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lundi 15 décembre 2008

A l'endroit/l'envers


...je descends sur le bon quai cette fois ; la condensation sur la vitre grésille sous les lumières de la nuit ; le MP3 traverse Forward and reverse de Bang Gang et Keren Ann ou bien l'inverse ; dans mes rêves où je me crashe, c'est vrai, je ne vois jamais la gueule de la voiture, simplement de l'intérieur, mais c'est peut-être bien toujours la même ; au passage du train par dessus l'autoroute, il chante dans ma tête (et aussi sur l'écran du MP3 turquoise) que always crashing in the same car ; je vois dehors le ciel tomber, les yeux trop secs de n'avoir pas les bons verres ; le type d'à côté écrit au fait t'es qui ? sur son téléphone portable ; du coup c'est comme si je relisais le même livre deux fois de suite mais c'est peut-être une excuse pour simplement ne pas en sortir ; l'impression aussi de reprendre le même jeu depuis le début, en new game + cette fois, en ayant conservé tous mes objets, compétences et inventaire de la partie précédente ; l'impression d'avoir mal lu les consignes et d'avoir traité les deux sujets à la suite sans comprendre que c'était au choix ; je me rends compte que j'ai mal compris le mode d'emploi de Marelle, il fallait choisir entre les deux possibilités (lecture dans l'ordre ou dans le désordre) et non les enchaîner l'une à l'autre ; je monte dans le train, il est 16h37 précisément, même si le quai habituel n'est pas le bon ; j'écoute discrètement les confidences de mon chef pour les mois à venir mais ce ne sont que des bulles d'hypothèses en suspension ; mon ordinateur refuse de me laisser aller sur d'autres sites que celui pour lequel je travaille : tant pis pour Google ; la joie de devoir dialoguer avec une espagnole en anglais sur le chat, de régler un problème de commande par téléphone, tout en vérifiant la commande en question sur un logiciel qui plante, et le reste de mon internet explorer également (tout ça en même temps) ; un coup d'œil en sortant de l'escalator et la lune a coulé dans le ciel plus clair ; ces quelques minutes d'attente en plus font qu'en plus j'arrive en retard de quelques minutes ; pendant que la carcasse du wagon se refroidit dehors et se réchauffe dedans, une dame crache dans son téléphone qu'il n'en est pas question, tu ne rentres pas à la maison, et c'est qui qui bloque d'abord ? je m'en fous, tu ne rentres pas, tu te débrouilles pour aller en cours et tant pis si ça te prends une heure pour traverser les barrages ; train qui reste immobile sur la voie pendant un quart d'heure en tout, peut-être un suicidé devant nous mais j'en doute ; la lumière de la lune brille fort à la verticale du reste ; mon train habituel remplacé par un autre à l'acronyme peu reluisant, il me faut pourtant m'y enfoncer sans y réfléchir plus en détail, puis reprendre à zéro ma lecture de Marelle : je dois m'en aller de tous les côtés comme il dit...

samedi 27 septembre 2008

Tache lovée entre thorax et côtes flottantes

Entre deux pages de La vitesse des choses, entre deux partitas de Bach, entre deux pages de Jacques Josse, l'impression de passer mon temps-lecture dans des cimetières, dans des charniers, des spectreries. Je suis éclairé par la lune quand elle existe et je déchiffre à son insu toutes les lettres de tous mes livres jamais lus comme tatoués dans la poussière de ses cratères (quand ils y sont).
Son visage ne se découpera plus sur l’eau noire de l’Elez.

Ce soir, entre ténèbres et bas-fonds, seul un chien ivre a le cœur à boire du purin d’orties à petites gorgées.

Elle, ensevelie dans sa tombe,
se souvient à peine de la couleur du marais et de la tourbe.

Allongée, morte,
paisible sous la terre,
occupée à coudre une à une les larmes de la rivière,
elle confectionne une écharpe de deuil

pour serrer le cou du chien.
Jacques Josse, Dormants, Publie.net, P.5.
Désemparé, évitant les flaques et jetant une frêle lumière en avant, il se déplace, se déhanche, titube dans nos mémoires.
Il arpente le hameau. Son talon cogne le sol. Il tire sur son ombre. Passe entre deux rangées d’arbres. Suit un long couloir sous la lune.
« Je vais, dit-il, porter d’interminables requiems à ceux qui dorment sous le marbre ».
P.9.
Eplorée, foulard crème, joues grises, relit, traits tirés, les exvoto réunis sous le porche d’une chapelle bâtie pour honorer les péris, à mi-pente, sur le granit bleu, entre Paimpol et Bréhat.
Imagine, cassée en deux devant un mur humide, de nombreux doris pris dans des tentures de brume – avec, givrés dedans, des rameurs aux yeux hagards – puis, venue du dessous, une série de plaintes furtives, sorties d’un requiem joué par un squelette (phalanges d’or et cheveux ébouriffés par les vagues) sur un piano resté stable et bien accordé sous l’eau.
P.22
Ce billet aurait tout aussi pu prendre pour titre De retour dans la lenteur de l'aube ou bien Le mort trône au milieu de la pièce ou encore Ses restes d'arthroses au soleil mais bon c'est comme ça.

Il y a trois ans et demi, Fanny et moi dans les allées du Père Lachaise à faire semblant de craindre les failles béantes le long des mausolées et les fantômes qui s'y glissent. Ensuite nous surplombions cette vallée de cadavres aux allures de ville réelle et nous gardions notre souffle pour nous de peur de se le faire voler.

jeudi 28 août 2008

Segoe Script

Terminer ce texte (Q.) : comme une plongée dans la mélancolie du moment. Celui qui marque la fin d'un projet, mais pas la fin de l'entreprise générale. Il ne sera plus question que de mise en page dans les jours à venir. J'ai passé aujourd'hui près d'une heure à traquer une police qui corresponde à ma voix. Je ne suis pas sûr d'avoir trouvé. Je me suis laissé berné par l'idée que l'écriture manuscrite devait aussi quelque part correspondre alors même que seule la voix faisait sens. Les timbre, débit, saccade à remplir dans les déliés sur l'écran : pas plus facile qu'autre chose.

