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samedi 10 octobre 2009

Lipogramme en accent circonflexe

Cause : clavier récalcitrant.
_EAE3DB.jpg Après départ de N. dans le Zuco de 21h03 l'homme a fait mine de s'en aller, j'ai fait semblant de prendre le Zuco moi aussi pour mieux remonter voie 3 le long du quai, puis boucle manquée avec la voie Z en face et nous nous sommes retrouvés l'un en face de l'autre à attendre le suivant. Il m'a dit vous l'avez pas pris ? et j'ai dit non et il a dit bien.


Le 21h12 est arrivé 21h17, nous sommes montés dans le deuxième wagon puis assis premier étage déjà bien clairsemé passé Gare du Nord, moi contre la vitre, lui en face contre le siège contre la vitre, jambes tendues entre, sourire écartelé sous les joues : celui-là est il est omnibus, il va faire toutes les gares, j'ai acquiescé, je vais moi, il a fait, jusqu'au bout de la ligne, yeux grands ouverts bien ronds puis sourire à nouveau, il a laissé filé quelques rires qu'il a ensuite toussé dans un mouchoir.

J'ai fait l'Afrique, il a dit, c'était y a longtemps mais je l'ai fait. Maintenant l'Afrique c'est ici, il a montré les visages éparpillés-fermés dans le wagon, on est les seuls blancs du wagon, j'ai dit ah, il a dit comptez, j'ai dit je vous fais confiance. Les militaires ont patrouillé le long du quai avec leurs FAMAS entre les mains, il a dit c'est la guerre, je lui ai dit c'est possible, je lui ai dit vous savez ce que c'est FAMAS et il a dit j'en ai monté démonté quand j'étais en Afrique, j'ai dit non je veux dire les initiales : Fusil d'Assaut de la Manufacture d'Armes de Saint-Etienne, c'est leur fierté là-bas, où ça il a dit ? à la manufacture, j'ai dit. Vous aimez ça les flingues ? il a demandé et j'ai dit non pas du tout.

On est sorti Gare de Lyon, bout du tunnel, il faisait nuit déjà, la fumée encore accrochée aux gorges des cheminées derrière la Seine. Marié ? j'ai demandé, il a dit non, moi j'ai vu oui, j'ai pas répondu. Le niveau des gamins d'aujourd'hui est merdique, il a repris, j'ai haussé les épaules, savent plus poser une division à virgule, je lui ai demandé : comment est-ce qu'on pose une division à virgule ? j'ai dit moi j'en sais rien. Si les futurs cadres connaissent pas les bases, il a fait en croisant les bras et j'ai dit je suis pas futur cadre, non, il m'a demandé ce que j'étais, je lui ai dit je suis un futur que dalle et j'ai pas mon bac alors. Il a dit vraiment ? pourtant on dirait pas, j'ai fait je présente bien c'est pour ça, il a acquiescé les deux bras croisés, les yeux bien ouverts.

La nuit c'était pas vraiment la nuit, l'orage nappé plus loin à l'horizon, les lumières crépitées autour c'était pas des immeubles, des avions, mais des banlieues entières qu'on traversait sans plus rien se dire. Pendant cinq minutes il a pas parlé et moi non plus. Texto reçu de N. dans la poche droite

et il travail dans une clinique ct sur sa veste ptet qui sen est échappé non ?

il m'a demandé c'est votre copain et j'ai dit non enfin oui, je sais plus dans quel ordre. Je lui ai demandé vous bossez dans une clinique et il a dit oui, moi j'ai vu non, j'ai pas donné suite. Vous faites quoi ? lui il a dit et moi j'ai dit rien, j'ai dit j'attends qu'un truc arrive, il dit c'est pas sérieux, j'ai dit j'en parlerai à mon conseiller ANPE, et il a dit oh avec eux on est plus bons qu'à rien faire, tous ces pédés, j'ai demandé quels pédés ? et il a dit tous.

Les noirs sont descendus en masse à E. ou C. ou entre, il a dit faut s'éloigner de Paris pour retrouver de l'air, j'ai répondu moi je suis asthmatique, il a dit pour de vrai ? j'ai dit si on veut. Il m'a dit j'ai des problèmes de santé, j'ai fait ah bon ? Genre grave ? Grave, il a répondu. Tous les mois le toubib me fout à poil et me touche, tous ces pédés. J'ai demandé quels pédés ? et il a dit tous. C'est quoi comme maladie ? j'ai dit et il a fait genre j'en sais rien. Ca doit bien avoir un nom, j'ai fait, et il a dit eux ils me disent que j'ai rien mais ils mentent et je sais. Tous les mois je vais voir un toubib différent qui me... Tous ces pédés, j'ai dit, et il m'a dit qui ça ?

Le 21h17 censé partir des Halles 21h12 est arrivé Y. 22h22 censé repartir 22h16, la voix synthétique a dit le nom de la gare et moi j'ai dit c'est là que je descends maintenant tu peux enlever ta main de ma cuisse ? merci.

dimanche 4 octobre 2009

Exit

Ce vendredi retour sur les lieux du crime, un mois plus tard. Entretien d'embauche infructueux dans un cabinet rue Montesquieu. Même train, même station, même Châtelet, même heure d'arrivée. Même Halles brièvement traversées. Mêmes clodos disséminés, ont simplement changé de place depuis que moi, au quotidien, je ne les croise plus. Je ressors rue Montesquieu

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avec la certitude de ces jours où les fiches ANPE traversées ne me motivent pas, de ces jours où je ne présente pas bien devant les recruteurs, de ces jours où je me saborde tout seul, consciemment ou non. Poignée de main, salut, au-revoir, on vous rappellera. Je garde mon téléphone entre les doigts (il est 9h40) et je dévie vers Saint-Germain pour y occuper une partie de ma journée. Ne pas être venu uniquement pour le plaisir de repartir. Ne pas, non plus, lever la tête le long de la rue du L. et me dire : et si, et si, et si.

Assis terrasse rue de Seine je regarde le temps – les corps, carcasses de voiture pas encore désarticulées – passer. Ipod éteint, Exit music (for a film)

N'ai jamais vraiment écouté ni aimé Radiohead, domaine musical réservé par mon frère, mais à cet instant oui.

Je ne me suis jamais permis de lorgner vers ses territoires car beaucoup plus tôt sans doute l'avais trop fait. C'est pour cette raison que jamais ô grand jamais je n'écouterai réellement Radiohead ni Nirvana d'ailleurs. Exit music (for a film) et même Lucky font exception, le second utilisé dans la bande originale de Six Feet Under (saison 4, feu de joie), le premier générique de fin de Romeo + Juliette revu hier avec plaisir : film idolâtré d'adolescence que moi je n'avais pas vu à l'époque mais bien des années plus tard comme le veut la formule.

résonne encore (quelque part). Je suis parti pour prendre des notes mais n'écris rien. Noter où, noter quoi ? Je ne lis pas non plus : depuis un mois je lis mal. Me lancer encore dans la Biographie comparée de Jorian Murgrave m'effraie : il y a trop de murgrave, je m'y perds. Devant, autour, foule de corps éparpillés qui crépite, comme un samedi pratiquement, je compte les jambes, les bras, les troncs sans tête, les lunettes énormes plaquées larges sur les visages qu'on ne voit plus. Je compte et j'oublie de poursuivre les chiffres à mesure que. Je vois tartinées sur les trottoirs les vitrines de mode effervescentes : je dessine en blanc sur blanc quelque part dans ma tête les schémas préparatoires d'un nouveau type de mannequins plastique sur lesquels ils pourraient étaler des pièces de tissu acrylique : des charognes dépecées, cadavres décapités ou écorchés bien mis

