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dimanche 7 février 2010

Au diable


De : G.V.
À : N.J.
Cc: E.D.
Objet : Paris, etc.

Cher N.,

Me suis bien occupé de la p'tite, te la rends (j'espère) en bon état. Nous sommes trouvés 14h55 gare de Lyon sous les destinations, numéros de trains, numéros de quais, entre palmiers. Ensuite avons remonté boulevard Diderot et avenue Philippe Auguste jusqu'au Père Lachaise. N'avons pas vraiment vu les tombes connues mais n'avons pas cherché. À un moment vue de Paris depuis sommet, tombes et caveaux contre-plongé, la même que F. et moi et H. avions fixé plusieurs minutes il y a quelques années, mêmes arbres février, même gris du ciel et silence capitonné.

Nous avons marché plus de cent mètres, sommes à présent lessivés. Passé 17h enfermés dans un bar, retour Châtelet, au Diable des Lombards, proche Beaubourg, parlé de toi aussi un petit peu, mais pas trop. D'après E. les chiottes du Diable sont psychédéliques mais n'ai pas vérifié moi-même. Ai pris plusieurs photos de la petite, séance lumière tamisée mais visage toujours gommé-flou par ailleurs et aspiré derrière, rarement visible (vois par toi-même). Derrière nous couple d'étudiants première année philo qui dissertait concepts entre deux bières puis s'échangeait entre eux des vignettes dinosaures (« pas juste, tu m'as filé tous les herbivores »). E. s'est moquée d'eux et moi aussi un peu.

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Ensuite séparés 18h10, elle devrait te revenir dans le courant de la soirée. Prends bien soin d'elle.

Merci encore pour Psychose, hier.

À bientôt,

Guillaume

PS : E., j'ai vérifié dans le train ma série photos pour 17h34 du jour, navré de t'apprendre qu'une seule a prise, les autres buguées indéchiffrables, celle où tu grimaces avec les dents. Elle sera mise en ligne dimanche prochain, pensais qu'il valait mieux t'avertir.

vendredi 13 novembre 2009

Vendredi 13

Aujourd'hui vendredi 13 : surdité oreille gauche. C'est aussi celle qui entend fuser les conversations des passants, deux étages plus bas, dans la rue adjacente. Aujourd'hui vendredi 13 : aucune conversation.

46° 16,8' latitude nord / 86° 40,2' longitude est se cherche. J'ai déjà écrit cinq premiers paragraphes différents, ce n'est pas encore ça. Ma récente lecture d'Invisible m'invite à chercher le changement de narration : parler au tu, au vous, par exemple. Parler à l'infinitif, au participe passé, alterner un paragraphe sur deux rêve/réalité, dans le sillon de Volodine. Mes actuelles obsessions musicales me conduisent à calquer le récit sur la chanson Exit music (for a film) de Radiohead : d'en faire un crescendo, de gueuler à la fin. La trame est là, un peu vague, issu d'un rêve de 2008. Ce sont des idées éparpillées, ce n'est pas encore bien réel.

J'ai terminé le week-end dernier une version satisfaisante de la troisième partie de Coup de tête. Après avoir relu tout court, je relis sur liseuse, bascule d'un format vers un autre, écrème ce qui accroche encore. D'ici la fin du mois ce sera bouclé. Je crois avoir trouvé ma fin : elle me conduira très probablement à amputer la cinquième partie, qui jusque là faisait office d'épilogue. Je n'ai aucun scrupule à le faire.

Demain croiser V. et N. à Paris, entre deux gares. Nous y échangerons quelques anecdotes et autres informations sur nos actualités respectives. La mienne sera la suivante : je me rendrai ce lundi à un entretien d'embauche, le premier depuis plus d'un an, je ne suis plus très sûr de savoir comment faire et, pire, quoi dire. Je ne pense pas être pris. Je ne suis pas sûr de le vouloir.