La fin d'un projet mais pas la fin de l'entreprise générale : parce qu'en réalité je ne suis pas allé au bout de moi-même. Il reste encore tellement à explorer, à retranscrire, avec les bons mots, les bonnes polices. La voix pas par hasard. Tellement que c'en est déjà vain. Coup de tête vient juste derrière et derrière Coup de tête tant d'autres bribes encore, déjà construites ou, pire, seulement pensées. J'imagine sans y croire le jour où je n'aurais plus besoin de tout ça. Où je serai débarrassé de la fiction. Mort pour elle. Je me demande quelle tête j'aurais devant la glace en me disant ça. Si je serai triste ou soulagé. Quelles seront mes lectures. La personne que je serai devenue. L'espace et les corps autour de moi. La couleur du ciel et si la lune est présente puisqu'il fera nuit. Si elle l'est je prendrai une photo et la lune coulera.

J'ai horreur de terminer quoi que ce soit, surtout quand c'est cyclique. Ce devrait (ce devra) être clos avant lundi.



Ajout du 30 août 2008

Avant lundi effectivement : comme quoi je peux tenir mes délais et autres lignes mortes. Les six derniers fragments nécessitant une mise en page particulière ont été bouclés dans la journée. Depuis jeudi, c'est une vingtaine de ces fragments que j'aurais organisé de cette façon, soit un peu moins de la moitié de la production totale. Une dernière relecture en fin d'après-midi, histoire de vérifier qu'il n'y a pas d'oubli (en réalité il y en a un), histoire de mettre les heures fastidieuses de pixels disséqués derrière moi. Plus que deux ou trois ultimes relectures et ce devrait être bon. Ne restera alors que les derniers détails à régler (pages qui gravitent autour du projet en lui-même, test de chaque page sur diverses machines, navigateurs et résolutions, traque au bug, etc.) avec, en ligne de mire, la mise en ligne de l'ensemble, courant septembre, j'ignore exactement quand.


Ajout du 15 novembre 2008

Mise en ligne de
Qu'est-ce qu'un logement disponible intégralement sur l'écran (cliquer pour ouvrir).

mardi 19 août 2008

Echos du flash

Blackout bis terminé : mise en ligne décalée des derniers billets censurés par l'aridité des ondes wi-fi.

Et puis aussi : hasard des photos flashées. Un soir où la lune était ferme, dans l'axe, comme souvent, j'ai sorti le Kodak. Outre la médiocrité de la photo en elle-même (on s'en fout), d'autres hasards, par exemple celui qui laisse traverser un insecte au moment de déclencher le flash. Parfaite coïncidence, la preuve : on dirait une bien cheap retouche photoshop. Mais non, simplement la coïncidence du moment, et aussi d'autres revers de flash, abstraits, sur la droite, issus eux des reflets de la fenêtre toute proche. (Cliquez sur la photo pour l'avoir en taille réelle.)


mardi 8 juillet 2008

Prise au filet des branches

Extrait bucolique du Golovanov en cours, pas franchement représentatif de l'ensemble d'ailleurs, parce que l'ensemble serait difficilement résumable en trente lignes. D'autres passages auraient pu faire l'affaire, mais là c'est la lune. Ça change tout.
Nuits infatigables.
Nuits salvatrices.
Parce que dans la journée, tout nous est fermé. Le jour est réservé au quotidien, la nuit à l'essentiel. Dans son profond silence, la voûte du firmament s'entrouvre, devient transparente, le vent nous saisit, transperce l'âme de l'énigme de cet infini qui nous entraîne pendant le bref instant de vie qui nous est accordé. La carte du ciel, largement déployée, est là, immuable depuis le temps où les bateaux phéniciens ou égyptiens ouvraient la route de l'Atlantique.
La lune.
Avec un peu de chance, un mince sentier lumineux ou juste un reflet, minuscule soucoupe figée dans les roseaux, que le saut soudain d'une grenouille, nous gratifiant de trois notes de basse inattendues, éparpille en éclats sinueux et liquides.
La lune, prise au filet des branches.
Les bourgeons gonflent, les feuilles s'extirpent, se déplient, en multitude de strates emplies de chuchotis, d'ombres et de bruissements, et déjà se replient : explosion de sombres et rugueuses dans la somptueuse tenture. Bruissement de la feuille qui tombe en planant. Puis, vide tendu en toile d'araignée entre les branches. Sous le souffle du vent, les doigts osseux de l'arbre, de temps en temps, craquent.
La mort, semble-t-il.
La neige. Magnifique, fraîche, vivante.
Au printemps, sur la neige encore dure qui fond, un liquide jaune suinte des branches cassées par les tourmentes. La mort ? Non, pas la mort : juste un changement de rythme, une halte, un silence...
Inéluctable.
Est-ce le grillon qui, l'été finissant, nettoie dans l'obscurité la rouille du mécanisme secret de l'horloge ou les vagues qui viennent battre le rivage, détruisant l'île ? La nuit, rien ne brouille les signaux qui nous parviennent... La nuit, nous sommes ouverts aux messages...

Vassili Golovanov, Éloge des voyages insensés, Verdier, trad : Hélène Châtelain, P. 257-258.

mercredi 30 janvier 2008

Antoine Volodine, Songes de Mevlido

Voilà un auteur que j'ai bien du mal à cerner : Antoine Volodine. Première lecture d'un de ses livres, il y a plusieurs mois maintenant, Des anges mineurs, impossible de m'accrocher à quoi que ce soit, je me suis vite découragé. J'ai réessayé avec son dernier roman, sorti à la dernière rentrée littéraire. Cette fois-ci je suis allé au bout, mais j'ai bien peur d'être toujours incapable de parvenir à le cerner...



