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samedi 13 juin 2009

Syndrome court

J'ai reçu cette semaine le deuxième numéro de la revue Cyclocosmia fraîchement parue. J'ai commencé à la feuilleter comme n'importe quelle revue puis suis tombé sur mon texte Melliphage publié dans ce numéro. Je pensais ressentir quelque chose à la lecture de ces lignes imprimées papier, une émotion particulière, peut-être, et rattraper qui sait celle que j'ai loupée lors de la parution dans mon dos d'Assimilation dans Transforme(s) en 2007. Raté. J'ai lu ces lignes sans plaisir, un peu triste je crois, surtout déçu de n'avoir rien accompli avec ce texte de quelques pages. Ce n'est pas un problème d'ambiance, elle y est, il ne s'agit pas non plus de lacunes techniques, car il me semble que j'ai techniquement porté ce texte jusqu'où je pouvais. Non, cette nouvelle est inutile, plutôt, on la mâche longtemps pour bien peu de résultat. Elle manque d'âme, voilà. Elle manque d'âme.

Ce n'est pas nouveau, c'est un problème que je rencontre fréquemment. Je ne sais toujours pas comment écrire des nouvelles, des textes courts. J'essaie vaguement mais ça ne fonctionne pas ou si peu. Il y a quelques années Sablier était brouillonne et trois fois trop longue mais avait au moins le mérite d'aller quelque part. Idem pour Ochracé et Scapulaire qui proposaient quelque chose (maladroitement d'accord, mais ce n'était pas des trompe l'œil). Tous les autres trucs écrits avant et depuis, dans l'ensemble, sonnent plutôt creux, Melliphage">Melliphage compris. Je crois – invente, imagine – que tous ces échecs manquent en fait d'acidité, de violence.

melliphage-papier.JPG

Autre exemple, ce texte lâché il y a quelques semaines et envoyé dans la foulée au gratuit Delicious Paper, non retenu. Je le copie/colle ici car je ne saurai pas où le mettre ailleurs. Titre possible : Les tics du cordon. Là encore je suis allé au bout de ce que je souhaitais faire : je me suis simplement rendu compte après coup que ce que je souhaitais faire ne m'emmenait pas loin.
Je suis (ils m'ont appelé) Javier, Zain, Adam ou autre. Adam, je ne déteste pas. Au moins c'est honnête. Ça déborde de bonnes intentions (symbolisme bien pensant, certains disent). Tellement bien pensant que le kitch ressort. Tellement kitch qu'on pourrait le punaiser rose fushia sur le mur d'une chambre adolescente. Tellement adolescente que ça pourrait être la mienne.
Je suis (ils auraient pu m'appeler) Levothyrox slash Cervarix slash Tamiflu slash Prozac. Plus compliqué à épeler mais c'est une possibilité. Je suis (la presse m'a appelé) le bébé-médicament-du-troisième-millénaire. Du moins durant les jours de l'avant, pendant, après insémination in-vitro. Avant, pendant, juste après grossesse. Passé l'accouchement, la guérison du grand frère slash de la grande sœur, ce nom m'est tombé des bras qui ne tenaient plus rien. Passé l'accouchement, c'était différent déjà, et le fait est qu'on ne m'appelait plus du tout.

La grande sœur slash le grand frère avait, a, aura un nom normal. Un prénom de tous les jours qu'on connaît sans connaître, qu'on écrit sans buter. Le grand frère slash la grande sœur avant était malade mais ne l'est plus. Une histoire de maladie génétique super-rare (ils disent) ou d'anémie congénitale (les journalistes disent) ou de bêta-thalassémie majeure (les médecins disent). Ça veut dire qu'avant moi la grande sœur slash le grand frère manquait de rouge dans le sang. Ça veut dire qu'avant moi vivre correctement c'était compliqué. Qu'on avait besoin d'injection de bébé-médicament à l'intérieur pour faire couler tout ça. Ça veut dire, en gros, qu'on avait besoin de moi et que je ne suis pas né pour rien.

Venez voir ma chambre (j'ouvre la porte), elle est vide. Je suis devenu, au fil du temps, un maniaque de la propreté des choses. Rien ne dépasse et la poussière je ne la supporte pas. C'est un trait de mon caractère (ils précisent) qui n'a rien à voir avec l'éprouvette qui m'a un jour porté. Je suis un corps comme tout le monde (ils constatent), juste que je préfère m'asseoir par terre et attendre que le temps passe sans rien faire ni bouger. Le reste du temps je range : on est bien comme on peut. Encadrée au dessus de mon lit : la photo-Polaroïd de l'éprouvette qui m'a un jour porté (j'aimerais pouvoir le dire mais c'est faux). Éprouvette (ils définissent) : art d'éprouver.

Venez voir la chambre du grand frère slash de la grande sœur (je pousse la porte), elle est vide aussi. La grande sœur slash le grand frère n'est pas souvent là la journée ou la nuit. On a des amis qui sortent et qui font sortir, qui boivent et font boire, qui fument et incitent à fumer. On a des amis qui se droguent des fois ou fuguent aussi. On a des amis adolescents-normaux (les parents disent), ça passera (les parents disent aussi), on espère que ça va passer (les parents ajoutent en fermant la voix). Le grand frère slash la grande sœur a fugué une fois, il a fallu appeler la police puis le retour dans la nuit derrière un gyrophare. Au moins on est en bonne santé, on profite de la vie (ils disent pour rassurer quelqu'un mais j'ignore qui ça peut être). Au moins on a du sang rouge qui coule sous la peau et des fois on l'ouvre un peu pour vérifier qu'il est bien là.

