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samedi 6 mars 2010

4 tentatives d'attraper au vol l'accident de personne quand il se jette sous nos roues

Pont de l'Alma, livre des coïncidences, m'impose lecture de cet accident de personne, peu avant la fin du livre, fin de semaine, hier, instant où je m'assois dans mon train en attente de départ, peu après avoir pris notes encore (tactiles, toujours) de quelques morts en plus pour mon propre projet d'Accident de personne qui se prépare en coulisse et pour lequel je traque les suicidés comme des médailles (plus de 100 notes à présent), instant où le retard de ma rame pourrait après tout être lié à un l'un de ces accidents de personnes tacites qu'on préférerait nous cacher, peut-être, peut-être, on ne sait jamais...
Soudain le train s'arrêta en rase campagne, juste après deux heures de l'après-midi. Par haut-parleur on nous annonça qu'un accident de personne s'était produit sur la voie, telle fut l'expression utilisée. Plus tard les employés du chemin de fer nous expliquèrent qu'un homme d'environ quatre-vingts kilos s'était jeté sous le train, qui allait à près de cent soixante kilomètres à l'heure. Il ne manquait plus que de préciser le poids de la locomotive ; mais avant d'entendre cette description d'un combat aussi inégal...

...sur un chemin à côté de la voie plusieurs voitures sont passées, l'une de pompiers et l'autre du personnel du service médical d'urgence, le SAMU, et on nous a informés peu après que la locomotive n'avait pas été endommagée. Mais qu'il fallait du temps pour débloquer les freins et surtout faire venir un nouveau conducteur pour remplacer son collègue, qui devait encore être sous le...

...un garçon aux cheveux en brosse demeurait plongé dans la lecture de son roman policier de la Série Noire. Je me rappelle que lorsqu'il leva enfin la tête de son livre, comme s'il sortait d'un rêve, et apprit, tout étonné, ce qui venait de se passer, il fit ce seul commentaire, dont je notai les paroles : Il y a des gens qui ont du mal à vivre. À quelques pas de là, la demoiselle en tailleur noir venait de dire au téléphone : C'est la dernière fois que je vais à...

...passer sous ma vitre des employés du SAMU, qui ramassaient les restes du suicidé dans de grands sacs en plastique noir, et ma voisine de place se couvrit le visage de ses mains. Le train s'ébranla lentement et soudain, comme si la machine l'avait aussi déchaînée, à moins que ce ne soit un deus ex machina théâtral, une pluie torrentielle s'abattit, rideau qui cachait à nos yeux le lieu de la tragédie.

Julián Ríos, Pont de l'Alma, Tristram, trad : Albert Bensoussan et Geneviève Duchêne, entre les pages 288 et 290.

vendredi 5 février 2010

Upon bones


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Blood meridian, livre aux pages gorgées de poussière, je m'y enfonce, fallu reprendre déjà deux fois car je me perds : de la poussière, oui, et du sable, de l'os calciné, blanchi par le jour, carcasses d'animaux aux chairs évaporées. Blood meridian plus dense que La route ou No country for old men auquel il ressemble pourtant et chaque phrase est une traversée du désert. Chaque traversée du désert océan de sécheresse.
In two days they began to come upon bones and cast-off apparel. They saw halfburied skeletons of mules with the bones so white and polished they seemed incandescent even in that blazing heat and they saw panniers and packsaddles and the bones of men and they saw a mule entire, the dried and black춅ned carcass hard as iron. They rode on. The white noon saw them through the waste like a ghost army, so pale they were with dust, like shades of figures erased upon a board. The wolves loped paler yet and grouped and skittered and lifted their lean snouts on the air. At night the horses were fed by hand from sacks of meal and watered from buckets. There was no more sickness. The survivors lay quietly in that cratered void and watched the whitehot stars go rifling down the dark. Or slept with their alien hearts beating in the sand like pilgrims exhausted upon the face of the planet Anareta, clutched to a namelessness wheeling in the night. They moved on and the iron of the wagon-tires grew polished bright as chrome in the pumice. To the south the blue cordilleras stood footed in their paler image on the sand like reflections in a lake and there were no wolves now.

Cormac McCarthy, Blood Meridian.

mardi 19 janvier 2010

Arnaud Cathrine, Le journal intime de Benjamin Lorca

Arnaud Cathrine ne m'est pas inconnu (Frère animal, projet de livre-disque sorti chez Verticales en 2008 avec, entre autres, Florent Marchet : j'ai écouté et j'ai aimé) pourtant je n'ai rien lu de lui. Et parce que son nom était chez moi associé à celui de Florent Marchet, que j'aime beaucoup, je le découvre, et je le lis, finalement. Le journal intime de Benjamin Lorca est paru chez Verticales ce mois pour la rentrée d'hiver.

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Je ne le savais pas en le découvrant mais la clé centrale de ce livre est la fuite, abîme ancré qui avait déjà tout en lui-même pour m'attirer. Le journal intime de Benjamin Lorca n'en est pas un, c'est un portrait et, pire, un faux. Benjamin Lorca, personnage central mais absent permanent, est une figure qu'on cherche, qu'on fuit, qu'on voit mais qu'on ne trouve jamais. La raison première est simple : Benjamin Lorca est mort : mort bien avant le début du texte. La deuxième raison qui explique ce constat vient directement de ses proches (ils correspondent aux quatre narrateurs qui s'échangent et alternent leurs voix pour les prêter au récit) : personne ne l'a jamais vraiment connu.
En groupe, on dirait souvent quelqu’un qui perd pied. Un enfant dans la foule, comme il le disait lui- même, citant un film de Gérard Blain qu’il affectionnait particulièrement.

Arnaud Cathrine, Le journal intime de Benjamin Lorca, Verticales, P.166
Tableau diffracté composé de quatre parties qui avancent à rebours en direction de l'épicentre (la mort de Benjamin Lorca) : voilà la structure du récit. Le premier tableau celui de l'amant éconduit (quinze ans après), le deuxième celui du frère (dix ans après), l'ami le troisième (cinq ans après), et l'amoureuse enfin (sobrement intitulé « après » : le voilà l'épicentre). Ce n'est pas gâcher l'intrigue que de dévoiler la structure : c'est bien la structure du deuil, elle avance à quatre voix vers avant.
C’était mon frère, mon grand frère, je l’ai aimé, j’ai beaucoup attendu de lui, mais rien n’est jamais venu. Ou si peu. Si peu que je nomme: rien. Quand on me parle de Benjamin, je sauve les apparences. Je réponds en ayant droit (que je ne suis pas), en fin connaisseur, en frère bien aimé, et quoi d’autre? Je fais comme si j’avais réellement et durablement eu la sensation d’être son frère. Au lieu de quoi nous n’aurons jamais été que d’immuables étrangers l’un à l’autre. Mais je fais comme si, aujourd’hui encore. Comme si ça avait marché.

Benjamin est l'unique point de fuite qui unit toutes les voix, qui les accordent entre elles. Et c'est bien ce qu'il est : un point à l'horizon qui se défait de l'image à mesure qu'on la fixe. Benjamin est écrivain, mais ne publie que de la fiction. Depuis plusieurs années il alimente son fameux journal intime (celui du titre) régulièrement, ce « livre qu'il n'écrira jamais » et qu'il poursuit pourtant. Dans son journal sa vie telle qu'il n'a pas pu la vivre ou telle qu'il aurait aimé la vivre ou autre chose peut-être : personne ne sait vraiment, et d'ailleurs qui a pu le lire, ce fameux journal ? Ceux qui ont lu ne disent rien. Les proches de Benjamin gravitent autour de son absence, réagissent à leur deuil intérieur, le recherchent par leurs propres moyens. Ce n'est pas une querelle d'ayants droits ou de charognards qui veulent récupérer chez Benjamin le Texte, la Phrase, mais bien une quête plus intime, fragmentée, d'une personne dont on se demande, au fond, si elle a un jour réellement existé (les proches peuvent être comme ça).
Une fois encore, Benjamin ne m’a pas suivi. C’est le propre des gens qui se protègent de notre amour que de s’octroyer le droit à l’imprévisible, se désolidarisant de la plus implacable façon, comme pour dire: tu ne m’envahiras pas, je ne suis pas à toi, je suis libre, et d’abord libre de toi.