A la date du vendredi 13 d'un mois quelconque, probablement milieu ou fin des années quatre-vingt, David Menear écrit (Journal des sens, Vol 1) :
Aujourd'hui vendredi 13, vu dans le miroir un premier poil poussé sous la gorge, entre clavicules. Observé à la loupe, curiosité. Quel âge avoir ? Quand est-ce qu'on est ? J'en ai craché par terre. Je détesterai que cela puisse se produire encore : j'ai eu la sensation très réelle (et donc la certitude) que je n'avais pas été assez désiré, et je ne peux être désiré qu'imberbe.
Une fois arraché, je trouverai bien d'autres dizaines de corps sans visages qui voudront bien me baiser imberbe et recommencer. Qu'au moins cette image là s'accroche et qu'ils daignent bien s'y laisser prendre.
Aujourd'hui vendredi 13, métro du jour d'avant, l'un de ces vieux types au pardessus passé collait sa bite contre le cul d'une fille, elle-même plaquée contre la vitre. Le wagon était vide hormis nous trois, alors je me suis collé à lui à mon tour pour voir ce qu'il dirait ou bien pourrait sentir.

mardi 20 octobre 2009

Cette incrédulité là

cdt.jpg
J'aurais aimé pouvoir enregistrer cette conversation qu'on a eu H. et moi avant qu'il parte travailler ce matin, comme j'aurais aimé pouvoir enregistrer n'importe quelle conversation qui compte et sur lesquelles je n'ai jamais beaucoup de prise : une fois que les mots ont été dits, rien ne reste, on a encore perdu les phrases, les sons. Il y a cinq six mois, aussi, j'aurais aimé pouvoir enregistrer la conversation qu'on a eu, V. et moi, sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, parce qu'on s'y est dit, je crois, des trucs importants, mais des trucs déjà un peu éparpillés et que je me rappelle mal.

Il y a dix jours quand j'ai vu N. je lui ai dit : Coup de tête ça n'avance plus, je suis en panne sèche, je brasse de l'air. Avant-hier dans mon mail à V. j'écrivais : Coup de tête se termine, je n'en ai plus que pour quelques mois, j'ai la trouille de voir ce qui va venir après. Parfois je me dis que s'ils s'échangeaient entre eux les différentes versions des discours que je leur tiens, ils pourraient bien se marrer. On le fait bien, nous aussi, de temps en temps.