Le monde de Mevlido, c'est le nôtre, dans deux ou trois siècles. Pas réellement post-apocalyptique, pas franchement habituel non plus. On ne sait pas vraiment où on se trouve : les langues, les cultures, les noms, les références sont brassées ensemble dans un chaos inextricable qu'on ne comprend que rarement. Au niveau littéraire non plus on ne sait pas où on se trouve : aux frontières du fantastique, de la science-fiction, de l'anticipation, de la fable fantasque ou que sais-je encore. On ne sait pas. Et pourtant on est projeté là-bas dedans à deux cents à l'heure.
Chaos est un mot qui convient bien. Géographiquement : le monde tel qu'on le connaît semble éclaté, réorganisé par des guerres incessantes et des déploiements de réfugiés permanents. Le régime, on ne le distingue pas clairement non plus : des résidus de stalinisme peut-être, on renvoie certainement aux ghettos miséreux. Car Mevlido, personnage central du récit, vit dans l'un de ces ghettos, baptisé Poulailler Quatre. Et Mevlido, lui non plus, au fond, on ne sait pas vraiment qui il est, peut-être un flic infiltré chez les bolcheviques ou bien un bolchevique infiltré chez les flics. On sait juste qu'il y a longtemps, sa femme, Verena Becker, est morte quelque part, tuée par les enfants-soldats et qu'il vit avec une folle, Mayeela Bayarlag, qui le prend pour son ancien mari, tué par une attaque terroriste. On ne sait pas non plus si Mevlido rêve sa vie ou bien s'il vit dans ses rêves. On ne sait pas. On entre en territoire inconnu, incompréhensible sans doute, mais qui nous attire, qui nous tire vers lui.

Après « chaos », c'est le mot « mitigé » qui me vient le premier à l'esprit. Inégal, également. Parce que Songes de Mevlido est tout sauf un mauvais roman, ça c'est sûr. Mais au-delà, comment savoir ? L'intrigue qui se dévoile petit à petit passe son temps à revenir sur elle-même, à s'enrouler, à s'éfiler à mesure qu'elle progresse. Les personnages restent campés sur leurs positions mécaniques, ils obéissent souvent à des schémas primaires qui peinent à croiser ceux des autres (les dialogues sont souvent source d'incompréhensions permanentes : on se loupe, on se manque, on n'est jamais en phase les uns avec les autres), les évènements bien souvent n'en sont pas, et les enquêtes que l'on propose (impose) à Mevlido dans le cadre de son travail ne sont bien souvent que des impasses en puissance, voire même des excuses pour tromper l'ennui sans qu'aucune utilité ne transparaisse dans ces occupations (cf. les « réunions du Parti » auxquelles Mevlido doit assister en compagnie de vieilles bolcheviques visiblement inoffensives).
Alors que reste-t-il ? Quelque part, Songes de Mevlido me rappelle ces romans de l'attente écrits entre les deux guerres mondiales (Sur les falaises de marbre, Le désert des tartares et Le rivage des Syrtes tous trois étudiés en première année de fac). Ici, en l'occurrence, il s'agirait d'un roman de l'après. La guerre a eu lieu, l'humanité, de toute évidence, a perdu (anarchie, chaos, misère, et puis ces curieux oiseaux mutants que l'on aperçoit régulièrement, parfois même des personnage mi-humain mi-animal) et l'on attend ce qui doit suivre. Même si rien n'arrive. Même si le vide est roi. Même si au fond, la fuite réside probablement dans le rêve, dans ces songes que Mevlido subit et qui le rattache vraisemblablement à autre chose, mais quoi ?

La langue, elle aussi, est inégale, chez Mevlido. La langue est carnassière, certes, et de nombreux passages que l'on pourrait qualifier « d'ambiance » sont très forts. La crasse, la poussière, la misère, la déchéance, la ville vaincue, l'asphalte perforée ; tout ça on le ressent, le texte en exulte, c'est réussi. Mais parfois des chapitres entiers s'intercalent et brouillent le rendu général. Des passages entiers gèrent mal les lourdeurs, les approximations. Les adjectifs et les adverbes pullulent souvent, ce qui en soit n'est pas un mal, mais ça peut le devenir lorsqu'ils ne sont pas manié avec suffisamment de soin, d'adresse. Parfois les lourdeurs donnent envie de refermer le livre. Parfois les lourdeurs m'ont fait remarquer que si j'en avais été moi-même l'auteur, je n'aurais jamais laissé passer ça après mes relectures de premier jet. Impression personnelle.
D'autres maladresses entravent parfois le bon déroulement de la lecture, une autre forme de lourdeur sans doute : on le retrouve dans ces références que l'on perçoit d'abord lointaines et qu'on voit enfoncées à grand coup de marteau-piqueur histoire qu'on comprenne bien ce dont il est question (cf. le personnage de Maggie Yeung ou le renvoie au Maître et Marguerite par exemple). Au chapitre des incompréhensibles déceptions, également : toute la dernière partie où l'on s'enfonce sans comprendre dans les méandres d'un univers opaque et glauque et le problème est là : on ne comprend pas, on ne pénètre pas l'univers en question, on reste sur le côté du texte à dévisager sans pouvoir en capter les clés.

La structure du roman, elle, paraît parfaitement huilée et étudiée. Le rôle du narrateur y est prépondérant, ombre errante qui glisse au côté de Mevlido ou bien qui prend sa place parfois lorsque la narration bascule d'un « camp » à l'autre. Les passages du « il » au « je » au « tu » sont parfaitement bien gérés. Les intrusions du narrateur pas top inquisitrices. L'équilibre est bien maintenu. Parfois, on ne sait pas exactement qui parle et quand. Parfois, le texte reste opaque, parfois la langue attaque aux frontières du sens, mais ce n'est pas dommageable. Les néologismes « post-exotiques » de Volodine permettent, eux, de bâtir une cohérence générale entre les univers, les rêves, les lieux, les personnages, les subconscients. Idem pour l'utilisation méticuleuse de cette « écriture du slogan » que j'apprécie particulièrement dans la littérature contemporaine, comme on peut par exemple le remarquer dans l'extrait suivant.

