions et mélange sur le même plan ce qui a été avec ce qui aurait pu être. Le temps, décomposé, désordonné, redistribué, n'est plus le temps. L'espace, bouleversé, pixelisé, digéré par l'image, n'est plus l'espace. Ils sont rendus autre, articulé par une voix qui raconte l'univers et qui s'appelle (au propre comme au figuré) science-fiction.


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La Terre vue comme fiction depuis l'ailleurs (la Terre-fiction) est une idée très simple, devenue elle-même un cliché du genre. La Terre-fiction au fond du ciel, qu'on aperçoit de loin ou qu'on capte via un signal radio embarqué par la sonde Voyager, en route vers l'infini depuis toujours, émet aussi bien vers le passé que vers le futur, projette au fond des cieux un concept de MMORPG ou liberté est laissée au joueur de modifier soi-même la trame et de provoquer lui-même sa propre fin. D'où l'énumération de fins du monde possible par la voix des dernières pages : les mondes parallèles se recouvrant les uns les autres il est finalement possible de les distinguer tous à la fois en un coup d'oeil.

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Les différentes fins du monde exposées ont plusieurs bourreaux possibles pour l'exécution des dernières volontés universelles : atomiques, souvent, folie furieuse, toujours, religieuses, parfois. Toutes les fins déchirent le filtre d'une réalité trop fine, parfois calque d'une réalité alternative. Et toutes les fins projettent d'autres folies furieuses dans d'autres fins parallèles évitées de justesse. Le 11 septembre 2001 est l'une de ces fins possibles. La guerre en Irak une autre. La première explosion atomique dans le désert, Alamogordo, Los Alamos National Laboratory, Trinity Camp, Manhattan Project, New Mexico (« Si tu savais ce que je vois, Isaac ! », P.104) une autre encore (encore que, pour celle-ci, il faille plutôt parler de début). Dans chacune d'entre elles, la narration du Fond du ciel, le programmateur masqué de l'émission cosmique pirate, y place un pion, un personnage du livre, pour traverser et embrasser l'intégralité d'une Histoire parasitée par les catastrophes (« le son d'une catastrophe produite par l'écho d'une catastrophe »). L'Histoire en général, le 20e siècle en particulier.

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Le fond du ciel est semblable au corps abandonné de Frank, le cosmonaute lâché dans l'espace dans 2001 l'odyssée de l'espace. Le fond du ciel est dans l'espace : il n'a ni haut, ni bas, ni début, ni fin, ni sens de lecture, ni dimensions. Le fond du ciel commence par une phrase qui le termine trois cent pages plus loin. Entre les deux s'ouvre de multiples mondes, de multiples voix, différentes fins possibles et probables. Mais jamais le livre ne commence et jamais il ne se termine. Car la voix qui raconte, qui tient les rênes de la narration comme on tient une télécommande, n'a pas de présent et embrasse tous les temps dans le même geste.


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Au coeur du corps du livre s'en trouve un autre : il s'appelle Évasion. On ne connaît pas son auteur (du moins on le devine, ensuite on le comprend), on sait très peu de choses de son contenu (1000, 3000 pages ? plus encore ?) sinon qu'Urkh 24 est le théâtre de ce livre (planète aussi connue sous le nom de Ce-Lieu-Où-S'élèvent-Les-Mélodies-Les-Plus-Déchirantes) et qu'il nous observe. Nous : le monde tel qu'on croit qu'il existe. Une autre certitude : il décrit fixement un défilé infini de couchers de soleil extraterrestre. Voilà de quoi se compose Évasion. Il est aussi le livre culte de toute une génération d'amoureux de la science-fiction. Il est aussi le chant d'amour qui unit les trois personnages principaux : l'expression fantastique d'un moment décuplé à l'infini sur des milliers de pages.

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Ce moment, c'est l'épicentre du livre. S'il ne devait rester qu'une seule scène, ce serait celle-ci. La jeune fille, à sa fenêtre, regardant plus bas Ezra Leventhal et Isaac Goldman construire pour elle une planète de neige. Et leurs regards vers elle pour la voir. Et ses yeux à elle plongés dans les leurs, les quatre. Cela représente seulement quelques lignes du livre. Mais les trois cent autres pages du Fond du ciel ne sont que des résonances plus ou moins fortes de cet instant là. Des répliques sismiques dans le cosmos sans forme et sans fond. Des ondes radios, télé et infrarouges dispersées au hasard et dans tous les sens (et dans tous les temps) de l'univers interminable.

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Le fond du ciel commence en réalité plus tôt qu'on croit, dans un passé qui dépasse même l'écriture du livre. Le fond du ciel commence à la fin des Jardins de Kensington (P. 377), le livre précédent. Le narrateur y décrit brièvement l'un de ses livres, Jim Yang and The End of All Things, et, surtout, la fin de ce livre. Jim Yang y est décrit fatigué par ses incessants voyages dans le temps, victime d'un time lag incompressible. Il fonce alors sur sa chronocyclette jusqu'à la fin de l'univers. Ce qu'il a pu y voir, ou y trouver, ce n'est pas vraiment dit. Mais frôler une planète de neige, orbiter autour d'Urkh 24 quelque temps, traverser quelques fins du monde en suspension au bout du bout de rien, sans doute, on suppose que ça a pu se produire.


10
Les références et clins d'oeil à la science-fiction sont nombreux. Le plus inattendu d'entre eux (mais pas le plus subtil) consiste à retourner la sphère du monde à un moment du livre : lorsque Isaac ne trouve plus dans sa bibliothèque les noms habituels de ses auteurs fétiches (fictifs) mais d'autres, réels, de Philip K. Dick, Asimov ou Lovecraft, que naturellement il ne peut pas connaître, puisque n'existant pas dans cette dimension là. Ce court passage illustre avec exactitude tout le respect contenu dans ce livre pour ses inspirateurs. Ce n'est pas un livre de science-fiction, mais c'est, aussi, une déclaration d'amour à la science-fiction.
Je suis allé dans la bibliothèque en songeant qu'il valait mieux que je lise. J'ai cherché en vain mon exemplaire des Temps sans temps. Je n'ai guère eu plus de succès avec Damitax ou Krakma-Zarr. Ils ne se trouvaient pas à l'endroit où j'étais sûr de les avoir vus et feuilletés quelques jours plus tôt. Aucun de mes livres n'étaient là. Ma bibliothèque s'était soudain remplie d'ouvrages d'auteurs que je ne me rappelais pas avoir lus. Nul doute que, d'après leurs couvertures illustrées de fusées et de robots, ils s'agissaient de romans de science-fiction. Mais... qui étaient donc ces écrivains ? Asimov, Clarke, Lovecraft, Bradbury, Sturgeon... D'où sortaient-ils ? Que faisaient-ils là ?

P.124


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11
Comme souvent chez Fresán il n'est pas très important de savoir qui parle. De le situer dans l'espace ou le temps. Dans Mantra, la partie majeure du texte prenait le partie de mimer une télévision folle qui serait censée émettre depuis nulle part et qui prendrait la forme d'un abécédaire : la télé vue par les morts pour observer les vivants. La vitesse des choses est traversée de bout en bout par un vaisseau fantôme (plusieurs), traversant le temps, dispersant la fiction autour de sa coque comme l'écume éventrée entre les vagues, la nuit. Dans Le fond du ciel, la voix qui parle est émulée, doublée, imitée, singée, synthétisée, mais son message reste le même : il continue d'émettre depuis Urkh 24 ou ailleurs en ce moment même. Il dit : « s'il te plaît souviens-toi de moi, souviens-toi de nous ainsi ». Il dit : « c'est ainsi que je me souviens d'eux. » Entre les deux : trois cent pages. Et quelques infinis parallèles.

lundi 23 août 2010

Arnaud Maïsetti, « Où que je sois encore...

J'avoue : des fois je lis sans lunettes, sans verres, même sans les yeux. Ça veut pas dire que je lis pas, simplement je lis en aveugle, comme dans un rêve où on voit trop que dalle mais où l'intrigue avance quand même et porte le corps dans des torrents scénaristiques plus ou moins vraisemblables. Je lis comme ça : porté par le texte, mais l'oeil de travers, comme dans un four sans veilleuse. Comme ça que j'ai lu L'odyssée barbare, comme ça que j'ai lu Roman, comme ça que j'ai lu Pont de l'Alma. Ça veut pas dire que je décroche pour autant, ça veut pas dire que je passe à côté du texte. Juste que le texte, justement, m'a poussé en dehors de mes retranchements et m'a laissé quelque part noir d'une contrée vide que je connais pas. Quelque part comme l'insomnie. Car « Où que je sois encore... vient d'Insomnie (majuscule) : comme si c'était le nom d'une île, d'une ville ou d'un pays à part.

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Je suis à la dictée, attendre le prochain mot que la nuit me jettera. J'entends chaque modulation des voix comme les mouvements mêmes de cet effacement : la nuit qui s'abat après m'avoir frôlé remplace l'histoire, et l'oubli, et le reste – et les corps, et la chute des corps, et dans les voix qui montent, c'est la nuit qui se lève, noire, évidente, ininterrompue.