Plus tard (j'explique) je serai pompier ou chômeur ou architecte. Plus tard (je sais) je ne serai ni médecin ni rien de tout ça. Pourtant (ils disent souvent) je dois être habitué à sauver des vies maintenant et je réponds oui en souriant poliment et mes parents déglutissent. Je suis (ils savent) un bébé-médicament très bien élevé, même à présent que je n'en suis plus un et que j'ignore quoi être pour dépanner. Mais (ils bafouillent vite pour se rattraper) c'est quand même vachement bien ce que t'as fait pour ta grande sœur slash ton grand frère. Oui (je réponds), c'est vachement bien.

D'après les spécialistes (les journaux de l'époque racontent), il a fallu écarter au moins quinze embryons avant de tomber sur un fœtus sain slash normal slash immuno-compatible. Parfois je pense à ces quinze copies erronées de moi-même et je me sens moins seul sur le sol de ma chambre. D'autres fois je vois juste la viande emportée par la chasse d'eau lâchée, puis la lumière éteinte dans la foulée d'un gant blanc. Mais (on me demande et m'ordonne) je ne dois pas penser à ces choses là qui me dépassent.

Plus tard (j'espère), allongé sur le sol de mon psy (ils disent qu'il faudrait sans doute), je parlerai à quelqu'un de tout ça et ce quelqu'un prendra des notes quelque part où tout existera. Je raconterai ce qu'il faudra raconter et percerai en moi ce qu'il y aura à percer. Le ton de ma voix sera le même que celui qui a toujours été et ne pourrait pas ne plus être. Je ne dois pas (le docteur Machin expliquera) laisser mes origines biologiques dicter le cheminement de ma vie présente (ou quelque chose comme ça). Oui (je répondrai) et je laisserai ma vie présente se construire autour de l'éprouvette qui m'a toujours porté. Ce sera ma déviance, pathologie, mon alcoolisme. Le grand frère slash la grande sœur pourra expérimenter la santé chaude des corps normaux, jusqu'à l'autodestruction peut-être, si ça lui chante, et moi je me laisserai couler dans mon Polaroïd désert, je vivrai la vie de ceux qui s'en fichent. Je regarderai les autres de loin et ce sera tout. J'ai déjà tout vécu avant de commencer à vivre (ils diront et certains répèteront à d'autres et le bon mot se propagera), à présent j'ai bien le droit de rester un peu à l'écart. Je cultiverai ma déviance, pathologie, mon identité (j'ai hâte). Je fermerai la porte derrière moi, personne n'osera plus l'ouvrir. Merci au docteur Machin et à l'alibi qu'il contre-signera, je me paierai le luxe de l'inutilité. Là (enfin) je pourrais souffler, je commencerai à vivre.
Je ne sais toujours pas comment résoudre ces lacunes, éradiquer ce syndrome. D'ici là je reprendrais Cyclocosmia 2 que je n'ai pas encore eu le temps de poursuivre, il n'y a pas de raison que le reste de la revue pâtisse de ces mauvaises impressions personnelles. En parallèle avancent les dernières relectures de la deuxième partie de Coup de tête (dernier week-end). Le texte est bien ancré et je suis convaincu, enfin, signe sans doute que je ne perds pas totalement mon temps avec ces choses là.

lundi 18 mai 2009

Vers Cyclocosmia 2 (et d'autres ensuite)

Comme le signalait déjà g@rp il y a plusieurs semaines, et comme le faisait remarquer X. par l'intermédiaire d'un commentaire sauvage à peu près à la même époque, le numéro deux de la revue Cyclocosmia (dont le premier numéro avait été décortiqué ici-même l'automne dernier) s'apprête à paraître. Le site officiel pour l'occasion s'actualise, je vous y renvoie pour plus d'informations sur cette revue. Prévu pour sortir le 9 juin prochain, le sommaire du numéro est le suivant (quelque part, paraît-il, mon nom s'y trouve) :

CYCLOCOSMIA II
- totem : condylura cristata
- mots-clefs : bulle, étoile, nourriture
- dossier : José Lezama Lima
- parution : 9 juin 2009
- 125 x 202 mm - 208 pages - 22 euros
- ISBN : 978-2-9528908-9-2

cyclocosmia2.jpg

Blason :
- José Lezama Lima : "Le Cours Delphique" (inédit)

Invention :
- garp : "Entre les deux"
- David Schnee : "Poésie 26"
- Emmanuel Bourdaud : "Dans la poussière"
- Guillaume Vissac : "Melliphage"
- David Gondar : "L'Arrastre"
- Emilie Notéris : "Moleskin Weapon"
- Eric Schwald : "L'Auditorium"
- Alain Giorgetti : "Apologie d'une star de la faim"

- Julien Frantz : "Emmett Grogan, digger with attitude" (essai)