Le texte est incertain : jongler sur du vide sur 200 pages, c'est compliqué. Le texte est inégal, aussi. La première et la dernière partie sont un ton en dessous des deux autres. La personnalité des narrateurs successifs peinent à s'imprimer sur le texte (la langue se déroule elle-même, parfois très académique, sans réellement sursauter en passant d'une voix à une autre) et la quatrième narratrice, Ninon, censée être de fort tempérament, déçoit un peu une fois venue la fin du livre : le livre se termine, d'ailleurs, en queue de poisson, un peu convenu, et sans grande conviction. Le texte est simple, presque dénué de personnalité (comme Benjamin lui-même ?), ce qui n'est pas forcément un mal, mais souvent trop simple, trop net, trop chaste, et rarement aussi précieux qu'il aurait pu être. Les dialogues jouent pour beaucoup sur cette impression très mitigée : là encore, compliqué de bien rendre les banalités tout en évitant de rendre le texte, lui-même, banal.
La vie finit toujours par revenir et c’est une trahison contre laquelle nous ne pouvons rien. À croire qu’il y a une date de péremption sur tous les cercueils, fixée d’un accord tacite par cette entité inflexible qui finit immanquablement par réussir à nous enrôler: les autres. Les autres qui vivent et travaillent, ceux qui ont peut-être vécu la même chose que nous, ceux qui n’ont pas vécu la même chose que nous, ceux qui ont été épargnés pour le moment, ceux qui sont heureux, ceux qui se traînent pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les nôtres ou même avec une quelconque disparition, les autres, plus ou moins compréhensifs, plus ou moins attentifs et présents, les autres qui ne peuvent pas partager ce que l’on endure et prendre notre douleur, les autres qui nous laissent seuls car ce n’est pas de leur ressors ni même humain de s’arrêter de vivre comme nous sommes contraints de le faire ou, plutôt, de se mettre en marche forcée comme nous. Et moi qui craignais, la semaine de l’enterrement, que Benjamin ne se mette à leur «appartenir», comme vulgairement tombé dans le domaine public... Rien du tout: sitôt le rituel passé, on nous le rendit, lui et la béance. On ne garda de lui que ses livres. Et l’injustice était voué à persister: à nous le pire, aux lecteurs et admirateurs le meilleur. Aux autres, ses romans suffirent à faire croire qu’il était encore un peu là. Nous, rien ne put nous leurrer.

Benjamin est discret, son livre l'est également. Et même s'il reste en demi-teinte, jamais vraiment tenace, jamais vraiment aigu, la perspective que dégage le récit me traverse, car je l'ai fait mienne. De Benjamin Lorca on ne saura jamais vraiment rien (l'image est celle d'un épisode des Simpson : Homer en pleine hallucination cherche à rattraper Marge, il lui tourne autour, mais il ne voit jamais que son dos et sa nuque : ici ils sont quatre à regarder un point censé les rassembler, narrateurs, mais ils ne voient qu'une silhouette et de dos, c'est la même vision inflexible depuis les quatre postions pourtant opposées) sinon qu'il disparaît, sinon qu'il est vide. Sa parole s'incarne uniquement dans ses propres textes, dispersées avec parcimonie sous forme de citations. Et Arnaud Cathrine d'aller voir au-delà de la question du deuil, puisque connaître Benjamin, c'était déjà, en soit, pour les autres comme pour lui-même, être en deuil d'un autre Benjamin, qu'il ne serait jamais ou ne pourrait pas être. Ce livre n'évoque pas l'absence d'un mort mais bien l'absence du vivant qu'il avait été.

D'autres lorgnons sur Lorca :

Télérama
Ouest France
Mediapart
Les inrocks

vendredi 1 janvier 2010

Gefahr

Avant, bien avant. Le contexte politique c'était : ils interdisaient les rassemblements, les visages masqués, interdisaient les cagoules et les trucs sur les yeux, interdisaient qu'on s'approche des voies, les voies ferrées, parce qu'on pouvait « foutre la terreur ». Le contexte politique c'était aussi : ils cassaient les grèves en nous remplaçant par des intérimaires. On savait pas trop qui c'était ni d'où ils venaient mais on savait qu'ils étaient pas trop là pour longtemps et qu'ils faisaient que passer, mais ils étaient partout puisque tout était devenu provisoire.

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En passant dans les rues on pouvait traverser les contrôles, mais jamais longtemps. Les yeux doivent être visibles, ils disaient. Le visage dégagé. On doit voir la peau, ils disaient. Elle est où ta peau ? ils demandaient.

On maquillait les meurtres. Ils tuaient les clodos comme on ramasse les branches d'arbre pourries passé l'hiver : en tas. On disait : il volait de l'alcool dans les magasins, on disait : c'est une insulte à notre mode de vie, on disait : faut qu'on se défende. Puis à quatre contre un ils l'ont bloqué et tabassé en attendant que « la police fasse son travail », sauf que c'était déjà fait. Les rapports d'autopsie disaient : « asphyxie mécanique par compression de la cage thoracique », ça fait beaucoup de poids sur un corps juste pour une bouteille de bière, non ? Mais eux ils disaient : on a fait notre travail, ils disaient : on a fait ce qu'il fallait. Sauf que juste : les clodos dans les magasins c'était pas que des voleurs, c'était des dynamiteurs et on voulait pas que ça se sache et on voulait pas que ça enfle. Eux ils avaient pas besoin d'avoir de masque ou de cagoule parce qu'ils avaient déjà plus de visage. Et comme ils avaient plus de visage on leur compressait la cage thoracique.

C'était avant, pendant et après les grandes grèves. On parlait de ça dans les journaux et les bulletins d'infos permanents. Tout le monde savait tout et tout le temps. Mais personne avait peur. Ils ont commencé à prendre peur quand les premiers trains ont sauté. Les journaux parlaient de nitroglycérine tous les jours. Fabrication artisanale peu coûteuse, ils disaient. Hautement instable, ils disaient. C3H5(ONO2)3 + 3/2 O2 ----> 3/2 N2 + 3 CO2 + 5/2 H2O + ¼ O2, ils disaient. La formule était dans les gros titres. Tout le monde pouvait s'amuser à en faire. Les composants venaient de Chine dans des containers bleus. On dépotait au Havre et tout le monde laissait faire.

mardi 22 décembre 2009

Saratoga

1

saratoga.jpgJe me sens parfois comme Jim Carrey sur Saratoga Avenue (Eternal Sunshine of the Spotless Mind) : coupé du monde. Je suis là sans y être, il y a un film opaque entre moi et le reste. On voit flou dedans, on voit mal. On comprend rien.



2

L'odeur des clopes sur mes fringues me rappelle que j'ai (pourtant) traversé les autres, hier.

3

Quand je vois dans la rue, entre Jules et Natalys, un adolescent qui fait la manche niveau trottoir (le panneau dit « Aidez-moi, j'ai faim », la gamelle du chien est pleine), ma première pensée est : il a des couilles, il est sorti du monde. Deuxième pensée : lui, au moins.

4

Mes obsessions sont le deuil et l'amputation, mais je ne sais pas encore ce qui me manque, ni dans un cas ni dans l'autre. Voilà l'objet de mes recherches.

David Menear, Journal des sens Vol 1 (fragment non daté, simplement identifié comme « Un jour »).


5

nounours

mardi 15 décembre 2009

Accident de personne

adp.jpg

Depuis plusieurs mois je rassemble, dans l'attente de monter un projet cohérent, des notes quotidiennes, tactiles ou non, sur ce que la SNCF et la RATP appellent les « accidents de personne », et qui désignent souvent les suicidés projetés sur les voies. J'écris des notes, mais je pense fragments, instants, virgules. Le projet Accident de personne a depuis le début été tourné vers Twitter (qu'est-ce que Twitter ?). Une « fiction minute » composée de plusieurs dizaines de fragments de 140 caractères ou moins. À ce jour, j'en ai déjà fixé plus de 70. Idéalement, j'en souhaite une centaine. À partir de 100, je commencerai à trier : n'en conserver ensuite que 60 ou 80. Poster ensuite un fragment par jour, pendant X jours, tous les matins. Aux heures de transport en commun.

Aujourd'hui, 15 décembre, j'ai pu noter dans mes fichiers classés webfiction la formule suivante :
Accident de personne, 17h55 (photo).
Fragment #71, diverses déclinaisons possibles : réactions lentes suite à l'annonce sncf : toutes ces têtes qui crachent sur la chair en charpie (mais à distance) / réactions lentes au bord des quais : visages en chaîne, crachent ensemble sur la chair en charpie (mais à distance) / réactions lentes sncf, salive aux lèvres, prêts à cracher sur les cadavres / réactions lentes au bord des quais : y manquait plus que ça
Liens précieux à archiver sur la question : JIDV (côté conducteur), Largeur (côté passager), Blogencommun (côté commentateurs).