Arnaud Maïsetti, « Où que je sois encore..., Seuil Déplacements, P. 20.
« Où que je sois encore... est une nuit. De 21h38 le soir à 7h57 le lendemain matin. La silhouette qui traverse cette nuit ne dort pas. Il est « à la dictée » des voix qui remontent depuis les rues, à la verticale des immeubles, et qui l'habitent. À la dictée.
De nouvelles vagues de moutons viennent s'échouer contre moi, et disparaître successivement en silence sous les murs de la chambre. Je me retourne dans le lit en tous sens pour chercher quelque chose : le sommeil, la clé opaque des nuits blanches, et puis toujours : le décompte qui n'en finit pas. Je suis serial killer, tuer le temps à mesure qu'il passe devant moi, m'enfoncer dans l'heure qui ne passe plus que pour moi, les secondes comme des haltères accrochés à chacun de mes cils. Je dis bien à chacun de mes cils.

P. 60
Ces voix portées par le soir (puis par la nuit) sont prétextes aux fictions : fictions minuscules qui se croisent et s'interchangent sans même se connaître. Ces fictions désignent (esquissent, abritent) la forme d'une ville : une ville fantôme : de nuit : de noir vêtue : cousue d'immeubles et même d'ombres portées.
Un soir, il y a près de quatre mois – novembre : peut-être le premier novembre, ou le deux – alors que je rentrais chez moi. Au moment de pousser la porte de mon immeuble – j'ai vu un homme marcher dans le noir, et je n'ai pas su s'il venait vers moi, ou s'il s'en allait, ne distinguant de lui qu'une silhouette informe et enveloppée dans l'ombre par l'ombre des murs qui l'entouraient et allaient sans doute l'engloutir d'une seconde à l'autre – quand il aurait passé la limite de lumière que couvrait le réverbère : je l'ai suivi des yeux un certain temps, attendant, je ne saurais dire pourquoi, qu'il disparaisse ; et fasciné par sa lenteur, sa majesté lumineuse et tenace au milieu du vide de la nuit agonisée, je le vis s'arrêter encore plus lentement qu'il s'était avancé – il était de dos – tête baissée, son chapeau vissé sur le crâne, bras ballants le long de son corps – il releva la tête, et se tourna, me regarda ; et je vis ses yeux à cinquante pas de la porte devant laquelle je me tenais, me croyant protégé par la nuit, son regard me dévisager et fouiller en moi mes entrailles même, l'ombre au-dessus de lui barrait son visage comme une cicatrice, mais je pus voir si clairement son regard que j'en ai oublié la couleur de ses yeux ce soir-là (…)

P. 115-116
Ethan (le souvenir d'Ethan) marque un point où le texte bascule : c'est une des ombres traversées dans le livre et c'est un passeur. Il porte littéralement les corps qu'il rencontre jusqu'au bout de la nuit.
Quand je traîne le soir, je cherche un corps tombé sur le sol que je pourrais hisser sur mes épaules et emporter plus loin. Toi, tu me connais bien – tu sais que je suis de la race de ceux qui n'ont rien inventé, rien trouvé. Quand je suis né, les continents étaient déjà tous découverts, tous recouverts de villes. On n'avait plus besoin ni de boussoles ni de bateaux ; les mers étaient toutes nommées. Moi, je suis de la race de ceux qui ne parlent pas de langue ; je n'en parle aucune, je cherche les gens qui marchent dans la rue – je fouille, je lèche le sol, les trottoirs et les murs sur lesquels je marche, en attendant la chute : celle des corps, de la nuit, du reste.

P. 162
L'image est tellement fragile qu'on s'y accroche : on s'y accroche pour soi-même traverser la nuit, celle d'Insomnie, celle d'« Où que je sois encore... Pour ça aussi que le texte est un four sans veilleuse : dense, il n'est composé que de deux paragraphes d'environ 80 pages chacun. Pour ça que le passeur s'impose : pour qu'on ne tâtonne pas tout seul.
Tâtonner le noir, les yeux ouverts, prêt.

Postface, P.190
L'odyssée barbare, Roman, Pont de l'Alma : je les ai rangés après lecture, non pas sur leurs rayons, au nom de l'auteur correspondant, mais dans un rayon autre, parallèle, masqué dans la renfoncement du mur, qui est celui des relectures « prochaines, souhaitables et à venir ». Ici aussi que je pose momentanément « Où que je sois encore.... Lire sans verres impose la relecture.

Site d'Arnaud Maïsetti
Lecture à la galerie Mycroft

D'autres voix dans la nuit :

Remue.net
Libr-critique
Les pas perdus
Lignes de fuite
Une voix parvient à quelqu'un dans le noir

mardi 3 août 2010

Je ne veux pas perdre mon boulot

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Au bout de la nuit lorsque le matin fut sur le point de commencer, les chiens chantèrent
C'est toi, monde pourri. C'est vous tous mes souvenirs, le monde : qui s'achève à présent.
« C'est vous mère et père qui n'aviez pas envie d'enfant. Père, tu as abandonné ma mère quand elle était enceinte de moi de trois mois. Mère, comme tu avais trop la trouille pour te faire avorter tu t'es contentée de me haïr toute ma vie parce que j'étais la raison pour laquelle ton amant t'avait abandonnée. C'est toi qui n'aurais jamais dû procréer.
« C'est toi, vie broyeuse de gratte-papier. C'est vous, patron, Bonjour, patron, je veux dire Monsieur, je vous en prie pardonnez-moi, Monsieur, je vous en prie je vous en prie pardonnez-moi, Monsieur. Je ne veux pas perdre mon boulot, car je n'ai trouvé d'autre sens à ma vie. Par conséquent je serai ce que vous voulez que je sois : je n'existerai pas. Je je, je ne n'existerai pas. Tout ce que vous voudwez, Patwon, mais je sais, Monsieur Patwon, que je fais jamais 'ien cowectement je suis juste bonne-à-'ien, une vieille pute imbécile, qui labou'ben son champ. Vous savez, je suis follement amouweuse de vous. Je ferais nimpo't quoi pour vous bécoter la bite, Patwon. Je ne devrais pas pa'ler comme ça. Je suis vilaine. Je suis twès twès vilaine. Ah pour suce vous êtes un bon patwon, Monsieur, passque vous savez comment me maltwaiter cowectement, et c'est tout ce que je méwite cowectement ; certains patwons dont je ne mentionnewai pas le nom – en fait ils se compo'tent comme si j'étais une waie personne. À vous on ne vous la fait pas, Monsieur.
« C'est toi, ville. Marché du monde, à savoir, de toutes les représentations. Puisque tu es la seule demeure que j'aie jamais connue, sans ta représentation ou déformation de moi je n'existe pas. À cause de toi, puisque chaque enfant a besoin d'un foyer, chaque enfant est dorénavant un esclave blanc.
« Ville, ma propriétaire. Quand tu attends de moi de la douleur, tu me jettes, parmi tes clodos et les proxo-crapauds qui brandissent des shooteuses pareilles aux chevaleresques épées des temps antiques ou romantiques. Quand tu attends de moi de la joie, tu me rends célèbre, car je suis le bébé, tu es mon seul parent, et la gloire et ton sein.
« Ville ma parente, car je n'ai d'autres parents.
« Laisse-nous tes enfants meutes de chiens sauvages vagabonder dans tes rues à la recherche du premier venu qui aura l'air mangeable.
« Pour nous, qu'est-ce que la pureté ? Qu'est-ce que l'idéalisme, monde ? Les entailles et les taillades de notre sang elles fendent les cieux de l'amour. Par conséquent ceci est notre histoire. Ce que vous appelez histoire et culture est la négation de notre sang qui gicle.
« Au revoir, Don Quichotte.
Les chiens hurlèrent.
Ce sont tes mots, ville. Pureté. Idéalisme. Ta vision est la vision de la fin du monde. Ton monde de propriétaires est le monde de la mort, hurlèrent les chiens.