Observation :
- William Navarrete : "José Lezama Lima - Un étrusque, un être anachronique - Hors du commun"
- Antonio Werli : "José Lezama Lima - Repères chronologiques, bibliographie sélective"
- Olivier Renault : "Lezama Lima - La foi dans l'encre"
- Julien Frantz : "Hétérogenèse de l'image - Absence, distance et différence dans la poétique de Lezama Lima"
- Pacôme Thiellement : "L'objectif ultime de la littérature"
- José Lezama Lima : "Nouveau Mallarmé" (inédit)
- Pedro Babel : "Lezama Lima, le "Proust" des caraïbes ? - Jeux de miroirs transatlantiques"
- David Gondar : "Bestiaire pour une décapitation - Du jeu de mains au "je" de vilains"
- Benito Pelegrin : "Miroir, double, homologue et homosexualité dans Oppiano Licario de José Lezama Lima"
- Armando Valdés Zamora : "Le corps écrit de José Lezama Lima"
- Ivan Gonzalez Cruz : "Lezama ou l'invité de pierre"
- Enrique del Risco : "Lezama : le calamar et son encre"

Illustrations :
- Bertrand Secret : "Extrospections"
- José Lezama Lima : "dessins" (inédits)

Tothématique :
- Julien Frantz & Antonio Werli

(Je m'excuse platement auprès de garp, chez qui j'ai volé tous les liens menant vers tous les participants au sommaire, mais la galaxie était déjà toute reliée chez lui, je l'ai donc reproduite ici-même histoire de tisser quelque chose.)

Le prix de cette (belle) revue est fixé à 22 euros. Pour vous la procurer, voyez de ce côté par l'intermédiaire du site officiel.

Vous trouverez également sur le site de Cyclocosmia les présentations pour les futurs numéro 3 et 4, respectivement prévus pour paraître à l'automne 2009 et au printemps 2010. Du beau monde en perspective : Roberto Bolaño et Antoine Volodine. En attendant ces deux là, vous l'aurez sans doute compris, c'est José Lezama Lima qui est à l'honneur avec le numéro 2.

dimanche 3 mai 2009

A corps ouverts

Sarl, personnage de Scapulaire, agresse un corps silencieux au hasard d'un lieu de passage, il le plante, le retourne et lui découpe la peau du dos pour en extraire la scapula (omoplate) tant recherchée : celle qui lui manque.

X, monstre de Melliphage se laisse nourrir de la peau vers les lèvres chaque jour, à la même heure, plongée dans un océan boueux de difformités visqueuses (étoilées diront certains).

Y, narrateur de Cette vie, se laisse envahir par les cadavres et larves d'insectes, névrose phobique qui le recouvre petit à petit en l'espace-fiction d'un battement de paupière.

Z, narrateur de Coup de tête, avance mains dans les poches dans l'été Canicule que l'on sait, main droite amputée qui lui remonte du poignet jusqu'au coude et parfois vers l'épaule lorsque la sueur s'écoule. Plus tard, il s'arrache la peau du moignon au scalpel improvisé et s'écrase sur l'asphalte fumant d'une autoroute : corps pris contre la tôle comme démantibulé, noyé entre pare-chocs gratuits et autres enjoliveurs.
Le saviez-vous ? Il y a 230 articulations dans le corps.
Plus généralement, tous mes personnages (les miens ou ceux des autres, ceux qu'il m'arrive de frôler) ont des syndromes, des membres en moins, des peaux arrachées. Entre les plaies on voit les muscles battre et les artères gonfler. Lire ou créer un personnage, pour moi, c'est assister à une séance d'autopsie vivante, une galerie-webcam seconde par seconde à ciel ouvert. Alors je ne pouvais pas ne pas me rendre à cette exposition, ne pas céder à la tentation d'ouvrir les corps à mon tour, depuis plus d'un an que j'y pense et que je rêve d'y aller.

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H. et moi arrivons fin de matinée devant les portes vitrées, peu de corps (vivants ceux-là) nous précèdent. J'ai dans l'idée que H. m'accompagne dépourvu d'enthousiasme et que sa présence à mes côté tient plus du compromis que d'une réelle envie viscérale qui le pousserait à admirer tripes et boyaux précipités plastiques ou autres alvéoles pulmonaires devenues fractales polymériques. Mais cette phrase je la pense avant de l'écrire et d'acheter (cher) les billets pour l'exposition et je me demande comment on peut ne pas se laisser presser contre elle avec envie. Je crois supposer dans les silences qu'on se partage que c'est là un caprice qu'il m'accorde et que j'assume (essaie d'assumer).
Le saviez-vous ? Le cerveau envoie les informations à plus de 380 kilomètres par heure.
Ils ont remplacé tous les fluides corporels (lit-on) par de l'acétone. Ensuite ils ont plongé les « spécimens » dans du polymère liquide (lit-on) qui a pris la place de l'acétone. Ensuite sèche-cheveux (déforme-t-on) puis sortie d'usine des Ken plastifiés et autres corps en miettes. Ensuite ils les ont piqué sur des tiges et suspendu en l'air ou installé sur des vélos d'appartement.
Le saviez-vous ? La surface de la peau humaine représente 2 mètres carrés.
Les corps sont mis en scène, selon les situations présentées les os s'accordent et muscles désaccordés se répondent, détendus ou fléchis en fonction des positions rencontrées et des efforts fournis. Un écorché joue au football, l'image est figée au moment où. Les tissus s'attachent par dessus les muscles bandés pendant l'effort. Le mouvement coure sous la peau invisible et pourtant rien ne bouge.
Le saviez-vous ? 15 millions de cellules sanguines sont détruites chaque seconde dans le corps humain.
Nous frôlons l'ombre des organes suspendus, des crânes figés sous verre. Nous comptons le nombre de plaques assemblées sous la vitre (frontale, temporale, pariétale, occipitale), nous détachons délicatement les maxillaires (si seulement), nous retirons en silence, à l'abri des regards, l'arrière de l'occiput, nous retournons la plaque, nous y plaquons une loupe emportée au cas où ; nous cherchons au juste où ont pu être gravées les millions d'inscriptions millimétrées que la mémoire a dû stocker sur les parois intérieures de l'os. De cette façon, j'explique à H., c'est le passé d'un mort, d'un spécimen, que nous pourrons retracer en brail, son histoire brute directement sous l'ongle à décoder.