J'en ai déjà parlé précédemment, mais il n'est pas inutile de souligner à nouveau son rôle dans notre histoire. La lune. Son rôle dans notre histoire. Tantôt elle éclairait nos mondes de ténèbres, tantôt elle les noircissait. Je parle ici au nom des Untermenschen et de tous. Elle pourrissait nos rêves d'insanes. Elle pourrissait nos rêves d'insanes et elle s'en fichait.
Sous ses reflets on nous voyait souvent nous allonger sans pudeur, hallucinés, frétillant du museau et du râble comme des chats malades d'amour, et, tandis que derrière nos paupières closes nos globes oculaires tressautaient, nous la recevions en nous, la sueur sourdant par tous les pores et incisives ou crocs claquant sans cesse les uns contre les autres. L'ivresse nous gagnait, la lune se fondait en nous. Elle se substituait à nous. D'autres fois nous nous languissions de la rejoindre coûte que coûte. Nous gravissions l'interminable escalier noir qui nous séparait d'elle, et, même si nous étions loin encore de l'avoir atteinte, nous délirions sur les délices que bientôt elle nous offrirait. A l'avance nous entamions sur ses chairs froides de vastes promenades, ou bien nous allions gésir sur ses immensités qu'on nous disait vierges et poudreuses. Pendant un instant les plus émotifs d'entre nous émettaient des râles de bonheur, mais à la fin une force toujours agissait sous nos consciences, nous poussant à la rejeter, à nous écarter d'elle et même à désirer sa destruction en tant que lune. Peut-être nous souvenions-nous des avertissements que nous avions reçus alors que nous étions encore en état de veille. Peut-être entendions-nous, même au fond du sommeil, les hurlements des vieilles de Poulailler Quatre qui nuit après nuit appelaient à une insurrection populaire contre la nuit. En tout cas, quelque chose toujours intervenait qui nous conseillait son meurtre.

  • UN ATTENTAT, MILLE ATTENTATS CONTRE LA LUNE !
  • SI QUELQU'UN COURT VERS LA LUNE, LAVE-TOI, TUE-LE !
  • SI LA LUNE APPROCHE, TUE-LA !


Antoine Volodine, Songes de Mevlido, Seuil, P.273-274.
Note : j'oublie volontairement tout le folklore « post-exotique » qui ne m'intéresse pas. De même que les considérations des derniers chapitres qui reviennent sur la genèse de l'oeuvre, fortement dispensables. J'oublie aussi ces mises en abymes finales qui ne servent pas à grand chose, sinon à inscrire ce roman dans tout le fouillis post-exotique de son auteur.

[Article également disponible sur Culturopoing]

samedi 26 janvier 2008

Poulailler Quatre

Non, « Poulailler Quatre » ce n'est pas un nouvelle façon de traîner dans la fiente de poulets le véritable nom de Nuggets City : c'est l'un des lieux centraux du dernier roman de Volodine, sorte de ghetto sordide au coeur de l'intrigue. Il s'y bâtie des ambiances poussiéreuses et sales qui habitent le livre et lui confèrent une identité propre. Avec, par exemple, ces traversées (en tramway) dans la nuit et la crasse où par dessus transparaissent parfois les lueurs de la lune.

Et, très vite, la nuit tombe. Dans le tramway bondé qui va vers Poulailler Quatre, la lumière est encore plus réduite qu'à l'extérieur. Les corps se tassent l'un contre l'autre sans se voir, ou alors ils se devinent à peine. Les cheveux sentent le plumage malade, les vêtement empestent la vase. Toutes les chaussures exhalent des odeurs de chaussures mouillées, en particulier celles de Mevlido qui se tient debout à un mètre de moi. Nous vivons dans un réel de la puanteur, les heures d'après la pluie nous le rappellent toujours avec une insistance cruelle.
Et cela aussi, ce réel pestilentiel, comme la victoire finale de la barbarie, il faut le subir sans se plaindre.
Nous croisons la rue du Martyr Hog, puis Dahaliane Street. Bientôt nous commencerons à longer l'enceinte de Poulailler Quatre. Bientôt débutera Macadam Boulevard. Tout est très sombre. Les lampadaires n'ont pas été activés encore. On entend le chuintement de l'eau sous les roues. Par moments la rame traverse des flaques qui ressemblent à des étangs noirs. L'ombre des maisons en ruine se dresse des deux côtés de la route, mais sur notre droite elle forme une frontière crénelée, un dernier rideau d'éboulis avant le monde du ghetto. Les regards fatigués suivent cela, les brèches et les opacités de ce rempart, et soudain quelqu'un distingue là-dessus un fantôme furtif.
- Eh ! Regardez, là-bas ! crie une voix excitée. Une enfant-soldat !
Les passagers se déhanchent et se collent aux vitres. Personne n'aperçoit quoi que ce soit. Celui qui avait poussé une exclamation avoue qu'il s'est peut-être trompé. Il est penaud, il transpire dans l'obscurité, il bafouille.
- Maintenant je ne suis plus très sûr, bafouille-t-il.
Pour ma part, je continue à observer Mevlido sans me laisser distraire. Je ne me donne pas le mal de scruter vainement la nuit. Même si un enfant-soldat a été surpris en train de se faufiler à l'intérieur d'une maison écroulée – ce qui serait étonnant –, l'apparition n'a pas dû se prolonger au-delà d'une demi-seconde. Les enfants-soldats s'appliquent à ne pas révéler les endroits où ils se cachent. Certains parfois réussissent à se camoufler sous une identité d'emprunt, et ils mènent parmi nous une existence d'emprunt jusqu'à ce que quelqu'un les démasque, mais les autres préfèrent vivre et vagabonder loin des regards, en prenant les plus extrêmes précautions pour que nul ne les remarque.

Antoine Volodine, Songes de Mevlido, Seuil, P. 125-126.

lundi 14 janvier 2008

Tom Spanbauer, L'homme qui tomba amoureux de la lune

Faraway Places, premier roman portant en lui les germes des romans suivants, est publié en 1988. Spanbauer écrit ensuite son plus grand succès, L'homme qui tomba amoureux de la lune (The Man Who Fell in Love with the Moon) qui sort trois ans plus tard. Le temps d'un roman, Spanbauer laisse de côté ses propres démons autobiographiques (récurrents dans ses trois autres livres) pour se consacrer à une fable Far-West aux frontières entre le récit initiatique et l'épopée moderne. Un très bon roman américain, malgré quelques faiblesses un peu naïves. Le genre de roman qui vous fait littéralement tomber dans un auteur et vous pousse à ne pas en sortir, à continuer à l'explorer, à le découvrir, lui, ses livres, sa langue.