Kathy Acker, Don Quichotte, Editions Laurence Viallet, trad : Laurence Viallet, P. 209-210.

mercredi 14 juillet 2010

Juste vivre dans sa tête


Quiconque a le bon sens d'établir son testament ne peut qu'être sain d'esprit. Sa famille était prête à la re-avouer. Ils fondirent en larmes, tant leur coeur était ému.
Mais don Quichotte était un monstre sans coeur.
- Voici la preuve que je suis saine d'esprit :
« AU CHIEN : je lègue tout à mon chien. Je t'en prie, chien, pardonne mon égoïsme ; je t'en prie, par tous les moyens je je t'ai pas compris, car je n'ai pas été assez maligne et je n'ai pas su ce qu'était l'amour. Je te souhaite d'être très heureux pour le restant de tes jours et, de plus, je sais que tu le seras, car tu es fort, patient, avide de comprendre, plus encore que moi, bien que tu sois fou.
Le chien l'interrompit : « Je ne veux pas que vous vous en alliez. »
Don Quichotte : « Il faut ce qu'il faut. »
Le chien : « Vous mourez parce que je ne vous aimais pas. »
Don Quichotte : « Non. »
Don Quichotte retourna à ses dernières volontés et enseignements :
« À MON FILS AVORTÉ : si tu épouses quelqu'un, homme ou femme, qui n'est pas richissime, tu seras dans la dèche. Sinon tu seras dans la dèche.
« À MOI-MÊME : j'avais tort d'avoir raison, d'écrire, d'être chevalier, d'essayer de faire quelque chose, n'importe quoi : parce qu'avoir un rêve, c'est juste vivre dans sa tête. Être un fanatique te sépare des autres. Si tu es comme tout le monde, tu crois l'opinion commune ou ce qu'on te dit. Qu'y a-t-il d'autre ? Ô néant, je dois avoir des visions, je ne peux avoir de visions, je dois aimer : je dois avoir tort pour écrire.
Quand elle eut fini de rédiger ces enseignements profonds, étant vieille et épuisée, elle réaffirma sa croyance en l'inexistence de l'amour humain et mourut. « Pour moi seule tu es né, et moi pour toi. On n'est qu'un, même si on se fait des misères et du mal. Tu es mon maître et je suis la servante ; je suis ta maîtresse et tu es mon serviteur. Je suis malade à en mourir parce que j'ai tenté de t'échapper, amour. Je te cède de tout mon coeur ou esprit. Nul autre remède à la maladie que cette imbrication de nos appareils génitaux. Il n'est pas nécessaire d'écrire ni d'avoir raison vu qu'écrire ou avoir raison c'est créer plus d'illusion : il est nécessaire de détruire et d'avoir tort. »

Kathy Acker, Don Quichotte, Éditions Laurence Viallet, trad : Laurence Viallet, P. 39.

jeudi 8 juillet 2010

La réunion des ratés

Plus fort que Fuck America : Le nazi et le barbier, sorti cette année chez Attila. Plus fort, plus inégal. « Le nazi et le barbier fut, trente ans avant Les bienveillantes, le premier roman sur l'Holocauste écrit du point de vue du bourreau. L'humour (noir) en plus. » (dit la quatrième de couverture). À lire sur fond de Nazi Rock (dit la quatrième de couverture). La veille d'un Allemagne – Uruguay de Coupe du monde (dit la quatrième de couverture). Au moins.

Finalement nous avons réussi à dénicher une bonne place debout – non loin de l'autel. En me retournant, j'ai eu un choc : derrière nous, ils étaient des millions.
« Moi qui pensais... qu'il ne viendrait que les gens de Wieshalle et des environs, j'ai dit à Monsieur Siegfried Stick von Sel. Il y en a d'autres. Beaucoup d'autres ! Je dirais des millions !
- Presque toute l'Allemagne est réunie, a dit Monsieur Stick von Sel.
- Presque toute l'Allemagne, c'est-à-dire ?
- Tous les mécontents, a dit Siegfried Stick von Sel. Ici sont réunis les mécontents de toute l'Allemagne !
- Les communistes ? »
Mon ancien professeur d'allemand a secoué la tête.
« Les autres, il a dit... les autres mécontents. Voyez-vous, il existe un autre mécontentement. Et celui-là le communisme ne pourra jamais le guérir. »
Monsieur Stick von Sel a eu un petit sourire, puis il a dit :
« Du moins pas aussi radicalement.
- Mais qui ? j'ai demandé. Qui peut le guérir ?
- Adolf Hitler, a dit Siegfried Stick von Sel. C'est lui, le grand guérisseur. »
Mon ancien professeur d'allemand s'est curé le nez un petit moment, puis il a dit :
« Ici sont réunis tous ceux qui un jour ont reçu un coup sur la tête, du bon Dieu ou des hommes.
- Ah d'accord, j'ai dit, c'est ça l'histoire.
- Oui c'est ça, a dit Siegfriend Stick von Sel, ici c'est la réunion des ratés. Il y a les dégonflés, il y a les lèche-culs professionnels, et d'autres qui ont loupé le coche, soit parce qu'ils manquaient de souffle, soit parce qu'ils n'ont jamais appris à ramper dans les règles de l'art, ou que le cul qu'ils léchaient n'en avait jamais assez.

Mon ancien professeur d'allemand a ricané un petit moment, perdu dans ses pensées.
« Et bien sûr tous les autres, il a dit, pensif, en me regardant d'un air grave. Comment j'ai dit tout à l'heure ? Tous ceux qui un jour ont reçu un coup sur la tête, du bon Dieu ou des hommes. Les chauves par exemple. Ils sont tous là. Regardez autour de vous : il y a les trop maigres, les trop gros, les trop courts sur pattes, les trop hauts sur pattes, les trop jeunes, les trop vieux, les pervers solitaires, les impuissants, les étrangleurs qu'on a empêché jusque-là d'étrangler, n'autorisant que la caresse ; les hommes à lunettes sont là, les femmes à lunettes sont là, car 'IL' a dit 'LAISSEZ VENIR À MOI LES PETITS ENFANTS'. Mais : ses petits enfants sont frustrés – Oui, c'est ça a dit Monsieur Stick von Sel, des frustrés. Pas que. Mais quand même. Des qui aimeraient y arriver, mais qui n'y arrivent pas.
- Mais vous, pourquoi êtes-vous là, Monsieur Stick von Sel ? j'ai demandé. Pour vous, tout baigne, non ?
- À cause du poivre, a dit Siegfried von Sel.
- Quel poivre ? j'ai répondu.
- Celui que ma femme verse tous les matins dans mon café, a dit Siegfried Stick von Sel en chouinant.
- Pourquoi elle fait ça ?
- Aucune idée, a dit Siegfried Stick von Sel.
- Et il n'y a rien à faire ?
- Rien du tout, a dit Siegfried Stick von Sel, abattu. Je ne peux rien faire. La nuit je ronfle pour me venger, mais ça ne change rien.
- C'est affreux, j'ai dit. Et moi qui pensais... quelqu'un avec une belle position comme vous, il a toutes les raisons de sourire. »

Edgar Hilsenrath, Le barbier et le nazi, Attila, trad: Jörg Stickan & Sacha Zilberfarb, P. 52-54.

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mardi 29 juin 2010

La rage, oui, la rage

isidoro.jpgLautréamont est le premier poète que j'ai acheté et lu. Pas le premier que j'ai acheté, ni le premier que j'ai lu, mais le premier que j'ai acheté ET lu. C'était y a pas longtemps et j'en avais dix-sept, âge idéal pour le lire. Isidoro retrace par le biais de la fiction une traversée : l'Atlantique et une autre : la traversée à l'intérieur de Doucassé Isidoro, double fictif d'Isidore Ducasse (et Lautréamont son double littéraire). Le Lautréamont du texte est un vampire, un charognard aussi, la bouche en sang. C'est bien ce qui perce et qui accroche : la rage, oui, la rage. Aujourd'hui à la lecture, sept ans après le vrai, je l'ai aussi la rage (oui, la rage).
Ils se chamaillaient dans la chambre de Georges lorsqu’Isidore avait eu une idée. Ils joueraient tour à tour à être boucher égorgeur et poulet égorgé. Georges avait endossé le rôle de la victime et s’était étendu sur son lit ; Isidore, du tranchant de la main, avait fait semblant de lui couper la tête et de le saigner. Puis, il avait fait mine de lui arracher les plumes, de le vider, de l’assaisonner. Georges ne pouvait s’empêcher de rire, et Isidore avait dû lui mettre la main sur la bouche. Il ne restait plus qu’à le faire cuire. Georges se tortillait encore de rire, et Isidore sentait ses dents humides contre sa paume. Si tu ne t’arrêtes pas de rire, je te mangerai comme du bouilli froid. Isidore était monté sur le lit et s’était assis sur le ventre de Georges, qui avait enfin cessé de rire – le poids d’Isidore lui écrasait les côtes.

Lentement, il s’était penché sur lui – Georges avait-​il cru qu’il allait coller sa langue contre la sienne ? Erreur : il allait le manger, il l’avait prévenu. Il sentait la rage, oui, la rage qui montait en lui. Il avait mordillé le nez de Georges, sa joue, son menton ; ses dents avaient fini par s’enfoncer, avec une lenteur inouïe, dans son épaule. Il avait soudain eu l’impression de résider tout entier dans ses muscles maxillaires, et une envie incontrôlable s’était emparée de lui – il aurait voulu briser les os de l’épaule sous la seule pression de ses molaires, comme font les chiens, mais les cris et les pleurs de Georges s’étouffaient au creux de sa paume, et il s’était ressaisi. Georges, en se relevant, avait ôté sa chemise. Isidore avait été parcouru d’un frisson lorsqu’il avait découvert l’empreinte de ses dents incrustée dans la peau de Georges ; le sang en sourdait encore. Il avait léché la blessure, et avait été surpris : ça goûtait le métal – exactement comme une pièce de cinq francs. Son propre sang n’avait aucune saveur.