ourbody3.jpg Midi passé, il fait trop chaud contre les murs noirs. Je perds lentement mon souffle. Mes genoux craquent au moindre pas. Pas vraiment le temps de faire une pause, ni même de s'accrocher aux vitres pour admirer les bronches cristallisées. La masse de corps qu'on souhaiterait morts mais qui ne l'est pas se presse, derrière, devant, autour, et force un flux tendu de visiteurs qui ne s'arrête jamais. Trente seconde par vitrine, trente seconde par organe. Dix, quinze, pour les os, les fémurs, les clavicules, banales, pour lesquels on a trop peu de patience. Quelques étudiants prennent notes et croquis, blouse blanche sous le coude. L'un d'entre eux me regarde le regarder. J'explique à H. que si ce corps là était découpé vertical comme la figure 12-C précédente, c'est mon visage, peut-être, que l'on verrait remonter depuis la pupille jusqu'au cortex visuel primaire, projeté inversé contre les parois cérébelleuses, puis peu à peu dissipées, évaporées dans la mémoire, disparu contre les parois trop lisses de son crâne poreux.
Le saviez-vous ? Nous clignons des yeux environ 20 000 fois par jour.
Je cherche une main, main droite, coupée-ouverte de haut en bas et dénudée, peau retroussée. Je cherche l'omoplate de Scapulaire, extrait au cutter puis perdu dans le liquide-ciment d'à côté. Je cherche, je cherche au fond toutes ces situations un jour apparues, la seconde suivante fixées ailleurs sur papier et jamais réellement retranscrites comme il aurait fallu. Je cherche au fond ce que j'ai failli à matérialiser. Peut-être que quelqu'un, avant moi, a déjà pu produire ce même travail à ma place. Peut-être que ces corps là sont quelque part, devant, derrière, autour de moi et que je les ai manquées. Je demande à H. d'ouvrir l'œil de son côté, histoire de ne pas les louper.
Le saviez-vous ? Le corps humain a besoin de 39 kilos d’oxygène par jour.
Nous quittons l'exposition en début d'après-midi, l'estomac ouvert sur une faim timide mais réelle. Je demande à H. ce qu'il en a pensé, j'essaie de trouver ce que moi-même je pourrais en dire. Quelque part, sans doute, une certaine déception. Le corps démembré comme objet, mais non pas comme œuvre d'art, comme il aurait dû. Les foules pressées autour de nous nous ont empêché de clairement apprécier la déambulation parmi les tissus éclatés. L'éclairage pesant, le kitsch de la mise en scène, nous rappelle que ces cadavres n'en sont pas, que ces spécimens le sont trop, que la chair n'est pas tendre et que la machinerie ne tourne plus, que le sang brut ne jaillira pas des artères. Le plastique de ces peaux n'a réveillé en moi aucune des vérités fantasmées que je croyais enfouies quelque part sous l'épiderme. L'autopsie n'a pas eu lieu, ou plutôt si, nous l'avons ratée simplement. Ne restent que les images papier glacé que l'on connaissait déjà : vascularisation du foie, aorte, bronches-fractales éparpillées et chiasma optique. On aimerait tendre la main et frôler l'objet froid derrière la vitre, sauf que... Le seul corps qui m'ait ému, j'explique à H., c'est ce spécimen en pleine foulée, muscles contractées selon l'effort, qui au fur et à mesure de sa course voit les strates de son organisme se défaire : muscles décollés, nerfs et tendons détachés, artères et valves ouvertes, éparpillées. Course lente, étape par étape, d'un corps sain vers sa propre destruction plastique. Nous aurions pu tirer sur ces lamelles désinfectées, les détacher, ne rien laisser que le squelette et son tuteur, nous aurions emporté ses tissus, cellules, comme un souvenir, un mug, une branche préservée d'ADN. Et puis nous sommes sortis les mains vides, les yeux tournés vers ailleurs. Un peu plus loin, marchant toujours, H. m'explique qu'il savait, savait d'avance que ces corps là ne pouvaient pas me satisfaire. Je réfléchis longuement à une phrase fameuse que je pourrais lui répondre dans l'optique de la retranscrire ensuite entre ces lignes mais je n'en trouve aucune. Sarl, personnage de Scapulaire, cutter dans la main, scalpel dans la tête, n'aurait même pas franchi le seuil de cette exposition, il n'aurait rien eu à y faire. Moi-même, stylo en main, scalpel en tête, je n'étais pas au bon endroit, dans la bonne salle.