Je reviens à Coup de tête. Plus que quelques pages encore et la partie III sera terminée, chronologiquement terminée, avant quelques semaines de relectures assidues. J'arrive à un passage que je ne savais pas indispensable, tellement pas qu'il me semblait d'ailleurs qu'il pouvait être coupé au montage. Ce que j'ai fait. Pas indispensable, mais important. C'est un dialogue qu'il y a entre le narrateur et un autre, c'est un de ces moments où l'un des personnages dit : voilà, je vais te raconter mon histoire. Ces moments que je crains, que je fuis, que je découpe, car ils me paraissent toujours trop artificiels et je ne les maîtrise pas. Personne ne dit jamais, face à son interlocuteur : voilà, je vais te raconter mon histoire. Alors pourquoi lui devrait le faire ? Ce problème est lié à un autre problème, celui de raconter une histoire, n'importe laquelle. J'ai toujours trouvé cons les gens qui disent : aujourd'hui on ne peut plus raconter d'histoires. Je découvre à présent que je me plie aussi à ces salades, car ces histoires là me font peur, ou plutôt : j'ai peur des histoires que moi j'ai envie de raconter. Alors le plus souvent je m'échappe et je coupe : j'ampute le texte directement. Les choses sont dites, les paroles prononcées, les histoires racontées, simplement le texte les écarte. Les personnages réagissent en fonction de ces évènements masqués, restés hors champs. Voilà le sujet de notre conversation de ce matin. H. m'a dit : écris quand même et assume et j'ai dit oui mais (comme souvent). J'ai quand même tranché dans le texte, retiré cette partie là. Je m'en arrangerai autrement, par des moyens détournés car je ne peux toujours pas assumer cette image d'un personnage qui dit, face relevée contre la caméra : voilà, je vais te raconter mon histoire.
Il a commencé par : quand j'avais quinze ans, mon père était vivant, je détestais mon père. On n'habitait pas là, on habitait ailleurs, j'avais une chambre à moi. Il a invité un gamin de mon âge, il avait quoi deux ans trois ans de plus que moi, ok, mais moi je savais qu'il avait mon âge, qu'il était de mon monde je veux dire et pas celui de mon père. Dans d'autres vies ça aurait pu être mon pote ou un connard qui t'agresse après les cours à coups de barre de fer mais au moins, tu vois, ça aurait été normal. Je sais pas pourquoi il est venu vivre avec nous, j'ai pas demandé et je m'en foutais, dans ma tête il avait pas de famille et c'était mieux comme ça. La nuit ma chambre c'était sa chambre, mon lit c'était son lit, mes murs c'était ses murs. Moi je dormais ailleurs dans une autre pièce, une pièce qui était pas une chambre. Des fois il se tirait pendant des semaines, on le revoyait même pas. Des fois il revenait pendant des mois, il vivait avec nous. J'en ai jamais parlé à mon père. J'ai jamais parlé avec mon père. Quand il me parlait, lui, je lui répondais d'aller se faire foutre et honnêtement j'avais raison. Je veux dire : c'était ce que je pensais vraiment, vraiment quand je le voyais. Je me barrais en claquant la porte, y a des nuits où je revenais pas. Ma mère elle disait rien. Ma mère jusqu'à ce qu'elle claque la porte aussi elle a jamais rien dit. Ma mère elle trainait dans l'ombre de la cuisine et elle regardait les trucs se passer et je vois pas pourquoi elle aurait pu faire autrement parce qu'en vrai elle savait pas faire. La journée l'autre gamin il y était pas, il était ailleurs. La nuit mon lit redevenait son lit. Entre temps on se voyait pas assez pour se parler, on se croisait trop pour s'en foutre. Un jour j'ai vu mon père et je lui ai dit, je lui ai gueulé : lui c'est juste un autre moi que tu peux avoir à ma place, un autre que tu peux baiser et il m'en a pas retourné une, non, il m'a pas claqué les mâchoires, il a juste rien dit et il a fait comme si mes mots c'était que dalle. La nuit dans ma chambre qui était pas ma chambre j'aurais bien aimé qu'il vienne pour m'écraser les côtes et me tabasser par terre mais jamais il l'a fait. Après le gamin c'était plus un gamin, il est parti bosser, il est plus revenu. On a déménagé. Ma mère elle est partie. Mon père il a continué à vivre sa vie, ça veut dire qu'il était tout seul et que de temps en temps y avait des types comme l'autre ou des types comme toi qui venaient gratter à sa porte et lui il leur ouvrait. Après je suis parti aussi. Mon père il est mort tout seul parce qu'il avait personne, je vais pas pleurer sur lui. On l'a cramé, jeté ses cendres, fait tout comme il voulait pour plus en entendre parler. Aujourd'hui il me reste cette boite bourrée de merdes qu'il voulait qu'on donne. A toi, aux autres, je m'en fous, je vais pas m'amuser à trier. Puisque t'es là prends la et pars avec. Après on vendra tout, on reviendra plus. Viens, la boite est à la cave.
Ce paragraphe ne me paraît pas mauvais, c'est le comble, mais comme détaché du reste de Coup de tête, il n'est pas crédible, certes, mais il n'est pas cohérent, surtout, et c'est ça qui dérange. Ces trucs là, j'ai envie de dire, on s'en fout. Qu'est-ce qui est important ? La sensation physique de se trouver en face de lui à ce moment là, de savoir que ce moment est important. La fuite qui suit la scène et conduit les deux personnages un étage plus bas. La façon dont le narrateur régurgite cette même scène, un peu plus tard, et la façon dont il l'a assimilée, comment il se l'est appropriée. Ce n'est pas un problème d'histoire à raconter ou d'histoire qu'on voudrait raconter mais bien de personnage : cette histoire est celle d'un autre, mon narrateur ne voit que la sienne. Celle-ci est une parenthèse, une amputation de plus à faire sans état d'âme entre lui et les autres. L'écrire ici me permet aussi de le comprendre, d'apprendre et d'assumer.