Audrey Lemieux, Isidoro, Publie.net, P. 35-36.

mercredi 23 juin 2010

D'ici là 5 : Le cœur est voyageur, l’avenir est au hasard

Signalons la mise en ligne, hier, du cinquième numéro de la revue numérique D'ici là, via Publie.net.

dicila5.jpg

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Sommaire du numéro :

Gilles Amalvi, Joël Baqué, Perceval Barrier, Étienne de Bary, Daniel Cabanis, Luc Dall’Armellina, Philippe De Jonckheere, Caroline Diaz, Michèle Dujardin, Elisa Espen, Michel Falempin, Claude Favre, Jean-Yves Fick, Jean-Marc Flahaut, Stéphane Gantelet, Nathanaël Gobenceaux, Christine Jeanney, Anne Kawala, Klimperei, Stéphane Korvin, Elise Lamiscarre, David Lespiau, Laurent Margantin, Stéphane Massa-Bidal, Pierre Ménard, Juliette Mezenc, Sandra Moussempès, Régis Nivelle, Florence Noël, Grégory Noirot, Jean-Noël Orengo, Isabelle Pariente-Butterlin, Arnold Pasquier, Daniel Pozner, Pierremannuel Proux, Alain Robinet, Anne Savelli, Joachim Séné, Nicolas Vasse, Guillaume Vissac, Colette Tron, Éva Truffaut

42 auteurs / 135 pages

Le petit texte que je propose pour ce numéro s'appelle Vraie vie dans un vingt pieds, c'est une histoire de containers, je crois.

mardi 15 juin 2010

Dissonances 18

Sortie récente du numéro 18 de la revue Dissonances (j'avais lu l'année dernière le numéro 16 car V. y avait casé un texte et j'avais kiffé, comme ça que j'avais découvert). Outre Rapport d'A., petit texte en forme d'abécédaire méticuleux (et qui est tatoué à mon nom), vous retrouverez également les camarades cyclocosmiaques Alain Giorgetti et Alban Orsini, dont j'avais déjà salué la plume il y a quelques mois. Voici d'ailleurs le sommaire intégral du numéro (et l'édito), avec lien direct pour commander le numéro (qui ne coûte que 3 euros, à ce prix là c'est une affaire, c'est presque donné, c'est presque comme si on gagnait de l'argent en fait, oui, tout à fait) :

CouvDisso18Oueb.jpg

Comment se procurer DISSONANCES ?
Comment participer à DISSONANCES ?
Comment contacter DISSONANCES ?

Edito :   
LA TRIPE C'EST CHIC

On peut faire les malins avec nos grosses cervelles et nos bonnes manières, on en est tous sortis, petits, fripés, hurlant, êtres de chair, matière, fruits d'entrailles nous-mêmes irrémédiablement. On s'y était sentis bien : logés au chaud, flottant, stupides et innocents sous perfusion copieuse on y avait germé puis forci et grandi: attentives, enveloppantes, elles s'étaient distendues et nous avaient nourris tout ce qu'il avait fallu pour, sans nous avertir, nous expulser soudain et, en contrepartie des services rendus, nous condamner dès lors à devoir composer sans cesse avec les nôtres - leur clones, nos dedans - qu'il faudrait contenter quasi à chaque instant sous peine de les faire se nouer ou s'agiter, d'en souffrir tout de suite et très concrètement, de se mettre en danger : nous serions désormais esclaves de nos tripes. Car, comme les dieux anciens, celles-ci sont capricieuses, puissantes et sans pitié. Elles exigent comme eux de constants sacrifices et se rappellent durement à qui les négligerait. Dissonances 18 au contraire s'en empare, s'en pare et les célèbre, gonflé à trente-deux pages où vingt-et-un auteurs se sont ouverts en grand pour déballer les leurs. 
 

Jean-Marc FLAPP
    Sommaire :

 Rapport d'A. de Guillaume VISSAC  

Problème Majeur de Lionel FONDEVILLE  

Vomissures de Michel REYNAUD  

Genèse de la Procréation in vacuum de Eric DEJAEGER  

Chant des entrailles qui plus ne chient de Pier Mayer-Dantec  

L'Entaille de Pierre de Tristan FELIX  

Celle qui Manque de Cathy GARCIA  

Mula d'Alban ORSINI  

Petit Précis de l'Entraille de Yann DALL'AGLIO  

Nothing Important Never Happened Today de Rodrigue VERON  

Les Fruits Gâtés de Vos d'Elodie Le Bail  

Détricoter mes entrailles de Marlène T  

Biographie de la Pudeur d'Alban LECUYER  

Prise de Pouvoir de Marc BONETTO  

Mes Abats de Cendres LAVY  

Adoravoration de Basile ROUCHIN  

Back Inside de Loïc MARCHAND  

Chiarogne de Sylvio SOBRAL  

Mon Ventre Rose de Milady RENOIR  

Ventre à Terre de Jean-Marc FLAPP  

Dernier Mouvement d'Alain GIORGETTI  

Questions à : Hubert HADDAD  

Regards Croisés : Jérôme (Jean-Pierre MARTINET)  

Fenêtre sur : les Editions HERMAPHRODITE  

A lire, à voir, à ouïr

Autre extrait en passant, celui de Biographie de la pudeur, d'Alban Lecuyer, parce qu'il accroche, parce qu'il décape, parce qu'il retient la vue quand on s'y penche (vraiment) :
Pour l'instant tu te demandes à quoi tu ressembles. Si tous ces gens qui 'ont apprise par coeur dans un traité d'anatomie, disséquée en deuxième année de fac, démontée remontée pièce par pèice sur des moulages en plastique, éprouvent encore ta présence. S'ils ont conscience de tes contours, ou seulement du dessin en rouge et bleu de ton système reproducteur.

On ne connaît pas la pudeur tant qu'on n'a pas montré sons dedans à des étrangers. Il faut avoir été ouverte sous péridurale, et que d'autres se soient servis à pleines mains, pour comprendre qu'avant le début des crampes, avant le rasage et les morphiniques, on n'a jamais été nue. En réalité, on peut voir bien plus profond de nous.

samedi 12 juin 2010

Fuck America, roman dé-formation

C'est juste des notes que je pose comme ça sur traitement de texte en attendant de les assembler, de les compiler, de leur trouver un sens. Il y a un peu plus d'un an X. lançait de son côté une analyse comparative de Fuck America sur les récits d'immigré, portrait croisé notamment avec les bouquins de John Fante. Je recommande (aussi) car c'est un point que j'aborderai pas. Ce qui m'intéresse et que j'ai envie de creuser, dans Fuck America, c'est la dégradation du récit initiatique (ou roman d'apprentissage, de formation ou Bildungsroman pour reprendre la langue d'Hilsenrath), la mise en pièce d'un genre, la subversion du récit. (Bien évidemment les quelques points éparpillés ci après dévoilent des éléments clés de l'intrigue, la spoile, comme on dit, et il est bien évidemment conseillé à ceux qui n'aurait pas encore lu Fuck America et souhaiterait le faire de les parcourir afin de leur gâcher la lecture du bouquin).

fucka.gif

0

Définition. Bildungsroman = récit initiatique = roman d'apprentissage = roman de formation. Je reprends la définition donnée par Charles Ammirati (Le roman d'apprentissage, Paris, Presses Universitaires de France, 1995) et qui m'avait aussi servi de point de départ artificiel lorsque je m'étais posé la même question, encore en fac, sur Moon Palace (parce qu'elle est simple, parce qu'elle est brève) :
Le roman d'apprentissage [met] en scène un héros jeune qui quitte l'univers familial et fait ses premiers pas dans le monde en essayant d'y conquérir une place et d'y découvrir le bonheur, traversant pour ce faire des épreuves qui l'obligent à réfléchir sur lui-même et sur la société.


1

Je prends la définition d'Ammirati par la fin : Fuck America est un roman social : le titre déjà. L'ouverture propose copies de lettres envoyées par Bronsky père au Consul Général des US pour l'obtention de visas d'émigration pour la famille Bronsky (rappelons les dates, les lieux, les faits : 1939, Allemagne, famille juive). Ensuite les bas fonds new-yorkais, immigrés dans les années cinquante, la rue, les jobs, les clodos puants de NYC, la société de consommation américaine. Mais Bronsky ne réfléchit pas sur la société : c'est la société qui réfléchit Jakob Bronsky.

2

Bronsky est relativement jeune encore (27 ans) mais c'est un corps déformé : on dit qu'il en fait facilement 40. Et aux US, culture du paraître oblige, parce qu'il fait 40, il a 40. Alors le jeune du récit initiatique ne l'est plus et foire du même coup son initiation parce qu'il passe à côté (avant même de l'entamer).
J'ai dit : « J'ai vingt-sept ans. » « Mais vous faites plus. » « Je sais. » « Vous pourriez en avoir quarante. » « Je sais. » « En Amérique », a dit l'agent matrimonial, « les femmes recherchent des hommes du même âge. C'est comme ça. Ce qui compte, ce n'est pas l'âge que vous avez réellement. » « Qu'est-ce qui compte alors ? » « L'âge que vous faites. »
Edgar Hilsenrath, Fuck America, Attila, trad : Jörg Stickan, P.179


3

Quitter l'univers familial parlons-en : la guerre a éclaté la famille Bronsky, et les seules références familiales sont soit issues du passé (fantasmé ou non), soit périphériques : comme ces fantomatiques membres Bronsky qui auraient réussis aux US (paraît que) et qui traversent parfois l'écran. Mais Jakob ignore et s'exile : comme Hilsenrath lui-même il ère un certain temps dans le désert avant de débarquer vraiment.