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Midi déplacé quatorze-heures, nous mangeons en silence un tournedos saignant à l'Auberge des sept plats, rue de Sèze. L'ironie, aujourd'hui, est carnassière. L'exposition du jour est un double échec, quelque part (ce que j'explique à H. pendant que le sang ronge liquide le reste de purée au milieu de mon assiette), puisqu'elle ne m'aidera pas à mieux écrire les corps sur la page, pas plus qu'elle ne me permet de décoder les raisons opaques qui m'ont poussé à m'y rendre. Au contraire (H. me répond, son assiette déjà vide et la purée avalée), ce n'est pas rassurant d'avoir pu écrire Scapulaire et le reste sans avoir eu besoin de cette expo ? Puis je termine mon tournedos (ce qui veut dire que j'en laisse la moitié). Remettre les choses en perspective (ça s'appelle).
Le saviez-vous ? Dans une vie, le cœur pompe l’équivalent d’1 million de tonneaux de sang.

lundi 24 novembre 2008

Nouvelles du front

...je termine aujourd'hui, comme convenu intérieurement, l'écriture, la réécriture et les relectures de Melliphage ; moins de cinq pages à présent prêtes à être lues ; puis l'envoyer dans la foulée, et, comme toujours, l'oublier, l'oublier vite ; idem pour Martyr plastique, ma version monologuée peu convaincante pour le concours homophobie ; aucun espoir là-dessus : je n'ai pas su être positif, et puis j'ai envoyé un jet zéro ; Coup de tête, toujours en cours, continue de progresser à son rythme ; les première et deuxième partie, à deux stades différents, sont bientôt terminées ; s'en suivra alors deux autres projets de textes courts type Careysall à envoyer pour un concours début 2009, je devrais avoir le temps ; je détournerai pour l'un d'eux le travail effectué sur Cette mort l'année dernière ; que cela serve au moins à quelque chose ; que ces soixante et quelques pages ne s'enterrent pas en vain entre les redondances cycliques de mon disque dur ; le but étant bien sûr de m'appuyer sur et non de copier/coller ; retour sur Melliphage (11610 caractères) et l'impression que cette phrase : sa veste accrochée au corps comme un mauvais costume de carnaval en toc, je l'ai déjà écrite quelque part, mais incapable de retrouver où ; pas dans Cette vie, toujours, je viens de vérifier ; peu importe, c'est terminé aujourd'hui, point final et tout et tout, même si, j'en suis sûr, à imaginer qu'on me laverait le cerveau ce soir et que je devais lire ce même texte demain sans savoir qu'il est de moi, je suis persuadé que mes impressions seraient : trop long, trop lourd, trop d'adjectifs...

dimanche 23 novembre 2008

Neige fondue

L'impression que cette journée n'a pour but que d'attendre la suivante. La première neige, le froid, mais aussi la migraine légère, diffuse, tapie sous l'os pendant que l'obscurité autour n'y change rien. Il est très tôt dans la journée pourtant, début d'après-midi, j'attends qu'elle passe, de peur d'en connaître une plus crue encore, plus forte entre les tempes. Je n'ai pas vraiment mal, je crains juste d'avoir plus mal. Alors je gère mon capital douleur. Alors j'attends. J'évite les écrans. Je ne poursuis pas les corrections et réécritures de Coup de tête et Melliphage, pourtant bien repris depuis la veille et le matin aussi. Je reste immobile, la tête prise sous la couette blanche ou bien plus tard, les yeux glissés sur le papier bulle des Passagers du vent. Puis retour sous la couette à attendre, attendre que demain pointe ou, un peu plus tôt, attendre le soir, le droit de pouvoir risquer des écrans aigus et des comportements à risque pour les yeux, puisqu'il sera trop tard pour que ça puisse prêter à conséquence. Une journée de perdue, selon mes critères productivistes, mais en fait pas tant que ça. Une journée blottie, voilà, plutôt. Ce matin, pourtant, tout avait bien commencé, avant même les reprises écrites et les corrections relues, puisque je me réveillais, ce rêve tout chaud encore entre les yeux :
Nous sommes allongés sur le toit ouvert d'un train qui file parmi la brousse. J'ignore qui compose ce nous. Nous discutons ensemble du ciel qui s'écoule, cela nous rappelle ce film sans nom avec Léonardo Di Caprio en tête d'affiche où l'intégralité des caméras étaient pointées sur le ciel défilant depuis le train. On ne voyait que le ciel, rien d'autre que le ciel. Le film était raté, mais le parti pris esthétique intéressant. C'est la même chose durant ce jour, on ne détourne pas même nos yeux pour apercevoir le paysage en contre-bas. Peut-être est-il saturé d'eau, ou peut-être de terres sauvages. Je ne sais pas. Nous parlons de notre destination, nous imaginons nos vacances exotiques. Quelqu'un parle de Nathanael que nous rejoignons en Chine. Il y vit avec sa fille, probablement que nous pourrons l'y retrouver. Puis un blanc entre nos paroles. Nous pensons tous à notre destination, la Chine c'est vrai, mais les camps de réfugiés, les huttes et la crasse réservées aux exilés climatiques. Je ne retrouve toujours pas le nom de ce film mais je revois l'affiche.