jeudi 5 novembre 2009

Trente et un monticules

Je traverse Volodine, banc de brouillard qui s'accroche à la peau puis s'évapore. Parfois totalement (c'était le cas de Biographie comparée de Jorian Murgrave) ou moins (comme Dondog ou Un navire de nulle part). Ce Rituel du mépris, primé en son temps, est peut-être le plus palpable de ses livres. C'est le cinquième mais réellement c'est le premier. On s'y enfonce et les pages poisseuses, bourrées d'adjectifs, collent au bout des doigts.
Ils se mirent à ramper vers l'arrière. Si l'on excepte le frottement des vêtements contre la terre enneigée, et de temps à autre un cliquetis d'arme ou de ceinture, le silence était impressionnant.
Un silence de tombe, comme il est d'usage de dire.
L'amertume au coeur, l'estomac ravagé par la pitié, le visage bleui, crispé, les yeux cherchant sur le sol prétexte à vomir une malédiction, les mains tremblantes : tout le monde se retrouva au campement avant midi, à bonne distance de Mojjga dont on se contentait de verrouiller l'accès avec une mitrailleuse. Le vent s'était interrompu et la neige tombait, maintenant à gros flocons, épaisse, collante, imposant sa tranquillité aux choses. Les hommes évitaient entre eux le contact et les regards, brûlants du désir de s'effondrer dans un oubli impossible. Des lèvres tordues, des rictus crevassés sur lesquels les cristaux mettaient du temps à disparaître. Les deux détachements chargés de la diversion étaient portés manquants, ainsi que l'estafette qui à neuf heures avait été envoyée de l'autre côté du village.
Une communication radio fut établie avec la capitale, mais les interlocuteurs d'Otchaptenko n'étaient pas ses supérieurs directs et il ne leur confia pas dans quelles circonstances les détachements d'élite avaient été anéantis. Il fit état de sérieuses difficultés, réclama l'envoi d'une seconde compagnie et d'une voiture blindée, mais l'essentiel des précisions transmises ne concernait pas l'offensive ratée du matin. Sans pouvoir maîtriser le tremblement nerveux qui lui écorchait la voix, mais que la mauvaise qualité de l'émission empêcherait de déceler à Goïgra, il insista avant tout sur l'épisode du journaliste : surpris sans sauf-conduit sur le théâtre des opérations, susceptible de trahir des secrets militaires, celui-ci avait été régulièrement jugé par le tribunal spécial que toute compagnie d'intervention avait le droit de réunir en cas de besoin. L'ordre de le passer par les armes avait été donné, dans les formes légales qui le rendaient immédiatement exécutoire. L'homme avait par conséquent été fusillé à huit heures trente, selon la procédure habituelle.
Il est possible que l'interlocuteur d'Otchaptenko eût montré alors quelque réticence à admettre une telle sévérité à l'égard de la presse. C'est en tout cas à ce moment que le commandant prononça la phrase que L'Etoile du combattant eut par la suite tant de peine à lui pardonner : « Nous n'avons évidemment pas que cela à faire, mais nous dégagerons bien quelques minutes pour fusiller un deuxième ou un troisième journaliste. »
Pure fanfaronnade sans doute, un sanglot détourné. La rage impuissante le secouait des pieds à la tête. Sa voix errait, creusée de démence, éraillée, brisée, enivrée d'une horreur qui mettrait toute une vie à se dissiper. Il n'avait que faire des conflits avec la presse, ce n'était pas au cadavre du journaliste qu'il pensait, même s'il en parlait pour tenter de repousser les autres ailleurs que dans la douleur de sa mémoire. Il avait à l'esprit des images qui le hantaient, rien à voir avec L'Etoile du combattant et son gratte-papier fusillé.
À l'endroit où la diversion aurait dû avoir lieu, les rochers et les bruyères étaient jonchés de formes grisâtres. Après, ils avaient eu largement le temps de les compter et de les recompter. Trente et un monticules, chacun de la taille d'un homme recroquevillé et endormi, trente et une cellules floconneuses reliées au cocon principal de la première maison par une infinité de fils argentés. Une petite foule couchée ici et là dans l'herbe que le givre avait brûlée, un charnier méconnaissable qui était devenu une annexe livide de la toile. Tout frissonnait ; malgré leur fragilité apparente, les fils résistaient aux secousses que leur imposaient le vent glacial et les premiers tourbillons de neige.
Et peut-être, momifiés au sein de la soie étouffante, des visages encore tièdes, des paupières paralysées, ouvertes sur un monde qu'âme et corps suppliaient de quitter au plus vite.
Depuis le coude de la rivière, il reprenait mentalement, encore et encore, l'énumération des noms de ceux qui avaient été choisis pour constituer les deux détachements, il vérifiait de loin, à l'oeil nu et à la jumelle, que chacun des cocons avait bien été transpercé plusieurs fois par les balles, il ordonnait, d'une voix cassée, d'une voix folle, de tirer, encore et encore et encore.
Il avait interdit à quiconque de s'approcher des victimes prises au piège. Il n'y avait aucune raison de penser que, si elles survivaient toujours, ces momies humaines eussent désiré autre chose que la délivrance.
Et la délivrance est quelque chose qui peut être offert depuis le couvert des arbres.

Antoine Volodine, Rituel du mépris, Denoël, P.472-474.

samedi 31 octobre 2009

La pluie n'était qu'un mirage

Fin du premier tome.
Il commence à pleuvoir. Les premières gouttes, brutales, espacées, rapides, passent à travers les feuilles et frappent la terre avec un long soupir, comme soulagées d'une attente intolérable. Elles sont grosses comme de la grenaille, chaudes comme si elles sortaient d'un fusil. Elles cinglent la lanterne avec un sifflement mauvais. Notre père lève la tête, la mâchoire pendante, sa chique humide et noire collée au bas des gencives. Derrière son visage ahuri de surprise, comme hors du temps, il songe à cet ultime outrage. Cash regarde le ciel, puis la lanterne. La scie ne s'est pas arrêtée ; le rayon mouvant que lancent les dents au rythme de piston ne s'est pas brisé. Il dit : « Allez chercher quelque chose pour couvrir la lanterne. »
Notre père se dirige vers la maison. La pluie soudain s'abat, sans tonnerre, sans avertissement d'aucune sorte. Elle le balaye d'un seul coup jusqu'à la véranda et, en un instant, Cash est trempé jusqu'aux os. Et cependant, la scie n'a pas ralenti son mouvement comme si, pour elle et pour le bras qui l'actionne imperturbablement, la pluie n'était qu'un mirage. Ensuite, il pose la scie et va se pencher au-dessus de la lanterne, l'abritant de tout son corps. LA chemise est plaquée sur son dos mince et osseux. On dirait qu'il s'est retrouvé brusquement retourné à l'envers, chemise et le reste.
Notre père revient. Il a endossé l'imperméable de Jewel et il porte celui de Dewey Dell. Accroupi au-dessus de la lanterne, Cash allonge le bras, ramasse quatre bâtons, de façon à former une tente au-dessus de la lanterne. Mon père l'observe : « Et toi, j'me demande ce que tu vas faire, dit-il, Darl a emporté son manteau.
- Je m'ferai mouiller », dit Cash. Il reprend la scie qui recommence son va-et-vient, circulant dans cette calme impénétrabilité comme un piston dans l'huile ; trempé, osseux, infatigable, le corps svelte et fin comme celui d'un enfant ou celui d'un vieillard. Notre père l'observe, il regarde le ciel avec cette expression stupide et rêveuse de personne outragée et pourtant triomphante, comme s'il ne s'était pas attendu à moins. Parfois, il remue, il change de place ; décharné et ruisselant, il ramasse une planche ou un outil qu'il repose ensuite par terre. Vernon Tull vient d'arriver et Cash a enfilé l'imperméable de Mrs Tull. Vernon et lui cherchent la scie. Au bout d'un moment, ils la trouvent dans les mains de notre père.
« Pourquoi que vous n'rentrez pas à la maison, au lieu de rester comme ça sous la pluie ? » dit Cash. Notre père le regarde ; l'eau ruisselle lentement sur sa figure. On dirait une parodie burlesque de tous les dénuements coulants sur un visage sculpté par un caricaturiste impitoyable. « Rentrez donc, dit Cash, Vernon et moi on peut le finir. »

(…)

Vers le point du jour, la pluie cesse, mais il ne fait pas encore clair quand Cash, ayant enfoncé le dernier clou, se redresse avec raideur et regarde le cercueil terminé. Tous les yeux sont tournés vers lui. A la lueur de la lanterne, son visage est calme, pensif ; lentement il frotte ses mains sur l'imperméable, le long de ses cuisses, d'un geste final, décidé, recueilli. Alors, tous les quatre, Cash, notre père, Vernon et Peabody, soulèvent le cercueil sur leurs épaules et se dirigent vers la maison. Bien qu'il soit léger, ils marchent lentement ; bien qu'il soit vide, ils le portent avec précaution ; et bien qu'il soit inanimé, ils n'en marchent pas moins en étouffant leurs paroles, parlant de lui comme si, terminé, il sommeillait à demi vivant, dans l'attente du réveil. Sur le plancher sombre, leurs pieds frappent gauchement comme s'ils n'avaient depuis longtemps marché sur des planchers.
Ils le déposent près du lit. Peabody dit tranquillement : « Si on mangeait un morceau ? Il fait presque jour. Où est Cash ? »
Il est retourné sur les tréteaux. A nouveau penché dans la lueur blafarde de la lanterne, il ramasse ses outils, les essuie soigneusement avec un chiffon et les remet dans la boîte à courroie de cuir pour passer sur l'épaule. Après quoi, il prend la boite, la lanterne et l'imperméable, et retourne à la maison. Tandis qu'il monte les marches, sa silhouette indistincte se détache sur l'orient pâle.