EXCELLENTE PRESENTATION RIGUEUR ET METICULOSITE

ne pourraient-ils pas présenter à merveille les nouvelles tendances ou futures ringardises ? Sur la table d'à côté les conversations qu'on épie sans jamais tourner la tête, nouveau croquis qu'on prend sans prendre, qu'on garde en tête.
Croquis #15

terrasse Haagen Dazs rue de S., cocottes bobo, carafe Ricard : ''je suis pas raciste, mais''
Je compte ensuite le nombre de clavicules visibles malgré les degrés en moins et le vent soufflé entre les rues. Peau découverte sous le nombril, entre les reins, lorsqu'ils passent le bras par dessus l'épaule. Poitrine ouverte, t-shirt plaqué lin bien découpé, forme des hanches, masculin-féminin entre les ombres. Souvent ils traversent juste, ne restent pas. Moi même, je ne reste pas. Rentrer tôt pour avoir la possibilité d'écrire et ne rien en faire, rentrer tôt le soleil encore ambivalent par dessus les wagons dans le train du retour. J'y reprends Volodine. Demain nuit blanche.

jeudi 30 juillet 2009

3079

1

Les soldes ont entraîné des pics de commandes, donc des pics d'expéditions, donc de livraisons, donc des retards accumulés, donc plus de problèmes de SAV, donc plus d'échanges à organiser, donc plus de retours à prévoir, donc plus de remboursements à demander, donc plus d'appels à gérer, donc plus de clavier frappé et de dossiers ouverts, fermés, mis entre parenthèses, donc plus retards intercalés entre les cas, donc plus d'appels à nouveau, plaintes, mails, messages, courriers, éclats de voix furieux, insultes, menaces, crises de nerf, automutilations, suicides, etc.

La fin des soldes a brisé net la spirale, quand bien même les prix, eux, n'ont pas tellement changé. Depuis des jours : retards amassés éléphantesques, quasiment impossibles à rattraper en sous-effectif durant l'été. Parfois, je suis arrivé devant la porte close du bureau, car je n'ai pas la clé, avec l'envie de repartir aussi sec et d'oublier toutes ces lignes de données qui me réveillent la nuit (six heures trente du matin, yeux ouverts, paupières fermées, ce n'est pas vraiment le matin). Je compte à présent les jours, même si les piles de cas lentement se défont depuis hier, et ne regrette pas de ne jamais posséder le précieux sésame, faux porte-clé, qui m'ouvrirait enfin au quotidien les portes du bureau, du moins de celui-là.

2

Terminer 2666, encore une fois, me brise le cœur. J'aborde aujourd'hui les dernières lignes comme j'avais entamé les premières : dans la carcasse bouillante d'un train lancé direct entre un point A et un point B, bien qu'entre temps inversés l'un par rapport à l'autre. Je pourrais encore citer longtemps, je garde en réserve ces phrases qui me viennent pour une chronique future, sans doute dimanche. Je pourrais citer, citer et citer plus ou mieux : je pourrais tout reprendre.

Le livre n'est plus dans le même état qu'aux premières pages découvertes : entre temps trois semaines, des milliers de kilomètres avalés, même si statiques au fond. Je prenais soin les premiers jours ne pas trop casser le livre, ne pas trop corner la couverture, plier les pages, forcer la colle, défaire la forme. Je tenais les pages du bout des doigts. Puis je l'ai attrapé, attrapé vraiment par les épaules et j'ai forcé ouvert les grands pectoraux, muscles trapèze et deltoïdes, et maintenant le livre est dans un état épouvantable, et les pages sont cornées, et la couverture rebiffe, et la crasse intérieure de mon sac s'est étalée sur la tranche, et certaines empreintes d'objets lâchés en orbite autour des pages ont mordu dedans. Je me suis fait à cette idée. Le long de ma lecture, le livre, avec moi, a éprouvé. Je n'aimerais pas l'idée qu'il puisse garder forme nette après milles pages parcourues, comme si rien ne s'était produit, comme si l'ombre des choses n'avait pas été vue, pesée. En revenant ce soir j'ai posé 2666 sur une étagère et dans dix, vingt, trente ans, au fil de mes lectures, il se décomposera progressivement et je serai heureux qu'il se défasse, s'affaisse, parallèle à moi-même.

3

Je repense aux heures, jours, minutes qui ont précédé il y a un peu plus de deux ans maintenant mon départ de St-Étienne et premier déménagement.

J'y pense puisque hier, après le travail, j'ai pris un autre train d'une autre ligne pour une autre gare, autre destination ; y retrouver N., fraîchement installé dans le 77 et découverte de la ville dans laquelle il s'est posé et l'appartement dans lequel progressivement il emménage. Nous avons passé une bonne soirée, je crois, avons croisé, durant nos déambulations de centre ville, quantité de restaurants ou traiteurs asiatiques qui ressemblaient en tous point à ceux qu'on aurait pu trouver n'importe où ailleurs.

Durant les préparatifs et nettoyage de ce qui fut ma chambre, durant le déplacement des choses d'un coffre à un autre ou durant les minutes pour lesquelles je n'avais aucune utilité (je fixais le mur et H. était à côté de moi), je me répétais sans lassitude que c'était un moment important. Je l'ai déjà écrit quelque part, j'y repense. Et puisqu'il s'agissait d'un moment important, je me sentais dans l'obligation de le ressentir comme tel. Je me disais : c'est un moment important c'est un moment important c'est un moment important c'est un moment important mais la réalité des choses qui m'entouraient n'étaient pas modifiée pour autant. Je l'ai ancré très fort dans l'arrière de ma tête afin de ne pas l'oublier, mais c'était déjà peine perdue, car malgré mes efforts tout défilait naturellement comme le reste de mes heures habituelles. Et puis ces heures-là ont passé et ne se sont pas révélées particulièrement importantes puisque moi je les ai vécues.

lundi 6 juillet 2009

Bloody Mary

Ma dernière crise de somnambulisme

Je n'y aurais pas pensé moi-même si H. n'avait pas formulé la chose en toutes lettres entre deux retards de voies et changements de quai. Il a dit : quand j'étais somnambule, etc.

dure depuis des jours maintenant, ça se répand cyclique dans l'arrière tête depuis les premières grosses chaleurs je crois. Jour après jour je continue de forger sans âme, comme un somnolent. Plus de cornées, semelles, plus d'émotion. Je traverse fantôme une à une les escales de mon calendrier. Plus que dix, neuf, huit, etc. Je compte à rebours pour le geste, je suis là sans y être, je reste en surface sur le filtre additionnel. J'attends là que tout se recompose.
Une vie aveugle où tout était clair comme de l'eau. (Roberto Bolaño, 2666, Christian Bourgois, trad : Robert Amutio, P.211).
En bas de l'immeuble les marteaux-piqueurs déchaînés pilonnent : les vibrations remontent la pierre jusqu'à l'occiput. Je presse fort index gauche le clapet fictif du tympan, me concentre sur l'oreille droite et le casque-oreillette sous le lobe. Oui monsieur, non madame, oui, bien, non, c'est à dire que, je fais mon possible pour, je vous appelle dès que j'en sais plus sur. Mais au fond je ne comprends pas ce qu'ils me disent. Je jongle avec les chiffres qu'ils me soufflent et me répètent : liquide binaire qui se répand sur mon écran sous forme de un un un zéro un un zéro zéro un zéro zéro zéro. Puis la vérification d'usage : les numéros de carte bancaire sont rejetés par la plateforme, les numéros de téléphone sonnent dans le vide, les adresse e-mail répondent des accusés mauvaise réception. Des fautes de frappe. L'oreille ailleurs. Je hoche la tête devant l'écran mais n'écoute pas. Ah oui, ah bon, puis on verra. Je touche du poing l'écran Dell devant moi : allumé tout le week-end, il est bouillant. Bientôt mes phalanges disparaitront une à une à l'intérieur, qui sait ce qui se découvrira de l'autre côté ?