samedi 22 novembre 2008

Vendredi (en option)

Le temps n'adopte aucune structure régulière parce que mes semaines fluctuent au gré de ce que l'on me demande. L'impression que depuis un mois je n'ai pas fait deux semaines de suite identiques, ce qui est probablement faux, mais l'impression disais-je. Cette semaine, par exemple, décalée du mardi au jeudi, et non du lundi au mercredi comme elle aurait dû être, puis du jeudi prolongée au vendredi pour faire face aux circonstances qui ont fait que. Une semaine de quatre jour qui, du coup, aspire vers elle un jour de la semaine à venir pour équilibrer le tout pendant qu'entre temps, j'apprends en début de semaine, passée celle-là, que je suis bien prolongé, comme prévu, pour trois mois supplémentaires, donc un peu moins que prévu, mais peu importe, du moment que je peux prévoir.

Alors le rythme des jours martelé par les allers-retours en train, d'un climat gris à un autre, d'un matin froid à un dix-huit heures nuit, c'est un peu répétitif mais Kafka aide, quinze pages ici et là, puis le reste du temps rester figé malgré la nuque qui flanche et les poignets mous contre la vitre. Autour, d'autres nuques brisées, celles de ce couple, par exemple, que je croise chaque matin en partant, puis que j'ai le loisir d'observer ensuite, toujours dans le même wagon, piquer du nez l'un contre l'autre, entouré d'autres nez piqués par brochette qui m'épuisent, m'épuisent déjà, alors qu'il n'est bien souvent pas encore huit heures trente. Lorsque j'arrive au bureau, j'ai à peine le temps de poser mes affaires que le téléphone sonne déjà et l'on me dit un nom à l'autre bout de la ligne, souvent suivi d'un j'ai déjà appelé hier et avant-hier aussi, ces journées commencement bien, et effectivement, c'est bien un nom qui me rappelle quelque chose, mais impossible de retrouver le post-it de la veille ou l'avant-veille correspondant.

Je profite tout de même des heures creuses de midi pour reprendre Melliphage l'air de rien, quelques relectures de plus, histoire de pouvoir en terminer les corrections. Normalement ce devrait être prêt d'ici la fin du week-end. Depuis les échos de la rue voisine, passé deux heures, l'air un moment de Strangers in the night à la trompette résonné, puis aspiré à l'intérieur du bureau, depuis l'envers de nos vitres. Malheureusement le trompettiste est itinérant et son air s'échappe avec.
Entre temps, voilà qu'on me propose, comme je le redoutais depuis le début, je ne pensais pas que ça viendrait si vite cela dit, si ça m'intéresserait de passer à quatre ou cinq jours par semaine au lieu de trois. Je décline gentiment, entre deux e-mails agacés, prétextant qu'avec mes trois jours je m'y retrouve parfaitement. Non que la semaine ait été éprouvante, malgré l'absence de mon responsable, me laissant de fait tout seul pour gérer le service client, mais je vois bien qu'avec quatre jours de pris dans la semaine, si le boulot est bien rempli, le travail, lui, n'avance pas : je n'ai presque rien écrit depuis plus d'une semaine.



Je sors hier à cinq heures moins quart, mes fantasmes de 16h37 évaporés, je traine donc un peu les pieds, je ne suis pas pressé, avant de m'engouffrer sous la carcasse des Halles. En chemin jusqu'à mon quai, je croise le corps de ce mendiant, à genoux sur le sol, iceberg humain planté immobile entre les flots de jambes indifférentes qui continuent d'avancer, dans un sens ou dans l'autre. Son visage lisse et fermé, ses deux mains jointes en prière. Personne autour ne s'arrête devant lui. J'aurais envie de le prendre en photo, mon appareil est à portée de bras, mais ses yeux sont grand ouverts et je ne voudrais pas qu'il puisse me voir. Compliqué. J'avance. Le matin même, c'était une dame effondrée dans un escalator à l'arrêt, les équipes de secours rassemblées autour d'elle, le souffle court, des dizaines d'yeux passants agglutinés par dessus. Puis, un peu plus tard, l'impression, en traversant une gare à l'arrêt, d'apercevoir sur le bord d'un quai, un corps démembré pris dans une couverture allu, et plusieurs usagers aveugles, pressés, qui engouffraient leurs pas dans la couverture, leurs corps soudainement aspirés par l'autre, inanimé. Mais le train redémarre et mon angle se bouche, je ne vois pas la suite.

vendredi 14 novembre 2008

Vendredi de rien

Failli. (Suite d'hier)

Les dieux viticoles avaient dû décider, pour ce jour, ce jour-j réel et non décalé dans le temps cette fois, que je ne travaillerais pas. Fine by me, mais j'aurais préféré être prévenu avant. Puis en fait non. Failli. On trouve toujours le moyen d'avoir à faire ce qu'au fond on évite viscéralement d'avoir à faire. Compliqué.