4

La position du jeune homme qui veut apprendre c'est : tourné vers devant, avance et ne te retourne pas. La position de Jakob Bronsky n'est pas la même. Enroulé sur lui-même pour y extraire, de lui-mêmes encore, les réalités enfouies du passé. Jamais vraiment droit, sinon sous les douches froides qui lui servent à « calmer sa bite ». Puis assis à sa table de cafétéria-clodo, tordu sur sa page et ses chapitres qu'il poursuit tout au long du récit pour un récit (un autre) qui se développe dans le non-dit et qui s'appelle LE BRANLEUR.

5

LE BRANLEUR est lui-même une déformation d'un autre livre d'Edgar Hilsenrath, palpable, qui affleure sous la page de Fuck America et qui s'appelle Nacht. Nacht prend le ghetto comme épicentre, l'Holocauste, y survivre et comment. LE BRANLEUR a pour but d'extraire de Bronsky son passé oublié, son expérience du ghetto, la guerre.

6

Bronsky d'ailleurs n'a qu'une idée fixe : écrire LE BRANLEUR pour retrouver une mémoire perdue, son expérience de l'Holocauste. C'est une autre déformation du récit initiatique. L'objectif du héros n'est pas ici d'accéder à « une connaissance de lui-même, des autres, de la société et du monde » mais de retrouver un passé dissimulé, refoulé dans trou, enterré sous les os. Le sens est inversé, le point de fuite, à son tour, tordu, donc déformé.

7

Retour à la définition. Y a pas de bonheur dans Fuck America, ou alors des bonheurs simples, éphémères, souvent ratés, voire sacrifiés. Y a l'expérience de l'agence matrimoniale qui tourne à vide, il y a les quelques jours d'écriture, les pourboires, les jobs faciles. Et puis y a les putes, quand on a l'argent pour, et c'est souvent minable, et c'est souvent gâché :
Je n'ai même pas pris le temps d'enlever le couvre-lit. Tellement j'avais envie d'elle. Je l'ai poussée sur le lit en me jetant sur elle. J'ai juste eu le temps d'ouvrir la braguette de mon pantalon parisien – la braguette aux boutons démodés – que je giclai déjà. J'ai dit : « Ça ne compte pas. » « Comment ça ? » « J'ai joui trop vite. » « C'est pas de pot, mon petit. » « Je ne te l'ai même pas mise. » « C'est pas de mot, mon petit. » « Laisse-moi faire encore une fois ! » « C'est encore vingt-cinq dollars. »
P. 201


8

Autre déformation, et pas des moindres : celle du langage. Dans Fuck America la langue elle saute, saccade comme un vinyle rayé : c'est pathologique dans les dialogues, qui répètent sensiblement les mêmes répliques dans un style sec, haché, épuré à l'extrême (cf. plus haut). Disque rayé aussi dans la mémoire de Bronsky qui ne se rappelle rien de la période qu'il essaye d'écrire mais qui pourtant retisse les mêmes histoires d’émigrés, inventées, souvent entendues de la bouche d'un autre. Il déforme aussi des légendes urbaines. Il met en scène sa propre méconnaissance de son passé. Au début du livre, il va même jusqu'à s'inventer un double, prenant des nouvelles d'un certain Jakob Bronsky, et inventant plusieurs versions d'histoires potentiellement vraisemblables. Sa quête de vérité (faussée dès le début) passe automatiquement par la fiction. Et quand elle y passe (c'est le récit lui-même, voire le récit dans le récit) elle est mixée par une autre déformation, beaucoup plus visible : celle de la typographie, qui dévie les paragraphes, enfle les caractères...

9

Fiction ou bien fantasme, c'est possible aussi. C'est une écriture typiquement américaine, qu'on retrouve d'ailleurs chez les minimalistes comme Amy Hempel, Chuck Palahniuk, Tom Spanbauer. On parle aussi du syndrome Six Feet Under plus connu sous la formule je vois des gens qui sont morts. Et les morts cohabitent avec les vivants, filtre fictif déposé sur celui de la réalité transparente. C'est la même chose dans Fuck America. Rien n'est vrai donc tout est vrai car tout est mis au même plan sur le fil directeur du récit. Bronsky est double. Il viole une secrétaire de direction comme il l'invente durant une longue séance de masturbation. Il utilise une animatrice de télévision comme psychiatre comme il l'invente durant une longue séance de masturbation (bis). Il revit son passé et déroule le fil fictif du BRANLEUR. Quand toutes les trames sont au même niveau tout devient vrai.

10

La quête de vérité de Bronsky arrive à son terme dans un curieux final qui dynamite le rythme du récit (là encore : déformation de la structure du livre). Mais l'histoire (car c'en est une) racontée par Bronsky sur le divan de Mary Stone correspond à un autre tour de passe-passe : Jacob Bronsky raconte l'histoire des « autres six millions », les six millions de Jacob Bronsky restés morts dans le trou de l'Holocauste.
« La guerre est alors arrivée », je dis. « Et la guerre a rattrapé la famille Bronsky. Y compris Jakob Bronsky. Et quand la guerre a été finie il y a eu, tout d'un coup, deux Jakob Bronsky. » « Comment ça, il y a eu deux Jakob Bronsky ? » « Il y en a eu deux », je dis. « Le premier Jakob Bronsky, mort avec les six millions, et l'autre Jakob Bronsky, celui qui a survécu aux six millions. »
P. 251


11

La fin du récit initiatique pose la question de l'accomplissement (ou non) de l'initiation du héros. À la fin de Fuck America Bronsky étale un autre fantasme, celui d'un retour en Allemagne
'Nous allons vous louer un appartement dont, évidemment, nous règlerons le loyer', dit le secrétaire général de l'association Crime et Châtiment. 'Chaque jour, vous recevrez de notre part votre paquet Châtiment-Amour avec tout un tas de gourmandises. Il est donc pourvu à votre bien-être. Vous recevrez également de l'argent de poche et si vous avez d'autres souhaits, faites-le nous savoir.' (…) 'J'ai besoin de femmes aussi', dis-je. 'Car en Amérique, c'était un gros problème.' 'Des femmes, nous en avons plus qu'il n'en faut', dit le secrétaire général de l'association Crime et Châtiment. 'Il s'agit de femmes d'anciens SS, mais nous avons aussi des femmes sans culpabilité personnelle mais qui croient à la culpabilité collective et souhaitent faire réparation au nom de nous tous.'
P. 282 -283.
, celui de l'arrivée au pays d'un nouveau Kafka : naissance d'un autre Jakob Bronsky. Les dernières pages inventent ou racontent une conférence de presse, déforment encore l'initiation en prenant la tangente : lisez LE BRANLEUR, dit Jakob Bronsky, et le récit se mord la queue.

12

LE BRANLEUR, énigme de Fuck America, n'est pas montré. Nous n'aurons tout au long du livre qu'un compte rendu sommaire de l'avancement des chapitres. Le seul détail mentionné concerne l'invention du titre, et il n'est pas signé Jakob Bronsky. L'énigme du livre est un trou noir à lui tout seul qui, comme la mémoire foutue de Bronsky, lui déforme le corps.

jeudi 10 juin 2010

Fil #Larbaud

vlarbaud.jpgPendant deux mois lecture Larbaud (son Journal) = 1500 pages de vie lue bout en bout = prise de notes embarquée tout du long. C'était à suivre sur Twitter, on appelait ça le fil #Larbaud. Alors bien sûr Twitter révolutionne pas la prise de notes, mais permet une prise directe avec une lecture de fond (comme une course de fond : celle qui embarque), un hublot vivant par lequel observer les délires du lecteur pendant l'acte. Ces deux mois de twitts marqués par le hashtag éponyme sont reproduits là, ci-dessous, par ordre chronologique inverse pour pomper la présentation Twitter. Y a pas de leçon à tirer de cette expérience sinon ces deux broutilles : pour ça vaut mieux prévoir lecture qui pèse (prise de notes Twitter de Mon plus secret conseil ça aurait pas beaucoup d'intérêt) et curieusement la langue ici vaut tout autant que le poids physique du bouquin, détail trivial qui revient régulièrement...
récapitule #Larbaud : http://tinyurl.com/vlarbaud
10 juin 2010 20:28:23 HAEC via Netvibes

remplacera bientôt #Larbaud par #Claudel
4 juin 2010 11:56:23 HAEC via Netvibes


 #Larbaud encore mais plus pour longtemps : http://tinyurl.com/28aebrg #vieuxuséfatigué
1 juin 2010 20:41:52 HAEC via web