Il est difficile dans ces situations de prendre l'ordre chronologique comme point de repère. Dans un tel état de somnolence décalée, tout n'est que fait plus fait plus fait plus fait. Addition-succession, sauvegardes éparpillées. Divers éléments (évènements) ensemble agglomérés peuvent faire sens mais jamais pareil, toujours bis, ter et parallèle. Le fait, par exemple, qu'aucun digicode ne se soit ouvert sous mes doigts de sept heures ce matin jusqu'à dix-neuf heures ce soir ne prouve rien. Entre ces deux extrémités pourtant, des kilomètres de chiffres m'ont fuient encore, j'ai noté les numéros de pages de 2666 à l'envers (112 pour 211, 491 pour 114), j'ai travesti des numéros clients, intervertis des numéros CB. Ce ne sont que des faits, je les traverse.
Je me suis dit défais-toi de ce pseudo là, prends un pseudo de femme en parallèle, prends-en plusieurs. Je prendrais celui de V. ou de X. et ferais croire dans mon journal que ce nom là est un autre de mes avatars médians. Je lui dirais : maintenant attendre les premiers articles
redeye.png
et premières études comparatives de style qui nous confondront tous les deux et défendront notre fiction. On nous prendra pour des cons et des lâches, d'accord, mais d'ici là qu'est-ce qu'on aura vendu !
E. m'appelle en absence ce midi mais je ne décroche pas. Je regarde vibrer son 06 quelque chose en mâchant mon sandwich mousse de canard. Je n'ai pas le temps, je lui dis, de faire semblant de décrocher, je rappellerai bientôt-indéterminé.

Le siège de devant : je ne vois que sa nuque. Ça pourrait être un croquis, un de plus. Mais je ne vois que sa nuque, le reste ne se dévoile pas. Il s'injecte à l'envers des giclées de Red Eye
Le Red Eye est une drogue fictive dans l'anime Cowboy Bebop. Cette drogue s'injecte à l'aide d'un aérosol directement dans l'œil de l'utilisateur et lui permet d'avoir pendant un laps de temps plus ou moins long des réflexes surhumains et une perception du temps plus lente. Beaucoup pensent que la drogue améliore la connexion entre les yeux et le cerveau (les informations provenant de l'environnement sont alors si rapides que tout bouge plus lentement) au point d'éviter des coups ou même des balles. Le Red Eye semble être le produit le plus vendu des organisations criminelles du système solaire. Comme beaucoup de drogues réelles, une utilisation intense et prolongée peut entraîner de nombreux effets néfastes pour l'utilisateur.


(une pulsation par paupière) puis jette la seringue usagée hors du train en marche, poignet délié par la fenêtre. C'est peut-être ça, me dis-je, c'est peut être ça que je me suis fixé sous la paupière sans le savoir, il y a dix jours maintenant, ce qui a déclenché ma transe, ce qui me retient de la briser ?

J'ouvre au hasard La dernière fille avant la guerre sur l'étalage d'une bibliothèque qui pourrait être la mienne et lit : « Stinky Toys, Taxi Girl, Indochine, Etienne Daho ». Je referme le livre tatoué Off 03/57 (ou 07 ?) en première page. Un peu plus loin sur le même rayon Belle du Seigneur sent cette odeur de Chouans que je découvrais, dégoûté, en cours d'année de quatrième, et que je refermais dans la foulée sans le lire. Dans le reste de la librairie je regarde mais ne trouve pas. Je cherche un livre qui n'existe pas. Le gros Journal de Valery Larbeau est introuvable, et je sais bien, d'ailleurs, que je ne veux pas l'acheter, mais simplement le voir.
Ces journées s'écoulent sans forme, sens, ni ouverture. Je les traverse à reculons, le train que je longe est à l'arrêt, de l'autre côté du quai un autre train, autre destination, défile TGV sous mes yeux secs (bloody). Je forge toujours sans âme, comme un pas grand chose : d'ailleurs je n'écris plus beaucoup : Coup de tête s'enlise partie III, page 8, j'ai fait semblant de commencer Ernesto & variantes sans poursuivre et j'oublie lentement mon Accident de personne qui trop bref se décompose...

vendredi 19 juin 2009

Aux lettres

Aujourd'hui vendredi, voilà deux semaines que je n'ai pas reçu de courrier. J'ouvre la boite aux lettres en rentrant le soir : vide et verte, peinture métallisée de haut en bas et sur les côtés. Quelques pubs parfois, mais c'est rare. Je me fais la réflexion (aujourd'hui vendredi) qu'il faudrait rapidement commander quelque chose : juste, quelque chose : sur un de ces sites de vente direct-usine-en-chine type Myfab par exemple

Sauf que vivre l'envers du décors de ces boites là quotidiennement me guérit vite de l'envie d'en devenir un jour client.

ou plus classique Cdisount mais juste : recevoir encore un peu de courrier, savoir que j'existe encore, preuve écrite-imprimée sur l'enveloppe, le colis, la facture, quelque chose, quoi.

Aujourd'hui vendredi, je recevrais d'abord le mail de confirmation : dix jours que je n'ai pas reçu de mail autres que les miens (copies privées d'un poste à un autre) ou que les mails urgents du boulot redirigés-persos, ma pile de mails en retard grossira vue d'œil, mon adresse en-tête et nom martelé sur l'écran, signe que je suis bien toujours quelque part.

Aujourd'hui vendredi, mon téléphone sonne, je ne réponds plus, j'ai les courbatures du coude plié, du combiné pressé et de l'oreille rougie, la sonnerie se prolonge et se coupe, je laisse les appels se perdre et les messages épaissir : pas le temps de leur répondre.

lundi 15 juin 2009

150608 1956 0050 SLD0?

setram.JPGLe marque-page improvisé des Carnets de bord de Guyotat s'est renversé, face contre moi, les inscriptions tapées à l'encre sur le ticket ont défilées comme des lignes de codes incohérentes. Suffit de décoder la chose pour revenir en arrière : mon marque-page improvisé est un ticket de tram marqué 2008 d'il y a un an au Mans.

Sur la colonne de gauche la date. Ensuite l'heure. Sur les colonnes de droite peu importe. Reprise des dates et horaires : savoir du coup que tel jour est un vendredi (aller 8h, retour 12h, puis nouveau voyage 15h : entre temps meubler les heures, manger et lire au jardin des plantes), que le suivant est un lundi (aller 12h, retour 16h). Par déduction deviner le jeudi. Puis la boucle s'emballe à nouveau, c'est le même schéma qui se développe, dans la limite forcée des dix voyages obligatoires.

Les codes me rassurent, ils me prouvent que tout à un sens. La lecture du quotidien douze mois plus tard me rappelle combien tout est fixé d'avance dans un ordre immuable qui ne me lâchera pas. Mais tristesse de ne pas pouvoir me détacher de ces artifices là : ces béquilles fictives que je me traîne et m'impose par paresse d'essayer sans. Puis de tristesse à soupir et de soupir à rien : tout coule, tout s'évacue.

Je me suis fait la réflexion il y a quelques semaines : déjà un an que j'enseignais-misère au collège Prévost du Mans. Bientôt nous rattraperons les temps de fin d'année, le Brevet, les vacances, les visites-éclair au Formule 1 d'Y., les démarches éléphantesques pour trouver un logement, le déménagement qui s'en suit. Bientôt ces deux instants vivront côte à côte ou par transparence : ces évènements mineurs-anniversaires et le présent, quotidien, banal, celui qui me voit marcher le long des trottoirs, Ipod en main, presque tous les matins.

On n'invente rien et au fond tout se répète : je me souviens déjà ma deuxième année de fac, à Sainté, passant Archos à la main le long des salles SR-trucs et leurs vitres aquarium. Je regardais pressé les visages de ceux (premières années) qui y étaient entassés. Je cherchais le mien, pensant longer simplement les instants de l'année précédente le même jour, la même heure, me souvenant précisément des emplois du temps d'alors, et voyant avec une clairvoyance nette mon propre visage, regard flou, coiffure idem, se tourner vers le mien par pure paresse et anticipation fictive de ce moment à venir (ou du moins il me semblait qu'il l'était). La boucle est bouclée.