Je vois aussi d'autres choses, sans doute importantes. Les choses dites, celles qui me paraissent, justement, artificielles, le sont trop simplement, d'un coup sec, comme si c'était réel. Or ça ne l'est pas. Le discours est chaotique, haché, il s'ampute lui-même. Mes personnages ne parlent pas clairement mais par ellipse : ils enjambent, reviennent en arrière, se coupent, s'arrêtent. Au risque de (et parfois pour) ne pas se comprendre, passer à côté des choses. Mes personnages passent à côté des choses, ils se manquent, s'évitent et se haïssent. Ils se trouvent nez à nez sans rien avoir à se dire et partagent un silence qu'ils meublent accessoirement et ensuite ils se séparent et se disent, sans doute chacun de leur côté : voilà ce que j'aurais dû faire, voilà ce que j'aurais dû vivre. C'est aussi pour cette raison que ce paragraphe-confession face caméra n'est pas crédible, pas possible : il est frontal, il confronte l'autre, il part à l'assaut. Comment pourrait-on l'envisager ?

lundi 19 octobre 2009

Chute mécanique

radio_genou.gifJ'ai manqué une marche, escaliers Gare de Lyon, pris le rebord sec sur genou droit : la marque de la marche est restée imprimée sur la peau. Une seconde arrêté le temps de me dire : putain de merde, temps de me demander : est-ce que quelqu'un m'a vu ? je suis remonté sur une jambe, me suis traîné jusqu'à la ligne 14. N'ai pas pu faire une station, me suis retenu de vomir sur les gens autour, ai dit pardon à ceux qui bouchaient la porte, un pardon que j'ai vu prononcé mais pas entendu, les visages autour ont viré flou et je suis tombé contre l'armoire électrique près du wagon de tête. J'ai pensé entre deux souffles : j'étais sûr que je tomberai quelque part et aussi : au moins j'ai pas bloqué le métro (c'était une peur primaire). Deux ombres sans tête m'ont demandé : vous voulez qu'on appelle les secours et j'ai dit oui. Un type est arrivé, m'a demandé qu'est-ce qui s'est passé ? et j'ai raconté. Allongé par terre dans un courant d'air devant les portes du métro je voyais rien, je voyais à peine la tête du type penché sur moi à qui je parlais, je voyais le néon plaqué plafond par dessus moi, me suis dit pendant dix minutes : cette photo tu devrais la prendre, mais l'ai pas prise, de peur que l'autre penché sur moi me dise : mais qu'est-ce que vous foutez ? Le type penché sur moi m'a demandé vous avez froid ? et j'ai dit oui parce que c'était vrai. Il a sorti la couverture allu et attendu à côté de moi que les pompiers arrivent. J'ai attendu avec lui en silence, en me disant : il doit penser que je n'ai aucune conversation et il aurait raison. Sur la droite j'aurais pu compter le nombre de métros entrants, portes ouvertes, corps vidés, échangés, portes fermées, métros sortants : au moins dix, au moins quinze, ce qui me donne vaguement une idée du temps qui passe. Le type penché sur moi m'a dit : vous êtes très pâle quand même, et je lui ai dit non, ça c'est normal.