 Terminer le Journal, c'est comme assassiner #Larbaud
1 juin 2010 17:45:06 HAEC via Twitterrific

"Il faut attendre d'avoir la force électrique" #Larbaud
1 juin 2010 17:41:47 HAEC via Twitterrific


 "Le seul fait qu'une voie ferrée existe, avec les services réguliers que cela suppose, doit diminuer l'impression de sauvagerie." #Larbaud
1 juin 2010 17:26:51 HAEC via Twitterrific


 "Marcel R. parait être le seul "intellectuel" de cet Olympe ; les autres, fonctionnaires sans plus." #Larbaud
1 juin 2010 17:23:16 HAEC via Twitterrific

"Beaucoup de soldats, se promenant deux par deux, se tiennent par le petit doigt, - geste affectueux et gracieux." #Larbaud
1 juin 2010 07:52:47 HAEC via Twitterrific


 "Non, il n'est pas possible de se montrer bien vêtu et dans une tenue correcte au milieu d'une population encore misérable" #Larbaud
1 juin 2010 07:39:06 HAEC via Twitterrific


 "Cette douche phrase" #Larbaud #lapsuslecture #déformationprofessionnelle
31 mai 2010 20:33:21 HAEC via Netvibes


 "Si ce paysage était nu et désertique comme le Monténégro, on crierait d'angoisse en le decouvrant" #Larbaud
31 mai 2010 18:11:54 HAEC via Twitterrific


 "De toute part ils se hérissent, (...) chaînes déchiquetées, (...) vaste tumulte (...) dans son désordre" #Larbaud
31 mai 2010 17:54:21 HAEC via Twitterrific


 #Larbaud mate les défilés fascistes : quelle allure ! http://tinyurl.com/2w9d7l4
28 mai 2010 20:17:14 HAEC via Netvibes


 "Il a restreint son output au moment où il risquait d'être envahi par une cohue de vulgarités" #Larbaud
28 mai 2010 17:45:20 HAEC via Twitterrific


 calcule le peu de #Larbaud qu'il lui reste
28 mai 2010 08:03:35 HAEC via Twitterrific


 #Larbaud "pas au bout de [ses] peines : il y a cette - typographiquement - terrible affaire de citation musicale"
27 mai 2010 17:45:52 HAEC via Twitterrific"

Sensiblerie = Transsiberie #lapsuslecture #Larbaud
26 mai 2010 18:03:03 HAEC via Twitterrific

"Cette tradition de raillerie francaise à l'égard de la Belgique, quelles peuvent en être les origines ?" #Larbaud
26 mai 2010 17:46:29 HAEC via Twitterrific

"Mais il était à une phase de son ivresse qui faisait de lui un danger pour la propreté de notre table et de nos vêtements" #Larbaud 2/2
26 mai 2010 17:44:42 HAEC via Twitterrific


 "Un jeune homme de type rimbaldien, un ange plein de chopes , s'est jeté à mon cou pour me supplier" #Larbaud 1/2
26 mai 2010 17:42:34 HAEC via Twitterrific

#Larbaud croise "quelques femmes - non professionnelles" et les mate
25 mai 2010 18:23:28 HAEC via Twitterrific

"It is BUMPTIOUSNESS rather than OUTRECUIDANCE" #Larbaud
25 mai 2010 18:17:07 HAEC via Twitterrific

"Le caquet : tout son caractère se réduisait au caquet." #Larbaud
25 mai 2010 08:04:56 HAEC via Twitterrific

#Larbaud a "remarqué le prénom : Pâquerette, désuet en France, et c'est dommage, vraiment."
24 mai 2010 18:07:42 HAEC via Twitterrific

#Larbaud "étanche des paragraphes entiers, qui rentrent sous une autre forme. Ça devient un livre !"
24 mai 2010 08:22:10 HAEC via Twitterrific

Rouille dévore les rails / graviers avale l'ombre par napes / fait trop chaud pour lire #Larbaud
22 mai 2010 14:19:36 HAEC via Twitterrific

#Larbaud "écrit avec une rapidité presque égale à la parole, et c'est bien mauvais"
20 mai 2010 18:19:32 HAEC via Twitterrific

"Personne ne sait ce qu'est au juste le Fascisme, mais le mot sert d'épouvantail, comme si c'était le nom d'une épidémie politique" #Larbaud
20 mai 2010 08:16:56 HAEC via Twitterrific

"Je ne lui reproche pas d'être étranger, mais d'être vulgaire" #Larbaud
20 mai 2010 08:15:05 HAEC via Twitterrific

Apparemment "Vaduz a un Tonkino, un cinématographe parlant" #Larbaud #(!)
19 mai 2010 17:58:14 HAEC via Twitterrific

ruine #Larbaud (mais #Larbaud le vaut bien)
18 mai 2010 08:05:15 HAEC via Twitterrific

reprend #Larbaud (Lucas Letheil n'est pas très loin...) http://tinyurl.com/3ylnfuj
14 mai 2010 20:37:32 HAEC via Netvibes

Un #Larbaud ça se mérite
14 mai 2010 16:40:52 HAEC via Twitterrific

Un #Larbaud ça pèse son poids
14 mai 2010 16:40:17 HAEC via Twitterrific

Entre #Larbaud et le pain de mie je choisis le pain de mie
12 mai 2010 17:24:28 HAEC via Twitterrific

"Il se peut que l'irrégularité de l'écriture vienne en partie de l'irrégularité du pouls" #Larbaud
11 mai 2010 08:07:36 HAEC via Twitterrific


 "Ce qu'il y a d'amusant, c'est que vraiment on n'a jamais été mieux en Italie que depuis que le Fascisme s'est installé" #Larbaud
11 mai 2010 08:06:09 HAEC via Twitterrific

#Larbaud aurait adoré notre époque : "je ne trouverai pas exagérés 6 mois de réclusion au salaud qui crache dans le tramway"
11 mai 2010 08:03:56 HAEC via Twitterrific

#Larbaud "peut encore flâner dans Milan, où les fiacres existent encore"
29 avril 2010 17:37:35 HAEC via Twitterrific

"On asphalte ; on construit des maisons neuves ; les bordels mêmes se sont fait repeindre !" #Larbaud
29 avril 2010 08:06:37 HAEC via Twitterrific

"11 novembre - Le jour de la Victoire ! L'observera-t-on jusqu'à la fin du XXe siècle ? Peu probable" #Larbaud
29 avril 2010 08:05:18 HAEC via Twitterrific


 sans #Larbaud marche plus vite
26 avril 2010 08:26:48 HAEC via Twitterrific


 "Il m'a dit que cet éditeur, pour parer à la crise, publiait des classiques (...), une déchéance !" #Larbaud
23 avril 2010 18:00:09 HAEC via Twitterrific

#Larbaud remarque "qu'en Suisse française beaucoup de magasins de jouets ont pour propriétaires des veuves."
23 avril 2010 08:02:19 HAEC via Twitterrific

#Larbaud traverse la guerre sans voir ni dire : attend 1931 pour en écrire le nom
22 avril 2010 17:49:30 HAEC via Twitterrific

#Larbaud : "Gaston [Gallimard] ought to publish less books, and DO them better."
22 avril 2010 08:09:42 HAEC via Twitterrific

"La grève est finie." #Larbaud visionnaire
21 avril 2010 18:12:01 HAEC via Twitterrific


 #Larbaud : "Do I care ?"
21 avril 2010 18:01:32 HAEC via Twitterrific

"Et on finit par savoir(...)qu'on a envie de se faire désinfecter, ou tout au moins bien laver, avec un champoing a l'eau du Léthé" #Larbaud
21 avril 2010 08:28:01 HAEC via Twitterrific


 "Comme ça prend vite l'air d'un métier, d'une affaire, la littérature ! On a envie de dire : N'en jetez plus !" #Larbaud
21 avril 2010 08:24:43 HAEC via Twitterrific


 #Larbaud à propos de #Rimbaud illuminé : " un gamin, pas un homme"
20 avril 2010 18:21:24 HAEC via Twitterrific


 "Mais les omnibus étaient pleins (la grève !)" #Larbaud, un siècle plus tôt
20 avril 2010 18:13:57 HAEC via Twitterrific


 "La grève continue mais ne s'étend guère." #Larbaud, un siècle plus tôt
20 avril 2010 18:08:34 HAEC via Twitterrific

#Larbaud une fois débarqué à Londres reprend le journal en français
20 avril 2010 18:06:26 HAEC via Twitterrific


 "How is it that people are so ignorant of their own language ?" #Larbaud
20 avril 2010 09:10:58 HAEC via Twitterrific

#Larbaud "under the influence of the Mood ; a tremendous crisis : the feeling of utter loneliness, complete despair, etc."
19 avril 2010 18:28:50 HAEC via Twitterrific

Carte postale de #Larbaud : "no fever, no blood, and, what's best, good spirits"
16 avril 2010 17:52:47 HAEC via Twitterrific

"The Mood again, and under its most cruel shape ; the complete indifference, the drifting away from life" #Larbaud
16 avril 2010 08:27:43 HAEC via Twitterrific