William Faulkner, Tandis que j'agonise, La bibliothèque de la Pléiade, trad : M. - E. Coindreau, P.947-950.

dimanche 30 août 2009

Des inventaires alphabétiques

notules.jpg Les Notules dominicales de culture domestique de Philippe Didion : autre journal compilé via Publie.net section « Atelier des écrivains », après entre autres le Journal du Désordre de Philippe de Jonckheere lu l'année dernière. Je ne vais pas encore répéter que j'apprécie particulièrement ces journaux, n'importe lesquels généralement, ni pourquoi, je ne le sais pas moi-même. Celui-ci dans ma top liste des journaux à poursuivre (je suis devenu cette semaine notulien à mon tour). En attendant lire quelques extraits issus de la compilation Publie.net des Notules, la recommander chaudement, et les retrouver suivies hebdomadaires, désormais tous les dimanches.
Courrier. Je reçois le dernier numéro de Viridis Candela, les carnets trimestriels du Collège de 'Pataphysique, qui consacre un dossier à l'aptonymie. Rappelons que l'aptonymie est la science de la recherche et de l'étude des relations entre les patronymes et les activités de ceux qui les portent. J'ai plaisir à retrouver, dans la liste publiée par Alain Zalmanski, certains aptonymes que je lui ai fournis, découverts par mes soins ou par ceux de mes correspondants qui connaissent mon intérêt pour la chose. Où l'on découvre avec joie, parmi des centaines d'autres, Henri Crampe, kinésithérapeute à Barèges, Claude Quignon, boulanger à Châlons-en- Champagne, les opticiens Louchez, le garage Courapied, le cardiologue Boncoeur et l'inégalable Jean Cula, ramoneur.
Deuil. Nous nous habillons en pingouins pour suivre les obsèques de B. à la basilique Saint-Maurice. Les premiers enterrements auxquels j'ai assisté étaient ceux, très rapprochés, de ma grand-mère et de ma cousine que j'évoquais récemment. Immédiatement, j'ai dû mettre au point une parade pour éviter d'être submergé par l'émotion dans ces cérémonies où les larmes sont vite contagieuses. Je passais mon temps à essayer de reconstituer dans ma tête des compositions d'équipes de football légendaires (S.A. Spinalien années 70 : Perlato, Janvier, Dominiec, Charron, Remy, Gauthier, Receveur, Sap, Beaudoin, Schwartzwalder, Vérité; A.S. Saint-Etienne 1976 : Curkovic, Janvion, Lopez, Piazza, Repellini, Bathenay, Larqué, Santini, Patrick et Hervé Revelli, Sarramagna). Par la suite, j'ai assisté à pas mal d'enterrements, enterrements de parents d'élèves, de parents de collègues, de parents d'amis, d'amis eux-mêmes (S.S., accident de voiture, D.D., noyade, P., match de tennis fatal, T., autre type de noyade...) et j'ai fini par me blinder. Ce n'est que lors des obsèques de F. et M., retrouvés pendus il y a 8 ans et 4 jours dans la petite maison que nous avions partagée, que j'ai dû trouver d'autres subterfuges. Le chagrin, auquel se joignait le sentiment de culpabilité, était trop fort pour que les compositions de toutes les équipes de France et de Navarre puissent le vaincre, même le XV de France du Grand Chelem 1977 (Aguirre, Bertranne, Harize, Sangali, Averous, Romeu, Fouroux, Skrela, Bastiat, Rives, Palmié, Imbernon, Paparemborde, Paco, Cholley) s'avérait inopérant. J'avais tenté de bâtir des inventaires alphabétiques d'objets sacerdotaux (autel, burettes, calice...) ou d'éléments se rapportant à la mort (asticots, boîte à dominos, cercueil...) sans grand succès, et je me retrouve aujourd'hui à essayer de m'emplir l'esprit de ces mêmes litanies, satisfait de constater, mais faut-il l'être, que je ne pleure plus aux enterrements. Je ne pleure plus qu'au cinéma ou, mais c'est très rare, quand j'écris certaines notules.
Cinéma. Je vous trouve très beau. C'est le film que Caroline est allée voir ce soir. Au retour, elle me fait part de la légère hésitation qui s'empare de tout spectateur au moment d'énoncer le titre au caissier. C'est une des raisons pour lesquelles je ne suis jamais allé voir Baise-moi au cinéma.
Vie poussiéreuse. J'aide le père de R. à faire le tri dans ses bouquins. Le cauchemar d'avoir à vider la maison d'un mort, il y a eu un roman là-dessus il y a un ou deux ans, Comment j'ai vidé la maison de mes parents, quelque chose comme ça. Cauchemar de plus en plus présent, avec la volonté de ne pas imposer ça à ceux qui me survivront, le souhait d'arriver au moment final, s'il ne survient pas brusquement, à l'issue d'un lent processus de dépouillement progressif, d'une asymptote soigneusement entretenue. Le processus en question est enclenché, cet été, je me suis astreint à faire un voyage hebdomadaire jusqu'à la déchetterie, pour y balancer des cartons de bouquins, cassettes, vidéos, papiers divers. L'idéal : ne laisser, au final, qu'un disque dur à effacer, un livre entamé, une brosse à dents et le pyjama de l'hospice.

lundi 3 août 2009

Roberto Bolaño, 2666

Quelques années après Les détectives sauvages, paraît posthume le dernier projet pharaonique de Roberto Bolaño : 2666, pavé au titre énigmatique de plus de milles pages, sorti en 2004 . Sa traduction française par Robert Amutio paraît en 2008 chez Christian Bourgois.

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2666 reprend pratiquement Les détectives sauvages là où celui-ci se termine : dans le désert du Sonora, après boucle temporelle et astuce narrative qui permettait au récit de se mordre la queue et de ne jamais réellement se terminer. Comme Les détectives sauvages, 2666 est un roman polyphonique, un livre sur la chaos plutôt que sur le vide, sur la fugue et non la fuite. En un sens 2666 va au-delà des Détectives sauvages et le dépasse aussi dans la démesure.

2666 est composé de cinq parties distinctes qui pourraient chacune former un seul roman indépendant (choix qui était d'ailleurs celui de l'auteur avant sa mort, ses proches et son éditeur ayant finalement décidé de le sortir en une fois, par « respect de la valeur littéraire de l'œuvre »). La cohérence de l'ensemble est tapie dans l'ombre, en fond de page, comme un prétexte, qui s'affine au fur et à mesure de la progression du livre et qui ne prend véritablement son sens qu'en fin de parcours. Tous les évènements, lieux et personnages décrits dans ces cinq parties sont à la fois intimement liés et résolument indépendants. Tout n'est que hasard, carrefour et chaos entremêlés mais l'unité du livre n'est jamais un problème, toujours une évidence. Le parcours en lui-même est complètement démesuré, torrentiel, et Bolaño s'en explique lui-même par l'intermédiaire de son personnage Amalfitano (passage ici cité par Ignacio Echevarria dans sa postface), au sujet de ceux, par exemple, qui préfèrent Bartleby le scribe à Moby Dick :
Quel triste paradoxe, pensa Amalfitano. Même les pharmaciens cultivés ne se risquent plus aux grandes œuvres, imparfaites, torrentielles, celles qui ouvrent des chemins dans l'inconnu. Ils choisissent les exercices parfaits des grands maîtres. Ou ce qui revient au même : ils veulent voir les grands maîtres dans des séances d'escrime d'entraînement, mais ne veulent rien savoir des vrais combats, où les grands maîtres luttent contre ça, ce ça qui nous terrifie tous, ce ça qui effraie et charge cornes baissées, et il y a du sang et des blessures mortelles et de la puanteur.
L'arrière plan qui tapisse et structure le récit est sans aucun doute la violence : violence différemment déclinée au fil des années (comme Les détectives sauvages, 26666 se caractérise par une grande amplitude temporelle, le roman traçant des lignes narratives allers-retours entre les années trente et le début du vingt-et-unième siècle) mais finalement toujours présente. La seconde guerre mondiale est traversée mais ce sont surtout les affaires de femmes assassinées au Sonora qui font figure d'épicentre : celles-ci se propagent dans toutes les parties du livre. Des centaines de meurtres de femmes ont régulièrement lieu autour de Santa Teresa, Mexique : le voilà le cœur du livre (l'avant-dernière partie, qui est aussi la plus longue, s'intitule simplement « La partie des crimes »). Mais la violence n'est pas forcément le meurtre, c'est aussi la violence des comportements insoupçonnés, des déplacements et trajectoires entrecroisés et autres actes d'autodestruction purement gratuits (le mal d'une génération, hasard, époque ?). Tout le monde est concerné, tous les corps traversés au fil des pages sont, à un moment donné, victime ou instrument d'une violence abyssale qui se propage et recompose sans jamais se tarir. Là encore il y a du sang et des blessures mortelles et de la puanteur.
Qu'est-ce qui se passe ? On étouffe, merde. Vous, vous vous défoulez comme vous pouvez. Moi, je tabasse ou je me laisse tabasser. Mais ce ne sont pas n'importe quels tabassages, des cassages de gueule apocalyptiques. Je vais vous raconter un secret. Parfois je sors le soir, et je vais dans des bars que vous ne pouvez même pas imaginer. Là, je joue l'efféminé. (...) Un mignon efféminé prétentieux, avec du fric, qui regarde tout le monde de haut. Alors arrive ce qui doit arriver. Deux ou trois brutes m'invitent à aller dehors. Et le tabassage commence. Je le sais, et je m'en fous. Parfois ce sont eux qui s'en tirent mal, surtout quand j'y vais avec mon pistolet. D'autres fois, c'est moi. Je m'en fous. J'ai besoin de ces saloperies de sorties. (...) Nous, les Mexicains, nous sommes pourris, vous le saviez ? Tous. Ici, pas un pour sauver l'autre. Du président de la République jusqu'à ce clown de subcomandante Marcos. Si j'étais le subcomandante Marcos, vous savez ce que je ferais ? Je lancerais une attaque avec toute mon armée contre une ville quelconque du Chiapas, à condition qu'elle ait une bonne garnison militaire. Et là, j'immolerais mes pauvres Indiens. Et ensuite, probablement, je m'en irais vivre à Miami. (...) Quels livres lisez-vous d'habitude ? Avant, je lisais de tout, professeur, et en grande quantité, aujourd'hui je ne lis que de la poésie. La poésie seule n'est pas contaminée, la poésie seule n'est pas dans le coup. Je ne sais pas si vous me comprenez professeur. La poésie seule, et encore pas toute, que ce soit clair, est un aliment sain et pas une merde.