J'ai peut-être un peu peur du moment où tournera août, septembre, octobre. Les instants à An-1 seront les mêmes que ceux que je continuerai de vivre : plus de progression, de virages, de changement. Simplement les mêmes escalators, les mêmes chaussures, les mêmes démarches. D'ici là, peut-être, ce présent fictif encore en pointillés se dérobera sous mes pas. Je prendrai les devants : je ne prolongerai pas, passé août, mon contrat actuel, nous verrons bien où tout ça mène.
Je me pose la question à voix haute, Ajay : combien de voyage(s) me reste-t-il ?

mardi 2 juin 2009

Ligne 14

Hier, lundi chômé, trains coupés entre J. et gare de Lyon, il a fallu détourner, prendre le C jusqu'à Bibliothèque François Mitterrand. En attente à J. : foule stagnante prise sur le quai du milieu : des trains de marchandise défilent de toute part, frôlent les bordures de quai et les corps immobiles. Nous avons alterné wagons vides et peau pressée contre les vitres : wagons pleins. Nous n'étions pas nombreux à venir travailler hier mais encore moins nombreux les trains pour nous y tirer : nous avons suffoqué seconde classe sous les rayons du soleil déjà chaud.

Arrivé Bibliothèque François Mitterrand, je prends la ligne 14 jusqu'à Châtelet. J'aime beaucoup – ai toujours aimé – la ligne 14 : celle sans pilote. Le pare-brise du wagon de tête est intégral, on voit défiler les couloirs de métro directement plein axe. Hier je suis monté dans le premier wagon. J'aime la ligne 14, celle qu'il nous fallait prendre, bien des années plus tôt, lorsque H. venait me chercher gare de Lyon à mon arrivée à Paris pour quelques jours (un week-end, parfois quatre-cinq jours, jamais plus). Nous prenions la 14 jusqu'à Châtelet

Hier, Châtelet, matin puis après-midi : les escaliers déserts, portiques inutiles et large allée-ciment devant les vitrines vierges : presque obscène cette vision d'espace où l'on ne peut caser aucun corps.

ensuite nous changions pour la 4 jusqu'à Montparnasse, où il vivait alors avec son monstre de l'époque.

J'aimais la ligne 14 car c'était la plus propre, les barres ne collaient pas lorsqu'on les agrippaient (c'est toujours le cas). J'aimais la ligne 14 pour ses cages de verre ou plexiglas qui encadrent les voies, et doivent ruiner tous les espoirs de ces corps fréquents en quête d'accident de personne qui rôdent ou tombent autour des rails. J'aimais la ligne 14, automatique, car elle ne bougeait pas d'un iota, et que ses fréquences d'arrêts et départs étaient toujours régulières (c'est toujours le cas). Depuis cette époque ils ont rajouté un arrêt. Cette ligne n'est pas si immuable que ça, ça ne m'empêche pas de la prendre.

14garedelyon.jpg

Aujourd'hui les trains remarchent, c'est une journée comme les autres, je n'ai pas pris le C ni la ligne 14. Les Halles se sont ouvertes plein phare, la lumière a coulé jusque sous la place Carré. Dans le wagon du retour (sauna, vitres fumées, train penché, rails en travers), Antoine Compagnon doit pousser le volume au maximum pour correctement se faire entendre (vitres ouvertes, rafales soufflées, tunnels frappés). Au tout début du huitième épisode de son feuilleton Écrire la vie, après sept heures de cours déjà proposées depuis janvier, il commence : « j'aimerais bien parvenir aujourd'hui à la fin de la première partie de mon introduction » (rires discrets dans l'assemblée).

Plus tard, la chanson d'Elliott Smith, Needle in the Hay, revient encore. Je n'arrive pas à m'en défaire : elle dure depuis dimanche...

mercredi 27 mai 2009

En cacher une autre

Le week-end dernier, H. et moi nous sommes rendus au Grand Palais pour l'exposition Une image peut en cacher une autre (dans la rue adjacente, quelques dizaines de mètres plus haut, l'entrée d'une exposition Andy Warhol que nous aurions pu visiter mais qui ne s'est pas imposée à nous). Nous avons attendu une heure plein soleil que le flux de visiteurs devant nous se désengorge, ensuite nous sommes entrés. Il commençait déjà à faire chaud, mais rien en comparaison des lourdeurs polluées de ce lundi.

image.jpg

Je ne sais pas exactement combien de temps nous sommes restés à l'intérieur. Les distorsions spatiales, temporelles, projetées parallèles sur tous les murs du musée nous ont conduit dans un sas hors temps, ailleurs. Chacun des tableaux présentés dans cette exposition avait pour point commun de présenter des images tronquées, des double-sens de lecture, des dissonances amenant à, projetant vers, des images cachées en creux d'autres images, comme le résume si bien l'intitulé. La surface des murs, des toiles, n'était plus vraiment plate. Nous avons descendu des escaliers d'Escher qui ne descendaient pas, nous avons emprunté des couloirs qui ne menaient nulle part. Le labyrinthe s'est ensuite resserré, les œuvres étaient parfois tatouées directement au plafond, d'autres bougeaient sur écran LCD, des miroirs déformaient la réalité puis la régurgitaient ensuite dans son ordre-origine. Les formes, visages et choses que nous avons vus n'étaient pas réellement ce qu'elles étaient ou ce qu'elles pouvaient être. L'art est un jeu, l'art est manipulation (dans l'ordre d'importance qu'on voudra, sur fond musical perdu de Debussy).

Nous avons traversé cette exposition, peut-être ne nous est-il pas resté grand chose. Mes souvenirs, très probablement, n'en conserveront qu'un : ce tableau dont je n'ai relevé ni le titre, ni le peintre (il était sur la droite). Après recherches intensives sur Google Images et autre, je ne suis pas parvenu à le retrouver. Il ne me reste qu'une image inexacte (voilà mon souvenir en question) qui ne pourra jamais être complétée.

Le tableau présente le baptême du Christ. Il n'est pas très grand, format rectangulaire aligné vertical. La ligne de fuite de la toile est un fleuve qui s'enfonce au fond du panorama. Il est le garant de l'équilibre et de la symétrie. Au premier plan un Christ adolescent, nu, côtes saillantes, une main cache-sexe, l'autre en l'air. A côté de lui Saint Jean Baptiste, évidemment. L'eau doit couler ou s'apprête à ou vient juste de. Dans le fond du ciel, Dieu en médaillon observe la scène. Central, il tient l'équilibre là où le fleuve ne peut plus suivre. Je ne sais plus très bien ce qu'il y a sur les berges, au bord de l'eau. Rien peut-être. Sur le côté gauche, surplombant la scène, deux silhouettes, elles m'ont paru banales aux premiers regard. C'est H. qui m'explique que l'incongruité de la scène provient moins de la présence du diable sur cette colline gauche que d'un deuxième Christ à ses côtés.

C'est le principal reproche que l'on pourrait faire à cette exposition : s'agissant d'une présentation ludique, le spectateur est placé devant le dilemme du tableau. Chaque œuvre est une énigme à résoudre. Un point particulier est mis en valeur : celui qui permet de basculer d'un sens de lecture vers un autre. Il y a parfois des solutions cachées (retourner le paquet de céréales pour connaître la réponse à la question), décalées tu tableau. Principal reproche : de cette manière, le tableau en est réduit à un Où est Charlie ? généralisé. Chaque œuvre est une énigme à résoudre. Une fois résolue, passons à la suivante. H. et moi n'avons pas résolu grand chose. Nous avons essayé (essayé) de faire abstraction de ces histoires.