Quand je suis parti avec les pompiers le type qui jusque là était penché sur moi, je l'ai loupé, je sais pas où il est passé, mais j'ai pas pu lui dire merci au revoir, ce qui était quand même la moindre des choses. On est parti à pieds, mon genou droit me faisait mal, on a pris les escalators. On a pris mon nom, mes coordonnées, ma tension, on m'a dit : vous êtes très pâle quand même et j'ai dit oui je sais, c'est normal. Arrivé devant l'Hôtel Dieu les pompiers ont roulé sur un pigeon et moi j'ai repensé au jour où j'avais accompagné N. à l'hôpital de Bellevue il y a trois ans.

Salle d'attente de l'hôpital, sur la télé fixée au mur ils passent un épisode de Bob l'éponge mais en allemand. J'appelle H. qui me dit j'arrive, je lui dis non, c'est idiot, tu vas pas venir pour ça, puis raccroche, tout en sachant qu'il viendra quand même parce qu'il aura écouté l'inverse de ce que j'aurais pu lui dire et il aura raison de le faire. Je suis pris en charge par une infirmière qui me transfère à Lucy Knight qui fait mon examen. Je raconte pour la cinquième ou sixième fois la même histoire, chaque fois différemment, me disant que chaque version sera archivée dans un rapport et qu'on pourra voir, en les compilant, l'évolution de la scène à mesure que la mémoire avale, déforme ou régurgite la ou les images originelles. Sur son écran d'ordinateur années 90 Lucy Knight écrit : chute mécanique, puis elle me dit je pense que vous avez fait une réaction vaso-vagale suite à la douleur et je lui dis oui, c'était aussi mon diagnostique. Ensuite Lucy Knight me transfère à un interne qui valide le diagnostique après successions d'examens identiques et questions idem. Je sors au bout d'une heure, parvis de Notre Dame. J'appelle H., lui dis ne vient pas, sinon on va se croiser. Je boite jusqu'au métro, puis boite jusqu'aux tapis roulants à Châtelet. Perdue au milieu de la foule une femme demande : can you help me please I don't speak french please alors je lui dis hi, how can I help you ? Je pensais qu'elle cherchait une direction et même si je ne sais pas trop où je me trouve je me dis que j'aurais pu l'aiguiller malgré tout, mais elle me demande de quoi manger et ça je n'ai pas. Je lui dis sorry I don't have any cash right now et c'est vrai, je n'en ai pas, puis je m'éloigne en boitant, rejoins le deuxième tapis roulant plus loin qui m'emporte.