Roberto Bolaño, 2666, Christian Bourgois, trad : Robet Amutio, P.263-264.
2666 propose un parcours fragmenté, dont le ou les points de fuite sont inaccessibles, ou bien alors accessibles au-delà des dernières pages, ce qui revient au même. La course entamée au début du livre (la partie des critiques) mène à une quête, la quête de l'auteur-mystère qui s'est retiré du monde. Cette quête initiale conduit à une autre quête, qui conduit vers un ailleurs, qui conduit au cœur de tous les meurtres, qui conduit quelque part avant le reste. 2666 n'est pas un roman policier (par moments il en est un, mais souvent il devient autre chose), il n'apporte aucune réponse, car ce n'est jamais le but de l'auteur ni des différents personnages rencontrés (même les enquêteurs de la partie des crimes, au fond, ne cherchent pas vraiment de réponses), qui ne font que se pencher sur une faille abyssale creusée dans le sol et qui contemplent le vide, le chaos qui s'y enfonce, sans autre sens que ce qu'ils ont sous les yeux, c'est à dire pas grand chose. De ce point de vue, 2666 est un roman du désespoir et de la perte de repaires. Un peu plus tôt ou plus tard, il sera aussi roman comique ou bildungsroman doublé de récit de guerre. Parfois, il est également roman méta-réflexif ou bien roman du rien, ce qui n'est pas incompatible. Une fois les dernières pages refermées, 2666 devient surtout roman du tout et livre de toutes les totalités possibles.
Haas dit : J'ai mené mon enquête. Il dit : On m'a balancé certaines choses. Il dit : Dans la prison, tout se sait. Il dit : Les amis des amis sont vos amis et ils racontent des choses. Il dit : Les amis des amis des amis couvrent un vaste rayon d'action et vous rendent des services. Personne ne rit. Chuy Pimentel continua à faire des photos. Sur celles-ci, on voit l'avocate qui a l'air sur le point de fondre en larmes. De colère. Les regards des journalistes sont des regards de reptiles : ils observent Haas, qui regarde les murs gris comme si l'érosion du ciment avait écrit son histoire. Le nom, dit l'un des journalistes, il le murmure mais c'est suffisamment audible pour tous. Haas cessa de fixer le mur et ses yeux se posèrent sur celui qui avait parlé. Au lieu de répondre directement, il explique une nouvelle fois son innocence dans l'assassinat d'Estrella Ruiz Sandoval. Je l'ai pas connue, dit-il. Ensuite il enfouit son visage dans ses mains. Une jeune fille jolie, dit-il. Si seulement j'avais pu la connaître. Il se sent pris de vertige. Il imagine une rue pleine de gens, au crépuscule, qui se vide harmonieusement, jusqu'à ce qu'il ne reste personne, rien qu'une voiture stationnée à un coin de rue. Ensuite la nuit tombe et Haas sent sur sa main les doigts de son avocate. Des doigts trop épais, des doigts trop courts. Le nom, dit un autre journaliste, sans le nom on n'avance pas du tout.

P. 656-657.
Ce qui semble intéresser Bolaño, c'est la macro-structure, la vue panoramique au-dessus des choses, temporalités, personnes. L'écriture du chilien trace des trajectoires qui parfois se croisent ou se complètent et les personnages concernés suivent ces trajectoires au hasard des pages de son livre. L'écriture est parfois fragmentée (comme dans le passage ci-dessus où toute la scène est vue stroboscopique depuis les clichés saccadés d'un photographe) ou bien torrentielle (des pages et des pages de discours, de paroles en paroles, de digressions en digressions, parfois une seule phrase ininterrompue, simplement entrecoupée de greffons successifs qui s'engendrent les uns les autres et se complètent, généralement l'œuvre d'un seul personnage qui raconte en une réplique unique les aléas de son propre parcours à son interlocuteur, qui lui-même a possiblement fait le même type de récit, concernant sa propre expérience cette fois, quelques pages plus tôt ; mais toujours claire, précise, parfaitement aérée et superbement composée), le plus souvent allant de l'un vers l'autre en utilisant diverses variétés de couleurs et nuances comprises entre les deux extrêmes. Car 2666 comprend des centaines d'histoires parallèles, pas toujours nécessairement utiles à quoi que ce soit mais toujours indispensables à la trame générale du livre, donc des centaines de voix (personnages, narrateurs possibles) concernées, qui se rencontrent ou bien s'évitent ou bien se ratent par les plus aléatoires des circonstances. Le narrateur unique qui surplombe l'ensemble est pratiquement invisible, il n'apparaît qu'à de rares instants (Arturo Belano serait son nom), il reste dans l'ombre à organiser (orchestrer) le chaos, le vide et le hasard qui lui servent d'ingrédients majeurs pour la composition de sa performance.
En 1920, Hans Reiter naquit. Il n'avait pas l'air d'un enfant mais d'une algue. Canetti et Borges je crois aussi, deux hommes si différents, dirent que de la même manière que la mer était le symbole ou le miroir des Anglais, la forêt était la métaphore où vivaient les Allemands. Hans Reiter resta en marge de cette règle dès sa naissance. Il n'aimait pas la terre et encore moins les forêts. Il n'aimait pas non plus la mer ou ce que le commun des mortels appelle la mer, et qui en réalité est seulement la superficie de la mer, les vagues hérissées par le vent qui peu à peu se sont transformées en une métaphore de défaite et de folie. Ce qu'il aimait, c'était le fond de la mer, cette autre terre, pleine de plaines qui n'étaient pas des plaines, de vallées qui n'étaient pas des vallées, et de précipices qui n'étaient pas des précipices.

P. 725.
Comme toute grande œuvre, 2666 est aussi un livre qui prend pour sujet la littérature. Il y a Benno von Archimboldi, bien sûr, écrivain mythique et mystère qui ouvre et clôt le récit, accompagné d'une cour de critiques qui le poursuivent ici et là. Mais cette mise en abyme de l'auteur mis en parallèle de lui-même, écrivant dans l'ombre après avoir littéralement exploré toutes formes de chaos, n'est qu'une infime part de littérature que ce livre veut bien dévoiler. Pratiquement tous les genres sont embrassés, ingérés, recyclés et recomposés, comme dans de nombreuses odyssées, modernes ou non, qui ont successivement modelé un paysage littéraire, des fondations pour une mythologie de la littérature, année après année, siècle après siècle. 2666 propose une lutte inespérée d'organiser le hasard et le chaos, de lui donner forme humaine, tentative vouée à l'échec mais qui s'accomplit malgré tout dans une pirouette narrative, une de plus. Des plaines qui n'étaient pas des plaines, de vallées qui n'étaient pas des vallées et de précipices qui n'étaient pas des précipices : la métaphore semble prendre corps et fonctionner.

D'autres chaos (j'ai pris Google à rebrousse-poil) :

Ici-même #1 #2 et #3
Télérama
Propos d'un huluberlu
Le cafard cosmique
Le vampire re'actif
Tabula Rasa
Contre feux
Le matricule des anges
N'importe quoi, dans le désordre
Fric-frac club #1 #2 et #3
Dernière marge
Esc@rgot G@rpien #1 #2 #3 #4 #5 #6 et #7
Bartleby les yeux ouverts #1 et #2
Peut-être que si, mais apparemment non... #1 et #2
La vitesse des trucs

mardi 30 juin 2009

Cyanure

D'autres accidents de personne s'intercalent : trains bloquées à partir de J., il nous faut dévier par le C puis de là ligne 14 etc. Accident de personne, c'est l'euphémisme SNCF-RATP pour dire suicide. Quelqu'un s'est jeté sous les roues d'un train, Gare de Lyon, alors la ligne est bloquée.

A J., pendant que les masses de corps trop chauds 37° se déversent des portes vers les escaliers, des escaliers aux tunnels, des tunnels aux quais, des quais vers d'autres portes, ouvertes à présent, il est 8h30 à peine et déjà les pics de mercure dépassent les 25°, ombre rare. Trop chaud pour traîner en bout de ligne et bordure de rails, trop chaud pour sentir la lame brûlante du train sur la nuque, gorge, carotide. Trop chaud pour rester brûlant-épars entre les rails, blochets et les rats. Le train s'arrête, tout le monde descend : trop chaud aussi dans celui-là.