Ensemble ils observent la scène dans une boucle temporelle paradoxale. Ils ne se disent rien. Ils ont la main tendue (laquelle ?), je crois. Ils sont presque main dans la main et dans son médaillon, en l'air, Dieu ne les voit pas. Sans eux l'équilibre du tableau serait parfait, sobre. Leurs deux corps déposés à gauche cassent la symétrie de la scène. Le baptême perd son sens fondateur, il devient prétexte à la manipulation temporelle. Le diable voit ce premier Christ baptisé et dit à l'autre : voilà l'acte premier qui t'a conduit vers moi. Autour, l'eau est calme et les pelouses bien vertes. Sans ce Christ à gauche auquel je veux bien croire (I want to believe), ce cliché déteindrait, sans raison d'être et sans passion.

Nous sommes ressortis, il pleuvait déjà et la chaleur tombait. Plus tard, le long des Champs Elysées, nous avons déjeuner dans un restaurant qui n'existait pas.

lundi 30 mars 2009

Juste un va et vient

Parfois l'impression que les jours se pressent comme dans ce court métrage (Paris je t'aime : Faubourg Saint Denis). On répète, au fond, toujours les mêmes paroles, puis les gestes qu'on trace ce sont les mêmes encore, levé même heure, même écran, mêmes flux, même douche, même bulletin d'info-radio. Puis le même train ensuite, même nom (horaires sensiblement identiques), même siège souvent, même ciel défilé sur les vitres même si une heure de moins. Même heure arrivée Châtelet, même portique emprunté, même geste pour déverrouiller, même musique qui résonne dans la tête (Biolay, La monotonie, hasard de l'aléatoire), même fermeture éclaire, même type planté devant les portes, même place carrée derrière, mêmes escalators, des fois en panne, des fois pas, même rue Berger au sommet du reste, même rue Saint-Honoré croisée entre, même rue du Louvre qui débouche sur. Même code figé fait à l'entrée, même porte qu'on ouvre et qu'on tient pas derrière, même porte (deuxième) déjà ouverte, même poignée qui tombe des mains quand on la frôle, même salut qu'on s'adresse puisqu'il faut bien. Même ordinateur qu'on allume, même téléphone qui sonne et fond d'écran qui charge. Même ton, même voix, mêmes adjectifs qu'on articule et qu'on écorche. Même gorgée d'eau qu'on prend quand on a soif, même bouteille quand elle est là.

J'ai commencé sur ce court métrage, je continue. L'impression, c'est vrai, que ma voix intérieure (narratrice des mes actions au moment où je les fais) ressemble un peu à celle de Nathalie Portman ou de l'autre comédien dont j'ignore le nom, la vie en accéléré des fois (le recul permet) et puis des bribes de journée prises entre, qu'on articule comme on peut.

Association d'idée : Nathalie Portman > E. > mon rêve de la nuit dernière : elle y mangeait une plante verte en pot qui bullait au niveau de la terre. Je ne (me) l'explique pas.

Du coup, on sait jamais trop comment ça finit, comment ça peut finir. Ça se poursuit c'est tout, ça fonce dans le mur des fois, mais on se rend pas trop compte au fond. Ce matin lundi, je me suis dit c'est absurde toutes ces actions répétées encore, presque six mois après. Il se pourrait que j'y enterre ma vie en répétant sans voir. Et puis l'instant passe, je sais pertinemment qu'en fait ce n'est pas le boulot qui pose problème : même au chômage ma vie serait toujours réglée, peut-être pas comme elle l'est actuellement

même pause qu'on prend sur le pouce rigoureux, mêmes vitrines qu'on longe, même somme qu'on dépense, même sac qu'on remonte au bureau, qu'on avale, mêmes merdes qu'on déballe et qui sentent, mêmes sushi qu'on trempe dans la barquette, mêmes appels qu'on ignore, même sac qu'on referme, même poubelle où s'entasse, même heure ou l'on reprend

mais réglée quand même. Le soir, repartir même retard, mêmes escaliers qu'on dévale, même train qu'on loupe, même siège où l'on s'assoit, mêmes Détectives sauvages qu'on traverse, même nombre de pages à chaque fois, même bruit des rails crissés pendant qu'on tombe (de sommeil) sur la barre métallique, mêmes appels qu'on prend entre deux tunnels, mêmes appels qu'on loupe parce que ça sonne plus, mêmes gares qu'on retient par cœur dans l'écoulement, même ciel qui débouche et mêmes visages qu'on suit lorsqu'il est l'heure, toujours la même, de descendre. Mêmes voitures qui s'arrêtent et klaxonnent, même fleuriste le long des rues, même boite aux lettres qu'on ouvre, ferme, même courrier qui manque encore, mêmes étages à monter et portes à ouvrir, mêmes mots sur le seuil et étreinte derrière, mêmes oreilles entre lesquels on gratte et même menu fonction des jours qu'on collecte, même billet qu'on poste aux mêmes horaires, grosso modo, même note qu'on esquisse et qu'on ne publie pas, mêmes peurs qu'on recense et qu'on laisse mûrir, même télé devant laquelle on tombe et mêmes répliques qui nous aident à supporter, même sang qui s'égosille entre les veines et des fois en dehors, mêmes blouses blanches et vertes et mêmes scalpels qu'on envie. Mêmes formules qu'on adore et qu'on ne comprend pas, mêmes « nfs, chimie, iono » et « iv-push ». Même lit dans lequel on plonge et côté droit sur lequel on plie. Seuls les rêves diffèrent, eux qu'on ne contrôle pas et qu'on ne peut retenir.

mardi 17 mars 2009

Trente-cinq

Voilà trois semaines à présent que je suis passé à plein-temps-plein au boulot. On m'a laissé le choix de prolonger six mois à temps plein même salaire mêmes horaires ou bien rien. Entre le trop et le rien, j'ai pris le trop. Le temps partiel me permettait de conserver un équilibre idéal entre temps d'écriture et temps de bureau. J'y suis allé à reculons. Maintenant j'y suis.

Le problème est de s'adapter à la situation-équation horaires donnés plus temps bouffé et de contourner les plages de la semaine où je ne suis plus sur la page. Aménager un nouvel emploi du temps qui me permette d'écrire sans perdre en efficacité. Non pas écrire moins mais écrire différent. D'autres projets qui permettent de picorer clairsemé des moments de mots dans la journée. Mes trucs de début d'année, chronophages et intenses, ont été bouclé juste avant ma deadline mentale. A présent je glisse sur des textes plus courts (prix du jeune écrivain), quotidiens (le blog-journal, les trucs parallèles qui ont toujours été mais que personne ne voit), ou légèrement déplacés (Livre des peurs primaires, mise en ligne à venir). Coup de tête repris au moment même où je commençais ma première heure sur trente-cinq. Je n'ai pas cédé à la tentation de faire une semaine pour voir, de m'aménager une transition douce avant reprise progressive du débit écrit. Je savais pertinemment que si je n'attaquais pas dès le début en instaurant un calendrier net et plages d'écritures prévues, je ne ferais jamais rien. Alors je me suis levé plus tôt pour Coup de tête, j'ai commencé à partir plus tard, à écrire des bribes entre deux commandes, à relire sur liseuse dans le RER les textes ou corrections de la veille. Je grappille ces instants où je peux, comme je peux, pour ne pas, littéralement, devenir un écrivain du dimanche. Ce qui me fait peur, ce que je cherche à fuir.

A ce jour, trois semaines de test, ce n'est pas encore suffisant, suffisant pour savoir si c'est vi(v)able à plus long terme. Pour tenir plus et mieux, je prends sur mon temps de sommeil, mon temps de boulot parfois et de détente aussi. Mais tout doit être prédéterminé, fixé à l'avance dans un planning incompressible. Ce sera tant de jours par semaine de levés plus tôt et de départs plus tard. Tant de notes de blog et tant de relectures papiers. Tant de fragments du Livre des peurs primaires et tant de mots que personne ne pourra lire. Ce billet lui-même a été pensé il y a plusieurs semaines maintenant, il est prévu de longue date, programmé ce jour pour remplir les trous dans le calendrier, ne pas laisser deux jours de vide à la suite.