Le narrateur de L'homme qui tomba amoureux de la lune n'a pas de nom. Ou alors il en a plusieurs. Difficile de trancher. Communément, on l'appelle Cabane (ou Shed pour la version originale). Cabane : sa mère et morte, le meurtrier de celle-ci l'a violé et, comme son nom l'indique, il vit « dans la cabane », à côté de l'hôtel d'Ida Richilieu, c'est à dire qu'il se prostitue et qu'il travaille pour le plus grand (et l'unique) bordel d'Excellent, Idaho, dont Ida, en plus d'être la tenancière, est également le maire. A moitié indien (Bannock ou Shoshone) et à moitié blanc, Cabane est considéré comme un Berdache : ces indiens aux dons médicaux qui couchent aussi bien avec des hommes qu'avec des femmes. Et l'histoire de L'homme qui tomba amoureux de la lune, c'est un peau l'histoire de Cabane : sa quête d'identité, ses découvertes, ses voyages, ses retours, son univers, ces personnages qu'il aime et qui l'entourent, parmi lesquels Ida Richilieu, sa seconde mère, Alma Hatch, la pute blonde qui parle aux animaux et les animaux lui répondent, Dellwood Barker, le cowboy amoureux de la lune ou encore Foutu Dave et son Foutu Chien (Damn Dave and his Damn Dog), qui font tous partie du folklore local d'Excellent.

Le récit est fouillis, au début : on n'est pas vraiment sûr de tout comprendre lors des premiers chapitres. La narration bondit d'évènement en événement, de souvenir en souvenir. La chronologie est mise à mal. Les grandes révélations précèdent leurs explications. On retrouve cette habitude toute américaine (on voit souvent ça chez Paul Auster, également) qui consiste à poser un narrateur qui sait tout énoncer de grandes vérités, comme une introduction formelle à son histoire, bien avant d'en préciser leurs contenus.
Mais au fil des pages, l'intrigue s'affine, le découpage se dévoile, on comprend. On comprend que le récit de Cabane doit d'abord passer par un bref résumé de son enfance, souvent anarchique et maladroit, rarement « dans l'ordre » (procédé que l'on retrouvera dans Now is the Hour, comme procédé structurant), pour mieux pouvoir poser les bases de ce qui en découlera tout naturellement. Et dans la structure du livre se révèle deux grands mouvements : la partie initiatique, le voyage (intérieur et dans le monde) de Cabane et la partie décrescendo, ensuite. C'est un peu la grandeur et décadence des putes et déviants à l'aube du monde moderne dont il s'agit dans L'homme qui tomba amoureux de la lune.



Le roman n'est pas parfait, on retrouve quelques faiblesses : des longueurs qui parfois surgissent dans les détours de l'intrigue et cette facilité un peu naïve d'axer les principaux tournants du récit sur le sexe puisque tout est démonstration de la sexualité des principaux protagonistes. Alors certes, il s'agit avant tout d'une fable sur l'altérité et la marginalité (les délaissés de l'Amérique au début du siècle : indiens, noirs, homos, prostitués, etc.) mais on a parfois l'impression que Spanbauer cède à la tentation de verser dans le roman gay (friendly) un peu trop facilement.
Mais peu importe, car l'intérêt de L'homme qui tomba amoureux de la lune semble se situer ailleurs : il s'agit de constater la naissance d'une écriture. Encore hésitante dans Faraway Places, la plume du mentor de Chuck Palahniuk s'affine et s'apaise sous les contours oraux de Cabane. La construction des personnages se veut plus tranchée, et c'est là le grand talent de Spanbauer : proposer en si peu de mots des personnages non seulement crédibles mais percutants, vivants ; évidents. Pour la première fois il réussit à utiliser cette écriture du slogan que je mentionnais déjà lors d'autres occasions, c'est à dire condenser l'essence de ses personnages dans quelques formules concises et affûtées tel que le « Oh l'humanité » d'Ida Richilieu qu'elle répète à tout bout de champ. Et les divagations métaphysiques de Dellwood Barker. Et les mots nouveaux épelés pour que le narrateur les assimile plus facilement. Et l'oralisation parfaite du discours que propose le narrateur : l'impression d'écouter un conte qui se déverse contre nos tempes. Certains de ces passages sont tout simplement géniaux.

D'autres obsessions de Spanbauer sont également présentes dans L'homme qui tomba amoureux de la lune. C'est le cas de l'enchevêtrement de deux époques différentes, par exemple. Car si l'intrigue présente bien une Amérique à peine sorti du Far West, poussiéreuse à souhait, et si le monde extérieur n'est pas mentionné, pas plus que le progrès technique propre à cette époque d'ailleurs, ce sont bien deux mentalités différentes qui s'affrontent dans le roman (qui s'affrontent littéralement). Et encore une fois, c'est la morale sexuelle qui tient le rôle d'arbitre avec, d'un côté, les libéraux-du-cul que sont la bande à Ida et Cabane et de l'autre, les très-conservateurs Mormons de l'Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours. La fable bascule alors dans le discours tolérant et tout-ça-tout-ça, mais sans jamais renoncer à l'humour qui caractérise le discours de Cabane. En témoigne ce passage précieux où les deux camps d'Excellent s'échangent des politesses par affiches interposées, et voir comment ces problématiques là sont travestis par l'extravagance du personnage d'Ida.

This is what the poster tacked to the front door of Ida's Place said : There are those among us who are evil and purnishus.
That sentence was written in big fancy curly letters. The next sentence was written in bigger black letters : Citizens of Excellent, Idago, Beware ! Prostitutes and False Men Walk Our Streets.
In the middle of the page was a picture of a hand pointing at this : Fornicators ! Evil Doers ! Devil ! The Anti-Christ !
Then in smaller letters :
We, the law-abiding citizens of Excellent, Idaho, are gravely concerned about the evil prostitutes, alcoholics, and drug addicts here in our fair city and their shameless flaunting of sins too forbidden to mention here.
A meeting will be held this next Sunday at 3:00 in the afternoon at the First Ward Chapel at the south end of Pine Street. All are invited to attend.