jeudi 15 octobre 2009

Cuillers

N. m'a offert D'autres vies que la mienne (ce qui n'est pas la même chose que « N. m'a offert d'autres vies que la mienne », ce qui aurait été une phrase curieuse, quoiqu'agréable) un jour de train, c'est à dire qu'on en partageait un, d'ailleurs le wagon était vide. Il m'a dit en substance « c'est pas top mais bon », je lui ai dit « je lirai puis te dirai » et l'ai posé sur ma pile métaphorique, puis réelle, de livres à lire. C'était il y a quoi, deux mois je crois. Demain je le terminerai. Lui écrirai un mail où je dirai : « toute la première partie j'ai pas aimé, tu me l'aurais pas offert je l'aurais laissé tombé, d'ailleurs cette première partie qu'est-ce qu'elle vient faire là ? Il aurait dû couper au montage toutes les pages sur le Tsunami si tu veux mon avis. Après je me suis laissé prendre, ai arrêté de compter les mots que moi j'aurais mis ailleurs et suis tombé entre les pages, j'ai continué de lire, les pages ont filé, j'ai pas trop fait gaffe, certains passages m'ont franchement touché. Je n'ai pas adoré, non, et sans doute que dans deux ans je n'aurai plus beaucoup de souvenirs de ce livre, ceci dit j'ai beaucoup aimé le fait que ce livre on me l'ait offert et que ce on renvoie à toi. » Puis je trouverai une bricole pour terminer car je n'aime pas finir un mail sans le conclure.
(J'imagine qu'à présent que ces lignes sont écrites, je peux m'abstenir d'envoyer réellement ce mail fictif ?)
A la différence d'Etienne qui, sans y mettre jamais de grivoiserie, aime parler de sexe au point d'en faire un préalable pour qu'une conversation mérite ce nom, Patrice est assez prude et cela m'a surpris, en feuilletant les planches d'une de ses bandes dessinées pleines de graciles princesses et de preux chevaliers, d'y repérer un ange équipé d'une bite tout à fait apparente. Quand je lui pose la question, cela dit, il me répond sans gêne que pendant la grossesse et après la naissance de Diane le désir entre eux était en veilleuse, qu'il est doucement revenu à l'automne, ce qui les a rendus très heureux, mais qu'ensuite elle s'est mise à être de plus en plus fatiguée : il y a eu ses problèmes respiratoires, puis l'embolie, puis, bon... Ils ont refait l'amour une fois, juste après l'annonce du cancer. Ils étaient maladroits tous les deux, désaccordés. Il avait peur de lui faire mal. Il ne savait pas que c'était la dernière fois. En dehors du sexe proprement dit, ils avaient depuis le début une relation de tendresse très fusionnelle. Ils se touchaient beaucoup, dormaient blottis l'un contre l'autre, en cuillers. Quand l'un se retournait, l'autre dans son sommeil se retournait aussi, elle ramenant ses jambes avec ses mains, et ils se retrouvaient dans la même position, inversée : il s'était endormi tourné contre son dos à elle, quand il se réveillait elle se serrait contre son dos à lui, les genoux repliés aux creux des siens. Avec la maladie, c'est devenu impossible : il y avait la bouteille d'oxygène, il fallait qu'elle dorme surélevée, c'était à la maison comme une chambre d'hôpital. Cette intimité nocturne qui ne les avait jamais trahis au long de leur vie commune leur manquait, mais ils continuaient à se tenir la main, à se chercher dans le noir et, même si la surface de contact s'est amenuisée, Patrice ne se rappelle pas une seule nuit, jusqu'à la dernière, où un peu de la peau de l'un n'a pas touché un peu de la peau de l'autre.

Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne, P.O.L, P.265-266.

samedi 10 octobre 2009

Lipogramme en accent circonflexe

Cause : clavier récalcitrant.
_EAE3DB.jpg Après départ de N. dans le Zuco de 21h03 l'homme a fait mine de s'en aller, j'ai fait semblant de prendre le Zuco moi aussi pour mieux remonter voie 3 le long du quai, puis boucle manquée avec la voie Z en face et nous nous sommes retrouvés l'un en face de l'autre à attendre le suivant. Il m'a dit vous l'avez pas pris ? et j'ai dit non et il a dit bien.


Le 21h12 est arrivé 21h17, nous sommes montés dans le deuxième wagon puis assis premier étage déjà bien clairsemé passé Gare du Nord, moi contre la vitre, lui en face contre le siège contre la vitre, jambes tendues entre, sourire écartelé sous les joues : celui-là est il est omnibus, il va faire toutes les gares, j'ai acquiescé, je vais moi, il a fait, jusqu'au bout de la ligne, yeux grands ouverts bien ronds puis sourire à nouveau, il a laissé filé quelques rires qu'il a ensuite toussé dans un mouchoir.

J'ai fait l'Afrique, il a dit, c'était y a longtemps mais je l'ai fait. Maintenant l'Afrique c'est ici, il a montré les visages éparpillés-fermés dans le wagon, on est les seuls blancs du wagon, j'ai dit ah, il a dit comptez, j'ai dit je vous fais confiance. Les militaires ont patrouillé le long du quai avec leurs FAMAS entre les mains, il a dit c'est la guerre, je lui ai dit c'est possible, je lui ai dit vous savez ce que c'est FAMAS et il a dit j'en ai monté démonté quand j'étais en Afrique, j'ai dit non je veux dire les initiales : Fusil d'Assaut de la Manufacture d'Armes de Saint-Etienne, c'est leur fierté là-bas, où ça il a dit ? à la manufacture, j'ai dit. Vous aimez ça les flingues ? il a demandé et j'ai dit non pas du tout.