Je construis des tableaux à l'avance, avec colonnes jours et lignes sujets, telle date chronique Machin, telle autre « un truc du quotidien à remplir en fonction » ou encore « fiction déviée depuis » ou « récit fictif à la troisième personne qui pourrait ne pas l'être », chaque tableau est imprimé noir et blanc le dimanche et collé-scotché face bureau le soir, pour dicter la marche du reste de la semaine. Mais je ne suis pas infaillible, parfois je dévie du rythme que je m'impose, je pêche par fatigue ou paresse ou les deux : c'est à ça que sert le tag « antidaté », car tout est précis, tout a été instauré au cas où, chaudement prédéterminé, fort heureusement.


Rien n'est laissé au hasard. Sans ça, je n'écris pas, je ne sais pas faire.

vendredi 13 mars 2009

En attendant V.

V. arrivée hier repartira demain. Entre temps nous nous sommes croisés, hier rendez-vous cour carrée, crachin breton par dessus (il y a derrière nous des parois de verre et un podium en toc, des gens inconnus attendent sur tapis rouge encostumés). Nous mangeons ensemble le temps de s'échanger des dingue de se retrouver ici. C'est vrai. Ce n'est pas le décor, panorama habituel de nos rencontres. Elle me parle de ses trucs en cours, je lui parle des miens. Entre deux heures au coin du Louvre (la rue, le bâtiment), non pas rattraper le temps perdu (nous n'en avons pas vraiment perdu, où qu'on puisse être) mais plutôt faire semblant de se rappeler l'un à l'autre, alors même qu'on sait, c'est faux, on reste en contact, par ce biais ou un autre, on ne se perd pas de vue. Je remonte au bureau (l'impression de vide qui s'en dégage : se dire qu'au fond tout, ici, est inutile, que la vraie vie est ailleurs), lui dis on se retrouve même endroit même Louvre quatre heures plus tard. Parenthèse.

Nous partageons un train, le soir, pour rejoindre Y. : V. dormira chez nous. Elle me montre les livres qu'elle a achetés, je lui montre ceux que je traverse actuellement. Je ne sais plus trop de quoi nous parlons, mais la nuit tombe, la casse fuse et l'heure passe. Arrivé sur le palier, première rencontre entre H. et V. (je dis : H.V. / V. H.), puis nous passons la soirée ensemble, puis nous parlons de nos trucs respectifs à nouveau, mais plus détaillés cette fois.

Réveil sec du lendemain : il fait trop tôt trop vite. Les sonneries de réveil se relancent. Nous partons ensemble à nouveau, de retour vers Paris. Arrivé Châtelet, faire marche arrière ou presque. Une heure durant je me suis dis que non, franchement, aller bosser aujourd'hui et ne pas profiter de l'occasion, passer une journée parisienne avec V., il commence à faire beau pratiquement, ce serait rater quelque chose.

Je me plaque dans un coin isolé, pas trop de bruit autour, émuler un faux chez moi qui n'y est pas pour faire croire que. J'appelle le bureau de ma voix la plus gênée possible. J'explique que c'est vraiment embêtant, parce qu'un problème de transport slash une grève inopinée slash une grippe soudaine slash une invitation de dernière minute pour table ronde sur Fresán au salon du livre (roman puzzle ?) slash autre chose n'importe quoi m'empêche de venir travailler aujourd'hui. Vraiment je ne suis pas du genre à mais voilà. Je vais devoir être obligé de demander ma journée c'est affreux.


Du coup, je lui dis, on s'est levé tôt pour rien. Elle me dit pas grave. Tu veux faire quoi ? On prend la quatre jusqu'à Montparnasse et le jardin du Luxembourg un moment. Puis la librairie Tschann où l'on s'approvisionne depuis août. Puis midi sushi un peu plus loin, un peu trop d'eau dans nos verres. Nous parlons tous les deux de ceux qui ne sont pas autour de nous mais pourraient être ou auraient pu. Je lui explique qu'une collègue m'a généreusement offert deux places pour le salon du livre hier, que l'on pourrait, etc. Je lui explique que franchement ça fait du bien de la voir parce que voilà ça faisait bien plus de six mois en fait. Elle me répond ok pour le salon du livre. En chemin, devant distributeur, le type de devant parle à la machine : « vas-y ta mère la pute donne-moi les billets ». Le reste de la journée nous appartient.

Arrivée hier elle repartira demain, voilà. Nous ne nous sommes que croisés au fond et après coup, dans le train du retour le soir, je me suis rappelé d'un tas de choses que j'aurais voulu lui dire. Une autre fois.

mercredi 21 janvier 2009

Diction étrangère

J'écoute la voix de mes correspondants téléphoniques avec la plus grande attention. Je remarque que plus la journée s'écoule, plus les appels s'enfilent, plus les commandes s'empilent, plus ma voix mes yeux mon crâne s'épuisent, plus je m'adresse à eux (mes correspondants, clients, clients potentiels, clients à venir, clients en colère, clients hilares, clients sobres, clients impolis, clients qui s'écoutent, clients qui s'épanchent) et plus je sonne (je l'entends, je l'entends bien) comme si se tenait devant moi (ou bien à l'autre bout), un enfant qu'il faudrait rassurer : mais ne t'en fais pas on va le retrouver ton nounours, et après tout ira bien. Remplacer le tutoiement et la peluche par une commande et le bon vous et nous y sommes.


Mes clients préférés ne sont pas ceux qu'on reconnaît au premier filet de voix (signal secret pour : attention, problème), ni ceux qui me commandent en masse, ni même ceux qui n'ont pas besoin de mon aide ou qui ne me demandent rien. Mes clients préférés sont les voix qui articulent, qui pointent délibérément avec la langue le point d'accroche qui les tracasse, le détail à éclaircir, la virgule à déplacer. Les voix qui prennent ce qui leur faut, numéros froids sur mon écran, puis qui repartent sobrement. La politesse avec eux n'est jamais un problème puisque fondue directement sous la langue. Ils ne sont jamais les clients avec lesquels on sympathise. Les clients avec lesquels on sympathise finissent toujours, un jour ou l'autre, par devenir précisément ceux qui subissent les pires catastrophes, et donc sujet aux pires crises d'énervement.

Pour une diction impeccable, l'accent aide, l'accent provoque. Les voix non-maternelles prennent soin de découper la syntaxe qu'elles manient souvent mieux que d'autres, ils ont le soucis du mot juste, de la tournure adéquate. Les prépositions s'inversent parfois et la prononciation dévie mais le cœur de la voix, on l'écoute, il résonne juste dans le combiné, les syllabes découpées-foulées au timbre et l'attention nette de la virgule sonore qui répartit les phonèmes. C'est Björk qui savoure sa Dull flame of desire (I, love, yo-ur, eyes, my, de-ar, etc.) avant l'étreinte d'Antony Hegarty, ce sont les dents sèches de Maggie Cheung devant Nick Nolte ou les haches brèves de John Malkovitch en interview, c'est Charlotte Rampling contre à peu près n'importe quoi. Cette voix là je l'écoute, et les ordres qu'elle me cède je les suis.