#Larbaud rencontre tout le monde (exceptée Cesárea Tinajero)
15 avril 2010 18:29:25 HAEC via Twitterrific

"No Mood ; rather "joie de vivre" and even buoyancy" #Larbaud
15 avril 2010 18:13:21 HAEC via Twitterrific

"THE MOOD" est devenu "THE MOOD !" #Larbaud
15 avril 2010 08:25:08 HAEC via Twitterrific

1918 : The mood devient THE MOOD #Larbaud
14 avril 2010 08:47:35 HAEC via Twitterrific


 "We shall not see again men like Léon Bloy, I mean, men believing in themselves with so much passion and such blindness" #Larbaud
13 avril 2010 18:04:12 HAEC via Twitterrific


 "The world cannot, has no right to interfere with us ; we do not care for what its does, or thinks, or says." #Larbaud
13 avril 2010 17:59:09 HAEC via Twitterrific

"What a mixture of utterly bad writing and the post magnificent poetry !" #Larbaud
13 avril 2010 08:29:10 HAEC via Twitterrific

"How difficult it is to write about oneself ! Of course I shall make a mess of it" #Larbaud
12 avril 2010 18:08:40 HAEC via Twitterrific

"All "actualité", when taken too seriously, is, ipso facto, out of date." #Larbaud
12 avril 2010 17:51:42 HAEC via Twitterrific

Le "Mood" de #Larbaud s'appelle aussi le vide
12 avril 2010 08:53:25 HAEC via Twitterrific

Selon Jouannais #Larbaud incarne "une sorte d’idéal shandy (son amour des voyages avec une mallette contenant son œuvre à l’infime densité)"
11 avril 2010 11:30:35 HAEC via Netvibes

attrape aussi ce que #Larbaud appelle "The Mood"
10 avril 2010 22:40:47 HAEC via Netvibes

1917 : Pas un mot sur les soins aux blessés à l'hôpital de Vichy mais journaux entiers sur Alicante - San Vicente #Larbaud
9 avril 2010 18:46:12 HAEC via Twitterrific

"My days are all alike : (...) I want to keep a record of this day, always dear to me." #Larbaud
9 avril 2010 08:08:20 HAEC via Twitterrific

#Larbaud guest star dans #GTA4 ! http://tinyurl.com/y86zlmb
8 avril 2010 20:52:26 HAEC via Netvibes

Le grand mugissement des sirènes des très gros bateaux (...) si important qu'on pense à des départs pour d'autres planètes. #Larbaud
1:48 PM Apr 8th via Twitterrific

Fantômes lapdancent (#Larbaud aussi)
8 avril 2010 16:59:33 HAEC via Twitterrific

#Larbaud me casse la nuque, me pète le dos
7 avril 2010 08:34:48 HAEC via Twitterrific

mardi 1 juin 2010

Larbaud #6 & fin


Le Journal de Larbaud prend fin en 1935, on en vient. J'ai mis deux mois pour traverser ses 34 ans de plume et d'encre. Le livre aussi a souffert, 1500 pages embarquées chaque jour dans le cirque des transports. Comme 2666 avant lui il ressort de cette lecture pas tout à fait indemne. En novembre 1935 Larbaud est atteint d'aphasie et se retire de l'écriture comme de la parole. Plus de Journal après cette date. Sa dernière escale l'emmène en Albanie et lorsqu'il en revient il cherche des drapeaux (mais n'en trouve pas). Le fil #Larbaud reste branché, avant de peu à peu se dissiper dans la masse...
Ici se termine le journal de Larbaud. Suivent : un document en cyrillique, avec un timbre officiel, daté du 2 juillet 1935, à Tirana ; une page de carnet sur laquelle figurent quelques chiffres (comptes...) et sont collés deux timbres (albanais ?) ; une fracture de boissons prises à bord du Srbin (la facture, datée du 4 juillet 1935, écrite en caractères romains, porte la mention de la classe (I) ; le texte qui sert de chapeau à la facture est traduit en français : "Les passagers sont priés de reporter tous désirs ou plaintes éventuelles au revers de ce feuillet en le posant dans la cassette de contrôle, se trouvant à tel but à bord") ; quelques feuillets de papier bleu dont le premier porte l'entête de l'Hôtel Royal Danieli à Venise et sur lesquels Larbaud a rédigé les notes ci-dessous.

lundi 31 mai 2010

Larbaud #5



Avant que Larbaud laisse place au souvenir de Larbaud, lui-même étape transitoire avant l'oubli complet et définitif de Larbaud, deux paragraphes de 1934, entre Paris – Langar – Genève, décortiquant le souvenir, le souvenir du souvenir, l'image du souvenir du souvenir, etc. Et demain on termine.
La lumière de la conscience flétrit une bonne partie de nos souvenirs : je veux dire qu'elle leur ôte leur sève vivante et fraîche, ne laissant, à leur place, que des souvenirs de souvenirs, - ce qui explique l'erreur de l'homme à qui on avait raconté la bataille de Waterloo quand il avait quinze ans, et qui, à soixante-quinze ans, était sûr d'y avoir pris part. Elle réduit nos souvenirs vrais à l'état de souvenirs de faits racontés, de paroles entendues. Ainsi JE SAIS que sur cette route de Brides à Salins je me suis trouvé, à l'âge de 8 et 9 ans, assis sur le strapontin ou le siège avant d'un landau, en face de ma Mère et de Germaine Grille qui avait à peu près le même âge que moi. Je sais, de toute certitude, que la présence, la vue, de cette petite fille, me comblaient de bonheur, etc. - MAIS je me le suis redit si souvent dans les mois et les années qui suivirent, que je ne peux plus retrouver la vision primitive, ni les traces en moi du sentiment primitif et vivant dont cette certitude est LE RÉSULTAT et non LA REPRODUCTION. Je ne peux pas dire : « Je revois le mouvement de sa main qui, dans un geste fréquent chez elle, écartait doucement quelques brins de ses cheveux noirs, très fins, qui avaient tendance à couvrir sa tempe droite. » Je sais que j'ai vu ce geste, mais JE NE LE REVOIS PLUS. Le sentiment, même alors que mon amour était encore vivant (en 1891-92), avait été remplacé par la NOTION. La notion l'avait peu à peu absorbé en elle, et comme desséché. Je sais que je lui ai dit un jour, mais JE NE M'ENTENDS PLUS LUI DIRE (et j'avais préparé bien à l'avance cette douce phrase, et j'avais hésité plusieurs jours à la lui dire) : « Puisque la douche mouille toujours vos cheveux, vous devriez demander après, à la baigneuse, un séchoir. » (Dans ma pensée c'était une espèce de compliment sur la longueur et la beauté de ses cheveux ; il me semblait aussi qu'une telle « personnal remark » me rapprochait d'elle : je n'aurais jamais eu l'audace de les toucher, ses cheveux ; mais lui en parler était comme un « acte équivalent », the next thing to it.
Cependant le souvenir, même desséché par la conscience, est précieux ; on peut espérer qu'il n'est pas entièrement passé de l'impression reçue à la notion acquise ; et que la notion est une sorte de centre, de signal, que peuvent rejoindre un jour ou l'autre tels ou tels éléments de la sensation primitive non encore parvenus à la conscience, ou qui ont échappé à sa lumière. Mais à mesure qu'ils y arrivent, et l'instant de leur passage, de leur arrivée, révolu, les voici desséchés. L'art, qui ne tend qu'à reconstituer, pour les conserver et les communiquer, la sensation et le sentiment et l'idée EN VIE, est bien, en ce sens, « le salut ». Par une marche inverse on va de la notion à l'image, à l'idée, au sentiment. Mais comme on n'y arrive jamais, qu'on ne fait qu'en approcher plus ou moins, et qu'une fois qu'on a reconquis quelque bribe il faut encore « se tourner vers le peuple » pour communiquer, à travers les hasards du langage, cette bribe, quelles tonnes de minerai pour une pincée de cet or !