Donc mon ordi me lâche au bureau ce matin, il me lâche en plusieurs fois, d'abord Firefox bugué, puis Explorer, puis toute la boite-trop-plate qui commence à biper à tous les étages. Resetable à souhait mais piégé dans une boucle de redémarrage sans fin. C'est Windaube ça, il me dit, mon responsable, alors je lui dis oui, peut-être, mais ça aurait pas à voir avec le radiateur collé à la tour depuis des semaines qui fait surchauffer le machin ? Non, il me dit, c'est Windaube, sûr, faut installer Linux. Alors voilà qu'il nous gave le pauvre PC de CD d'installation pirates sans effet. L'installation se lance puis reboote en chaîne insatisfaite. Impressions pourtant que l'ordi chauffe trop et qu'il se relance dès que le processeur menace de griller par mesure de sécurité, que le temps figé dans ses circuits s'altère et saute à chaque fondue des plaques internes : comme moi l'ordi, il chauffe trop.

Donc me voilà lâché sans ordi, à faire des courses à la Poste pour m'occuper, parce qu'évidemment sans ordi je ne peux rien faire. A mon retour je récupère un ordi parallèle sur lequel mon logiciel fétiche n'est pas installé. Tout ce que je peux faire, du coup, c'est répondre aux mails éparpillés, remplir des factures à rallonge et compléter des listes de prix interminables que le marketing me refile parce que c'est long et chiant. Aliénant vient en option.

En retour de pause déjeuner (comprendre : un quart d'heure de salade-sous-vide sans, cette fois, lecture du Désordre, faute d'écran noir), je découvre mon ordinateur de remplacement en veille, protégé par un mot de passe que je n'ai pas, que personne n'a visiblement, sinon mon responsable, évidemment absent pour le reste de la journée. Du coup, c'est journée chaises musicales, je jongle d'un poste à l'autre en fonction des absences-présences des uns et des autres. A 16h15, soit un quart d'heure avant la fin de ma garde, je termine péniblement les trucs les plus urgents. A 16h20, j'improvise une conversation téléphonique toujours privé de mon support écran (et donc, par conséquent, de toutes mes fiches d'informations sur les produits qu'on est censé vendre), alors je réponds de mémoire sur des références que je maîtrise mal. A 16h25 je m'apprête à partir, prêt à attraper mon 16h37, mais non, les dieux viticoles désapprouvent et m'envoient pour une dernière course à la Poste, j'embraye donc sur le 17h07, avec appareil photo oublié qui plus est, pour un 17h34 empoussiéré, faute de mieux.

Le temps du jour rythmé d'horaires qui tournent à vide. Des nappes de temps trop lent enchaînées aux heures d'activité qui fusent. Journée déroutante, fort heureusement terminée. Entre ces heures boiteuses, scotché à mon bureau trop froid, je prends le temps de reprendre Melliphage, de le relire sur papier et d'en corriger les incorrections (et il y en a). C'est au moins quarante minutes utiles prises dans ce marasme de temps perdu. Juste une parenthèse, au moins, pour m'assurer que ma journée n'a pas été vaine, que je ne l'ai pas traversée sans la voir.

dimanche 9 novembre 2008

Titre à une voix

melliphage.jpgJe ne cesse de répéter dans ce carnet de bord que je ne suis pas un bon donneur de titres. J'en suis rarement satisfait ; je les attrape au vol et les fixe dans la foulée par pure haine de voir un fichier anonyme, un dossier-point-d'interrogation. Alors je trouve des titres provisoires, rarement fameux, et à force d'habitude, de provisoires ils passent définitifs. Pire encore pour les titres reliés au recueil-à-venir sur Careysall, forcés de se limiter à un mot, ce qui entrave bien évidemment toute marge de manœuvre. Je travaille depuis jeudi sur un nouveau texte court censé figurer dans Careysall. Je lui donne aujourd'hui le titre suivant : Melliphage, peut-être provisoire, peut-être pas.

Melliphage naît de deux choses, outre la volonté de poursuivre la fragmentation de l'univers Careysall : ma lecture actuelle de Paradiso de José Lezama Lima et ce bout de zapping daté du 6 aperçu ces jours-ci ; on pouvait y voir les bras d'un homme dévorés par des verrues tropicales, gonflées sur sa peau comme des écailles, élargies au bout des doigts comme des racines. Bluffant et beau à la fois. Je l'ai intégré à Melliphage en cours de route et ne le regrette pas.

Comme tous les fragments issus de Careysall (à ce jour : Ochracé, Scapulaire et Sablier dont il pourrait constituer la suite possible), Melliphage développe (poursuit) l'idée d'une obsession du temps fragmenté, découpé, modulé. Je m'en suis rendu compte après coup, ce n'était pas volontaire, mais la corrélation existe. Le temps est étendu dans Sablier, claustrophobique, ralenti ; il est coupé dans Ochracé pour permettre les instants précipités ; il est mer d'huile dans Scapulaire où le passé se superpose au présent, suivant le rythme des pas de Sarl. Melliphage poursuit cette drôle de destruction temporelle ciblée tout en déclinant une idée déjà utilisée pour Perf via le concours JE (texte lauréat du dit concours et qui, soit dit en passant, a été très récemment lu et enregistré en studio par Eva-Li pour le site du Scriptocrate Avisé, suivre le lien pour y voir plus clair). A voir ; pour l'instant je nage surtout en terre inconnue.
Careysall, ville du temps mort ou déplacé, ce n'était pas spécifiquement recherché, la coïncidence est venue d'elle-même, je la remarque en traçant ces dernières pages. Mais c'est évident à présent : c'est aussi la ville de Cette mort (exemple de titre mauvais, non-définitif, que je ne parviens pas à chasser, même si d'autres bien meilleurs se sont précipités depuis) dont la narratrice souffre de la maladie de la mémoire. C'est aussi cette ville au temps rythmé par les jours de soufre et les jours de suie ; le vent coloré par ce qu'il porte et qui tartine sans vergogne les façades des immeubles jusqu'au centre-ville.