Mme O. me fourni les références désirées que je liste sur un fichier texte pour en garder la trace. J'enchaîne les tirets-à-la-ligne et les signes lettres et chiffres sur la gauche du .doc. J'y presse des fois dix, fois vingt, fois trente, fonction des quantités demandées. Le blanc de la page lentement se confine. Mme O. de sa voix droite m'explique les allées du jardin, parallèles puis obliques, le gazon qui s'étend devant la maison, la descente par l'arrière et l'ouverture du sous-sol par commande électrique. Elle utilise les mots vous comprenez pour me laisser comprendre, justement, que c'est important. Je dis oui bien sûr. Elle traverse l'espace vierge (ciment) dévolu à une ou deux voitures qui n'y sont pas, prend le couloir dessiné au sol par des baguettes en bois puis voilà, ce sera là, vous voyez, c'est à bonne température n'est-ce pas ? M'expliquant son projet de cave à vin, elle trace au mur le rayon tes tonneaux et tonnelets qu'il faudra entreposer (pour la gorge et pour les yeux : il faut que ce soit bien beau), quatre-vingt-quinze euros la version cinq litres, cent-trente-neuf pour dix, oui, TTC, tout est toute taxe à la fois. Elle rallonge le parcours, le revêtement rouge velouté au sol (vous n'avez pas cela ?), les murs en pierre apparente, la température exacte. Une petite table haute, deux verres à décanter (un litre ou bien un et demi) et une carafe Marina (la qualité du verre, parlez-moi d'elle) posés dessus pour dégustation (c'est quand pour les amis, pour qu'ils savourent). Un vinomètre, mais aucun tire-bouchon (ils ne sont pas assez authentiques, les vôtres, nous ne voulons pas de modernes), des rafraichisseurs (peut-être douze, je ne sais pas encore). Des verres Gala, des verres à Bourgogne, des flutes pour la nouvelle année. Des porte-bouteilles, formes pures, rien d'inhabituel, pas de paniers (c'est ringard) ni de sets de table. Les coffrets ne l'intéressent pas malgré les promotions. Mme O. sait ce qu'elle veut. Je décompose ses lettres, noms, apostrophes, que je plonge à la suite de ma liste, dans le blanc de ma page. Son adresse, livraison puis facturation (dans cet ordre), aucune date de naissance (je ne vois pas à quoi cela pourrait vous servir), une adresse e-mail teintée de masculin, un numéro de téléphone (avant sept heures, jamais à midi). Mme O. paiera par chèque (faxez-moi votre adresse, ne faites rien par e-mail) après réception du devis, faxé également. Mme O. ne demande pas de remise sur quantité, je ne coche pas l'option ni ne la lui propose. Mme O. ajoute simplement qu'il faudra l'appeler personnellement avant la livraison, aux horaires indiqués. Je lui dis oui évidemment tout en sachant que non. Mme O. me dit au-revoir et merci sans prendre mon nom ni me souhaiter une bonne journée. Après elle la tonalité.

jeudi 1 janvier 2009

Train fantôme



Il ne devait pas y avoir grand monde, hier matin, pour partir travailler - 31 décembre oblige - car mon train était vide, et les sièges autour également. Simplement quelques manteaux éparpillés entre les rangées et la voix du conducteur étouffée par les hauts-parleurs. Les accoudoirs entre les ombres pratiquement tous inutiles. L'écho des portes qui s'ouvrent puis se ferment à intervalles réguliers, puis l'air froid qui s'engouffre un moment. Et les battements du wagon tout contre le crâne gauche refroidi à force de s'endormir successivement contre la vitre. Prélude en coton pour une journée remplie de rien.

Au boulot nous étions deux, comme les jours précédents. Peu de questions clients en attente, encore moins de fiches-suivi à compiler. Simplement la blancheur de l'écran qui résonne par dessus la soufflerie du chauffage. Quelques coups de fils le matin

- Comment ça se fait que ma commande elle soit pas encore arrivée dites donc ?
- C'est normal, ça s'appelle les fêtes de fin d'année gros malin.
- Ah bon.

puis barrière psychologique infranchissable passé midi : le téléphone ne sonnera plus. Je vérifie plusieurs fois qu'il fonctionne encore, que je ne suis pas déconnecté mais non. La tonalité fantôme pulse dans le combiné, sans voix autour. Je vois fluctuer la fréquentation du site en temps réel, celle-ci ne fléchit pas vraiment, mais personne pour composer le numéro du service client ni même pour passer commande. Ce qui me rend de fait inutile.

Passé 14h la nuit tombe sur Paris et la musique limitée qui tourne depuis l'ordinateur de ma collègue n'arrange rien à l'ambiance. Je suis en train de m'endormir sur mon écran, me confesse-t-elle entre deux clics, à moins que ce ne soit ma propre voix qui s'emballe d'elle même. L'un de nous deux répond que elle/moi aussi, avant que le chat du site ne clignote pour la dernière fois cette année.

Après avoir accepté l'invitation du visiteur du site, voilà ce que j'ai la chance de déchiffrer sur mon écran : elle a qan bien cette cava vin ? Instant d'hésitation. Ce n'est jamais évident de faire comprendre à son interlocuteur que ses propos n'ont aucun sens. Je le garde pourtant artificiellement en ligne en gonflant la conversation - on s'occupe comme on peut - puis il se déconnecte... pour mieux revenir : aaaaaaaaaah ! j'avai compléteman oublié de vous souhaitez les fétes !

Comme je ne gagne aucune de mes parties de Solitaire, je quitte plus tôt. Je rejoins H. dans la foulée d'une fin d'après-midi au ciel abstrait. Nous nous y perdons complètement en traversant la cour carrée du Louvre : un air d'apocalypse ambiant qui émerge des horizons autour, l'écho de la circulation étouffé et les lumières de la nuit qui effleurent les reliefs du Louvre. Puis l'eau s'engouffre chargée de reflets sous le pont des Arts et je me rends compte que toutes ces images se trouvent à moins de cinq minutes du bureau où je stagne trois jours par semaines ; ces décors là, pourtant, restent à des kilomètres de moi-même, tenus à l'écart de mes journées réglées.

31


Juste avant de rentrer pour notre réveillon-coton, alors que notre train s'éternise sur l'écran de la RATP, une annonce crépite au micro pour demander l'arrivée au plus vite d'une équipe de police au quai X. Un peu plus tard, deux officiers traversent notre quai Z et disparaissent. Ils reviennent après quelques minutes d'ellipse, puis une voix explique dans le talkie-walkie de l'un d'eux que le monsieur il est sorti du train, il est en train de se masturber. Bonne année.

mercredi 24 décembre 2008

Gomme

J'ai posé un pied en vacances et suis tombé malade. Mais sûr que pour lundi prochain, date de la reprise du boulot, je serai largement rétabli (ouf). Entre temps, quelques jours passés, parfois comme un vide à combler. D'autres, comme samedi soir, m'ont bien coûté ma voix mais ce n'est pas très grave : la dernière fois que j'avais joué au Taboo XXL avec eux, c'était il y a un an et demi, je m'apprêtais à partir. J'ai apprécié cette soirée là.

Les autres jours dans du coton : ne rien entendre, sentir, ni voir. Jusqu'à aujourd'hui. Certes je n'entends ni ne sens toujours rien, mais au moins je vois mieux. De nouveaux verres scotchés aux paupières qui me font découvrir la vue, la fenêtre de mon ancienne chambre, comme si elle avait

L'impression en traversant les reflets, les fenêtres, les miroirs, que le nombre de pixels affiché à augmenté, que la courbe des lumières est plus nette, plus fine.

viré HD dans la nuit. C'est la même bizarre transformation du dehors qui s'opère, grosso modo à la même époque que pour la dernière fois ; c'était il y a deux ans.

Entre temps je n'ai pas écrit une ligne, je ne sais plus écrire ici, mon bureau a changé de mur, et tout simplement je n'y vis plus. Je n'ai pas mieux lu, laissant Marelle où il était, tant pis pour le deuxième tour de tous les côtés, ce sera pour plus tard. Je me suis simplement laissé prendre par l'envie de me retaper tous les Fly (37 volumes). Commencé vendredi, fini hier.

fly.JPG

Dans mes bulles en pointillés, hier avant de dormir, dans la foulée des dernières pages, j'ai essayé de me souvenir de cette ersatz de fanfiction que j'avais essayer de monter quand j'avais treize ou quatorze ans.