Passé rue de R. à l'envers, puis sous les fenêtres du bureau ensuite : des marteaux-piqueurs le long de la chaussée, tête et yeux perforés, à défoncer l'asphalte pourtant déjà fondu, donc malléable. Renfort des fondations de l'immeuble de gauche, les travaux dureront dix jours encore. Après ces jours quelques vacances : s'excentrer du nœud caniculaire, se décaler vers l'ouest, du tant au tant.

Retour et suicide à nouveau, maquillé accident de personne bis gueulé dans les échos. Le train TRUC au départ avec les TGV, à la surface, voie L, Gare de Lyon encore. Sur le siège de gauche les voix disent : des gars des fois ils en finissent (euphémisme bis) parce qu'il fait chaud. Ils sont seuls et il fait chaud. Mais en faisant ça ils emmerdent des milliers de personnes, c'est vrai, alors que c'est pas la solution. Y a le cyanure aussi. Pendant qu'ils braillent les portes se referment, le wagon vide, la sueur collée au ventre collé coton collé au jean. Les voix disent aussi : faut pas rigoler avec ça. Elles répondent : moi j'ai la fille d'une collègue qui. Puis : j'ai dit à mon fils ma fille vous suicidez pas pour un chagrin d'amour ça veut pas ça vaut pas le coup. Puis le train voie L est parti, il est parti à l'heure.

samedi 16 mai 2009

Remadrín n'est pas loin...

L'œil du cyclone de L'odyssée barbare : le vol des urnes durant une élection, l'assassinat d'une foule d'opposants politique. Le reste gravite autour. Au cœur de l'œil (du cyclone) traverse ce bahut infernal qui porte à son bord les cadavres des fusillés. Remadrín, petit village magique vers où convergent les différentes intrigues du livre, est légèrement décentré par rapport à œil là, ce qui ne l'empêche pas de subir les effets du cyclone. Le mot cyclone n'est pas innocent : dans cet extrait, par exemple, on note volontiers l'importance accordée à la figure circulaire (répétition, trajectoire qui tourne en rond, digressions du narrateur qui finissent par se mordre la queue, etc.) Remadrín n'est pas loin...
A toute vitesse le bahut dut traverser le bourg exigu.
Première traversée empreinte d'imposture, à tout hasard... Les conséquences prévues – mais après avoir égrené son baratin –, pas exagérément car le chauffeur tenta de les résumer en moins d'une minute, et maintenant il fallait vraiment passer à la pratique : l'utilisation du matériel : concrètement, du micro, pour que de toute façon le message soit entendu avec ses temps forts et ses temps faibles bien fluides : compte tenu de la vitesse. En effet, s'ils roulaient lentement, les badauds auraient le temps de contempler à loisir l'amoncellement de cadavres : et horreur et soupçon inouïs. Pourquoi tous ces morts ? Qu'était-il arrivé ? Avaient-ils été assassinés par ceux qui étaient dans la cabine ? Évidence soudaine. Non pas la saine compréhension pour en tirer sur-le-champ des déductions idéales-impossibles, totalement biaisées à ce niveau, et en effet pousser d'innombrables vivats en pagaille en remerciement de l'énorme faveur accordée par cette poignée de fous serviables et le blablabla inhérent. Par conséquent il vaut mieux coucher sur le papier la mystification, sous couvert d'information, que les gens de ce petit hameau ne purent pas bien capter : « Il y a eu une sale explosion à quelques kilomètres derrière nous... On a recueilli les morts... Voyez le tas qu'on transporte... Il est impressionnant, pas vrai, puisque la benne en est remplie... Si vous voulez les regarder tranquillement, vous devez vous rendre à Remadrín, car c'est là-bas qu'on les exposera... Il ne convient pas qu'on s'arrête dans chaque ferme qu'on rencontre car c'est une perte de temps... En plus ces défunts commencent à être bien rassis... C'est-à-dire qu'on ne veut pas qu'ils pourrissent... Alors, donc, nous répétons ! Pour les reconnaître vous devez vous rendre à Remadrín... On est vraiment désolés ! Mais c'est par pur respect pour les morts que nous transportons ! Remadrín n'est pas loin : Allez, faites vite, prenez sur vous ! On sera là-bas vers trois heures de l'après-midi ! » En vagues irrégulières, circulaires, ou comme par bouffées, la diction fut un saupoudrage ingrat dit d'une voix grinçante, uniformément. Il y eut tout au plus huit pauvres badauds ébahis. Comment savoir quels purent être leur impression générale et leur désarroi. Ils se frottèrent les yeux tous les huit presque à l'unisson en voyant disparaître le bahut avec son baratin...

(...)

Comme la route de terre devenait, mètre après mètre, de plus en plus accidentée, le tangage du véhicule se faisait chaque fois plus violent et par conséquent les morts placés au-dessus s'agitaient tant et plus qu'ils semblaient ressusciter. Et voilà que – quelle pitié ! – un basculement fut capté du coin de l'œil par un des comparses qui bayait aux corneilles en fixant la lunette arrière et fut saisi de malaise ! Auparavant il tordait le cou le plus possible, comme s'il voulait échapper à ces divagations, mais dans l'instant qui suivit il conforta son impression par un « aaaaaaah ! » complété par deux phrases :
- Un cadavre est tombé ! Il faut aller le ramasser !
- Le ramasser ? Mmm... Pour quoi faire ? – le chauffeur, interrompu au moment où il le souhaitait le moins, répondit en souriant et en regardant ce qui restait à parcourir de ligne droite. En revanche, les autres en eurent l'amère confirmation en tentant de se retourner, difficilement, et c'est à peine si leurs coups d'œil en coin parvinrent à remarquer le subtil désordre régnant chez les morts du dessus, sans voir le cadavre tombé et occulté, par-dessus le marché, par la poussière épaisse soulevée par le bahut. - C'est un mort... Ne sois pas vache... Il mérite notre respect... Tu n'as rien à perdre à freiner ! contre-attaqua celui qui avait vu ce que les autres n'avaient pas vu.
- Les vautours n'ont qu'à le bouffer, répliqua, feignant l'indifférence, le chauffeur qui continuait à regarder la ligne droite, et qui ajouta, à tout hasard : C'est tout bon pour nous si des cadavres qui recouvrent les autres tombent dans le coin... J'irai même plus loin... On rend service aux vautours qui nous suivent... Ils auront leur banquet à l'arrière... Hum, bon, j'espère qu'avec ça ils ne nous suivront pas pendant un moment.
- Ça, c'est sûr, dit un autre, le plus mollasson, évidemment.

(...)

L'angoisse envahit la cabine quand le chauffeur se trompa et prit une route vers le sud, une autre à l'est, une autre au nord, et une autre à l'ouest, pour se retrouver prisonnier d'un cercle, jusque-là pas très vaste, mais qui, répété, devint vite fastidieux, et les comparses : eh bien, qu'est-ce qui se passe ? Leurs protestations susurrées poussèrent le chauffeur à emprunter un sentier de chèvres en direction – plus ou moins – du sud-ouest peut-être, d'où il déboucha sur une ligne droite spacieuse d'où on apercevait, pas très loin, Pulemania (?)... La vérification – sapristi ! - après une observation prolongée : il fallait encore s'approcher, car ce n'était pas Pulemania ? ou alors... Comment le chauffeur s'y prit-il pour savoir qu'ils arrivaient au village de Metedores ?
Une bonne fois pour toutes, on spécifie que Metedores est plus grand (hem) que Remadrín.
De même on spécifie qu'étant – pas de sarcasmes – une des municipalités les plus conventionnelles de Capila, aucun bûcher de bulletins de vote ne fut nécessaire, car celui qui devait gagner gagna, et par une confortable majorité, à savoir le candidat officiel du parti. Donc, un triomphe. Si bien que la nervosité du chauffeur et de ses comparses s'amplifia jusqu'à un dilemme crucial : comment traverser le bourg ? Risque : la vitesse. Il y avait des ralentisseurs partout. Des enfants. Des écoles primaires. La sortie agitée à cette heure : peut-être... Assurer qu'il en était ainsi : des gamineries à l'état pur ! Et par conséquent l'« allons-nous en! » assassin du chauffeur.
Le microphone, à nouveau ?
Ce serait la neuvième fois.
Réitération nonchalante, néanmoins expédiée et, même, en hachant toutes les phrases.
Fantastique, horripilant, un hurlement se prolongeait, tournant sur lui-même pour se transformer en trace s'achevant sur un embrouillamini, trace ondulante qui s'alimentait des plaintes auparavant nombreuses, touffues et terrifiantes, pour finalement irradier en vibrations et en échos superflus ; des vibrations vers l'arrière et vers l'avant, bien que la camionnette traversât le bourg tel un éclair nivéen ou une aiguille perforant en un clin d'œil des ténèbres épaisses et implacables.
Fragments audibles – comment ? – à l'excès, lisses et diffus, étant donné qu'il n'était pas très facile de conduire et de palabrer, et, par conséquent : contrôle ! Sans la moindre esquive, et par dessus le marché : accélération. Cinq ou six ralentisseurs : chocs et bondissements et – youpi !– pas de frein, mais – quelle chance ! – pas un seul mort ne tomba et il n'y eut aucun heurt – youpi ! Des rebonds à tire-larigots, très drôles – oui ! –, sans qu'on eût à parler de remettre en place les cadavres en toute hâte. Spectacle – de cirque ? – pour rire jaune ; un rire qui ne se manifesta jamais. Effectivement les habitants de ce village replié sur lui-même, honnête, guindé – sans offenser, d'avance –, étaient assez ennuyeux ; par contre, craintifs, radicalement circonspects, implorants comme personne, et avec qui sait quelle rusticité maintenue dans des limites foutrement fébriles... Alors, quel bonheur que ce camion soit rapidement parti d'ici !