I counted ten of these posters around town. Tore them all down and hung them up in a row on the porch of Ida's Place.
Ida made up her own posters : Ten-dollar reward for the man, woman or child who first comes up with the correct spelling of Pernishus.
When I started to spell pernicious for Ida, she said, 'That goes for everybody except you, Shed, and if you can't spell it, I don't want to know about it'.
In Ida's Place, and all over town, folks tried their damnedest to spell that word. Heard so many ways to spell pernicious that I'd have to go back and spell it to myself now and then just to make sure I had it right.
The contest went on for weeks, and for weeks pernicious was all you heard.
Even Gracie Hammer and Ellen Finton got in on it, and they couldn't read, let alone spell.
When somebody asked Alma Hatch how you spelled pernicious, she was so tired of that word by then, she spelled it : 'E..A..T..S..H..I..T.'
One day, at the post office, when I was picking up Ida's mail, out of the blue, Fern Hurdlika said, 'P..R..E..N..I..T..I..O..U..S.'
'Nope', I said.

Tom Spanbauer, The Man Who Fell in Love with the Moon, Harper Perennial, P. 192-193.
>> Lire le passage, traduit par Robert Louit (10/18).

L'homme qui tomba amoureux de la lune, somme toute : une histoire sur un dingue raconté par un autre dingue, ça devrait toujours faire réfléchir. Un très bon roman, une très bonne lecture ; on se laisse submerger par les personnages. Dommage que la traduction française, à mon sens, manque le coche et n'arrive pas réellement à relever certains enjeux cruciaux de la narration (le choix des temps, l'oralité qui passe parfois à la trappe). Peu de choses à reprocher au texte original en revanche. C'est l'histoire d'un homme qui tomba amoureux de l'homme qui tomba amoureux de la lune. Et qui le dit.

Pour ceux qui veulent voir au-delà :
- L'incipit cité en bilingue sur le blog, la semaine dernière.
- La chronique de Matoo.
- L'entretien réalisé par In Cold Blod.
- Le site de l'auteur.

[Article également disponible sur Culturopoing]

lundi 7 janvier 2008

C'est pas moi qui raconte cette histoire

Quelque chose comme un « auteur culte », peut-être, même si ça ne veut pas dire grand chose. Spanbauer, simplement : le type qui m'a fait dépasser un petit quelque chose dans ma conception de la fiction et de la littérature (soit dit en passant : « Coup de tête » lui doit sans doute beaucoup). Et tant pis si ça sonne bête. Le premier livre de lui que j'ai lu, je m'en souviens bien, c'était en terminale, et c'était L'homme qui tomba amoureux de la lune. Assez peu de souvenirs de l'histoire en elle-même, ni des personnages d'ailleurs, mais juste : le souvenir d'une grosse impression. Pas autant qu'en découvrant Dans la ville des chasseurs solitaires, son chef d'oeuvre, six mois plus tard, mais quand même. De quoi, au moins, déclencher l'envie de citer l'incipit ici-même, lors de cette première relecture. Parce qu'il te rentre dans le lard de façon impressionnante, cet incipit, et tant pis, au fond, si tu piges que dalle au début. Deux versions : la VO et la VF, tirée de l'édition 10/18.

If you're the devil, then it's not me telling this story. Not me being Out-In-The-Shed. That's the name she gave me not even knowing. She being Ida Richilieu, and later, after what happened up on Devil's Pass, they called her Peg-Leg Ida.
Hey-You and Come-Over-Here-Boy were also what I thought were my names. Fisrt ten years or so, I thought I was who thoutybo words were saying. Tybo being 'white man' in my language. My language being some words I still can remember.
My mother was a Bannock and she worked for Ida, cleaning, and whenever a man took a fancy for a breed. That's how I came about – or so I thought. My mother called me Duivichi-un-Dua which means something, which means I was somebody to have a name like that – not like Out-In-The-Shed.
Took me a long time to find out what my indian name means. One of the reasons why is because my name's not Bannock but Shoshone, so none of the Bannock could ever tell me when I asked. Always thought my mother was Bannock. Guess she was Shoshone. Why else would she give me a Shoshone name ?
My mother died when I was a kid just ten or eleven years old. Murdered by a man named Billy Blizzard. One of the things I remembered about my mother is that she gave me my name and that I was never to answer to my name because it might be the devil asking. If somebody called me by my name, I had to say that it wasn't me first off. Another thing I remember about my mother is just before I sleep and then she's only a smell and a feeling I don't have any words for.
After my mother died, I took her place at Ida's, cleaning and doing the odd jobs. Some nights, out in the shed, when the moon got too bright and the breath coming fast in and out of me, I'd tiptoe up the black steps to the second story of Ida's Place and look in Ida's window. Ida richilieu would be sitting in her room in her circle of light, the kerosene lamp making her room look the rose color. If it was winter, Ida'd be all bundled up in her quilts. If it was summer, Ida'd hardly have anything on. Winter or summer, though, you could always find Ida in her circle of light at night, when the work was done, writing in her diaries about life and about being mayor.

Tom Spanbauer, The Man who Fell in Love with the Moon, Harper Perennial, P. 3-4.