Valery Larbaud, Paris – Langar – Genève in Journal, Gallimard, P.1206-1207.

vendredi 28 mai 2010

Larbaud #4

Gioventu.jpg1932 : Larbaud lève enfin la tête : c'est la première incursion de l'Histoire dans le Journal, et c'est Naples. Un regard au hasard entre les rangs d'un défilé militaire et ce que voit Larbaud c'est la mode, c'est les silhouettes, c'est l'uniforme. Quelle allure !
Remarquables et même beaux types de jeunes garçons et de jeunes hommes, à Pozzuoli et dans le tram ; presque tous appartenant aux diverses organisations fascistes : avant-gardistes (aiguillettes blanches sur chemise noire), jeunesses fascistes (mouchoirs aux couleurs de Rome noués autour du cou). Même la figure d'un gosse de 14 ans avait un caractère extraordinaire, une puissance d'expression qui arrêtait l'attention. Ces jeunes gens sont heureux de pouvoir mettre cette espèce d'uniforme le dimanche ; cela leur donne tout de suite de l'importance, un air de responsabilité et de maturité, qui est juste ce qu'ils désirent, et cela fait valoir le physique de ceux qui en ont un. C'est très bien trouvé ; parce que c'est plus « homme » que la tenue des boy-scouts ou des bataillons scolaires (le nom même de bataillons scolaires était mal trouvé.) Le gars de 17 ans, Pza Plebiscito, avec sa toque noire, sa chemise noire à aiguillettes blanches, ses culottes gris-vert, ses bottes, et ses gants BLANCS, - quelle allure ! Et il y aussi des hommes faits, et mûrs même, qui sont contents de se parer de ces uniformes, au moins le dimanche et les jours de revue d'exercices ; ils font tout ce qu'ils peuvent pour avoir l'air d'officiers, et j'en ai vu un avec la petite tunique noire à brandebourgs noirs et bordée de fourrure, qu'un règlement récent vient d'interdire. Le pantalon long, gris clair à deux bandes noires, et la toque galonnée, avec le fiocco de soie noire, - un officier, mesdames ! Et il était avec sa dame, plein de sérieux, d'importance, et de self-respect. Bien entendu ce sont les gardes-nationales de 1850, mais il y en a moins et on les choisit mieux ; pas une bedaine.

Valery Larbaud, D'Annecy à Corfou in Journal, Gallimard, P.942.

jeudi 20 mai 2010

La cible dans quinze jours

Sans raison particulière, il est vrai que je lis très peu de roman noir.
Assis à un bureau de métal, M. Cox mangeait des frites dans une assiette en carton, avec les doigts. Il portait un complet trois pièces en flanelle grise et n'avait pas ôté son pardessus en poil de chameau qui pendait, ouvert, autour de lui. Il y avait une goutte de gras sur son double menton. Il semblait las.
- Voulez-vous un café ? Demanda-t-il. Il y a une machine à café. Voulez-vous quelques frites ? C'est tout ce que j'ai à vous offrir. (Martin secoua la tête.) Je suis content que vous ayez changé d'avis, fit M. Cox d'un air de grande conviction.
- Vous avez déjà lu mon annonce ?
- Bien sûr.
- Dans le journal de demain ?
- Bien sûr, répéta Cox. Nous n'utilisons pas trente-six organes de presse, pour correspondre. Il n'est pas compliqué d'appointer un ou deux employés, ici et là, pour connaître à l'avance le contenu d'une petite rubrique d'annonces. Routine pure, Christian. (Il sourit.) Martin Terrier, dit-il en souriant.
- Vous saviez ça depuis le début ?
- Nous aimons connaître bien nos employés. Vous en avez fait de belles, dites-moi. (M. Cox souriait toujours.) Vous avez cette Anne Schrader avec vous, paraît-il.
Terrier hocha la tête. Cox haussa les épaules.
- C'est important pour vous ? Elle vous importe ? Demanda-t-il. (Terrier ne répondit pas. Cox sourit de nouveau.) Sommes-nous toujours d'accord pour 150 000 francs ?
- 200 000, dit Terrier. Vous aviez parlé de 200 000.
- C'était avant que vous fussiez acculé. Maintenant c'est 150, et c'est déjà un très bon prix. Et il y a des avantages en nature : vous et cette femme, des papiers, des passeports, tout ce qu'il faut. La cible dans quinze jours. Avant cela, vous êtes pris en charge, bien entendu.
- Je ne veux pas que la fille soit prise en charge. Je veux que la laissiez partir.
- Bien sûr, c'est ce que vous voulez, dit Cox. C'est impossible, bien sûr. (Il jeta un regard las à Terrier.) Vous voulez discuter ? Vous voulez nous faire perdre notre temps ?
- Non. Où sera la cible ?
- Ici. A Paris.
- Les quinze jours d'attente, dit Terrier, je veux les passer en Océanie.
- Mais pourquoi ? demanda Cox avec un étonnement sincère.
- Parce que je ne vois rien de mieux. Où est-ce que vous iriez, vous, à ma place ?
- Je ne bougerais même pas.
- Ça ne m'étonne pas.
- Vous êtes stupide, Christian, dit Cox avec une espèce de colère. Vous êtes un crétin. Je ne bougerais pas d'ici ou de n'importe quel endroit où je me trouverais, parce qu'il n'y a aucun endroit qui soit mieux qu'un autre, sauf les pays communistes qui sont encore pires. Il n'y a plus aucun endroit qui soit bien, vous ne comprenez pas ça ? Ah non, je ne bougerais même pas ! Répéta-t-il avec force. Il n'y a nulle part où aller.
- Je veux aller en Océanie, dit encore Terrier.
- Vous irez dans la forêt de Tronçais, dit fermement M. Cox.

Jean-Patrick Manchette, La position du tireur couché, Folio policier, P.113-115.

vendredi 14 mai 2010

Larbaud #3

Après légère pause, reprise Larbaud. Ce passage en particulier, entre Annecy et Corfou, retient mon attention. Parce que j'y reconnais le même mécanisme de la mémoire qui vient fixer, dans des espaces réels, des instants de fiction pure. Je revois souvent le périple du narrateur de Coup de tête, par exemple, en revenant quelques jours à St-Etienne. Son périple n'est pas le mien, n'est pas superposé au mien, il reste le sien, le sien à part entière. V. à l'époque s'était demandée pourquoi je devais tellement fixer les lieux avant de les écrire (habitude qui m'est complètement passée depuis ?) et je n'avais pas su répondre (ou alors j'ai répondu puis oublié ma réponse, ce qui revient au même). La réponse est simple : parce que le texte le nécessitait. Pas besoin d'en savoir plus.(Et, toujours, bien sûr, le fil #Larbaud qui suit son cours...)
Naples, lundi 22 Février. – Travaillé une partie de la nuit, in fact it was 4 a.m. When I went to bed, lavorando per il MS Autographe cioè per Jean Royère. – Alzato tardi, e usciti insieme per dejeûner, this time D'A Bersagliera cioè nell'altro ristorante « sotto ripa » in faccia al Castel dell' Ovo. – Puis promenade à pied Villa Francesco De Sanctis. Retour à pied le long de la mer, et donné les photos (anche quelle fatte a Civitavecchia, Ostia e Roma) à développer dans une boutique voisine du Continentale. - Un heure dans la chambre, puis sortie en tram 18 jusqu'à la Poste Centrale où j'ai trouvé un petit courrier (nouvelles de Valbois, un mot de Jean Paulhan, une lettre de Giovanni Comisso, de San Remo ; etc.) A pied Pza Dante, et tram n°7 pour le Vomero, jusqu'à Pza Vanvitelli. Assez ému par ce retour « au pays » : mon quartier, mes fenêtres (devenues, depuis, celles de Lucas Letheil dans Mon plus secret conseil...). Aucun changement dans l'architecture, mais un plus grand nombre de magasins, et mieux éclairés, tant via Scalatti que Pza Vanvitelli. La « Grocery » qui était en face de ma fenêtre sur la rue qui mène au funiculaire de la Chiaha, s'est déplacée et a été remplacée par une pâtisserie-caffè, dont l'enseigne est : Unica. Nous avons flâné là un moment, pris un léger goûter, et fait de petits achats de bouche, redescendant en ville par un tram 28, qui fait un long circuit par la via Tasso, le Corso Vittorio Emanuele, la via dei Mille, v. Domenico Morelli, etc., passant près de l'endroit où Lucas Letheil trouve la carrozzella qui mène à la Gare Centrale. (J'y ai pensé avec une telle intensité en composant Mon plus secret conseil..., j'y suis effectivement revenu en pensée, qu'à présent mes souvenirs personnels liés à ces endroits-là (mais pas ceux du Vomero même, ceux que j'ai appliqués à la descente de Lucas Letheil seulement) ont cédé la place à ces souvenirs imaginaires ; et je conçois comment beaucoup de légendes ont pu se former ; comment, par exemple, quelqu'un qui n'aurait jamais vu le Pape, ne serait jamais allé à Rome, pourrait, après avoir lu des récits de cérémonies dans S. Pierre et y avoir beaucoup pensé, être certain, après un grand nombre d'années, d'avoir le Pape, d'être allé à Rome, etc. Voici l'explication : j'ai fait, en 1904, à plusieurs reprises, entièrement et en parties, cette descente du Vomero à la Chiaja, à pied ; mais toujours dans des circonstances banales, indifférentes ; tandis que j'ai fait faire cette même descente à mon personnage dans des circonstances pour lui exceptionnelles et quasiment dramatiques ; je l'ai refaite avec lui, dans sa peau, partageant ses sentiments, son inquiétude, ses préoccupations etc. ; et il est assez naturel que maintenant les souvenirs de mes promenades de 1904 entre le Vomero et le Chiaja, souvenirs du décor, des lieux, se trouvent indissolublement liés à mon personnage et à son action dans ces lieux ; de sorte qu'en revoyant le coin de la via dei Mille je pense aussitôt à Lucas Letheil trouvant là la première carrozzella de la journée.

Valery Larbaud, D'Annecy à Corfou in Journal, Gallimard, p.922-923.

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