Daniel Sada, L'odyssée barbare, Passage du Nord-Ouest, trad : Claude Fell, P.432-438.

lundi 9 mars 2009

Nature of you

Il y a cet art du dialogue sec chez Cormac McCarthy, pas étonnant que les frères Coen aient adapté No Country for Old Men : on les y trouve déjà à la lecture du texte pré-animation. Ici le tueur face à l'un de ceux qui remontent ses traces. Le meurtre est dit sans fioriture, on presse la détente en discours raporté comme on clignerait de l'œil. Il y a cet art du dialogue sec partout dans le livre, cet art de la formule brève (« la nature de toi »), zero percent body fat, il ne reste que ce qu'il fallait laisser, épuré à l'extrême, jamais de trop.
They sat in Wells' room, Wells on the bed and Chigurh in the chair by the window. You dont have to do this, Wells said. I'm a daytrader. I could just go home.
You could.
I'd make it worth your while. Take you to an ATM. Everybody just walks away. There's about fourteen grand in it.
Good payday.
I think so.
Chigurh looked out the window, the shotgun across his knee. Getting hurt changed me, he said. Changed my perspective. I've moved on, in a way. Some things have fallen into place that were not there before. I thought they were, but they werent. The best way I can put it is that I've sort of caught up with myself. That's not a bad thing. It was overdue.
It's still a good payday.
It is. It's just in the wrong currency.
Wells eyed the distance between them. Senseless. Maybe twenty years ago. Probably not even then. Do what you have to do, he said. Chigurh sat slouched casually in the chair, his chin resting against his knuckles. Watching Wells. Watching his last thoughts. He'd seen it all before. So had Wells.
It started before that, he said. I didnt realize it at the time. When I went down on the border I stopped in a cafe in this town and there were some men in there drinking beer and one of them kept looking back at me. I didnt pay any attention to him. I ordered my dinner and ate. But when I walked up to the counter to pay the check I had to go past them and they were all grinning and he said something that was hard to ignore. Do you know what I did?
Yeah. I know what you did.
I ignored him. I paid my bill and I had started to push through the door when he said the same thing again. I turned and looked at him. I was just standing there picking my teeth with a toothpick and I gave him a little gesture with my head. For him to come outside. If he would like to. And then I went out. And I waited in the parking lot. And he and his friends came out and I killed him in the parking lot and then I got into my car. They were all gathered around him. They didnt know what had happened. They didnt know that he was dead. One of them said that I had put a sleeper hold on him and then the others all said that. They were trying to get him to sit up. They were slapping him and trying to get him to sit up. An hour later I was pulled over by a sheriff's deputy outside of Sonora Texas and I let him take me into town in handcuffs. I'm not sure why I did this but I think I wanted to see if I could extricate myself by an act of will. Because I believe that one can. That such a thing is possible. But it was a foolish thing to do. A vain thing to do. Do you understand?
Do I understand?
Yes.
Do you have any notion of how goddamned crazy you are?
The nature of this conversation?
The nature of you.

Cormac McCarthy, No Country for Old Men

samedi 28 février 2009

Cormac McCarthy, La route

Il y a un homme, son fils, anonymes tous les deux, qui descendent vers le sud. Ils marchent le long de la route même si celle-ci n'est pas sûre, même si l'on doit s'abriter des silhouettes qu'on aperçoit parfois, même si les autres, ceux qu'on ne connait pas, ceux qui pourraient bien ne pas être « les gentils », sont susceptibles de déferler par l'arrière. Ils marchent le long, s'abritent où ils peuvent, quand ils peuvent, mangent ce qu'ils trouvent lorsqu'ils trouvent. On dit que La route est un roman de SF post-apocalyptique, en réalité c'est un roman de l'ailleurs. On ne voit jamais rien de ce qui a pu percer quelque part, de ce qui a bouleversé le monde par le passé. On entend simplement les échos déformés des monstres qui, peut-être, ont pris le contrôle des espaces.

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In those first years the roads were peopled with refugees shrouded up in their clothing. Wearing masks and goggles, sitting in their rags by the side of the road like ruined aviators. Their barrows heaped with shoddy. Towing wagons or carts. Their eyes bright in their skulls. Creedless shells of men tottering down the causeways like migrants in a feverland. The frailty of everything revealed at last. Old and troubling issues resolved into nothingness and night. The last instance of a thing takes the class with it. Turns out the light and is gone. Look around you. Ever is a long time. But the boy knew what he knew. That ever is no time at all.
Dans les premières années les routes étaient peuplées de fugitifs disparaissant sous leurs habits. Portant des masques et des lunettes de plongée, en guenilles, assis au bord de la route comme des aéronautes en détresse. Leurs brouettes encombrées de tout un bric-à-brac. Remorquant des charrettes ou des caddies. Leurs yeux luisant dans leurs crânes. Coquilles sans foi de créatures marchant en titubant sur les levées le long des marais tels des vagabonds sur une terre en délire. La fragilité de tout enfin révélée. D’anciennes et troublantes questions se dissolvant dans le néant et dans la nuit. L’ultime expression d’une chose emporte avec elle la catégorie. Eteint la lumière et disparait. Regarde autour de toi. C’est long jamais. Mais le petit savait ce qu’il savait. Que jamais c’est à peine un instant.

(Traduction François Hirsch, Editions de l'Olivier)
La route ne provoque pas de déambulations mais une fuite droite, pure et simple. La destination « vers le sud » est accessoire. Simplement se réchauffer quelque part, fixer ses horizons vers un point de fuite qui peine à se matérialiser. Rester en mouvement pour rester en mouvement. Se forcer à aller vers pour ne pas s'exposer à. La fuite devient un mode, une trajectoire ; on ne fuit pas par espoir d'horizons vivables mais parce qu'on le peut encore.