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Si vous êtes le diable, c'est pas moi qui raconte cette histoire. Pas moi qui suis Dans-la-cabane. C'est le nom qu'elle m'a donné sans même savoir. Elle c'est-à-dire Ida Richilieu, et plus tard, après ce qui est arrivé là-haut dans la Passe du Diable, on l'appelait Ida-Jambes-de-bois.
Hé-toi et Viens-par-ici-mon-gars, je me figurais que c'était aussi mes noms. Les premières dix années ou à peu près, j'ai cru être celui que désignaient ces mots tybo. Tybo, c'est-à-dire « homme blanc », dans ma langue. Ma langue, c'est-à-dire quelques mots que j'arrive encore à me rappeler.
Ma mère était une Bannock, elle travaillait pour Ida : le ménage, et quand un homme se sentait l'envie de tâter de la métisse. C'est comme ça que je suis venu au monde – ou le je croyais. Ma mère m'appelait Duivichi-un-Dua, ce qui veut dire quelque chose, ce qui veut dire que j'étais quelqu'un à avoir un nom comme ça – et pas comme Dans-la-cabane.
Il m'a fallu longtemps pour découvrir ce que signifie mon nom indien. Une des raisons, c'est parce que ce n'est pas un nom bannock, mais un nom shoshone, alors aucun Bannock a jamais pu m'expliquer quand je posais la question. Toujours cru que ma mère était une Bannock. Je suppose que c'était une Shoshone. Sinon, pourquoi elle m'aurait donné un nom shoshone ?
Ma mère est morte quand j'étais qu'un gamin de dix ou onze ans. Tuée par un nommé Bily Blizzard. Une des choses dont je me souviens au sujet de ma mère est qu'elle m'a donné mon nom et que je ne devais jamais répondre quand j'entendais mon nom, parce que c'était peut-être le diable qui appelait. Si quelqu'un m'appelait par mon nom, je devais tout de suite répondre que c'était pas moi. Une autre chose dont je me souviens, à propos de ma mère, c'est juste avant que je m'endorme, et alors, elle n'est qu'un parfum et un sentiment pour lesquels j'ai pas de mots.
Après la mort de ma mère, je l'ai remplacée chez Ida, à faire le ménage et les petites corvées. Certaines nuits, dans la cabane, quand la lune devenait trop brillante et les choses trop tranquilles, quand je n'entendais plus que les battements de mon coeur et ma respiration trop haletante, je grimpais sur la pointe des pieds l'escalier de derrière Chez Ida jusqu'au second étage, et j'observais Ida par la fenêtre. Ida était assise dans son cercle de lumière, la lampe à pétrole donnait à sa chambre une teinte rose. Si c'était l'hiver, Ida était emmitouflée dans sa courtepointe. Si c'était l'été, elle n'avait presque rien sur le dos. Mais hiver comme été, on trouvait toujours Ida dans son cercle de lumière, tard le soir, après le travail ; elle écrivait son journal, où elle parlait de la vie et du fait d'être maire.

Tom Spanbauer, L'homme qui tomba amoureux de la lune, 10/18, trad : Robert Louit, P. 13-14.

samedi 27 mai 2006

Paul Auster, Moon Palace

Cela faisait pas mal de temps, mine de rien, que je n’avais plus lu de livres de Paul Auster. Une fois la période des partiels terminée, et donc une fois ma liberté de lire ce que je voulais retrouvée, c’est assez naturellement que je me suis décidé pour relire un « vieux » Paul Auster, l’un des premiers que j’ai lu, c'est-à-dire Moon Palace. Je n’en n’avais plus qu’un vague souvenir, quelques images qui restaient ancrées dans ma tête et puis, bien sûr, de bonnes impressions qui demeuraient, un plaisir de lecture difficile à oublier, etc. Finalement, en relisant ce livre parut en 1990, j’en suis venu à le voir d’une façon toute à fait différente.

Il est assez délicat de résumer brièvement Moon Palace car en fait, ce n’est pas vraiment une seule intrigue à part entière, mais plusieurs petites histoires, récits ou anecdotes qui s’enchaînent, s’emboîtent et se croisent. Mais on y retrouve cela dit un personnage clé, c'est-à-dire (comme souvent chez Auster), le narrateur : M.S. Fogg. Le « M » est pour Marco (Polo), le « S » pour Stanley (un journaliste américain à la recherche de Livingstone en Afrique) et « Fogg », en plus de signifier « brouillard » en anglais (« fog » avec un seul « g »), renvoie évidemment au Phileas Fogg du Tour du monde en quatre-vingt jours de Jules Vernes. M.S., au début du roman, vit avec son oncle Victor (sa mère est morte et il n’a jamais connu son père) mais il doit bien vite apprendre à voler de ses propres ailes, ce qui ne lui réussit pas vraiment. Il connaît la misère, il vit dans la rue et manque de mourir dans l’anonymat en plein cœur de Central Park. Ce qui le sauve, en plus de ses amis, sera le travail que lui offre un vieillard handicapé : lui tenir compagnie. C’est un peu rapide, mais l’intrigue générale ressemble à peu près à ça, sachant quand même que le narrateur navigue en fait de mini-histoire en mini-histoire, de personnages en personnages qui prennent tous, à un moment donné, plus ou moins soin de lui.

En fait, Moon Palace est un roman du paradoxe. Paradoxal, il l’est tout d’abord dans son rapport avec son auteur : il s’agit d’un roman purement austerien (allant même parfois presque jusqu’à l’excès) avec le rapport d’opposition New York/grands espaces américains, les déambulations urbaines, le basculement dans la misère, et surtout la quête du père et l’omniprésence constante du couple hasard/coïncidences tout en étant, en même tant, totalement à l’opposé des autres œuvres majeures d’Auster (je pense surtout à Léviathan, Le voyage d’Anna Blume ou encore Mr Vertigo). Car Moon Palace s’éloigne du roman austerien traditionnel, collectant diverses petites intrigues indépendantes pour constituer un seul et même ouvrage. De la même façon, le paradoxe se retrouve dans le « genre » du livre : à priori roman dit « d’apprentissage », Moon Palace se révèle finalement être un anti-roman. Le narrateur est ainsi l’antithèse complète du personnage de roman d’apprentissage dans le sens que non seulement il n’apprend pas mais il n’agit pas non plus et toutes ses décisions sont en fait prises par d’autres personnages (d’où l’impression de loque qui se dégage de ce brave Marco). Il ne fait qu’être trimballé de tuteur en tuteur, peut être pour compenser son absence de père sans jamais devenir indépendant (ou « majeur »). M.S. Fogg, c’est aussi l’antithèse du « héros américain » par excellence : il se désintéresse de la possession, de la consommation, de l’argent et même de l’amour (sa petite amie, Kitty Wu, ne sert pratiquement à rien dans le roman), il n’a pas beaucoup de valeur et il n’est consistant que lorsqu’il est entouré par d’autres (d’où son naufrage lorsqu’il vit en SDF dans Central Park). En fait, ce narrateur est plus une sorte d’incarnation du lecteur qui ne cherche qu’une chose : être pris en charge, qu’on lui parle, qu’on lui raconte des histoires. C’est un personnage lunaire (dans tous les sens du termes compte tenu de l’omniprésence de cet astre dans le roman), toujours dans le brouillard, et qui ne peut se diriger que lorsque quelqu’un est là pour le diriger.