On est sorti Gare de Lyon, bout du tunnel, il faisait nuit déjà, la fumée encore accrochée aux gorges des cheminées derrière la Seine. Marié ? j'ai demandé, il a dit non, moi j'ai vu oui, j'ai pas répondu. Le niveau des gamins d'aujourd'hui est merdique, il a repris, j'ai haussé les épaules, savent plus poser une division à virgule, je lui ai demandé : comment est-ce qu'on pose une division à virgule ? j'ai dit moi j'en sais rien. Si les futurs cadres connaissent pas les bases, il a fait en croisant les bras et j'ai dit je suis pas futur cadre, non, il m'a demandé ce que j'étais, je lui ai dit je suis un futur que dalle et j'ai pas mon bac alors. Il a dit vraiment ? pourtant on dirait pas, j'ai fait je présente bien c'est pour ça, il a acquiescé les deux bras croisés, les yeux bien ouverts.

La nuit c'était pas vraiment la nuit, l'orage nappé plus loin à l'horizon, les lumières crépitées autour c'était pas des immeubles, des avions, mais des banlieues entières qu'on traversait sans plus rien se dire. Pendant cinq minutes il a pas parlé et moi non plus. Texto reçu de N. dans la poche droite

et il travail dans une clinique ct sur sa veste ptet qui sen est échappé non ?

il m'a demandé c'est votre copain et j'ai dit non enfin oui, je sais plus dans quel ordre. Je lui ai demandé vous bossez dans une clinique et il a dit oui, moi j'ai vu non, j'ai pas donné suite. Vous faites quoi ? lui il a dit et moi j'ai dit rien, j'ai dit j'attends qu'un truc arrive, il dit c'est pas sérieux, j'ai dit j'en parlerai à mon conseiller ANPE, et il a dit oh avec eux on est plus bons qu'à rien faire, tous ces pédés, j'ai demandé quels pédés ? et il a dit tous.

Les noirs sont descendus en masse à E. ou C. ou entre, il a dit faut s'éloigner de Paris pour retrouver de l'air, j'ai répondu moi je suis asthmatique, il a dit pour de vrai ? j'ai dit si on veut. Il m'a dit j'ai des problèmes de santé, j'ai fait ah bon ? Genre grave ? Grave, il a répondu. Tous les mois le toubib me fout à poil et me touche, tous ces pédés. J'ai demandé quels pédés ? et il a dit tous. C'est quoi comme maladie ? j'ai dit et il a fait genre j'en sais rien. Ca doit bien avoir un nom, j'ai fait, et il a dit eux ils me disent que j'ai rien mais ils mentent et je sais. Tous les mois je vais voir un toubib différent qui me... Tous ces pédés, j'ai dit, et il m'a dit qui ça ?

Le 21h17 censé partir des Halles 21h12 est arrivé Y. 22h22 censé repartir 22h16, la voix synthétique a dit le nom de la gare et moi j'ai dit c'est là que je descends maintenant tu peux enlever ta main de ma cuisse ? merci.

jeudi 30 juillet 2009

3079

1

Les soldes ont entraîné des pics de commandes, donc des pics d'expéditions, donc de livraisons, donc des retards accumulés, donc plus de problèmes de SAV, donc plus d'échanges à organiser, donc plus de retours à prévoir, donc plus de remboursements à demander, donc plus d'appels à gérer, donc plus de clavier frappé et de dossiers ouverts, fermés, mis entre parenthèses, donc plus retards intercalés entre les cas, donc plus d'appels à nouveau, plaintes, mails, messages, courriers, éclats de voix furieux, insultes, menaces, crises de nerf, automutilations, suicides, etc.