Mais le titre est foutu, je le sais déjà, il a pris place dans ma tête, il a colonisé mon perfectionnisme lacunaire. Alors Melliphage ce sera ; cinq pages à peines, une dizaine de milliers de signes, sans doute l'un des textes anecdotiques du recueil-à-venir-sauf-qu'on-sait-pas-quand. Melliphage : la toute première phrase commence par alors, c'est une accroche (réitérée) qui me plaît bien.

vendredi 7 novembre 2008

Impressions

J'ai passé les trois premiers jours de ma semaine à voir venir le jeudi, début de mon week-end allongé, pour finalement arriver au seuil de mon vide habituel, rien, il n'y a rien, tant de choses écrire et pourtant, non, il n'y a rien devant.



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J'aimerais ne plus avoir à vivre entre les impressions périphériques qui s'écoulent, contre les vitres d'un train ou ailleurs, latérales, permanentes, interminables. Passer mon temps à subir ces impressions, à les émettre parfois moi-même, continuer de creuser ce vide incompressible qui me sature l'œil en permanence. Je suis étudiant en lettres, j'imprime l'impression d'un amateur de littérature qui connaît son sujet quand il en parle, développe une image bombée vers le haut pour masquer un gouffre d'ignorance opposée encore plus large. Je suis vendeur en librairie, parenthèse, je donne l'impression que ce livre que je n'ai pas lu, ne lirai jamais, est bon, excellent, qu'il faut absolument le lire, l'acheter, l'offrir. Je suis prof-vacataire, je dois imposer l'impression de celui qui sait, qui est sûr de, qui transmet des savoirs réels, quand bien même je ne sais rien et n'ai pas envie de savoir. Je suis chargé de la relation clientèle, j'oppose mes impressions d'ensemble, je connais par cœur les produits dont je parle mais que je découvre, j'assure des clauses intenables, je promets des délais idylliques. J'essaie d'écrire : je tisse une impression de bien-huilé, de réalité travaillée, quand en réalité, justement, je laisse aller les mots au hasard du moment. A force d'aller voir l'envers des choses, j'en viens à ne plus croire en rien, car rien n'est suffisant, rien ne marche, tout est décevant.
Ces impressions s'enchaînent les unes aux autres, elles tiennent ce qu'elles tiennent mais finissent toujours par crever. Idem pour les personnes autour, réseau d'impressions plus ou moins bien trempées, en attente de crever à leur tour, tout autour de moi.



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Je suis fatigué de toutes ces virtualités réunies autour et à l'intérieur de moi. Tous ces filtres censés me faire détourner les yeux du vide originel. Fatigué que les personnes croisées ne soient pas à la hauteur de l'impression qu'elles diffusent, parfois sans le savoir. Fatigué de traquer un objectif-accessoire, chimérique, l'atteindre, et n'y rien trouver d'autre qu'un nouveau stage clear incohérent. Fatigué de toujours avoir à en revenir au vide, au vide et non pas à l'ennui, non, le vide, vraiment, celui qui me donnerait l'humeur de relire Un roi sans divertissement, parce que c'est bien de cela dont il s'agit, de vide.



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Alors que faire de ce vide ? L'emmurer dans un système. Bâtir des plateformes d'entretien du vide. Instaurer des quotidiens-type et n'en jamais dévier. L'occuper. Le travestir.



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Et des paroles qui reviennent pour aider à le combler, même mal : just the librium and me |my libido splits on me | do you like girls or boys, it's confusing these days | she doesn't know if you're a boy or a girl | lights out boys | travel mode is the key et ainsi de suite.

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Et puis parce qu'il le faut, j'écris ce truc, pas trop long, six pages maxi, je ne sais pas où je vais ni pourquoi je l'écris mais je m'y enfonce, ça ne donnera rien de bon au bout, ce sont encore des lignes bâties sur le hasard, un autre mot pour le vide, et ça ne tiendra pas, ça ne tient jamais, j'ai juste l'impression que ça pourrait tenir.

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Ces impressions sont trop fragiles, je n'arrive pas à bâtir mon monde par dessus. J'aimerais pouvoir partir encore, fuir ce vide originel, justement parce que le mode voyage est la clé, qu'il faut rester en mouvement, encore, toujours, et ne jamais s'arrêter, ne jamais regarder autour, à l'intérieur, jamais, simplement avancer, peu importe où ni pourquoi, alors écrire, écrire évidemment, c'est bien la pire des options possibles, la pire, écrire c'est immobile, beaucoup trop immobile, j'ai besoin de marcher pour ne pas voir le vide, de courir même, voilà, de courir.