Je me rappelle des épisodes imprimés sur papier et des visages des uns et des autres reproduits lorsqu'ils apparaissaient tout en pixels. Mais l'histoire, non, je ne m'en souviens pas, sinon quelques grandes lignes : plusieurs années après la disparition du héros, une nouvelle menace se présentait, et il fallait à nouveau, etc.

Puis d'autres idées qui m'aident à trouver le sommeil : dix ans plus tard, le monde vit paisiblement, les monstres rassemblés sur l'île des montres, les personnages trop vieux pour avoir encore survécus probablement déjà morts, et les autres séparés par leurs nouvelles vies et par le temps qui creuse. La plupart des héros sont amères de voir leur exploit si vite effacé de la mémoire collective et tous les anciens frères d'armes guettent le retour du héros qui ne revient pas. Quelques uns ayant trop combattus sont désormais des infirmes incapables de marcher. La magie elle-même aurait perdu son utilité faute de menace sérieuse. L'humanité peu à peu s'enfoncerait dans l'ennui. Il y aurait probablement peu de combat dans cette fiction fictive, elle serait très vite barbante et les fans du mangas, s'il en reste, la bouderait vite. Le héros ne reparaitrait que sous une apparence de clochard, sous un autre nom, il errerait sans parler à la recherche de la larme des dieux morte dix ans plus tôt, censée renaître. Il y aurait aussi de grandes phrases du type un monde en paix n'a plus besoin de héros ou encore nous avons payé de nos personnes pour que la Justice l'emporte, il y a dix ans, mais aujourd'hui, regarde ce qu'il en reste. Et tout le monde serait fort triste, parce qu'au fond à quoi peut bien servir une équipe de héros quand il n'y a plus personne à combattre ou à sauver ?

Je repars en arrière vers la même période, ce matin, par l'intermédiaire de la wayback machine. Toujours les mêmes obsessions toilées : mes anciens sites, ceux que j'appréciais alors, les sites de fanfics et autres forums ezboard. Je n'ai retrouvé aucune fanfiction sur Fly en revanche, manga trop vieillot (et vieillis) qui ne doit plus intéresser grand monde, malgré sa nouvelle traduction.

Il s'agit pourtant d'une fiction qui m'a suivi des années durant et pour laquelle je garde une certaine tendresse, ne serait-ce que pour ce genre de phrases magiques :

fly2.JPG

Et toutes ces heures passées à attendre la sortie du prochain volume : c'était la première fois que je lisais comme ça un manga encore en cours de parution. Les suivants, parfois meilleurs, étaient pourtant bien fades en comparaison.

vendredi 19 décembre 2008

6685


Mes journées passées en continu dans l'habitacle pressurisé d'un train. Pas toujours le même, mais le même au fond. Le RER qui part pas ou qui part mal, ou reste à quai ou attend que l'alimentation revienne par dessus lui. Le RER du retour annulé, téléporté une gare plus loin, les autres RER qu'on prend pour rejoindre la gare suivante, celle censée abriter la fuite du premier, puis le changement de quai qu'il faut traverser à coup de genoux sec sur les escalators. Les trains froids au chauffage éteint, les portes ouvertes, les néons défaillants, les courants d'air à chaque gare butée. Les gares au courant d'air bis, les grandes entrées scalpées, pas de distributeur en vue, simplement le vas et viens des bipèdes et bagages qui se croisent et s'inversent en fonction des horaires blanc sur bleu. Se dire au cœur de ce marasme là que pas une fois je n'ai pris en photo le plafond de la gare de Lyon sans pour autant dégainer l'appareil pour corriger l'oubli. Deuxième oubli d'une même pensée dans la foulée. Puis des repas chauds vendus froids au prix de formules exorbitées, les miettes de sandwich sèches sur le bec des pigeons, le bruit des rails en écho surexposé par dessus les quais en béton. L'autre train, celui-là plus rapide, qui grésille sa voie jusque vers le sud, c'est à dire emprunter les mêmes rails que ceux qui conduisent jusqu'à la gare, cette fois dans l'autre sens. Le silence de cette cabine là, au fond toujours la même, le petit bruit de l'air conditionné qui conditionne pendant que nous nous débarrassons de nos couches de tissus respectives. La voix dans le haut-parleur qui crépite et le train, le même, différent, à jamais identique, qui repart, mon siège 102 encadré par deux corps jeunes.

Croquis #6

Sur fond de I would be you're slave (parce que c'est vrai).



- 106 (gauche) : grand type châtain, lunettes effilées aux montures grasses et bords verts, rasé de près dont cou lisse, yeux clairs fixés sur les pages défilées d'un Clan des Otori tome II (poche) puis tome III (neuf), gourmette « Sébastien » au poignet gauche, montre opaque et large au poignet droit, fin soupir fatigué puis sommeil intempestif par dessus pages retournées, réveillé-sursaut par contrôleur qui traverse, carte 12/25 oubliée, amende potentiellement remboursable payée CB dans la foulée, t-shirt manches longues beiges sur gris et jean délavé au centre et effiloché au talon, chaussures Adidas de ville au cuir noir aplati et semelles clean impec par dessous, jambes gauche par dessus la droite, pied droit écrasé tordu sur repose-pieds

- 101 (droite) : grand brun aux piercings gauche asymétriques, un lobe puis deux sommets reliés par une barre fine métallique avec arcade gauche percée dans la hauteur, t-shirt noir mi-moulant sur jean neuf bleu nuit, nike air max d'il y a longtemps croisées sur sac Eastpack motifs fleur-camouflage verts et noirs, barbe de trois jours serrée mais souple sur torse qui lui remonte sous la gorge, peau chair de poule sur nuque lisse inclinée, cicatrices sur avant bras gauche intérieur et veines communicantes du coude droit saillantes et serrées sous la peau, mains aimantées à son A marche forcée, édition couverture souple, écriture large, qu'il lit une heure et demie puis referme sous 98 pages, puis mp3-clé usb avec mouvements régulier des doigts, ongles coupés net aux ciseaux, sur genou droit contre les rythmes hip-hop sucrés dans ses écouteurs


Puis de là attraper le pull de l'un pour le glisser dans le compartiment bagages par dessus les sièges et lui marcher accidentellement sur le pied gauche dans la foulée pendant que l'autre s'endort. Les premières neiges apparaissent sur le coup de 14h20, quelque part entre un point A et un point B, puis soleil d'orage couvé en arrivant sur Lyon. La neige il en reste un peu, on l'aperçoit lorsque la voix sans visage nous crépite un terminus qui s'égosille. Premiers mots du type de droite, place 101, qui grogne un ton de brute anesthésiée dans son portable SE puis referme. Se dire qu'après avoir examiné tous les détails de son image, voir sa voix qui d'un coup brise tout le charme emmagasiné ça fait chier. Le laisser sortir par la droite, et moi à gauche. Depuis la gare, attente frigorifiée des six minutes de délais avant arrivée du 5 Terrasse sur les bons rails. Le froid qui s'infiltre entre les deux wagons, pendant que mon sac grince à la jonction, sur la plateforme circulaire qui tourne à la moindre courbe. Les gamins des collèges et lycées en vacances qui sortent en bruit. Image furtive d'un lycée bloquée et puis se dire que plus les retours se répètent ici et plus mes souvenirs directs, mes images mentales, sont liés aux lieux ciblés par Coup de tête, aux faits fictifs qui en découlent, et non aux souvenirs personnels que je peux en avoir. Quelque chose comme de la tristesse derrière ce constat, de la justesse aussi. Tout sonne comme il devrait. Dernier arrêt Passerelle aux sièges presque vides autour, terminus moins un oblige. Portes ouvertes puis fermées : le froid sec et calme d'un décembre habituel, puis la côte trop forte à subir, mes kilos de sac par dessus l'épaule, l'épaule gauche, main droite serrée-coupée sous la bride.

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