Enfin, Moon Palace, c’est également, en plus d’une succession de petites histoires, un roman de l’ekphrasis (« description d’une œuvre d’art réelle ou imaginaire au sein d’une fiction », j’aime employer ce genre de terme pour donner l’impression que je sais plein de trucs), puisqu’on retrouve en permanence des références artistiques diverses et multiples (le Voyage dans la Lune de Cyrano, un tableau de Blakelock, le premier roman de Julian Barber, etc.) qui servent de miroir au roman (avec la lune comme dénominateur commun). Un des passages les plus réussis contient d’ailleurs la description du Clair de Lune de Blakelock que je vais d’ailleurs vous inviter à lire avec l’extrait qui va suivre. A ce moment là du livre, le narrateur travaille pour le fameux vieillard (Effing), qui lui demande de faire le vide dans sa tête et d’aller contempler le tableau dont il lui parle depuis quelques temps au musée de Brooklyn. Ce tableau constitue en fait un reflet exemplaire de ce qu’est Moon Palace. Je vous laisse avec le texte d’Auster himself et le fameux tableau… (Désolé, je n'ai mis que le texte anglais car j'ai la flemme de taper aussi la traduction de Christine Le Boeuf...)

Then I came to Moonlight, the object of my strange and elaborate journey, and in that first, sudden moment, I could not help feeling disappointed. I don’t know what I had been expecting – something grandiose, perhaps, some loud and garish display of superficial brilliance – but certainly not the somber little picture I found before me. It measured only twenty-seven by thirty-two inches, and at first glance it seemed almost devoid color: dark brown, dark green, the smallest touch of red in one corner. There was no question that it was well executed, but it contained none of the overt drama that I had imagined Effing would be drawn to. Perhaps I was not disappointed in the painting so much as I was disappointed in myself for having misread Effing. This was a deeply contemplative work, a landscape of inwardness and calm, and it confused me to think it could have said anything to my mad employer.
I tried to put Effing out of my mind, then stepped back a foot or two and began to look at the painting for myself. A perfectly round full moon sat in the middle of the canvas (the precise mathematical center, it seemed to me – and this pale white disc illuminated everything above it and below it: the sky, a lake, a large tree with spidery branches, and the low mountains on the horizon. In the foreground, there were two small areas of land, divided by a brook that flowed between them. On the left bank, there was an Indian teepee and a campfire; a number of figures seemed to be sitting around the fire, but it was hard to make them out, they were only minimal suggestions of human shapes, perhaps five or six of them, glowing red from the embers of the fire; to the right of the large tree, separated from the others, there was a solitary figure on horseback, gazing out over the water—utterly still, as though lost in meditation. The tree behind him was fifteen or twenty times taller than he was, and the contrast made him seem puny, insignificant. He and his horse were no more than silhouettes, black outlines without depth or individual character. On the other bank, things were even murkier, almost drowned in shadow. There were a few small trees with the same spidery branches as the large one, and then, toward the bottom, the tiniest hint of brightness, which looked to me as might have been another figure (lying on hiss back—possibly asleep, possibly dead, possibly staring up into the night) or else the remnant of another fire—1 couldn't tell which. I got so involved in studying these obscure details in the lower part of the picture that when I finally looked up to study the sky again, I was shocked to see how bright everything was in the upper part. Even taking the full moon into consideration, the sky seemed too visible. The paint beneath the cracked glazes that covered the surface shone through with an unnatural intensity, and the farther back 1 went toward horizon, the brighter that glow became—as if it were daylight back there, and the mountains were illumined by the sun. Once I finally noticed this, 1 began to see other odd things in the painting as well. The sky, for example, had a largely greenish cast. Tinged with the yellow borders of clouds, it swirled around the side of the large tree in a thickening flurry of brushstrokes, taking on a spiralling aspect, a vortex of celestial matter in deep space. How could the sky be green? I asked myself. It was the same color as the lake below it, and that was not possible. Except in the blackness of the blackest night, the sky and the earth are always different. Blakelock was clearly too deft a painter not to have known that. But if he hadn't been trying to represent an actual landscape, what had he been up to? I did my best to imagine it, but the greenness of the sky kept stopping me. A sky the same color as the earth, that looks like day, and all human forms dwarfed by the bigness pf the scene—illegible shadows, the merest ideograms of life0 I did not want to make any wild, symbolic judgments, but based on the evidence of the painting, there seemed to be no other choice. In spite of their smallness in relation to the setting, the Indians betrayed no fears or anxieties. They sat comfortably in their surroundings, at peace with themselves and the world, and the more I thought about it, the more this serenity seemed to dominate the picture. I wondered if Blakelock hadn't painted his sky green in order to emphasize this harmony, to make a point the connection between heaven and earth. If men can live comfortably in their surroundings, he seemed to be saying, if they can learn to feel themselves a part of the things around them, life on earth becomes imbued with a feeling of holiness. I was only guessing, of course, but it struck me that Blakelock was painting an American idyll, the world the Indians had before the white men came to destroy it. The plaque on the wall noted that the picture had been painted in 1885. If I remembered correctly, that was almost precisely in the middle of the period between Custer's Last Stand and the massacre at Wounded Knee—in other words, at the very end, when it was too late to hope that any of these things could survive. Perhaps, I thought to myself, this picture was meant to stand for everything we had lost. It was not a landscape, it was a memorial, a death song for a vanished world.

Comme mon billet est déjà assez long je vais m’arrêter là. Moon Palace n’est sans doute pas le meilleur Auster, mais il s’agit d’un livre déroutant, à la fois 100% Auster et assez éloigné de ce qu’il a pu écrire parla suite. Il ne plaira sans doute pas à tout le monde, je le conçois tout à fait, donnant parfois l’impression de parler pour ne rien dire et de raconter des histoires parallèles pour mieux éviter de raconter l’histoire principale. Certaines parties sont, de plus, assez maladroites (la relation de M.S. avec Kitty Wu, par exemple) mais je le conseille tout de même, ne serait-ce que pour pouvoir lire, lors de la dernière page (ce n’est pas un spoiler, promis), une phrase assez « osée » compte tenu du fait qu’on vient de se farcir plus de trois cent pages auparavant : « This is where I start, I said to myself, this is where my life begins », comme si tout ce qui s’était passé avant n’avait finalement aucune importance. Mais ce n’est pas grave, car comme tous les livres de Paul Auster, Moon Palace maintient un univers fascinant de la première à la dernière page et c’est bien tout ce qui importe.