La fin des soldes a brisé net la spirale, quand bien même les prix, eux, n'ont pas tellement changé. Depuis des jours : retards amassés éléphantesques, quasiment impossibles à rattraper en sous-effectif durant l'été. Parfois, je suis arrivé devant la porte close du bureau, car je n'ai pas la clé, avec l'envie de repartir aussi sec et d'oublier toutes ces lignes de données qui me réveillent la nuit (six heures trente du matin, yeux ouverts, paupières fermées, ce n'est pas vraiment le matin). Je compte à présent les jours, même si les piles de cas lentement se défont depuis hier, et ne regrette pas de ne jamais posséder le précieux sésame, faux porte-clé, qui m'ouvrirait enfin au quotidien les portes du bureau, du moins de celui-là.

2

Terminer 2666, encore une fois, me brise le cœur. J'aborde aujourd'hui les dernières lignes comme j'avais entamé les premières : dans la carcasse bouillante d'un train lancé direct entre un point A et un point B, bien qu'entre temps inversés l'un par rapport à l'autre. Je pourrais encore citer longtemps, je garde en réserve ces phrases qui me viennent pour une chronique future, sans doute dimanche. Je pourrais citer, citer et citer plus ou mieux : je pourrais tout reprendre.

Le livre n'est plus dans le même état qu'aux premières pages découvertes : entre temps trois semaines, des milliers de kilomètres avalés, même si statiques au fond. Je prenais soin les premiers jours ne pas trop casser le livre, ne pas trop corner la couverture, plier les pages, forcer la colle, défaire la forme. Je tenais les pages du bout des doigts. Puis je l'ai attrapé, attrapé vraiment par les épaules et j'ai forcé ouvert les grands pectoraux, muscles trapèze et deltoïdes, et maintenant le livre est dans un état épouvantable, et les pages sont cornées, et la couverture rebiffe, et la crasse intérieure de mon sac s'est étalée sur la tranche, et certaines empreintes d'objets lâchés en orbite autour des pages ont mordu dedans. Je me suis fait à cette idée. Le long de ma lecture, le livre, avec moi, a éprouvé. Je n'aimerais pas l'idée qu'il puisse garder forme nette après milles pages parcourues, comme si rien ne s'était produit, comme si l'ombre des choses n'avait pas été vue, pesée. En revenant ce soir j'ai posé 2666 sur une étagère et dans dix, vingt, trente ans, au fil de mes lectures, il se décomposera progressivement et je serai heureux qu'il se défasse, s'affaisse, parallèle à moi-même.

3

Je repense aux heures, jours, minutes qui ont précédé il y a un peu plus de deux ans maintenant mon départ de St-Étienne et premier déménagement.

J'y pense puisque hier, après le travail, j'ai pris un autre train d'une autre ligne pour une autre gare, autre destination ; y retrouver N., fraîchement installé dans le 77 et découverte de la ville dans laquelle il s'est posé et l'appartement dans lequel progressivement il emménage. Nous avons passé une bonne soirée, je crois, avons croisé, durant nos déambulations de centre ville, quantité de restaurants ou traiteurs asiatiques qui ressemblaient en tous point à ceux qu'on aurait pu trouver n'importe où ailleurs.

Durant les préparatifs et nettoyage de ce qui fut ma chambre, durant le déplacement des choses d'un coffre à un autre ou durant les minutes pour lesquelles je n'avais aucune utilité (je fixais le mur et H. était à côté de moi), je me répétais sans lassitude que c'était un moment important. Je l'ai déjà écrit quelque part, j'y repense. Et puisqu'il s'agissait d'un moment important, je me sentais dans l'obligation de le ressentir comme tel. Je me disais : c'est un moment important c'est un moment important c'est un moment important c'est un moment important mais la réalité des choses qui m'entouraient n'étaient pas modifiée pour autant. Je l'ai ancré très fort dans l'arrière de ma tête afin de ne pas l'oublier, mais c'était déjà peine perdue, car malgré mes efforts tout défilait naturellement comme le reste de mes heures habituelles. Et puis ces heures-là ont passé et ne se sont pas révélées particulièrement importantes puisque moi je les ai vécues.