La langue de Cormac McCarthy est sèche, succession de phrases courtes et répliques brèves. La narration est opaque et ne perce jamais la surface crânienne des personnages (focalisation zéro). Le livre s'organise autour de comportements fixés sur la page, esthétique résolument béhavioriste qui vise à affiner au mieux les situations. Les successions de « et » et de « il » sont légions, parfois les silhouettes des personnages (jamais décrits) se confondent : ils ne sont que corps en suspension, projetés en orbite autour de la route. Aux premières lignes esquissées, on peut penser frustration, mais non. Le livre (court) se dévoile sous des silences, des agencements de silences qui entre eux dévoilent une profondeur véritable au récit (en réalité absence de récit ou récit de l'absence : les pas se succèdent, les dialogues se répètent et les impressions aussi, mais il n'y a ni confrontation au monde, ni initiation dans ce périple). Derrière, la cruauté des situations s'exposent en quelques mots, syllabes, McCarthy n'a jamais besoin de plus pour fixer une intention. Les dialogues entre le père et le fils, particulièrement, marquent sec à la lecture.
Then he heard them in the dry leaves. He took the boy's hand and pushed the revolver into it. Take it, he whispered. Take it. The boy was terrified. He put his arm around him and held him. His body so thin. Dont be afraid, he said. If they find you you are going to have to do it. Do you understand? Shh. No crying. Do you hear me? You know how to do it. You put it in your mouth and point it up. Do it quick and hard. Do you understand? Stop crying. Do you understand?
I think so.
No. Do you understand?
Yes.
Say yes I do Papa.
Yes I do Papa.
Puis il les entendit dans les feuilles sèches. Il prit la main du petit et y poussa le revolver. Prends-le souffla-t-il. Prends le. Le petit était terrifié. Il l’entourait de son bras et le serrait contre lui. Son corps si mince. N’aie pas peur, dit-il. S’ils te trouvent il va falloir que tu le fasses. Tu comprends ? Chut . ne pleure pas. Tu m’entends ? Tu sais comment t’y prendre. Tu le mets dans ta bouche en le pointant vers le haut. Presse vite et fort. Tu comprends ? Arrête de pleurer. Tu comprends ?
Je crois.
Non. Tu comprends?
Oui.
Dis oui Papa je comprends.
Oui Papa je comprends.
Comme soufflé précédemment, le contexte historique et géopolitique dans La route n'est pas même esquissé. On pense simplement cataclysme écologique, catastrophe nucléaire, soleil figé dans la glace quelques années plus tôt. On ne sait pas non plus pourquoi l'humain (l'autre) a viré cannibale durant ses années d'errances, pourquoi ceux qui restent naviguent à vue entre la peur d'une mort palpable et les cauchemars récurrents des suicidés passés. On ne sait pas. Les causes n'intéressent pas Cormac McCarthy. Les conséquences, elles, ne sont simplement plus permises. Le roman trace sa route dans cet éternel présent : survivre tant qu'on le peut et comme on pourra. Les figures sont pourtant marquées par des types, aucun personnage n'émerge vraiment. Ils n'ont pas de noms. Il y a le père et il y a l'enfant, deux « il » alternés entre sable et bitume.
The salt wood burned orange and blue in the fire's heart and he sat watching it a long time. Later he walked up the beach, his long shadow reaching over the sands before him, sawing about with the wind in the fire. Coughing. Coughing. He bent over, holding his knees. Taste of blood. The slow surf crawled and seethed in the dark and he thought about his life but there was no life to think about and after a while he walked back. He got a can of peaches from the bag and opened it and sat before the fire and ate the peaches slowly with his spoon while the boy slept. The fire flared in the wind and sparks raced away down the sand. He set the empty tin between his feet. Every day is a lie, he said. But you are dying. That is not a lie.
Le bois imprégné de sel brûlait avec une lueur orange et bleu au cœur des flammes et il resta un long moment à le contempler. Plus tard il partit un peu plus haut sur la plage, son ombre s’étirant devant lui sur les sables, ballottée au gré des flammes secouées par le vent. Toussant. Toussant. Il se tenait les genoux, recroquevillé. Un goût de sang. Le lent ressac rampait et bouillonnait dans l’obscurité et il pensait à sa vie mais il n’y avait pas de vie à laquelle penser et au bout d’un moment il revint. Il sortit une boite de pêches du sac et l’ouvrit et s’assit devant le feu et mangea lentement les pêches avec sa cuillère pendant que le petit dormait. Le vent attisait les flammes et les étincelles fusaient et se dispersaient sur le sable. Il posa la boite vide entre ses pieds. Chaque jour est un mensonge, dit-il. Mais tu es en train de mourir. Ça ce n’est pas un mensonge.
La route comme plongée dans le chaos permet aussi de faire affleurer ce feu sacré que porte en eux les personnages principaux. Ce feu là n'a pas de nom, c'est peut-être la foi, mais ce n'est pas nommé, il n'y a aucun nom dans La route, tout est anonyme. L'enfant doit ici être porté (porté vers le sud, porté vers demain, porté vers la survie au jour le jour ; jamais porté vers l'espoir d'un jour pouvoir supporter le monde comme il est, c'est encore la grande cruauté du livre) puisqu'il représente le devenir de l'espèce. Comme un prétexte, comme cette fuite qu'il faut prolonger encore pour se prouver que c'est possible. La survie est une question à part, elle n'anime pas vraiment le personnage du père, lui qui regrette chaque jour un suicide jamais tranché. On porte l'enfant sur le bord de la route puisque c'est tout ce qui nous reste : mince, si mince contact avec le reste de la vie. Dieu, probablement, est ailleurs, ou bien inexistant. Il n'y a bien que l'enfant, l'enfant et le silence que l'on traverse à pas traînés. Le reste (la civilisation en miettes, le passé qu'on ne côtoie plus que par cauchemars interposés, les autres, désamorcés par la possibilité du mal ambiant) n'a plus aucune importance.
The boy stood up and got his broom and put it over his shoulder. He looked at his father. What are our long term goals? he said.
What?
Our long term goals.
Where did you hear that?
I dont know.
No, where did you?
You said it.
When?
A long time ago.
What was the answer?
I dont know.
Well. I dont either. Come on. It's getting dark.
Le petit se leva et reprit son balai et le mit sur l’épaule. Il regardait son père. C’est quoi nos objectifs à long terme ? dit-il.
Quoi ?
Nos objectifs à long terme ?
Où as-tu entendu çà ?
J’sais pas.
Non, où as-tu entendu çà ?
C’est toi qui l’as dit.
Quand ?
Il y a longtemps.
Et c’était quoi la réponse ?
J’sais pas.
Eh bien . Moi non plus. Viens. Il va faire nuit.
La route s'ouvre et se referme de la même façon : les interlignes bourrés de silence. Le souffle de Dieu est rare, entre les lèvres de l'enfant, qu'il articule par monosyllabes. Le père porte contre lui ce qu'il peut porter, pendant qu'il le peut encore. On sait déjà que la route ne s'épuisera jamais, que cette fuite en avant n'a pas de terme. Il faut pourtant poursuivre la trajectoire : allez, viens, il commence à faire nuit.

D'autres routes :

- Cafard cosmique #1 et #2
- Chez Juan Asensio
- Grandeurs et décadences

PS : Merci pour les passages issus de la traduction française de François Hirsch !

jeudi 12 février 2009

Pendant les massacres et dans les camps

Antoine Volodine, Dondog : deux choses. La violence gratuite du monde à la frontière de (du tout et du rien), l'administratif aveugle qui décide des déplacements humains comme des migrations de viande (du dedans vers l'ailleurs, de la mort vers la souffrance). C'est un univers de l'entre-deux, concentrationnaire et chamanique, issu du rêve et de la torture. La déconstruction du langage, également, avec dialogues syncopés et parler enfant à l'infinitif. Chaque parole résonne comme une sentence : c'est là la portée du Monologue de Dondog.
- Remets-moi la prisonnière, dit-il.
Toghtaga Özbeg déplia le papier. C'était un ordre d'arrestation qui avait été établi dans la Section 44B de la Légalité révolutionnaire. Il portait de nombreux tampons, ainsi que la signature très lisible de Jessie Loo.
- C'est un mandat en blanc, fit observer Özbeg.
- Notre commandant était seul habilité à le remplir, dit le soldat. Mais ensuite, il s'est fait déchiqueter. Quant à moi, ce matin, je me suis rendu compte que je n'avais rien pour écrire. Et puis ma main a été mordue, elle n'est plus bonne pour rédiger les documents officiels. Tu sais écrire ?
- Oui, dit Özbeg.
- Alors écris, ordonna le soldat. Mets un nom là où il y a une ligne à compléter.
- Quel nom ? dit Özbeg.
- Je ne sais pas, dit le soldat.
De nouveau, les commissaires du peuple éclatèrent de rire. Tout le monde riait, à l'exception de Toghtaga Özbeg et du soldat.
- Le commandant ne nous a pas mis dans ses confidences, dit le soldat. Quand il m'a confié le papier, les loups nous encerclaient. Ils lui avaient déjà mangé la moitié de la gorge. Il ne pouvait plus articuler quoi que ce soit. Il m'a fait un signe et il est mort.
Le document circula de main en main, les commissaires du peuple l'auscultèrent, puis il revint vers les chamanes. Gabriella Bruna l'examina à son tour et, quand elle aperçut tout en bas la signature de Jessie Loo, elle comprit de quoi il s'agissait : son amie lui donnait une chance de revenir dans le monde, au milieu des affreuses réalités du monde, pour être avec ses petits pendant les massacres et dans les camps.

Antoine Volodine, Dondog, Points Seuil, P.211-213.
Ted Schmeck m'a battre. Cabuco le Nain m'a tuer. Ou presque. Cabuco le Nain presque m'a tuer. Les frères Bronx aussi m'ont battre. Schielko, le petit, et Tonny Bronx, son frère aîné. Eux aussi m'ont battre. Blodshiak l'institutrice est partir tabasser les autres dans la rue. Eliane Hotchkiss je crois elle aussi m'a battre. Elle m'a peu battre. Ou presque. Eliane Hotchkiss m'a peu tuer.
Ainsi débute Le Monologue de Dondog.
Dondog est assis sur un minuscule tabouret, comme autrefois les vendeurs de nouilles froides sur les marchés de Pékin, au temps où Pékin existait encore. Au lieu d'un bol, il a devant lui un livre. Sans vraiment s'incliner vers les livre, il continue à parler sur un ton monocorde.
Eliane Hotchkiss m'a très peu battre, continue Dondog,mais elle a dire de me battre. Elle a dire de tirer mon corps dans une école vide, dans une salle de classe, dans la salle de classe de l'institutrice Blodshiak, et elle a dire d'être méchant avec moi sous la boîte à craies, sous les cartes de géographie en carton dur. J'ai crier, j'ai braire de peur. Ted Schmerk m'a saisir le cou par-derrière avec une écharpe, Cabuco le Nain m'a taper sur le front, m'a ouvrir le front d'un coup de chaise. Je me suis taire sous l'écharpe serrée, sous les coups de Cabuco le Nain, sous le sang, sous les craies. Eliane Hotchkiss m'a frotter la figure avec le chiffon à craie, elle m'a tordre le nez plein de morve et de sang. Eliane Hotchkiss a dire : « Dondog, tu sens le vieux champignon ybür, comme ton petit frère, comme lui tu vas mourir. » J'ai braire encore. J'ai dire : « Pas touche à Yoïsha ! Pas mon petit frère ! » Tony Bronx m'a cogner sur la poitrine, Schielko Bronx m'a tordre les doigts. Eliane Hotchkiss a dire : « Dehors on voit des Ybürs couchés dans leur sang, dehors ils crèvent les Ybürs, dehors dans la rue tout le monde crève les Ybürs ! » Schielko Bronx a dire : « Je ferai pipi sur toi quand tu seras seulement de la viande couchée par terre. » Ted Schmerk a serrer encore plus fort l'écharpe. J'ai vouloir rugir au secours. J'ai entendre mon filet de voix ridicule. Alors Tonny Bronx a dire : « Maintenant, on crève Dondog. »

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